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Jeudi 8 mai 2008


DICK (Philip K.), Les voix de l’asphalte, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nicolas Richard, Paris, Le Cherche midi, coll. Néo, [1953] 2007, 478 p.

 

Vous ai-je déjà entretenu de ma passion pour Philip K. Dick ? Vous ai-je déjà dit que Philip K. Dick est à mes yeux incontestablement un des plus grands auteurs du XXe siècle (et je ne dis pas cela uniquement dans le domaine de la science-fiction) ? Vous ai-je déjà dit que Philip K. Dick, c’était Dieu ?

 

« Oui. Très souvent. Tu nous gonfles un peu avec ça, d’ailleurs. »

 

Ah ?

 

« Oui. »

 

Ah. Bon, vous êtes au courant. Tant mieux. Je peux donc me contenter de rappeler ici que ma passion pour Dick tourne éventuellement au fanatisme décérébré et aveugle (mais pas à la mauvaise foi, je ne vous permets pas), ce qui doit relativiser, sans doute, toute opinion que je pourrais émettre sur le monsieur et son œuvre. C’est que Dick, voyez-vous, c’est l’homme qui m’a redonné le goût de la lecture en général, et de la SF en particulier. Ado, j’avais lu Le maître du haut château, et n’en avais pas retiré grand chose (crétin de jeune !). Quand, une dizaine d’années plus tard, j’ai retenté l’expérience (par pur désœuvrement), ça m’a fait comme qui dirait un choc. A tel point que j’ai passé une année dickienne, ou peu s’en faut, à me régaler de l’intégrale dudit génie. Enfin, soyons plus précis : de sa quasi-intégrale (vous avez pu lire le compte rendu de ma lecture ultérieure de Deus Irae), et dans le domaine de la science-fiction uniquement ; restent, outre les nombreux ouvrages sur Dick que j’aime à parcourir de temps en temps (je vous avais causé notamment d’Invasions divines de Lawrence Sutin et des Regards sur Philip K. Dick édités par Hélène Collon, mais j’avais déjà lu auparavant Je suis vivant et vous êtes morts d’Emmanuel Carrère, plus le Bifrost consacré à Dick ; au passage, je vous causerai sans doute très prochainement des Romans de Philip K. Dick par Kim Stanley Robinson), ses écrits non-fictionnels (figurent dans mon étagère de chevet Si ce monde vous déplaît… et autres écrits ainsi que Dernière conversation avant les étoiles) et ses œuvres de « littérature générale ».

 

Ou disons, plus exactement, ses œuvres publiées « hors genre », toutes à titre posthume excepté Confessions d’un barjo (parce que, en ce qui me concerne, certains de ses romans « de science-fiction » n’ont pas grand chose de science-fictif, je pense notamment aux excellents Siva et La transmigration de Timothy Archer ; des « transfictions », à la limite ; mmmh, ça aussi, je vous en causerai bientôt). De ces œuvres mainstream écrites dans les années 1950 par un Dick désireux de se faire reconnaître en tant que « véritable » écrivain, je n’en avais pour l’heure pas lu une seule (quand bien même Confessions d’un barjo et Mon royaume pour un mouchoir prennent la poussière depuis un certain temps dans ma pile à lire). Il faut dire que ces œuvres posthumes n’ont pas forcément très bonne presse…

 

D’où ce sentiment ambigu de méfiance et de compulsion fanatique d’achat et de lecture à l’annonce de la publication de ces Voix de l’asphalte écrites en 1953. Pas un manuscrit miraculeusement retrouvé, comme on l’a parfois prétendu ; simplement un roman de jeunesse resté longtemps inédit, pour diverses raisons que la raison n’ignore peut-être pas, mais moi si. Fond de tiroir, ou chef-d’œuvre maudit ? Tout (jusqu’à l’avis très autorisé, quand bien même hautement subjectif, de Sutin) portait plutôt à pencher pour la première solution, sans surprise. Néanmoins, le dickien fanatique ne peut rester indéfiniment insensible au chant insidieux des sirènes : « AaaaAAAaaaAAAAAaaach’ èèèèèèèèèèt’ eeeeeeeeeeeeeeeeeuh !!! »

 

Bon d’accord.

 

Les voix de l’asphalte, 1953.

 

Une petite bourgade californienne, pas très loin de San Francisco. Stuart Hadley, jeune marié et bientôt papa, travaille pour Jim Fergesson, petit patron bourru, un brin borné, mais relativement sympathique quand même, typique d’une Amérique idéale tout entière vouée à l'ccomplissement personnel et à la libre entreprise. Dans sa boutique Modern TV, le « grand dadais » fait office de vendeur et de réparateur ; il est assez doué pour ça, peut même espérer se voir confier la gérance de la boutique, maintenant que Fergesson compte s’étendre en rachetant un autre magasin. Un homme qui a tout pour être heureux, selon les normes habituelles : une femme douce et aimante, Ellen, bientôt un gosse ; un métier, avec une opportunité d’avancement qui devrait pallier à ses menues difficultés financières ; une petite vie tranquille dans un petit coin tranquille d’une Amérique tranquille (enfin, relativement tranquille ; il y a la guerre de Corée – mais Stuart est réformé – et la « nucléarose » qui se développe – voyez l’excellent Atomic Café).

 

Pourtant, ça ne va pas. Stuart Hadley n’est pas heureux. Il se sent mal dans sa peau, frustré, alternativement triste et colérique, lymphatique et hyperactif. Il boit de plus en plus. Jusqu’à finir dans des bagarres de poivrot qui le conduisent tout droit au poste (quelle idée de critiquer le sénateur McCarthy, aussi…). Tout devrait aller pour le mieux, mais non. Stuart Hadley ne sait pas pourquoi, mais ça ne va pas. Quand bien même il ne sait pas quelles questions poser, il a besoin de réponses.

 

Il va les chercher auprès des personnalités les plus improbables. Theodore Beckheim, déjà (un nègre, non ?), charismatique gourou de la Société des Gardiens de Jésus, prophète d’une apocalypse inéluctable, pour bientôt (p. 150) :

 

« – Il a dit qu’il avait appris un truc. Qu’il avait découvert une chose dont il se doutait depuis toujours. Beckheim lui a dit que c’était la fin du monde.

 

« Fergesson hésita puis éclata de rire.

 

« – Ca fait cinq mille ans que c’est la fin du monde !

 

« – Oui, c’est amusant, n’est-ce pas ? dit Ellen en rassemblant les poêles et les casseroles de la cuisinière. »

 

Marsha Frazier, ensuite, l’intrigante jeune femme qu’il croise par hasard chez ses amis les Gold (juifs et gauchistes, mais bon…), et qui se révèle être la rédactrice en chef de Succubus, bizarre revue à la parution aléatoire, et qui cache sous des dehors classieux et arty un antisémitisme virulent entre autres joyeusetés cryptofascistes. Deux portes de sortie, dans les extrêmes, pour donner un sens à sa vie, quel qu’il soit…

 

Stuart Hadley entame sa descente aux enfers.

 

On l’a souvent dit, et l’amateur l’aura déjà compris : Les voix de l’asphalte fourmille d’éléments autobiographiques. Rien de surprenant à cela, à vrai dire : c’est le cas de la plupart des romans de Dick (oui oui, y compris ceux de science-fiction, bien sûr). Un lieu commun : la vie de Dick ressemble à ses romans ; mais c’est en fait raisonner à l’envers… Oui, bon nombre d’éléments dans Les voix de l’asphalte renvoient directement à l’expérience de Dick. Et son roman, du coup, tient de la catharsis, en dépeignant de manière saisissante la spirale infernale emportant inéluctablement le maniaco-dépressif Stuart Hadley. Car Stuart Hadley, à maints égards, est bien Dick lui-même. Dick a bien été ce jeune vendeur et réparateur pris en main par un vieux patron bourru ; il a eu les mêmes frustrations intellectuelles et artistiques ; il a connu les mêmes difficultés sentimentales, et la même angoisse parentale, tout cela renvoyant à ses traumatismes enfantins (la mort de sa sœur jumelle, le divorce de ses parents). Tout cela joue en faveur du réalisme du roman : pas de doute là-dessus, Dick livre ici une très belle analyse à la fois de la société américaine des années 1950 telle qu’il a pu la connaître (et qui est ainsi magnifiquement rendue) et, plus encore, de la dépression nerveuse de son personnage principal (qui m’a beaucoup parlé, c’est le moins que je puisse dire…). Certaines scènes sont vraiment remarquables ; la crise finale est d’une violence ahurissante, elle fait mal, elle touche juste ; l’angoisse du personnage, sa folie latente, sont saisies avec une pertinence rare et rendues avec un effet terriblement pervers. Comme souvent, les relations homme / femme sont de même finement décrites, sur un mode tragicomique, tantôt cruel, tantôt enfantin, souvent navrant, qui n’appartient qu’à Dick. Et de même pour ce qui est de la vanité de tout cela, de la nécessité de l’échec, de l’illusion de la révolte (p. 380) :

 

« – Mais nous sommes des rebelles, Stuart, dit Marsha. Nous travaillons à l’avènement d’un monde différent.

 

« – Nous ne sommes pas des rebelles – Nous sommes des traîtres. »

 

Pour tout cela, Les voix de l’asphalte n’est certes pas un fond de tiroir, mais bien un roman de Dick égal à lui-même, et donc fort recommandable.

 

Sans le vernis de la science-fiction, on y trouve déjà en effet tout ce qui fait le génie de l’œuvre dickienne, toutes ses obsessions, toutes ses névroses, toutes ses thématiques fétiches : la distorsion entre apparence et réalité, la définition de l’humain, la folie, le complot, la dépression, l’interrogation métaphysique et le questionnement de la foi, tout se trouve déjà dans Les voix de l’asphalte, à un degré ou à un autre. Aussi ce roman est-il probablement indispensable pour le lecteur passionné désireux de se livrer à une sorte d’archéologie dickienne, pour ne pas dire d’exégèse érudite. Une piste parmi tant d’autres : je n’ai pu m’empêcher de relever, dans ce roman de « littérature générale », quelques fragments renvoyant à l’œuvre science-fictionnelle de Dick, et l’éclairant sous un nouvel angle ; outre le thème de l’apocalypse et de la guerre nucléaire (inévitable à l’époque, ça ne compte donc pas vraiment…), on notera plusieurs références à des androïdes ou automates, autant dire aux « simulacres » dickiens, mais aussi à la télépathie (p. 227), ou encore l’hypothèse des nazis remportant la Deuxième Guerre mondiale (p. 213). Certains passages pourraient tout aussi bien figurer dans d’autres textes plus connus ; tenez, un exemple (pp. 357-358) : « C’était comme si Hadley avait disparu et que quelque chose d’horrible s’était installé à sa place et regardait à travers ses yeux, la dévisageait, tapi derrière le visage de Hadley. » Une phrase qui aurait parfaitement trouvé sa place dans « Le père truqué », et dont l’œuvre dickienne, à certains égards, n’est qu’une éternelle variation. Quant à la fin du roman, je n’ai pu m’empêcher d’y reconnaître à certains égards celle de Substance mort (une vingtaine d’années plus tôt, et sans l’expérience du « squat »…).

 

On l’aura compris, Les voix de l’asphalte ne manque pas d’intérêt, a fortiori pour l’amateur de Philip K. Dick. Mais est-ce pour autant, indépendamment, un bon roman ? Puis-je en toute légitimité en conseiller la lecture ? Pas sûr… Une chose est claire, déjà : ceux qui n’adhèrent pas au style de Dick et à ses thématiques ne seront pas davantage convaincus par ce roman, qui ne dépareille pas dans l’ensemble de l’œuvre. Au-delà, Les voix de l’asphalte souffre indéniablement de certains travers, qui trahissent son statut d’œuvre de jeunesse, et en réservent sans doute le plaisir de lecture aux seuls fans, ou presque. Le principal problème est une regrettable tendance à tirer à la ligne : 480 pages en grand format, tout de même ; on est loin du format assez bref généralement retenu par Dick pour ses romans de science-fiction… Ici, très clairement, il en fait trop, et de deux manières.

 

D’une part, il succombe facilement à la digression : une bonne partie du roman est ainsi constituée de longs dialogues ou de longues méditations intérieures tenant presque de la dissertation ; tout cela n’est pas forcément inintéressant, loin de là, mais cela n’apporte pas grand chose au roman, et, passé un certain temps, cela fait quelque peu soupirer… d'autant que Dick n'est pas à une incohérence près, et qu'il est parfois difficile de saisir où il veut en venir, ou ce que ses personnages sont ou pensent au juste.

 

D’autre part, Dick insiste énormément sur la banalité de son cadre, sur l’ancrage de son roman dans la réalité quotidienne. Il y a là une indéniable volonté de la part de l’auteur, que la thématique du roman (et son positionnement éditorial...) justifie amplement. Mais, assez vite, on se lasse de ces descriptions laborieuses et ultra-détaillées du moindre déplacement, du moindre objet saisi dans une cuisine ou un atelier, de toutes ces conversations stériles, au choix rohmériennes ou capillicoles (« Il fait beau, aujourd’hui ! – Oui. Mais ça va pas durer. – Un café ? – Volontiers. – Un sucre ou deux ? – Je le prends noir, merci. – Voilà. – Merci. » Ad nauseam. J’exagère à peine…).

Aussi, de temps à autre, on tend à s’ennuyer quelque peu. Je ne le cacherai pas : j’ai un peu ramé sur ce long roman… Régulièrement, pourtant, l’intérêt revient (la fin du roman, encore une fois, est excellente), mais certains passages sont franchement laborieux. Ici, Les voix de l’asphalte souffre de son statut de roman posthume : il aurait mérité de nombreuses coupes, qui en auraient fait sans doute un bon, et même un très bon roman. En l’état, c’est avant tout un intéressant « document » : les fanatiques de Dick dans mon genre s’y retrouveront probablement, sauront mettre en avant les indéniables qualités du roman et lever un voile pudique sur ses tout aussi indéniables faiblesses ; les autres feront sans doute mieux de passer leur chemin, temporairement du moins, même s'ils pourraient sans doute y trouver un certain intérêt.

par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Mardi 6 mai 2008

 

HOWARD (Robert E.), Conan – L’Heure du dragon. Deuxième volume, 1934, illustrations par Gary Gianni, ouvrage dirigé par Patrice Louinet, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Patrice Louinet, Paris, Bragelonne, édition collector, [1934, 2003] 2008, 477 p.

 

Voici enfin ce deuxième volume de l’intégrale des « Conan » de Robert E. Howard dans leur version non retouchée par Sprague de Camp. Je ne vais pas revenir ici sur l’auteur, le personnage et les péripéties éditoriales, voyez ma note sur le premier volume, ah mais. Je me contenterai de répéter ici une seule chose : merci monsieur Patrice Louinet, et merci Bragelonne. Parce que c’est bien d’être poli et de faire preuve de gratitude, des fois. Ah, si notons aussi que c’est décidément une fort jolie édition, reliée et illustrée (même si le travail de Gary Gianni ne me paraît pas toujours très convaincant, loin de là…).

 

Passons directement au vif du sujet. La différence avec le premier volume saute aux yeux : là où celui-ci nous proposait une dizaine de nouvelles, seuls trois textes figurent au sommaire de ce nouvel opus couvrant la production hyborienne de Howard en 1934 : deux longues nouvelles… et un roman, qui donne son titre au recueil. Patrice Louinet ne cesse de répéter, tant dans sa brève « Introduction » (pp. 11-14) que dans sa passionnante postface, « Une Genèse Hyborienne (deuxième partie) » (pp. 459-476), que c’est là, à son avis, l’apogée de Robert Howard, et l’époque de ses meilleurs récits de Conan. De la part de cet éditeur talentueux et grand spécialiste de Howard, je ne crains guère le baratin promotionnel, et suis assez persuadé de sa sincérité ; reste à voir si cette opinion s’impose à tous, néanmoins.

 

Détaillons un brin, comme d’hab’. On commence avec la longue nouvelle intitulée « Le Peuple du Cercle noir » (pp. 15-114). Conan est alors le chef d’une bande de pillards dans une contrée hyborienne à la frontière du Proche-Orient et de l’Asie centrale (on parle d’Afghulistan, d’Iranistan, de Khurum, etc.). Il se retrouve bien malgré lui impliqué dans une sombre histoire faite d’une multitude de complots politiques et de trahisons, saupoudrés de la plus noire des sorcelleries. Quand il enlève la Devi Yasmina bouleversée par la mort de son frère le roi de Vendhya, il ne se doute guère que son chantage le conduira au repaire des mystérieux et terrifiants Prophètes Noirs de Yimsha, avec à ses trousses les agents de plusieurs nations et nombre de brigands jaloux… L’histoire est très complexe, et débute remarquablement bien ; le cadre est très réussi, à tous les niveaux, et Howard use de personnages un peu plus fouillés que d’habitude : la Devi Yasmina, quand bien même elle est nécessairement en petite tenue et malmenée par des brutes épaisses, n’a rien d’une greluche ; surtout, on notera ces seconds rôles intéressants que sont Khemsa et Gitara, joli couple de traîtres. Patrice Louinet, là encore, insiste sur ce point. Pourtant, je dirais que cette longue nouvelle, si elle n’est certainement pas mauvaise, n’est pas non plus totalement convaincante : en effet, Howard ouvre de nombreuses pistes, que le cours de l’action l’oblige à négliger bien vite ; les complots des premières pages laissent bientôt la place à une cavalcade effrénée où les personnages n’ont guère le temps de réfléchir et se contentent d’agir ; quant à Khemsa et Gitara, on ne peut que regretter leur évacuation soudaine, là où ils auraient très certainement pu apporter à cette histoire un atout de taille…

 

Mais passons à la suite, avec le roman L’Heure du dragon (pp. 115-343), écrit par un Robert Howard désireux d’être publié en Angleterre : l’éditeur britannique qu’il avait contacté disait ne pas être en mesure de publier ses nouvelles, mais pouvoir probablement faire quelque chose si l’auteur lui fournissait un roman. Howard n’avait jamais tenté l’expérience, mais « Le Peuple du Cercle noir », qu’il venait d’achever, semblait montrer qu’il était capable de s’attaquer à la forme longue (on lui demandait deux fois plus de signes, ceci dit…) ; il se met donc au travail, et livre assez vite le résultat (qui sera également publié dans Weird Tales en plusieurs épisodes : durant l’année 1934, chaque numéro ou presque de la revue comprend une aventure de Conan, qui se voit régulièrement attribuer la couverture, jeune fille dénudée oblige…). Ce sera donc L’Heure du dragon, un roman sans dragon (je le dis au cas où, hein…), mais avec un Conan roi d’Aquilonie, au terme de sa carrière.

 

Tout commence à nouveau par un sinistre complot, bien sûr. Un quatuor d’arrivistes plus ou moins compétents pense avoir trouvé le moyen de parvenir à ses fins : à l’aide d’une mystérieuse relique, le Cœur d’Ahriman, le prêtre de Mitra défroqué Orastes ressuscite le cruel et terrifiant sorcier Xaltotun de Python, mort il y a de cela des siècles, du temps du noir Empire d’Acheron, depuis dévasté par les Stygiens et les Hyboriens ; les pouvoirs diaboliques du sorcier sont en mesure de placer l’ambitieux Tarascus sur le trône de Némédie, et de déclencher ainsi une guerre contre l’Aquilonie afin de renverser Conan et de le remplacer par Valerius, noble décadent et dément, déshérité il y a bien longtemps par le prédécesseur de Conan ; celui qui tire les ficelles, cependant, est bien le riche Amalric, qui entend posséder ainsi en sous-main les deux puissants royaumes… mais c’est compter, bien sûr, sans les propres ambitions de Xaltotun, désireux de ressusciter l’Empire d’Acheron.

 

Dans un premier temps, cela dit, tout se passe au mieux pour les conspirateurs : le roi de Némédie meurt dans des circonstances mystérieuses, Tarascus le remplace et lève bien vite une armée prétextant la légitimité de Valerius pour envahir l’Aquilonie. Conan, certes, ne compte pas se laisser faire, et subodore un noir complot dans l’éveil inopiné de ses deux nobles ennemis ; las, lors d’une bataille décisive, la magie de Xaltotun l’empêche de se battre, et l’armée aquilonienne, menée au combat par un sosie du roi, succombe sous les assauts des Némédiens : bientôt, tous en Aquilonie sont persuadés de la mort de Conan, et la route de Tarantia se libère pour « l’usurpateur » Valerius. Conan, pourtant, est bien vivant ; mais il est prisonnier de Xaltotun…

 

Jusqu’ici, tout se tient très bien, et le roman est véritablement passionnant ; on y sent, certes, des emprunts à des récits précédents (comme souvent chez Howard, d’ailleurs ; voyez la postface de Patrice Louinet) ; ici, on reconnaît notamment « Le Colosse Noir », et plus encore, surtout pour l’épique scène de l’évasion de Conan, « La Citadelle Ecarlate », deux excellentes aventures publiées dans le premier volume. Le synopsis (pp. 447-450) s’arrête à peu près là… mais le roman est pourtant loin d’être achevé. Et c’est ici que le bât blesse, à mon sens. Le mode quête s’active bientôt, et Conan, seul contre tous, se lance à la recherche du Cœur d’Ahriman, indispensable pour vaincre Xaltotun ; dès lors, les péripéties s’enchaînent, et l’on passe sans cesse du coq à l’âne, notamment lors du bref séjour de Conan en Stygie (après un détour temporaire par la case Amra...), où notre barbare préféré ne cesse de tomber de Charybde en Scylla tout au long de scènes horrifiques plus ou moins lovecraftiennes, rapidement esquissées, et tout aussi rapidement délaissées… Et c’est dommage, car il y avait de quoi faire (c’est notamment vrai pour ce qui est des scènes dans la pyramide stygienne, ainsi celle avec la vampiresse Akivasha – qui a à l’évidence inspiré Oliver Stone et John Milius pour une scène mémorable, mais tout aussi abrupte, de Conan le Barbare –, qui tombe ici un peu comme un cheveu sur la soupe…). Tout aussi gênant, durant tout ce temps, on ne nous parle plus guère des « méchants » du premier acte, et notamment de Xaltotun, qui méritait tout de même mieux ! Bref, sur la longueur, Howard retrouve ses réflexes de sprinter quand on lui demande de courir un marathon, il s'essoufle régulièrement, et L’Heure du dragon perd de sa cohérence initiale pour se transformer en une frénétique compilation de – trop brèves ! – nouvelles… Alors, certes, on ne s’ennuie pas vraiment, l’action ne manque pas, le suspense et l’horreur non plus, mais l’on n’en est pas moins frustré, jusqu’à ce que la conclusion du roman retrouve la trame initiale (en nouant plus ou moins adroitement les divers fils apparus depuis – Zenobia !!!).

 

C’est d’autant plus dommage que certains passages de L’Heure du dragon sont véritablement anthologiques, et que l’on aurait aimé que l’ensemble soit du même niveau, là où le récit joue finalement très vite aux montagnes russes… Mais certaines scènes, donc, valent franchement le détour. Je l’avais déjà noté pour le premier volume (une phénoménale scène du « Colosse Noir »), mais Howard, en dépit de sa plume souvent lourde (la traduction ne joue pas forcément la carte de l’élégance, dois-je dire, c’est du moins l’impression que j’en retire…), fait preuve d’un réel talent pour les grandes scènes de bataille : dans son roman, il nous en livre deux véritablement excellentes, au début et à la fin ; la bataille finale, à vrai dire, vaut surtout pour un de ses épisodes parallèles (l’embuscade ; après les errements de la quête du Cœur d’Ahriman, on retrouve ici du très grand Conan… sans Conan !) ; mais la première est une vraie merveille : Conan paralysé ne peut participer à la bataille, ni même la voir de lui-même ; tout le récit des dantesques affrontements nous est ainsi fait par un écuyer décrivant la scène à son roi exténué de rage. Le souffle lyrique se retrouve magnifié par cet astucieux procédé très théâtral (grec ou élisabéthain, comme on voudra), et le résultat est tout simplement parfait… Quel dommage que tout le reste ne soit pas à la hauteur !

 

Le bilan est pourtant sans appel en ce qui me concerne : en s’essayant ici au roman, Howard n’a fait que démontrer qu’il était un auteur de nouvelles. Idée qui se trouve renforcée par le dernier récit figurant dans ce recueil, le bien plus court « Une sorcière viendra au monde » (pp. 345-399) ; cette nouvelle n’est pourtant pas parfaite là non plus : malgré tout trop longue (!), elle tend aussi un peu, sur le tard, à passer abruptement du coq à l’âne… Mais elle est quand même plus cohérente et unie que ce qui précède. Si le fond de l’histoire n’est guère original (à nouveau un complot, bien sûr : une sorcière que l’on supposait morte accapare l’identité de sa sœur jumelle, la reine du Khauran Taramis ; Conan, chef de la garde, comprend qu’il y a quelque chose de louche dans le changement d’attitude de la monarque, et déclenche la rébellion contre l’usurpatrice), Howard nous réserve quand même de très belles pages, typiques du meilleur Conan, quand bien même le Cimerrien n’est finalement pas au centre de l’aventure. Mais une séquence anthologique, stupéfiante de sadisme gore (et totalement surréaliste, à vrai dire !), pose sa marque sur l’ensemble du texte : la crucifixion de Conan, qui a là encore inspiré Milius et Stone, bien sûr, mais on doit reconnaître – les yeux exorbités ! – que pour le coup ils se sont montrés petits joueurs… On appréciera ensuite le jeu politique de Conan exilé dans la steppe (avec là aussi un joli second rôle). Pour le reste, ce n’est pas tant son action qui importe, que la vengeance shakespearienne en diable d’un jeune soldat fou de douleur…

 

Comme dans le premier volume, on trouvera en annexes un certain nombre de synopsis et de notes concernant ces trois récits ; ces documents ne sont bien entendu guère attrayants – ce n’est pas leur raison d’être – mais néanmoins fort instructifs sur les méthodes de travail de Howard. Pour ma part, j’ai trouvé flagrant le travers mentionné plus haut : le début de chaque synopsis est extrêmement détaillé et très solide… puis laisse un gros blanc pour la conclusion, expliquant passablement la tendance au partage en couille (ou à l’improvisation, au choix...) qui caractérise la fin de ces longs textes.

 

C’est particulièrement flagrant dans le cas d’un long fragment, qui tenait semble-t-il d’une première ébauche de roman, abandonnée par Howard qui avait conscience de ce défaut et n’était guère satisfait de la conclusion de son histoire : on en trouve le synopsis complet (pp. 413-418), souffrant clairement de ce travers ; plus séduisant pour le non-exégète, encore que, on trouve ensuite (même s’il vaut sans doute mieux le lire avant…) tout le début de ce long texte, sous forme de brouillon – donc guère travaillé sur le plan formel (« Histoire inachevée, sans titre », pp. 419-445) ; en l’état, si l’on se montre peu regardant sur la forme, et si l’on veut bien fermer les yeux sur l’agaçant racisme qui tend à en ressortir, ça donne une nouvelle finalement assez correcte, qui n’est pas sans évoquer, là non plus, d’anciens textes (et notamment « Xuthal la crépusculaire »), d’autant qu’elle retourne un peu à l’inspiration lovecraftienne si frappante dans le premier volume (jeune fille dénudée inside, bien sûr)… mais c’est une nouvelle sans Conan, qui n’apparaît en fait que dans les toutes dernières pages ! La suite du synopsis n’ayant rien à voir avec ce relativement intéressant début, on ne trouvera guère étonnant que Howard ait finalement abandonné ce texte pour passer à L’Heure du dragon

 

Répétons, enfin, que la postface de Patrice Louinet est indispensable et passionnante, notamment dans ses développements shakespeariens et arthuriens (même si elle me paraît très contestable par endroits ; non pour ce qui est de la connaissance de l’œuvre howardienne en général et de Conan en particulier, ici je ne peux que m’incliner devant le spécialiste, mais pour diverses interprétations plus ou moins cohérentes – confusion sur rex et imperator, p. 470 – ou plus ou moins capillotractées – ainsi, pour l’étymologie d’Albiona, p. 472 : le roman étant arthurien et destiné à l’origine à un public anglais, je penserais en premier lieu à « Albion », qui n’est pas retenu ici, Patrice Louinet recourant de suite au latin, ce qui est compréhensible, puis à des racines celtiques fort éloignées, ce qui l’est moins…).

Au final, Conan – L’Heure du dragon est bien évidemment indispensable pour les fanatiques howardiens ; il saura sans doute satisfaire les lecteurs curieux ou désireux de se livrer à une sorte d’archéologie de l’heroic fantasy, et tout simplement ceux qui ont envie de passer un bon moment avec une littérature populaire de qualité, sans être exceptionnelle. Mais les textes figurant dans ce recueil sont néanmoins tous émaillés de défauts souvent frustrants et, loin de suivre Patrice Louinet, j’avouerai pour ma part que je n’y vois certainement pas l’apogée de Robert Howard : j’y ai préféré dans l’ensemble, avec leurs défauts, les récits plus courts, plus horrifiques et sans doute moins ambitieux du premier volume… Ce qui ne m’empêchera pas, à l’évidence, de me jeter sur le troisième dès qu’il sortira.

par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Dimanche 4 mai 2008

 

HOLDSTOCK (Robert), CROWLEY (John) & LEE (Tanith), Trois nouvelles merveilleuses, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Philippe Gindre, Monique Lebailly et Estelle Valls de Gomis, préface de Fabrice Colin, Paris, Editions du Seuil, coll. Points Fantasy, [1989, 1992, 1998, 2004] 2007, 116 p.

 

J’aime bien, moi, quand on m’offre des livres ; c’est toujours plus intéressant, comme outil promotionnel, qu’un spot à la con avec jingle insidieux… Une fort sympathique (mais néanmoins perfide) libraire de ma connaissance trouve ainsi régulièrement de quoi rajouter un petit volume à mes déraisonnables et tristement récurrentes courses dans son échoppe diabolique. La dernière fois, ce fut donc ces Trois nouvelles merveilleuses (dans tous les sens du terme, bien sûr), destinées à faire la promo de la collection Points Fantasy dirigée par Fabrice Colin.

 

Lequel a donc fort logiquement rédigé une « Préface » à ce petit recueil (pp. 9-21). M’est avis cependant qu’il aurait pu / dû s’en passer. Parce que cette supposée introduction à la fantasy est indigne de son talent. D’accord, il s’agit bien de faire de la pub, et de faire découvrir le genre ; je n’en attendais donc pas un chef-d’œuvre de finesse et d’honnêteté. Mais j’espérais tout de même mieux que ça : si Fabrice Colin souhaitait faire passer les amateurs de fantasy pour des handicapés mentaux pré-pubères, il ne s’y serait probablement pas pris autrement… Y’a même un bestiaire, horreur glauque ! On pourrait croire, du coup,  et en dépit des définitions plus ou moins hasardeuses qui parsèment ces quelques pages, que la fantasy, ici, se retrouverait réduite aux pires sous-tolkieneries à base de nains et d’elfes (on nous précise d’ailleurs, p. 19, que « dans la plupart des cas, [le nain] n’aime pas les elfes » ; tenez-vous le pour dit !).

 

On pourrait, mais on serait bien naïf ; parce que les trois auteurs retenus sont loin d’être des manchots (ni des inconnus, d’ailleurs ; on notera au passage que ces trois nouvelles avaient déjà été publiées en France ; bon, j’étais passé à côté, alors je ne vais pas me plaindre, hein…), et que leur fantasy n’a rien d’héroïque ou d’épique. Pas de nains, pas d’elfes, pas de dragons dans ces trois nouvelles. Qui sont bien merveilleuses. Ouf.

 

On commence très bien avec « Les Selkies » de Robert Holdstock (pp. 23-62), intéressante variation sur les sirènes, ambiguë et cruelle, troublante et vaguement érotique. Pas parfait (le récit est peut-être un peu trop confus à mon goût), mais néanmoins intéressant ; de quoi donner envie de découvrir cet auteur. Ca faisait un bail que je comptais lire La forêt des Mythagos, et ça ne saurait tarder, maintenant.

 

On poursuit avec une nouvelle encore meilleure, « Missolonghi 1824 » de John Crowley (pp. 63-80). Le moins que l’on puisse dire est que l’auteur attaque en force, et saisit immédiatement le lecteur ; intéressant personnage que celui du conteur, un aristocrate anglais très byronien vagabondant en Grèce et amateur de petits garçons ; son récit, inévitablement, porte sur sa rencontre avec un satyre… L’ambiance est remarquable (et non dénuée d’ambiguïté, une fois de plus), l'usage du cadre grec bien vu, le ton émouvant et un brin troublant : parfait. De même que pour le précédent, je comptais depuis un petit moment déjà m’attaquer à l’œuvre de cet auteur : en attendant Le Parlement des fées puis éventuellement la somme Aegypt, L’Abîme et L’été-machine ont d’ores et déjà rejoint mon étagère de chevet (mission accomplie pour la promo de la collection, donc…), et j’en attends le plus grand bien.

 

Mais concluons déjà le compte rendu de ce mini-recueil avec « Je t’apporte l’éternité » de Tanith Lee (pp. 81-108). Une fantasy féminine, on insiste lourdement là-dessus ; bon, je me suis déjà exprimé à plusieurs reprises sur mon sentiment quant à la « SF féminine », inutile d’y revenir ici, je ne ferais que me répéter dans une variante mesquine… Et là n’est pas la question. Notons juste que cette fable façon Mille et une nuits sur l’immortalité, délicieusement archaïque, est tout à fait convaincante et émouvante, quand bien même elle ne brille pas forcément par l’originalité ; mais peu importe : le conte touche juste, passionne et séduit.

 

Très bon bilan, donc, si l’on excepte l’indigne préface (qui, heureusement, ne m’empêchera pas de continuer à lire Fabrice Colin dans ses œuvres : je vous parlerai bientôt de Comme des fantômes, gros et beau recueil de nouvelles publié tout récemment aux Moutons électriques, dans leur toute nouvelle toute belle collection de la Bibliothèque voltaïque).

Alors merci pour cet agréable moment ; et malédiction pour la nouvelle faille dans mon compte en banque qui en résulte…

par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Mercredi 30 avril 2008

 

PELOT (Pierre), La rage dans le troupeau, ou : Les hommes de picro-magnon, Paris, Pocket, coll. Science-fiction, 1979, 215 p.

 

C’est bien, les amis qui vident leur bibliothèque. L’autre jour, je me rendais innocemment chez un couple de gens très fréquentables, quand bien même elle est Basque et il est Corse (boum). Il s’agissait seulement de faire une chouette partie d’un fort sympathique jeu de plateau que je vous recommande par la même occasion (sans toucher la moindre commission, alors ça va), à savoir Zombie : la blonde, la brute et le truand. Et voilà-t-y pas que, déambulant dans l’appartement, je tombe sur la bibliothèque de miss K. Je vois des bouquins de SF (« Tiens ! je savais pas que… ») ; je demande naïvement si je peux en emprunter quelques-uns, histoire de. Réponse stupéfiante : « Vas-y, sers-toi, et c’est cadeau, de toute façon je les ai lus, et ça fera un peu de place. Je les avais pas achetés, on me les avait donnés, et là je fais pareil. C’est bien de faire tourner les livres… » Echange, partage, générosité ; main sur le cœur et poing dressé (elle milite à la LCR, en plus d’être Basque). C’est admirable. D’où je me suis servi comme un (petit et raisonnable) sagouin. C’était notamment l’occasion de jeter un œil à des auteurs que je n’avais jamais eu l’occasion de lire jusqu’alors, à savoir Pierre Pelot et Michel Jeury. Bouquins pris, donc, sur la seule foi du nom de l’auteur.

 

Va pour le Pelot. La rage dans le troupeau, bouquin paru en 1979 et semble-t-il pas réédité depuis. Pas un incontournable de l’auteur, à ce que j'ai pu en lire ici ou là, mais bon, la quatrième de couv’ précisait déjà, à l’époque, qu’il « a écrit en moins de dix ans plus de soixante-dix romans ». Ah ouais, quand même ! Suit une mention destinée à rassurer le Nébal : « Mais ce recordman de vitesse sait aussi manifester les qualités d’un remarquable styliste […]. » Ah, bon, ben ça va, alors. Tentons.

 

Nous sommes en 2030, et en Bretagne.

 

Donc il pleut.

 

Mais alors beaucoup beaucoup. L’action du roman tient en une nuit de tempête, et reconnaissons d’emblée que l’atmosphère est très réussie. Ca pleut, ça mouille, c’est la fête à la grenouille. Enfin, façon de parler : disons que la pluie battante n’est qu’un souci de plus sur les épaules du pauvre Ruiz Doiewski, qui en avait déjà pas mal sans ça. Minable petit flic de l’environnement échappé d’un film noir post-moderne, il fait une étrange rencontre alors qu’il achevait sa tournée et se rendait enfin chez lui. Sous la pluie, donc. Deux types qui se battent pour une valise (p. 31) :

 

« Sans réfléchir davantage, poussé par l’automatisme de ses habitudes, il ouvrit sa portière.

 

« Plus tard, il comprit une chose : s’il avait dû réfléchir une fois – une seule fois – dans sa vie, et ne pas faire ce que lui dictait son devoir professionnel, c’était à ce moment-là. Il ne réfléchit pas. Il fit ce que lui dictait son devoir professionnel.

 

« Tout à fait connement. »

 

Deux morts plus tard, Doiewski se retrouve en possession de la mystérieuse valise ; il ne dispose d’aucun moyen de l’ouvrir, et ne sais pas ce qu’elle contient. Le lecteur pas davantage : à l’évidence, ce doit être un MacGuffin… Cela dit, on sait au moins une chose que Doiewski ignore : un vol a été perpétré dans un centre de recherches appartenant au Parti Social, le parti d’opposition au niveau global. Et le Parti Social a les glandes, d’autant qu’il est tenu de prévenir le Parti Libéral, dominant, de l’effraction ; ledit Parti Libéral est fort intrigué par cette affaire. Il faut y rajouter le Parti Neutre, bien sûr, dominant dans le coin, et auquel appartient Doiewski (tout le monde appartient à un Parti, c’est un élément indispensable de l’identité) ; ou plutôt les Partis Neutres, puisqu’il y a une myriade de groupuscules aux dents longues là-dedans, qui pourraient bien vouloir tirer parti (aha) du marasme ambiant. Ah, et puis la Police de Contrôle est au courant, bien sûr. Et tout ce petit monde a ses propres services secrets à la gâchette facile et amateurs de torture porno-shampouineuse. Et tout ce petit monde, complètement paumé dans l’affaire et ne sachant rien sur rien, espère bien obtenir d’indispensables réponses de l’inconnu et insignifiant Doiewski… qui n’en sait pas davantage. En l’espace de quelques heures, les cadavres vont se ramasser à la pelle…

 

La rage dans le troupeau, c’est d’abord et avant tout une série B sympa, connotée excessive et absurde, et donc jubilatoire. Quelque part entre SF, film noir et survival, avec pas mal d’action, quelques courses-poursuites, et une grosse dose de suspense et de mystère. Avec Doiewski en Bogie, imper et chapeau mou, la nuit, sous la flotte, coursé par des men in black concurrents. Et régulièrement, on a même une bonne dose de gore bien sadique et cracra, façon film d’exploitation salement racoleur. Ca crève à foison, chouette. Dans l’ensemble, c’est assez rondement mené, et parfaitement jouissif, jusqu’au twist final, tellement inévitable qu’il n’a plus rien d’un twist, comme d’hab’ (et la confirmation de la vacuité du MacGuffin, comme d’hab’ aussi…). Une série B honnête et distrayante, quand bien même elle n’apporte rien de bien neuf.

 

Une chose qui ne gâche rien : la plume de Pelot est le plus souvent assez sympathique, dynamique, parfois drôle, pertinente ; l’ambiance, encore une fois, est excellente, et le falot Doiewski finalement très attachant. C’est qu’il est humain, ce médiocre pris subitement d’ambitions auparavant inconcevables (pp. 70-71) :

 

« Regarder couler les jours et les nuits, sans vouloir se rendre compte qu’ils sont toujours pareils, les jours et les nuits, toujours pareil ! Sans vouloir regarder ça en face, cette terrifiante évidence, ce rideau de brouillard pesant comme l’univers et ses étoiles. Sans vouloir admettre que les jours et les nuits vont poursuivre leur défilé, comme des rouages de chrono, tic-tac, tic-tac, et que demain sera aussi creux qu’aujourd’hui ou hier. Il n’y a pas de tempêtes sur la mer. C’est une idée qu’on se fait. Une illusion. La preuve : ça se calme toujours, et ça redevient comme avant. La mer est étale.

 

« Pas vrai, Ruiz ?

 

« Pas vrai, Ruiz Doiewski, énième du nom, dans une lignée de Doiewski tous pareils, comme les jours ou les nuits qui les ont vu naître et vivre et mourir, répétition éternelle du même fœtus primitif programmé à la neutralité, destiné à « regarder ce qu’on offre, en faisant la gueule », et à bouffer des miettes. Des miettes d’une espèce de gâteaux pas franchement mauvais, mais des miettes.

 

« Et moi je veux de la crème, pensa Ruiz.

 

« Tout à coup.

 

« Lumineux.

 

« Transi, fiévreux, mal fichu, ahuri : mais, oui – lumineux.

 

« Et moi j’ai envie de courir, t’entends ça, papa ?

 

« Au volant de cette voiture, de sa voiture, de son outil de travail, bousculé contre son gré depuis un bon bout de temps, comme un rat de laboratoire fuyant de toutes ses forces dans le dédale, voilà qu’il avait envie de courir – cette envie que jamais Chris Doiewski le père, Chris le grand-père, Chris l’ancêtre du fond des âges, n’avai(en)t eue.

 

« Ca lui tombait dessus. A Lui.

 

« Ca éclatait. Comme un volcan.

 

« Tu verras, ça changera.

 

« Tout à fait d’accord, Ruiz, ça va changer.

 

« La lignée des Doiewski s’engloutit ici. Dans la tête de son dernier représentant. »

 

(J’aime bien ce passage, moué…)

 

Le petit plus, c’est une virulente satire politique, caustique, cynique, absurde et passablement dépressive (i.e. drôle). Pierre Pelot donne le ton dès la double exergue empruntée à Bukowski, dont je retiendrai ici la première (p. [7]) : « La différence entre une démocratie et une dictature, c’est qu’en démocratie tu votes avant d’obéir aux ordres. » Le système décrit dans La rage du troupeau est en effet assez clairement démocratique, jusqu’à l’absurde : les élections sont fréquentes, tout le monde doit voter, entre temps tout le monde est sondé en permanence, et les partis gèrent le tout. Ce qui change plus ou moins la donne, selon l’angle de vue (pp. 46-47) :

 

« La guerre, songea J.M. Lawe. C’était fou. A imaginer, à concevoir. Il n’essaya pas. La guerre était morte – la guerre de jadis. Une autre, éternelle, se poursuivait à longueur de jours, souterraine ou maquillée, travestie – et on ne la reconnaissait pas. L’arme absolue, c’était l’urne électronique, c’étaient les implants de sondage que des armées de mercenaires-sondeurs à la solde des principaux Instituts d’Information utilisaient pour mitrailler les électeurs, sans douleur, en secret… Les armes, c’était l’intox et la propag effrénées, et les impacts éclatant dans la tête des gens pour les transformer en victimes vivantes (finis les cadavres sur les champs de bataille !) qui ignoraient tout de leur état, s’imaginaient toujours conscients, responsables, utiles, efficaces, et qui VOTAIENT. Selon les règles démocratiques du pouvoir. Qui donnaient leur avis, persuadés qu’ils étaient d’agir en toute lucidité, de prendre leurs décisions tout seuls, de jouer un rôle important… Le pouvoir aux électeurs : voilà ce qu’était devenue la bombe à hydrogène. Elle explosait trimestriellement. Elle faisait des ravages calculés qui ne répandaient pas une goutte de sang. »

 

(Là encore, j’aime bien… Et j’aime beaucoup l’idée des « mercenaires-sondeurs », très importante dans le récit ; en 1979, c’était plutôt visionnaire, trouvé-je…)

Bilan très positif, donc. Sans rien révolutionner, sans se montrer trop prétentieux, La rage dans le troupeau est un bon petit bouquin de SF, divertissant et un peu plus que ça, alors que demande le peuple ?

par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Lundi 28 avril 2008

Une brève en passant : j'ai fait un petit récapitulatif de l'ensemble des romans de la série sur le forum d'ActuSF.

Ca se trouve là (hop) :
http://www.actusf.com/forum/viewtopic.php?p=35650#35650

par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Dimanche 27 avril 2008


SADOUL (Jacques), C’est dans la poche ! Souvenirs science-fictifs et autres, Paris, Bragelonne – J’ai lu, [2006] 2007, 286 p. + [16] p. de pl.

 

Où l’on se penche sur le dossier de Jacques Sadoul, un des grands responsables de la propagation de l’infection science-fictive dans la France de l’après-guerre, aux côtés – liste non exhaustive – d’un Gérard Klein, d’un Alain Dorémieux, d’un Jacques Goimard ou d’un Jacques Chambon (ce qui fait beaucoup de Jacques ; quand on vous dit que la SF est subversive !). Jacques Sadoul, dans le domaine qui nous intéresse, c’est, avant l’auteur de l’Histoire de la science-fiction moderne (que je n’ai pas lue, honte sur moi), le créateur de la collection J’ai lu SF, qui est bien ce me semble, si l’on excepte le Fleuve Noir Anticipation, la première collection SF de poche en France. Mais les activités de Jacques Sadoul au sein de J’ai lu ont très vite largement dépassé la seule science-fiction : à travers ses souvenirs éditoriaux, c’est l’ensemble de son parcours chez J'ai lu qui se retrouve ainsi envisagé. Par une étrange ironie du sort, ces mémoires dévouées à J'ai lu et au format poche… ont d’abord été publiées en grand format chez Bragelonne. Juste retour des choses, c’est bien aujourd’hui chez J’ai lu que l’on retrouve – à un prix nettement plus abordable, of course – ces Souvenirs science-fictifs et autres.

 

Autant le dire de suite : sur le strict plan littéraire, et sans véritable surprise, l’intérêt de ces mémoires est très limité, pour ne pas dire inexistant. Le style de Sadoul est assez pénible, sa ponctuation hasardeuse, son humour souvent franchement lourdingue. Qui plus est, si nombre d’anecdotes rapportées par l’auteur sauront amuser ou édifier le lecteur, ses réflexions sont par contre d’un intérêt variable : les critiques acerbes et pertinentes – il y en a – sont souvent noyées dans les brèves de comptoir et autres fulminations capillicoles. C’est dans la poche ! ne manque cependant pas d’intérêt, mais il est à envisager pour ce qu’il est : ni confession ni auto-hagiographie (ouf), ce n’est pas davantage un essai historique, mais bien un témoignage, ou, plus abstraitement, un document : à prendre en bloc, avec ses défauts, qui sont au moins aussi instructifs que ses qualités.

 

Reste à savoir de quoi Jacques Sadoul nous parle dans ce petit volume. Le sous-titre, de même que la publication originale chez Bragelonne, éditeur pour le moins connoté « imaginaire », laissaient supposer un ouvrage consacré essentiellement à la SF. Il n’en est rien : si, dans un premier temps, Jacques Sadoul se penche avant tout sur ce genre – avec Fiction et Galaxie, le Club du Livre d’Anticipation puis J’ai lu SF… –, il passe bien vite à autre chose (il avait déjà ménagé de nombreux développements à la bande dessinée, s’amusant de son statut d’inventeur du mot « bulle » pour désigner les ballons ou phylactères, mais aussi à toute une littérature de l’étrange, pseudo-scientifique ou occultiste, qui obtiendra un certain succès chez J’ai lu ; un aspect semble-t-il important de l’auteur, grand ami de Jacques Bergier et amateur du Matin des magiciens, d’autant qu’il a semble-t-il pas mal écrit lui aussi sur l’alchimie et toutes ces sortes de choses).

 

On trouvera bien ici ou là quelques anecdotes sur Arthur C. Clarke, Alfred Bester, Harlan Ellison ou encore A.E. Van Vogt (assez peu finalement ; rappelons pourtant que c’est pour une bonne part à Jacques Sadoul que l’on doit l’incompréhensible popularité de Papy Van en France, lui qui a fait de l’imbitable Monde des non-A un best seller dans notre triste pays – Van Vogt est même qualifié de « bon auteur » par un libraire pédant dans un souvenir édifiant ! (p. 88) –, et qui a poussé le vice, plus tard, jusqu’à lui extorquer la non moins poussive Fin du non-A… On notera d’ailleurs, de manière assez paradoxale, que Jacques Sadoul ne se prive pas pour autant de casser du sucre sur le dos de VV en raison de son intérêt pour la Dianétique, tout en l’exonérant de toute responsabilité dans son tournant scientologique...), plus largement un tableau souvent cocasse et parfois acerbe de ces « temps héroïques » de la SF en France, mais c’est à peu près tout.

 

On passe très vite, plus généralement, à l’édition de poche. Avis, donc, aux intégristes de la SF : dans ce petit ouvrage, ils trouveront autant, sinon plus, de pages consacrées à Barbara Cartland, à Marcel Dassault et à Guy des Cars qu’à Asimov et compagnie… Cela dit, ce n’est pas inintéressant, loin de là… et on accordera à Jacques Sadoul le bénéfice de l’honnêteté : dans son évocation du « poche » virant bien souvent au plaidoyer (souvent à raison, les pages consacrées à la fondation de Librio, notamment, en témoignent… quand bien même on s’éloigne du coup du format !), mais parfois limite populiste, il n’oublie pas une réalité fondamentale de l’édition, qu’il est de bon ton de gommer en temps normal : l’argent. Jacques Sadoul, dans ses mémoires, ne parle guère de littérature, mais bien plutôt de commerce, de stratégies de vente (têtes de gondole, présentation, publicité, suivi des grands succès cinématographiques et télévisuels), de gros coups de bol (pour poursuivre dans cette dernière lignée, on citera Kramer contre Kramer, E.T., Danse avec les loups…) et d’audaces finalement payantes (qui le rendent bien plus sympathiques, du coup : les premières BD au format poche, Librio, les premiers mangas à respecter la pagination japonaise…). Et tout cela est envisagé exactement de la même manière. Pour paraphraser l’auteur (p. 85), on pourrait dire : Œdipe Roi de Sophocle et Le Talisman de Marcel Dassault, Stephen King et Barbara Cartland, Van Vogt et Houellebecq, Gotlib et Les oiseaux se cachent pour mourir, même combat. Bref, l’éditeur ne se prive pas, régulièrement, de dresser un gros doigt vengeur à la face de la Littérature avec un grand « L » (et probablement plein de « h »), et n’hésite pas à faire sienne la réponse de Guy des Cars, un des plus gros vendeurs de J’ai lu première époque, sur les auteurs qui ont des critiques, et ceux qui ont des lecteurs (tiens, pour le coup, c’est peut-être pas si étonnant que ça, la publication chez Bragelonne…). Jacques Sadoul annonce très vite la couleur (p. 54 ; au passage, c’est l’occasion, peut-être, de voir ce que j’entendais par « ponctuation hasardeuse »…) :

 

« […] soyons clairs, les « poches » sont là pour faire vivre le groupe éditorial qui les édite, pas pour apporter les belles lettres aux masses laborieuses. Certains éditeurs, amoureux de littérature, publient des livres sans espoir de rentabilité, ce n’est jamais le cas d’un « poche », il est là pour faire rentrer de l’argent, c’est tout, et il en est de même pour les livres « club ». Aussi nous parlerons au cours de ces quelques pages de tirages, de ventes, de publicité, de best-sellers, non de recherche littéraire. »

 

On ne saurait être plus clair, effectivement. Cette honnêteté dans le discours, si elle peut ulcérer l’amoureux des belles lettres, n’en est pas moins à mettre au crédit de l’éditeur. Et puis, ne noircissons pas excessivement le tableau : si Jacques Sadoul a été un éditeur talentueux (lire : il a publié de la bouse au quintal parce que ça rapportait des sous à J’ai lu), on ne saurait pour autant le cantonner dans ce rôle peu glorieux de gestionnaire, pour ne pas dire « épicier » (il a d’ailleurs quelques phrases mordantes à l’occasion pour les managers et autres abominations sorties tout droit des écoles de commerce). Son audace et sa combativité, ses choix plus personnels, le rendent bien plus sympathique : avec J’ai lu SF, une collection qui, délibérément, n’affichait pas d’entrée de jeu la couleur (nécessairement métallisée… puis, heu, violette chez J’ai lu…), il a indubitablement contribué à l’établissement du genre en France et à sa reconnaissance, et on lui doit plus d’une publication incontournable (d’autant que, à la différence de ses principaux concurrents sur le créneau « poche », il n’hésitait pas, le cas échéant, à publier des inédits) ; il a également fait beaucoup pour la BD (je me souviens, effectivement, des J’ai lu BD de mon enfance / adolescence, certes bien moins onéreux que les albums cartonnés… c'est aussi l'occasion de jeter un oeil sur la belle aventure de Fluide glacial) ; Librio était bien une excellente idée, qui a incité plus d’un ado à la découverte de nouveaux auteurs, tous genres confondus (j’en suis, et j’en connais un certain nombre…), et, semble-t-il, a parfaitement satisfait les profs… J’ajouterais, dans cette recension tout personnelle, la collection « Nouvelle génération », qui m’a effectivement amené à découvrir plus d’un auteur contemporain que j’aurais sans doute royalement ignoré, s’ils en étaient restés au coûteux grand format, ou s’étaient noyés dans les collections de poche traditionnelles ; peu importe si aujourd’hui je n’en ai finalement retenu que Houellebecq (avec notamment Extension du domaine de la lutte ; ah, et quelques auteurs étrangers, aussi, étrangement oubliés par Jacques Sadoul ; pourtant, si je ne m’abuse, c’est bien dans cette collection que j’ai pu lire, notamment, Le corps exquis de Poppy Z. Brite – qui vaut bien plus que la traduction foireuse de son titre –, ou encore Football Factory de John King, qui m’avait foutu une grosse baffe en son temps…) : l’important est que j’en ai eu pour mon argent. Et que j’ai lu.

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