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Lune comanche, de Larry McMurtry

Publié le par Nébal

Lune comanche, de Larry McMurtry

McMURTRY (Larry), Lune comanche (Lonesome Dove : l’affrontement), [Comanche Moon], traduit de l’américain par Laura Derajinski, Paris, Gallmeister, coll. Nature Writing, [1997] 2017, 762 p.

VERS LONESOME DOVE

 

Lonesome Dove est un roman (fleuve) extraordinaire – un western parfait, d’une ampleur, d’une force, d’une intelligence, d’une sensibilité incroyables. Le genre a produit bien des merveilles, sans doute – comme Warlock, d’Oakley Hall, ou Little Big Man de Thomas Berger, et, côté nouvelles, il faut mettre en avant l’extraordinaire Dorothy M. Johnson, d’abord et avant tout pour Contrée indienne. Mais Lonesome Dove, qui a valu à Larry McMurtry son Pulitzer, se hisse au moins au niveau de ces merveilles, et les dépasse probablement, tant qu’à faire.

 

Mais, Lonesome Dove, ce n’est en fait pas que le roman qui porte ce titre ; en effet, Larry McMurtry avait écrit trois autres romans autour des mêmes personnages, une « suite », Streets of Laredo, et deux « préquelles », La Marche du Mort et Lune comanche ; l’ensemble a connu un beau succès outre-Atlantique, et débouché sur plusieurs adaptations sous forme de mini-séries télévisées. En France, toutefois, seul le roman initial était disponible, il y a peu encore… Heureusement, les excellentes éditions Gallmeister (tournées vers la littérature américaine et le « nature writing », elles ont par ailleurs publié d’excellents westerns, signés par exemple par Dorothy M. Johnson, ou Glendon Swarthout, etc.) y ont remédié, ou ont commencé à le faire, complétant le Lonesome Dove originel (dans leur collection poche « Totem », en deux volumes) par ses deux « préquelles », La Marche du Mort l’an dernier, et Lune comanche cette année – en attendant Streets of Laredo pour l’an prochain ? Je l’espèce, de toutes mes forces !

 

Situons un peu les choses. À s’en tenir aux dates de publication, Lune comanche, une fois de plus un beau pavé (750 pages en grand format), est le quatrième et dernier des romans de la série, précédé, dans l’ordre, par Lonesome Dove, Streets of Laredo et La Marche du Mort. Par contre, au regard de la chronologie interne de la série, il arrive en deuxième position : La Marche du Mort le précède, et, ensuite, il y a Lonesome Dove, puis Streets of Laredo.

 

Par ailleurs, l’approche de la série, dans Lune comanche, diffère de celle dans La Marche du Mort, d’une certaine manière. Ce dernier roman, en guise de liens avec Lonesome Dove, développait surtout les deux héros de la série, Woodrow Call et Augustus McCrae, tout jeunes alors, et c’était l’occasion de lever le voile sur leur passé dans les Texas Rangers – Lonesome Dove y faisait maintes fois allusions, mais sans en dire davantage. La position intermédiaire de Lune comanche change la donne : non seulement les événements, finalement assez proches, de La Marche du Mort sont-ils rappelés à notre bon souvenir, via des personnages toujours présents notamment (outre nos héros, des figures telles que Buffalo Hump, Kicking Wolf, Clara Forsythe, etc.), mais aussi les événements, bien plus lointains dans l’avenir, de Lonesome Dove, sont-ils annoncés, via le nom même de Lonesome Dove, d’ailleurs, et surtout via des personnages tels que Joshua Deets, Jake Spoon… ou le petit Newt, qu’on ne peut plus envisager de la même manière. Autant de liens marqués, et en même temps d’un parfait naturel dans le cours de la narration – avec cet effet redoutable… que j’ai envie de relire Lonesome Dove, maintenant ! Satané romancier…

 

UNE FRESQUE, PLUS QU’UNE ODYSSÉE

 

Ces liens ont leur importance – et d’autres traits témoignent de la parenté entre les romans. Mais ils diffèrent par d’autres aspects sans doute pas moins significatifs. Il en est un que j’aimerais mettre en avant, même si de manière pas bien assurée, et qui distingue (peut-être) Lonesome Dove et La Marche du Mort, d’une part, et Lune comanche d’autre part. Les trois romans ont en commun une ampleur certaine – Lonesome Dove est le plus long, La Marche du Mort le plus (relativement) bref, et Lune comanche, à cet égard, se situe pile entre les deux – comme dans la chronologie interne, tiens. Cependant, Lonesome Dove et La Marche du Mort ont tous les deux un caractère d’odyssées, en mettant l’accent, même à titre de prétexte, sur un voyage, considérable et entrecoupé d’autres choses, néanmoins tendant vers un but – aussi absurde soit-il dans les deux cas : le roman originel narre comment Augustus et Woodrow convoient un troupeau de Lonesome Dove, à la frontière entre le Texas et le Mexique, au Montana, 5000 kilomètres plus au nord, au bas mot ; La Marche du Mort, sur un mode de l’odyssée peut-être plus strict encore d’une certaine manière (car le voyage, c’est aussi le retour), accompagne la désastreuse « Texas Sante Fe Expedition » de 1841, et en ramène les survivants chez eux. Le cas de Lune comanche est un peu différent, car il est davantage constitué d’allers-retours indécis, souvent interrompus en fait, sur une zone sans doute conséquente, mais sans commune mesure avec ce qu’on trouvait dans les deux autres romans ; en contrepartie, le roman, plus flexible, s’étend sur une période bien plus longue – on traverse en fait deux décennies ou presque, les années 1850 et 1860, avec des ellipses parfois conséquentes (nous commençons donc en gros une dizaine d’années après La Marche du Mort).

 

Ceci dit, très clairement dans Lonesome Dove, sans doute aussi dans La Marche du Mort, ces voyages sont à maints égards des prétextes – et il reste quelque chose de cet esprit dans Lune comanche, oui. Mais à plusieurs reprises, du coup !

 

Le roman débute quelques années avant la guerre de Sécession, alors que nos Texas Rangers – survivants de La Marche du Mort mais aussi petits nouveaux qui tétaient le lait de leurs mères il y a peu encore – traquent l’agaçant voleur de chevaux comanche Kicking Wolf, plus ou moins associé au redoutable chef Buffalo Hump (deux personnages importants de La Marche du Mort). La chose à ne pas faire, sans doute – car Kicking Wolf en profite pour commettre son plus grand forfait : voler le magnifique cheval du capitaine des Rangers, Inish Scull ! On ne le connaît pas sous le nom de Big Horse Scull pour rien. Un personnage haut en couleurs, légendaire aussi bien parmi les Blancs que parmi les Indiens… Kicking Wolf, grisé par son audace, décide de se rendre au sud, dans le Mexique, pour y accomplir un exploit de plus en offrant le cheval au tristement célèbre Ahumado – un bandit sanguinaire, le pire de tous… et avec lequel Inish Scull avait déjà eu maille à partir. Une occasion rêvée, pour l’aventurier bostonien, de revenir à l’héroïsme individuel, en traquant ceux qui l'ont dépossédé, à pied (hein ?) et accompagné d’un unique compagnon, l’éclaireur kickapoo Famous Shoes. Et ses Rangers ? Eh bien, il les laisse tomber – en confiant à la hâte à Woodrow Call et Augustus McCrae, ses deux meilleurs éléments, le grade de capitaines ; hop, là, comme ça. Nos deux héros font l’apprentissage amer des responsabilités – et Gus, tout particulièrement, qui souhaitait tant être récompensé de la sorte, doit bientôt constater que cela ne lui facilite pas la vie autant qu’il le croyait…

 

Lune comanche est un roman monstrueux, à sa manière ; sur cette base viennent se greffer bien d’autres histoires, d’autant que des années, voire des décennies, séparent le début du roman de sa fin. Mieux vaut ne pas en dire davantage ici, même si la fresque, du fait de son ampleur, n’en serait probablement qu’à peine abîmée.

FIGURES MYTHIQUES

 

La grande force de Larry McMurtry, m'est avis à en croire ces trois romans, ce sont ses personnages – et leurs dialogues, sans doute. Woodrow Call et Augustus McCrae en tête, mais pas au point de reléguer leurs comparses dans l’ombre, sont d’une humanité exemplaire, d’une complexité authentique – personnages qui peuvent s’avérer tragiques, ou drôles, ou les deux, en même temps si ça se trouve ; et admirables aussi bien qu’agaçants… Des personnages, enfin, qui sonnent juste, et interpellent avec astuce le lecteur, qui s’y attache très vite, y compris, si ça se trouve, pour les plus répugnants d’entre eux. Lune comanche ne déroge sans doute pas à la règle – mais ce roman m’incite, davantage que les deux autres, à opérer une distinction qui vaut ce qu’elle vaut : c’est que, dans le contexte plus ou moins crépusculaire de Lune comanche, certains personnages se parent des atours des héros, voire de figures proprement mythologiques ; un phénomène peut-être pas absent des deux autres romans (la gamine dans Lonesome Dove, la putain magnifique et la cantatrice lépreuse de La Marche du Mort), d’autant que deux d’entre eux figuraient déjà dans le roman précédent. J’ai tout de même l’impression qu’on est cette fois un cran au-dessus. Quatre personnages me paraissent devoir être envisagés sous cet intitulé, mais c’est bien sûr à débattre.

 

Commençons par Inish Scull, capitaine des Texas Rangers de son état ; un cas rare d'officier compétent dans une série souvent guère tendre à l'encontre des donneurs d'ordres (et cela vaut aussi pour le présent roman, bien sûr)... C'est un personnage qui détonne au sein de cette troupe qu’il mène au combat : Scull est un Yankee, issu de la meilleure société bostonienne ; plus qu’un soldat, il est d’abord et avant tout un aventurier – mais il sait très bien que les galons peuvent être porteurs d’aventures, à condition d’être au bon endroit au bon moment. Au milieu des combats, par ailleurs, Scull est un érudit – qui cite volontiers les poètes, récite en grec ou en latin, et dont les allusions culturelles saugrenues laissent systématiquement perplexes ses hommes : hein, quoi, Napoléon ? Et qui c'est, ça, Hannibal ? Scull, d’une certaine manière, a en fait tout pour être agaçant, et même insupportable. Seulement voilà : c’est un héros. Oh, rien de « moral » à cet égard, notre homme n’est pas le dernier à faire couler le sang, et, s’il jure par « la Bible et l’épée ! », sans doute est-il plus épée que Bible ; enfin et surtout, son ego surdimensionné ne l’amène guère à prendre en considération les autres… Qu’importe : ce qui compte, c’est qu’il est tellement haut en couleurs, tellement plus grand, tellement plus fort, tellement plus tout… Le charisme écrasant du bonhomme paralyse ses comparses comme le lecteur, qui ne peuvent tout simplement pas en dire du mal, et sont même régulièrement portés à l’admirer pour l’exception qu’il est. Sans doute était-ce le seul homme à pouvoir véritablement se confronter à Ahumado. Et il lui fallait une femme au moins aussi haute en couleurs… Mais je parlerai d’Inez Scull un peu plus tard.

 

Kicking Wolf, nous l’avions déjà croisé dans La Marche du Mort. Ce Comanche se définit par sa fonction : il vole des chevaux. C’est le meilleur à ce petit jeu. Personne ne vole des chevaux comme Kicking Wolf. Nulle vantardise, ici, rien que des faits – ce qu’il démontre avec une certaine forme de classe en soustrayant peu ou prou sous ses yeux le cheval légendaire du légendaire Inish Scull, pourtant lancé sur sa piste justement pour mettre fin à ses larcins… Kicking Wolf, ici, est celui par qui tout commence, d’une certaine manière. Et je crois que ça lui confère des attributs peu ou prou mythiques – à la façon d’un trickster, disons ? Pas de manière générale, certes. Mais il en a le défaut récurrent : une certaine arrogance, derrière la malice… S’emparer du cheval de Scull était en soit un exploit, mais qui ne lui suffit pas – désireux de briller davantage encore, il se rend auprès du redoutable Ahumado pour lui faire don du cheval légendaire. Une très mauvaise idée… Mais cela participe de son essence, au fond : tellement doué dans sa partie que la manière dont il s’y prend relève peu ou prou du surnaturel, Kicking Wolf ne se montre pas toujours très malin en dehors… Ou bien est-ce qu’il est également, voire avant tout, un rêveur ?

 

Buffalo Hump, lui aussi découvert dans La Marche du Mort, aurait sans doute bien des choses à dire à ce sujet. En fait, le voleur de chevaux l’irrite régulièrement – et si les deux Comanches se croisent plus qu’à leur tour, liés par le sang et la tribu, ils ne s’apprécient guère. Ils s’estiment, pourtant, d’une certaine manière : le voleur reconnaît en la personne du bossu le dernier grand chef des Comanches, et ce dernier ne saurait nier le génie dont fait preuve Kicking Wolf à l’occasion – ils ont tous deux cette stature mythique qui les élève au-dessus des autres Comanches. Mais Buffalo Hump, c’est sans doute la classe au-dessus encore : il est littéralement le dernier des Comanches. Un chef aussi brutal qu’intelligent, prompt à violer, torturer, tuer, prompt à vaincre enfin – la pire des menaces planant sur les Texas Rangers, qui vivent dans la crainte permanente de tomber dans une de ses embuscades. Woodrow Call et surtout Augustus McCrae n’y ont réchappé que par miracle, dans La Marche du Mort ; ce souvenir les hante, et les pousse à admirer, en même temps, leur si redoutable adversaire – lequel, ainsi que ses hommes, en a autant à leur service : Silver Hair McCrae, et plus encore Gun-in-the-Water, sont connus de tous les Comanches – et, parmi les Texans, seul Inish Scull peut en dire autant. Mais la gloire de Buffalo Hump est d’un autre ordre – et, bien au-delà de ces affaires personnelles, il entend offrir à son peuple un baroud d’honneur, une grande offensive concertée qui pousserait jusqu’à la mer… Meurtres, viols, destructions : le chef comanche n’est pas un tendre, il est même tout sauf ça – nulle vision Bisounours des guerres indiennes, si l’auteur ne fait bien sûr pas non plus dans la charge unilatérale, et consacre à ses personnages indiens la même attention, extrême, qu’à ses personnages texans, aussi sont-ils aussi marquants. Mais viendra enfin, pour Buffalo Hump, le temps de mourir – il se sait vieux, et d’un autre monde… Il est la Lune comanche. Notez qu’ici, comme en d’autres endroits, Larry McMurtry, s’est inspiré de personnages et de faits réels, mais sans y asservir son récit : il y a bel et bien eu un chef comanche du nom de Buffalo Hump, et dont le plus grand fait d’armes fut, en 1840, un grand raid dans tout le Texas, que la mer seule a arrêté… Les dates ne correspondent pas, il ne faut pas trop s’attacher à cette image (comme dans le cas de Bigfoot Wallace dans La Marche du Mort), mais je suppose que ça méritait tout de même d’être relevé.

 

Évoquons une dernière figure mythique – la plus troublante peut-être… Il s’agit d’Ahumado, et il est une véritable incarnation du mal – mais sur un mode plus brutal que le Juge dans Méridien de sang, de Cormac McCarthy, plus intemporel aussi. En fait, c’est un personnage insaisissable, littéralement, et dont on ne sait pas grand-chose. Le bandit mexicain, surnommé « Black Vaquero », sème la terreur avec sa bande cosmopolite, dans le nord du Mexique et le sud du Texas. L’horrible personnage prise les supplices raffinés, les tortures les plus atrocement inventives : il terrifie tout le monde, et d’abord ses propres hommes – qui restent pourtant à ses côtés, sans doute justement parce que cette peur omniprésente ne leur laisse pas d’alternative. Mais qui est-il ? À deux ou trois reprises, on semble avancer qu’il serait un Maya (si cela veut dire quelque chose au milieu du XIXe siècle ?) ; il semble bien entretenir une relation avec les jungles loin au sud, et Jaguar – paysage et animal-totem dont les Texans comme les Comanches n’ont tout simplement pas idée. Mais cela renforce son caractère anachronique – et terrifiant, comme une ombre surgie du passé… Un homme (un homme ?) qui a son destin entre ses mains. Un homme sans pareil – car le mal est trop banal chez les autres. Il faudra bien un Inish Scull pour ne serait-ce que le déstabiliser temporairement... et encore le Yankee n'en sortira-t-il certainement pas indemne.

 

D’autres figures du roman ont quelque chose de mythique, mais leur statut de seconds rôles me dissuade d’en faire davantage état ici – pensez à ce couple de Français qui tient un saloon désert en un endroit paumé du nom de… Lonesome Dove ; mais j’y reviendrai !

 

FIGURES HUMAINES

 

Cependant, à ces figures qui me font l’effet d’être mythiques, il faut bien sûr en associer d’autres, qui brillent quant à elles par leur humanité. Le lecteur est fasciné par ceux qui précèdent, mais ils sont au-delà de l’identification – ceux dont je vais parler maintenant en sont par contre des véhicules tout désignés. Ils n’en sont pas moins complexes – car c’est au fond cette complexité qui fait les bons personnages, puisqu'elle fait l’humanité.

 

Au premier chef, il faut bien sûr citer nos héros, Woodrow Call et Augustus McCrae – en rappelant toutefois que Larry McMurtry use d’une multiplicité de points de vue, changeant sans cesse mais avec une grande habileté narrative, ce qui fait que les deux capitaines ne se voient finalement pas accorder beaucoup plus de champ que tous les autres personnages du roman (mais peut-être vaudrait-il mieux l’exprimer à l’envers). Cependant, ils sont nos compagnons, depuis La Marche du Mort jusqu’à Lonesome Dove (et après ?). Et ce sont toujours des personnages aussi magnifiques – y compris dans ce qu’ils ont d’agaçant. Membres des Texas Rangers depuis une dizaine d’années maintenant, ils ont considérablement plus de bouteille que les petits cons qu’ils étaient quand ils avaient intégré la milice, à l’époque de La Marche du Mort. Ils sont sans doute de bons Texas Rangers, meilleurs que beaucoup. La décision d’Inish Scull de les nommer capitaines a beau être précipitée, on peut supposer que le fougueux Bostonien n’aurait pas pu tomber mieux. Mais la nouvelle n’enchante finalement pas tant que ça nos deux amis, qui comprennent bien qu’on leur a refilé une patate chaude, et que leurs responsabilités accrues ne sont guère compensées par une meilleure paye ou un statut social véritablement plus élevé. C’est avant tout Gus qui en fera l’amère expérience, lui qui n’attendait que ça pour convaincre enfin « sa » Clara de l’épouser… Mais je m’aventure ici dans un terrain que je souhaite traiter plus spécifiquement après ; disons tout de même que les relations malheureuses de nos héros avec les femmes, pour des raisons très différentes (on prend en pitié Gus, on maudit Woodrow), impriment de leur marque le cours de l’histoire – peut-être autant, sinon plus, que la menace de Buffalo Hump ou le pays qui se déchire entre Bleus et Gris. Au-delà, les personnages sont égaux à eux-mêmes – et ce n’est pas une critique, c’est pour ça qu’ils sont si bons. Woodrow bourru et très premier degré, Gus bavard et excessif, forment un duo idéal, avec quelque chose d’archétypes qui ne les prive pourtant pas de leur humanité. Où la « naïveté » joue une part essentielle, toujours aussi délicieuse :

 

— J’ai pas vu de larmes, moi, dit Call quand ils furent à nouveau dans le buggy et redescendaient la colline vers les quartiers des rangers. Pourquoi il pleurerait s’il nous apprécie tellement ?

— Je sais pas et peu importe. On est capitaines, maintenant, Woodrow, lança Augustus. T’as entendu le gouverneur. Il dit qu’on est l’avenir du Texas.

— Je l’ai entendu, répondit Call. Je comprends pas ce qu’il a voulu dire, c’est tout.

— Ben, ça veut dire qu’on est des gars bien.

— Comment il peut le savoir ? Il nous avait jamais vus avant aujourd’hui.

— Allez, Woodrow… Sois pas toujours contrariant. Il est gouverneur et les gouverneurs peuvent deviner ce genre de choses bien avant les autres. S’il dit qu’on est l’avenir du Texas, alors je veux bien le croire.

— Je suis pas contrariant, dit Call. Je comprends toujours pas ce qu’il a voulu dire.

 

Il est bien d’autres personnages, dans Lune comanche, qui se détachent en demeurant humains, mais un emporte vraiment ma sympathie, que j’ai envie de mettre en avant : il s’agit de Famous Shoes, l’éclaireur kickapoo (et les Comanches détestent les Kickapoos…), qui va et vient à pied, au gré de ses envies et de ses curiosités ; censément au service des Texas Rangers, il n’est pas du genre à se restreindre pour cette raison – même pas par rébellion, en fait : avec le plus grand des naturels. Il veut bien obéir aux ordres, mais à sa manière ; et c'est une manière qui, pour certains, frôle l'insubordination, voire la désertion... Mais voilà, Texas Rangers ou pas, Kickapoos ou pas, et ses femmes, et ses ennemis, qu’importe : il va où il veut, au gré des vents – en faisant souvent montre d’une curiosité qui ne le rend que plus aimable, quand il s’improvise archéologue, en quête de pointes de flèches des Anciens (une menace pèse sur lui ? Quelle menace ?), ou, son obsession à long terme, quand il se lance sur la piste de ce trou d’où le Peuple a jailli, il y a bien longtemps de cela – il doit se trouver… par-là… Ce personnage aussi fait preuve d’une forme de « candeur » plus ou moins réelle, mais, sous ses excentricités, se dissimule à peine une bonne couche de sagesse pratique. Et c’est un personnage très attachant.

 

Un peu l’antithèse de Blue Duck – qui le hait, par ailleurs, au point où cela va décider de sa vie. Blue Duck est un des fils de Buffalo Hump – un métis, fruit du viol d’une Mexicaine enlevée par les Comanches et qui n’avait pas fait long feu. Blue Duck n’en déteste que davantage les Mexicains et les Texans – ou, dit autrement, il se veut plus comanche que tous les Comanches. Et son père le méprise… Blue Duck, aux yeux de Buffalo Hump, ne comprend tout simplement pas ce que signifie être un Comanche – il y a trop de Blanc en lui, sans doute. Le jeune imbécile ne respecte rien ni personne, il se vante mais n’a rien d’un brave, il est mesquin, cruel et irrévérencieux… Que le constat soit fondé ou pas, cela ne peut que déboucher sur l’opposition ouverte entre le père et le fils – à vrai dire, le plus étonnant dans tout cela est peut-être que Buffalo Hump n’ait pas encore tranché le débat d’un coup de poignard… Peut-être a-t-il malgré tout quelque chose d’un père ? Blue Duck, d’abord un brin victime, puis de moins en moins, est systématiquement associé à la notion d’injustice, je suppose. Au-delà, il est un personnage clairement maléfique, et ils ne sont pas si nombreux dans la série « Lonesome Dove » – ici, comme Ahumado, oui, mais sans son brillant mythique ; bien plutôt médiocre… Injustice, donc, et mépris, voire dégoût. Blue Duck est un salaud – un tueur sans foi ni loi, une brute puérile. Il est détestable, et on le déteste. On continuera de le faire dans Lonesome Dove. Mais, de temps à autre, on perçoit bien qu’il y a plus, en ce personnage. L’humanité, c’est aussi des Blue Duck, après tout.

 

Et tant d’autres personnages pourraient être cités, qui sont si humains, si vivants… Peut-être les trouve-t-on surtout parmi les Texas Rangers ? Joshua Deets, ou encore Long Bill Coleman, vieux compagnons de route puisqu’ils étaient de La Marche du Mort, valent bien un Woodrow Call, ou (surtout, c’est davantage leur genre) un Augustus McCrae, dans leur humanité essentielle. Le sort du second – le bon bougre un peu niais – n’en est que plus déchirant. D’autres encore, parmi les plus jeunes ? Jake Spoon, qui a sans doute ses mauvais côtés, ou Pea Eye Parker… Tant d’autres…

MAIS SURTOUT, LES FEMMES !

 

Pour l’heure, je n’ai peu ou prou cité que des hommes. On peut s’attendre à ce qu’ils aient un rôle prédominant, dans un genre aussi supposément « viril » que le western… Du moins, avant de découvrir les nouvelles de Dorothy M. Johnson, ou de lire des romans tels que Homesman de Glendon Swarthout, ou, m’a-t-on dit, La Veuve de Gil Adamson… et, bien sûr, les romans de Larry McMurtry. Lonesome Dove comprenait des personnages féminins très puissants, que la fin du roman, sauf erreur, mettait tout particulièrement en valeur. La Marche du Mort n'était pas en reste, avec des personnages de femmes « mythiques » là encore, comme la prostituée Matilda Roberts (et sa tortue ! Dix ans plus tard, on en parle encore), ou, sur un mode quasi fantastique, l’incroyable Lady Lucinda Carey, la noble lépreuse à l’aplomb sidérant ; mais le roman avait aussi introduit des personnages de femmes à dimension plus humaine – en fait les deux grands amours de nos héros, Clara Forsythe qui obsède tant Gus, et Maggie Tilton, la prostituée à laquelle Woodrow Call ne comprend absolument rien… ou qu’il n’ose pas comprendre, par lâcheté.

 

Deux personnages qui reviennent dans Lune comanche, les ancres de nos héros dans la ville d’Austin, où d'autres femmes jouent par ailleurs le même rôle. En fait, au premier abord, cette approche m’avait un peu déconcerté – je ne percevais pas bien pourquoi le roman abandonnait régulièrement les Texas Rangers et les Indiens pour revenir à Austin… alors que c’est probablement ici que se joue l’essentiel du récit, en vérité, ce qui apparaît progressivement. Lune comanche, plus encore que les deux autres romans, accorde une place essentielle aux femmes. La société du temps incite à les (mal)traiter en tant que « femmes de », mais elles s’illustrent pourtant par elles-mêmes – sans toutefois se faire d’illusions quant à leur sort ultime.

 

Mais d’une manière différente ? Car Maggie Tilton, la prostituée, se berce bien trop longtemps de ce genre de songeries… Son statut lourd d'opprobre réclame qu’un homme vienne la tirer de la rue ; elle a jeté son dévolu sur Woodrow Call, tout le monde le sait – sauf Call lui-même. Call guère à l’aise avec les femmes, qui continue de voir Maggie, mais insiste pour payer ses passes, Call surtout qui ne veut pas entendre parler mariage, et encore moins d’un enfant – ce Newt que l’on retrouverait dans Lonesome Dove, et sans doute ne peut-on plus dès lors le regarder du même œil… Maggie Tilton, la pauvre Maggie, a tous les attributs d’un personnage tragique, au niveau du mélodrame – elle n’en est pas moins touchante, et moins fragile qu'elle ne le croit elle-même ; aussi, même si elle ne se le permet jamais, le lecteur, lui, se met à haïr Woodrow Call, en certains passages (notamment quand il se montre jaloux de Jake Spoon, montrant qu'il est plus que jamais perdu dans ses contradictions) ; tout en ayant bien en tête combien ce personnage que nous adorons par ailleurs, n’est tout simplement pas en mesure de vivre en société, et de comprendre quoi que ce soit aux hommes et femmes, ses semblables, qui l’entourent bien malgré lui.

 

Clara Forsythe – une des rares femmes à apprécier et aider Maggie Tilton sans se pincer le nez devant sa condition de putain – réagit d’une tout autre manière. Dans La Marche du Mort, nous avons vu Gus faire sa rencontre, et décider dans la minute qu’il devait l’épouser. Nous le savions homme à femmes, bassinant Woodrow Call avec ses commentaires sur les prostituées du coin, et nous avions pu apprécier en Clara celle qui ne se laissait pas marcher sur les pieds, même si elle n’était pas la dernière à badiner non plus. Clara aime Gus, à sa manière… Même après dix ans d’une cour toujours à recommencer. Ils ne s’en lassent donc pas ? Quoi qu’il en soit, Gus, tout surpris de se voir nommer capitaine par Inish Scull, en saute bientôt de joie : les galons, enfin ! Clara va forcément l’épouser, maintenant ! Eh bien… Non. Car Clara Forsythe sera sous peu Clara Allen. Elle ne se vend pas – et M. Allen est un brave homme. Mais épouser un Ranger ? Un homme qui part sans cesse, pendant des mois, et qui court après la mort chaque jour davantage ? Non. D’où ce retournement de situation : nous détestons Woodrow Call parce qu’il refuse de s’engager avec Maggie Tilton, nous ne détestons certainement pas Clara Forsythe pour avoir fait le choix de se marier loin des Texas Rangers et du brave Gus – parce que nous connaissons ses sentiments, et la devinons libre en dépit du mariage, et parce que nous savons très bien, au fond, qu’elle a raison, et qu’épouser Gus aurait été le pire des choix. Nous ne lui en voulons pas, donc – ce qui ne nous empêche certes pas de pleurer avec Gus, et de partager ses cuites à répétition, alors qu’il cherche naïvement à noyer son chagrin dans l’alcool et la bagarre, à la limite extrême de l'autodestruction. Clara Forsythe, non, Clara Allen, n’en demeurera pas moins à jamais le grand amour de Gus – celui qui demeure beau, même triste, justement parce qu’il ne s’est pas réalisé. Le jeu d’ellipses du roman ne fera que confirmer ces sentiments douloureux mais justes : nul ne peut être heureux en amour, sans doute, mais Gus peut-être moins encore que quiconque – ses mariages sont déprimants… Ne reste plus qu’à espérer que les choses se sont mieux passées pour la belle et vibrante Clara.

 

Femmes de Rangers comme femmes d’Indiens, au-delà, ont leur rôle à jouer – quitte à ce que ce soit d’abord celui de victimes. Le roman revient régulièrement sur le thème des femmes violées par les Comanches, et parfois enlevées par eux, au rythme de scènes très dures, proprement insoutenables. Pearl, l’épouse de Long Bill, permet de rendre cette thématique soudainement bien plus concrète – et en résulte un tableau doublement tragique : celui de ces femmes que l’on rejette pour avoir été les victimes de viol, au nom d’un réflexe idiot de souillure qui semble l’emporter sur la compassion et la révolte ; celui de ces hommes qui, même avec les meilleures intentions du monde, ne savent absolument pas comment réagir. Heureusement, toutes les femmes du roman ne se voient pas systématiquement accoler ce motif très dur.

 

Il faut évoquer aussi les Indiennes ; le roman mentionne souvent, via les personnages masculins le cas échéant, certes, leurs épouses parfois nombreuses. Elles ne sont pas mieux loties que les Blanches, certes. Buffalo Hump ne rechigne pas au viol et est porté à croire qu’un bon époux se doit de battre ses femmes de temps en temps (il y en a des émules dans toutes les sociétés, faut-il croire). Cela n'exclut pourtant pas des relations complexes avec certaines de ses épouses, notamment la jeune Lark, aux rondeurs agréables, et les plus âgées et plus sages Heavy Leg et Hair-on-the-Lip ; de même pour Kicking Wolf ; et Famous Shoes, aussi, dont l’indifférence affichée est moins brutale et sans doute moins réelle. Et si Ahumado ne saurait susciter ce genre d’attachement, il conserve plus ou moins consciemment dans son ombre un personnage féminin impressionnant, quand bien même très éphémère – de manière presque insupportable, en fait.

 

Mais, à l’instar de ce qui se produit pour les hommes, et dans la continuité de ce que l’on avait pu lire dans La Marche du Mort, d’autres femmes, ici, se hissent à leur tour au niveau de figures peu ou prou mythiques – si ce n’est qu’en contrepoint des femmes du commun, plus qu’à leur tour tragiques, elles ont souvent ici les attributs de personnages de comédie, ce qui n’entame en rien leur charisme et leur évidente supériorité.

 

La première dans ce registre n’est autre qu’Inez scull – l’épouse du capitaine Inish Scull, et un personnage pas moins exubérant ! Les deux ensemble dans une même pièce, c’est une tornade garantie – heureusement, cela n’arrive qu’assez rarement ; Inish Scull a bien des raisons de partir à l’aventure… et son épouse, issue d’une vieille famille du Sud profond, d’une richesse considérable (que la dame entretient en acquérant des plantations à Cuba), professe sans cesse le mépris qu’elle éprouve pour son Yankee de mari, et pour les pénibles Bostoniens cul-serré qui s’offusquent d’un rien, qu’ils aillent au diable ! Ce qui ne l’empêche pas de forcer la main des Texas Rangers pour les contraindre à ramener Inish à la maison. Reste qu’en son absence, Inez ne se calme pas vraiment : loin de là, nymphomane assumée, elle raffole – avant de s’en lasser, quelques minutes à peine peuvent y suffire – des petit jeunots d’Austin qui intègrent le service de son époux… Ce qui peut en fait inclure des Rangers moins jeunes : Gus y passe comme les autres, et Woodrow Call ne comprend absolument pas comment prendre un thé en compagnie de Mme Scull peut durer aussi longtemps… Ceci étant, au-delà du cliché de la folle du cul, rassurez-vous, Inez Scull est un vrai personnage ; sans doute figure-t-elle avant tout dans des scènes de vaudeville, versant bien salace, mais, même à pister badine en main un jeune homme en caleçon qui ne s’avère finalement pas très satisfaisant, elle conserve une aura incroyable.

 

Sur un mode assez proche, même si autrement secondaire, j’ai envie de mentionner Thérèse Wanz – la Française qui tient le saloon désert de Lonesome Dove, au milieu de nulle part. Face à son époux bien falot, on ne se demande guère longtemps qui, selon l’expression, porte la culotte dans leur couple. Elle autorise à son tour des scènes très amusantes, qui ne l’empêchent pour autant pas de briller à sa manière.

 

En tout cas, tragédie ou comédie, mythe ou réalité, Lune comanche est un roman riche de très beaux personnages féminins, et c’est clairement une dimension à mettre en avant à mes yeux.

 

MOTIFS DU VOYAGE

 

L’histoire de Lune comanche est complexe, avec sa structure éclatée sur quinze à vingt ans, au rythme d’interruptions et d’ellipses brutales. Encore une fois, j’ai le sentiment d’une fresque qui, en apparence du moins, ne présente pas vraiment l’unité relative de Lonesome Dove et de La Marche du Mort. Ce qui ne signifie pas que nous n’allons nulle part – enfin, métaphoriquement… Disons du moins qu’il y a, au-delà de la peinture des personnages, et de l’importance des femmes sur toute la durée du récit, différents motifs qui participent bel et bien, en définitive, de l’unité de la narration – et qui relèvent en même temps de la même thématique du voyage. J’en vois au moins deux : partir – seul (ou presque)… et arriver trop tard (ou ne jamais arriver).

 

Notez que je vais probablement livrer ici quelques SPOILERS, attention donc.

 

Partir – seul (ou presque)

 

L’idée de « partir » semble omniprésente dans le roman – elle touche nombre de ses personnages, et avec un caractère récurrent de « coup de tête ». Bien des figures du récit, quand elles y succombent, s’en vont donc – seules ou, aussi souvent voire davantage, à deux.

 

Le fil rouge du roman, entre Texas Rangers, Comanches et bandits (d’Ahumado puis de Blue Duck), multiplie ce genre de scènes, offrant dès lors un complexe jeu de miroirs, où tel départ ne peut qu’en entraîner un autre, et réveiller les échos d’un précédent. Ainsi de Kicking Wolf et son camarade Three Birds, après que le voleur de chevaux s’est emparé de la plus belle de ses proies, et qui partent sur une impulsion empreinte d’arrogance pour livrer la merveille au redoutable Ahumado. À peine Inish Scull a-t-il appris le larcin qu’il décide aussitôt de faire exactement la même chose – ce qui n’en parait que plus absurde : le capitaine des Texas Rangers part donc pour le sud, à pied, accompagné de l’infatigable Famous Shoes. Ahumado, après quelque temps, sentant la mort venir, fera le choix de partir seul pour les jungles du sud, sans en avertir personne ; à la fin du roman, Buffalo Hump ne fera pas autrement, mais en se rendant dans cet implacable désert hérissé de pierres noires que l’on suppose magiques. Il y a d’autres départs entre les deux, non moins marquants – ne serait-ce bien sûr que celui de Woodrow Call et Augustus McCrae, à Lonesome Dove (eh !), préférant, dans leur quête d’Inish Scull prisonnier, ne pas s’encombrer des jeunes Texas Rangers, trop lents et qui risqueraient leur vie pour rien ; ce départ, comme sans doute pour les deux autres duos envisagés auparavant, a de faux airs de suicide – ce qui les rapproche en même temps des départs d’Ahumado et de Buffalo Hump s’avançant d'eux-mêmes vers leur trépas. Et Blue Duck ? Lui quitte un monde – celui des Comanches… pour se faire bandit, hors-la-loi, hors toute communauté sinon celle dont il tolère l’agrégation autour de lui, par vanité. Mais je reviendrai plus loin sur les Comanches et le départ.

 

Le motif apparaît également à l’arrière, à Austin. Ce départ peut être très concret, comme avec Clara Forsythe devenant Clara Allen – mais, pour le coup, ce départ n’a rien d’un suicide métaphorique, c’est même tout le contraire : il sauvera la vie de la jeune femme. Toutes n’ont pas sa chance – ainsi de ces femmes qui, une fois enlevées et « souillées » par les Indiens, ne peuvent tout simplement pas revenir parmi les Blancs ; le courage de Pearl offre un contrepoint à cette approche – mais, pour le coup, c’est Long Bill qui commet en conséquence le départ fatidique. Et bien des personnages sans doute voient, que ce soit réfléchi ou non, dans la mort le plus grand et le plus certain des départs – ce qui inclut à terme aussi bien Maggie Tilton que les malheureuses épouses de Gus.

 

Mais le motif du départ peut avoir davantage d’ampleur, en dépassant les seuls personnages, plus ou moins conscients de ce qu’ils veulent au juste, pour se sublimer dans un but – une destination, ou une cause à défendre. Les Texans partent pour le Mexique, ou repartent dans l’Est ; bientôt, la guerre de Sécession éclatant, conformément aux prédictions du Yankee Inish Scull, nombreux seront ceux qui partiront pour le front – côté Union ou côté Confédération ; pas le plus rationnel des choix, sans doute…

 

Mais ce sont les Comanches qui illustrent le mieux cette approche – ces Comanches qui sentent, qu’ils le veuillent ou non, qu’il leur faudra partir, comme sont partis les bisons : Buffalo Hump est agacé par les songeries de Kicking Wolf, l’imbécile croyant encore que les bisons reviendront… Mais que faire ? Autour de l’intraitable Buffalo Hump, d’autres Comanches, las des tueries, plus « réalistes » peut-être, supposent qu’ils n’ont plus le moindre choix : il leur faudra bien négocier avec les Blancs, et partir pour ces réserves qu'ils leur destinent, si loin de leurs terres… D’autres entendent encore résister, mais ils n’ont plus que le désert comme refuge. Buffalo Hump ne se leurre pas : pour les Comanches, partir de cette région, c’est partir tout court – sortir du monde. Peut-être est-ce inéluctable – mais, une dernière fois, il entend prouver au monde la gloire des Comanches, et leur assurer ainsi l’éternité.

 

Et nos héros, Woodrow Call et Augustus McCrae ? Cela les titille depuis un moment – eux aussi, il leur faudra partir… À Lonesome Dove, peut-être ? Pourquoi pas. Même si au final, ce ne sera qu’une étape de plus au fil d’un plus long voyage, et il y aura un ultime départ – au crépuscule du temps des pionniers, comme un écho de la Lune comanche.

Arriver trop tard (ou ne jamais arriver)

 

Dans certains cas, le départ se suffit à lui-même. Mais c’est loin d’être systématique : on avance souvent, çà et là, tel ou tel but justifiant le périple – mais ces buts sont plus qu’à leur tour absurdes… et, même quand ils ne le sont pas, il n’y a aucune certitude que les voyageurs y parviennent ; c’est même plutôt le contraire.

 

D’où cette structure relativement éclatée, où les interruptions brutales et les ellipses, finalement, font davantage de sens que les « grandes quêtes » : trouver Ahumado, libérer Inish Scull, capturer Blue Duck, que sais-je…

 

Nos Texans, tout particulièrement, ne cessent de partir pour quelque mission, et de la laisser tomber en cours de route, pour revenir – et refaire exactement la même chose quelque temps plus tard. L’absurdité de leurs quêtes n’en est que plus flagrante – et, sinon au plan purement narratif, ils ne sont finalement jamais là où ils devraient être, mais toujours dans un entre-deux qui ne rime à rien.

 

Conséquence non-négligeable : pour l’essentiel, les événements les plus cruciaux au plan historique, nos Texas Rangers passent à côté – ils ne sont pas là quand Buffalo Hump lance son grand raid sur Austin et jusqu’à la mer ; ils ne sont pas davantage sur le front où Bleus et Gris s’entretuent, ratant toute la guerre de Sécession – et on ne leur en voudra pas. La grande histoire se fait sans eux : ils ont bien assez à faire avec la « petite ». Au point, en fait, où ces « grands événements », pour l’essentiel, sont au mieux traités en hors-champ.

 

Bien sûr, ce sous-titre (français) de Lonesome Dove : l’affrontement n’en est que plus improbable ; en fait, une fois achevées ces 750 pages, la conviction du lecteur est bien plutôt que l’affrontement promis n’a justement jamais eu lieu ! Et quelque affrontement que ce soit. Parce que c'est bien le propos : les personnages arrivent trop tard, ou n’arrivent pas, donc – Clara s’est déjà fiancée, le raid sur Austin a déjà eu lieu, Ahumado est déjà parti, Buffalo Hump est déjà mort… et le front de la guerre de Sécession est bien loin. L’affrontement ? Pas vraiment, non…

 

Lune comanche, se déroulant dans les années 1850-1860, une époque classique du genre, n’est probablement pas à cet égard un western « crépusculaire », comme on dit souvent. Il y a sans doute davantage de cela dans Lonesome Dove, mais même ce roman n’est pas non plus, disons, Le Tireur, de Glendon Swarthout – ou bien d’autres livres, j’imagine. Cependant, dès son titre, le roman qui nous intéresse aujourd'hui pointe vers ce genre de connotations, concernant les Comanches – eux sont sans doute déjà « trop tard », et Buffalo Hump n’est certes pas le dernier à s’envisager comme un anachronisme. Une page se tourne – celle des Comanches, des autres Indiens des plaines bientôt, de tous les peuples autochtones à terme. Les Buffalo Hump, même les Kicking Wolf, n’ont plus vraiment leur place dans ce monde. Les Blue Duck davantage ? Peut-être… mais peut-être aussi les Famous Shoes, parcourant plaines et montagnes en quête de ce qu’ils sont supposés être – avec un regard plus serein sur le monde ?

 

Mais une page s’est tournée – et les Texas Rangers aussi le savent : les Comanches ne dureront pas beaucoup plus longtemps que les bisons. Autant lâcher l’affaire, qui ne rime plus à rien – d’autant que, la guerre civile achevée, les Tuniques Bleues reviennent dans leur réseau de forts sur la Frontière, pour « gérer » le problème indien. C’est sans doute déjà trop tard pour les Texas Rangers ; mais peut-être pas encore trop tard pour Woodrow Call et Augustus McCrae – ils peuvent se rendre à Lonesome Dove.

 

Et, à terme, ils en partiront. Trop tard ?

 

LES YEUX SUR L’HORIZON

 

Vous vous en doutez, Lune comanche est à nouveau un roman brillant, d'une grande richesse, un superbe western, parmi les meilleurs du genre. Je n’irais pas jusqu’à le hisser au niveau de Lonesome Dove, et je ne sais finalement pas s'il est meilleur ou moins bon que La Marche du Mort ; au sortir du roman, j'avais un peu l'impression d'avoir préféré le précédent, mais, avec un peu de recul...

 

Bah, peu importe, on atteint toujours des sommets de toute façon : c'est bien un excellent roman, palpitant et fort, porté comme d’habitude par des personnages admirables et humains (quand ils ne sont pas mythiques), aux répliques piquantes autant que justes. Comme les deux autres livres traduits de la série, Lune comanche fait preuve d’une habileté narrative irréprochable, et d’une fluidité dans l’expression qui n’a guère d’équivalent ailleurs.

 

Roman palpitant, émouvant, hilarant, déprimant, intelligent, sensible, tout cela et bien d’autres choses encore, Lune comanche fait honneur à sa série et à son auteur. Indispensable !

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Deadlands Reloaded : Ecran du Marshal

Publié le par Nébal

Deadlands Reloaded : Ecran du Marshal

Deadlands Reloaded : Écran du Marshal, Black Book Éditions, 2015, écran à quatre volets + livret de 16 p.

PAS GRAND-CHOSE À DIRE, HEIN…

 

Cette fois, je poursuis mon exploration de la gamme Deadlands Reloaded au-delà du seul livre de base. Et, pour la gamme française, ça va aller très vite – il n’y a presque rien… Et, par ailleurs, le peu qui est sorti, ça a été avec beaucoup de retard (il n’y avait rien de tout ça à l’époque de ma première lecture, en 2013, alors que le livre de base était paru en 2011), suite à un crowdfunding un peu désespéré, qui a fini, dans la douleur, par déboucher sur ledit Écran du Marshal, la campagne Stone Cold Dead et les Cartes d’aventure (ainsi que la Carte de l’Ouest étrange en format poster – à propos de laquelle je ne vois absolument pas ce que je pourrais dire) ; comme pour ne plus y revenir, hélas.

 

Aujourd’hui, donc : l’Écran du Marshal. Et ça va aller très vite, comme d’hab’.

 

UN ÉCRAN…

 

L’écran à proprement parler est rigide et à quatre volets A4. Irréprochable à cet égard, on sent qu’il peut durer, et il est en même temps d’un maniement aisé.

 

Côté joueurs, l’illustration varie, puisque l’Écran du Marshal a connu en fait deux versions, dans le cadre du financement participatif précité. Voici, en ce qui me concerne :

Deadlands Reloaded : Ecran du Marshal

Cette version ne se voit pas accoler de qualificatif particulier ; l’autre est dite « épique », et me parle beaucoup, beaucoup moins – colorée un peu flashy, elle figure ce que l’univers de Deadlands Reloaded a de plus fantasque, ce qui se tient, mais, si la technique est globalement aussi convaincante que dans le cas présent, la disposition des personnages et éléments, façon pose, ne me séduit pas. Alors que la scène de rue de cette version, aux couleurs plus sombres, avec quelque chose de presque photoréaliste, est beaucoup moins tape-à-l’œil, y compris dans sa manière de figurer l’étrangeté fantastique : dans les volets centraux, un Huckster et un Élu font face à un Déterré, certes, mais le cadre plus global « réaliste » atténue la « visibilité » du weird, ce qui à mon sens en renforce l’effet, dans une perspective horrifique qui me plaît bien. D’ailleurs, le Huckster n’est identifié comme tel que par une carte de poker entourée d’un halo mauve dans un recoin du volet le plus à gauche, et l’Élu parce qu’il brandit une croix, ce qui au fond n’implique pas qu’il en retire un vrai pouvoir… Seul le Déterré, à condition de s’arrêter sur son visage, est véritablement explicite. Ce qui me paraît être la bonne approche. Je trouve cette illustration très belle, vraiment un écran idéal (ils ne sont pas si nombreux à cet égard ?).

 

Côté Marshal, on trouve comme de juste les tables les plus utiles au débotté – notamment, sur l’ensemble du dernier volet, le résumé des options de combat ; le troisième volet, son voisin, présente les effets des dégâts, ce qui est essentiel, ainsi que la table des blessures et les modificateurs de guérison naturelle. Sur le deuxième volet, j’apprécie particulièrement le récapitulatif des effets des Jetons ; on y trouve aussi, au cas où, la liste des Compétences et Attributs associés. Le reste est sans doute un peu moins crucial : effet des poisons, modificateurs de discrétion, d’escalade, de pistage et de portée, couverture, obscurité, et enfin table de Terreur. C’est bien fait.

 

L’écran en tant que tel remplit donc parfaitement son double objectif.

 

UN LIVRET…

 

L’écran est accompagné par un livret de seize pages, un peu fourre-tout.

 

J’en avais déjà parlé lors de ma relecture du livre de base : six de ces seize pages sont consacrées à des errata dudit, ce qui est quand même assez éloquent… D’autant qu’on nous précise que ces corrections portent sur des éléments où la technique même du jeu est affectée – il ne s’agit pas de cosmétique, le plus souvent. On y trouve au passage les caractéristiques du faucon, qui faisaient défaut dans le livre de base. Dans un registre moins « technique », j’avais également évoqué les errances dudit concernant certains noms propres d’Indiens, qui sont corrigées ici… Bon, mieux vaut tard que jamais, hein – même quatre ans après la sortie de Deadlands Reloaded, mf. Ce que je regrette, surtout, mais dites-moi si je me trompe, c’est que ces errata complets se trouvent seulement dans ce livret – le fichier disponible au téléchargement sur le site de Black Book n’a pas été mis à jour, cela reste la première liste (incomplète, donc) des errata du livre de base

 

Le livret contient également des règles supplémentaires – et d’abord celles portant sur les véhicules et les poursuites et collisions qui peuvent y être liées ; elles occupent en gros les cinq premières pages, dont une de tables. Le livre de base mentionnait lui-même que ces règles ne figureraient que dans ce premier supplément (mais quatre ans plus tard, c’était peut-être pas prévu, ça). Bon, très franchement, ce ne sont pas des règles cruciales dans Deadlands Reloaded, on ne doit pas en faire usage à chaque partie… À l’occasion, peut-être – mais en prenant garder à ne pas virer dans le simulationnisme, en ce qui me concerne. Noter d’ailleurs que ces règles sont prévues pour être employées avec des figurines, mais, comme en ce qui concerne le combat, ça n’a au fond rien d’une obligation (ceci dit, dans les deux cas, puisque je joue en virtuel…)

 

Un bouche-trou, ensuite (littéralement), avec deux nouveaux Handicaps (majeurs) : Hémophile et Maudit ; le premier est clairement le pire des deux – mais le livre de base ne cachait pas être parfois déséquilibré à cet égard.

 

Enfin, les quatre dernières pages, après les six d'errata, présentent de nouveaux Pouvoirs, issus de Savage Worlds – et pas n’importe lesquels : nombre d’entre eux sont très importants, et il est à vrai dire étonnant qu’ils aient été « oubliés » dans le livre de base, car on compte des classiques de la magie rôlistique dans le tas (par exemple, Convocation d'allié, Rapetissement, Siphon d'énergie, Sommeil ou encore Vision dans le noir)… Les joueurs arcanistes y trouveront sans doute plein de choses intéressantes – à maints égards, ils sont les principaux bénéficiaires de ce livret, presque au niveau général des errata…

 

EH…

 

Rien de plus à en dire. L’écran est très bien, le livret très utile dans les errata et les nouveaux Pouvoirs.

 

Prochaine étape ? Peut-être un bref détour par la VO, avec le scénario Coffin Rock ; sinon, en français, ce sera Stone Cold Dead – car il n’y a au fond rien d’autre.

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Deadlands Reloaded [relecture 2017]

Publié le par Nébal

Deadlands Reloaded [relecture 2017]

Deadlands Reloaded, [Deadlands Reloaded], Black Book Éditions, [2010] 2011, 349 p.

POUR QUELQUES AVENTURES DE PLUS

 

L’occasion s’est présentée de ressortir Deadlands Reloaded, et ça ne se refuse pas. Je m’étais procuré ce livre de base il y a un bail, j’avais testé la chose sur un one-shot qui m’avait plutôt convaincu, mais, hélas, nous n’étions pas allés au-delà. Et c’était bien dommage, parce que j’aime beaucoup cet univers, et le système Savage Worlds m’avait fait l’effet d’être assez fun…

 

Mais j’y reviens ! Comme quoi… Et ce en dépit d’un phénomène bien fâcheux : l’éditeur français Black Book Éditions semble hélas avoir lâché l’affaire concernant cette gamme. Ne sont sortis, et avec bien du retard, que l’Écran du Marshal et une petite « campagne », Stone Cold Dead, pas forcément très bien accueillie ai-je l’impression (mais je la lis sous peu et vous dirai alors ce que j’en pense) ; en dehors de cela, eh bien, quelques gadgets (dont des Cartes d’aventure à propos desquelles je ne sais peu ou prou rien, mais j’avoue être un chouia intrigué). À ce stade, je n’en attends donc plus rien – je le regrette, mais ce n’est pas le propos, sans doute…

 

Ce qui m’a amené à me tourner vers la VO, me procurant directement auprès de Pinnacle quelques suppléments, comme le scénario Coffin Rock, ou The 1880 Smith & Robards Catalog, débordant d’équipement fantasque, ou le dodu Trail Guides, vol. 1, comprenant trois cadres de campagne (vaguement « hétérodoxes » le cas échéant), et enfin Ghost Towns, parce qu’on a toujours besoin d’une ville fantôme, où qu’on se trouve – on verra plus tard s’il est pertinent d’aller au-delà.

 

À l’époque de ma première lecture du livre de base de Deadlands Reloaded et de mon premier test, dans la foulée, en 2013 quoi (...), j’en avais livré un compte rendu, que vous trouverez toujours ici. Cependant, mon approche tant du jeu de rôle que des comptes rendus de lecture en la matière a évolué depuis, et la forme même de ce blog itou. Il me paraît donc utile d’y revenir au travers d’un nouvel article, un peu plus détaillé, dont acte.

 

Une dernière précision : Deadlands Reloaded est à certains égards (ou peut être, plus exactement ; car, fonction de la manière de maîtriser, ça n’a certes rien d’une obligation ?) un jeu « à secrets ». Dans l’essentiel de ce compte rendu, je vais faire en sorte de ne rien en dévoiler, histoire d’en permettre la lecture (ou l’écoute) « au plus grand nombre » (aha, grand nombre, aha…). Cependant, cet article ne serait peut-être pas complet si je n’en lâchais pas quelques mots en dernier ressort – la toute dernière section de ce compte rendu évoquera donc un certain nombre de ces secrets. Aussi, si vous devez jouer à Deadlands Reloaded, faites l’impasse sur cette dernière partie, sérieux, filouter, ça serait vraiment gâcher…

 

LA FORME, AMIGO ?

 

Quelques mots sur la forme, avant de me lancer dans le vif du sujet. On commence avec le premier coup d’œil, la dimension graphique. Deadlands Reloaded, bien sûr, a hérité de sa version dite maintenant « Classic » cette superbe et proprement mythique couverture de Brom… Peu d’illustrations de jeux de rôle, je crois, sont aussi fortes et pertinentes. Il y a une contrepartie : en comparaison, les illustrations intérieures sont deux ou trois niveaux en dessous, au bas mot… Par ailleurs, elles adoptent une approche assez radicalement différente, avec des couleurs très flashy, qui dégoulinent un peu. L’ensemble est dès lors plus ou moins convaincant – avec des illustrations pleine page généralement réussies, parfois vraiment chouettes, et d’autres bien plus critiquables, je crois, leur taille plus réduite faisant même parfois un peu office de cache-misère ? Disons que c’est d’un goût particulier – et laissons à chacun apprécier selon ses attentes et ses envies.

 

Formellement, un autre aspect me paraît autrement plus important – et pénible : la traduction, comme souvent… Mais, à vrai dire, ce livre de base de Deadlands Reloaded est surtout très inégal à cet égard : trois traducteurs se sont partagés la tâche, et la différence est perceptible – l’une s’est chargée de ce qui relève de Deadlands à proprement parler, et deux autres de ce qui provient de Savage Worlds ou figure dans des « textes additionnels », globalement plus « techniques ». Au-delà du parti-pris, que j’ai vite trouvé agaçant, de s’adresser au lecteur (en principe le MJ, ou Marshal, comme on dit ici) à la deuxième personne du singulier (je n’ai rien contre la familiarité dans l’absolu, hein, mais là je trouve que ça sonne faux, et bien trop souvent « infantilisant »), la traduction des éléments « techniques » fait le job, je suppose (le souci, c’est que se posent ensuite des questions de relecture, pas qu’un peu, j’y reviendrai…), même si certains choix m’ont fait hausser le sourcil – notamment, mais je suppose que le Savage Worlds originel y est pour beaucoup (et que ce n'est donc en vérité pas une question de traduction), et ça se constate après tout aussi dans le Savage Worlds français hors Deadlands, l’emploi de quelques termes d’ordre mécanique tels que « As » ou « Relance », qui peuvent tout d’abord induire en erreur dans un jeu faisant usage, outre les dés habituels, de cartes de poker et de jetons de mise : ici, l’As n’est pas un 1, mais le meilleur résultat que l’on peut obtenir sur un dé (six pour 1d6, etc.), et la Relance n’implique certainement pas de relancer les dés, ni même de parier, mais consiste à déterminer la qualité d’un jet de dés en le comparant au seuil de difficulté… Bon, admettons – ça dépasse le cadre de ce seul livre, de toute façon. Mais, ce qui est bien plus ennuyeux, de manière générale, c’est la traduction des éléments de background : c’est moche, c’est lourd, c’est maladroit, c’est bourré de confusions voire de contresens – à s’en faire saigner les yeux. Un univers aussi chouette méritait assurément mieux : là, on est à deux doigts du calamiteux…

 

Mais, fluff ou crunch, comme disent les TRVE Rôlistes, il est très clair que le livre n’a pas été correctement relu – ce qui va au-delà d’une langue un peu lourde, mais dont on pourrait j’imagine s’accommoder, si l’on est moins maniaque que votre serviteur à ce propos. Plus ennuyeux : la technique en pâtit, du fait de nombreuses confusions et parfois même d’omissions, et sur des aspects importants – comme les Points de Pouvoir des arcanistes, par exemple, leur nombre aussi bien que leur récupération ; sans même parler d’Atouts « oubliés », et de listes erronées, sur la base également de confusions ou de traductions changeantes au fil de l’ouvrage. Moins problématique, mais tout de même éloquent, on constate aussi que, parfois, des éléments ont été empruntés au système générique Savage Worlds, alors qu’ils ne font pas sens dans le contexte précis de Deadlands (notez, cependant, que, dans le principe même, ce livre part sur de bonnes intentions, en combinant le matériau spécifique à Deadlands avec les éléments génériques de Savage Worlds, en un seul ouvrage qui, en outre, couvre aussi bien les considérations à destination des PJ et du Marshal ; c’est très appréciable, et mérite d’être relevé – dommage, simplement, que la réalisation ne soit pas tout à fait à la hauteur…). D'où de très nombreux errata ; je suppose qu’il est assez éloquent de constater que six des seize pages du livret accompagnant l’Écran du Marshal sont consacrées à ce genre de corrections, bien au-delà du seul aspect cosmétique – on parle vraiment de problèmes de fond… Noter aussi que ces errata « complets » ne sont, sauf erreur, disponibles que dans ce livret : le fichier d’errata sur le site de l’éditeur est incomplet. Grmf.

 

Tout cela est quand même très regrettable. Le jeu demeure bon et la lecture de ce livre de base globalement enthousiasmante, mais ça n’est décidément pas très propre, quoi.

LA TRILOGIE DES DOLLARS

 

Ce livre de base, assez costaud, avec ses 350 pages, obéit à une structure en trois parties, quelle que soit la pertinence de ce découpage – et chaque partie mêle fluff et crunch. C’est qu’elles ne sont pas forcément destinées aux mêmes lecteurs.

 

Le Coin du gang

 

La première partie s’intitule le « Coin du gang », et elle comprend tous les éléments que tout lecteur, quel qu’il soit, peut et même, probablement, doit connaître. Ce qui inclut le background général, dans sa forme la plus limitée (en fait un peu frustrante, pour le coup, mais c'est normal), soit ce que tout habitant de l’Ouest étrange sait ou croit savoir concernant le monde dans lequel il vit – les bizarreries « fantastiques » sont à peine évoquées, et comme des éléments d’ambiance à la véracité plus que douteuse ; l’accent est plutôt mis sur l’histoire événementielle et politique, éventuellement militaire – la guerre de Sécession y occupe comme de juste une place essentielle, même si l'on évoque bien sûr le tremblement de terre de 1868 et la découverte de la « roche fantôme ». Significativement, toutefois, cette partie s’intitule « L’Ouest sauvage » : l’Ouest étrange, c’est donc pour plus tard.

 

Après quoi, nous passons aux règles générales : « Entrer dans la légende » permet de créer les personnages, en expliquant comment fonctionnent les Compétences, les Atouts et les Handicaps, ce qui nous vaut de longues listes – par ailleurs incomplètes, car on ne fait guère ici que des allusions à la situation particulière des arcanistes, objet de la deuxième partie du livre. Mais ça se tient.

 

Suit un chapitre intitulé « Matériel et équipement », ce qui ne nécessite pas davantage de précisions – ou peut-être une quand même, si : il y a très peu d’exemples, ici, des objets produits par la Science étrange – au Marshall et aux joueurs (tout particulièrement, bien sûr, ceux incarnant des Savants fous) de faire preuve d’imagination.

 

Nous avons ensuite « Envoyer des trucs en enfer », chapitre au nom éloquent : s’y trouve l’essentiel des règles du jeu communes à tous, mais, on ne va pas se leurrer, le combat y occupe une place essentielle – ce qui ne signifie pas que le jeu soit spécialement bourrin, c’est simplement que c’est à ce niveau que les règles, très simples à la base, impliquent d’être un peu plus approfondies et spécifiques.

 

Le dernier chapitre de cette première partie, « Attention danger ! », contient par ailleurs toutes les autres règles spécifiques, de caractère éventuellement optionnel – ce qui inclut aussi bien des éléments génériques et somme toute très classiques (alliés, fatigue, maladie, dégâts du feu…) et des éléments plus caractéristiques du contexte western de Deadlands Reloaded (duel, jeux d’argent, ou même la pendaison !), outre quelques sous-systèmes de Savage Worlds d’un impact plus limité (comme les interludes, les interactions sociales, ou les « scènes dramatiques ») ; y figure également la Terreur, mais le gros des informations, à cet égard, relève du Marshal.

 

No Man’s Land

 

La deuxième partie consiste en un unique chapitre, mais assez long et assurément complexe, intitulé « No Man’s Land ». Si le « Coin du gang » pouvait être lu par tous, les informations contenues dans cette deuxième partie s’adressent, outre le Marshal, uniquement à des joueurs dont le personnage, de par sa nature même, en sait plus que les autres en ce qui concerne l’Ouest étrange et les manifestations « fantastiques » qui le caractérisent, soit parce qu’il les traque et les combat (les PJ appartenant aux « services secrets » façon X-Files, l’Agence pour l’Union, les Texas Rangers pour la Confédération), soit… eh bien, parce qu’il en fait lui-même partie, d’une certaine manière : c’est le cas, tout d’abord, des cinq catégories d’ « arcanistes », ayant chacune son approche particulière de la « magie » (les Chamans, les Élus, les Hucksters, les Savants fous et les « pratiquants d’arts martiaux »), mais aussi des Déterrés, soit des morts-vivants – cependant, si un PJ peut devenir un Déterré, il ne peut en principe pas le choisir.

 

Traiter de tous ces aspects implique d’abord de revenir sur le background du jeu, et le chapitre contient donc nombre d’éléments prolongeant, nuançant, voire contredisant les données très vagues du chapitre initial sur « L’Ouest sauvage » : cette fois, plus de doute, on est bien dans l’Ouest étrange.

 

Mais l’essentiel du chapitre est cependant consacré à des aspects plus techniques – disons « la magie », même si ses implications sont très variables. Chacune des cinq catégories d’arcanistes a des règles qui lui sont propres. Par contre, elles piochent toutes dans la même liste globale de sortilèges, en étant toutefois limitées à certains sorts seulement qui leur sont accessibles. Les spécificités des arcanistes et la liste des sorts sont par ailleurs à compléter avec un autre système générique, celui des Aspects, qui permettent de colorer davantage le jeu via les effets des sorts, sous un angle parfois purement cosmétique, d’autres fois bien plus pragmatique.

 

Ce chapitre n’est donc censé être lu que par le Marshal et les joueurs incarnant des personnages spécifiques. Est-ce pertinent ? Je n’en suis pas si sûr… Dans l’absolu, ça se défend, et dans le contexte d’un one-shot c’est sans doute tout à fait à propos. Dans le cadre d’une campagne, et a fortiori si les joueurs créent leurs personnages, j’en doute davantage – et il ne me paraît pas malvenu, pour qui a bourlingué quelques années dans l’Ouest étrange, d’avoir au moins une (très) vague idée (sans doute guère plus, oui) du rôle de l’Agence, d’avoir entendu mentionner le Livre des Jeux de Hoyle, ou de savoir que les Chamans indiens ont de bien étranges pouvoirs – et, éventuellement, que les morts marchent parmi les vivants. En tout cas, à ce stade, cela n’a rien de problématique, je crois – les secrets, après tout, sont encore réservés au seul Marshal, la connaissance des éléments figurant dans le « No Man’s Land » ne « spoile » rien. Par contre, ils suffisent à pimenter d’emblée le cadre western de Deadlands Reloaded pour lui conférer la touche weird qui fait toute sa saveur. A priori, je ne pense donc pas en restreindre vraiment la lecture pour mes joueurs.

 

Le Guide du Marshal

 

La dernière partie du livre, en toute logique, est réservée au seul Marshal. Elle contient là encore à la fois du fluff et du crunch, mais ils sont plus que jamais entrelacés – aucune dimension du jeu ne peut vraiment être envisagée sans l’autre.

 

« Être Marshal » est un bref chapitre comprenant les habituels conseils aux MJ débutants. Un peu plus loin, un autre chapitre tout aussi bref, « Plus de règles d’ambiance », contient quelques éléments techniques supplémentaires, mais pas grand-chose – outre la Terreur, on y trouve surtout des règles façon « coups de pute » pour certains personnages spécifiques, notamment les Savants fous, les Hucksters et les Déterrés.

 

Mais l’essentiel de cette dernière partie tient en trois gros chapitres autrement fondamentaux. « Alors viendra un Jugement » est le troisième et dernier niveau de la connaissance de l’histoire, disons, de l’Ouest étrange. De même que le « No Man’s Land » nuançait voire contredisait les données de « L’Ouest sauvage », à la lumière d’éléments connus d’un petit nombre seulement de ses habitants, le présent chapitre procède encore ainsi – au travers d’ « explications » que même ces « initiés » relatifs ne soupçonnent pas le moins du monde. C’est le moment des « grands secrets », dans une perspective macrocosmique, insérant l’Ouest étrange et les phénomènes incongrus qui s’y produisent dans une trame autrement vaste et aux implications insoupçonnées. Je ne rentre bien évidemment pas dans les détails ici, mais en dirai quelques mots en fin de chronique – au cas où.

 

Après l’histoire, la géographie : c’est l’objet du chapitre sobrement intitulé « L’Ouest étrange », et qui passe sur les différentes régions du jeu, dont le classement dépend parfois de la politique, parfois de la nature… et éventuellement d’autres choses encore. Noter cependant qu’il ne s’agit pas d’un guide exhaustif et détaillé – en fait, c’est même un peu court, disons-le : l’amateur de backgrounds touffus en moi a pu trouver cela un brin frustrant par endroits, mais c’est sans doute une exagération de ma part (j’ai mes marottes). Toutefois, le Marshal devra probablement en faire un peu plus pour y impliquer vraiment les PJ, qu’il soit aidé dans cette tâche par divers suppléments ou préfère s’y lancer sans filet. Toutefois, si, là encore, les « grands secrets » sont de la partie, ce chapitre a néanmoins une approche plus « pratique » que « Alors viendra un Jugement » : que le Marshal use ou non de la dimension « jeu à secrets » de Deadlands Reloaded (encore une fois, ça n’a rien d’une obligation), il trouvera ici des éléments très utiles à la conception et à la mise en scène de ses aventures.

 

Reste enfin un ultime et très gros chapitre, « Mauvaises rencontres », qui constitue une sorte de bestiaire très développé, faisant pas loin de cent pages (tout de même – sur 350, ça se remarque). On y trouve de tout : animaux, monstres des plus classiques, bizarreries spécifiques à cet univers, et des humains enfin, dont quelques célébrités – certaines « historiques », comme Calamity Jane ou Wyatt Earp, d’autres propres à Deadlands, comme les Barons du Rail ou le Révérend Grimme ; « vrais » ou pas, ils sont envisagés ensemble, sur un pied d’égalité. C’est du beau travail, globalement.

IL ÉTAIT UNE FOIS DANS L’OUEST ÉTRANGE

 

Ce que tout le monde sait

 

Donnons maintenant un aperçu du background – incluant quelques éléments du « No Man’s Land », mais, donc, faisant l’impasse sur les « secrets » du « Guide du Marshal », sur lesquels je reviendrai rapidement en temps utile.

 

Sur le plan le plus « terre à terre » – qui est donc celui du « Coin du gang » –, la base de l’univers de Deadlands Reloaded est d’ordre uchronique, mêlant des événements politico-militaires et d’autres censément « naturels », aux conséquences incalculables.

 

La guerre de Sécession, qui débute en 1861, ne s’est pas arrêtée en 1865, elle a continué bien, bien plus longtemps. Elle faisait toujours rage quand, en 1868, un cataclysme s’est produit – un colossal tremblement de terre qui a anéanti la Californie, devenue depuis (enfin, ce qu’il en reste…) « le Grand Labyrinthe ». Mais le séisme a eu une autre conséquence : la découverte d’un matériau inédit, aux implications scientifiques, techniques et industrielles sans pareilles – ce que l’on appelle dès lors la roche fantôme ; d’une certaine manière, c’était passer d’un seul coup du charbon à l’uranium – sauf que, pour qui connaît les tenants et aboutissants, c’est bien plus que ça… Reste que, pour l’heure, la découverte de la roche fantôme a non seulement bouleversé la technologie du temps, elle a aussi renchéri sur l’effort militaire – en suscitant des armes toujours plus meurtrières… et en devenant l'objet de toutes les convoitises.

 

Pourtant, en 1879, date de convention pour le début des aventures, un cessez-le-feu a été conclu depuis peu : l’Union et la Confédération se regardent toujours en chiens de faïence, ça peut péter de nouveau à tout moment, mais, pour l’heure, plus de batailles (rangées, du moins). Et, comme de juste, les deux entités, maintenant qu’elles sont « plus libres » à cet égard, tournent à nouveau leur regard vers l’Ouest…

 

C’est que la guerre civile a surtout affecté l’est du pays. L’ouest ? Eh bien, il a été affecté, certes, mais différemment… C’est autre chose – il est toujours à conquérir, d’une certaine manière. Aux yeux des types de la côte atlantique, du moins – car les habitants de l’Ouest se passaient sans doute très bien de leurs intrusions : qu’ils se chamaillent entre eux à l’est était peut-être une bénédiction… Quoi qu’il en soit, même en l’absence de grandes batailles entre les Bleus et les Gris, l’Ouest aussi a été chamboulé par la guerre et par la découverte de la roche fantôme ; cette dernière, en fait, a même relancé l’idée de conquête de l’Ouest, car l’Est a cruellement besoin du combustible… D’où cette « nouvelle » guerre, en sus de la guerre de Sécession, qui oppose les différents « Barons du Rail », faisant la course vers le Pacifique dans l’espoir d’obtenir l’exclusivité du transport et du fret – une guerre pas moins sanglante que celle ayant opposé l’Union et la Confédération… On ne s’embarrasse dès lors pas d’y mettre des guillemets : pour les habitants de l’Ouest, c’est une guerre très concrète – et dont les victimes sont assurément aussi mortes (euh…) que celles des champs de bataille de l’Est.

 

Car la Frontière est ardemment disputée. Si certains États (ou territoires) de l’Ouest se sont ralliés aux pouvoirs « légitimes » de l’Est, prolongeant la ligne Mason-Dixon d’un océan à l’autre, d’autres régions par contre sont dans un flou total à cet égard – notamment ce que l’on appelle les « territoires contestés », au centre du pays (essentiellement le Kansas, le Colorado et une partie de l’Oklahoma).

 

Il en est pour avoir proclamé leur indépendance, d’ailleurs – ainsi du Commonwealth de Californie, appellation qui ne doit pas tromper, car le pouvoir essentiel sur place repose entre les mains du seul Révérend Grimme, dans sa puissante cité de Lost Angels, qui a proclamé son indépendance en 1877 ; ainsi également de la République de Deseret, État mormon correspondant en gros à l’Utah, et où le vrai pouvoir, là encore, appartient à un personnage hors-normes, le génial Dr. Darius Hellstromme, le Savant fou par excellence, empruntant autant à Edison ou Tesla qu’à Frankenstein, et dont les automates suscitent la stupéfaction et au moins autant la crainte.

 

Les Indiens des plaines, par ailleurs, ont profité de ce chaos chez les Blancs pour bâtir de nouvelles entités politiques : les Nations Sioux englobent le Dakota entier et des parties non négligeables du Montana, du Wyoming et du Nebraska. Davantage au sud, la Confédération du Coyote s’est émancipée de l’Oklahoma en roue libre, et mordille sur un autre « territoire contesté », le Kansas. Enfin, si cela n’a pas débouché sur l’apparition de structures politiques comparables, les Apaches sont très actifs dans le Sud-Ouest (Arizona et Nouveau-Mexique du moins, pour partie le Texas à l’est et la frange émergée du Grand Labyrinthe à l’ouest.

 

Comme si la situation n’était pas assez compliquée comme ça, des puissances étrangères s’invitent dans la partie – tout particulièrement, au sud, les Mexicains emmenés par Santa Anna, qui se souviennent eux aussi d’Alamo, sans doute, mais lorgnent surtout sur la roche fantôme du Grand Labyrinthe, tandis qu’au nord, l’ancien colonisateur anglais grignote les territoires de l’Union du côté de Detroit…

 

Hors-catégorie, il faut enfin prendre en compte les immigrants chinois rassemblés autour du mystérieux Kang, le vrai pouvoir sur la côte pacifique, Grimme mis à part.

 

Ce que peu savent…

 

Tout ce qui précède est notoire. En tant que tel, c’est bien sûr insuffisant… Quelques-uns, rares sans doute, savent qu’il y a anguille sous roche (fantôme). Non que leurs connaissances soient forcément très étendues : certains ont bien entendu parler de quelque chose qui se serait produit le 4 juillet 1863, et que l’on appellerait « le Jugement », sans savoir de quoi il s’agissait au juste… Ce qu’ils savent, par contre, c’est que cet événement, même plus discret, a bouleversé le monde au moins autant que le tremblement de terre cinq ans plus tard – subitement, la magie a fait son grand retour ! La magie… et les monstres.

 

Ceci, quoi qu’en disent les services secrets des puissances de l’Est, l’Agence pour l’Union et les Texas Rangers pour la Confédération – leur tâche, pour des raisons que le quidam ne comprend sans doute pas très bien, consiste après tout à faire taire les rumeurs en la matière… Autant d’ « hommes à la cigarette », mais en cache-poussière.

 

Mais les monstres sont là, oui – les fantômes, les démons, ces morts-vivants mystérieux que l’on appelle les Déterrés… Et aussi des hommes qui ont développé des pouvoirs hors du commun. On les appelle collectivement des « arcanistes », mais ils sont de cinq types différents.

 

Les Chamans indiens sont en communication directe avec les esprits des Territoires de Chasse ; nombreux sont ceux, parmi eux, qui ont prêté le Serment des Anciennes Traditions, rejetant la technologie des Blancs, pour s’assurer une parfaite communion avec une nature qu’ils savent menacée, communion nécessaire à l’efficacité de la « médecine tribale ». Le désespoir les guette, pourtant…

 

Les Élus, qu’ils en aient bien conscience ou pas, servent des puissances divines « positives » (on ne trie pas) et accomplissent des miracles. Qu’ils bâtissent des communautés paisibles ou traquent sans relâche les manifestations de l’Ennemi, leur foi soulève des montagnes. Littéralement, parfois.

 

Les Hucksters sont les magiciens de Deadlands, dont le pouvoir repose sur le pari avec des entités guère fréquentables (dans l’Ouest, on parle de « Manitous »), ainsi que l’extraordinaire Hoyle en a donné les clefs dans son Livre des jeux ; joueurs dans l’âme, ils battent les cartes comme personne…

 

Les Savants fous (on ne les appelle certainement pas ainsi en face d’eux) n’apprécieraient sans doute pas de se voir cataloguer parmi les arcanistes : ce sont des hommes de science, pas de magie ! Et la rumeur voulant que le bruit strident que fait la roche fantôme en se consumant soit « le cri des damnés », sottises… Reste que leurs machines géniales et terribles produisent des effets qui peuvent assurément faire penser à ceux des Hucksters, etc. Ils sont d’autant plus dangereux qu’ils sont brillants.

 

Un peu à part, nous trouvons enfin les pratiquants d’arts martiaux (Shaolin, ou ce que vous voulez), dont la maîtrise du chi est telle qu’elle leur confère des aptitudes proprement surnaturelles… Attachés à Kang ou pas, ces combattants hors-pair fascinent autant qu’ils effraient.

 

Et, ne nous voilons pas la face, il faudra au moins tout ça pour survivre dans l’Ouest étrange – qui, par-delà les fluctuations des frontières et les revendications ineptes à l’exercice du pouvoir, est au moins uni sur une question : il a peur… Considérablement peur… De plus en plus peur…

 

Bien sûr, il y a davantage encore derrière tout cela. Mais, pour éviter de couper la chronique avec des révélations malvenues, je réserve tout ça pour la dernière section de ce compte rendu : « Le Grand Silence (secret défense) ».

AVOIR LES JETONS

 

Pour l’heure, envisageons les règles – sans rentrer dans les détails de la création de personnages ou des sous-systèmes spécifiques, je ne crois pas qu’ils aient vraiment leur place dans ce compte rendu.

 

Deadlands Reloaded est un jeu « motorisé » par le système Savage Worlds – lequel était sauf erreur dérivé de la première mouture de Deadlands, d’ailleurs. C’est un système (générique) qui revendique à la fois une certaine simplicité, et une approche « pulp », ou, pour reprendre les termes habituels, « fast, fun & furious ». Globalement, à la lecture, mais aussi dans les quelques souvenirs que je retiens de la partie de Deadlands Reloaded jouée il y a quelques années de ça, ça me paraît effectivement réussi sous cet angle (même si j’ai lu des critiques autrement pointues que celle-ci, mettant en cause les probabilités notamment). Notons que le jeu fait mumuse avec des accessoires pas si communs en rôlistie, outre les dés aux formes bizarres (mais pas de d20, scandale !) : des jetons de poker et, pour un résultat qui a l’air assez rigolo à vue de nez, des cartes (de poker également, jokers inclus).

 

La feuille de personnage, en tout cas, est assez minimaliste – nul besoin de remplir des dizaines de lignes. En notant cependant une chose : via les Atouts et Handicaps, mais aussi les Pouvoirs, chaque personnage développe vite un certain nombre de « règles spéciales ». Pour que le jeu tourne bien, je suppose qu’il faut donc une collaboration entre le Marshal, qui ne peut pas avoir absolument tout cela en tête, et les joueurs, qui doivent parfaitement savoir ce dont leurs personnages sont capables.

 

La base du système est très simple, qui repose d’abord sur une classique distinction entre Attributs et Compétences (collectivement appelés Traits). Il y a cinq Attributs (Agilité, Âme, Force, Intellect et Vigueur), et pas de liste étouffante de Compétences, car les PJ sont d’emblée amenés à faire des choix – à bas niveau, je doute qu’un personnage puisse avoir plus de cinq Compétences différentes, ou par-là… Le choix est cependant crucial : un personnage amené à faire un jet dans un domaine où il n’a pas de Compétence appropriée subit un malus qui complique de suite nettement les choses… Cependant, notamment dans le domaine des connaissances intellectuelles, on peut s’accommoder d’un système de « culture générale », faisant appel au bon sens, et qui évite d’être trop pénalisé, ou, plus exactement, de ressentir le besoin de se disperser « au cas où », avec pour conséquence de n’être bon nulle part – « Jack of all trades, master of none ». Chaque Trait est représenté par un dé, allant de d4 à d12 (avec éventuellement des modificateurs, +1, +2), sachant que la moyenne est d6. Il y a enfin quelques caractéristiques dérivées, de moindre importance globalement.

 

Pour réussir un jet, c’est tout simple : il suffit de faire 4 ou plus, 4 étant la difficulté de base (c’est différent en combat) ; si l’action est facile, il y aura un modificateur positif ; si l’action est difficile, il y aura un modificateur négatif. En cas de jet opposé, c’est celui qui fait le plus gros score qui gagne. Si on obtient un « As » (c’est-à-dire le plus haut score possible au dé : 6 pour un d6, 8 pour un d8, etc.), alors on rejette ce dé et on additionne (et si l’on refait un As, on recommence, etc.) ; c'est un classique système de dés explosifs. En outre, il est parfois utile de savoir à quel point une action est réussie : dans ce cas, pour chaque tranche de quatre points au-dessus de la difficulté, on a ce qu’on appelle une « Relance » ; plus on a de Relances, logiquement, plus l’action est réussie.

 

Il faut ici faire intervenir une distinction fondamentale, car le système répartit les personnages en deux catégories : les « Jokers » (soit tous les PJ et certains PNJ importants), et les « Extras » (les autres PNJ). Chaque Joker, lorsqu’il fait une action, jette, en plus de son dé de Trait, un d6 (une seule fois par action) : c’est le « dé joker ». Si le dé joker fait un score plus élevé que le dé de Trait, c’est le score que l’on retient. La règle des As et les modificateurs s’appliquent également au dé joker. Par contre, attention : si le dé de Trait et le dé joker font tous les deux 1, c’est un échec critique…

 

Chaque Joker (ceux du Marshal aussi, donc…) a également des « Jetons », qu’on ne peut pas capitaliser (ils disparaissent à la fin de la session de jeu, on les tire à nouveau à la suivante). On distingue trois couleurs de Jetons, aux effets différents (je songe à simplifier un peu, personnellement…). Un Jeton peut par exemple être utilisé pour rejeter un dé lors d’un jet de Trait (spécifiquement – pas un jet de dégâts, donc, par exemple) ; on peut utiliser plusieurs Jetons sur un jet ; un Jeton ne peut jamais aggraver le résultat ; enfin, un Jeton peut aussi être utilisé quand on reçoit des dégâts pour « Encaisser » (voir plus bas).

 

Et voilà : on a l’essentiel des règles. Au-delà, certains aspects spécifiques peuvent être gérés avec des sortes de sous-systèmes, plus ou moins optionnels, globalement d’un usage aisé (certains font donc appel aux jeux de cartes, et c’est plutôt amusant) ; inutile de rentrer dans les détails ici.

 

KILLING JOKERS

 

Là où les choses se compliquent (un peu, c’est globalement raisonnable), c’est – bien sûr – en ce qui concerne le combat (et la magie, mais ça j’y reviens très vite après). Non que le jeu soit véritablement bâti autour du combat, c’est juste que c’est classiquement un domaine impliquant des précisions supplémentaires. Notez que le système de combat est prévu à la base pour le jeu avec figurines, mais ça n’a en fait rien d’une obligation.

 

L’initiative est largement aléatoire (mais tout de même influencée par certains Atouts et Handicaps) : chaque PJ tire une carte, et chaque groupe de PNJ de même (les groupes sont conçus un peu arbitrairement par le Marshal ; noter que le livre affirmait que seuls les Extras étaient concernés, pas les Jokers du Marshal, mais un erratum semble être revenu là-dessus, ce qui me paraît un peu bizarre, bon…). Dès lors, on joue de la plus élevée (as) à la plus basse (2). En cas d’égalité, on suit l’ordre pique, cœur, carreau, trèfle. Si un Joker tire… un joker, il choisit le moment où il agit, et il bénéficie de + 2 à tous ses jets de Trait et de dégâts.

 

Des actions multiples sont envisageables : en dehors des actions libres, chaque action supplémentaire entreprise lors d’un round confère un malus de – 2 à tous les jets.

 

Pour la mêlée, on utilise la Compétence Combat, et la difficulté est égale au score de Parade de l’adversaire. En cas de succès, on inflige les dégâts indiqués par l’attaque. Chaque Relance ajoute un d6 aux dégâts.

 

Pour les armes à distance, on utilise la Compétence Tir (ou parfois Lancer), et la difficulté dépend de la portée de l’arme. Il peut y avoir des modificateurs en fonction de la couverture, si le personnage s’est jeté au sol, etc. Les dégâts sont indiqués par l’arme, mais on fait un d6 de dégâts supplémentaires si on fait une Relance (une seule fois).

 

Quand on jette les dés pour les dégâts, on additionne les résultats ; la règle des As s’applique. On compare les dégâts à la Résistance de l’adversaire. Si le jet de dégâts est inférieur, l’adversaire est touché, mais sans conséquence ; s’il est supérieur ou égal, l’adversaire est Secoué (il doit tenter de reprendre ses esprits au début de chaque round en faisant un jet d’Âme ; s’il le rate, il reste Secoué, et ne peut pas agir ; s’il le réussit, il n’est plus Secoué, mais ne peut pas agir pour autant dans l’immédiat ; s’il le réussit avec une Relance, il peut agir de suite). Chaque Relance au jet de dégâts inflige une blessure ; un personnage Secoué qui l’est à nouveau subit également une blessure ; un Extra blessé est automatiquement hors de combat (qu’il soit mort ou pas ; c’est un test de Vigueur qui en décide, sinon l’arbitraire du Marshal) ; un Joker peut subir jusqu’à trois blessures avant de se retrouver en état critique (hors de combat, pas forcément mort ; on fait un jet de Vigueur pour connaître son état ; noter que la fatigue également peut plonger dans un état critique), et chaque blessure donne un malus ; un personnage qui subit une blessure alors qu’il n’était pas Secoué devient Secoué. On peut utiliser un Jeton lorsqu’on reçoit une ou plusieurs blessures (mais une seule fois par attaque) pour tenter « d’Encaisser » : on fait un jet de Vigueur, et le succès ainsi que chaque Relance enlèvent une blessure (s’il reste des blessures, le personnage est toujours Secoué) ; on peut aussi utiliser un Jeton pour ne plus être Secoué.

 

Dit comme ça, ça peut paraître dense, mais en fait c’est assez simple. Il faut sans doute apprendre à gérer l’état « Secoué », par contre – à vue de nez, ça peut rapidement devenir handicapant…

 

Ce qui complique la donne, ou du moins peut le faire, ce sont les manœuvres de combat. Non qu’elles soient bien compliquées, mais elles sont très nombreuses… De même que pour les Atouts, Handicaps et Pouvoirs, l’aide des PJ est la bienvenue – le Marshal ne devrait pas avoir à se coltiner tout ça seul, outre que cela aurait un impact sur la vitesse et la souplesse de ce jeu qui se veut « fast, fun & furious » (heureusement, un tableau récapitulatif est là... mais incomplet hors écran ; eh).

LES CINQ ARCANISTES

 

Mais ça n’est sans doute jamais aussi vrai qu’en ce qui concerne les arcanes. Comme dit plus haut, au-delà de la liste commune des sorts, chaque catégorie d’arcanistes a son propre sous-système – et là je ne parle pas de petites subtilités pour la forme : ce sont vraiment des choses très différentes. En outre, il faut prendre en compte un degré supplémentaire de complexité (même si à vue de nez ça devrait très bien se passer), avec les effets particuliers des « sorts » envisagés comme autant d’ « Aspects » ; c’est parfois cosmétique ou peu s’en faut, d’autres fois bien plus crucial.

 

Je ne vais pas rentrer dans les détails ici, ça n’est sans doute pas la place. Juste quelques impressions « à chaud » ? Tout d’abord, la « magie », globalement, peut être très puissante, oui – mais elle est aussi exigeante… Les conséquences d’un jet raté peuvent s’avérer désastreuses (à vrai dire, celles d’un jet réussi aussi, aha) ; tout particulièrement, je crois, en ce qui concerne les Savants fous et les Hucksters – parce que, si le pari avec les Manitous a souvent quelque chose de jubilatoire, c’est peu dire qu’il n’est pas sans risques : c’est bien le propos, après tout !

 

Au regard de ces conséquences comme de l’utilisation des Pouvoirs, les Élus me paraissent particulièrement balaises, à première vue – code de conduite mis à part, et on devrait pouvoir s’en accommoder (plus facilement que du Serment des Anciennes Traditions que prêtent généralement les Chamans – par ailleurs la moins enthousiasmante des cinq catégories d’arcanistes à mon goût, mais ça se discute), les faiseurs de miracles bénéficient d’un choix relativement étendu de Pouvoirs sans vraiment en subir les contreparties – sauf erreur, leur seule véritable limitation concerne les Pouvoirs maintenus. Certes, les Hucksters et Savants fous (surtout) ont sans doute un panel de choix plus large, et des Pouvoirs en tant que tels plus puissants, notamment sur la durée, mais eux, pour le coup, tentent sans cesse le diable…

 

Le cas des pratiquants d’arts martiaux est peut-être un peu différent. Le principe est assurément fun, mais créer un bon maître de Shaolin a l’air assez coûteux à vue de nez… Faut voir, je peux me tromper.

 

Mais tout ça est bien fait, en tout cas – et devrait en toute logique déboucher sur des personnages très différents les uns des autres, et capables de réagir au scénario de manière inattendue et jouissive. Que demande le peuple ?

 

 

Hein ? La Révélation des Secrets du Jeu ?

 

Bon. Je ne vais pas tout révéler, loin de là, mais il est tout de même quelques points importants du background qu’il me paraît utile d’envisager ici. C’est bien le moment de placer la traditionnelle balise SPOILERS ! Amis joueurs, ouste !

 

LE GRAND SILENCE (SECRET DÉFENSE)

 

Deadlands Reloaded, à l’évidence, est un jeu imprégné de thématiques conspirationnistes – via les Agents et Texas Rangers, il doit beaucoup à Mulder et Scully (délire sur Roswell et la Zone 51, ici le Fort 51, inclus), et construit plus globalement un univers paranoïaque où le vrai pouvoir (éventuellement maçonnique ou truc – très concrètement dans le cas de l’Union) se trouve toujours dans l’ombre, et n’en est que plus redoutable encore. Divers indices, çà et là, le laissent entendre – mais sans rien dévoiler, au fond.

 

Les chapitres réservés au Marshal, en fin de volume, en disent bien davantage – et d’une manière un peu perturbante, d’ailleurs, car virant au macrocosmique, voire au cosmique, tout en adoptant une approche on ne peut plus américano-centrée ; bien au-delà de la seule thématique western, j’entends…

 

Cela implique d’abord de faire un sacré retour en arrière. Il y a bien longtemps de cela, une guerre a opposé, dans ce que les Indiens appellent les Territoires de Chasse, les Esprits (de la nature), avec lesquels les Chamans étaient en relation, et leur contrepartie maléfique, les Manitous. Le monde étant sur le point de basculer dans le chaos, de puissants Chamans, appelés ultérieurement les Anciens (voire Grands Anciens, bon…), se sont rendus dans les Territoires de Chasse pour y vaincre les Manitous, en leur extorquant la promesse de ne plus semer la zone sur Terre. En est résulté un monde plus serein (à voir…), mais en tout cas sans magie.

 

C’était il y a bien longtemps : les Manitous se tenaient à carreau, parce que les Anciens, qui s’étaient ainsi sacrifiés, les surveillaient avec une grande acuité. Mais le monde a changé… En Amérique, en a témoigné l’arrivée des Blancs – et les massacres sans nombre qu’ils ont perpétré sur ceux qu’ils appelaient collectivement les Indiens. Les armes à feu, la variole, etc., ont anéanti bien des tribus… Mais tous les Indiens n’étaient pas disposés à se laisser faire.

 

Un, surtout, a entrepris de riposter – un émule, probablement, du Misquamacus figurant dans le très mauvais Manitou de Graham Masterton (une influence que je suppose marquée, et pourtant ça donne quelque chose de bien, ce qui est totalement fou quand on y pense). Son nom était Raven – ou Corbeau… En fait, ce livre de base patinait à son propos, on trouvait les deux noms alternativement… Le livret accompagnant l’Écran du Marshal a « systématisé » les choses : on s’accorde donc pour appeler l’homme Raven (les autres noms de chefs indiens, etc., sont effectivement présentés sous leur forme anglaise – Sitting Bull, etc.), on garde Corbeau pour d’autres éléments de background, sans doute en lien avec Raven, mais de manière plus ou moins dissimulée.

 

Raven, qui avait trouvé le moyen de prolonger sa vie, enrageait devant les exactions des Blancs, et l’impuissance des Indiens à leur encontre. Il était prêt à tout pour mettre fin à ces iniquités – absolument tout. Et il a su quoi faire quand il a appris l’histoire des Anciens. Pour vaincre les Blancs, il lui fallait faire appel à des alliés de poids – les Manitous étaient tout désignés. Mais il fallait leur permettre d’agir à nouveau sur Terre… Raven et ses partisans, les « Derniers Fils », ont découvert comment gagner eux-mêmes les Territoires de Chasse ; là, ils ont massacré les Anciens, et libéré les Manitous. Leur mission s’est achevée le 4 juillet 1863 – et ce fut alors le Jugement.

 

(Notez, la guerre de Sécession avait déjà débuté deux ans auparavant – alors, le monde plus serein car libéré des Manitous, hein…)

 

Parmi les Manitous, quatre, particulièrement puissants, se sont mis à dominer leur espèce – des entités hors-normes, aux ambitions redoutables, et qui se sont progressivement vus associer, outre une région particulière de l’Ouest étrange où sévir, les attributs spécifiques des quatre cavaliers de l’apocalypse : on en parle collectivement comme des Juges, et ils sont Famine, Guerre, Mort et Pestilence. À titre d’exemple, le Grand Labyrinthe appartient à Famine, et son représentant sur place est le (faux…) révérend Grimme, dont l’Église entière repose sur le cannibalisme, etc.

 

Dès le Jugement, la magie a fait son grand retour sur Terre – mais aussi d’autres choses, dont, le plus empoisonné des cadeaux, la roche fantôme : les Savants fous ont beau dire, eh bien, oui – le bruit strident qui s’en échappe quand elle se consume est bel et bien le cri des damnés…

 

Et, comme dans toute bonne conspiration, tout cela est lié à un plan d’ensemble – même mesquin ? En effet, les Manitous, et parmi eux les Juges, se nourrissent de la peur. Dès lors, tout ce qui peut susciter la peur leur est profitable : c’est à ce titre qu’ils envoient sur Terre des monstres en tous genres (en fait des Manitous d’un rang inférieur), mais ils peuvent aussi très bien s’entendre avec des humains dont les méfaits (plus ou moins consciemment) participent à répandre la terreur – le Dr. Darius Hellstromme en est un très bon exemple. Mais cela va bien au-delà – ils aiment la guerre, celle de Sécession comme celle des Barons du Rail, aussi favorisent-ils les deux ; les inventions redoutables de la Science étrange les réjouissent pour les tueries qu’elles annoncent, et ils se délectent encore plus des rivalités meurtrières des hommes drogués à la roche fantôme, leur plus bel outil de manipulation de masse ; ils raffolent des pistoleros abrutis par l’alcool qui tuent des innocents dans leurs cavalcades puériles, mais tout autant du cannibalisme – qu’il s’agisse de le rendre plus terrifiant, fonction des circonstances, en le conservant secret ou en le révélant au grand jour, etc. Ils entendent en fait « terreurformer » l’Ouest étrange – faire de l’ensemble du territoire des « Deadlands », comme on qualifie ces Territoires de Chasse qu’ils ont irrémédiablement corrompu.

 

Et, passé l’éventuelle prise de conscience (encore une fois, on peut faire sans), c’est là que les PJ interviennent – leur véritable ennemi est la terreur elle-même. Une idée que j’aime bien… Grandpa Théobald a pu passer par-là, d’ailleurs (certaines illustrations sont éloquentes, et c’est peu dire : il y a clairement une dimension cthulhienne, sinon lovecraftienne, dans Deadlands Reloaded). Et sans doute faut-il, en campagne du moins, que les joueurs commencent à en prendre conscience – car ils disposent de plusieurs options pour faire diminuer le niveau de Terreur d’une zone ; d’une certaine manière, c’est là leur vraie mission.

 

Les Juges sont donc les « grands méchants » du jeu. Juste en dessous d’eux, on trouve les plus puissants de leurs serviteurs – ce qui inclut Raven, toujours bon pied bon œil avec ses deux siècles d’existence, mais aussi le Révérend Grimme (enfin, celui qui se fait passer pour lui…), ou encore le Déterré Jasper Stone (le gus de la couv) ; autant de pouvoirs plus ou moins dans l’ombre. En fait, il y a une vraie prédilection pour ces « pouvoirs dans l’ombre » dans l’ensemble du contexte de jeu – mais les imposteurs y ont leur part : on y croise aussi bien le « vrai » Abraham Lincoln qu’un « faux » Robert E. Lee !

 

La gamme VO joue dès lors régulièrement de cette trame de fond – j’ai cru comprendre que les quatre grosses campagnes disponibles (The Flood, etc.) impliquaient chacune un des Juges et ses serviteurs attitrés, et constituaient même ensemble une sorte de « méga-campagne ». Mais, sans aller jusque-là – et surtout sans confronter les joueurs directement aux Juges, bien sûr, mais aussi à leurs représentants (sérieux, on a les caractéristiques surpuissantes de Raven ou Hellstromme en fin de bestiaire, mais quel intérêt d’envoyer les PJ à la baston contre eux…) –, il est néanmoins possible d’en tirer bien des choses intéressantes, en termes d’ambiance notamment.

 

Car, si la coloration globale de Deadlands Reloaded est sans doute d’abord fun et pulp, il n’en reste pas moins qu’en dessous se dissimule à peine une horreur globale du plus grand intérêt, et dont il est sans doute possible de tirer bien des aventures palpitantes et fortes.

 

TOI, TU CREUSES

 

Bilan toujours enthousiasmant à la relecture, donc. J’ai très envie de maîtriser à nouveau Deadlands Reloaded, et vais de ce pas creuser un peu la question avec les suppléments mentionnés en tête de chronique.

 

Je regrette toujours autant la traduction et la relecture approximatives de ce livre de base, et, paradoxalement du coup ? je déplore toujours l’abandon de la gamme française, mais ça ne va pas m’arrêter, hombre.

 

Western + horreur, je dis banco !

 

Alors à bientôt ?

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Contes du Soleil Noir : Invisible, d'Alex Jestaire

Publié le par Nébal

Contes du Soleil Noir : Invisible, d'Alex Jestaire

JESTAIRE (Alex), Contes du Soleil Noir : Invisible, illustrations de Pablo Melchor, Vauvert, Au Diable Vauvert, coll. Hyperfictions, 2017, 121 p.

LA CONSPI-VODKA DE LA PAPESSE

 

Retour aux Contes du Soleil Noir d’Alex Jestaire. Je suis un peu à la bourre… J’avais lu Crash et Arbre aux environs de leur parution, grosso merdo, mais, depuis la publication du troisième volet, Invisible, qui va nous intéresser aujourd'hui, le quatrième, Audit, est déjà sorti, et le cinquième (et ultime en principe), Esclave, c’est pour bientôt. Quelle idée, aussi, de publier cinq livres, même petits, la même année ! Tsk.

 

Invisible, donc – troisième variation sur « les visages de l’horreur d’aujourd’hui, matérielle, sociale, morale… une horreur de fin de civilisation », nous dit-on toujours ; une horreur qui n’en est pas moins sous le bienveillant patronage de quelques grands maîtres, tels, toujours cités, « Stephen King, Clive Barker ou Cronenberg », ce qui me laisse toujours aussi perplexe.

 

Parce que, cette horreur, je l’avais plus ou moins perçue dans les deux volumes précédents – entendons-nous bien : elle était là, mais très étrangement connotée dans le cas de Crash, et bizarrement malmenée dans Arbre au-delà d’un de ses fils rouges effectivement très barkérien. Plus important peut-être, j’avais, dans les deux cas, eu l’impression que le récit ménageait en dernier recours, quitte à ce que ce soit avec une certaine ironie, une porte de sortie, éventuellement dérisoire en apparence, et pourtant cruciale. À ce compte-là, Invisible ne me paraît pas si différent.

 

Un autre aspect du récit peut aussi faire le lien, je suppose, et c’est sa dimension (plus ou moins vaguement) conspirationniste – qui ressort à la fois des enquêtes narratives et des montages astucieux de notre spécialiste ès Soleil Noir, le déconcertant Geek, et des mauvaises rencontres que peuvent faire les personnages, Society sado-barkérienne dans Arbre, parlementaires euro-reptiliens dans le présent volume. Mais à ce compte-là, on pourrait en fait remonter à Tourville, au fond…

 

Quoi qu’il en soit, ce sont des liens plus concrets, je suppose, que ce Soleil Noir qui parle aux mystiques en toutes ces circonstances – quitte à être réduit (?) ici à une bonne bouteille de mauvaise vodka. Ou l’inverse.

 

Oh, et, pour les amateurs de la symbolique du tarot, qui semble parler à notre auteur (lard, cochon) mais me dépasse complètement, Invisible est placé sous le signe de la Papesse – vous m’en direz tant.

 

JOFFREY, INVISIBLE

 

Notre héros, si l’on ose dire, s’appelle Joffrey, et c’est un SDF (bonjour l’acronyme à la con), typé « punk à chien » ; même si ledit chien, Folco, est un petit machin pas vraiment dans la norme généralement plus maousse desdits punks à chiens. Il est relativement jeune ; il est français, par ailleurs, mais zone à Bruxelles – en pestant sur les immigrés.

 

Joffrey, à tout prendre, n’est pas très sympathique – et pas très futé non plus. Son parcours de galère en galère, affligé par un déterminisme implacable et la poursuite par le menu d’un cycle pervers de la déchéance, incite sans doute à le prendre en pitié – mais la pitié c’est nul, et Joffrey n’en veut pas. Il goûte par ailleurs les plus mauvaises des blagues, les interpellations soudaines et avinées aussi, qui sonnent comme autant d’agressions pour les passants arpentant la gare où Joffrey survit tel jour. Un moyen pour lui d’exister ? Car, et on s’en fout de la poule ou de l’œuf, le fait est que les passants, à peu près systématiquement, l’ignorent – oh, pas totalement : la tête rentrée dans les épaules, c’est déjà quelque chose, c'est témoigner de ce que l'on a instinctivement pris en compte la présence du fâcheux. Mais, consciemment, ceux qui croisent Joffrey font comme s’ils ne le voyaient pas.

 

On a pu dire de la SF, notamment, que c’était un genre où un procédé courant consistait à réifier des métaphores. D’une certaine manière, c’est bien ce qui se produit dans ce petit volume même marketé « horreur » : Joffrey, d’invisible métaphorique, devient véritablement invisible – littéralement, concrètement. On ne le voit pas, pas seulement parce qu’on fait le choix de l’ignorer, mais parce qu’on ne peut plus le voir. En fait, cela va même au-delà du seul sens de la vue : on ne le perçoit pas  (plus ?) de quelque manière que ce soit ; et sa vie en est forcément affectée… même si, dans un premier temps, il semble croire que cette malédiction pourrait s’avérer un don. Il ne connaît pas ses classiques ?

 

DE GYGÈS À JOFFREY

 

Or, ici, Alex Jestaire ne prétend certainement pas se montrer original, aussi peut-il ouvertement égrener, lui, les références appropriées, pour ensuite passer à autre chose.

 

Bien sûr, on pense d’abord à L’Homme invisible de H.G. Wells – un sale bonhomme, d’une ambition mégalomane et porté au crime, dans un récit par ailleurs pas dénué d’humour, loin de là. On pense peut-être plus encore à des variations contemporaines sur le personnage du Dr. Griffin, comme le médiocre Hollow Man de Paul Verhoeven, ou l’excellente BD d’Alan Moore et Kevin O’Neill La Ligue des Gentlemen Extraordinaires – notamment quand notre Joffrey, prenant conscience de son pouvoir, en déduit aussitôt que la meilleure utilisation qu’il pourrait en faire consisterait en mesquins accès de voyeurisme dans les toilettes des dames, s’engageant sur la pente toujours plus nauséabonde de l’agression sexuelle voire du viol pur et simple.

 

Pour Joffrey, les femmes ne sont après tout guère plus que des objets (ou le sont devenues, car il n’en a pas toujours été ainsi pour lui, ainsi que nous l’apprenons assez vite). D’ailleurs, quand le SDF ne manque pas lui non plus de songer à diverses références culturelles concernant son pouvoir supranormal, il s’attarde certes sur le cas de Jane (ou Susan…) Storm, la Femme invisible des Quatre Fantastiques, mais il n’en parle pas dans les termes les plus flatteurs, sans surprise…

 

Il est vrai qu’il n’a rien d’un super-héros. Joffrey se réjouit d’abord de sa bien étrange faculté, sans guère s’attarder sur les raisons qui pourraient l’avoir amené à la développer (trait récurrent, faut-il croire, de la série – en tout cas, c’était très sensible chez Janaan dans Arbre, mais peut-être guère moins, au fond, chez Malika dans Crash). Mais il en use de la façon la plus mesquine… et qu’un moraliste ne manquerait pas de juger « corrompue », voire « criminelle » (« maléfique » serait carrément beaucoup trop fort). Et il n’y a rien d’étonnant à cela, car, depuis Gygès et via Platon, le procédé imaginaire de l’invisibilité est associé à toutes ces notions morales – à ce compte-là, le Dr. Griffin de Wells n’est d’ailleurs lui aussi qu’un succédané d’une figure bien antérieure. L’anneau de Gygès devenu anneau de Sauron a de même brodé sur la thématique de la corruption, encore que de manière plus subtile peut-être, car plus ample. Ce n’est pas systématique non plus, certes : et la cape de Harry Potter, alors ? C’est plus le genre Storm, non ?

 

Mais je m’égare. Ce qui compte vraiment ici, ce n’est pas le « mal », car, agressions sexuelles exceptées (c’est certes une putain d’exception, mais je ne voudrais pas SPOILER outre-mesure sur ce que pense et fait Joffrey au juste à cet égard… Noter au passage qu’il y a ici sans doute un reflet très ironique des délires sadiens de la haute, dans Arbre, mais tout autant, dans le même « conte », du sort ultime de Janaan), les « méfaits » du SDF sont avant tout mesquins. Il vole dans les magasins, et personne sans doute n’oserait vraiment lui en faire le reproche, dans sa condition – d’autant que son butin demeure toujours dérisoire, sauciflard et gros rougeot ; un manque d'ambition (macronienne-truc) en soi éloquent ? Il multiplie les « mauvaises blagues », surtout – consistant à chier dans le rayon des bouteilles d’eau minérale (tout ce qu’il touche et tout ce qui vient de lui est également invisible, et c’est tellement rigolo de voir les clients se pincer le nez sans savoir d’où vient cette odeur, avec un peu de chance ça va finir en glissade, warf, warf) ou à renverser leurs cafés sur les genoux des consommateurs (et de préférence les consommatrices) attablés en terrasse, entre deux insultes pas entendues et deux pseudo-selfies où il n’apparaît bien sûr pas, et tant d’autres choses… Des gamineries, finalement, et de peu d’importance. Ce qui est presque aussi navrant que sa condition, au fond. Presque ?

 

Parler de « corruption », alors ? Certainement pas. S’il y a eu corruption, c’était avant le pouvoir, avant quoi que ce soit, et parce que le monde autour de Joffrey était suffisamment corrompu comme ça – ce que sa virée parano-conspi au Parlement européen pourrait confirmer, même sur un mode plus viscéral et brut, grotesque oui, qu’intellectuel ; à vrai dire, tout cela est sans doute très fantasmatique, fonctionnant à la manière de ces explications simples auxquelles on se raccroche volontiers pour clarifier un monde d’une complexité si intimidante que l’on préfère en faire abstraction : c’est une imposture, oui, mais ça n'en est pas moins le rôle ultime de la conspiration, et elle le remplit depuis le début, chez l’auteur, on dirait bien.

 

En fait, l’invisibilité n’avilit pas forcément plus que cela Joffrey – malgré Gygès, malgré Griffin. En fait de corruption, elle pourrait même, en dernière mesure, s’avérer porteuse d’une potentialité de « rédemption » (si c’est bien le mot, car s’agit-il de « racheter » quoi que ce soit ?). Très ironique, certes. Et vaguement déprimante ?

 

Sa véritable fonction narrative est d’une tout autre nature, même si pas des plus originale là non plus : la mise en scène d’une horreur sociale, sur le principe de la métaphore prise au pied de la lettre (et, histoire d’achever cette section croulant sous les références, je suppose qu’on pourrait ici adjoindre à l’invisibilité au sens le plus strict le thème un peu différent de la transparence, par exemple chez Roland C. Wagner, ou, pour ce que j’en sais, chez Ayerdhal ?). C’est ici, enfin, que Joffrey devra admettre que ce qu’il avait voulu prendre pour un don s’avère être une malédiction.

UN SNUFF SOCIAL ?

 

Oui : les clochards, qu’on ne voit pas parce qu’on refuse de les voir, par protection mesquine, deviennent, en leur plus ou moins porte-parole Joffrey, littéralement invisibles – et c’est fâcheux pour un porte-parole, parce que, cette invisibilité affectant globalement son rapport aux autres, on ne l’entend pas plus qu’on ne le voit. Mais le voyeurisme du lecteur s'en accommode très bien.

 

Le propos, en tant que tel, n’est sans doute pas d’une originalité stupéfiante, même si j’avoue ne pas avoir là tout de suite tant de précédents littéraires que cela en tête (maintenant, on peut chercher au-delà de la littérature, hein – je vous renverrais bien au scénario pour L’Appel de Cthulhu que je maîtrise actuellement, ça tombe bien : « Au-delà des limites »…).

 

Cependant, de manière générale, cela nous renvoie à un principe d’horreur sociale qui, dès le premier des Contes du Soleil Noir, Crash, louchait via son titre sur Ballard (et assimilés). Le fait est que la notion d’horreur en termes de genre me paraît toujours aussi difficile à accoler à Invisible ; pourtant, comme Crash surtout, le présent court roman exprime bien une situation en tant que telle parfaitement horrible. Mais pas horrifique ? Disons du moins que l’on n’a pas recours ici aux expédients de la peur, et encore moins aux « jump scares » presse-bouton. Le cauchemar de Joffrey, comme celui de Malika, ce n’est pas tel monstre incongru, ce n’est pas tel élément surnaturel, même dans le cas de l’invisibilité de Joffrey tournant progressivement à la malédiction, non : c’est sa vie de merde. À la base. Car derrière cette vie de merde, essence de l’horreur sociale à la façon des Contes du Soleil Noir faut-il croire, se profile une horreur « de classe », dont on pourrait donc chercher des antécédents chez J.G. Ballard, entre autres – mais à la façon de reflets déformants : les gares bruxelloises qui puent la pisse constituent après tout, en apparence du moins, l’antithèse de la Riviera criminellement riche de Super-Cannes et compagnie ; et nous fréquentons cette fois les rebuts. Mais justement : le cycle d’Alex Jestaire joue sans doute de ces reflets – et, à maints égards, le parcours de Joffrey est d’autant plus éclairant si on lui associe, comme en split-screen, l’infecte jeunesse dorée d’Arbre

 

Du coup, ne pas se méprendre sur mes mots plus haut, quand j’ai décrit Joffrey et son quotidien en termes pas forcément très aimables. Il ne s’agit pas de « mépris de classe », du moins je ne crois pas… Plutôt quelque chose incitant à relever que le discours d’Invisible est pathétique, oui, au sens strict, mais sans être misérabiliste (ou apologétique). Que Joffrey soit un peu un connard contribue à lui donner chair et âme. Qu’il ne soit pas un Jean Valjean engagé sur la voie de la rédemption en dépit de l’hostilité ouverte et maniaque d’un Javert, peut-être plus encore – en fait, que l’adversité à l’encontre de Joffrey soit indifférenciée, anonyme, est très bienvenu ; avec un autre auteur, je n’aurais pas manqué, si ça se trouve, de lâcher les terribles et cyclopéens deux mots « horreur cosmique »… Mais nul tentacule ici – simplement une réalité tellement déprimante, jusque dans son procédé imaginaire, qu’elle acquiert insidieusement les atours d’une horreur « molle », pas moins terrible car pas moins inéluctable : c’est, d’une certaine manière, du TRVE zombie à la Romero – pas pour l’hémoglobine, certes : je parle ici de ce sentiment oppressant que l’horreur frappera d’autant plus certainement qu’elle prendra insupportablement son temps pour le faire, on le sait, on la voit faire, lentement, très lentement…

 

Et c’est bien pour cela que nous avons besoin que Joffrey existe, au-delà du stéréotype du punk à chien lourdaud à la voix éraillée. Et, oui, il existe – comme Malika dans Crash, à cet égard. Tous deux, à vrai dire, existent peut-être surtout quand ils souffrent – c’est la douleur qui témoigne de leur humanité essentielle ; dans le cas de Joffrey, la scène des photos, particulièrement poignante, en témoigne, à la limite de l’intolérable (et d’autant plus que le personnage prend d’abord tout cela à la blague et même avec un enthousiasme débordant, à vrai dire déjà pathologique). Et tous deux, certes, sont au fond confrontés au même problème : comment exister ? La pire des questions : il est déjà trop tard quand on se la pose. Et, en l'espèce, une question d’autant plus douloureuse que la condition de légume de Malika comme celle de clochard de Joffrey semblent leur dénier d'emblée tout droit à l’existence… Parler alors d’une douleur « palpable » n’en est à vrai dire que plus cruel ; mais le lecteur est-il encore à ça près ?

 

 

Mais, là, je persiste – même en me sentant un peu seul, et en me demandant d’autant plus si je ne fais pas totalement fausse route : comme dans Crash (surtout – le thème de base comme la narration plus linéaire que dans le deuxième volume rapprochent les deux livres), mais aussi, sur un mode bien différent, comme dans Arbre, j’ai le sentiment, dans Invisible, d’une ultime échappatoire, même cruellement ironique. En fait de romancier d’horreur, Alex Jestaire me paraît toujours, en ultime mesure, autoriser l’émancipation de ses personnages, d’une manière ou d’une autre (souvent morbide, certes) ; sans que l’on aille jusqu’à parler de happy end, mais cela suffit à mes yeux à distancer l’auteur du genre horrifique, dans ses canons les plus stricts du moins, que les argumentaires de presse associent par nature et sans plus de questions aux Contes du Soleil Noir. C’est peut-être futile – peut-être moins. À chacun d’en juger

 

LE RÉALISATEUR DE TA VIE

 

Une autre impression persiste depuis Crash, et c’est que la vraie star dans tout ça, c’est Geek – notre narrateur, et probablement bien plus que ça encore. Au-delà de ce sobriquet bien terne (on peut y préférer, pour la couleur, les avatars de Monsieur Geek, voire Maître Geek – je vous concède que ce dernier a de quoi faire frissonner), qui pourrait le ravaler à la figure un peu balourde d’un pâlichon de banlieue s’empiffrant de Granola en parcourant 24/24 le ouèbe le plus interlope, on devine toujours un peu plus sous cette façade, sinon encore un démiurge (mais en fait si), du moins un artiste – un conteur, c’est à propos, qui perpétue, à l’heure du web profond et de l’exploration de données, les trucs de ses prédécesseurs, les aèdes, bardes et scaldes, plus encore sans doute ceux qui narraient dans les souks les fantasmes chatoyants des Mille et Une Nuits. Qu'importe si ses récits à lui sont en nuances de gris.

 

Car c’est bien ce qu’il fait – en adaptant. Même s’il semble recevoir ses auditeurs chez lui (pensez à la pizza et au Coca Zéro), son art est celui d’un monteur et d’un réalisateur : il enchaîne les vidéos improbables, s’il ne filme pas lui-même, préférant avoir recours aux réseaux de surveillance mondialisés et éventuellement à la sous-veillance un peu perverse des zélés citoyens du net. C’est lui qui nous dit de regarder, et ce qu’il faut regarder – en s’accaparant sans doute les attributions de ses sources anonymes, car il prétendra toujours que ses « dossiers », Malika, Janaan, Joffrey maintenant, consistent avant tout à regarder ce que personne d’autre ne regarde ou n’est censé regarder. Et peut-être est-ce bien le cas, au fond ? Car c’est en définitive son montage qui crée le document final, et par là-même l'histoire. Prises indépendamment, les nombreuses vidéos dont il use ne servent à rien ; c’est leur corrélation qui est signifiante. En cela, il n’est pas si éloigné du narrateur de « L’Appel de Cthulhu », dans le fameux paragraphe introductif de la nouvelle – à ceci près qu’il ne joue pas de la carte de l’avertissement, encore moins de celle du regret : bien au contraire, il veut que nous regardions – et c’est bien ce que nous faisons, avec une certaine délectation trouble, probablement un tantinet SM.

 

Dans le cas précis d’Invisible, c’est pourtant problématique. Littéralement, ici, Geek veut que nous voyions l’invisible. Il semblerait bien que ces vidéos de surveillance témoignent de quelque chose – mais de manière explicite ou implicite, ce n’est pas toujours très clair. Qu’importe : ce qui compte, c’est le récit – le conte (aha). Et le conte a besoin d’un conteur, et des effets que maîtrise ce conteur, pour acquérir du sens, ou ne serait-ce, et ce n’est pas négligeable, que les atours un peu exubérants du bon divertissement – quand bien même une sorte de snuff social, à y regarder de plus près.

 

Ce qui peut passer par la mise en scène de soi – là même où elle paraîtrait pourtant hors de propos. L’introduction du roman est ici explicite, où Geek nous impose de regarder cet homme qui ne bouge pas, et depuis bien trop longtemps sans doute. Sans Geek, la scène serait anodine – elle autorise la suite parce qu’elle est déjà, à sa manière, un effet de narration. En cela, le conteur se révèle derrière la façade de Geek – et sans doute, derrière Geek, faut-il voir Alex Jestaire lui-même ?

 

Mais cela nous ramène au problème initial, qui pour l’heure n’a, je crois, toujours pas de réponse : quelles sont les intentions de Geek, depuis le début ? Et les intentions d’Alex Jestaire ? Mais cette question n’a peut-être pas besoin d’avoir une réponse pour l’heure. Car les Contes du Soleil Noir portent en eux-mêmes leur raison d’être, au-delà de cette dimension cyclique – sans exclure qu’en son temps celle-ci puisse amener à prendre les choses autrement, au travers d’un retour en arrière mégalomane autant que joueur, narrativement s’entend. Ou pas.

 

BAGOUT GEEK POST-PUNK

 

Mais, soyons franc : s’il y a des choses intéressantes dans tout ça, il n’y a sans doute rien de bouleversant non plus. D’une certaine manière, nous pouvons avoir le sentiment de déjà connaître tout cela, de ne pas y trouver quoi que ce soit de « neuf », du coup, et ça pèse forcément sur l’intérêt de ce troisième « dossier » des Contes du Soleil Noir ; que j’ai bien aimé, mais qui m’a sans doute moins convaincu que Crash, plus intéressant encore rétrospectivement, ou même Arbre, et ce alors que je n’y avais de toute évidence pas panné grand-chose, voire rien du tout...

 

Ce qui tire Invisible vers le haut à mes yeux (aha), eh bien, c’est toujours la même chose, en fait : le style d’Alex Jestaire, très oral, semé de références, barbouillé d’italiques, mais joliment sonore. Notez, une fois de plus, je comprendrais très bien qu’on n’y soit pas sensible – voire que ça aille jusqu’à irriter ; ce qui serait assez légitime, j’imagine. Mais en ce qui me concerne, ça passe décidément très bien.

 

D’autant bien sûr que ce style entretient une relation constante avec les effets narratifs de ce filou de Geek ? La structure d’Invisible, relativement linéaire, plus même que celle de Crash, n’a pas forcément grand-chose de commun avec les jeux de langues tenant à l'éclatement de la narration dans Arbre. Les premiers Contes du Soleil Noir, déjà, marquaient ici une évolution notable par rapport à Tourville – dans mes précédentes chroniques, je parlais d’une certaine « retenue »... Ce qui se vérifie à nouveau avec ce livre – toutes choses égales par ailleurs : il serait tentant, avec un titre pareil, d’en déduire que la plume d’Alex Jestaire serait ici invisible… Elle ne l’est pas. Elle a une présence, elle est incarnée même, via Geek sinon Joffrey – ce qui lui permet de sonner juste.

 

Il y a une certaine musique, en fait (pas forcément celle-ci, mais...). Une impression de naturel qui doit probablement beaucoup à l’artifice. Et je trouve ça très pertinent, très efficace, ce bagout un peu geek, un peu post-punk, souvent à deux doigts de la révélation apocalyptique – le genre de révélation qu’une vodka frelatée pourrait très temporairement susciter, oui, avant que les maux de ventre et la gueule de bois ne ramènent le prophète sur terre – à sa crasse, à son indifférence, à son manque de tout.

 

J’aimerais pouvoir vous en donner quelques témoignages, mais je n’arrive pas à trouver ne serait-ce qu’un passage à même de faire la démonstration de ce que ce style peut avoir de fort. J’avais pris des notes, m’étais dit que peut-être ceci, peut-être cela… Mais, à la relecture, j’ai systématiquement eu l’impression que ça ne donnait rien tout seul… Je crois qu’il faut l’ensemble – il faut baigner dedans ; et là, oui, il se produit quelque chose – on voit le Soleil Noir des sages, des mystiques et des fous… ou, plus prosaïquement, on se glisse dans une tranche de vie morbide, qui clame jusque dans sa fiction une authenticité que l’on n’a pas le moins du monde envie de contester.

 

Et c’est déjà beaucoup, non ?

 

La suite un de ces jours, avec le quatrième des Contes du Soleil Noir, intitulé Audit – à n’en pas douter le titre le plus horrifique de cette sélection d’horreurs trop crédibles.

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Haiku : anthologie du poème court japonais

Publié le par Nébal

Haiku : anthologie du poème court japonais

Haiku : anthologie du poème court japonais, présentation, choix et traduction [du japonais] de Corinne Atlan et Zéno Bianu, Paris, Gallimard, coll. Poésie, [2002] 2015, 239 p.

HAÏKU = HARDCORE

 

Eh bien, nous y voilà… Il me faut à nouveau tenter de parler de poésie – avec ces « petits trucs », là, les haïkus ; que l’on dit parfois être la forme poétique la plus brève de par le monde, celle qui ne dure que « le temps d'un souffle ». Et qui, globalement, m’a toujours laissé perplexe.

 

Reste que je me suis un tantinet éveillé à la poésie japonaise – par « obligation » que je m’imposais peut-être connement, puis par goût et/ou par jeu. J’ai été tout particulièrement séduit par la poésie japonaise classique – la plus classique, celle du Man.yôshû, puis de l’époque Heian : essentiellement (presque systématiquement, en fait) des « poèmes courts », ou tanka, même si, aux origines du registre, on trouve quelques « poèmes longs », ou chôka. Outre l’anthologie Mille Ans de littérature japonaise, composée par Nakamura Ryôji et René de Ceccatty, des œuvres plus ciblées, telles surtout les Contes d’Ise, puis dans une moindre mesure Le Dit de Heichû, m’ont amené à m’y intéresser davantage, car ils m’avaient étrangement touché – et, bien sûr, on pourrait compléter cette maigre liste avec d’autres ouvrages, pas essentiellement poétiques, mais comprenant pourtant nombre de poèmes, ainsi du Dit des Heiké, voire du Kojiki.

 

Mais sans doute fallait-il aller plus loin. Tout récemment, la lecture de l’Anthologie de la poésie japonaise classique, compilée en son temps par Gaston Renondeau, m’a dans l’ensemble beaucoup plu, et incité à creuser la question davantage encore… en me frottant à ce registre effrayant qu’est le haïku. À vrai dire, je m’étais procuré en même temps l’anthologie dont je vais traiter aujourd’hui, dans la même et éminente collection « Poésie » des éditions Gallimard, et dont l’approche s’avère tout autre – j’avais même poussé le vice jusqu’à faire l’acquisition en même temps de l’Intégrale des haïkus de Bashô, en dépit de mon incompréhension peu ou prou totale de tout ce que j’en avais lu avant, ici, ou encore (de très loin le plus « scientifique » de ces trois recueils : bilingue, notes très abondantes… Ce qui me plaît bien, à moi).

 

Haiku : anthologie du poème court japonais est un recueil semble-t-il doté d’une jolie réputation, et dont bien des camarades avaient salué la pertinence et la réussite. Le travail accompli par Corinne Atlan et Zéno Bianu devait donc constituer une bonne porte d’entrée, me concernant – à même de dépasser mes préventions bêtement ancrées pour ce genre poétique dont la brièveté me secoue, dont la candeur apparente me stupéfie, dont le propos m’échappe 99,9 fois sur 100 (au mieux), etc.

 

Mais il y avait donc du boulot, hein – c’était vraiment pas gagné.

 

Et au sortir de cette lecture, ça n’est sans doute toujours pas gagné – même si je crois (je crois…) qu’il y a quand même eu comme un progrès. Alors ne perdons pas espoir – à force, peut-être que j’y comprendrai quelque chose ; et peut-être, surtout, que cela me touchera véritablement ?

 

Maintenant, chroniquer tout ceci n’est pas chose aisée… En fait, et dans ces circonstances tout particulièrement, cela dépasse mes très éventuelles compétences, je ne vais pas me leurrer. Je vais livrer quelques développements très généraux dans les quelques sections qui suivent, mais, plus encore peut-être que pour l’Anthologie de la poésie japonaise classique, ce seront surtout les extraits qui compteront – une sélection dans une sélection, avec ce que cela implique de biais plus ou moins fâcheux…

 

UNE QUESTION DE MOTS

 

Avant cela, cependant, un peu de vocabulaire, qui me paraît utile – même si je vais m’en tenir ici à l’historique du genre, résumée dans un petit article en fin d’ouvrage. Le lexique du haïku va, c’est certain, bien au-delà, et j’aurai l’occasion de parler, par exemple, du kigo ou du kireji, mais, pour l’heure, simplement un peu d’histoire – et même là sans entrer excessivement dans les détails…

 

La poésie japonaise primordiale est sans doute d’essence populaire, dans les rites paysans de type utagaki, où les « chants-poèmes » occupent une place fondamentale. Uta, aujourd’hui, désigne la « chanson », mais la distinction apparaît somme toute récente, si les poèmes classiques n’étaient plus forcément chantés.

 

Sur cette base populaire, se constitue aux époques Nara, avec le Man.yôshû, puis Heian, la poésie japonaise classique : les poèmes japonais, ou waka, se distinguent de la poésie chinoise, et prennent plusieurs formes, dont le tanka, ou « poème court », est la plus importante – le chôka, ou « poème long », disparaît dès Heian, et de même pour les autres formats, déjà bien moins courus ; c’en est au point où tanka devient synonyme de waka, les deux termes étant employés alternativement pour désigner la même chose.

 

Le tanka est un poème court (donc), composé de cinq vers. Les formats poétiques japonais s’attachent avant toute chose au nombre de mores, ou syllabes, et, dès cette époque primordiale, la base des poèmes consiste pour l’essentiel en l’alternance de vers de cinq et de sept mores. Le tanka, concrètement, obéit à une structure 5-7-5-7-7.

 

Au sein même du tanka, sur cette base, on peut opérer une distinction entre deux ensembles : les trois premiers vers, 5-7-5, constituent ce que l’on appelle le hokku. Restent les deux derniers vers, 7-7, distique en forme d’ « envoi », disons.

 

Un jeu poétique se développe bientôt, qui consiste en l’élaboration collective de poèmes, sur la base de l’échange et de l’enchaînement : c’est ce que l’on appelle traditionnellement le renga, même si, plus récemment, on a aussi employé le terme de renku. Dans le contexte du renga, un premier poète lance un hokku (5-7-5) ; un deuxième poète complète le tanka avec un distique (7-7) ; puis le premier poète, ou un autre encore, enchaîne avec un nouveau hokku, etc.

 

Sur cette base, le lexique technique se complexifie considérablement, car on distingue par exemple les renga en fonction du nombre de strophes (par exemple, un kasen comprend 36 strophes, un hyakuin en compte 1000…), ou de participants, etc. Le jeu poétique constitue à terme un véritable rituel, avec ses obligations spécifiques, même si la dimension ludique demeure essentielle.

 

Le public varie, aussi – ou les participants, en fait. L’art poétique, d’abord associé à l’aristocratie, se diffuse dans la bourgeoisie, notamment à l’époque d’Edo, où des commerçants – ces hommes de la caste la plus basse du Japon des Tokugawa, hors-castes tels que les burakumin exceptés – s’assemblent pour composer ensemble des renga dont les thèmes sont souvent plus prosaïques que ceux des nobles, et tout aussi souvent comiques : on parle alors de haikai-renga.

 

Le principe reste le même, mais, au sein du haikai-renga, le hokku tend à gagner progressivement son autonomie – entendre par-là que le hokku acquiert une valeur propre, qui en justifie, par exemple, la publication en dehors du renga qui l’a vu naître ; bientôt, c’est même la composition du hokku qui s’émancipe de l’exercice collectif du haikai-renga. Ces hokku isolés sont alors appelés haikai-hokku.

 

Le genre connaît alors une apogée, avec son plus grand maître, Bashô (1644-1694), et son école. D’autres suivront, importants à leur tour, tels surtout, passés les disciples de Bashô qui se disputent bien vite l’héritage, Buson (1716-1783), et Issa (1763-1828). Puis cette forme poétique tend à être abandonnée, et peu ou prou oubliée…

 

Vers la fin du XIXe siècle, cependant, dans les bouleversements associés à l’ouverture forcée du Japon et à la Rénovation de Meiji, Masaoka Shiki redécouvre ce genre, tout particulièrement via Buson. C’est Shiki, dans ce contexte, qui simplifie l’expression haikai-hokku, finalement toujours trop liée au renga à ses yeux, en haiku – manière d’affirmer une bonne fois pour toutes l’autonomie du poème de trois vers.

 

À proprement parler, haiku est donc un néologisme, apparu seulement avec Shiki – parler des « haïkus de Bashô » a dès lors quelque chose d’anachronique. Mais l’usage a pris, ainsi qu’en témoigne le titre même de la présente anthologie, et le genre s’est constitué en tant que tel.

 

Au Japon, et ailleurs : c’est à partir de la dénomination haiku que les Occidentaux découvrent ce format poétique d’une extrême brièveté, qui les déconcerte et les séduit, et qu’ils ramènent avec leurs bagages en Europe et en Amérique – au point où, bientôt, le haïku deviendra le type-idéal de la poésie japonaise… et, en même temps, un exercice auquel tenteront de se plier quelques poètes occidentaux (incluant Paul Claudel ou Jack Kerouac – cette compilation est toutefois purement japonaise). Il y a en fait ici, ai-je l'impression, une tension sur laquelle je vais tâcher de revenir brièvement un peu plus loin…

QUELQUES CHOIX DE L’ANTHOLOGIE

 

Cette anthologie, comme toute anthologie, implique un certain nombre de choix, forcément discutables, même si en l’espèce je ne suis certainement pas en mesure de les discuter… Donnons-en tout de même une vague idée.

 

Je suis tenté de mettre en avant un premier aspect, qui a une certaine importance à mes yeux mais sans doute beaucoup moins à la très grande majorité des lecteurs – et il ne s’agit donc pas à proprement parler d’une critique, pas du tout même, simplement d’un constat, de manière bien plus neutre : cette édition, en français uniquement (en matière de haïkus, j’ai l’impression qu’on rencontre souvent des éditions bilingues – par exemple, concernant Bashô, les Cent Onze Haiku, ou l'Intégrale des haïkus), n’est pas vraiment « scientifique », disons. L’introduction est essentiellement de nature poétique elle-même, tout en avançant quelques notions utiles à l’appréhension de l’ensemble, comme surtout celle de kigo, ou « mot-saison ». Les notices sont inexistantes, les notes rares ; nous ne savons rien des auteurs, et les circonstances de composition du haïku ne sont explicitées que dans les cas les plus cruciaux. On trouve certes, en fin de volume, la « Petite Histoire du haïku » que je viens d’évoquer, ainsi qu’une bibliographie (japonaise, anglaise et française) – pas rien, donc. Mais, eu égard à mes attentes toutes personnelles, c’est parfois bien peu... Mais c’est un choix à l’évidence parfaitement légitime.

 

Le rendu des poèmes procède sans doute de la même intention, plus émotionnelle qu’intellectuelle : sans affectation, et sans s’imposer des carcans plus ou moins pertinents (dont surtout la conservation dans le texte français de l’alternance de vers de cinq et sept syllabes), la traduction vise plutôt à préserver la force des images, et, si elle s’attache au rendu de la rythmique, c’est sur un mode relativement libre, disons casuistique. Je ne suis pas en mesure de juger de la qualité de la traduction, ici. Le principe même de la traduction est toujours problématique (« traduttore, traditore », etc., je ne vous apprends rien), et je suppose que ça n’est jamais aussi vrai qu’en matière de poésie – puis, au sein de la poésie dans son ensemble, je suppose… que ça n’est jamais aussi vrai qu’en matière de haïkus ! Le fait est que, pour certains, la variété des traductions change à peu près tout : j’ai reconnu ici des haïkus déjà lus ailleurs, par leur thème, etc., tout en constatant que le texte français n’avait pour ainsi dire rien à voir, et que l’effet ne pouvait tout simplement pas être le même. Mais, à cet égard, je ne suis pas en mesure de louer une traduction plutôt qu’une autre.

 

Tant que nous en sommes aux principes généraux, il nous faut enfin évoquer les choix en termes de compilation et de présentation. Les anthologistes, Corinne Atlan et Zéno Bianu, avaient sans doute plusieurs options, dont la chronologie, le classement par auteurs, etc., mais ils se sont décidés pour une organisation thématique en fonction des saisons – un thème essentiel de la poésie japonaise et plus particulièrement du haïku, surtout tel que formalisé par Bashô ; dès lors, dans cette optique, le kigo, ou « mot-saison », a une importance cruciale. Les almanachs classiques étaient classés ainsi, ce qui confère une tournure en apparence un peu « conservatrice » à l’anthologie. Au sein même des quatre saisons (identifiées à la mode japonaise), et en notant tout de même qu’il est quelques haïkus « hors saison » en fin de compilation, les poèmes ne sont pas présentés par auteur ou dans l’ordre chronologique, là non plus (ce qui amène à juxtaposer, le cas échéant, vieux maîtres tel Bashô et auteurs tout à fait contemporains – et là, pour le coup, on rompt sans doute avec la façade de conservatisme…), mais en fonction de cinq sous-thèmes, toujours les mêmes (« passages de la saison » ; « inventaire des cieux » ; « célébration du paysage » ; « des hommes et des bêtes » ; « le grand herbier »), ce qui renforce l’impression de classicisme – noter que ces sous-thèmes figurent seulement dans la table des matières, pas dans le corps du texte. Dès lors, la juxtaposition d’auteurs traitant du même thème, ou bien, même « seuls » (sans doute ne l’étaient-ils jamais tout à fait), multipliant les variations, entraîne sans doute une certaine tendance à la répétition – mais délibérément, je suppose : la répétition, en fait, participe pleinement de l’exercice poétique du haïku (qui s'avère éventuellement très référentiel).

 

LES RÈGLES ET LA LIBERTÉ

 

Tout cela nous amène à envisager encore une autre question d’ordre général : la tension éventuelle entre les règles et la liberté. Je suppose que ce type de tension pourrait s’appliquer à bien d’autres domaines des arts et des lettres, mais il me rend tout particulièrement curieux, ici…

 

Avant même Bashô, dans le monde du haikai-renga naissant, des écoles s’opposaient – d’un côté, pour faire dans le binaire, celle qui prisait avant toute chose la tradition et le respect des formes, de l’autre celle qui comptait s’affranchir de ces restrictions pour se montrer plus libre dans son art. Le « seigneur ermite » lui-même a vagabondé entre ces différentes écoles, avant de créer la sienne – laquelle, à son tour, verrait s’opposer disciples conservateurs et progressistes.

 

Reste que Bashô, pour élever le haikai-hokku au rang d’art, lui a imposé des règles – un véritable code de composition. Le rythme 5-7-5 est plus que jamais inévitable ; le poème doit comporter un kigo, ou « mot-saison », immédiatement identifiable et duquel, d’une certaine manière, découle tout le reste ; il doit également faire appel au kireji, ou « césure », dont l’effet, dirions-nous peut-être aujourd’hui, relève de « l’arrêt sur image », et a donc aussi des implications rythmiques ; épithètes classiques et jeux de mots conventionnels y ont également leur part (Bashô en était particulièrement friand dans ses œuvres de jeunesse) ; et le maître fixe aussi les thèmes et le ton du futur haïku, dans les fondements mêmes de l’esthétique japonaise (pp. 208-209) :

 

[S]incérité, légèreté, objectivité, tendresse à l’endroit des créatures vivantes, mais aussi sabi (simplicité, sérénité, solitude), wabi (beauté dépouillée en accord avec la nature), et enfin – élément primordial qui sous-tend toute la philosophie du genre – fueki-ryûko, juste équilibre entre le principe d’éternité et l’irruption d’un événement éphémère ou trivial.

 

(Je note au passage que les notions de sabi et de wabi sont sans doute bien plus riches et complexes que cela, mais cette introduction n'avait pas à les développer outre-mesure.)

 

Certes, tous les haïkistes ne se sont pas forcément pliés à ce code – Buson, notamment, avait semble-t-il une conception plus spontanée du haïku, et prisait avant tout le shasei, ou « croquis d’après nature ». Shiki, « créant » la notion même de haïku en redécouvrant ces maîtres passés de la forme courte, ne dissimulait d’ailleurs en rien que la conception de Buson lui parlait davantage que celle, peut-être trop rigide, de Bashô, tout en en retenant du maître l’idée que le fueki-ryûko était une dimension essentielle de la poésie japonaise courte.

 

Le risque inhérent à ce genre de formalisation est sans doute celui de l’affectation et de l’insincérité, jusqu'à l'artifice : la production poétique risque de devenir une mécanique, ou une rhétorique – je vous laisse juger du terme le plus approprié. D’une certaine manière, n’est-ce pas là une raison (parmi d'autres, sans doute) de la décadence des tanka dans le Japon médiéval ? Je vous renvoie si jamais à l’Anthologie de la poésie japonaise classique. Or, à tout prendre, le haikai-hokku avait déjà connu semblable « décadence », quand Shiki l’avait « redécouvert » ; et c’était d’ailleurs bien pour cela que l’on pouvait parler de « redécouverte », après tout…

 

Mais je suppose qu’à l’époque de Shiki cette tension se doublait d’une autre, opposant cette fois le Japon et l’Occident. L’ouverture forcée du pays à partir de 1853 et la Rénovation de Meiji à partir de 1868 ne pouvaient rester sans conséquences à cet égard. J’ai eu plusieurs fois l’occasion de traiter de l’impact de ces bouleversements sur des romanciers et nouvellistes, mais les poètes en étaient au moins autant affectés, et peut-être davantage encore. La mise en valeur du haïku n’était-elle pas aussi, d’une certaine manière, l’occasion d’affirmer une spécificité nippone irréductible et plus antagoniste qu’aucune autre à l’encontre de la littérature occidentale ? Avec des effets éventuellement inattendus – au premier chef la séduction que cet art poétique autochtone pourrait en fait exercer sur des poètes occidentaux… Quitte à en colporter aussi en Europe et en Amérique, via des « passeurs » beaucoup moins avisés, une version « light », creuse et navrante de par son exotisme de pacotille teinté de mystique façon « développement personnel » (dont le bouddhisme zen ferait davantage encore les frais, en son temps, mais je tends vraiment à croire que le haïku en a beaucoup souffert, dans le registre du moins des représentations, d’une manière assez proche finalement).

 

Sur la base de ces antagonismes plus ou moins consciemment mis en avant, je suppose que c’est pourtant l’échange qui s’est développé – et qui a permis, c’est appréciable, de contrebalancer au Japon même le risque d’un conservatisme poétique par essence mortifère. L’anthologie semble en témoigner à plusieurs reprises, qui cite au côté des maîtres les plus conformistes des trublions désireux de trouver une voie qui leur est propre, le cas échéant en brisant les carcans. Je pense par exemple à Takanayagi Shigenobu (1923-1983) : ici, il faut relever que la figuration du haïku en trois vers est une convention occidentale – la rythmique du poème japonais, « le temps d’un souffle », est bien 5-7-5, mais, sur le papier, il tient, par convention là encore, en une seule ligne ; pas chez notre auteur, pourtant, qui écrit ses haïkus sur plusieurs lignes (en français, visuellement, cela donne par exemple des haïkus de quatre vers) ; ce qui n’a peut-être l’air de rien, dit comme ça, mais s’avère sans doute bien plus subversif qu’il n’y paraît. Les haïkus « hors saison », et donc déjà débarrassés de la contrainte du kigo, pourtant fondamentale aux yeux de Bashô, montrent de manière plus générale une poésie japonaise contemporaine affichant farouchement sa liberté, et ne rechignant pas, le cas échéant, à emprunter à la poésie occidentale tout en s’attachant au registre du poème court japonais traditionnel. Et les thèmes choisis, bien éloignés souvent des bestiaires ou herbiers de Buson aussi bien que de Bashô, en témoignent également – la technologie même s’immisce dans les haïkus, lumière électrique ou bombe atomique, etc.

 

Finalement, ce schéma (qui vaut ce qu’il vaut) où le conformisme découle de la liberté, avant de susciter à nouveau à son tour, par réaction, une nouvelle liberté, n’est sans doute guère surprenant, même s’il faut prendre garde à ne pas trop le généraliser hâtivement, ce qui serait toujours simpliste. Il incite, pourtant, à prendre un peu de recul, et éventuellement à revenir à une liberté « initiale » qu’on aurait bien tort d’oublier. La liberté du haikai-renga, puis du haikai-hokku, puis du haïku, doit en effet beaucoup au ton employé – et ce n’est pas l’aspect avec lequel je me sens le plus à l’aise, en fait… Initialement, cette poésie bourgeoise, face à la pompe de la cour impériale (ou shogunale, pour ce que j’en sais), se distinguait par sa légèreté, voire son caractère « comique », que l’expression même de haikai-renga mettait semble-t-il en avant. Cette légèreté, cet humour, ont persisté : en témoignent par exemple les haïkus ici compilés, mais j’ai cru comprendre que cela se vérifiait de manière plus générale, du fameux romancier Natsume Sôseki (1867-1916 ; noter qu’il était devenu un grand ami de Shiki et un haïkiste enthousiaste avant de lire des romans occidentaux et d’écrire ses propres romans). Cette légèreté de ton, souvent, peut virer à la vulgarité, en fait – notamment d’ordre scatologique. Ce ne sont pas les haïkus les plus faciles à appréhender, en ce qui me concerne…

 

Cependant, cette liberté globale autorise les poètes à user de bien des registres et de bien des tons différents : dans cette anthologie, au rythme des saisons, la joie de pisser et de chier voisine avec l'émerveillement, la mélancolie ou la peur de la mort… Et je ne vous cacherais pas que ce sont généralement les haïkus les plus graves qui m’ont un tant soit peu parlé – on ne se refait pas… Un biais à prendre en compte dans la très discutable sélection qui va suivre, et dans laquelle je vais conserver le parti-pris saisonnier.

APERÇUS AU RYTHME DES SAISONS

 

Nous y arrivons… Les extraits qui forment l’essentiel de cette chronique… et, pour la version YouTube, il va donc me falloir lire à haute voix plein de haïkus. J’en frémis d’avance – comme vous…

 

Le printemps

 

La première saison est assez éloquente en ce qui concerne l’importance du kigo : ici, c’est très souvent le cerisier en fleur qui en fait office – expression ultime de l'éphémère, un vrai lieu commun des représentations esthétiques, voire plus largement philosophiques, couramment associées au Japon ; je crois pourtant que, dans les exemples choisis, la banalité relative du kigo ne nuit pas à la beauté des images, et produit à l’occasion de très convaincants résultats. Bien sûr, je ne peux que noter que sept des onze poèmes que je reprends ici sont l’œuvre d’Issa…

 

On vieillit ­–

Même la longueur du jour

Est source de larmes

(Kobayashi Issa)

 

À la surface de l’eau

Des sillons de soie –

Pluie de printemps

(Ryôkan)

 

Papillon qui bat des ailes

Je suis comme toi –

Poussière d’être !

(Kobayashi Issa)

 

Couvert de papillons

L’arbre mort

Est en fleurs !

(Kobayashi Issa)

 

Le monde

Est devenu

Un cerisier en fleurs

(Ryôkan)

 

Sous les fleurs de cerisier

Grouille et fourmille

L’humanité

(Kobayashi Issa)

 

Enseveli

Dans un rêve de fleurs –

Je voudrais mourir à l’instant !

(Ochi Etsujin)

 

Puisqu’il le faut

Entraînons-nous à mourir

À l’ombre des fleurs

(Kobayashi Issa)

 

Un monde

Qui souffre

Sous un manteau de fleurs

(Kobayashi Issa)

 

Prépare-toi à la mort

Prépare-toi

Bruissent les cerisiers en fleurs

(Kobayashi Issa)

 

Squelettes

Enveloppés de soie

Nous contemplons les fleurs

(Ueshima Onitsura)

L’été

 

On passe à l’été –

Des petits poèmes qui crient

Ah ! Sea, sex and sun…

(Nébal)

 

 

Pardon.

 

Je relève dans ces poèmes estivaux comme une parenté trouble entre la sieste et la mort – d’un poème à l’autre, le contentement léthargique se connote d’une étonnante morbidité, que l’on ne serait pas forcément très porté à associer à l’été. Noter, aussi, du côté des kigo j’imagine, la présence très marquée des lucioles, éventuellement aussi des fourmis – insectes dont la taille insignifiante est très propice aux effets de contrastes typiques du fueki-ryûko. À titre personnel, je ne peux que constater qu’Issa demeure assez présent…

 

Rien qui m’appartienne –

Sinon la paix du cœur

Et la fraîcheur de l’air

(Kobayashi Issa)

 

Nuit brève –

Combien de jours

Encore à vivre ?

(Masaoka Shiki)

 

Le vent meurt –

Les herbes

S’habillent de deuil

(Aioigaki Kajin)

 

Le mendiant –

Il porte le ciel et la terre

Pour habit d’été

(Takarai Kikaku)

 

C’est la sieste –

Je laisse l’eau des montagnes

Décortiquer le riz

(Kobayashi Issa)

 

Sans souci

Sur mon oreiller d’herbes

Je me suis absenté

(Ryôkan)

 

En ce monde flottant

Devenez bonze en chef

Et vous ferez la sieste !

(Natsume Sôseki)

 

Fraîcheur du soir –

Celui-là ignore que la cloche

Sonne le glas de sa vie

(Kobayashi Issa)

 

Fraîcheur du soir –

Celui-là sait que la cloche

Sonne le glas de sa vie

(Kobayashi Issa)

 

 

Ah oui, quand même. Mais je dois avouer que, bizarrement, cette variation étonnante dans son caractère extrême me parait… pertinente, en fait ; et me touche, oui.

 

Coupant le chaume

Sous les étoiles fanées

Ma faux heurte une tombe

(Hiramatsu Yoshiko)

 

La fin de ton chant

Coucou

Je l’entendrai au Pays des ombres

(Anonyme)

 

Envolée

La première luciole –

Du vent dans ma main !

(Kobayashi Issa)

 

Poursuivie

La luciole s’abrite

Dans un rayon de lune

(Ôshima Ryôta)

 

L’eau devient cristal

Les lucioles s’éteignent –

Rien n’existe

(Chiyo-ni)

 

Sur la pointe d’une herbe

Devant l’infini du ciel

Une fourmi

(Ozaki Hôsai)

 

Silence d’après-midi –

Seule une terre calcinée

Que labourent les fourmis

(Nakadai Shunrei)

 

Sur l’œillet

Un papillon blanc –

Ou une âme égarée

(Masaoka Shiki)

 

Vivants

Tout simplement –

Moi et le coquelicot !

(Kobayashi Issa)

L’automne

 

Automne – sanglots longs, patin couffin… Les représentations japonaises et occidentales sont sans doute relativement proches, ici : c’est le moment du déclin, de la vieillesse – présageant l’hiver et/ou la mort. Je suppose que, dans le bestiaire, la cigale est alors appropriée. Cependant, ici, l’herbier, y compris via les feuilles mortes, et le bestiaire, sont toutefois bien moins présents que la lune – il faut croire que la lune d’automne a ses connotations spécifiques. Bien sûr, il y a peut-être voire probablement un biais tout personnel, ici, et ce constat est donc plus ou moins assuré (plutôt moins que plus). Enfin, Shiki, pour une raison ou une autre, semble assez présent dans cette section.

 

Ce matin c'est l'automne –

À dire ces mots

Je me sens vieillir

(Kobayashi Issa)

 

Ce matin l'automne –

Dans le miroir

Le visage de mon père

(Murakami Kijô)

 

Ce chemin –

Seule la pénombre d'automne

L'emprunte encore

(Matsuo Bashô)

 

Couchant d'automne –

La solitude aussi

Est une joie

(Yosa Buson)

 

La nuit est sans fin –

Je pense

À ce qui viendra dans dix mille ans

(Masaoka Shiki)

 

Adieu –

Au-delà du brouillard

Un brouillard plus profond

(Mitsuhashi Takajo)

 

Fût-ce en mille éclats

Elle est toujours là –

La lune dans l'eau !

(Ueda Chôshû)

 

Suspendre la lune au pin –

La décrocher

Pour mieux la contempler !

(Tachibana Hokushi)

 

Pas après pas

J'avance

Prisonnier sous la lune

(Hirahata Seito)

 

Après avoir contemplé la lune

Mon ombre

Me raccompagne

(Yamaguchi Sodô)

 

Sous la lune vivante

Je dors

Avec un mourant

(Hashimoto Takako)

 

Je voudrais tant partir –

Coiffée de lune

Sous le ciel vagabond !

(Tagami Kikusha-ni)

 

Maintenant

Sous la lune d'automne

Il n'est plus d'ennemis

(Takahama Kyoshi)

 

Le précédent haïku a été composé peu après la défaite du Japon en 1945. Je ne sais pas bien si le constat est mélancolique ou favorable – je suppose qu’il peut être tout à la fois les deux, en fait.

 

Jour après jour

Tombe la bruine

La vieillesse me saisit

(Ryôkan)

 

Cœur

Blanchi par la pluie

Carcasse battue par les vents !

(Matsuo Bashô)

 

Automne en montagne –

Tant d'étoiles

Tant d'ancêtres lointains

(Nozawa Setsuko)

 

Automne

Le malheur et rien d'autre –

Je poursuis mon voyage

(Taneda Santôka)

 

Ils ressemblent aux hommes

Les épouvantails du clair de lune –

Si pitoyables !

(Masaoka Shiki)

 

Sur les champs des hauteurs

Les épouvantails

Se coiffent d'un nuage

(Masaoka Shiki)

 

Au bord de la mort

Plus crépitante encore

La cigale de l'automne

(Masaoka Shiki)

 

Ce monde souffre –

Même les herbes le disent

Qui se courbent au couchant

(Kobayashi Issa)

 

Le grand jour blanc

Me dénude l'âme –

Feuilles mortes

(Watanabe Suiha)

 

Figues vertes –

Nues

À l'horizon d'un ciel vide

(Toyama Chikage)

 

Sur ce pont suspendu

Nos vies s'enroulent

Aux sarments de lierre

(Matsuo Bashô)

L’hiver

 

La dernière saison : le froid, la mort… Des connotations qui n’ont sans doute pas à nous surprendre. La renaissance n’est cependant pas exclue, ai-je l’impression – ce qui, là aussi, n’est sans doute pas si surprenant.

 

Dans la chambre

Ce froid vif sous mon pied –

Le peigne de ma femme morte

(Yosa Buson)

 

Dans la nuit de décembre

Un lit glacé –

Voilà tout ce que j’ai

(Ozaki Hôsai)

 

Comme poussière

Sous les grands froids

Un homme est mort

(Takahama Kyoshi)

 

Tableau de guerre atomique –

Comme moi les morts ouvrent la bouche

Frisson

(Katô Shûson)

 

Nuit de givre –

Comment dormir

Quand la mer ne dort pas ?

(Suzuki Masajo)

 

Glaçant mon ventre

Les rames frappent la vague –

Nuit de larmes

(Matsuo Bashô)

 

Après mes larmes –

La plénitude

De mon souffle blanc

(Hashimoto Takako)

 

Sur le premier journal de l’année

Gueule ouverte

Un canon me vise

(Kuribayashi Issekiro)

 

Matin du premier jour –

Dans le poêle

Quelques braises de l’an passé

(Hino Sôjô)

 

Particule

Dans le soleil d’hiver

Je voudrais partir

(Sôma Senshi)

 

Ciel de neige –

Je n’ai pas connu mon père

Dans sa cinquantaine

(Kubota Keiko)

 

Déjà je l’imagine

Tombant sur mon cadavre –

La neige

(Takahama Kyoshi)

 

À travers la neige

Les lumières des maisons

Qui m’ont claqué la porte au nez

(Yosa Buson)

 

Dans mon bol de fer

En guise d’aumône

La grêle

(Taneda Santôka)

 

Sur son cheval

Dans le vent qui cingle

L’homme au regard fixe

(Ryôkan)

 

Je suppose que le poème précédent parle de Clint Eastwood, aka « l’Homme sans nom ».

 

 

Pardon.

 

Reprenons…

 

Seule dans la lande à nu

Elle surgit rauque

La voix des morts

(Kawahara Biwao)

 

Sur la lande sans vie

Un peigne de femme

Du temps des herbes folles

(Ihara Saikaku)

 

Garde de nuit –

J’écoute

La plainte continue de la pluie

(Natsume Sôseki)

 

Bizarrement ou pas, j’ai eu l’impression que l’hiver était aussi étonnamment propice au haïku scatologique (y a que ça de vrai) ; quelques exemples (de rien) :

 

Ce trou parfait

Que je fais en pissant

Dans la neige à ma porte !

(Kobayashi Issa)

 

Merveille !

Pisser debout

Sous un déluge de grêle !

(Kobayashi Issa)

 

Le maître abbé –

Voilà qu’il pose sa crotte

Sur la lande en friche !

(Yosa Buson)

 

Il chie

Le chat errant

Dans le jardin tout blanc

(Masaoka Shiki)

Hors saison

 

Nous concluons enfin avec des poèmes « hors saison », et tant pis pour le kigo. Autant dire des putains de rebelles ! Et l’introduction de thèmes plus modernes, aussi. D’une grande variété par ailleurs, ce qui ne permet guère de plus amples remarques en guise de présentation générale, j’imagine.

 

Soudain la guerre

Debout

Au fond du couloir

(Watanabe Hakusen)

 

Le poème précédent renvoie à l’arrestation par la police de la sécurité publique, en 1940, de Watanabe Hakusen ainsi que d’autres poètes.

 

Bientôt sur la lampe

S’abattront

Les ténèbres du champ de bataille

(Tomizawa Kakio)

 

Assise sur une balançoire

Victime de la Bombe

La petite fille morte

(Takashima Shigeru)

 

Si seul

Que je fais bouger mon ombre

Pour voir

(Ozaki Hôsai)

 

Quelqu’un se noie encore

Dans le Fleuve du Ciel –

Cri

(Kawahara Biwao)

 

Dans le quartier des banques

Les navires de guerre

Irradient

(Hoshinaga Fumio)

 

Mais, bien sûr :

 

Même

Lorsque mon père se mourait

Je pétais

(Yamazaki Sôkan)

 

J’AI SURVÉCU MAIS

CE N’EST DÉCIDÉMENT PAS

MON TRUC – LE HAÏKU !

 

Au final, la lecture de cette anthologie… m’a plus ou moins convaincu. Je reste encore, faut-il croire, bien trop hermétique au haïku, de manière générale, et, si quelques poèmes m’ont touché, ça n’a vraiment pas été systématique. L’Anthologie de la poésie japonaise classique m’avait globalement bien davantage parlé… du moins avant qu’elle ne se consacre aux haïkus, bien sûr.

 

Globalement, ce poème d’un souffle me laisse donc presque toujours aussi perplexe. Sa simplicité affichée, notamment. Et, trop souvent, j’ai l’impression d’une candeur perturbante – même à l’occasion dans les poèmes les plus mélancoliques, et plus puisque affinités, qui ont tout de même ma préférence.

 

Je ne suis pas encore prêt ! Sans doute faudra-t-il encore me rôder davantage… Et, avec un peu de chance (non, beaucoup…), j’en arriverai peut-être un jour au stade où des éditions bilingues sauront me donner un aperçu de ce qu’est vraiment le haïku.

 

Ceci dit, je crois qu’il y a un progrès. Et notable. Il y a quelque temps de cela (pas si longtemps…), l’ensemble ou peu s’en faut de cette anthologie m’aurait laissé de marbre. Cette fois, occasionnellement, il y a bien des choses qui m’ont parlé. Et j’ai relevé à tout hasard quelques noms – au premier chef ceux de Issa et Shiki, deux des quatre « grands maîtres » (les deux autres étant bien sûr Bashô et Buson)… Peut-être faudra-t-il aussi approfondir du côté du haïku contemporain ? Ce n’est pas exclu – j’y devine une nouvelle liberté qui pourrait me séduire… Or les mêmes anthologistes, dans la même collection, ont livré un Haiku du XXe siècle : le poème court japonais d'aujourd'hui. Je le note...

 

De toute façon, l’expérience ne s’arrêtera pas là – j’ai déjà du Bashô sous la main, et il me faudra ensuite tenter d’autres choses…

 

… TO BE CONTINUED

 

(Par deux vers de sept mores chacun, j’imagine.)

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Au-delà - Entrée triomphale dans Port-Arthur, d'Uchida Hyakken

Publié le par Nébal

Au-delà - Entrée triomphale dans Port-Arthur, d'Uchida Hyakken

UCHIDA Hyakken, Au-delà – Entrée triomphale dans Port-Arthur, [冥途, Meido – 旅順入城式, Ryojun nyûjôshiki], préface de Philippe Forest, traduit du japonais [et commenté] par Patrick Honnoré, Paris, Les Belles Lettres, coll. Japon, série Fiction, [1922, 1934, 1980] 2017, 277 p.

Ma chronique figurera dans un prochain Bifrost, après quoi je la complèterai par une version plus longue ici-même.

 

D’ici-là, l’abject Gérard Abdaloff vous en dit quelques mots, entre deux insultes, ici.

 

(Et j’en profite déjà pour remercier l’aimable lecteur de ce blog qui m’avait évoqué ce très bon livre – merci, merci, merci mille fois !)

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Pline, t. 4 : La Colère du Vésuve, de Mari Yamazaki et Tori Miki

Publié le par Nébal

Pline, t. 4 : La Colère du Vésuve, de Mari Yamazaki et Tori Miki

YAMAZAKI Mari et MIKI Tori, Pline, t. 4 : La Colère du Vésuve, [プリニウス, Plinius 4], traduction [du japonais par] Ryôko Sekiguchi et Wladimir Labaere, adaptation graphique [par] Hinoko, [s.l.], Casterman, coll. Sakka, [2016] 2017, 184 p.

AU PIED DU VOLCAN

 

Où l’on reprend la série Pline, signée Yamazaki Mari et Miki Tori, avec ce quatrième tome intitulé La Colère du Vésuve, paru tout récemment. Et, autant vous le dire de suite, je vais probablement SPOILER un peu, çà et là…

 

Le tome 3, qui avait sacrément remonté le niveau, à mes yeux, après un tome 2 très décevant, nous avait laissés à Pompéi, au pied du Vésuve, en proie à des difficultés d’approvisionnement en eau, et où s’accumulaient les signes d’un cataclysme à venir… quand soudain la terre s’était mise à trembler !

 

C’est ici que nous reprenons le récit, in media res (le latin est à propos, non ?) : Pompéi et sa région sont secouées (pour le moins…) par un violent séisme dont je ne sais pas s’il a une quelconque réalité historique. Un séisme, pas une éruption : le Vésuve n’explose pas, il ne le fera qu’une petite vingtaine d’années plus tard, et c’est alors seulement qu’il prendra la vie de notre héros, le grand naturaliste Pline. Mais les signes étaient là, sans doute – pour qui savait les interpréter… En fait, c’est sans doute un thème important de ce quatrième tome, que ces signes ou ces présages, et qui oppose à nouveau sous cet angle science et superstition... éventuellement en leur adjoignant une portée narrative et symbolique de bon aloi.

 

Il me faudra revenir sur la nature du Vésuve, mais, dans un premier temps, le tremblement de terre, bien assez destructeur assurément, suscite des scènes fortes, qui orientent le discours de ce volume et probablement de la série dans son ensemble. En effet, le cataclysme peut susciter de beaux élans de solidarité – ici, et la bravoure même ronchonne de Félix n’y est pas pour rien, c’est un médecin, oui, un homme de cette caste honnie par Pline (il en avait amplement fait la démonstration dans le tome 2), un médecin donc qui se rend des plus serviable en portant secours aux sinistrés ; l’ingénieure croisée dans les tomes 2 et 3 fait également preuve d’un beau désintéressement, jusque dans les pires drames personnels.

 

Cependant, l’égoïsme est une réponse au moins aussi fréquente aux drames… et probablement davantage. Cela ne surprend en rien Pline, si ses compagnons se montrent peut-être davantage perplexes : le malheur rend les hommes fous – et dangereux, pour eux-mêmes (par exemple en se précipitant sur une eau qu’ils savent pourtant polluée par des cadavres), et pour les autres ; car, dans la lutte pour la survie, ils sont prêts à tout, et d'abord à écraser impitoyablement sous leur botte le voisin dès lors perçu comme un concurrent, et en tant que tel une menace – éventuellement en cherchant absurdement à perpétuer jusque dans la catastrophe des privilèges qui ne font aucun sens… Pour l’heure, Pline se contient – il ne le fera pas éternellement…

 

Il a la science pour lui – et étudie par exemple des procédés de construction à l’épreuve des tremblements de terre. Mais il a une autre préoccupation, plus précise, et qui ne parviendra à un semblant de conclusion que plus tard dans ce volume : l’identification du Vésuve en tant que volcan. C’était une thématique introduite dans le tome précédent, et, déjà à ce moment-là, je ne savais trop qu’en penser… Bien sûr, je suis affecté par un biais très fâcheux : pour un homme d’aujourd’hui, il ne fait aucun doute que le Vésuve est un volcan – l’éruption tragique de 79, qui a ravagé Pompéi et Herculanum, est connue de tous, et ne laisse pas l’ombre d’un doute à ce propos. Mais, dans la BD, cela ne semble pas aller de soi – cela paraît même constituer une découverte fondamentale, une véritable illumination scientifique…

 

Pour déterminer que le Vésuve est un volcan, Pline fait appel aux érudits : il cite Diodore de Sicile, Strabon, Silius Italicus… Ce dernier est son contemporain (même s’il est cité rapportant un témoignage remontant à 300 ans plus tôt), et les deux précédents vivaient à une époque encore assez proche de celle de Pline – moins d’un siècle de différence. Aussi, je ne sais pas ce qu’il faut en penser – mais surtout, en fait, parce que j’ai du mal à concevoir que les habitants de la région, au-delà de ces seuls érudits, aient pu y vivre si longtemps sans en avoir la moindre idée. Bien sûr, je n’en sais rien, c’est bien le propos, et je suppose qu’historiquement cela doit être possible… Mais j’ai un vague doute, disons. À moins qu’il ne faille en tirer une autre conclusion ? À savoir que l’érudition de Pline, en étant essentiellement de nature livresque, pouvait l’amener à passer à côté de choses évidentes pour d’autres, qui cependant n’écrivaient pas ? Je n’en suis pas persuadé – parce que nous ne suivons pas que Pline, après tout. Bref : je n’en sais rien ; si quelqu’un sait, qu’il n’hésite pas à éclairer ma lanterne !

 

FÉLIX VOIT DES CHOSES

 

Mais, non, Pline n’est pas seul. Et si Euclès demeure le falot jeune homme qu’il a au fond toujours été, un autre personnage ne cesse de gagner en intérêt à mes yeux, et c’est Félix ! Le plus ou moins garde du corps, bourru en tout cas, de notre cher naturaliste, me séduit de plus en plus – c’est clairement mon personnage préféré de la BD, en fait. Y compris dans la mesure où il obéit à une double fonction (parmi d’autres encore) : susciter le rire, et jouer des poings – le cas échéant, en même temps (c’est déjà arrivé à plusieurs reprises). Mais, et sinon ce ne serait pas un bon personnage, il est bien plus que cela, il a une âme, et une vie – magnifiquement rendues par le dessin, a priori de Yamazaki Mari donc (puisqu’elle est censée prendre en charge les personnages – en notant toutefois que les entretiens à la fin du tome 3 témoignaient de ce que la collaboration entre les deux auteurs avait évolué depuis le début de la série, avec des attributions toujours moins systématiques ; en même temps, le trait, ici, évoque sans doute et bien sûr Thermae Romae).

 

(Rien à voir avec le manga, mais, en fait, Félix m'évoque pas mal un autre beau personnage d'une lecture parallèle, Gus MacCrae de Lonesome Dove, ou plus exactement ici de Lune comanche, je vous cause de tout ça très bientôt.)

 

Félix a aussi des yeux, et des oreilles. C’est sans doute le plus lucide de tous nos personnages – celui qui, peut-être bien mieux que Pline, et en tout cas d’une manière toute différente, voit et comprend aussitôt les choses, par exemple la menace qui pèse sur les voyageurs dans cette auberge miraculeusement (non, scientifiquement !) épargnée par le séisme de Pompéi… Son intervention dans une rixe opposant un juif et un chrétien est probablement du même ordre.

 

Félix, lucide… et même extralucide ? L’épisode 24 (soit le troisième de ce tome) nous incite à nous poser la question, car, alors que la petite troupe, ayant fui la menace de l’auberge de toutes les convoitises, voyage de nuit, Félix soudain s’interrompt, et la chatte Gaïa avec lui, en prétendant avoir vu des lémures – des fantômes, ceux sans doute des victimes du cataclysme. L’homme « simple » et la féline n’en démordent pas, quand bien même Euclès et Pline, eux, ne voient rien…

 

Et, surtout, Pline se fâche, et sermonne son vieux compagnon : les lémures ? Sottises que tout cela ! Les fantômes n’existent pas – ils ne sont qu’une bien mauvaise réponse, d’ordre religieux, à l’angoisse des hommes conscients de ce qu’ils vont mourir. La philosophie (stoïcienne, en l’espèce, via Sénèque – je suppose ; même s’il y a sans doute de l’Épicure là-dedans, aux sources ?) permet de répondre à cette angoisse avec bien davantage de sens : après la mort, il n’y a rien – à craindre, ou à espérer. C’est un retour à l’état antérieur à la naissance, rien d’autre. Les spectres ne sont que des superstitions idiotes.

 

Mais Félix ne se laisse pas faire : Pline a de bien beaux discours, sur les fantômes – mais qu’en est-il alors de ces monstres qui le fascinent tant, et dont rien de plus sourcé n’atteste l’existence ? Mais... Ce n’est pas la même chose ! Il y a des témoignages ! Mais autrement valables ? Pour Félix, le naturaliste se contredit – rangeant telle ou telle chose dans la science ou la superstition en fonction de ce qui l’arrange, autant dire de ce qu’il croit. Le lecteur a un rapport ambigu à cette discussion : il est tout autant porté à soutenir Pline, voix de la sagesse ou du moins de la raison scientifique, contempteur de la superstition, et Félix, pas si bête, bien plus sympathique, et dont on ne se plaindrait certes pas si, une fois, en passant, il parvenait enfin à coincer l’arrogant naturaliste, en lui faisant admettre qu’il ne sait pas tout…

 

Le fait est que, depuis le début, la série rapporte les pensées de Pline sans faire véritablement de tri – et qu'on ne s'y trompe pas, j’y vois un atout, sacrément bien pensé, encore une fois : les thèses les plus « scientifiques » ne sont pas davantage nombreuses que les plus fantasques, et le partage entre les catégories n’est pas toujours aisé (j’imagine que, dans cet épisode, le pneuma provoquant les tremblements de terre, déjà évoqué dans le tome 1, en témoigne d’une certaine manière – mais, dans ce domaine, tout nous incite à envisager cette thématique surtout au regard des considérations botaniques du naturaliste, et à sa pharmacopée). La science, en tant que telle, se distingue par la méthode – du moins est-ce ainsi que nous la concevons. Mais, dans le contexte historique de Pline, la question se complique…

 

Cette scène, très réussie à mes yeux, m’a vraiment plu – elle constitue, je crois, ce qu’il y a de meilleur dans ce quatrième tome. Avec, plus globalement, le personnage de Félix.

LES GRIFFES DE POPPÉE (CETTE FOIS, OK)

 

Par un quasi-paradoxe, le comportement de Félix, peut-être le personnage le plus sympathique de la série, nous ramène éventuellement à celui du personnage qui en est (devenu) le plus détestable (après un départ plus ambigu qui avait du coup ma faveur) : Poppée… En effet, tous deux semblent confrontés, mais comme des reflets dans des miroirs déformants, aux mêmes sujets – le parallèle étant tout particulièrement explicite au regard de la question des signes ou présages virant à la superstition (contre les explications froidement scientifiques du naturaliste, dans son adoration presque religieuse de la nature ; tandis que le peuple de Rome trouve dans telle comète ou tel accident une raison de plus de haïr Poppée, laquelle doit recourir aux services d’une sorcière pour triompher des maux qui l’accablent, sous la forme d’une poupée percée d’aiguilles…), mais aussi dans deux autres scènes où tous deux font connaissance avec la jeune et bizarre secte chrétienne, dont les pires adversaires, dans tout l’empire, sont alors encore les juifs…

 

Le traitement de Néron et Poppée, dans ce tome 4, poursuit sur ce qui avait été amorcé auparavant, après un faux départ qui me paraissait plus intéressant… Encore que : le portrait de Poppée devient peut-être paradoxalement moins unilatéral, alors même qu’elle sort cette fois bel et bien ses griffes (ce qui n’était pas vraiment le cas, en dépit de son titre, dans le tome 3) ; emportée par la colère, surtout une fois qu’elle a appris que le peuple de Rome la détestait (voyez-vous cela !), elle obtient d’abord la mort de Burrus, l’oiseau de mauvais augure dont la franchise était le plus insupportable des torts, puis celle d’Octavie, supposée autoriser enfin son mariage avec Néron – lequel s’avère plus veule que jamais.

 

Poppée… Je reste déçu par son traitement – en dépit d’un flashback qui essaye, sans doute un peu trop tard, de « motiver » le personnage jusque dans ses infamies, en en faisant disons une Merteuil romaine… L’idée n’est pas mauvaise, loin de là, mais j’ai quand même un peu le sentiment que son amourette avec le retors Tigellin, aussitôt, l'annule, et rejette tristement le personnage dans une regrettable banalité du mal, un peu vulgaire, dont elle ne semble pas pouvoir s'extraire en dépit de tout son charisme... et des fissures dans ce charisme.

 

Ceci étant, je ne suis pas fâché que les éléments bougent enfin, sur la scène politique de la BD, quand les tomes 2 et 3 semblaient surtout faits d’atermoiements un peu gratuits. Nous verrons bien…

 

LA COLÈRE DU NATURALISTE

 

Pline est loin de Rome, certes – qu’il a fuie au prétexte de son asthme, mais aussi pour rassurer ses amis bien plus conscients que lui-même de la tournure toujours plus fâcheuse des événements au sommet de l’empire. Mais il n’est pas ignorant de ce qui se produit dans l’Urbs – car Sénèque lui en fait le récit, désespéré.

 

Pline, qui avait déjà du mal à contenir sa colère devant les turpitudes et les bassesses des rescapés de Pompéi, si cupides et égoïstes, lui dont nous avions déjà pu peser l’amertume misanthrope dans ses errances romaines du tome 3, éclate enfin – conjurant le grand Vésuve, dont il sait maintenant qu’il s’agit d’un volcan, de faire disparaître tous ces immondices dans une glorieuse éruption, un témoignage ultime de la puissance incomparable de la nature, à même de balayer les hommes si faibles, mesquins et idiots, comme les fétus de paille qu’ils sont ! Bien sûr, ce n’est pas sans une certaine ironie, connaissant le destin du savant… Une ironie plus tragique que grandiose, pour le coup.

 

Tout ceci nous renvoie au bestiaire de Pline, j’imagine – mais il est intéressant, alors, de voir surgir des flots un vieux camarade, le « monstre marin » du premier tome, effectivement plus concret qu'un fantôme... Mais Pline ne l’avait alors pas vu de ses yeux, et il ne le voit pas davantage maintenant ! Pourtant, la créature est là, qui entend, elle, sans se manifester plus avant, Pline et Félix discuter de la nature et des signes qu’elle nous adresse… ou non. Une bonne idée, ça !

 

UN CRAN (EN DESSOUS) MAIS

 

Ce tome 4 ne manque donc pas d’éléments intéressants. Cependant, je suppose qu’il est un bon cran en dessous des tomes 1 et 3 (mais bien au-dessus du 2) – j'ai l'impression, dès lors, que la série joue un peu au yoyo… Ceci en raison d’une certaine dispersion, je dirais. Les bons moments sont là, et qui sont sans doute conçus pour faire de l’effet – mais, en fait, c’est un peu trop voyant pour pleinement fonctionner, peut-être. Et, ce nouveau volume manquant un peu d’unité, dans ses effets, il ne se montre peut-être pas aussi subtil qu’il le devrait.

 

Cependant, les idées intéressantes demeurent, et j’ai l’impression que la série ne cesse de s’améliorer au plan graphique – en ayant pourtant déjà commencé à un niveau plus qu’honorable. Seulement, cette fois, ce sont surtout les personnages, plutôt que le cadre dans lequel ils évoluent, qui ont attiré mon attention à cet égard – et Félix en tête.

 

Je reste curieux de voir comment tout cela va évoluer – il y a assurément de la matière, mais tout dépendra sans doute de la manière dont les auteurs s’y prendront.

 

Alors le tome 5 un de ces jours.

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Aux comptoirs du cosmos, de Poul Anderson

Publié le par Nébal

Aux comptoirs du cosmos, de Poul Anderson

ANDERSON (Poul), Aux comptoirs du cosmos (La Hanse galactique, t. 2), édition traduite de l’anglais (États-Unis) et présentée par Jean-Daniel Brèque, « Chronologie de la Civilisation technique » par Sandra Miesel, couverture de Nicolas Fructus, Saint Mammès, Le Bélial’, [1961, 1963, 1966, 1970, 1974, 2008] 2017, 267 p.

LE MARCHÉ

 

Deuxième tome d’une série qui devrait en comporter cinq, Aux comptoirs du cosmos poursuit le « cycle de la Hanse galactique » de Poul Anderson, entamé avec Le Prince-Marchand, paru l’an dernier. Ce cycle est également dit de « la Ligue polesotechnique », et s’insère dans un ensemble plus ample, dit « de la Civilisation technique », et qui comprend également, entre autres, les aventures de Dominic Flandry, etc., dans le contexte de « l’empire terrien » (des textes postérieurs au plan de la chronologie interne, mais qui ont globalement été écrits avant ceux qui nous intéressent aujourd’hui).

 

Ces différents récits (datant des années 1950 dans le premier volume, des années 1960 surtout dans celui-ci) jouent la carte d’un divertissement SF débridé, disons pulp, en s’inscrivant par ailleurs, comme de juste, dans la thématique ambitieuse des « histoires du futur », au côté de celles de Robert Heinlein (« Histoire du futur », donc), d’Isaac Asimov (disons « Fondation ») ou encore de Cordwainer Smith (« Les Seigneurs de l’Instrumentalité ») ; la « hard science » peut être de la partie, au passage, mais jamais au détriment de l’aventure.

 

Ce qui peut constituer à la fois la force et la faiblesse de ces deux premiers tomes ? C’est très « old school », et non sans charme à cet égard, mais tout ne passe peut-être pas aussi bien un demi-siècle plus tard… Il n’y a certes pas tromperie sur la marchandise (aha). Mais le premier tome, si je l’avais bien aimé, ne m’avait pas plus emballé que cela – c’était peut-être « un peu trop connoté » pour moi ? Je ne sais pas. Notez, je n’ai mentionné dans cette optique que les deux premiers tomes – les seuls parus pour l’heure. L’expérience (globalement très satisfaisante) du « cycle de la Patrouille du temps », peut-être ce que l’on connaît le plus de cet auteur longtemps boudé en France (mais le Bélial’ a depuis pas mal de temps déjà l’ambition d’y remédier, via notamment le traducteur Jean-Daniel Brèque, promoteur acharné de Poul Anderson – voyez son Orphée aux étoiles, en sus de ses nombreuses traductions chez l’éditeur ou ailleurs), cette expérience donc incite à la réserve, car le ton aura assurément le temps d’évoluer, entre les récits les plus antiques et les plus récents.

 

Quoi qu’il en soit, Aux comptoirs du cosmos affiche donc la couleur (sous une couverture de Nicolas Fructus qui, euh, est peut-être appropriée à cet égard, mais j’ai décidément… « du mal » avec les choix graphiques de ce cycle, si j’apprécie généralement beaucoup le travail de l’illustrateur de Kadath ou Gotland…). Mais, dans ce registre « à l’ancienne », ce tome 2 m’a bien davantage convaincu que le premier, autant le dire de suite : voici un très bon divertissement SF, malin et riche, plus profond qu’il n’en a l’air, et toujours palpitant, car joliment équilibré dans ces différents aspects.

 

INTÉRÊTS (DE TOUS ?)

 

Revenons au principe de base. Nous sommes au XXIIIe siècle, et l’humanité, après la découverte indispensable du voyage supraluminique, s’est lancée à la conquête de l’espace. Elle a tôt constaté qu’elle n’était pas seule dans la vaste galaxie, faisant la rencontre de quantité d’extraterrestres très divers, ou plutôt de « sophontes », puisque c’est le terme de rigueur (qui désigne toutes les sociétés galactiques, en incluant les humains).

 

Le Commonwealth, qui est censément l’organe politique terrestre, n’est cependant pas le mieux armé (si j’ose dire) pour traiter avec les milliards de sophontes ; sans doute a-t-il déjà amorcé son déclin, et le pouvoir réside bien davantage, même pas dans l’ombre en fait, entre les mains des princes-marchands de la Ligue polesotechnique, inspirée de la Hanse médiévale ; des aventuriers autant que commerçants, parcourant l’univers en quête de juteux contrats. Ces bons bourgeois peuvent assurément s’avérer cyniques et matérialistes (au sens vulgaire), c'est dans leur nature, mais, en accord avec les vieux dogmes libéraux, en économie comme en relations internationales, ils se posent en apôtres d’un « soft power » autrement pertinent, et rentable, que l’approche politico-militaire « réaliste » qui a toujours eu la faveur des brutes et des petits soldats – ce n’est pas exactement du « space opera militariste », quoi ; même s’il y a peut-être un peu plus d’ambiguïté à cet égard ici que dans le premier tome ?

 

Quoi qu’il en soit, la question de l’intérêt demeure, bien sûr – un intérêt économique qui réduit et oriente le classique « intérêt national ». Dans la doxa des marchands, leur intérêt économique est équivalent à l’intérêt général – les deux sont naturellement unis, et même plus, ils sont parfaitement identiques, du fait du jeu bienveillant de quelque « main invisible » à l’échelle interstellaire. Peut-être même sont-ils sincères à cet égard… On ne peut pas l’exclure…

 

Mais cette idéologie s’accommode fort bien de comportements qui font davantage grincer des dents. En fait, nos princes-marchands cultivent, et assez ouvertement, la « vertu d’égoïsme » à la Ayn Rand… À tout prendre, un Nicholas van Rijn n’est pas très sympathique, dans ses manières d’être, c’est le moins qu’on puisse dire. Mais le lecteur est tout de même porté à préférer les marchands dans son genre aux canons des nazillons de l’espace… D’autant que ces marchands se doivent d’être autrement futés et réfléchis.

 

Ils s’affichent par ailleurs en fervents progressistes, et c’est sans doute une dimension essentielle du propos. Au fil de ces divers récits, ils incarnent le camp de la science contre la superstition, de l’ouverture contre la fermeture, de l’échange contre l’affrontement, de l’avenir contre le passé. C’est finalement ici que leur agenda, même biaisé par des impératifs économiques éventuellement vulgaires, s’avère moral, dans une perspective qui ne pouvait que me parler. Ceci alors même que les moyens mis en œuvre pour favoriser cette orientation philosophico-politico-sociétale générale peuvent s’avérer machiavéliques (très belle démonstration dans « La Roue triangulaire », notamment) ; alors même, enfin, qu’il se trouve au sein même de la Ligue polesotechnique des imbéciles pour rester aveuglés par leurs préjugés et les imposer aux autres sans même en avoir conscience (un exemple tout particulièrement saisissant dans « L’Ethnicité sans peine »). Ces valeurs demeurent – et elles paraissent pour l’heure indissociables de ces marchands.

FIEFFÉS ESCR… COMMERÇANTS

 

Mais qui sont-ils, nos vaillants entrepreneurs de la Hanse galactique ? Ici, il ne faut pas trop se fier à la quatrième de couverture de ce tome 2 – qui a une approche globale du cycle, je suppose. Elle cite ainsi le personnage de Chee Lan, pour l’heure toujours inconnu au bataillon, tandis que l’extraterrestre Adzel, s’il apparaît bien dans la dernière nouvelle du recueil, y demeure assez secondaire (il aura semble-t-il un rôle autrement essentiel dans la suite des opérations). Des héros récurrents qu’elle cite, deux seulement nous intéressent vraiment ici : Nicholas van Rijn, donc, et David Falkayn.

 

« Nicholas van Rijn, donc » ? En fait, c’est peut-être un peu plus compliqué que cela… Le Prince-Marchand du premier tome, à la tête de la Compagnie solaire des épices et liqueurs, se fait bien plus discret, ici. En fait, il est totalement absent de trois des cinq nouvelles du recueil (dans l’une d’entre elles, on se contente de le mentionner en passant, rien de la sorte dans les deux autres) ; et, dans les deux où il est bel et bien présent, il n’y en a finalement qu’une seule où il occupe vraiment un rôle de premier plan (« Cache-cache »). Faut-il s’en plaindre ? Pas forcément, en ce qui me concerne : ce personnage grossier et excessif, à la faconde pénible et aux jurons saugrenus, a semble-t-il rencontré la faveur des lecteurs, mais, quant à moi, il m’agace plus qu’autre chose, je crois – oh, il était sans aucun doute conçu pour être agaçant… Et c’est assurément l’odieux bourgeois odieusement bourgeois qu’il se devait d’être. Le personnage, en tant que tel, est sans doute réussi, ou du moins n’y a-t-il pas, là encore, tromperie sur la marchandise (décidément – aha). En fait, je crois qu’il m’a moins irrité que dans le premier tome – peut-être parce que plus accessoire ici… Il est par contre toujours aussi malin, sous ses dehors grotesques d’épicurien au sens le plus vulgaire. Et je ne doute pas que ceux qui l’ont apprécié dans Le Prince-Marchand l’apprécieront tout autant sinon davantage dans Aux comptoirs du cosmos.

 

David Falkayn a peut-être plus d’importance ici – car il est au cœur de deux longues nouvelles, celles qui ouvrent le volume, « La Roue triangulaire » et « Un soleil invisible ». Il est d’un tout autre calibre – et sans doute bien plus banal que van Rijn dans son principe, même si quelques traits, çà et là, suffisent tout de même à lui conférer suffisamment de caractère pour qu’il ne soit pas un simple héros jetable. C’est un tout jeune homme, qui débute dans la Hanse galactique, et a hâte d’en gravir les échelons – par quelque moyen que ce soit, mais sans doute avec le panache qui sied à son ascendance aristocrate : l’ambitieux gamin, natif d’Hermès, fait plus que déroger… Pris en tant que tel, à l’instar d’un Nicholas van Rijn (pas vraiment son mentor, il s’agirait plutôt d’un certain Martin Schuster, peut-être un peu plus sympathique ?), David Falkayn n’est sans doute pas si appréciable, lui non plus… Mais il a pour lui, comme le fondateur de la Compagnie solaire des épices et liqueurs, d’être très malin – bien plus qu’il n’en a l’air. Et ceci sur deux plans différents : l’un, abstrait, qui confine à la théorie et vise au long terme, l’autre bien davantage concret et pragmatique, sur le terrain – stratégie, et tactique. Falkayn, de par sa jeunesse et sa fougue, son audace enfin au service de son ambition démesurée, est sans doute plus approprié qu’un van Rijn obèse pour gérer fusillades et jamesbonderies…

 

Les cinq nouvelles ici rassemblées mettent bien sûr en scène d’autres personnages, dont certains ont une épaisseur non moindre : Martin Schuster, par exemple. Dalmady, en comparaison, gagne à être connu, pas tant pour son astuce cette fois (même si elle est de la partie) que pour ses doutes et son relatif manque d’assurance – qui l’humanisent.

 

Quelques extraterrestres çà et là pourraient également être mentionnés, outre Adzel : le noble progressiste Rebo dans la première nouvelle ; Beljagor, un commerçant bourré de préjugés, dans la deuxième… Globalement, ils m’ont toutefois fait l’effet d’être un peu rares, et trop à l’arrière-plan : dans le cadre de cet univers très coloré, où le qualificatif de « sophontes » autant que l’approche « soft power » de la Ligue polesotechnique devraient leur garantir une égalité de traitement avec les humains, ça m’a paru regrettable – d’autant plus, en fait, que Poul Anderson consacre beaucoup de soin à l’élaboration d’écosystèmes extraterrestres complexes et résolument « autres », pour un résultat cette fois très appréciable.

 

Cependant… Eh bien, je suppose que, parfois, mieux vaut que tels personnages brillent par leur absence, plutôt que d’être exposés « fonctionnellement », sous la forme de navrantes caricatures : les femmes, dans l’ensemble du recueil, sont toutes à hurler – et les blagounettes vaseuses et salaces de nos héros si mâles n’arrangent rien à l’affaire, putain non. On a beau dire, je crois que le monde a quand même un tant soit peu changé depuis les années 1960.

 

DES PROBLÈMES À RÉSOUDRE

 

Jean-Daniel Brèque, dans un avant-propos bref mais utile, fait la remarque qu’un schéma général se dégage des nouvelles composant ce tome 2, et qui doit sans doute aux conditions de parution des textes à l’époque. Amateur d’Astounding, fameuse revue alors sous la houlette « du redoutable John W. Campbell Jr », Poul Anderson lui réservait l’exclusivité des textes se rapportant à la Ligue polesotechnique. Or le rédacteur en chef était très friand des « problem stories », typiques d’une certaine SF à l’ancienne : en gros, un problème se pose, en apparence insoluble, dont le héros doit pourtant triompher en faisant preuve d’intelligence autant que d’imagination. J’imagine que bien des auteurs SF classiques s’y sont livrés – là, comme ça, je dirais bien Asimov, notamment.

 

C’est effectivement un schéma que l’on retrouve tout au long du recueil, de manière plus ou moins marquée. Il contribue sans doute au charme un peu suranné des nouvelles, mais n’est pas sans conséquences au-delà. Par exemple, on peut remarquer que, l’énigme une fois percée, Poul Anderson n’est guère porté à s’attarder sur ce qui en découle – les conclusions sont parfois assez abruptes. L’énigme est d’ailleurs plus ou moins coriace : si Poul Anderson est un conteur habile, qui sait préparer ses effets, il n’est pas exclu qu’un lecteur malin (je ne prétends certainement pas être ce lecteur…) puisse le prendre un peu de vitesse, auquel cas l’effet se trouve sans doute amoindri ; en même temps, dans le cas de « La Roue triangulaire », le titre même comportant au moins une partie de la réponse, on peut supposer que l’essentiel se trouve ailleurs – et le texte est assurément assez riche pour autoriser cette supposition. De manière générale, l’auteur fait preuve, avant son héros, de l’intelligence et de l’imagination indispensables à la mise en place d’une bonne énigme et d’une résolution inventive – toutes deux savoureuses.

 

Jean-Daniel Brèque, également l’éditeur de la collection « Baskerville » de Rivière Blanche, fait aussi la remarque que, de la « problem story » au récit policier, il n’y a éventuellement qu’un pas ; effectivement, la nouvelle « Cache-cache », tout particulièrement, légitime cette hypothèse, en offrant des ouvertures vers d’autres pans de l’art narratif de l’auteur, en même temps qu’elle affiche la couleur en faisant assez ouvertement référence à Sherlock Holmes et ses collègues – même si Nicholas van Rijn ferait certes un bien étrange Holmes (pour l’amour du diable !).

THE (TRUE) ART OF THE DEAL

 

Je vais maintenant tâcher de dire quelques mots des différents textes composant ce recueil – a priori, ça devrait être exempt de tout véritable SPOILER, allez…

 

Préludes et interludes

 

Le recueil compte à proprement parler cinq nouvelles (trois font une soixantaine de pages chacune, les deux autres s’en tiennent à la vingtaine environ). Il faut toutefois y ajouter trois très brefs textes (une page ou deux), faisant office de préludes aux trois plus longues nouvelles (ou d’interludes dans l’ensemble du volume) ; datant tous de 1966, ils avaient été composés par Poul Anderson pour les premières éditions en volume de son cycle, et contiennent quelques éléments éclairant éventuellement l’univers de la Hanse galactique, généralement déguisés sous un discours à prétentions philosophico-scientifiques.

 

« La Roue triangulaire » est ainsi précédée d’une « Note sur les leitmotive », au ton assez blagueur, s’ouvrant sur la litanie infinie de ces choses que l’on disait impossibles et qui pourtant ont été accomplies : l’évolution de la science et des points de vue est mise en avant, mais sans doute ce texte éclaire-t-il en tant que tel le propos de « La Roue triangulaire », voire du cycle, voire du principe même de la « problem story ».

 

« Notes pour une définition de l’apparentement », qui introduit « Un soleil invisible », est un court texte de la même eau, une sorte de discours scientifique sur les planètes habitables par l’homme et celles qui le sont par les autres sophontes, avec des bizarreries de part et d’autre ; le ton est peut-être moins narquois, et c’est un bon moyen d’introduire cette deuxième aventure de David Falkayn.

 

Reste « Un mot du matelot », introduisant « Cache-cache » ; en théorie, car le lien avec la nouvelle est cette fois un peu plus relâché, peut-être ? Le propos est plus global – qui nous incite à nous méfier des analogies : la Hanse galactique ressemble sans doute à la Hanse médiévale, et les van Rijn et les Falkayn, audacieux explorateurs, peuvent certes évoquer Colomb ou Magellan ; pour autant, l’histoire ne se répète jamais vraiment (merci, M. Anderson, on tend bien trop souvent à l'oublier, par facilité).

 

Ces trois brefs textes n’ont assurément rien d’indispensables, mais ont leur place ici, en offrant de courtes respirations en même temps propices à la prise de recul, ce qui est toujours bienvenu.

 

La Roue triangulaire

 

Le recueil s’ouvre donc véritablement sur « La Roue triangulaire », nouvelle dont Nicholas van Rijn est totalement absent, et qui se partage en gros entre deux héros : le jeunot David Falkayn, et son maître le marchand Martin Schuster.

 

Leur vaisseau s’est échoué sur une planète occupée par une civilisation intelligente, mais de type médiéval et peu ou prou théocratique. La Hanse était déjà passée par-là, en une unique occasion, mais n’y avait pas trouvé d’intérêt à commercer, aussi s’était-elle contentée d’y établir un entrepôt contenant du matériel de dépannage pour d’éventuels vaisseaux en difficulté… Tout va bien, alors ? Eh bien, non. Car l’entrepôt est à bonne distance du site de l’atterrissage un peu houleux du vaisseau de la Hanse, et la pièce dont les naufragés ont désespérément besoin est lourde et volumineuse, difficile à convoyer. Or – mauvaise surprise, car la précédente expédition ne s’en était pas rendu compte – le problème a ici quelque chose d’insoluble, dans la mesure où la religion autochtone, omniprésente, voit en la circularité un attribut du divin, en tant que tel tabou pour les fidèles ; pour dire les choses de manière plus prosaïque, ces sophontes ne connaissent pas la roue (ou, plus exactement, interdisent du moins d’en faire usage)…

 

Or la situation des Terriens échoués est pressante, car ils ne peuvent consommer l’eau ou la nourriture de cette planète, qui leur seraient fatales – et ils n’ont de réserves que pour quelques mois à peine… Une situation qui renvoie à celle d’Un homme qui compte, dans le premier tome – pour le coup, l’auteur se répète peut-être un peu (même si je dois dire qu’avec un an d’écoulé depuis, je ne m’en souvenais pas du tout…).

 

Sacré problème pour nos héros, donc – et moins absurde qu’il n’y paraît au premier abord, même si l’auteur joue sans doute avec ses lecteurs autant qu’avec ses personnages, qui ont bien du mal à concevoir une civilisation sans roue (en dépit de quelques précédents historiques). Pour résoudre ce problème, deux optiques seront envisagées en parallèle, par les deux héros du récit.

 

Place au jeune ! David Falkayn, qui s’est lié avec Rebo, un noble autochtone résolument progressiste, est celui qui fait la découverte de cette prohibition religieuse de la roue – il est dès lors celui qui devra y trouver une solution, mais sous un angle assez concret, pragmatique, en faisant appel à ses compétences en géométrie… et même en plein dans les scènes de combat où le fanatisme religieux le plonge inéluctablement ! Contraste en fait assez amusant, et qui fonctionne bien.

 

Martin Schuster ne reste pas les bras croisés en attendant – mais il joue un tout autre jeu, davantage à long terme : d’une certaine manière, il contamine le clergé local avec la science terrienne (notamment newtonienne), au prétexte de la « pure fiction » hypothétique – simple outil pour un jeu intellectuel innocent mais enrichissant. Plus tard, pour faire passer la pilule, il y rajoute même… de la kabbale – censée démontrer l’alliance possible de la science et de la théologie ; mais, la vérité, c’est que la science est subversive : plus ou moins à l’aise dans son rôle de Galilée touriste, le marchand sait qu’en procédant de la sorte il va tout changer sur cette planète – et il sait aussi que cela fera couler le sang, longtemps, abondamment…

 

C’est une très chouette nouvelle de SF « old school », pleine d’images, pleine d’idées. La résolution de l’énigme de la roue est donc assez secondaire, mais le fond est très intéressant, jusque dans le relatif cynisme dont est contraint de faire preuve un Martin Schuster pour le coup pas totalement dénué d'éthique, afin d'améliorer sa très délicate situation… et de tout changer à jamais sur cette planète. Sans doute a-t-il quelque chose de « colonial », ici, mais cela peut contribuer à la richesse du récit, et de ses implications bien moins innocentes qu’il n’y paraît.

 

Un soleil invisible

 

Nous retrouvons David Falkayn dans « Un soleil invisible » ; il est toujours un jeune homme, mais son précédent exploit lui a fait gravir pas mal d’échelons, et il est probablement devenu à la fois un peu plus mur, et un peu plus sûr de lui. Noter que Nicholas van Rijn est simplement mentionné en passant.

 

Notre héros est cette fois mêlé à une complexe affaire diplomatique, sur une planète liée à la Ligue polesotechnique, mais subitement envahie par des sophontes qui ont une longue culture du voyage spatial subluminique, et qui revendiquent leur souveraineté au nom d’événements ayant eu lieu des millénaires plus tôt ; ces sophontes ne sont par ailleurs pas seuls : ils sont assistés par des humains renégats, des sortes d’ex-pirates teutonisants (ça va toujours bien avec l’uniforme, hein), dont une sorte d’Ilsa d’une candeur invraisemblable, supposée gérer l’affaire (pitié...).

 

La force de ces envahisseurs est originale : elle consiste pour une part non négligeable à ce qu’on ne sait tout bonnement pas d’où ils viennent… Mais Falkayn est malin, nous le savons : il va le comprendre, là où personne n’en était capable, y compris son supérieur Beljagor, un marchand extraterrestre bourré de préjugés à l’encontre des humains. Il va déterminer l’origine des envahisseurs par pure extrapolation – et en osant avancer des hypothèses que la science juge tellement improbables qu’on en avait hâtivement conclu que c’était impossible. Sherlock Holmes, là encore…

 

Et, pour le coup, Poul Anderson livre une explication très connotée « hard science », assez pointue ; ça dépasse largement mes compétences, peu ou prou inexistantes en la matière, mais sur le papier ça m’a l’air assez convaincant. C'est surprenant, dans ce contexte, et pourtant cela fonctionne très bien.

 

C’est une nouvelle très efficace, oui : on y trouve de l’exotisme, de la science étrange, de la xénoanthropologie… Des images mais aussi des idées, de la hard science, limite du space op militaire en arrière-plan, du rythme… Je regrette juste, comme d’habitude, un humour un peu lourdingue, notamment en matière sexuelle. Mais, dans son genre, c’est clairement une réussite.

Ésaü

 

« Ésaü » est une nouvelle plus courte, où Nicholas van Rijn refait son apparition, même si c’est dans un rôle assez secondaire. Le patron de la Compagnie solaire des épices et liqueurs y convoque un sous-fifre du nom de Dalmady, que la Ligue polesotechnique avait envoyé gérer un comptoir très secondaire sur une planète dans le trou du cul de la galaxie, où les indigènes, dans une atmosphère irrespirable pour l'homme, cultivent une plante appelée « bluejack » et d’une grande valeur pour les habitants d’une planète voisine, vivant sous une atmosphère comparable et seuls véritablement à même de consommer ce produit (à tort ou à raison, j’ai pensé à l’épice dans Dune, roman de cinq ans antérieur à cette nouvelle). Ce commerce rapporte un maigre revenu à la Compagnie solaire des épices et liqueurs… jusqu’à ce que les sophontes voisins décident de se passer de ce fâcheux intermédiaire, en prenant eux-mêmes en charge la culture de cette épice, en usant de robots d’une technologie supérieure en lieu et place des autochtones dont ils ne tiennent aucun compte…

 

Dalmady a donc laissé échapper un marché ? Qu’il s’explique ! Le sous-fifre essaye tant bien que mal de se justifier – bien contraint de reconnaître que, s’il n’y a pas de petites économies, il n’a peut-être pas eu que les intérêts des Princes-Marchands en tête dans sa gestion de l’affaire…

 

La nouvelle alterne donc entre le « débriefing » de Dalmody par Nicholas van Rijn, et le récit du premier en flashback. La nouvelle se montre à nouveau astucieuse, mais peut-être un peu moins que celles qui précèdent – et si son environnement fournit quelques belles images, le tableau est peut-être un peu moins coloré que dans « La Roue triangulaire », tout particulièrement ?

 

Notons tout de même deux atouts : d’une part, le personnage de Dalmady, qui n’est pas sûr de lui, et ses doutes l’humanisent – il manque de panache, mais pas d’âme ; d’autre part, le regard porté sur les notions d’impérialisme et de colonialisme, éventuellement récurrentes dans le cycle ai-je l’impression, et qui montre que l’auteur ne se fourvoie pas quant aux implications du « soft power » ; du coup la nouvelle est à la fois très morale et portée par des personnages un peu dans le flou à cet égard, c’est bien vu.

 

Tout de même un peu inférieur à ce qui précède – et beaucoup moins fun.

 

Cache-cache

 

Avec « Cache-cache », relativement la plus vieille nouvelle de ce tome 2, on revient au format assez long de « La Roue triangulaire » et de « Un soleil invisible », et à ce fun qui manquait peut-être un peu dans la nouvelle précédente. C’est aussi la nouvelle qui accorde le plus de place au personnage de Nicholas van Rijn – et enfin, comme dit plus haut, c’est également celle où la « problem story » évoque le plus le récit policier.

 

La Ligue polesotechnique, incarnée par un van Rijn plus infect que jamais, qui passe son temps à beugler, critiquer et picoler, a enfin identifié la base secrète des Adderkops, des sortes de pirates de l’espace d’origine humaine (ce qui fait deux points communs avec « Un soleil invisible », nouvelle postérieure) – et elle y est parvenue grâce au patron de la Compagnie solaire des épices et liqueurs lui-même, qui sait mouiller la chemise quand il le faut (ainsi que le premier tome l'avait amplement démontré). Le problème est que les pirates s’en sont rendus compte… et pourchassent le vaisseau de van Rijn pour l’abattre avant qu’il ne cafte ! Or ce vaisseau n’est pas en mesure de gagner la planète la plus proche…

 

Il en arraisonne un autre, dans une tentative désespérée pour semer ses poursuivants – un vaisseau non répertorié par la Ligue, appartenant sans doute à une espace de sophontes inconnue. Mais où est l’équipage ? Il y a toute une ménagerie dans ce vaisseau, mais personne aux commandes… La vérité se fait jour peu à peu : ces sophontes n’ont sans doute jamais eu de contacts avec des humains autres que les Adderkops, et sans doute ont-ils confondu van Rijn et ses compagnons avec les pirates. Où sont-ils passés ? De toute évidence, ils se sont cachés parmi les animaux de ce zoo interstellaire… Autant d’animaux totalement inconnus de la Ligue polesotechnique. Et comment identifier parmi eux les sophontes ? Le temps presse, les Adderkops arrivent, et seuls ces sophontes sont en mesure de les sortir de ce pétrin !

 

« Problem story », oui – et avec un problème aussi épineux qu’absurde au premier coup d’œil, annonçant à cet égard, d’une certaine manière, « La Roue triangulaire ». Il faudra bien de l’intelligence et de la ruse pour percer l’énigme – et, pas moins, savoir faire fi de ses préjugés ; ce qui, cette fois, peut nous ramener à « Un soleil invisible » ? Or le pénible van Rijn ne manque ni d’intelligence ni de ruse – et le bon gros bourgeois est sans doute beaucoup moins perclus de préjugés qu’il ne le prétend : c’est ce qui fait de lui un bon marchand ! Au sein de son équipage désemparé, le patron de la Compagnie solaire des épices et liqueurs, entre deux cuites, saura débrouiller l’énigme, et sans que ça lui coûte, visiblement… Avec la décontraction d'un vrai maître.

 

Encore une fois, ça fonctionne très bien – et d’autant plus que c’est assez drôle, en fait (si l’on fait abstraction, comme toujours, des blagues lourdingues auxquelles s’abaissent régulièrement les personnages, surtout quand il y a une femme en jeu). Le caractère plus ou moins « huis-clos » de l’enquête (oui, pourquoi pas) lui confère en outre une singularité appréciable dans le recueil. Un bon divertissement, toujours malin.

 

L’Ethnicité sans peine

 

Reste une dernière nouvelle « courte » (comme « Ésaü »), titrée « L’Ethnicité sans peine ». Si « Cache-cache » était un peu antérieure aux autres, celle-ci est la plus récente, relativement (1974). C’est surtout un texte très différent des autres – il se situe entièrement sur Terre (à San Francisco, plus précisément), ses enjeux sont limités, et l’aventure n’est pas du tout à l’appel. Il y a bien un problème à résoudre, mais le ton est du coup plus léger, encore que les implications de l’affaire ne soient pas sans gravité – au plan idéologique ; et c’est sans doute ce qui compte véritablement.

 

Le personnage d’Adzel, extraterrestre aux faux airs de crocodile maousse, fait ici son apparition, mais son rôle est relativement secondaire. Exceptionnellement, la nouvelle est à la première personne, et le narrateur est un certain Jim Ching, un tout jeune homme qui se verrait bien quitter la Terre pour naviguer dans les étoiles avec les marchands de la Ligue – même si les chances qu’il y parvienne sont au mieux infimes. Il étudie avec assiduité – mais ses maîtres ne sont pas toujours aussi intelligents qu’ils le croient ! En témoigne ce Snyder, obsédé par son Festival de l’Homme, et qui exige de Ching, sur la seule fois de son nom, qu’il concocte une petite animation en rapport avec SA culture, c'est-à-dire la culture chinoise. Mais… Ching ne sait rien de la culture chinoise ! Cela fait des siècles que sa famille a quitté la Chine, il n’a aucune identité chinoise, il ne sait rien de plus concernant la Chine que le San-franciscain moyen ! Et encore : c’est comme ça qu’il apprend l’existence, autrefois, de Chinatown, dans sa propre ville… Mais ça ne se discute pas : Snyder est un crétin bourré de préjugés, probablement xénophobe sans forcément en avoir bien conscience, et il ne veut rien entendre – ce que sait très bien notre héros…

 

Dont l’entourage doit, dans un contexte assez proche, faire face à des demandes peut-être aussi absurdes. Résoudre un problème ? Non – plusieurs ! En les associant… Tant qu’à faire de manière à imposer à Snyder et ses semblables de constater que ses délires identitaires ne font pas le moindre sens – finalement pas davantage sur Terre, que sur les milliards de mondes où vivent les sophontes !

 

Ce fond est très intéressant – et très pertinent ; ça me parle pas mal, en fait, à moi qui fais le plus souvent preuve d’une incompréhension presque totale devant les délires identitaires autant que régionalistes et autres avatars patriotards et compagnie. Maintenant, la nouvelle en tant que telle est très anodine – et la solution finalement gère convaincante, exceptionnellement. « L’Ethnicité sans peine » ne prétend en rien au souffle des aventures de Nicholas van Rijn ou de David Falkayn, c’est certain, mais je ne peux m’empêcher de ressentir un certain manque à cet égard. Du coup, des cinq nouvelles, et en dépit d’une problématique de fond très juste, c’est celle à laquelle je donnerais la moins bonne note – sans qu'elle soit déshonorante.

 

À LA CONQUÊTE DE NOUVEAUX MARCHÉS !

 

Car le bilan global est tout à fait positif. Aux comptoirs du cosmos m’a bien plus convaincu que Le Prince-Marchand, et, dois-je dire, c’était sans doute exactement le livre que j’avais besoin de lire en ce moment : quelque chose de léger dans le ton mais certainement pas bête pour autant, des idées ingénieuses et de l’aventure, l’émerveillement permanent d’une SF exotique et rusée, débordant d’imagination. « Old school », oui, mais de la plus belle eau – au point où l’on peut aisément faire abstraction de quelques faiblesses récurrentes, et sans doute typiques de l'époque, humour un peu lourdingue et personnages féminins navrants.

 

À la conquête de nouveaux marchés, donc ! Et la suite ? L’an prochain, dans Les Coureurs d’étoiles

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24 Vues du mont Fuji, par Hokusai, de Roger Zelazny

Publié le par Nébal

24 Vues du mont Fuji, par Hokusai, de Roger Zelazny

ZELAZNY (Roger), 24 Vues du mont Fuji, par Hokusai, [24 Views of Mt. Fuji, by Hokusai], traduit de l’anglais (États-Unis) par Laurent Queyssi, couverture d’Aurélien Police, Saint Mammès, Le Bélial’, coll. Une heure-lumière, [1985] 2017, 126 p.

ZENAZLY

 

Paru en même temps que Le Sultan des nuages, de Geoffrey A. Landis, ce nouveau titre de la très belle collection « Une heure-lumière » des Éditions du Bélial’ qu’est 24 Vues du mont Fuji, par Hokusai, signé Roger Zelazny, et comme toujours orné d’une couverture d’Aurélien Police magnifique autant que pertinente (répétons-le, répétons-le mes frères et mes sœurs, Aurélien Police FTW), m’intriguait sans doute bien davantage a priori. Au point en fait où je pouvais presque considérer qu’il avait été conçu tout spécialement pour moi ? Des avantages de l’égocentrisme paranoïaque !

 

Blague à part, le fait est que ce texte relativement ancien (paru en 1985, prix Hugo l’année suivante – c’est sauf erreur et de loin le titre le plus vieux de la collection) conjuguait science-fiction, Japon, et même, m’avait-on laissé entendre, tentacules cosmiques z’et cyclopéens. Il me fallait donc lire cela à tout prix – en même temps, mon préjugé très, très favorable concernant la collection (en dépit de mon inexplicable blocage sur Poumon vert, de Ian R. MacLeod – je note aussi que j’ai Le Regard, de Ken Liu, en attente) m’incitait de toute façon à lire ceci, et rapidement.

 

J’aurai bien sûr l’occasion, dans ce compte rendu, de revenir sur ces différents aspects – quitte à les relativiser un peu. Mais il me faut sans doute, à titre très personnel, mentionner que le nom de l’auteur, contrairement à ce qui s’est produit pour une majorité de lecteurs sans doute, ne constituait pas forcément à mes yeux un argument de vente. Le fait est, je ne peux pas prétendre être un grand fan de Roger Zelazny… J’ai peiné sur le « cycle des princes d’Ambre » quand j’étais ado (j’ai aimé des choses dans le premier sous-cycle, de Corwyn, tout particulièrement les deux premiers romans, mais le reste m’avait laissé davantage froid, voire pire que ça – et je n’ai jamais pu lire en entier le premier roman du sous-cycle de Merlin, Les Atouts de la vengeance, malgré plusieurs tentatives : je trouvais ça horriblement ennuyeux et, disons-le, franchement mauvais, aussi n’ai-je pas poursuivi) ; et mes lectures plus « adultes » (et moins « commerciales », c’est une dimension à ne pas négliger, peut-être, concernant « Ambre ») m’ont plus ou moins convaincu… Seigneur de lumière, dans l’omnibus du même titre (enfin, au pluriel...), m’avait bien plu, mais les deux romans complétant le gros volume, Royaumes d’ombre et de lumière et L’Œil de Chat, m’avaient laissé au mieux froid. Finalement, ce que j’avais préféré de cet auteur, que je n'ai donc pas tant pratiqué que ça, c’était probablement le recueil de quatre (assez) longues nouvelles, Une rose pour l’Ecclésiaste, renvoyant plutôt à son début de carrière – mais, pour le coup, le format novella de 24 Vues du mont Fuji, par Hokusai, m’apparaissait peut-être un peu plus rassurant ? Je mets de côté le cas un peu à part de Deus irae, roman coécrit avec Philip K. Dick (dans des conditions plus ou moins obscures), et sans doute dickien avant que d’être zélaznien… tout en notant que, par certains thèmes (le pèlerinage, l’homme fait dieu…), il s’insérait pourtant aussi dans les préoccupations habituelles de Zelazny, et à vrai dire tout particulièrement de la présente novella.

 

Un point joue sans doute un grand rôle dans mon appréciation variable de Zelazny, auteur de SF souvent célébré comme un des plus grands « poètes » du genre (en quatrième de couv’, ici, c’est George R.R. Martin qui s’y colle), et c’est justement son attention au style, indéniable, plus ambitieuse sans doute que chez bon nombre de ses collègues, mais avec une réussite à débattre selon les cas – notamment dans la mesure où certaines expérimentations formelles, tout particulièrement dans l’omnibus Seigneurs de lumière, me faisaient l’effet d’être un peu gratuites et/ou datées… Qu’en serait-il alors de 24 Vues du mont Fuji, par Hokusai ? La beauté de la plume était un point systématiquement mis en avant dans les premiers retours sur cette nouvelle parution (à peu près tous enthousiastes voire très enthousiastes) ; et, pour le coup, autant le dire d’emblée, cette fois j’ai été convaincu, oui – et la traduction de Laurent Queyssi me fait l’effet d’être très bonne. C’est généralement fin, sans esbroufe, parfaitement à propos – atout non négligeable, c’est sûr.

 

MARI SUR LES TRACES DE KIT, AVEC HOKUSAI

 

Quelques mots de l’histoire. Notre héroïne et narratrice s’appelle Mari, et nous parle de feu son époux Kit – dans un incipit qu’on pourrait juger dickien en diable : « Kit est en vie, alors qu’il est enterré près d’ici ; et je suis morte, même si je regarde les trainées de nuages rosâtres du crépuscule au-dessus de la montagne lointaine, avec un arbre qui se détache comme il convient au premier plan. »

 

Mari, Kit… Qui sont-ils ? Nous n’en savons au fond pas grand-chose. Mari (…) et femme sans doute, mais qui semblent tous deux partagés entre les États-Unis et le Japon, sans guère plus de précisions (le nom Mari peut sonner japonais, le nom de Kit pas vraiment, mais il y a comme une ambiguïté concernant les deux personnages, pouvant les disposer finalement là où on ne les attend pas instinctivement).

 

Mais passons. L’introduction de Mari nous incite à comprendre, à rebours de ses paroles un peu solennelles, que Kit est mort, et qu’elle-même est bien vivante – encore qu’obsédée par la mort, qu’elle sent venir, inéluctable : sa condition d’éphémère est centrale dans ses errances (et au-delà). Mais Kit est-il vraiment mort ? Il semblerait bien vite que non… Et, la novella n’en faisant guère mystère, et la quatrième de couverture encore moins, nous « comprenons » assez rapidement que Kit a en fait dépassé sa condition humaine, pour devenir un être numérique (on nous dit « digital », je ne participerai pas au débat) aux atours divins.

 

Ce qui ne réjouit pas notre narratrice, qui y voit sans plus d’ambiguïté une menace – peut-être de par son caractère transgressif de l’ordre du monde, et, justement, de ce qu’il implique d’éphémère et d’impermanence ? Se dessine très tôt la nécessité d’un affrontement à portée eschatologique avec l’homme devenu dieu, l’amant devenu monstre, affrontement qui, comme tel, nécessite une préparation adéquate.

 

D’où ce pèlerinage auquel se livre Mari – qui s'avère au fond indépendant de son objectif avoué ? Un livre en poche contenant 24 estampes de Hokusai, tirées de sa série des Vues du mont Fuji, elle prend le temps de marcher dans les pas du peintre (son fantôme à ses côtés ?), pour retrouver très précisément les endroits d’où il a capté la grandeur du Fuji et la petitesse des hommes, pour les figer ou sublimer dans son art, à jamais ; une forme d’immortalité qui parle bien davantage à Mari que la mutation ou transcendance forcément délétère de Kit.

 

Une atmosphère propice à la contemplation et à la méditation – à ceci près que Mari se sent, non, se sait observée et suivie… par des êtres dont l’humanité n’est qu’une façade, ces « épigones » que feu son mari, aux intentions incompréhensibles, lance semble-t-il sur sa piste… Notre narratrice pourrait être paranoïaque – ou simplement lucide. Et résolue. Et armée d’un bâton ! Outil de choix pour un pèlerin.

 

Au bout du chemin, il y a Kit.

 

Mais c’est le chemin qui compte.

IMAGES (ET LIVRES) DU MONDE FLOTTANT

 

Hokusai et son art jouant un grand rôle dans cette novella, bien au-delà de son seul titre qui ne ment certainement pas sur la marchandise, je suppose qu’il faut en dire quelques mots – même si c’est une matière que je ne maîtrise pas le moins du monde, moi dont l'inculture artistique est confondante, aussi m’en tiendrai-je à quelques généralités, pas toujours bien assurées, mais qui me paraissent faire sens dans ce contexte.

 

Hokusai (1760-1849) est probablement l’artiste pictural japonais le plus connu des Occidentaux. Je ne vous apprends rien, vous en avez forcément vu bien des œuvres, qui ont acquis un statut iconique, et même universel, au premier chef La Grande Vague de Kanagawa. Ladite estampe figure (en tête, d’ailleurs) d’une série connue sous le nom de Trente-Six Vues du mont Fuji, qui en compte en fait quarante-six (…), et dont vingt-quatre (…) sont ici extraites par Zelazny, dans un ordre différent (mais faisant semble-t-il référence à un livre que possédait l’auteur, s’en tenant à ces vingt-quatre vues, le livre précisément qui sert de guide à Mari dans son périple). Bon nombre d’autres de ces estampes sont mondialement connues, et vous les avez forcément vues.

 

(Notez que l’on trouve facilement l’ensemble sur le ouèbe, un peu partout – par exemple, ici. Ce qui a amené des lecteurs à se poser la question : faut-il lire cette novella avec les estampes de Hokusai sous les yeux ? Je n’ai pas de réponse définitive – pour ma part, je m’en suis passé sur le moment, mais m’en étais un peu imprégné avant, et y suis un peu retourné ensuite ; c’est à chacun de voir s’il y a un risque malvenu de parasitage, ou au contraire un support visuel appréciable voire indispensable.)

 

Ces 24/36/46 estampes, donc. Elles figurent bel et bien toutes le mont Fuji (dont on a dit, sauf erreur, qu’il s’agissait de la montagne la plus souvent représentée en peinture, la tradition au Japon semble très ancienne ; l’œuvre de Hokusai a renouvelé le thème, et d’autres grands artistes ont traité de ce sujet, comme son contemporain Hiroshige). Cependant, parfois, et même souvent, on ne fait que l’entrevoir au loin, à l’arrière-plan – bien sûr, La Grande Vague de Kanagawa en est une illustration éloquente, où ce n’est certes pas le Fujisan qui attire d’abord le regard. C’est que le majestueux volcan, si iconique, et le point culminant du Japon avec ses 3376 mètres d’altitude, a parfois un rôle de prétexte – le vrai thème essentiel de la série se situe sans doute ailleurs, et notamment dans le rapport de l’homme à la nature ; Zelazny, en tout cas, semble bien percevoir les choses ainsi dans sa novella.

 

C’est que l’art de Hokusai, tout particulièrement dans cette série, s’inscrit dans un courant artistique appelé ukiyoe, pour « images du monde flottant ». Ne pas s’y tromper toutefois : Hokusai en est en fait un représentant tardif – on a même pu dire que son art avait insufflé à nouveau un peu de vie dans un mouvement qui avait débuté quelque chose comme un siècle plus tôt, et ayant autrement et peut-être même de longue date entamé sa décadence.

 

Je reviendrai plus loin sur la question de la forme, mais, dans un premier temps, c’est probablement la question de fond qui importe. L’ukiyoe originel entrait en résonance avec un courant, littéraire cette fois, né de même vers la fin du XVIIe siècle et le début du XVIIIe, appelé ukiyozôshi, ou « livres du monde flottant », et dont la principale figure (fondatrice, si Hokusai dans son art était tardif) fut le grand romancier Saikaku (1642-1693).

 

Si l’expression de « monde flottant » a sans doute des origines anciennes, renvoyant à une thématique largement bouddhique de « l’impermanence du monde », dont des œuvres japonaises classiques essentielles, comme Le Dit du Genji, Le Dit des Heiké, ou peut-être surtout les Notes de ma cabane de moine de Kamo no Chômei (fameuse ouverture : « La même rivière coule sans arrêt, mais ce n’est jamais la même eau. De ci, de là, sur les surfaces tranquilles, des taches d’écume apparaissent, disparaissent, sans jamais s’attarder longtemps. Il en est de même des hommes ici-bas et de leurs habitations. »), pouvaient déjà témoigner bien des siècles plus tôt, et chacune à sa manière, dans des registres très différents – peut-être faut-il y adjoindre, tout particulièrement dans le cas du grand roman de dame Murasaki Shikibu, le concept esthétique de mono no aware. Cette notion prend cependant alors une signification particulière – désignant le « monde terrestre », mais dans ce qu’il a de plus prosaïque, et pouvant même désigner au premier chef un « monde des plaisirs » propice à tous les fantasmes érotiques, et retournements ironiques...

 

Il s’agit de mettre en scène des thèmes « bourgeois », et tout particulièrement des personnages qui n’ont rien de la grandeur et de la noblesse austère des héros classiques, mais qui sont entraperçus dans leur quotidien, très prosaïque le cas échéant – qu’il s’agisse d’humbles travailleurs dans plusieurs estampes de Hokusai, dans leur confrontation à la majesté intimidante du volcan ou des vagues, ou bien, avant cela, de bons gros bourgeois plus qu’à leur tour érotomanes et des femmes heureusement dissolues qu’ils fréquentent, chez Saikaku (je vous renvoie, le cas échéant, aux extraits d'Un homme amoureux de l'amour, le roman fondateur, lus dans la très belle anthologie Mille Ans de littérature japonaise, ou à la Vie de Wankyû, sans doute plus anecdotique, mais non sans charme).

 

Aussi le public pouvait-il en avoir à l’époque une image un peu « vulgaire » (dépassée depuis longtemps, heureusement), d’autant que les romans de Saikaku et de ses disciples, souvent bien moins doués, aussi bien que les estampes de Hokusai et de ses collègues et, pour le coup, (surtout ?) prédécesseurs, sont sans doute indissociables des moyens de leur diffusion – soit une véritable révolution dans l’édition commerciale, dans les deux domaines (la xylographie dans le cas des estampes… qu’une nouvelle révolution technologique mettrait ensuite à mal, avec la photographie et l’imprimerie typographique).

 

Mais les connotations ont changé avec le temps, oui : aujourd’hui, l’art de Hokusai n’a certainement rien de « vulgaire », et la fascination qu’il a mondialement suscitée l’a, si l’on peut dire, exonéré de ses origines « commerciales » et « prosaïques ». Ce qui vaut sans doute aussi pour ses origines géographiques et culturelles, d’ailleurs : chez Hokusai du moins, l’ukiyoe se distinguait éventuellement par un certain apport occidental (on a parlé de la perspective dans le cas de ces estampes de la série du mont Fuji tout particulièrement), mais qui avait débouché sur un singulier retour à l’envoyeur (on sait que des peintres occidentaux essentiels, comme les impressionnistes ou Van Gogh, prisaient grandement ces estampes japonaises, et ne s'en cachaient pas), au point d’avoir acquis, paradoxalement ou pas, une forme d’universalité.

 

La novella de Zelazny (ouf ! j’y reviens !) joue en fait de tous ces aspects, tout en opérant un retour au Japon – quitte à ce que ce soit à un Japon « occidentalisé », gangue que la narratrice et sans doute les lecteurs, plus ou moins consciemment, cherchent à dépasser pour retrouver, en dessous, quelque chose d’ « authentiquement japonais », et en fait, dans ce nouvel ordre, « authentiquement humain ». Quitte, pour ce faire, à marcher dans les pas d’un fantôme, ou d’un fantasme – ce que fait littéralement Mari, mandant conseil auprès du « vieux fou de dessin », ainsi que Hokusai avait pu se qualifier lui-même.

 

D’où ce pèlerinage, en vingt-quatre stations où l’artiste a sublimé le monde – à jamais, et tant pis pour son impermanence ? Et en autant de chapitres, dont les titres sont ceux des estampes, et qui s’ouvrent le plus souvent par une description de l’œuvre en question, fine et belle, « poétique » si l’on y tient, et aux ramifications parfois insoupçonnées – dans une excursion touristique se muant en pèlerinage, le pèlerinage lui-même se muant, via l’introspection qu’il implique, en autoanalyse.

 

CYBERPUNK, TENTACULES, ET L’IMMORTALITÉ DANS TOUS LES CAS

 

Mais je reviendrai sur l’idée centrale de pèlerinage plus loin – il me paraît approprié de procéder, pour le coup, par allers et retours, dans la foulée de Mari comme de Hokusai, en explorant d’abord la dimension science-fictive de la novella de Roger Zelazny.

 

Elle a donc été publiée en 1985, et c’est sans doute un texte de son époque. Le Fuji parasité par des circuits imprimés sur la très belle couverture d’Aurélien Police n’a rien de gratuit, et, au-delà du maintien de cette admirable unité graphique de la collection, il inscrit tout naturellement la novella dans un registre cyberpunk, à bon droit : le texte baigne dans cette esthétique. Publié un an après le fameux roman de William Gibson Neuromancien, également lauréat du Hugo l’année précédente, 24 Vues du mont Fuji, par Hokusai le rappelle par bien des aspects – il y a bien sûr l’idée sans doute fondamentale de l’immortalité numérique (au-delà de la scission entre humain augmenté, puis surhomme, puis dieu, d’une part, et d’autre part conscience artificielle émergente – la préoccupation transhumaniste est peut-être là, mais je n’en suis pas tout à fait sûr, c’est peut-être encore un peu tôt pour être ainsi formalisé ; mais ça nous ramènerait peut-être du côté d’autres incarnations littéraires du cyberpunk, de Bruce Sterling et de sa Schimastrice +, ou de Walter Jon William avec Câblé + ; notons cependant que le point de vue critique de Mari perturbe ici forcément la représentation de ce thème) ; mais cela vaut aussi sans doute pour le vernis esthétique nipponisant, au-delà des outils technologiques que sont drones et ordinateurs.

 

Certes, le Japon arpenté par Mari dans les pas de Hokusai n’est probablement pas tout à fait le même que celui où l’on trinque dans un bouge de Chiba avec de la Kirin, en mauvaise compagnie augmentée, sous un ciel couleur télé calée sur un émetteur hors-service… Mais l’empire du soleil levant jailli de la haute croissance et se précipitant vers la crise, peuplés de hackers plus ou moins en cheville avec des yakuzas idéal-typiques, Idoru pop-fantasques vénérées par des sarariman eux-mêmes au bord de la crise, et samouraïs virtuels qui dénouent éventuellement ladite crise en tranchant dans le vif, ce monde encore exotique, donc, s’est alors inscrit dans le paysage science-fictif mondial, quitte à ce que ce soit au travers de clichés d’une pertinence éventuellement douteuse ; des clichés qui n’épargnent sans doute pas ces 24 Vues du mont Fuji, par Hokusai, d’ailleurs, notamment dans leur jeu référentiel parfois étouffant – mais je suppose que Zelazny en était parfaitement conscient et s’en amusait, en fait, d’une certaine manière.

 

Ce qu’il a fait aussi dans une autre dimension de sa novella, plus inattendue… On m’avait fait l’article ceci dit. Ph’nglui ! Y aurait-il donc de la lovecrafterie dans le périple nippon de Zelazny ? C’est à voir… Le fait est qu’on y mentionne R’lyeh à plusieurs reprises – de manière ambiguë sans doute : l’archipel peut-il vraiment prétendre à être la prison immémoriale du Grand Cthulhu, surgie des flots sans qu’il le sache ? Ou la proximité très relative du Bloop suffit-elle à corrompre le pays pour le faire glisser insidieusement, au travers de quelque cataclysme sismique, dans le vide oppressant d’une horreur cosmique guettant sans malice derrière l’insignifiance de l’homme – par exemple de ces humbles travailleurs que Hokusai confronte à la gloire intimidante du volcan sacré comme aux ravages d’un tsunami toujours à craindre, aussi beau soit-il ? Le nouveau Kit au-delà du bien et du mal y serait propice – la secte qu’en un passage étonnant Zelazny nous décrit, et qui pue le Culte de Cthulhu, peut-être également, encore qu’elle suscite plutôt, chez le lecteur complice, un ricanement vaguement sadique et assurément jubilatoire : difficile de la prendre vraiment au sérieux… Une novella lovecraftienne ? Non, probablement pas. Mais peut-être y a-t-il dans tout cela comme l’apposition joueuse d’un élément délibérément superficiel sur quelque chose de bien autrement essentiel – comme dans le traitement nipponisant du récit, en fait.

 

Cependant, dans ce contexte, de manière plus globale, nous parlons de dieux, même si originellement des hommes, nous parlons de l’immortalité comme la réalisation la plus parfaite de ce dépassement de la misérable condition animale, la plus dérangeante aussi, et, à l’horizon, nous anticipons un conflit d’ordre eschatologique – sous le vernis inévitable d’arts martiaux qu’implique ce bâton chargé d’électronique, en alternative mystique au froid katana des samouraïs… Même si Mari en retient sans doute l’enseignement du Hagakure : en disciple de la voie, elle vit comme si elle était morte – mode unique du dépassement de soi, et de la vertu martiale autant que métaphysique… et clef de l’incipit, peut-être ?

 

Et tout cela est sans doute très typique de Zelazny, même si, pour le coup, la mythologie ne joue probablement pas le rôle essentiel qu’on lui trouve dans les romans compilés dans Seigneurs de lumière – ou du moins est-ce le cas pour la mythologie au sens le plus… prosaïque.

LE PÈLERINAGE EST SA PROPRE FIN

 

Cette histoire, celle de Mari se préparant, dans l'optique de la confrontation avec Kit… vaut ce qu’elle vaut. La résolution de la novella de même. Ce n’est clairement pas l’atout du texte, en ce qui me concerne – même si je suppose qu’en 1985, quand tous ces thèmes étaient encore très frais, le ressenti des lecteurs pouvait être bien différent.

 

Cependant, trente-deux ans plus tard, 24 Vues du mont Fuji, par Hokusai mérite assurément toujours d’être lue, comme la belle illustration de ce que le pèlerinage est sa propre fin – Mari serait peut-être d’un avis différent, mais, pour le lecteur, ou en tout cas pour le Nébal, peu importe la conclusion du voyage : ce sont les errances qui comptent. Et la délicate poésie dans laquelle elles se noient presque, avec délices.

 

C’est aussi ce qui permet de dépasser d’éventuels « clichés » exotiques, notamment quand l’introspection mystique de Mari débouche sur un catalogue de thèmes et références relativement convenu. Ce qui peut rejoindre d’ailleurs ce que j’avançais sur le traitement « cthulhien » du récit. Ce Japon idéal est aussi charmant qu’agaçant, au fond.

 

Mais la promenade reste belle – d’une beauté rare, même. La plume de l’auteur, sans trop en faire, incite le lecteur à son tour à déambuler dans les estampes, et, surtout, à prendre le temps de s’y arrêter. Un cliché du cinéma japonais le veut souvent « contemplatif », mais pour le coup, cette attitude est véritablement à propos – aussi le rythme lent de la novella s’avère-t-il très pertinent. Les amateurs d’action repasseront – Mari manie bien le bâton de temps en temps contre tel ou tel épigone, comme pour la forme, mais elle passe bien davantage de temps à regarder : les estampes, la vérité qu’elles représentent, la vérité plus secrète qu’elles recèlent peut-être justement dans le procédé de figuration – et elle-même, son for intérieur ; tout ceci étant lié au passage du temps, de manière plus globale : temps historique, temps intime, qui se rejoignent dans d’étonnants paradoxes, où l’éphémère lutte à tout crin avec l’éternel.

 

L’introspection de Mari a en effet un contenu psychologique marqué – la halte et la contemplation l’obligent d’une certaine manière à l’autoanalyse. Ses sentiments comme ses idées trouvent dans les estampes de Hokusai, comme dans les paysages bien réels que le « vieux fou de dessin » a représentés en son temps, qu'ils aient changé depuis ou pas tant que cela, des prétextes de choix pour s’imposer à l’héroïne. Elle interroge muettement le monde et l’art – l’art avant le monde ? –, avec parfois quelque chose de désespéré, que sa résignation froide ne masque pas toujours. Et ce questionnement finalement intérieur est douloureux, et peut-être même révoltant.

 

Les convictions de Mari n’ont pas forcément à être celles du lecteur. Emportée dans une destinée qu’elle a choisi de s’imposer, tout en cherchant sans cesse à lui attribuer des causes extérieures, impératives, elle est, dans sa force et sa fragilité (qui se confondent peut-être ?), étonnamment humaine – jusque dans sa feinte froideur, son faux détachement d’ascète zen ; sans doute est-ce pour cela que l’inhumanité de Kit l’oppresse tant, et qu’elle ne peut qu’y voir une menace.

 

Quoi qu’il en soit, la plume de Zelazny, sans épate, impose à l’ensemble un rythme idéal, et d’une beauté faussement douce, faussement apaisée, en fait vaguement dérangeante. À ce compte-là, c’est une vraie réussite – qui m’a en tout cas bien plus parlé que certaines expérimentations un peu trop gratuites à mes yeux, auxquelles « le poète de la SF » pouvait succomber à l’occasion.

 

L’ORAGE SOUS LE SOMMET

 

24 Vues du mont Fuji, par Hokusai, est une novella admirable. Sans aller forcément jusqu’à parler de chef-d’œuvre, car il est quelques aspects du texte qui convaincront plus ou moins, fonction des attentes du lecteur, c’est un très bon récit, d’une étrange beauté, pas si sereine.

 

Sans doute s’agit-il d’un des tout meilleurs titres de la collection, même si je placerais toujours L’Homme qui mit fin à l’histoire, de Ken Liu, en tête – on peut par contre le placer au niveau d’Un pont sur la brume, de Kij Johnson (un texte assez proche, maintenant que j’y songe), ou de Cérès et Vesta, de Greg Egan (dont c’est cette fois un singulier contrepoint).

 

Un très beau pèlerinage – sa propre récompense – dans les pas de Zelazny, dans ceux de Hokusai. Admirable, oui.

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Anthologie de la poésie japonaise classique

Publié le par Nébal

Anthologie de la poésie japonaise classique

Anthologie de la poésie japonaise classique, traduction, préface et commentaires de G. Renondeau, Paris, Gallimard, coll. Poésie – UNESCO, coll. UNESCO d’œuvres représentatives, série japonaise, [1971, 1978] 2016, 256 p.

POUÈTES POUÈTES

 

Cela a longtemps fait partie des running gags débiles de ce blog : ma détestation de la polésie et des pouètes. Comme de juste, je forçais le trait, par provocation idiote… J’imagine que ça ne trompait personne, d’autant qu’il me fallait bien confesser, de temps à autre, que j’avais lu et apprécié Rimbaud et Baudelaire ado (comme un ado, quoi), et qu’un Totor Hugo par-ci, un Totor Hugo par-là, eh bien, ma foi…

 

Depuis ? Ah, ça se complique – mais j’imagine que c’est ma méconnaissance, alors, qui prime : le fait est que je ne connais rien à la poésie contemporaine, en français ou dans d’autres langues – enfin, avec tout de même une exception pour Ian Monk, hop et hop. Oui, il y avait de la pose, dans tout ça – mais, si je ne méprise pas le registre autant que j’ai pu le prétendre, le fait demeure que je n’y suis globalement guère sensible, outre que je suis ignare.

 

Ces derniers temps, avec mon engouement nippon et la reprise des études, la question a pris un tour plus sérieux : il me fallait en apprendre au moins un minimum concernant la poésie japonaise. Une perspective qui ne m’enchantait pas forcément, à la base – surtout parce que mon expérience de lecteur de haïkus s’était vite avérée désastreuse : je n’y comprenais absolument rien… Mais j’ai bien fini par tenter le coup – et je me suis découvert un attrait inattendu pour la poésie japonaise classique ; mais disons « vraiment classique », celle des époques Nara et Heian surtout. J’en avais eu quelques aperçus dans des œuvres essentiellement poétiques, notamment les Contes d’Ise et Le Dit de Heichû, mais aussi dans d’autres œuvres citant occasionnellement de la poésie – par exemple, certains « journaux » (nikki) lus dans la brillante anthologie Mille Ans de littérature japonaise, éditée par Nakamura Ryôji et René de Ceccatty (et qui comprend certes des moments purement poétiques), et il me faudra creuser tout cela, c’est prévu. Autre exemple, dans les chroniques du « cycle épique des Taira et des Minamoto », et au premier chef dans Le Dit des Heiké ; voire, en remontant bien plus haut, dans le Kojiki même… Parallèlement, d’autres œuvres ont pu raviver mon intérêt plus que limité pour la poésie japonaise des ères prémodernes ultérieures – par exemple, Insectes, de Lafcadio Hearn…

 

Je me disais donc qu’il pourrait s’avérer utile de revenir sur la question, et de lire bien davantage de poésie japonaise classique. Autant dire que cette anthologie me tendait les bras : composée par Gaston Renondeau (dont j’avais apprécié le rendu sobrement élégant de sa traduction des Contes d’Ise, justement – un bien curieux personnage que ce général Renondeau…), elle envisage quelque chose comme, disons, douze siècles de poésie japonaise, du Man.yôshû à la Rénovation de Meiji, selon une périodisation classique (peut-être critiquable çà et là, mais c’est du pinaillage). Chaque période, ici, a ses spécificités – et c’est là que j’émettrais peut-être une très timide critique, car la sélection opérée par l’anthologiste appuie sans doute un peu trop sur des changements de forme drastiques – j’aurai l’occasion d’y revenir, et à plusieurs reprises. Par contre, le rendu très « simple » (faussement ?) de cette traduction me paraît donc un atout – c’est peut-être moins élégant que, disons, les circonvolutions archaïsantes dont est coutumier un René Sieffert, par exemple, mais cela parle bien plus intuitivement, et je suppose que c’est tant mieux, dans le contexte de la poésie japonaise classique.

 

Mais, pose de détestation de la polésie ou pas, le fait demeure : je ne me sens clairement pas armé pour livrer une critique pertinente en matière de poésie – encore moins que pour tout autre registre. Du coup, cette chronique va prendre une forme peut-être un peu inhabituelle, parce que je vais faire beaucoup de citations ; j’aurai bien quelques commentaires à émettre de temps en temps, ne serait-ce qu’au regard du contexte historique, mais l’essentiel résidera bien dans les extraits des œuvres traduites par Gaston Renondeau. Vous l’échappez belle, hein ? Le drame, c’est qu’il me faudra lire toute cette poésie pour la version YouTube de la chronique, ce qui promet d’être sportif…

 

Autre conséquence notable : cet article est pour l’essentiel une sélection dans ce qui était déjà une sélection – et je ne prétends certainement pas en avoir extrait « le meilleur », c’est même assez improbable : simplement ce qui m’a le plus parlé à titre personnel – moi, je, me, myself, I.

 

Allez, c’est parti.

 

LA PÉRIODE ARCHAÏQUE ET LA PÉRIODE DE NARA : LE MAN.YÔSHÛ, DONT QUELQUES POÈMES LONGS

 

Présentation

 

La première période envisagée par Gaston Renondeau est fort longue, puisqu’elle va « des premiers siècles de notre ère à la fin du VIIIe siècle ». Il rassemble donc plusieurs ères classiques en une seule. Cette mention des « premiers siècles de notre ère », toutefois, me paraît un peu douteuse, et il me paraît certain en tout cas qu’on ne peut pas remonter, au mieux (vraiment au mieux), au-delà de l’ère Kofun (250-538) ; plus probablement faut-il y voir l’ère Asuka, autrement pertinente ici, qui s'étend de 538 à 710, moment où débute l’ère Nara, avec l’installation dans la nouvelle capitale impériale – l’ère Nara s’achevant quant à elle en 794.

 

La question est compliquée, notamment parce que l’on rattache clairement Kofun à la protohistoire japonaise, et éventuellement Asuka aussi, mais pour partie seulement – car le rapport à l’écriture est alors problématique au Japon, et, à cette époque justement, les choses évoluent radicalement. Le japonais a longtemps été une langue purement orale – d’où cette longue protohistoire. C’est le modèle offert par le puissant voisin qui va s’avérer déterminant : la littérature japonaise originelle est en fait largement une littérature chinoise. Si une littérature proprement japonaise devait avoir une origine, ce serait, dit-on, avec le Kojiki, remis à l’impératrice Genmei en 712 – nous sommes déjà presque à la toute fin de notre période, à ce compte-là… Mais c’est de toute façon une œuvre hybride entre le japonais et le chinois, d'une lecture au mieux compliquée. En fait, la question se prolongerait encore quelques siècles, puisque la mise en forme d’une langue japonaise écrite distincte de la langue chinoise écrite (rappelons que les deux langues sont on ne peut plus différentes aux plans aussi bien de la grammaire ou de la syntaxe que des intonations, etc.) prendrait encore du temps, avec l’introduction des kana, etc.

 

Cependant, même avec cette ambiguïté fondamentale, une littérature japonaise se développe progressivement, dès l’époque « archaïque », mais surtout au VIIIe siècle (donc à l’époque de Nara pour l’essentiel) – et c’est une littérature qui est au premier chef poésie, selon des formes empruntées à la Chine mais bientôt adaptées, où le caractère syllabique prononcé de la langue japonaise s’accommode bien de procédés de composition poétique s’attachant au nombre de syllabes (ou de mores, plus exactement), et non à quelque autre aspect tel que la rime. On trouve assez tôt l’alternance classique entre vers de cinq et de sept syllabes, sur des formats plus ou moins longs, plus ou moins rigides. Ces poèmes proprement japonais sont appelés collectivement waka, mais se subdivisent en plusieurs sous-genres, dont les plus importants sont les poèmes courts, ou tanka (ceux qui connaîtront la plus longue prospérité, au point que le mot waka en viendra à terme à désigner les seuls tanka), et les poèmes longs, ou chôka.

 

En témoigne ce qui constitue probablement le premier vrai monument littéraire japonais, à l’époque de Nara, aux environs de 760 plus précisément (le cas du Kojiki, antérieur, étant donc très particulier – il ne serait véritablement lu que bien plus tard, dans le courant des « études nationales »). Je veux parler du Man.yôshû, ou « Recueil des dix-mille feuilles », qui constitue d’une certaine manière (et en dépit de certaines difficultés, notamment l’emploi selon les cas des caractères chinois pour leur valeur signifiante ou pour leur valeur phonétique), l’acte fondateur de la poésie japonaise classique, en compilant un très grand nombre de poèmes de l’époque archaïque et de celle de Nara – des poèmes par ailleurs très divers, qui pouvaient tenir aussi bien de l’épopée que de l’intime, célébrer l’édification d’un château ou une partie de chasse satisfaisante, aussi bien que déplorer la fin d’une idylle ou la mort d’un enfant, etc. Le Man.yôshû demeurera une référence de base, dûment complétée au fil des siècles par d’autres anthologies présentant un même caractère « officiel » (on parle d’ « anthologies impériales » ; il y avait bien sûr aussi des compilations « privées », et parfois du plus grand intérêt), et notamment, lors de la période suivante, le Kokinshû, qui constitue l’autre modèle éternel du poème classique nippon – peut-être insurpassable ; mais ça, ce sera plus tard, donc…

 

Pour l’heure, tenons-nous-en au Man.yôshû – car tous les poèmes cités par Gaston Renondeau pour cette première période en proviennent. Et, d’emblée, mon compte rendu comportera un certain biais… En effet, les poèmes longs, ou chôka (constitués d’un nombre variable, car indéterminé, de vers alternant en principe cinq et sept syllabes, pour finir sur deux vers de sept syllabes), sont assez rares dans l’ensemble de cette anthologie – et probablement, en fait, dans l’ensemble de la poésie japonaise ? On en compte quand même quelques-uns, et tout particulièrement aux sources de la pratique poétique nippone. Le Man.yôshû en figure donc un certain nombre, même si les poèmes courts, ou tanka, sont bien plus nombreux (4207 contre 265, je crois que c’est clair… Mentionnons pour mémoire qu’il y avait d’autres types de poèmes dans cette compilation, dont certains en chinois, mais bien plus minoritaires encore de manière générale ; celui qui s'en tire le mieux est le format du sedôka, avec ses six vers, 5-7-7-5-7-7, ce qui le rapproche donc du tanka en termes de longueur, mais il n’y en a que 62 exemples dans tout le Man.yôshû). Les poèmes longs ont dès lors quelque chose d’exceptionnel dans cette anthologie, qui privilégiera ensuite systématiquement les poèmes courts, tanka d’abord, plus loin haïkus (avec l’exception hors-concours des pièces de nô de l’époque Muromachi) – en fait, les chôka « meurent » pendant l’ère Heian… Cependant, dans le contexte particulier de la compilation originelle, ce sont souvent les poèmes qui m’ont le plus parlé, même si à des titres divers. Noter aussi qu’ils datent tous du VIIIe siècle – et tant pis pour la « période archaïque », dont la pertinence ici est décidément un brin douteuse.

Morceaux choisis

 

Commençons par le « dialogue de deux pauvres » de Yamanoue no Okura (660-733), un diplomate qui s’était rendu en Chine et en avait été fortement imprégnée de pensée confucéenne ; mais il était aussi connu, semble-t-il, pour ses poèmes sur les miséreux et les enfants – en témoigne sans doute le présent poème, qui, au-delà du poignant tableau de la pauvreté, a aussi, j’imagine, quelque chose d’une réflexion éthique (pp. 49-51) :

 

[Le premier pauvre]

Dans la nuit où la pluie tombe

Mêlée au vent,

Dans la nuit où la neige tombe

Mêlée à la pluie,

Il fait un froid

Contre lequel on ne peut rien.

Je mâche à petits coups

Un morceau de sel dur

Je bois à petites gorgées

De la lie de saké dans l’eau tiède.

Tout en soufflant

Et reniflant

Je caresse une barbe

Rare.

Je puis bien me vanter

Qu’en dehors de moi

Il n’est homme qui vaille…

Mais il fait si froid

Que je tire sur ma tête

Ma couverture de chanvre.

J’y ajoute

Autant que j’en possède

Mes vêtements de toile sans manches.

Mais la nuit est vraiment froide…

De ceux plus pauvres encore

Que je ne suis

Le père et la mère

Sans doute ont faim et se gèlent.

La femme et les enfants

Sans doute gémissent d’une faible voix.

En pareille circonstance

Comment t’y prends-tu

Pour mener ta vie ?

 

[Le second pauvre]

Le ciel et la terre

Sont vastes, dit-on

Mais pour moi

Comme ils sont étroits !

Le soleil et la lune

Brillent, à ce qu’on assure,

Mais pour moi

Ils ne luisent guère.

En est-il pour tous de même

Ou pour moi seulement ?

Par fortune

Je me trouve homme.

Comme tous les autres hommes

Je suis fait.

Ma veste de toile

Non doublée

Pend en lambeaux

Comme du varech.

Ce ne sont que haillons

Jetés sur mes épaules

Dans ma cabane

Qui penche, croulante,

Le sol nu

Est jonché de la paille tirée d’une botte.

Mon père et ma mère

Dorment près de mon chevet.

Ma femme et mes enfants

À mes pieds

M’entourent

En geignant.

Du foyer

Aucune fumée ne s’élève

Dans la marmite

Les araignées ont tissé leurs toiles.

On a oublié

Comment on fait cuire un repas.

Nous sommes là gémissants

Comme l’oiseau nue

Quand le chef du village

Porteur de sa canne

Jusque dans notre chambre

Vient nous appeler

Pour raccourcir,

Comme on dit,

Un bâton déjà

Trop court.

Est-elle donc à tel point

Sans remède

La vie de ce monde ?

 

Deux petites précisions, concernant les propos du second pauvre : quand il se dit « homme », il faut entendre par-là le genre humain, pas le sexe masculin, mais avec également une connotation bouddhique liée au cycle des réincarnations – cette condition, supérieure à celle des animaux, se mérite, elle est un privilège. Quant au chef du village qui vient « raccourcir un bâton déjà trop court », il faut entendre par-là qu’il prélève des taxes sur un ménage au revenu déjà insuffisant.

 

Certains des poèmes longs repris dans cette anthologie ont un contenu mythologique, et éventuellement épique, qui me les a rendus plus appréciables encore dans leur dimension de récits – cela sera parfois toujours le cas dans la poésie ultérieure, mais dans un registre davantage allusif, format court oblige, où par ailleurs l’affectation aura régulièrement sa part (combien de variations sur le Bouvier et la Fileuse ! Mais, là encore, le cas des pièces de nô de l’époque Muromachi est à part). Dans ce registre, j’avoue avoir été séduit notamment par cette évocation anonyme (on sait seulement que l’auteur a vécu au VIIIe siècle) de « la légende d’Urashima » (pp. 69-71) :

Un jour de printemps

Couvert de brume,

À Suminoe

Me promenant sur le rivage

Je regardais les barques de pêche

Qui se balancent sur les flots.

Alors j’ai pensé

À une histoire de jadis.

Le jeune Urashima

De Mizunoe

Était fier de sa pêche

Au thon et à la dorade,

De sept jours

Il ne rentra pas à la maison.

La limite de la mer

Il avait franchie dans sa barque.

Soudain,

Ramant vers lui, vint

La fille

Du dieu de la mer.

Ils s’entretinrent

Et s’éprirent l’un de l’autre.

Ils échangèrent des serments

Et se rendirent au pays de la vie éternelle,

La main dans la main

Ils entrèrent tous les deux

Dans une demeure

Splendide de l’enceinte

Du palais du dieu

De la mer

Sans vieillir

Ni mourir

Un long temps

Il passa,

Mais l’insensé

Étant fils de ce monde

Parla ainsi

À son épouse :

Quelques moments je voudrais

Retourner à la maison,

Prendre des nouvelles

De mon père et de ma mère.

Je reviendrai,

Disons… demain.

Quand il eut parlé

Sa femme dit :

Si dans ce monde de vie éternelle

Tu veux revenir

Et comme maintenant

Vivre avec moi

N’ouvre jamais

Le coffret de toilette que voici.

Il en fit le serment

Et le répéta.

À Suminoe

Revenu

Il chercha sa maison :

Il ne vit plus de maison,

Il chercha son village :

Il ne vit plus de village.

Perplexe,

Il restait là, pensif.

Depuis trois ans seulement

Qu’il avait quitté la maison

Se pouvait-il que jusqu’à la clôture

Elle eût disparu ?

Si, pour voir, j’ouvrais

Ce coffret,

Comme autrefois

La maison ne serait-elle pas là ?

Il entrouvrit

Le précieux coffret de toilette et alors

Un nuage blanc

S’échappa de la boîte

Et se répandit

Jusqu’au pays de la vie éternelle.

Bondissant sur ses pieds

Il cria, agitant ses manches,

Trépigna,

Se roula à terre.

Soudain

Son esprit s’affaiblit,

Sa peau qui était si jeune

Se couvrit de rides,

Ses cheveux qui étaient noirs

Devinrent blancs.

Bientôt

Le souffle lui manqua

Et finalement

La vie le quitta.

Du jeune Urashima

De Mizunoe,

Je vois le lieu de la demeure.

 

Dans un genre relativement proche, encore que le principe mythologique s’y montre autrement discret, ou en tout cas différemment connoté, j’ai trouvé très poignant cet autre poème anonyme du VIIIe siècle, intitulé ici « En regardant le tombeau de la jeune fille d’Unai » (pp. 72-74) :

Depuis son âge non encore fait

D’enfant de huit ans

Jusqu’au moment où ses cheveux

Furent noués en un flot lâche

La jeune fille d’Unai

À Ashinoya

Resta invisible

Aux gens du voisinage,

Car elle était enfermée

Comme une chrysalide en son cocon.

« Nous voulons la voir ! »

Disaient, irrités,

Ceux qui venus la courtiser

Assiégeaient la maison.

Un garçon de Chinu,

Un autre d’Unai,

Dans une compétition ardente

Comme une hutte en feu

Se lançaient tour à tour

Des défis d’une voix forte.

Mettant la main sur la poignée

De leurs sabres bien affilés,

Portant à l’épaule un arc d’un bois neigeux

Et un carquois

Ils juraient de sauter dans l’eau

Et même dans le feu.

Ils dressaient l’un contre l’autre

Leur rivalité.

Alors la jeune fille

Parla ainsi à sa mère :

Lorsque pour ma personne

Insignifiante comme un méchant bracelet de pierres

Je vois des hommes vaillants

Se disputer,

Même si je vis

Peut-on parler pour moi d’union ?

Je les attendrai

Au pays de la mort, dit-elle

Et soupirant

Dans l’ombre

Ainsi qu’un étang perdu dans la lande

Elle s’en fut de ce monde.

L’homme de Chinu

La vit cette nuit-là en songe

Il la poursuivit

Et la rejoignit dans la mort.

Resté seul,

L’homme d’Unai

Leva les yeux au ciel,

Gémit, rugit,

Il se jeta à terre

Grinçant des dents, poussant des cris

« Par un de mes semblables

Je ne serai jamais vaincu ! »

Et ceignant son poignard

Qu’on accroche à la hanche

Il partit sur les traces de son rival

Comme on cherche l’igname sauvage.

Les familles

Se réunirent

Et voulant laisser un témoignage

Qui durât de longues générations

Pour qu’en des âges lointains

On se transmît cette histoire,

La tombe de la jeune fille

Elles édifièrent au milieu,

Les tombes des deux hommes,

Elles édifièrent

De part et d’autre.

Écoutant cette histoire

Quoique je n’aie point connu ce temps

Comme pour une mort récente

Oh ! Combien j’ai pleuré !

 

J’apprécie tout particulièrement cette idée du témoignage pour les générations ultérieures : le poète avait-il conscience que son poème remplirait à son tour ce rôle ? On peut en douter… Mais, si lui pleurait devant les trois tombes, nous pouvons quant à nous être émus par son évocation. C’est peut-être ironique – ou plus probablement grandiose : d’une certaine manière, la substance d’une poésie demeurant en dépit de l’impermanence du monde – comme un rempart, peut-être.

 

Un dernier exemple, un peu plus court (néanmoins toujours un chôka), où un anonyme du VIIIe siècle, à nouveau, œuvre dans un registre plus abstrait d’une certaine manière, en décrivant le cadavre d’un homme noyé (pp. 82-83) :

 

Dans la mer où l’on entend

Les cris des oiseaux

À distance

Des hautes montagnes,

Ayant pris pour oreiller

Les algues du large,

Sans porter fût-ce un vêtement

Fin comme des ailes de mouche luisante,

Sur la grève marine

Où l’on prend le poisson,

Cet homme a passé la nuit là,

Sans conscience.

N’était-il pas un enfant chéri

Par sa mère et par son père ?

N’avait-il pas une femme

Tendre comme une jeune herbe ?

Transmettrai-je pour vous

Des paroles d’affection ?

Mais on a beau lui demander sa maison

Il ne dit pas sa maison.

On a beau lui demander son nom

Il ne dit même pas son nom.

Tel le petit enfant geignard

Il ne sait prononcer une parole.

Quoi que l’on en pense

Il y a de lamentables choses

En ce monde.

 

Oui, moi aussi, la conclusion me laisse sans doute un peu perplexe… Je préfère en retenir ce qui précède, et qui, à tort ou à raison, m’a évoqué quelque lointain ancêtre du « Dormeur du val », peut-être, avec son oreiller d’algues…

 

LA PÉRIODE DE HEIAN : L’ÂGE D’OR DU TANKA ET LE KOKINSHÛ

 

Présentation

On en arrive alors à la période Heian, soit de la fin du VIIIe siècle à la fin du XIIe siècle – une période que l’on présente souvent, mais peut-être un peu trop hâtivement (car il y a un sous-texte plus ou moins conscient à ce discours), comme constituant « l’âge d’or » du Japon : sa propre incarnation de l’Antiquité. Un Japon complexe, certes, où le modèle chinois et les aspirations qu’il serait sans doute encore trop tôt pour qualifier de « nationales » cohabitent dans un creuset culturel propice au développement de la littérature jusque dans ses formes les plus sophistiquées.

 

En tout cas, dans le cadre de cette Anthologie de la poésie japonaise classique, en changeant de période, on change de format – et peut-être de manière un peu artificielle ? Globalement, en histoire, les époques de Nara et de Heian peuvent être envisagées comme formant un tout, que le seul changement de capitale, finalement, n’affecte guère. Ce passage d’une ère à l’autre, si l’on y tient, a-t-il eu un impact réel sur la poésie ? En dehors du fait que l’on passe en même temps du Man.yôshû originel à, pour l’essentiel, une deuxième compilation de grand renom, le Kokinshû (dont sont extraits la quasi-totalité des poèmes que je vais maintenant citer), on est en droit de se poser la question… Même si une évolution notable paraît pouvoir être observée de manière objective : l’abandon, assez vite, du chôka, pour privilégier le seul tanka.

 

La sélection de Gaston Renondeau l’affiche nettement : en effet, tous les poèmes que je vais citer ici (et donc la plupart, sinon tous, des très nombreux poèmes compilés pour cette période) sont à vue de nez des tanka ; comme tels, ils adoptent la structure classique, concernant l’alternance du nombre de syllabes, 5-7-5-7-7 – et les autres formes de poésie, chôka en tête, semblent dès lors reléguées au passé ; et même au passé le plus lointain.

 

Morceaux choisis

 

Ceci étant, ces tanka, dont c’est « l’âge d’or », sont très divers. Je commence avec cet anonyme de l’époque Heian (p. 111) :

 

Plus encore

Que sur l’eau qui court

Écrire des chiffres,

Chose vaine est d’aimer

Celle qui ne vous aime.

 

La littérature de Heian était souvent l’affaire de femmes – Murasaki Shikibu (c. 973-c. 1014 ou 1025) est sans doute la plus célèbre, avec son monumental roman qu’est Le Dit du Genji, mais elle a aussi écrit de la poésie (nous en avons quelques exemples dans cette anthologie même) ; d’autres s’y sont appliquées, éventuellement dans le cadre de leurs « journaux » (j’y reviens de suite), comme Izumi Shikibu (née vers 970) ou encore Sei Shônagon (c. 965- ap. 1013), et on pourrait sans doute en citer bien d’autres, de bien des manières ; mais dame Ise (875-938), qui bénéficie en outre de l'antériorité, est peut-être considérée comme la plus importante dans l’art spécifiquement poétique. En voici une pièce (p. 136) :

 

Pas même en rêve

Je ne veux être vue de lui.

Car chaque matin

En regardant mon visage flétri

J’ai honte de moi-même.

 

Une autre célébrité, maintenant – un homme cette fois : Ki no Tsurayuki (c. 872-c. 945). Un personnage assez fascinant… Outre de très nombreux poèmes comme celui qui va suivre, on lui doit notamment une préface au Kokinshû, dont il fut le principal compilateur (et où l’on trouve donc ce poème), préface qui, fait semble-t-il jusqu’alors inédit, constituait un essai de théorie poétique remarquable, aussi sensible que pointu. Mais je note qu’il fut aussi l’auteur du Journal de Tosa, lu dans Mille Ans de littérature japonaise, excellente anthologie : le genre du journal (nikki) était alors naissant – en fait, le Journal de Tosa en est le plus vieil exemple dont on dispose. Pourtant, il semblerait qu’à l’époque, déjà, il ait été considéré comme une pratique réservée aux femmes, surtout parce qu’on y associait l’usage des kana encore très récents (les hommes lettrés se devaient d’écrire en kanbun, le « chinois littéraire » qu’ils prisaient par-dessus tout) – aussi l’avait-il écrit en tant que femme, et en se figurant lui-même, en tant qu'homme, comme un personnage extérieur, désigné à la troisième personne… Ce qui contribuait au passage à flouter les frontières entre ce genre et la fiction, mais aussi, donc, à orienter la littérature japonaise postérieure dans une voie lui permettant de s’émanciper de l’étouffant modèle chinois. C’était un texte étonnamment émouvant, par ailleurs… Mais voici donc un échantillon de sa poésie (p. 143) :

 

Fleurs de cerisier

Qui ne connaissez le printemps

Que depuis cette année,

Puissiez-vous ne jamais apprendre

Qu’un jour vous devrez tomber.

 

Bien sûr, les grands artistes ont leur disciples – qui rivalisent avec eux, le cas échéant. Mibu no Tadamine (c. 860-c. 920), bien qu’un peu plus âgé, fut un disciple de Ki no Tsurayuki, et participa avec lui à la compilation du Kokinshû. On y trouve les trois poèmes qui suivent (p. 145) :

 

Les herbes flottantes

Sans racines ne peuvent s’arrêter

Dans les remous d’une cascade.

De même mon cœur flotte

Sans trouver à se fixer.

 

***

 

Depuis notre séparation

Où elle me montra un visage

Froid comme la lune à l’aube,

Rien ne me semble aussi triste

Que le petit matin.

 

***

 

Le vent d’automne

Vibre comme une harpe

Dont le seul écho

Sans raison avive

Ma passion pour l’aimée.

 

Maintenant, un poème de Kiyohara no Fukayabu (dates inconnues, première moitié du Xe siècle), par ailleurs l’arrière-grand-père de Sei Shônagon (p. 148) :

Qui donc à l’amour

A pu donner

Son nom ?

Il aurait dû l’appeler

Tout simplement mourir.

 

Oui, ils sont nombreux, ces tristes poèmes amoureux… Même s’il ne faut sans doute pas s’y méprendre : déjà, il y a bien d’autres thèmes que l’amour dans les poèmes rassemblés par Gaston Renondeau pour la période – ensuite, quand c’est bien de l’amour qu’il s’agit, il n’est pas systématiquement si triste, et le badinage peut aussi être de la partie. En fait, ce sont là des aspects que j’avais pu mentionner à la hâte (et avec plus ou moins de compétence, oui…) quand j’avais lu les Contes d’Ise (traduits également par notre général Renondeau – le nom d’Ise, ici, ne renvoie pas à la poétesse : on attribue l’essentiel de ces poèmes à un homme, son « héros » en fait, Ariwara no Narihira, 825-880, dont des œuvres sont bien sûr citées ici), ou encore Le Dit de Heichû, de manière peut-être plus explicite, car le ton y est d’emblée plus cocasse. Une fois de plus, cet article est une sélection au sein d’une sélection… Et il faut croire que ces amours tristes me parlent plus que tant d’odes à l’automne, figurant coucous et lespédèzes – c’est tout, on ne peut rien en conclure d’autre. Notez, nos poètes mouillent plus qu’à leur tour leurs manches dans la plupart des cas…

 

Mais, pour le coup, je vais conclure cette section avec trois poèmes passablement dépressifs, en dehors de tout contexte amoureux explicite – histoire de ! Commençons dans la joie avec Minamoto no Muneyuki, mort en 983 (p. 149) :

 

Dans le village de montagne

La solitude de l’hiver

Semble encore plus triste

Quand on songe que se sont évanouies, fanées,

Les figures humaines comme les plantes.

 

Continuons dans la joie avec « l’archevêque » Gyôson (1055-1135), qui aperçoit ici un arbre alors qu’il effectue une retraite ; notons au passage que nous délaissons enfin le Kokinshû, que nous avons longuement suivi – le présent poème est extrait d’une autre compilation, postérieure et moins renommée (p. 168) :

 

Ô, cerisier de montagne

Prenons-nous en pitié

L’un l’autre,

En dehors de tes fleurs

Je ne connais personne.

 

Et concluons (la période) dans la joie avec Fujiwara no Atsuyori, le moine Dôin (1090-c. 1182)

 

Mes pensées sont tristes,

A la vérité

Ma vie se prolonge

Mais je ne supporte pas ses misères

Et mes pleurs coulent.

 

LA PÉRIODE DE KAMAKURA : LA DÉCADENCE DE LA POÉSIE ?

 

Présentation

 

La période suivante est celle de Kamakura, qui s’étend de la fin du XIIe siècle au milieu du XIVe siècle. Si les deux périodes antérieures ont été abondamment traitées, fourmillant de nombreux extraits, au point d’occuper les deux tiers du recueil environ, ce foisonnement n’est plus du tout de mise pour toutes les périodes qui suivent, quelles qu’en soient les raisons.

 

Précisons tout de même qu’il faut ici se méfier de ses préconçus (et je vous renvoie notamment à l’Histoire du Japon médiéval : le monde à l’envers, de Pierre-François Souyri) : le « Moyen Âge » japonais (et en cela est-il si différent de l’européen ?) n’est pas la « période sombre » que l’on a longtemps voulu, par artifice intéressé, opposer à la supposée gloire antique de Heian et à son éventuelle « Renaissance » ultérieure lors de l’époque Edo – simplement, il a une culture qui lui est propre, celle des bushi, qui génère des formes nouvelles tandis que, peut-être, la poésie, sur un modèle très conservateur, tend pour un temps du moins à devenir le loisir un peu badin d’une aristocratie impériale plus guère à la page et qui se contente de répéter inlassablement les mêmes codes…

 

En fait, la période suivante témoignera avec éclat de ces formes nouvelles associées au Moyen Âge japonais, avec le nô de Zeami ; mais, pour la période qui nous intéresse ici, les grandes œuvres ne manquent pas non plus – au-delà des seules chroniques historico-guerrières telles que Le Dit des Heiké, pensez par exemple aux fabuleuses Notes de ma cabane de moine de Kamo no Chômei (également poète, et cité ici dans ce registre).

 

Mais le regard porté sur la poésie de Kamakura demeure assez peu enthousiaste, ici. On a l’impression, vraie ou fausse, d’une certaine « décadence » de l’art poétique, en dépit de réussites marquées occasionnelles. Impression renforcée par le nombre plus que limité des textes cités… Mais ce processus remontait sans doute déjà à Heian, et il est complexe à appréhender. Je suppose qu’un exemple l’éclaircira un tant soit peu, dès le premier poème de cette période que je citerai.

 

Mais nous pouvons donc constater que nous n’avons, dans cette Anthologie de la poésie japonaise classique, qu’un très, très bref aperçu de la poésie de Kamakura, et je suppose qu’il y a là comme un biais, donc – alors même que, au regard des dates de vie et de mort de nos auteurs, la scission avec l’époque Heian n’est peut-être pas si franche en matière d’arts et lettres qu’elle l’a été sur le plan politique.

 

Citons-en tout de même quelques exemples…

 

Morceaux choisis

 

Je commence avec Fujiwara no Ariie (1155-1216), dont je vais citer deux tanka ; le premier (p. 182) est titré ici « Hiver », et certes le jeu d’évocation des saisons est une pratique courante de la poésie japonaise (de manière plus marquée encore dans les haïkus, où cela deviendra un procédé de composition en tant que tel, autant qu’un thème – mais nous n’en sommes pas encore là) :

 

Regrettant l’année qui passe,

Les pêcheurs d’Ojima

À l’eau qui trempe leurs vêtements

Ajoutent les larmes

Qui tombent sur leurs manches.

 

Ce poème me plait bien, sans quoi il ne serait pas ici, mais je suppose qu’il est l’occasion de faire une remarque d’ordre plus global, éclairant peut-être mes propos introductifs de cette section. En effet, il y a ici un jeu de mots sur le nom de l’île, Ojima ou Oshima (shima signifie « île »), et le verbe oshimu, qui signifie « regretter » – le genre de jeu de mots que l’on retrouve très, très souvent dans ces poèmes classiques. En fait, ce jeu de mots précisément se retrouve dans d’autres poèmes, plus loin dans l’anthologie, et je ne suis vraiment pas certain que Fujiwara no Ariie ait été le premier à en faire usage… La valeur poétique demeure, dans le cas présent – mais tous ceux qui usent de ce même jeu de mots ne brillent pas autant.

 

Et là, pour le coup, c’est probablement le signe, effectivement, d’une certaine « décadence » du genre poétique, dont les prémices remontent peut-être à Heian, et liée à l’affectation des poètes de cour – tout particulièrement de ceux que nous appellerions des « poètes du dimanche », et ils sont nombreux : certains d’entre eux reprennent sans cesse, comme par automatisme, les mêmes jeux de mots mille fois employés, ou, dans un registre assez proche, des épithètes poétiques (on serait tenté de dire « homériques ») devenues elles aussi autant de clichés, mais qui suffisent à occuper un ou deux vers – dans des tanka (ou, pire encore, des haïkus, plus tard – les générations ultérieures ne seront pas forcément épargnées par ce travers…), cela peut occuper jusqu’à deux vers, n’en laissant plus que trois pour que notre poète se montre un peu plus « inventif », voire « personnel »… Toujours ça de gagné, hein ? Mais, dans le cas du présent tanka, cela me paraît fonctionner – la répétition ultérieure du même procédé produira un effet tout autre…

 

Citons un deuxième poème de notre auteur – où l’amour triste a des accents de dépit voire de colère (p. 182 également) :

 

Je ne t’oublierai pas !

M’avait-elle assuré

En me disant adieu, pourtant

Depuis cette nuit-là, seule la lune,

Suivant son cours, est revenue.

 

Je passe maintenant à Minamoto no Sanetomo (1192-1219), qui ne fut pas que poète, mais aussi le troisième shôgun de Kamakura. Il est mort jeune, comme vous pouvez le constater – assassiné… En fait, politiquement, il n’a de toute façon guère brillé : titulaire de la charge du bakufu, il n’a guère été qu’une marionnette, notamment vis-à-vis des régents Hôjô complotant dans l’ombre… Mais il a par contre brillé en tant que poète, et a été très tôt reconnu à cet égard. J’en citerai deux œuvres, dont la première n’évoque certes pas le gouvernement militaire qu’il était censé exercer (p. 184) :

 

Quelle pitié !

À sa vue les larmes

Roulent sans fin :

Cet enfant qui n’a plus de parents

Cherchant en vain sa mère…

 

Je suppose que ce deuxième poème a un caractère allégorique (pp. 184-185) :

 

Oh ! Ces vagues mugissantes

Qui du large déferlent

Sur la grève

Dans un tumulte de déchirures, de cassures,

Et d’éclaboussures !

 

Mais on considère généralement que le plus grand poète de cette ère turbulente fut Fujiwara no Sadaie, plus connu sous le nom de Teika (1162-1241). Il avait d’ailleurs lui aussi œuvré en tant que compilateur, comme certains de ses illustres prédécesseurs. En voici deux échantillons, dont le premier développe le jeu sur les saisons précédemment mentionné (p. 191) :

 

Je promène mes regards :

Les fleurs, les feuilles rouges aussi,

Ont disparu.

C’est un soir d’automne

Dans ma hutte du bord de mer.

 

Deuxième poème, et retour à l’amour triste (p. 191 également) :

 

Même si tu prends un autre oreiller

Pour reposer ta tête

Garde-toi bien d’oublier

Le souvenir du clair de lune

Qui tombait sur cette manche trempée de nos larmes.

 

Ah, ces manches trempées ! Tiens, ça sonnerait presque comme une épithète poétique, ça… Non ? Bon, qu’importe. Nous en avons déjà fini avec Kamakura…

 

LA PÉRIODE DE MUROMACHI : LA GLOIRE DU NÔ DE ZEAMI

 

Présentation

Et nous en arrivons donc à la période de Muromachi, de la fin du XIVe siècle à la fin du XVIe siècle – du moins est-ce ainsi que la délimite Gaston Renondeau ; en fait, la périodisation est ici un peu confuse, car on distingue souvent la fin de cette période, particulièrement agitée, sous d’autres noms, comme Sengoku, qui appuie sur le chaos de la guerre civile, ou Azuchi Momoyama, qui met l’accent sur les chefs de guerre Oda Nobunaga et Toyotomi Hideyoshi, et avec des dates limites plus ou moins indécises… jusqu’à ce que Tokugawa Ieyasu vienne trancher cette indécision, bien sûr.

 

Mais, surtout, dans le cadre de cette anthologie de la poésie japonaise classique, on change radicalement de format – et cette fois de manière franchement artificielle, je suppose. En effet, pour l’ensemble de la période, Gaston Renondeau n’a pas sélectionné des poèmes à proprement parler, mais a puisé, et uniquement, dans le pan de la littérature où cette ère a particulièrement brillé : le théâtre nô, et tout spécialement les pièces de Zeami (1363-1443), le grand maître du genre – au point en fait où sa parfaite maîtrise a quelque peu étouffé toute tentative de création, sans même parler d’innovation, dans ce registre après lui… Les pièces de nô comprenaient des passages en prose et d’autres versifiés, destinés à être chantés – comme, plus tard, le jôruri où brillera Chikamatsu Monzaemon (1653-1725), voyez par exemple mon retour sur le premier tome de ses Tragédies bourgeoises. Et c’est dans ces passages en vers que l’anthologiste (connu pour avoir été un grand amateur et traducteur de nô) a puisé ses exemples de la poésie de Muromachi (ce qu’il ne fera pas pour Chikamatsu lors de l’époque Edo…) – et uniquement dans ces pièces : nous ne sommes donc pas en présence de poèmes présentés comme tels. Et la mainmise étouffante de Zeami est ici manifeste : des sept pièces dont Gaston Renondeau cite des extraits, cinq sont assurément de sa plume, et très probablement une autre encore !

 

Forcément, le rapport au contexte n’est pas du tout le même que dans mes citations précédentes : il y a une histoire à rappeler au préalable… L’anthologiste livre donc des explications en tête de ces extraits, que je vais synthétiser à mon tour, avant de citer des passages versifiés.

 

Morceaux choisis

Je vais retenir ici deux nôs, tous deux signés par le maître Zeami. Outre leur auteur, ces deux pièces ont aussi en commun de faire référence à des événements historiques, figurant notamment dans Le Dit des Heiké ; c’est loin d’être systématiquement le cas, mais pour le coup ce sont ces extraits qui m’ont le plus parlé à titre personnel ; d’autant peut-être que les connotations religieuses, couramment associées au nô et notamment aux passages, peu ou prou obligés pour ce que je crois en savoir, où des fantômes font leur apparition, ces connotations donc sont peut-être un peu moins appuyées ? En fait, probablement pas, dans le second extrait du moins… Tant pis !

 

Nous commencerons par Kagekiyo ; avec un double extrait, en fait – et la bascule entre les deux moments n’est sans doute pas pour rien dans mon ressenti… Kagekiyo était un guerrier du clan des Taira (ou Heiké), vaincu par les Minamoto (ou Genji) dans la grande guerre qui, à la fin du XIIe siècle, a provoqué le changement d’ère et assuré la domination du pays aux bushi – événements narrés dans le « cycle épique des Taira et des Minamoto », dont le point culminant est donc Le Dit des Heiké. Suite à la défaite de son camps, Kagekiyo est exilé en Kyûshû, où il se mue en un pauvre vieillard aveugle et débile… Une fille qu’il avait eue d’une courtisane, et de longue date oubliée, se rend auprès de lui. Honteux de sa situation, le vieux guerrier accepte enfin de faire le récit de ses exploits à la bataille de Yashima (même si les Taira y ont été défaits), à la condition toutefois que la jeune femme partira ensuite pour le laisser seul dans sa lamentable et dégradante misère.

 

Dans ce premier extrait, Kagekiyo revient donc sur le grand guerrier qu’il était, au sommet de sa gloire (pp. 207-208) :

 

Dans les barques du clan

Épaule contre épaule, genou contre genou,

Se pressent [les guerriers]. Rayonnant de gloire

Kagekiyo, plus qu’aucun autre,

Dans la barque impériale, est indispensable.

Au-dessous de lui les guerriers

Sont nombreux et fameux.

Mais grande est sa renommée, que la barque en voguant porte au loin.

De son maître la faveur est constante,

Par tous il est envié…

En apercevant ses ennemis, il s’écrie :

« Quels présomptueux ! » et aux rayons du soleil couchant

Il brandit son sabre.

Dès qu’il se met à tailler, sans pouvoir résister,

Ses adversaires devant sa lame

S’enfuient de tous côtés.

« Ils ne m’échapperont pas ! »

« Quels lâches vous êtes tous !

Aux yeux des Taira comme des Minamoto, quelle honte ! »

En arrêter un est chose aisée, pense-t-il,

Et mettant son sabre sous son bras :

« Je suis Kagekiyo Shichibyôe le Mauvais,

Samurai des Taira ! » Ainsi se nomme-t-il

Et il s’élance pour en saisir un.

Mihonoya était venu :

Kagekiyo veut prendre le couvre-nuque de son casque,

Qui glisse, glisse de ses doigts.

Deux ou trois fois Mihonoya s’enfuit ; pourtant,

Puisque c’est l’adversaire qu’il a choisi, il ne le laissera pas échapper.

Il bondit, empoigne le casque :

Eiya ! Et comme il le tire [à lui],

Le couvre-nuque se déchire et reste dans sa main.

Son possesseur s’est enfui plus loin,

Il prend de la distance, puis se retournant :

« Tout de même, elle est terrible,

La force de tes bras ! » s’écrie-t-il.

À quoi Kagekiyo : « Ce sont les os de ton cou

Mihonoya, qui sont durs ! »

Et en riant ils s’éloignent l’un de l’autre.

 

Plus loin dans la pièce, quand il s’agit de la conclure en fait, le père et la fille se font leurs adieux – à jamais ; épisode horriblement poignant (pp. 208-209) :

 

Cette histoire évoque mon passé.

[Le corps] en décrépitude, l’esprit lui-même

Obscurci, quelle honte !

Ce monde après tout ne me causera plus longtemps

Ses souffrances : ma fin est proche.

Hâte-toi de t’en retourner. Quand je n’y serai plus

Pour mon âme donne ta prière afin que l’aveugle

Dans les ténèbres soit guidé par sa lumière,

Et dans les chemins difficiles trouve un secours.

« Adieu, je reste » dit-il, et elle : « Je pars. »

Ces seuls mots dits d’une seule voix,

Tel est le dernier souvenir que le père et la fille se sont laissé.

Je passe maintenant à une autre pièce de nô de Zeami, intitulée Kiyotsune. Nous retournons aux derniers temps de la guerre entre les Taira et les Minamoto, quand un des chefs Taira, Kiyotsune, conscient que la bataille est perdue et qu’il n’échappera pas à ses ennemis, fait le choix de se suicider (il n’est certes pas le seul dans ce cas, je vous renvoie, outre les chroniques du « cycle épique des Taira et des Minamoto » en elles-mêmes, à ce qu’a pu en dire Maurice Pinguet dans La Mort volontaire au Japon) – en conséquence, il est précipité dans cet enfer où les guerriers sont condamnés à livrer combat inlassablement, mais sa foi en le bouddha Amida, croit-il, l’en sortira un jour… Seulement, d’ici-là, Kiyotsune laisse derrière lui une épouse dévastée, et qui déduit du geste de son mari la fausseté de ses protestations d’amour, puisqu’il l’a tant fait souffrir de par son choix égoïste… Une nuit, l’esprit du défunt la visite en rêve – et l’apparition tourne bientôt à la querelle domestique (pp. 210-211) :

 

Ô surprise ! Celui qui m’apparaît pendant que je me suis assoupie

Est bien Kiyotsune…

Mais puisqu’il est certain qu’il s’est noyé

Comment pourrais-je le voir si je ne rêvais pas ?

Même si je rêve puisque vous daignez

M’apparaître, soyez remercié.

Pourtant, puisque sans attendre le terme naturel de votre vie

Vous vous êtes noyé, m’abandonnant,

Vos serments de jadis étaient des mensonges !

Aussi n’ai-je pour vous que de la haine !

 

Plus tard, l’échange s’apaise, cependant, et, à la demande de sa veuve, le fantôme de Kiyotsune lui fait le récit désolant de ses derniers instants (pp. 211-212) :

 

Or donc

Le buddha, les dieux, les trois Joyaux

Nous abandonnent, pensé-je le cœur serré.

Chez tous les hommes du clan

L’esprit est en déroute, le courage abattu,

Les forces évanouies, la volonté brisée.

Ils accompagnent ainsi Sa Majesté qui s’en retourne.

Spectacle pitoyable.

C’est dans un tel moment

Que j’appris que l’ennemi se portait sur le Nagato.

Alors, prenant une barque, je m’éloignais de la rive, sans but,

Le cœur plein d’une grande tristesse.

Il est vrai que les vicissitudes de ce monde

Ne sont que rêves après rêves.

Comme les fleurs du printemps de Hôgen, les feuilles rouges des érables de l’automne de Juei

Se sont dispersées et flottent sur la mer.

La barque solitaire

Par le vent d’automne qui souffle du Rivage des Saules

Est poussée vers le large

Comme par l’ennemi vainqueur.

Ce rassemblement des hérons dans les pins…

Ne seraient-ce pas les étendards des innombrables Minamoto qui ondulent au vent ?

À cette pensée mon courage m’abandonne.

Oh ! Misère !

Après tout, ce corps éphémère comme la rosée doit disparaître,

Figure passagère emportée par les vagues comme une herbe flottante

Ou dérivant à l’aventure dans une barque.

Pour ne plus souffrir d’une détresse au terme inconnu

Je décide d’en finir en me jetant dans la mer.

Sans rien dire – « Il y a des pins à Iwashiro… » – je montai sur l’avant

Et sortis de ma ceinture une flûte.

Je jouai un air pur, je chantai un imayô, composai un rôei.

Passé, avenir, apparurent à mes yeux ; tôt ou tard il faudrait finir sous la vague légère

Le passé ne revient pas. Point ne s’arrête le temps ; ma volonté est brisée.

Je ne veux voir dans cette vie qu’un voyage

Qui ne doit pas laisser un regret.

Aux yeux du monde, j’aurai été un dément, diront les uns ;

Les autres resteront indifférents.

Je regardai la lune qui dans la nuit descendait vers l’Ouest, Allons ! Je l’accompagnerai !

Adoration au buddha Amida ! Ô Tathâgata Amida !

Daigne venir à ma rencontre !

Et sur cette dernière imploration,

De la barque je me jetai dans le flot qui se retirait.

Ô tristesse !

Mon corps misérable s’enfonça parmi les épaves du fond de la mer.

 

Notes explicatives : « Hôgen » désigne une ère, ou plus exactement le coup d’État qui la singularise, et qui a précipité la lutte armée entre les Taira et les Minamoto, affaire narrée dans Le Dit de Hôgen. « Juei » désigne également une très brève ère (1182-1184), celle où se déroule l’action et qui augure du pire pour les Taira. L’incise mentionnant Iwashiro comprend un jeu de mots un peu gratuit (voir plus haut) sur matsu, qui signifie à la fois « pin » et « attendre » ; qu’il s’agisse d’une vraie béquille ou d’ironie, maintenant… Quant à imayô et rôei, ces deux termes désignent des sortes de poèmes chantés, mais les uns de style japonais et les autres de style chinois – l’occasion, peut-être, de noter que tout un pan de la poésie japonaise n’est pas évoqué ici, et Gaston Renondeau lui-même l’admet : les productions les plus populaires, sous forme de chansons le cas échant.

 

Quoi qu’il en soit, nous en avons fini avec Muromachi – ne reste plus qu’une ère, couramment appelée Edo, mais que Gaston Renondeau préfère appeler ici « période des Tokugawa ».

 

LA PÉRIODE DES TOKUGAWA : LE RÈGNE DU HAÏKU

 

Présentation

C’est l’ultime période « classique » (ou « prémoderne ») ; elle débute en 1603, avec l’établissement du nouveau shôgunat par Tokugawa Ieyasu, et s’achèvera avec la Rénovation de Meiji, en 1868.

 

Une fois de plus, Gaston Renondeau opère un changement de format drastique : si la période Muromachi, avec les nôs de Zeami, nous avait ramenés à des textes relativement longs, nous revenons maintenant à des textes courts, et même plus courts que jamais, puisque l’intégralité, sauf erreur, des poèmes cités pour cette période sont des haïkus – généralement ce que l’on met en avant dans la poésie japonaise, comme étant son expression la plus singulière et la plus pure.

 

Les haïkus (ou hokku, ou haikai) sont des poèmes composés de trois vers faisant cinq, sept et cinq syllabes. Ils sont en fait dérivés des poèmes courts classiques, les tanka, dont ils constituent la première partie, les trois premiers vers, donc – en reste deux (de sept syllabes chacun), que, dans le cadre du renga, jeu poétique collectif, un poète pouvait être amené à composer dans un souci d’enchaînement des haïkus à proprement parler ; mais le haïku a ensuite gagné son autonomie.

 

Cependant, au-delà de cet aspect purement formel, le haïku se distingue aussi par ses thèmes (même si l’on retrouve des grands classiques de la poésie nippone, et tout particulièrement l’évocation des saisons, souvent avec des « mots-clefs », ou encore l’idée de l’éphémère, très à propos dans ces œuvres si brèves) et peut-être plus encore par son ton – qui, originellement du moins, se veut léger, voire humoristique, et, le cas échéant, vulgaire. Il y a bien cet aspect d’ « illumination » que l’on associe un peu facilement au haïku, plus ou moins bien compris, en Occident, cette confrontation de l’instant et de l’infini notamment, mais aussi beaucoup d’autres choses ; c'est fou ce qu'il peut y avoir dans ces toutes petites choses, en fait.

 

Dit-on.

 

Car, ne nous voilons pas la face : je ne suis certes pas le mieux placé pour en parler... En fait, disons-le, cette anthologie, qui m’avait beaucoup séduit jusqu’ici, m’a nettement moins parlé dès lors qu’elle s’est consacrée au haïku. C’est que je n’y comprends pas grand-chose, et même probablement rien… Et que cela ne touche pas davantage ma sensibilité, ce qui est probablement plus gênant encore. L’intérêt du haïku, trop souvent, me dépasse – sa candeur affichée, notamment, me laisse perplexe. Je n’en sais pas la raison – peut-être les deux vers manquants du tanka me donnent-ils une impression de manque… Je ne sais pas.

 

J’y travaille – j’ai accompagné l’achat de la présente Anthologie de la poésie japonaise classique d’un autre recueil, dans la même collection, Haïku : anthologie du poème court japonais, ainsi que d’un volume comprenant l’intégralité des haïkus du « seigneur » Bashô (en bilingue, la bonne idée) – on verra si, à force, mon goût se développe…

 

En fait, ça n’est pas exclu : je suppose que le haïku, comme beaucoup de choses finalement, demande à être apprivoisé. Si j’osais la métaphore, mais pourquoi pas après tout, je dirais que j’envisage la question un peu à la manière des strips de Peanuts, la génialissime BD de Charles M. Schulz – un format proche, si ça se trouve… Pendant des années, je n’ai rien compris à ce qui faisait l’intérêt des mésaventures de Charlie Brown, Snoopy et compagnie – et puis, à force de tentatives, le satori est venu ! Aujourd’hui, je me régale à la lecture de ce monument… Ce que je ne comprends plus, c’est comment j’ai pu y être aussi hermétique pendant si longtemps ! Alors, les haïkus… Peut-être. Un jour. Beau.

 

De toute façon, dans le cadre de cet article, il va quand même me falloir en citer – quelques-uns… Ceux, çà et là, qui m’ont vaguement évoqué quelque chose, en dépit de mon absence totale ou presque de goût pour le procédé, ce qui ne me facilite certes pas le tri… Notez, je n’étais sans doute guère plus compétent jusqu’alors. Mais là, à ce stade…

 

Morceaux choisis

 

À tout seigneur, tout honneur, commençons donc avec ce satané Bashô (1644-1694), considéré comme le grand maître du haïku – et comme la figure centrale de la poésie d’Edo, le grand poète de ce temps, quand son grand romancier était Saikaku (1642-1693 – il avait été haïkiste, par ailleurs, et prolifique, avant de révolutionner la fiction), et son grand dramaturge Chikamatsu (1653-1725). Bashô… Je m’y suis frotté à plusieurs reprises – par exemple à travers le recueil à son nom Cent Onze Haiku, ou encore dans l’excellente anthologie composée par Nakamura Ryôji et René de Ceccatty, Mille Ans de littérature japonaise (qui l’abordait toutefois de manière relativement indirecte). Mais sans succès… Il faudra bien, pourtant ! Et je vais à terme creuser la question, avec cette intégrale que je viens d’évoquer. D’ici-là, voici sept haïkus de Bashô, parmi les nombreux à être cités dans ce recueil, qui ne m’ont pas laissé totalement indifférent, quoi (pp. 220-224) :

 

Elles vont bientôt mourir

Les cigales ; on ne s’en douterait pas

Lorsqu’on les écoute.

 

***

 

À ma lampe,

Plus d’huile, je me suis couché. Dans la nuit

La lune entre par la fenêtre.

 

***

 

Détesté d’ordinaire,

Que le corbeau lui-même

Est beau les matins de neige !

 

***

 

Il mange les serpents,

M’a-t-on dit du faisan. Terrible

Me paraît maintenant son cri.

 

***

 

Si réjouissant au départ

Comme il est bientôt triste

Le bateau aux cormorans !

 

Ici, j’imagine qu’une petite explication s’impose : les pêcheurs font plonger les cormorans, et ce sont les oiseaux qui attrapent les poissons ; mais, systématiquement, les hommes soustraient leurs proies aux cormorans. Le spectacle ravit d’abord le poète, par son pittoresque peut-être, mais la prise de conscience, progressive, de ce qui se produit réellement, l’amène enfin à envisager la scène avec mélancolie sinon écœurement…

 

Encore deux !

 

De temps en temps les nuages

Nous reposent

De tant regarder la lune.

 

***

 

Tombé malade en voyage

Mes rêves errent

Sur une plaine dénudée.

Bashô, dans l’optique de cette anthologie, est vraiment le maître du haïku ; nul autre n’est autant cité. Bien d’autres poètes sans doute sont envisagés, et pas des moindres « objectivement », j’imagine (par exemple, Buson, 1716-1783, ou Issa, 1763-1828), mais ils ne produisent pas le même effet – sur moi en tout cas : à tout prendre, ils m’ont encore moins parlé que Bashô…

 

Je vais quand même citer trois autres haïkus, dus à trois auteurs différents. Tout d’abord, ceci, signé Enomoto Kikaku (1661-1707 ; p. 230) :

 

Sur mon chapeau

La neige me paraît légère

Car elle est mienne.

 

Ensuite, ceci, par Morikawa Kyoroku (1656-1715 ; p. 237) :

 

Dans la chambre d’un daimyô

J’ai dormi, mais là aussi

Il faisait froid.

 

Sauf erreur, les deux précédents poètes faisaient partie du cercle de Bashô. Ce n’est pas le cas pour le dernier que je vais citer, plus tardif : le moine Ryôkan (1758-1831). Un dernier pour la route, oui… et peut-être, de tous ces haïkus, celui qui m’évoque le plus quelque chose, même vaguement ; et sans doute le connaissais-je déjà, vous aussi probablement (p. 253) :

 

Le voleur

M’a tout emporté, sauf

La lune qui était à ma fenêtre.

 

C’est l’ultime poème cité par Gaston Renondeau dans cette anthologie, et je me dis que ce n’est peut-être pas un hasard.

 

POUÈTES POUÈTES !

 

Cette incompréhension radicale du haïku mise à part, j’ai pris beaucoup de plaisir à lire cette Anthologie de la poésie japonaise classique – le genre d’ouvrage que l’on a envie de partager, d'où ces abondantes citations… Je suppose pourtant que ça n'était pas gagné. Mais, intéressé tout de même à la base par la poésie de Nara et de Heian, qui a ici comblé mes attentes, j’ai également apprécié d’avoir d’autres aperçus de l’art poétique japonais, ainsi (ce n'était pas du tout prévu) que du nô : les extraits de La Margelle du puits, de Zeami, dans Mille Ans de littérature japonaise, m’avaient fait un peu peur, mais ce que l’on trouve ici me parle bien davantage, et il me faudra peut-être fouiller un peu dans tout ça...

 

Une expérience à prolonger, donc – y compris avec ces satanés haïkus ! Avec de la chance, cela finira par m’évoquer quelque chose… Après tout, c’est ce qui s’est produit pour un certain nombre de tanka et de chôka des ères antérieures. Alors, pourquoi pas ?

 

La polésie…

 

Je parle de polésie…

 

Tout est foutu.

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