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Les Insectes en moi, d'Akino Kondoh

Publié le par Nébal

Les Insectes en moi, d'Akino Kondoh

KONDOH Akino, Les Insectes en moi, traduction du japonais [par] Miyako Slocombe, préface de Noriko Miyamura, traduction anglaise [par] Mariam Tamari, Poitiers, Le Lézard Noir, [2000-2001, 2003-2004] 2009, 152 p.

 

Artiste protéiforme à la palette très diversifiée, Kondoh Akino a cependant construit, sur des supports variés, une œuvre essentiellement cohérente, peut-être même obsessionnelle. Si le présent recueil d’histoires courtes publiées originellement entre 2000 et 2004 nous livre avant tout son art de mangaka, il ne fait cependant pas l’impasse sur les autres prolongements de cette œuvre, tout particulièrement en matière d’illustration et d’animation – en usant de la préface de Miyamura Noriko pour transmettre quelque chose de ces variantes, au travers de reproductions en couleurs de l’art de Kondoh Akino ; initiative tout à fait bienvenue du Lézard Noir, tant le résultat impressionne d’emblée – tout au plus regrettera-t-on que le format de l’ouvrage ne soit guère propice à la mise en valeur des subtilités de ces œuvres, pour le coup bien réduites ; mais c’est sans doute un peu mesquin de ma part.

 

En tant que mangaka, Kondoh Akino exerce dans un registre considérablement éloigné de tout ce dont j’ai pu vous parler jusqu’à présent sur ce blog ; sa démarche indépendante (plusieurs des œuvres ici reprises ont été initialement publiées à compte d’auteur, d’ailleurs), arty peut-être, expérimentale si vous préférez, la singularise même au milieu des « auteurs » perçus comme tels – seul Maruo Suehiro aurait éventuellement quelque chose de commun, pas vraiment pour L’Île panorama, cela dit, mais davantage pour, par exemple, La Jeune fille aux camélias, BD lue il y a quelque temps de cela, mais pas encore chroniquée sur le blog, je vais tâcher de m’en occuper prochainement. À tout prendre, cet art est donc tout à fait singulier – le support autant que les variations sur le même thème achevant de conférer cette qualité essentielle à l’œuvre de l’auteure.

 

Ceci étant, on peut toujours être tenté d’établir des ponts avec telle ou telle œuvre… La pertinence de cette démarche est sans doute à débattre, mais c’est humain. À ce compte-là, Les Insectes en moi peut donc malgré tout susciter l’évocation de quelques noms ; mais, pour le coup, je ne les chercherais pas dans l’histoire du manga – ne serait-ce que parce que mon ignorance en la matière me l’interdit… Mais ce recueil m’a régulièrement évoqué, dans un tout autre registre et à une tout autre époque, Aubrey Beardsley – ça m’a paru très frappant, et ne m’a pas lâché jusqu’à la fin. En BD… Disons peut-être Marjane Satrapi ? L’usage du noir et blanc, l’attention aux formes, le foisonnement baroque des détails, fleurs, boutons ou onomatopées, s’associant avec la fausse simplicité des personnages et du cadre, d’un trait sobre et précis, essentiellement « clair »… Oui ?

 

Quoi qu’il en soit, tout ceci est très, très beau. Les reproductions en couleurs de la préface sont impressionnantes, mais le manga en noir et blanc, autrement simpliste en apparence, saisit tout autant, avec ses jeux riches et éventuellement géométriques sur les motifs récurrents, qu’ils fassent pleinement partie du décor ou relèvent des (nombreuses) onomatopées envahissant systématiquement la planche (et comme de juste rétives à la traduction).

 

Même si, pour en arriver à cet effet, il faut peut-être franchir la première de ces histoires (très) courtes ici compilées, « Kayoko Kobayashi » (2000 ; objectivement, « la plus ancienne », mais comme la suite apparaît dès 2001, ce n’est peut-être pas très significatif), dont le style liquide et psychédélique m’a laissé parfaitement froid.

 

Mais la suite, quel régal ! Les Insectes en moi est visuellement de toute beauté, vraiment un très bel objet, que l’on « lit » lentement, en dépit de la rareté du texte et de la brièveté des histoires, tant la tentation est forte de s’immerger dans ces rêves et cauchemars obsédants, fonctionnant comme autant de névroses insidieusement fascinantes ; on pénètre la psyché du personnage, dans une ronde de sensations tenaces qui peut à bon droit renvoyer au psychisme du lecteur lui-même.

 

Mais de quoi Kondoh Akino nous parle-t-elle dans Les Insectes en moi ? Oui – de rêves et de cauchemars… Mais encore ? Pas forcément tant que cela d’insectes, en fait – s’ils ont leur importance, névrotique, ainsi de cette coccinelle qui bouleverse le monde de cette jeune fille l’ayant écrasée par réflexe ou indifférence… Mais oui, voilà : une jeune fille, Kondoh Akino elle-même supposera-t-on ? et qui est, le plus souvent, au carrefour de l’adolescence (ou un peu après, mais guère) ; ici aussi, le premier récit se distingue, d’ailleurs, qui ne correspond guère à ce… « canevas » serait un peu fort, « thème », disons.

 

Pour autant, guère de suivi dans la narration, pas vraiment « d’histoires » à proprement parler, dans ces miniatures aux allures de fragments… Ce sont des échos intimes, à la façon d’un journal peut-être, où les faits les plus insignifiants en apparence tendent à révéler une charge latente de sens – l’art de la miniature participant alors pleinement de l’expression de ce ressenti.

 

La jeune fille nous parle ainsi d’insectes, éventuellement (et par exemple des boutons de couture qu’elle associe aux coccinelles, après le « drame » initial), mais peut-être plus encore de son dernier parapluie, ou d’un piano, ou… d’un coupe-ongles ; à vrai dire, ce dernier a même une importance toute spéciale, en se révélant ultimement comme un catalyseur de souvenirs, à l’instar d’autres objets anodins entrevus jusqu’alors, mais cette fois de manière plus systématique : chaque rognure d’ongles est assimilée à un événement bien précis, qu’il s’agisse d’en retrouver, au gré des divagations d’un esprit en maraude, le souvenir essentiellement anodin, mais potentiellement à même de se transcender, ou d’envisager que l’acte même de se couper les ongles… soit en fait le générateur de ces événements à part, pour peu qu’on s’y arrête. Ce qui peut relever du solipsisme, je suppose.

 

C’est… spécial, je ne vous le cacherai pas. Et je ne peux pas vraiment prétendre être sensible à cette poésie très arty (une fois de plus), prisant l’anodin pour exprimer l’intime. En fait, cela m’indiffère sans doute le plus souvent…

 

Et pourtant pas tout à fait. Parfois, je perçois quand même quelque chose – vaguement sans doute ; surtout quand l’expression du quotidien se montre particulièrement intime, et révèle, chez la jeune fille, des états d’âme ambigus, peut-être même chargés de traumatisme – qu’il s’agisse de ses premières règles, ou d’une tentation suicidaire la prenant par surprise, elle qui n’en réchappera qu’en se raccrochant à son onirisme décalé : ce dernier dépasse alors le stade névrotique pour s’exprimer en ultime planche de salut. Mais le lecteur… non, mieux vaut ici ne parler qu’en mon nom – moi, donc, j’ai d’autant plus fortement ressenti ces moments que j’avais l’impression d’une sphère intime envahissant violemment ma propre psyché ; ce qui est déstabilisant, pas forcément très agréable d’ailleurs, mais, dans les faits, oui, cela marche. Cela impressionne.

 

Le résultat est une œuvre visuellement superbe, donc, mais dont le propos, aussi délicat soit-il sans doute, tend à me dépasser – hors ces séquences bien précises qui m’ont assailli avec une relative violence, qu’on ne devine guère avant d’en faire l’expérience. Pour autant, la splendeur du graphisme suffit sans doute à emporter mon adhésion ; peut-être, quant au fond, me faut-il laisser mariner cette lecture encore un peu, puis y revenir le moment venu, pour davantage appréhender l’expression cathartique de cette intimité forcément envahissante ? Pas impossible, ça.

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One-Punch Man, t. 02 : Le Secret de la Puissance, de Yusuke Murata

Publié le par Nébal

One-Punch Man, t. 02 : Le Secret de la Puissance, de Yusuke Murata

MURATA Yusuke, One-Punch Man, t. 02 : Le Secret de la Puissance, [ワンパンマン, Wanpanman], œuvre originale de One, traduction [du japonais par] Frédéric Malet, Paris, Kurokawa, [2012] 2016, 192 p.

 

Retour, parce que je suis faible et inconséquent, sur One-Punch Man, ce manga totalement hype qui m’avait pour le moins laissé perplexe au sortir du premier tome… Faible, inconséquent : l’occasion faisant le larron, j’ai chopé ce tome 2, pour voir si. Au cas où.

 

POUR FAIRE VITE – ET DE TOUTE FAÇON ÇA VA VITE

 

Et le bilan est peut-être un peu plus positif, aussi surprenant que cela puisse paraître. Pour ceux qui trouvent à bon droit mes articles trop longs, voici un résumé bien lapidaire comme il faut : c’est très con, même si peut-être pas autant que ça en a l’air ; c’est assez rigolo, ceci dit – probablement plus que le premier tome ; enfin, c’est aussi très agaçant, parfois : il y a un jeu pervers de One, sinon de Murata Yusuke, qui aboutit à cette même conclusion que dans le premier tome – l’impression que, régulièrement, les auteurs se foutent sciemment de ma misérable petite gueule de lecteur, en raillant le genre et ses poncifs… Et ça va peut-être plus loin que dans le premier tome, en fait.

 

Quant à l’histoire… Eh bien, elle a un peu plus de suivi que dans le premier tome, ce qui n’était pas dur, et n’est probablement pas plus mal – même si, d'une certaine manière, c’est du coup en porte à faux par rapport aux intentions affichées de la BD originelle.

 

CE QUI SE PASSE

 

On peut, dans ce deuxième tome, distinguer trois moments.

 

Dans le premier, qui prend directement la suite de la fin du tome 1 (même endroit, mêmes personnages), Saitama, le super-héros bidon mais qui terrasse tous ses adversaires, quels qu'ils soient, d'un seul coup de poing, accompagné du plat cyborg Genos, va péter la gueule au savant fou qui dirige la Maison de l’Évolution, d’où venaient les super-vilains animaliers qu’il vient de massacrer. Ledit savant fou est une sorte de transhumaniste, mf, non, disons nazillon, qui veut élever sans cesse l’espèce humaine, le con ; flippant à l’idée que Saitama, désireux de se venger de ses tentatives de kidnapping, lui démonte la gueule ainsi qu’au personnel de sa boîte (des clones de lui-même, forcément), il lâche sa création la plus redoutable, le Scaravageur – plus fort (ça se voit), plus intelligent (ça ne se voit vraiment pas, disons que c’est de la théorie), et surtout vraiment très, très moche…

 

L’affaire étant vite pliée (jusqu’à l’abus, mais pour le coup, oui, c’est assez rigolo), deuxième moment : la ville est en proie aux assauts violents d’un gang de feignasses chauves qui ne veulent pas travailler. Saitama, parce que chauve, est confondu avec ces types-là, ce qui lui pète les burnes ; mais, en voulant régler l’affaire largement pour ces motifs idiots et parfaitement personnels, il a maille à partir avec un « super-héros » parfaitement sadique, Sonic le Foudroyant, qui, forcément, n’a jamais entendu parler de ce con de Saitama… Et nous verrons qu’il y a une cause à cela.

 

Enfin, comme le tome 1, celui-ci se conclut sur un épisode bonus en forme de flashback revenant sur la formation de Saitama – son entraînement, révélé dans la première partie de ce volume (et qui est censé en être le point d’orgue, ainsi que le titre global le montre assez).

 

CE QUI MARCHE

 

Le dessin

 

Allez, commençons par ce qui fonctionne bien. Ce qui, une fois n’est pas coutume, impose sans doute de parler en priorité du dessin de Murata Yusuke.

 

N’étant certes pas un connaisseur en matière de mangas d’action, je ne suis sans doute guère en mesure de me livrer à un classement pertinent des illustrateurs du genre... Ce que je peux dire – pur ressenti renvoyant à cette seule expérience –, c’est que le dessin est d’une fluidité exemplaire, atteignant un juste milieu entre précision et simplification, au-delà même du seul Saitama minimaliste, généralement très bien intégré dans ces cases un peu plus complexes.

 

Le découpage n’est pas forcément très hardi, mais toujours à propos, l’action est agréablement lisible, jusque dans ses abus d’effets type floutage, finalement pertinents, et la part de caricature est appréciable, suffisamment bien dosée pour coller aux intentions du récit.

 

Les pages sont régulièrement émaillées de petits gags tout à fait bienvenus, et les personnages sont caractérisés en quelques traits efficaces – de la bêtise brutale du Scaravageur, tranchant délibérément sur son intelligence supposée, au sadisme de Sonic, exprimé à merveille dans son sourire « innocent » (dixit Saitama), délicieusement exagéré.

 

Un peu plus de suivi dans la narration

 

Au-delà du dessin, ce tome 2 bénéficie à mon sens d’une histoire plus développée – ce qui, donc, pourrait paradoxalement contrevenir aux intentions de la série originelle, mais s’avère plutôt plaisant en ce qui me concerne.

 

Les deux « mini arcs » de ce volume, s’ils ne brillent pas exactement par la complexité ou la subtilité, parviennent globalement à se montrer plus enthousiasmants que la seule succession d’affrontements rapides des premiers épisodes, en renouvelant le propos pile au moment où la lassitude était particulièrement à craindre.

 

L’humour – surtout

 

Surtout, ça m’a paru quand même beaucoup plus rigolo… Là encore, ce n’est pas fin – vraiment pas. Mais il y a bien des moments amusants, oui. Dans le premier arc, au-delà des détails graphiques mentionnés plus haut et qui jouent un grand rôle à cet égard, cela vaut par exemple pour le bourrinage super-héroïque de Genos (voir également le paragraphe suivant ; j’ai cru comprendre que certains lecteurs regrettaient que le cyborg soit aussi plat dans ce volume, mais à mes yeux c’est plutôt un atout, pour le moment du moins, que de le confiner à un rôle de figurant parfaitement caricatural), et bien sûr pour la motivation absurde de Saitama. Que la fin de l’arc soit expédiée aussi brutalement, après une mise en place étonnamment développée pour cette BD (mais constituant en elle-même un gag, voir plus loin), s’avère sans doute bien vu.

 

Entretemps, bien sûr, nous avons eu la « révélation » du « Secret de la Puissance » de Saitama. Que je connaissais déjà, en fait – les premières critiques s’en faisaient l’écho. Saitama grandiloquent expliquant son entraînement de muscu finalement assez banal, et Genos pétant un câble devant ce qui ne peut être qu’un mensonge particulièrement débile, oui, ça ne manque pas de saveur… Le flashback, comme de juste, y reviendra en fin de volume – avec un Saitama encore chevelu, mais dont les traits commencent à tendre vers le simplisme archétypal qui le caractérisera par la suite

 

Le postulat absurde du deuxième récit – avec ces terroristes chauves, et l’amalgame leur assimilant l’inconnu Saitama – est suffisamment crétin pour faire sourire (même si d’autres implications de ce passage me laissent davantage perplexe, j’y reviens de suite) ; et l’affrontement avec l’arrogant Sonic autorise une couche supplémentaire de raillerie à l’encontre du genre super-héroïque (shônen d’action ou comics, à ce stade), avec cet échappé de la vague « sombre » post-Watchmen et The Dark Knight Returns (pour m’en tenir à mes références habituelles, un connaisseur des mangas pourra sans doute vous trouver des comparaisons plus pertinentes), tranchant de manière bienvenue sur le ridicule de Saitama – d’autant que nous y croisons en chemin plus ridicule encore, l’improbable Roulette Rider, dont l’apparition est tout de même des plus cocasse.

 

Je ne suis pas bien certain d’apprécier pleinement les jeux de mots débiles dont regorge ce tome 2 – avec les inévitables « chauves-sourires » et « chauve qui peut », le pire étant probablement et de très loin « Mante le Joli »… Aucune idée de ce que le texte original peut donner à cet égard. Mais admettons – après tout, ça participe bien de la bêtise assumée du pitch…

 

CE QUI AGACE ?

 

Mais il est d’autres dimensions de la BD qui sont plus ambiguës… Je ne les dirais pas « mauvaises » à proprement parler, c'est peut-être même tout le contraire ; mais c'est surtout que ça n’a en fait rien à voir : nous sommes dans une autre sphère.

 

Voilà : si ce tome 2 m’a globalement amusé, il m’a aussi régulièrement agacé. Le problème, ou l’astuce – car il n’est donc pas dit que ce soit véritablement un problème –, étant que cet agacement est probablement en partie calculé : j’ai l’impression que One, sinon Murata Yusuke, joue en fait avec mes nerfs de lecteur… d’une manière un brin perverse, sinon hypocrite.

 

Des prolongements du premier volume

 

Ce qui commence sans doute, bien sûr, avec le gag initial (un bis, donc) où Saitama se lasse bien vite des explications à ses yeux trop détaillées (!) de Cyborgorilla concernant le savant fou et la Maison de l’Évolution. Genos, qui avait précédemment fait les frais de l’impatience absurde de son « maître », réclame de lui-même « un résumé en moins de dix mots » ! Rien d’étonnant, j’imagine, à ce que le graphomane Nébal (logorrhée, tout ça) ait du mal avec ce principe…

 

Peut-être faut-il mentionner aussi quelques gags un peu lourdauds, je ne sais pas... Sonic, androgyne, étant vaincu quand Saitama lui broie des couilles, ça n'est sans doute pas super fin, mais bon...

 

Plus loin, cependant, c’est – le mot peut paraître absurde dans ce contexte, mais tant pis – la « philosophie » de l’œuvre qui ma laisse un peu perplexe. Que Saitama, qui passe sempiternellement pour un crétin, ne soit guère un véhicule d’identification, en dépit de ses traits iconiques et de son rôle de « tête d’affiche », très bien. Que Genos soit peu ou prou inexistant, dans cette optique, de même. Mais d’autres points me chatouillent un peu plus – sans doute absurdement, hein…

 

Le Secret de la Puissance

 

Ainsi de la révélation du « Secret de la Puissance ». Certes, elle est avant tout un gag – le contrepied improbable des pourtant au moins aussi improbables sinon davantage araignées mutantes et expositions à des rayons gamma « créant » les super-héros de manière habituelle ; ce qui, en tant que tel, est sans doute bien vu. « Philosophiquement », cependant, cela peut participer d’un certain « you can get it if you really want », comme me le disaient mes camarades amateurs de reggae, qui m’a toujours laissé un peu perplexe – sans doute parce que je n’ai pas du tout le culte de l’effort.

 

Deux points Godwin

 

Mais justement : c’est que cette question se repose de nouveau de suite après, avec le gang des chauves-sourires, et Tête d’Enclume à leur tête, qui disent vouloir créer une société utopique où ils n’auraient pas besoin de travailler – « revendications absurdes », nous dit-on, et, sans surprise, l’arc se conclut sur la promesse que fait à sa maman la feignasse Tête d’Enclume, de trouver bientôt du travail… Que les chauves-sourires soient globalement ridicules, très bien – et la réalité de leurs exactions (quand ils se trompent de cible, tout particulièrement – gag qui passe plutôt bien) ne saurait faire de doute. Mais je redoute d’y déceler un propos sous-jacent qui ne me sied guère… sans doute parce que les revendications des « terroristes » ne me paraissent pas du tout absurdes, au fond. À moins qu’il ne s’agisse que de préparer le terrain à la thématique du super-héros « professionnel », sur laquelle se conclut le récit, laissant entrevoir la suite ?

 

Il n’en reste pas moins que les chauves-sourires, avec leur dégaine de skinheads tout de noir vêtus, tiennent d’une caricature fascistoïde peut-être malvenue, pour le coup. Or elle entre en résonance  avec la présentation du savant fou du premier arc, nécessairement nazillon dans ses délires de clonage et d’amélioration de l’homme. J’aurais pourtant tendance à croire que c’est plus compliqué que cela…

 

Certes, ce n’est sans doute pas la place, dans une BD pareille, que de se livrer à d’absurdes débats à ce sujet – que je ne réclame en rien. Somme toute, qu’elle ait la finesse et l’élégance d’un point Godwin en abordant ces problèmes, c’est cohérent – Saitama ne saurait sans doute « penser » autrement : les résumés en moins de dix mots n’y sont guère propices.

 

S’agit-il, alors, de pointer les soubassements idéologiques éventuels du genre super-héroïque ? Ça me paraît assez plausible, en fait, dans le cas du savant fou du moins – ça fait partie du truc. Mais est-ce pertinent ? Là, je ne sais pas…

 

Mais je suis curieux de voir comment tout cela évoluera par la suite – j’ai l’impression qu’il y a, sous-jacent, quelque chose d’insidieusement pervers… Mais ce n’est peut-être qu’un fantasme (crypto-fasciste, bien sûr) de ma part.

 

LA SUITE PEUT-ÊTRE : FAIBLESSE ET INCONSÉQUENCE DU NÉBAL

 

Du coup, eh bien, oui : je suis assez curieux de la suite. En même temps, en prenant cette BD pour ce qu’elle est à bien des égards – une lecture popcorn, qui distrait quelques dizaines de minutes, et c’est très bien comme ça. Au milieu des pattes et du Coca Zéro, je peux sans doute ménager une place dans mon panier de ménagère pour ce manga débile, dispo au supermarché du coin, et, finalement, oui, assez amusant…

 

Peut-être le tome 3 un de ces jours, donc – sans programme précis : occasion, larron. Hop.

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20th Century Boys, t. 4 (édition Deluxe), de Naoki Urasawa

Publié le par Nébal

20th Century Boys, t. 4 (édition Deluxe), de Naoki Urasawa

URASAWA Naoki, 20th Century Boys, t. 4 (édition Deluxe), [20 seiki shônen, vol. 7-8], scénario coécrit par Takashi Nagasaki, traduction [du japonais par] Vincent Zouzoulkovsky, lettrage [de] Lara Iacucci, Nice, Panini France, coll. Panini Manga – Seinen, [2000] 2014, [424 p.]

 

SUITE…

 

Je poursuis à mon rythme la lecture de 20th Century Boys, d’Urasawa Naoki, avec ce tome 4 de l’édition « Deluxe » (comprenant donc les tomes 7 et 8 de l’édition originale). Et, autant le dire de suite, il me paraît tout de même un bon cran en dessous que celui qui précède

 

Ça reste plus que lisible, hein – et je l’ai lu avec plaisir, oui. Mais certains procédés tenant du gimmick m’ont un peu lassé, cette fois ; le scénario reste diabolique et efficace, mais expose parfois sans doute un peu trop ses ficelles – ces dernières, parce que visibles, ont donc éventuellement quelque chose de cordages…

 

Évidemment, vous vous en doutez, pour causer de tout ça, me faudra SPOILER à mort. Hein.

 

EN SENS INVERSE

 

Le tome 3 avait très bien fonctionné sur moi, et pour deux raisons essentiellement : le choix de zapper le récit des événements du 31 décembre 2000, tout d’abord, ce qui était frustrant, oui, mais délicieusement frustrant ; ensuite, la mise en place d’une nouvelle trame narrative, en 2014, tournant beaucoup autour du personnage de Kanna – que l’on pouvait, à ce stade, considérer comme un « nouveau » personnage (le bébé ne comptait pas vraiment), et central donc, et surtout particulièrement sympathique et attachant.

 

Or ce tome 4 prend assez vite le contrepied de ces choix du tome 3

 

CE QUI S’EST PASSÉ LE 31 DÉCEMBRE 2000

 

En effet, Urasawa Naoki décide donc de revenir (et plus tôt que ce que je pensais, peut-être) aux événements du 31 décembre 2000 – le soir de la fin du monde qui n'a pas été la fin du monde, mais en tout cas du « grand bain de sang »… Et ce qui devait soulager la frustration éventuelle du lecteur s’avère finalement bien trop faible pour pleinement satisfaire – à mes yeux du moins.

 

L’injustice

 

Que Kenji et sa Bande soient des « terroristes » aux yeux des médias, cela fonctionne toujours ; qu’Ami et son parti récoltent les lauriers pour avoir défait une menace dont nous savons pertinemment que c’était eux qui l’avaient suscitée, ça n’est certes pas sans saveur – en fait, et là Urasawa se montre sans doute tout particulièrement habile, le lecteur ne peut sans doute qu’être envahi par un terrible sentiment de révolte devant l’injustice des événements ; mine de rien, le fait est que beaucoup d’œuvres quelles qu’elles soient jouant de ce procédé ou tentant de le faire se montrent bien moins convaincantes à cet égard…

 

Jusqu’ici, tout va bien ? Peut-être.

 

Le robot et ce qui se cache derrière

 

Au regard de cette sous-trame, il y a cependant quelques choix qui passent moins bien (et c’est ici que déboulent les SPOILERS) : l’idée que le « robot atomique de 50 mètres de haut et de 1000 tonnes » s’avère une complète imposture, pas grand-chose de plus qu’une montgolfière, me laisse en effet un peu perplexe…

 

Sans doute s’agissait-il de retourner au réalisme, par rapport à la féerie puérile de Kenji et ses copains écrivant le futur, ce qui participe probablement d’une certaine cohérence de l’œuvre. Le problème est qu’en l’état, le fait que le robot soit ce genre d’imposture… me paraît moins crédible que son authenticité supposée.

 

Le souci, s’il y en a un, n’est donc pas forcément dans la BD – peut-être n’est-ce un problème que pour moi ; et je ne suis d’ailleurs pas bien certain de ce que je reproche à ce choix au juste… Il est sans doute trop tôt : sur cette base, les possibilités sont ouvertes, et l’auteur ayant jusqu’à présent réussi à me surprendre plus qu’à son tour, sans doute vaut-il mieux attendre la suite des opérations avant de balancer un quelconque jugement à ce sujet.

 

L’abus de cliffhangers – et leur artifice de plus en plus marqué

 

Mais d’autres procédés, tout particulièrement dans cette sous-intrigue (« sous » au regard de la construction de ce tome, c’est bien sûr essentiel dans la trame globale, pour ce que l’on en sait), m’ont clairement paru lassants, cette fois – et c’est la succession rapide de cliffhangers bien trop artificiels.

 

Il y en a certes depuis le début de la série, façon « dernière case en bas de la page comme dans Tintin », disons, mais c’était jusqu’alors assez futé et enthousiasmant, le plus souvent ; cette fois, la « réalité du robot » est questionnée par un emploi bien trop récurrent de ce gimmick, qui devient même pénible dans les jeux portant sur l’identité réelle d’Ami – l’effet d’une plaisanterie qui fonctionnait très bien sur un format court, mais s’avère un peu trop lourde à force de récurrence ; au point où ça n’est ni palpitant, ni drôle, ni rusé (cette dernière dimension est sans doute essentielle à la BD, qui interrogeait le récit de manière autrement subtile jusque-là – à tout prendre, nombre de ces cliffhangers relèvent bien d’un jeu post-truc tenant éventuellement de la mise en abyme).

 

Ce qui reste

 

Reste quoi ? Eh bien, l’injustice, donc – qui fait passer nos héros pour des terroristes, et piétine volontiers leurs cadavres (mais voir plus loin…), tandis qu’Ami, plus infect que jamais (ou non – en fait, c’est systématiquement au travers de son puant et irritant représentant Manjôme Inshû que son rôle est débattu, ce qui change forcément la donne), triomphe, porté aux nues par des décideurs ignorants et incompétents et leurs électeurs naïfs et dociles.

 

À ce titre, le jeu sur le premier ministre japonais, caricatural au possible, m’a paru plus lourd que convaincant, mais bon – nous vivons dans un monde qui, au sortir des urnes du moins, trouve un Trump cool et compétent, c’est vrai… La réalité qui dépasse la fiction, comme on dit ; parce qu’elle n’a pas à s’embarrasser du narrativium, elle ; mais 20th Century Boys en aurait peut-être bien besoin de temps à autre ?

 

Allez, admettons une chose – même si, là encore, cela tient du procédé, et sans doute un peu « facile » : Ami, quand il fait ses rares apparitions sous son masque de singe, est assez flippant, oui…

 

2014 – EXIT KANNA

 

Mais qu’en est-il de la trame de 2014 ? Eh bien… Kanna est peu ou prou aux abonnés absents. Personnage très secondaire sur l’ensemble de ce gros quatrième volume, elle ne suscite rien de l’enthousiasme et de l’empathie du tome précédent. Ce que je n’ai pas manqué de regretter…

 

Alcatraz – tranquille

 

D’autant que, en contrepartie, Urasawa Naoki met d’abord l’accent sur la sous-trame qui m’intéressait le moins dans le volume précédent : celle impliquant Otcho (pardon, Shôgun, puisque, même vieux, il est plus que jamais en mode gros badass) et le mangaka naïf Kakuta, lesquels s’évadent comme de juste de cette « Luciole des Mers » dont on ne s’évade pas – ersatz d’Alcatraz avec tous les poncifs de « l’aventure carcérale ».

 

Shôgun, en tant que personnage, m’indiffère totalement – trop « héros » pour être un héros intéressant, dans le contexte de 20th Century Boys. Quelques traits çà et là tentent d’injecter un peu de mystère à la trame, en la reliant de manière marquée au récit des événements du 31 décembre 2000 (pour l’essentiel, c’est donc Shôgun qui raconte) ; mais ça ne m’a pas emballé…

 

Koizumi travaille sur son exposé

 

Et sinon… Eh bien, Urasawa Naoki lance encore une autre sous-trame en 2014 – avec une nouvelle jeune fille, mais bien moins attachante que Kanna : Koizumi est une lycéenne médiocre et somme toute standard, et une groupie, sans guère de centres d’intérêt en dehors de ça. Un personnage délibérément ridicule.

 

Le hasard (forcé par les besoins de la narration, oui, normal) l’amène cependant à s’intéresser à la Bande à Kenji et aux événements du 31 décembre 2000.

 

Les reliques de la Bande

 

En résultent « naturellement » des rencontres cruciales, d’abord avec « Dieu », le clochard devenu richissime (et toujours aussi chouette, lui – en bon touriste de l’espace), puis… avec Yoshitsune, qui n’était donc pas mort, ta-daaam !

 

Cela dit, je me moque, mais le vieux Yoshitsune, pour le coup, est assez attachant, lui – il est un « résistant » malgré lui, et un chef qui plus est, rôle que l’on n’accolait pas instinctivement à cet intello lunetteux forcément timoré, tel qu’il nous était présenté jusque-là ; mais ça lui donne un caractère mélancolique assez intéressant.

 

À vrai dire, pour ce qui est du traitement des « terroristes » de la Bande à Kenji, c’est sans doute celui qui s’en sort le mieux – à moins que Maruo…

 

Mais non, il est mort !

 

Pour le moment ?

 

Bah, ce n’était pas mon propos : je voulais dire que Yoshitsune parvenait, en petit vieux las de tout, à susciter une forme d’attachement à laquelle le froid Otcho ne peut certainement pas prétendre.

 

Même s’il y a pire encore : Yukiji, autre chouette personnage féminin dans les premiers volumes, ensuite réduit, de manière largement incompréhensible, par Kenji lui-même, à un triste rôle de faire-valoir féminin – dont elle ne se dégage en rien : en tant que « tante » de Kanna, elle porte avec la jeunette tout « l’espoir du monde » (…), et ne fait rien d’autre. Un beau gâchis, j’espère que ça s’arrangera par la suite…

 

Amiland

 

Mais Koizumi, donc – un personnage qui se veut comique, tout particulièrement dans ses traits ultra-expressionnistes, mais qui, globalement, tombe à plat en permanence.

 

Enfermée du fait de ses curiosités malvenues dans une sorte de Disneyland dystopique tout à la gloire d’Ami – et c’est là qu’elle fait la rencontre de Yoshitsune –, elle y est promise à un lavage de cerveau qui devrait être glaçant, mais je n’ai pas l’impression que le récit use au mieux de ce cadre prometteur… pour l'heure en tout cas.

 

Sauf, sans doute, en ce qui concerne les expériences de réalité virtuelle à laquelle est soumise Koizumi – et tout particulièrement la dernière, à la toute fin de ce volume, qui amène la lycéenne à rencontrer Kenji et ses amis tout gamins, à la fin des années 1960 ; elle s’immisce comme elle peut au sein de leur petit groupe de garçons…

 

Là, il y a quelque chose d’intéressant – dans ce flou autour des événements narrés, quelque part entre flashback, voyage dans le temps, ou mise en scène totalement biaisée ; l’attitude de Yoshitsune en rajoute d’ailleurs une couche à cet égard. Ce qui, pour le coup, m’a paru assez bien vu – reste à voir ce qu’en fera ensuite l’auteur…

 

Qui, en attendant, conclut ce quatrième tome sur une nouvelle série de cliffhangers rapprochés – l’effet « dernière case en bas de la page comme dans Tintin », mais puissance 10.

 

Ce qui me laisse un peu perplexe. Ou de plus en plus…

 

BILAN

 

Globalement, ce quatrième tome n’est... pas mauvais : encore une fois, je l’ai lu avec plaisir, en fait. Mais la plupart de ses nouveaux développements, presque tous, oui, m’ont déçu sur le moment… et j’imagine que ça ressort de cette chronique mettant en avant les « mauvais points », peut-être un peu trop unilatéralement.

 

Mais voilà : il y a ici une succession de choix narratifs relativement hardis, quand ils ne sont pas trop convenus, et qui peuvent à terme s’avérer intéressants, sans doute, mais qui, pour l’heure, ne m’ont pas vraiment satisfait.

 

Et il y a donc cette crainte qu’à force de jouer d’effets divers pour livrer un récit palpitant et, tout à la fois, questionner les ressorts de ce type de récit, il devienne pourtant exactement la « formule » un peu navrante qu’il est supposé disséquer…

 

On verra. Tome 5 un de ces jours.

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Le Livre des Merveilles, de Lord Dunsany

Publié le par Nébal

Le Livre des Merveilles, de Lord Dunsany

DUNSANY (Lord), Le Livre des Merveilles, ou Chronique de petites aventures au Bord du Monde, [The Book of Wonder : A Chronicle of Little Adventures at the Edge of the World], nouvelle édition revue, augmentée et illustrée, traduit de l’anglais par Marie Amouroux, traduction revue et corrigée par Anne-Sylvie Homassel, illustrations de S.H. Sime, préface de Max Duperray, Rennes, Terre de Brume, coll. Terres Fantastiques, [1912, 1924] 2002, 127 p.

 

De temps en temps, un petit recueil de contes de Lord Dunsany, ça ne se refuse pas, hein ? Le Livre des Merveilles (qui a un « jumeau » plus tardif, Le Dernier Livre des Merveilles) est le cinquième recueil de nouvelles d’Edward John Moreton Drax Plunkett, 18e baron Dunsany, l’auteur irlandais cher à mon cœur et à celui de Lovecraft – lequel est sans doute aujourd’hui, par une ironie de l’histoire des littératures de l’imaginaire, le principal passeur incitant à la redécouverte d’une œuvre hélas largement oubliée.

 

Par un curieux hasard ou presque, j’ai lu jusqu’à présent ces recueils dans l’ordre – en commençant par l’extraordinaire Les Dieux de Pegāna, puis en enchaînant sur son « complément » Le Temps et les Dieux, après quoi il y eut L’Épée de Welleran, enfin les Contes d’un rêveur. Autant de très brefs recueils, tournant généralement autour de la centaine de pages, mais comprenant néanmoins nombre de textes très courts, parfois même de simples vignettes. Autant d’occasions, aussi, d’embarquer pour de délicieux et subtils périples oniriques, sous la houlette d’un guide particulièrement avisé, dont la finesse essentielle est à la fois la condition et le remède à ce que son art de conteur pourrait avoir de « naïf » en apparence ; à vrai dire, le bonhomme n’était certes pas sans humour, et sa féerie, aussi enchanteresse soit-elle, n’était pas sans ironie – douce-amère.

 

Mais, en dépit des apparences, Dunsany n’était pourtant pas tant que cela un écrivain « à formule » ; les similitudes de format (ici nous parlons de nouvelles tenant à peu près toujours en cinq ou six pages) ne doivent pas tromper, et plusieurs ensembles peuvent être distingués dans l’abondante production de nouvelles de l’auteur ; à tout prendre, Les Dieux de Pegāna n’a pas forcément grand-chose en commun avec le présent Livre des Merveilles – issu de « pré-nouvelles » publiées pour la plupart dans la revue Sketch en 1910-1911 (le recueil est daté de 1912) –, et dont on dit parfois, d’ailleurs, qu’il inaugurait plus ou moins une nouvelle phase dans la carrière de l’auteur. Chaque recueil, en tout cas, a une cohérence qui lui est propre, au-delà des apparences là encore – et si l’on croise ici de nouveau de ces dieux un brin pathétiques coutumiers de la première manière de l’auteur, par exemple dans « Chu-Bu et Sheemish », de ces villes fantasques et légendaires qui sont peut-être ses plus symptomatiques créations, qui peuvent ici avoir nom Jamais ou Bombasharna, de ces récits épiques sous un voile de farces ou de ces farces sous un voile épique, le fait demeure : Le Livre des Merveilles a sa singularité.

 

Qui va au-delà, si ça se trouve, de ce cadre de « Bord du Monde », figurant dans le sous-titre, et qui a son importance dans un certain nombre de ces contes – lesquels entretiennent le cas échéant d’autres liens, tel personnage croisé ici pouvant réapparaître là… quitte à ce que ce ne soit qu’au travers de sa silhouette fugacement entraperçue tandis qu’elle plonge sempiternellement dans le vide cosmique, pour avoir fait un pas de trop. Ceci étant, le monde onirique du présent ouvrage n’a probablement pas la relative cohérence de Pegāna – et Dunsany s’y amuse tout particulièrement à brouiller les pistes, nous ramenant en Angleterre et dans la banlieue de Londres quand nous croyions vagabonder dans un monde secondaire, à moins bien sûr que ce ne soit l’inverse, et à la condition bien sûr que se poser la question fasse sens.

 

On y croise en tout cas bien des personnages fantasques – et parmi eux, j’ai l’impression, un certain nombre de voleurs, même si leur profession peut être dissimulée sous le titre trompeur de « joailler », ainsi pour Thangobrind, ou sous la simple dénomination d’ « art », ainsi celui de Maître Nuth. On y croise aussi des pirates désireux de prendre leur retraite sur une île flottante, des princesses à séduire (mais qui ne pleureront pas) ou à sauver d'un monstre (mais qui y trouveront un prétexte à devenir ennuyeuses), des dieux et plus encore leurs exigeants fidèles, des rêveurs enfin, qu’un dragon vient opportunément chercher ou qui, tel le Kuranes de Lovecraft, plus tard, ont choisi de privilégier l’onirisme à la grisaille d’un quotidien travailleur – qui leur en tiendrait rigueur ? Enfin, à part un sarkozyste ? Ou un macronien ?

 

 

Aheum.

 

Deux autres traits de ce recueil me paraissent devoir être mis en avant. Le premier est l’humour – qui n’était donc pas absent des précédents recueils, mais j’ai quand même l’impression qu’il occupe ici une place plus importante. L’auteur, en effet, en jouant des bizarreries de son onirisme, mais aussi du décalage consistant à faire s’entrechoquer ledit imaginaire avec la réalité prosaïque de l’empire britannique du début du XXe siècle, obtient un effet que nous pourrions dire so British, voire montypythonesque à l’occasion – le genre de choses qu’un Pratchett, bien plus tard, pourra reprendre à son compte. L’absurde est bien de la partie, éventuellement secondé d’une ironie aussi cruelle que réjouissante.

 

Point positif, sans doute. J’ai toutefois l’impression qu’il a un effet secondaire moins appréciable, ou plus exactement qu’il y participe : la précipitation, souvent, des « chutes », à supposer que ce terme convienne, ce qui n’est pas garanti. Peut-être est-ce aussi que Dunsany, dans le présent ouvrage, délaisse un peu la tentation de la fable ? Cette fois, ses contes, le plus souvent, ne s’embarrassent pas de produire un ultime effet autre que celui, disons, d’une frustration amusée ; aussi les contes n’en sont-ils plus tout à fait, qui relèvent parfois de la vision ou de la tranche de vie, et peuvent même, le cas échéant, sonner comme des blagues… plus ou moins drôles.

 

Mais le miracle opère le plus souvent – notamment du fait de cette langue unique, dont je ne suis pas bien sûr qu’elle soit toujours très « traduisible » (un jour, il me faudra lire Dunsany en anglais), mais qui, même dans ce doute, emporte le lecteur dans un imaginaire baroque mais également subtil. Les vignettes sont belles, les voleurs et les princesses brillent de la gloire des récits fondateurs, les villes sont inconcevablement fabuleuses, les destinées tragiquement drôles…

 

Aussi, si Le Livre des Merveilles ne m’a pas forcément autant convaincu que certains des précédents recueils de Dunsany (Les Dieux de Pegāna tout au sommet de la pyramide), il n’en est pas moins d’une lecture des plus agréable, et contient quelques très beaux moments. Thangobrind entendant pour la première fois la sinistre toux, Pombo qui prie bien trop et mal et n’importe qui, ce roi se faisant passer pour un barde et qui part en quête afin de faire pleurer sa princesse, ces idoles jalouses et qui s’échinent à provoquer un tremblement de terre – un tout petit, allez ! – ou, plus classiquement, cette fenêtre donnant sur ailleurs (et qui m’a pas mal fait penser à « Polaris » de Lovecraft, récit « des Contrées du Rêve », mais censément antérieur à la découverte de Dunsany par le gentleman de Providence ?)… Autant de beaux souvenirs de beaux rêves.

 

Une petite remarque, ici, que la référence à Lovecraft implique plus ou moins : cela avait déjà été épisodiquement le cas dans les précédents recueils, mais Dunsany tend ici à plusieurs reprises vers la peur… Non sans effet, parfois (Thangobrind, ou la Maison des Gnoles, ce genre de choses), même si le merveilleux et l’humour ont globalement bien plus d’importance, au point souvent d’atténuer considérablement un hypothétique effet horrifique. Ce n'est pas l'essentiel, disons.

 

Ce bel objet – qui bénéficie comme les autres des étonnantes illustrations de S.H. Sime, l'illustrateur attitré, dont les images, cette fois, ont semble-t-il été parfois la source des récits de Dunsany, la collaboration des deux artistes s’inversant le temps de quelques contes – est donc une fois de plus pleinement satisfaisant : Dunsany mériterait vraiment d’être davantage lu aujourd’hui…

 

La prochaine étape sera probablement Le Dernier Livre des Merveilles. Un de ces jours – quand la nécessité de l’évasion se fera impérieuse…

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Le Fusil de chasse, de Yasushi Inoué

Publié le par Nébal

Le Fusil de chasse, de Yasushi Inoué

INOUÉ Yasushi, Le Fusil de chasse, [Ryoju], traduit du japonais par Sadamichi Yokoo, Sandford Goldstein et Gisèle Bernier, Paris, Stock – LGF, coll. Le Livre de Poche – Biblio, [1949, 1963, 1982, 1988,1990, 1992] 2016, 87 p.

 

INOUE – NOUVELLE TENTATIVE

 

Je n’ai pas beaucoup lu Inoue Yasushi – et, pour l’heure du moins, il ne m’a jamais emballé plus que ça. Ceci étant, il faudrait peut-être que je retente, et c’était bien l’objet de mon acquisition de ce très court « roman » (très, très court, même pas 90 pages) qu’est Le Fusil de chasse, souvent loué, en dehors même de sa seule quatrième de couverture croulant sous les superlatifs et compagnie ; après tout, jusqu’alors, je n’en avais lu que trois romans historiques, et n’empruntant même pas un cadre japonais, mais plutôt chinois ou mongol – des romans lus il y a longtemps, et dont je n’ai à peu près rien retenu…

 

Je suppose que ce Fusil de chasse, bien antérieur, témoigne d’une approche radicalement différente de la littérature – d’autant que c’est une des premières fictions de l’auteur, assez tardives ; Inoue était jusqu’alors, sauf erreur, davantage tourné vers la poésie.

 

TOUT PART D’UN POÈME

 

Ce très court « roman » adopte une structure épistolaire, mais d’un genre relativement particulier, et qui suffit sans doute à en exprimer toute la singularité.

 

Nous commençons avec un narrateur poète, qu’il s’agisse d’Inoue lui-même ou d’une projection purement fictionnelle, et qui, par un jeu de circonstances plus ou moins improbables, est amené à écrire, pour une revue consacrée à la chasse éditée par un vieil ami longtemps perdu de vue, un poème sur le sujet – sujet dont à vrai dire notre poète se moque totalement, lui qui n’a jamais pratiqué ce sport, et n’en a jamais eu l’envie… Le poème s’en ressent, d’ailleurs, qui, au travers d’une réminiscence portant sur un chasseur une fois entraperçu par hasard, n’a pas grand-chose d’une apologie de ce loisir singulier… Sans doute n’était-il vraiment pas à sa place dans pareille revue ! Peut-être lui en voudra-t-on ? Mais non : sans doute les chasseurs ne le liront-ils pas, de toute façon…

 

Pourtant, quelques années plus tard, le poète reçoit une lettre d’une calligraphie aussi belle que déconcertante, et signée d’un certain Josuke Misugi (mais nous savons très vite qu’il s’agit d’un pseudonyme) ; le correspondant, chasseur occasionnel, s’est reconnu dans le portrait dessiné par le poète, et dont la perspicacité le stupéfie…

 

À vrai dire, la réalité du lien est ténue, et, si le poète avait bien trouvé son inspiration dans une rencontre du genre, rien ne garantit que « son » chasseur soit bel et bien ce Josuke Misugi.

 

Pour autant, le chasseur est bien loin d’écrire à la seule fin de se plaindre, comme le redoutait tout d’abord notre poète ; loin de là, il semble vouloir lui communiquer à quel point son intuition était juste, et en même temps y fournir une sorte de justification. C’est pourquoi il promet l’envoi prochain de trois lettres qu’il avait reçues alors successivement…

 

TROIS FEMMES, TROIS REGARDS

 

Le poète reçoit bientôt ces trois lettres, toutes écrites par des femmes, mais trois femmes différentes, et portant un regard qui leur est propre sur un drame vécu ensemble : la mort d’une femme… dont nous comprenons bien vite qu’elle était l’amante de Josuke. La première lettre émane de Shoko, la fille de la défunte ; la deuxième, de Midori, l’épouse de Josuke ; la troisième et dernière, enfin, de Saïko, la morte elle-même.

 

La question du point de vue est donc sans doute essentielle ; peut-être, à cet égard, y a-t-il dans ce Fusil de chasse quelque chose de « Dans les fourrés », la superbe nouvelle d’Akutagawa Ryûnosuke ayant inspiré le Rashômon de Kurosawa Akira ? Le fait que le dernier « témoignage » émane d’une morte m’incite d’autant plus à le croire – si le jeu fantastique est totalement absent de ce récit très « réaliste ». Je ne l’exclus pas, donc, mais c’est dans une sphère bien différente – moins « spectaculaire » à certains égards, plus sobre sans doute, car jouant de l’intime et du secret, dans les relations amoureuses…

 

L’idée n’est longtemps pas exprimée de manière frontale, mais se fait jour au fur et à mesure la probabilité que Saïko ne soit pas seulement morte de maladie, mais ait précipité son trépas en s’empoisonnant. Pour autant, le regard porté sur ce décès change selon les points de vue, le fait objectif se teintant, mais différemment à chaque fois, de rancœurs diverses, suscitées par la longue aventure amoureuse de Saïko et Josuke.

 

SHOKO, LA FILLE

 

Shoko, la fille de Saïko, ne comprend que tardivement que sa mère avait une affaire avec l’ami de toujours Josuke – en lisant le journal de Saïko, que celle-ci, dans une sorte d’acte manqué sans doute, lui avait confié pour qu’elle le brûle ; mais la tentation de le lire était bien autrement forte, comme de juste…

 

Shoko ne s’en remettra pas – et ses conceptions de l’amour comme de l’amitié en seront à jamais chamboulées. Elle est à vrai dire écœurée par le comportement « immoral » tant de sa mère que de ce Josuke qu’elle appréciait tant – la dizaine d’années de leur relation constitue à ses yeux une forme de trahison…

 

Aussi souhaite-t-elle couper les ponts, et ne plus jamais revoir l’amant de sa mère. C’est pour le lui signifier qu’elle lui écrit.

 

MIDORI, L’ÉPOUSE

 

Midori, l’épouse de Josuke, a un point de vue bien différent – car elle savait, et de longue date, ce qu’il en était, quant à elle – pour avoir un jour surpris les amants…

 

De mœurs plus ou moins « européennes » (à supposer que cela veuille dire quelque chose ici – j’ai en fait l’impression que la notion de « péché », à cet égard, pourrait être tout aussi « européenne », or elle a une importance cruciale dans le récit, j’y reviendrai), ou en tout cas plus libertines, à l’en croire, elle a multiplié les amants par vengeance autant que par jeu, tolérant autrement, mais sans jamais lui en faire part, les coucheries adultères de cet époux qu’elle aimait pourtant, et encore, par-dessus tout.

 

Mais, alors qu’elle est amenée, ainsi que les autres, à veiller Saïko malade, elle craque sur une impulsion, en voyant la maîtresse de son époux porter de nouveau, pour ses derniers jours, un vêtement de jeune fille, celui-là même qu’elle portait le jour, dix ans plus tôt, où Midori avait pris conscience de ce que son époux la trompait avec elle. La colère l’emporte, et, plus encore, probablement, la tentation de révéler in extremis « le secret » : elle savait, elle l’a toujours su, et sans doute, au-delà de la colère motivant en apparence cette révélation, éprouve-t-elle en son for intérieur une jubilation irrépressible, celle que l’on ressent toujours en se libérant d’un secret… et peut-être plus encore auprès d’une personne directement impliquée.

 

La révélation précipite d’ailleurs sans doute le suicide de Saïko ! Mais Midori rejoint Shoko sur un point : elle non plus ne veut plus entendre parler de Josuke : elle réclame le divorce – c’est l’ultime objet de la lettre.

 

SAÏKO, L’AMANTE

 

Reste Saïko, la défunte elle-même…

 

Sans doute n’est-elle pas tout à fait dans ce même registre de la « découverte » (forcément) et de la « révélation », même s’il y a un peu de ça ; elle se rapproche pourtant des deux autres femmes en ce qu’elle rompt elle aussi les ponts avec Josuke – quant à elle, par la mort, et même le suicide…

 

Demeure, dans ses ultimes confidences, la certitude de son amour pour Josuke (si la question se pose de ce qui est préférable, entre aimer et être aimé) ; mais, tout autant, le poids de la faute, qui l’a sans doute toujours oppressée, même au pinacle du bonheur ? Saïko est obsédée par l’idée du « péché », mot qui revient sans cesse, tant dans sa conversation que dans son journal, imprudemment (ou pas…) confié à sa fille Shoko… Mais, à l’époque, elle l’avait formulé ainsi à son amant Josuke : quitte à être des pécheurs, autant être de grands pécheurs !

 

Mais la tranquillité, dès lors, n’est guère envisageable : Midori confiant qu’elle savait, voilà un grand coup de tonnerre ; mais, en même temps, la nouvelle que l’époux divorcé de Saïko s’est remarié ne joue-t-elle pas tout autant dans sa décision d’en finir ?

 

JOSUKE, SEUL

 

Dans tous les cas demeure ce fait cruel : Josuke, soudainement, est seul – les trois femmes de sa vie l’abandonnent peu ou prou en même temps. Peut-être était-il trop sûr de lui, guère à même d’envisager ce genre de conséquences ? Sans doute état-il aveugle, du moins, à la possibilité que d’autres, autour de lui, puissent appréhender son « secret ».

 

MON INDIFFÉRENCE

 

À vrai dire, c’est peut-être là l’unique point où, en tant que lecteur, je m’identifie au personnage, à la manière de ce même personnage s’identifiant au chasseur évoqué par le poète : mon aveuglement, en matière sentimentale, est tel qu’il peut passer pour de l’insensibilité – peut-être parce qu’il en est bel et bien ?

 

Mais c’est bien mon problème face à ce texte – que je suppose bien conçu, comme une miniature polie avec une attention de tous les instants, oui… Mais globalement, ces histoires amoureuses et douloureuses m’indiffèrent…

 

Peut-être m’indiffèrent-elles d’autant plus qu’elles se teintent d’une connotation de « faute », voire de « péché » donc, à peu près aux antipodes de ma manière de voir le monde (même si, sans doute, « rationalité » mise à part, à laquelle on ne peut pas toujours se raccrocher, je supporte bien un poids culturel saturé de faute et de péché…).

 

Je ne comprends pas ces « secrets », pas plus leur « révélation » ; aveugle à tout ce qui m’entoure en l’espèce, je ne suis sans doute guère à même d’appréhender toute la douleur qu’expriment, chacun à sa manière, tous les personnages de ce Fusil de chasse : les trois femmes bien sûr, Josuke tout autant, le cas échéant le poète (Inoue ?) aussi.

 

TOUJOURS PAS

 

Dès lors, les superlatifs entourant ce Fusil de chasse me dépassent largement – d’autant que la plume n’est pas forcément très « brillante », adoptant une relative retenue certes pleinement en accord avec le fond du propos, autant qu’avec la « nature » des personnages.

 

J’en ai tourné les pages sans passion, relevant un peu de sens ici ou là, mais peu ou prou sans que cela m’affecte jamais.

 

À vue de nez, c’est sans doute bien différent des trois romans historiques chinois et/ou mongols que j’avais lus il y a bien longtemps de cela, mais, pour le coup, ça ne m’a pas davantage parlé...

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L'Argent du déshonneur, de Hiroshi Hirata

Publié le par Nébal

L'Argent du déshonneur, de Hiroshi Hirata

HIRATA Hiroshi, L’Argent du déshonneur, [Kubidai hikiukenin], traduction [du japonais par] Tetsuya Yano, adaptation de Patrick Honnoré, préface de Pierre Jovanovic, postface de l’auteur, [s.l.], Akata, [1971, 1973, 1999] 2014, 392 p.

 

DÉCOUVERTE ALÉATOIRE

 

Poursuite de ma découverte aléatoire du manga… avec un titre qui, semble-t-il, n’en est en fait pas un – on parle plutôt de gekiga, dont la dimension adulte est plus marquée, faut-il croire, et qui, ici, relève en même temps d’un sous-genre disons « historique », jidaimono, par un des maîtres du registre : Hirata Hiroshi.

 

Inculte de moi, je n’en avais probablement jamais entendu parler jusqu’à une époque très récente… Un camarade dont le nom m’échappe (mais mille merci à lui!) avait cependant attiré mon attention (et celle d’autres, espérons-le) sur ce titre en particulier qu’est L’Argent du déshonneur, sur quelque réseau social ou forum – ma mémoire est défaillante… Curieux – et séduit par le peu que j’avais vu du graphisme, dès cette superbe couverture à vrai dire –, j’ai eu envie de tenter l’expérience, et donc voilà. Ce fut au passage l’occasion de découvrir l’éditeur Akata, longtemps associé à Delcourt, leur collaboration ayant débouché sur un bon paquet de parutions de gekigas signés Hirata Hiroshi, entre autres… Voici en tout cas un très bel objet, de bonne taille par ailleurs, et qui fait honneur à la bande dessinée.

 

 

MAIS QU’EST-CE QUI LEUR A PRIS ?

 

Il est hélas une chose qui lui fait nettement moins honneur, et dont je ne comprends pas ce qu’elle fout là : la « préface » d’un certain Pierre Jovanovic ; à la lecture de ces quelques lignes maladroites et idiotes, on suppose que le bonhomme est passablement funky, et quelques recherches en ligne l’associent à des mouvements charmants, sans vraie surprise… Mais qu’est-ce qui leur est passé par la tête ? Offrir à quelqu’un de rédiger une préface, éventuellement militante, sur le rôle de l’argent, eu égard au thème bien précis de la bande dessinée, cela fait sens, aucun doute à cet égard – mais ce guignol ? Franchement ?

 

D’autant que le propos de la BD, même au-delà des préconçus que l’on pourrait se forger à cet égard, s’avère bien autrement subtil – et si l’auteur est peut-être impliqué dans l’idéalisation du Bushido ne serait-ce que parce qu'elle va souvent de pair avec le genre, ce qui peut d’une certaine manière expliquer, j’imagine, les louanges d’un Mishima Yukio (tout de même) quant à son œuvre, par exemple, il se montre cependant très fin, et suffisamment impartial, au fond, pour que l’on puisse le prendre au sérieux dans son rôle de « moraliste ». Même dans ces histoires d'argent, forcément immorales...

 

LA SOUILLURE DE L’ARGENT RACHETANT LA MORT

 

Le titre est certes éloquent : L’Argent du déshonneur… Que l’argent se mêle d’une chose aussi pure qu’est censée l’être la voie du samouraï, voilà qui ne peut déboucher que sur une souillure ! Dès lors, cet ensemble de récits situés pour l’essentiel au début de l’ère Edo véhicule une atmosphère sombre et violente, décadente aussi éventuellement, signant, comme souvent, la fin d’un monde presque entrevue comme la fin du monde – et ceci alors même que le Japon pacifié par Tokugawa Ieyasu entame une longue et improbable époque de paix intérieure… laquelle, certes, ne fait qu’entériner le fait : à bien des égards, les samouraïs sont déjà des anachronismes.

 

Tout tourne autour d’une pratique qui s’était développée à cette époque, même si, ai-je cru comprendre, les témoignages ne sont pas forcément très nombreux, permettant de bien identifier le procédé honni. Cela implique peut-être tout d’abord de se replonger dans le contexte des affrontements féodaux de la fin du Sengoku, dont quelques-uns persistaient semble-t-il encore début Edo : la guerre était une activité « normale », et n’impliquait en rien la haine de tel camp pour tel autre ; les samouraïs, en professionnels, se battaient au gré des circonstances, et, s’ils faisaient sans doute de leur mieux, au service de leurs maisons respectives, ils n’étaient pas dans une optique idéologisée d’extermination de l’Ennemi. Rien d’étonnant, somme toute, dans ce contexte, si des guerriers vaincus ont enfin tenté de « racheter » leur vie – c’est dans le contexte idéalisé du Bushido que c’est problématique… le samouraï n'étant certes pas censé redouter la mort au point de s'abaisser à la marchander.

 

Voici ce qui se passait : un guerrier vaincu, au moment de recevoir le coup de grâce de son adversaire, l’interpellait, et lui proposait de racheter sa vie ; à même le champ de bataille, les deux contractants négociaient le montant de la vie ainsi rachetée ; le samouraï vaincu, ou tireur, signait alors de son sang, via le sceau infalsifiable et dramatique de sa propre main, une sorte de reconnaissance de dette, qu’emportait avec lui le vainqueur, ou preneur. Cette dette n’était pas limitée dans le temps, et le preneur, à tout moment, pouvait se présenter chez le preneur, ou le cas échéant chez son suzerain, disons, pour exiger le paiement convenu…

 

La pratique était d’emblée emprunte de « déshonneur », sans doute, mais, comme de juste, elle a connu diverses évolutions qui n’ont fait que la rendre plus détestable : ainsi, par exemple, les preneurs se sont-ils mis à exiger des sommes de plus en plus démesurées, profitant de leur position de force pour exercer un odieux et cupide chantage, lequel pouvait le cas échéant s’exercer par contrecoup sur la maison dont dépendait le tireur ; un mauvais payeur devait faire face à bien des ennuis, sans doute, mais la répercussion de la dette sur sa maison était peut-être plus encore néfaste, d’autant qu’elle pouvait devenir un nouveau motif de guerre privée…

 

Par ailleurs, certains preneurs – a fortiori s’ils accumulaient ce genre de reconnaissances de dettes – ne souhaitaient guère s’embarrasser de la tâche pénible, et éventuellement dangereuse, de sommer les tireurs de payer ; s’est donc développée une nouvelle profession, celle de « recouvreur de vies humaines » (kubidaï-hikiukenin) ; ces professionnels, éventuellement des rônins, cumulaient ainsi les fonctions, disons, d’huissier à titre privé et de chasseur de primes… Enquêteurs et combattants – car le risque était grand que la réclamation du paiement de la dette débouche sur un affrontement ; et, si le tireur refusait de payer, le recouvreur était censé emporter sa tête... –, ces personnages se devaient de se montrer aussi intelligents qu’habiles au sabre, mais aussi rusés enquêteurs et peut-être enfin habiles négociateurs.

 

C’est là le sujet abordé par Hirata Hiroshi dans L’Argent du déshonneur, dans tous les récits composant le recueil – le premier (1971) consistant en une sorte d’introduction détaillant les limites du procédé, tandis que les six suivants (1973), de taille très variable, sont autant d’aventures mettant en scène le « recouvreur de vies humaines » Kubidai Hanshirô, bonhomme taciturne mais charismatique, et sans doute moins « mercenaire » qu’il ne le prétend (il m’a fait penser à « l’homme sans nom » de Sergio Leone, davantage qu’à son modèle nippon le « yojimbo » Sanjuro – une question d’humour, pour l’essentiel) ; cela dit, c’est un personnage avant tout mystérieux, et dont, au fond, on ne sait rien...

 

UN PROPOS MORAL MAIS SUBTIL

 

Je ne sais pas ce qu’il faut penser de ce sujet au regard de la véracité historique… Hirata Hiroshi a semble-t-il la réputation d’être un bon connaisseur de l’histoire du Japon, mais je ne suis pas bien certain que ce soit le propos ; après tout, et jusque dans l’arrière-plan du Bushido, éventuellement malmené dans une perspective moraliste, mais dans un cadre d’une extrême noirceur et baigné de cynisme, nous sommes largement ici dans les codes du chanbara, plus connu sans doute en Occident que ce genre de gekiga (avec toutefois des passerelles, Baby-Cart, Zatoichi, etc.).

 

Or, comme dit plus haut, cette dimension morale me paraît essentielle ici – mais auréolée de noirceur et de cynisme, donc. Le Japon féodal tel qu’il est décrit par Hirata Hiroshi, au-delà du mythe du Bushido, n’est certes pas un monde tranché, manichéen : les personnages « noirs » ou « blancs » font défaut, tous sont gris, et le reste est affaire de nuances… pas toujours faciles à délimiter.

 

Les preneurs ne sont pas unilatéralement des salauds cupides, les tireurs ne sont pas unilatéralement des couards abjects ; les pires menteurs peuvent avoir une raison tout à fait charitable de mentir, tandis que les adeptes les plus acharnés du Bushido s’avéreront des monstres froids d’une ingratitude répugnante, etc. Hanshirô, dans le rôle de l’inconnu qui arrive en ville pour y réveiller les vieux souvenirs et provoquer le chaos, voire des bains de sang, n’est pas sans états d’âme, en fait de mercenaire – et combine les deux aspects sans même que l’on puisse véritablement l’accuse d’hypocrisie… En fait, par la force des récits, le « recouvreur de vies humaines » côtoie sans cesse des tireurs – et la honte censée marquer ces derniers est donc plus qu’à son tour relativisée, même si l’on ne va pas jusqu’à en faire des personnages « admirables » ou même simplement « bons ». C’est peut-être le seul bémol à cette noirceur générale ?

 

Dans ce sens, le thème de la dette d’argent sur la vie est dès lors un merveilleux prétexte à la description d’un monde complexe et éventuellement hideux – les connotations de décadence sont donc peut-être de la partie, sans doute même, mais le fait demeure : tout cela est infiniment plus subtil qu’une bête de question de « bien » ou « pas bien ». Les circonstances pèsent de tout leur poids sur les principes, et l’honneur si essentiel de prime abord se révèle parfois pour l’absurdité qu’il est tout au fond. Approche tout à fait bienvenue, et peut-être même un peu surprenante – pour le mieux.

 

UN GRAPHISME ÉPOUSTOUFLANT

 

Or l’étonnante subtilité des récits, par ailleurs très efficacement conçus sur le plan scénaristique – le lecteur est promené par l’auteur, mais avec délice – se double d’un graphisme absolument superbe, d’une très grande maestria visuelle ; pour le coup, d’ailleurs, le trait n’adopte à peu près rien des codes traditionnellement associés aux mangas (une toute petite exception, peut-être : lors de l’épisode « Pleine Lune du huitième mois », d’une cruauté ahurissante, figurent des enfants, dont la représentation emprunte davantage à ces codes, têtes rondes, yeux ronds, pas de rayures marquant le visage, etc.) ; il peut semble-t-il évoquer celui d’autres classiques du gekiga (comme Lone Wolf and Cub, le très grand titre du genre, source si je ne m’abuse des Baby-Cart) ; mais, à prendre des références côté occidental, je suis instinctivement tenté de me tourner vers l’Italie, pour parler au moins de Hugo Pratt, peut-être aussi de Sergio Toppi ? Peut-être à tort…

 

Quoi qu’il en soit, c’est beau – très beau. Le dessin est à même d’exprimer tant une certaine majesté protocolaire, même puant le vice, que la violence ahurissante quand bien même sèche des affrontements sabre en main – ils font très mal, d’ailleurs, le sang se répandant en noires giclées d’encre contaminant la page, et les têtes volant plus qu’à leur tour…

 

Tout ceci est d’une adéquation parfaite au propos, et se double d’un montage dynamique impressionnant (même si pas toujours très lisible dans les scènes d’action – ça, c’est moi), très à même de mettre en valeur les personnages, ainsi bien sûr Hanshirô, avançant de son pas lent et irrépressible, en début d’épisode, vers le tireur dont il exigera paiement…

 

UN APERÇU DES HISTOIRES

 

Contrairement à une mauvaise habitude que j’ai développée depuis quelque temps, il ne me paraît pas opportun de détailler ici chaque épisode outre mesure. Je vais néanmoins en donner de très vagues aperçus, en guise de témoignages de la variété des situations que le thème de base autorise, aussi étonnant cela soit-il.

 

Dans le « prologue », « Le Sceau de la main », Hirata Hiroshi nous présente le procédé qu’il a à cœur de mettre en scène ; ici, c’est peut-être son aspect le plus « évident » qui semble tout d’abord exposé : le tireur a menti, il a donné un faux nom, et refuse de payer sa dette, car exorbitante, alors que le preneur vient réclamer à la maison du tireur de payer cette somme colossale. L’affaire prend des allures de récit policier, mais la politique n’est jamais bien loin – et l’ambiguïté est essentielle : le tireur est un menteur, le preneur abuse de sa position de force, tous sont autant d’ordures, et les plus héroïques des sacrifices, ici, sonnent absurdes et vains…

 

« Vivre pour le faux et mourir pour le vrai » introduit le personnage de Hanshirô – de la plus belle manière, avec ces trois pleines pages successives où le « recouvreur de vies humaines » s’avance sans un mot, et impitoyable, vers le lecteur… C’est l’occasion de mettre en scène toute l’hypocrisie du procédé, mais – de manière inattendue et tout à fait bienvenue – en dénonçant avant tout l’inhumanité du Bushido ; de tous ces récits, c’est peut-être celui où la part de morale est la plus saisissante, et en même temps la plus difficile à exprimer, car d’une noirceur redoutable…

 

« Les Rancuniers » (le plus long récit du recueil, une centaine de pages) m’a considérablement surpris dans son introduction – qui reprend très exactement ou presque le point de départ du superbe film de Kobayashi Masaki Harakiri : des rônins se rendent auprès d’une riche maison au prétexte d’y commettre le seppuku, quand ils cherchent en fait à obtenir un poste ou quelques pièces, certainement pas à se suicider… et les samouraïs en place abusent de leur position de force avec une cruauté impensable. Influence directe, ou simplement inspiration commune ? Je ne peux m'empêcher de noter que le héros du film de Kobayashi s'appelle... Hanshirô. Mais l’affaire est ici autrement complexe (façon de parler, Harakiri n’était pas exactement schématique !), qui traite des responsabilités à long terme, et tourne avec l’aisance d’une mécanique bien huilée – la ruse est de la partie, du « recouvreur de vies humaines » notamment, et tout manichéisme est absolument hors de propos, quand bien même notre héros a bel et bien quelque chose d’héroïque, plus ici qu’ailleurs.

 

« Recouvrement à Hida » est très étonnant, qui délaisse le cadre des riches maisons nobles, Hanshirô étant sur la piste d’un ex-samouraï, devenu paysan, qui a tenté de se faire oublier dans un coin perdu du Japon… Sur place, le recouvreur se retrouve au beau milieu d’un affrontement entre deux villages : lui, par la force des choses, est amené à combattre dans le camp de celui qu’il devine être sa cible, tandis qu’en face les paysans ont engagé un rônin – et impossible de savoir au juste qui est dans son bon droit, si seulement cela veut dire quelque chose ! Le récit se conclut sur une pirouette, sans doute, mais pas malvenue : elle ne fait qu’appuyer davantage sur l’absurdité du monde, et confère à Hanshirô une mélancolie de fond qui ne le lâchera plus…

 

Changement radical avec « Les Onze Salopards » (bon, le titre, bon…), qui traite à nouveau d’ingratitude, mais sur un mode presque surréaliste – passant par la torture la plus atroce. L’atmosphère est résolument horrifique, le résultat dérangeant ; mais c’est probablement le récit qui m’a le moins parlé, à vue de nez – il est court, faut dire, et plus « direct » que la plupart des autres. Il reste bon quand même, hein !

 

« Pleine Lune du huitième mois » adopte une approche à nouveau très différente, si la cruauté est là aussi de mise – et Hanshirô n’y est d’ailleurs qu’à peine entrevu. On y voit les conséquences terribles d’une dette somptuaire, dans un monde qui, en mettant « l’honneur » au-dessus de tout, réclame les sacrifices les plus cruels : la dette du samouraï dépensier, (un preneur, cette fois) par ricochet, affecte ici sa mère, son épouse et leurs enfants… Hanshirô ne pourra que constater l’absurdité du monde. Malsain…

 

Enfin, « Les Aspirations d’un homme de peu » renoue avec les complexes fresques du début du volume, avec une égale réussite – les personnages, tous plus ou moins secrets, sont baignés dans un flou éthique qui empêche longtemps le lecteur autant que le « recouvreur de vies humaines » de déterminer s’il existe un hypothétique bon droit quelque part… Heureusement, nous ne sommes que des « mercenaires », hein ? Et n’avons donc pas à nous poser ces questions...

 

CHEF-D’ŒUVRE

 

Bilan sans appel : c’est absolument superbe, ça louche sur la perfection. Faites donc l’impasse sur la préface débile, le cas échéant – ou lisez-la à titre d’édification personnelle, mais sans surtout que cela oriente votre lecture de la suite : L’Argent du déshonneur combine maestria graphique et subtilité du propos avec bonheur – la BD est à cet égard à peu près tout ce que n’est pas la préface. On peut parler de chef-d’œuvre, et il faudra que je poursuive la découverte de cet immense artiste qu’est à l’évidence Hirata Hiroshi.

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Gotland, de Nicolas Fructus et Thomas Day

Publié le par Nébal

Gotland, de Nicolas Fructus et Thomas Day

FRUCTUS (Nicolas) et DAY (Thomas), Gotland, textes de Thomas Day et Nicolas Fructus, illustrations de Nicolas Fructus, mise en scène graphique de Franck Achard, [Saint-Mammès], Le Bélial’, coll. Wotan, [2014] 2016, 151 p.

 

FRUCTUS (Nicolas), Le Petit-Neveu de Pickman, introduction d’Olivier Girard, [Saint-Mammès], Le Bélial’, coll. Wotan, 2016, [80 p.]

 

NÉBAL À SON TOUR JOUE À TROUVER LE CORBEAU

 

Le crowdfunding s’inscrit de plus en plus dans le paysage éditorial français – au sens large : l’édition de jeu de rôle a, j’ai l’impression, intégré la méthode, au point qu’elle en devient « normale ». Il y a peut-être davantage de résistance en littérature ? Ceci dit, dans les genres de l’imaginaire, si la situation n’est probablement pas encore comparable à celle du jeu de rôle, la pratique s’est développée… Très honnêtement, je ne sais pas ce qu’il faut en penser – je préfère réserver mon opinion, le temps de digérer les atouts et inconvénients de la méthode, et son évolution à terme ; d’autant que j’ai l’impression que nous sommes encore largement dans le flou – peut-être même certaines conséquences d’ordre juridique doivent-elles être envisagées ? On verra, j’imagine.

 

Reste que, moi qui n’avais jusqu’alors jamais eu recours à ce procédé, j’ai enchaîné trois financements participatifs au printemps dernier – dans l’ordre, Les Contrées du Rêve, gros supplément ou ensemble de suppléments (du coup) pour le jeu de rôle L’Appel de Cthulhu, chez Sans-Détour ; ensuite « l’intégrale » des œuvres de fantasy de Clark Ashton Smith chez Mnémos ; enfin cet étonnant objet qu’est Gotland, aux éditions du Bélial’ – et qui, sans que ce soit forcément très étonnant, d’ailleurs, est finalement le premier de ces trois projets à être livré ; c’est allé très, très vite, en fait…

 

(Oui, vous aussi vous avez noté qu’il y avait comme une passerelle entre ces trois financements ?)

 

UN BEAU LIVRE – TRÈS BEAU

 

Gotland se pose d’emblée comme un objet à part ; c’est même ainsi que le livre définit par l’exemple la collection « Wotan » qu’il inaugure – après « Une Heure-Lumière », admirable, et « Pulp », c’est la folie des nouvelles collections aux éditions du Bélial’ ! Mais il est vrai que ces trois ensembles sont on ne peut plus opposés…

 

Gotland relève donc du « beau livre » ; c’est un très bel objet, oui, qui associe texte et image, et l’œuvre pour l’essentiel de Nicolas Fructus – que nous connaissons surtout en tant qu’illustrateur, mais qui livre ici deux nouvelles, forcément illustrées par ses soins ; tout cela dans une optique résolument lovecraftienne (avec le nom du gentleman de Providence qui figure en gros sur la couverture – j’avoue ne pas savoir qu’en faire en rédigeant la notice bibliographique de Gotland), qui ne surprend pas forcément, mais réjouit probablement, l’amateur qui s’était déjà régalé du précédent projet de l’illustrateur dans ce registre, le très beau Kadath : le guide de la Cité Inconnue, publié en « Ourobores » chez Mnémos il y a quelques années de cela. Il n’est toutefois pas seul aux commandes de Gotland : une troisième nouvelle s’y inscrit tout naturellement, « Forbach », de Thomas Day, qui avait été en son temps publiée dans le n° 73 de Bifrost, consacré à H.P. Lovecraft. Entre les trois récits, Nicolas Fructus livre des interludes purement graphiques. L’ensemble, sans doute, doit aussi beaucoup à Franck Achard, responsable de la « mise en scène graphique ». Le résultat, disons-le, est de toute beauté – à la hauteur des attentes que l’on pouvait placer dans pareil projet.

 

Oui, tout cela est vraiment très, très joli. Le livre, amélioré par paliers lors du crowdfunding, est un véritable objet de collection, et Nicolas Fructus y démontre avec passion et application la variété de sa palette, même en traitant du seul registre lovecraftien : les trois récits ont ainsi tous une approche graphique qui leur est propre, des délires « géométriques » de « Gotland » aux photomontages de « Mémoire des mondes troubles, ou la Faille Maréchal », tandis que « Forbach », entre les deux, joue l’intermédiaire entre la nature dont on ne sait si elle est avant tout vivace ou malade, qui fait également l’objet du premier interlude, et une approche plus « BD » qui se déploie ensuite, dans le second interlude, en un ensemble de visions lovecraftiennes plus « organiques » que celles qui précèdent, en mettant cette fois la faune mythique davantage en avant. Mais si la palette est variée, elle n’a pour autant rien d’incohérent – c’est bien plutôt qu’elle renvoie aux multiples approches qu’un même genre autorise, chez un illustrateur aussi talentueux qu’enthousiaste.

 

Après, les goûts de chacun entrent sans doute dans la partie, esquissant des « préférences » toutes personnelles – plus ou moins communicables, d’ailleurs. Ainsi, amateur pourtant de photomontages en temps normal, j’avoue n’avoir pas été tout à fait convaincu par les illustrations du troisième récit (par ailleurs le moins séduisant à mes yeux, mais j’y reviendrai), que je trouve un peu trop « propres »… Les croquis purement naturalistes du premier interlude m’ont sans doute plus ou moins parlé, par ailleurs. Mais – est-ce classicisme de ma part ? Je n’exclus rien... – je me suis surtout retrouvé, d’abord et avant tout, dans la démesure grotesque (au bon sens du terme) du second interlude, mais les géométries absurdes et autres constructions cyclopéennes de « Gotland », ainsi que la relative réserve des illustrations de « Forbach » – comme une sorte de « gothique paradoxal et modernisé » m’ont elles aussi pleinement convaincu ; à vrai dire, il s’agit de modèles en matière d’illustrations : elles accompagnent à merveille le texte, tout autant que le texte les accompagne ; il y a ainsi une belle synergie entre les deux dimensions de l’œuvre, qui, par phénomène d’émergence disons, produit une super-œuvre émanant des deux mais les enrichissant encore jusqu’à définir un registre qui leur est propre. Globalement, c’est donc absolument superbe – et la très belle mise en page, toujours appropriée, relativement sobre par ailleurs, mais s’autorisant des pages dépliantes du plus bel effet, contribue à son tour à la perfection graphique de Gotland.

 

LES TEXTES

 

Quelques mots sur les textes, maintenant.

 

Gotland

 

Par un bête réflexe que je suppose assez commun, moi qui « connaissais » (…) Nicolas Fructus en tant qu’illustrateur, je n’en attendais pas grand-chose en tant que nouvelliste. Mais je me rends bien compte que ça a quelque chose d’absurde – après tout, les gens qui cumulent les talents, ça existe… Alors je n’irais pas jusqu’à prétendre que les deux récits signés Nicolas Fructus dans cet ouvrage sont des chefs-d’œuvre – ils ne le sont pas.

 

Mais « Gotland » fait plus qu’assumer sa fonction. Le récit adopte un point de départ relativement étonnant, notamment du fait de sa dimension historique : il prend place au VIIe siècle après Jean-Claude, et donc sur l’île de Gotland, au large de la Scandinavie.

 

J’ai dit « récit »… En fait, c’est peut-être à débattre – mais de manière assez bien vue, car éminemment lovecraftienne : « Gotland » emprunte aux odyssées chtoniennes récurrentes chez l’auteur, où le narrateur est avant tout témoin, rapportant fébrilement ses découvertes hallucinées, dans des souterrains antédiluviens martelant l’insectoïde humain qui les arpente de son insignifiance cosmique ; en ce sens, la nouvelle peut éventuellement tenir au moins autant de la « vision » que du récit – ce qui est pour le mois à propos, puisqu’il s’agit d’illustrer la chose… Chez Lovecraft, cela a pu donner des choses comme « The Nameless City », en plein dans ce schéma, ou plus tard des choses plus ambitieuses, dans At the Mountains of Madness et « The Shadow Out of Time » ; d’autres exemples pourraient sans doute être cités.

 

Nicolas Fructus relève le défi avec un certain brio. Il introduit, dans le périple dans l’espace autant que dans le temps auquel est compulsivement attelé le narrateur, une thématique graphique globale, évoquant plus que jamais M.C. Escher, insinué dans une débauche cyclopéenne immédiatement connotée (et empruntant peut-être aussi à d’autres œuvres sous influence – Nicolas Fructus aime les œufs, qui font penser à Alien, le cas échéant via Giger…).

 

Pour autant, comme au travers d’un clin d’œil complice, il en revient en fait au récit – qu’il conclut sur une pirouette passablement pulp et en même temps très bien trouvée, et plus habile qu’on ne le croirait tout d’abord. La plume a peut-être quelques rares défaillances, très passagères, encore que je n’en sois pas tout à fait certain – globalement, dans son registre bien particulier, et dans son rapport essentiel à l’image, « Gotland » m’a fait l’effet d’une réussite.

 

Forbach

 

Nouvelle plus ancienne, et due cette fois à Thomas Day, « Forbach » s’inscrit tout naturellement dans l’objet fructussien. Ce texte me paraît représentatif de préoccupations formelles relativement récentes chez l’auteur, en tout cas prégnantes dans un certain nombre de ses nouvelles de ces dernières années – ce qui peut inclure la novella Dragon, parue récemment, mais j’y ai largement préféré « Forbach » ; bon, sans surprise, j’imagine…

 

Cette préoccupation première transparaît dans la structure même du texte – lequel, plutôt que de suivre une narration parfaitement chronologique ou, au contraire, se projeter dans tous les sens au travers d’un complexe séquençage temporel, adopte une solution étrangement plus rare, j’ai l’impression, mais tout à fait pertinente ici, en procédant à l’envers. Chaque séquence, dans Forbach, est postérieure à celle qui la suit. Les écarts chronologiques d’abord limités tendent, sans surprise mais avec pertinence, vers un ultime vertige cosmique qui n’aurait pas manqué, je suppose, de séduire notre cher HPL, qui prisait tant les durées préhistoriques voire préhumaines dilatées sous les auspices d’une science révélant toujours un peu plus le statut de fœtus cosmique de l’humanité – peut-être aussi son camarade CAS ? « Forbach », approche « noire » mise à part, certes, a peut-être quelque chose du vertige tétanisant d’un « Ubbo-Sathla »… Bon, je m’égare sans doute.

 

Pour le reste, le récit tient presque de la mise en abyme (re ; et d’autant plus qu’il y a à nouveau ici du périple chtonien, si l’auteur semble prendre plaisir à tourner autour plutôt qu’à le mettre véritablement en scène, jusqu'à ce que...), soit de Lovecraft… soit de ce que le jeu de rôle en a fait ? Là encore, je dis peut-être des bêtises ; mais l’histoire d’héritage, telle qu’elle est gérée, me paraît relever de ce cliché du registre, néanmoins très joliment employé ici – car la narration à rebours autorise bien des miracles en matière d’ambiance.

 

Et c’est bien l’ambiance qui prime, ici – et elle est parfaite. Le « récit », au sens le plus strict ? Peut-être est-il secondaire, dès lors – ou peut-être pas, mais tout en s’en accommodant assez bien. Un point intéressant, d’ailleurs, dans cette chronologie inversée, réside dans le rapport ambigu avec un autre procédé lovecraftien typique : celui de la corrélation de documents ; l’ignorance, ici, s’accumulant par strates, renouvelle de manière assez bien vue cette approche, en construisant une chape de secrets, secrets terribles en eux-mêmes, à moins que leur dévoilement en tant que tel constitue le véritable terrible dans tout cela…

 

Note au passage : quand la nouvelle avait été publiée dans le Bifrost n° 73, j’avais vu chez plusieurs membres avisés de la blogosphère qu’après avoir lu la nouvelle dans le sens imposé par l’auteur, ils l’avaient relue dans l’ordre chronologique – et avaient unanimement trouvé que ça ne marchait pas. La drôle d’idée… Ce n’était sans doute pas fait pour marcher dans ce sens, non ? Mais en l’état, oui – ça marche.

 

Mémoire des mondes troubles, ou la Faille Maréchal

 

Je suis nettement moins enthousiaste pour le dernier texte, « Mémoire des mondes troubles, ou la Faille Maréchal », dû à nouveau au seul Nicolas Fructus.

 

Sans être mauvaise à proprement parler, cette nouvelle, si c'en est bien une, ne me paraît pas vraiment s’élever au-dessus de la médiocrité… D’autant qu’elle a un côté inabouti, qui s’exprime peut-être tout particulièrement au regard de sa dimension relative d’ « exercice de style ». Certes, de l’ « exercice de style », il y en a, et de manière flagrante, dans les deux textes qui précèdent… Mais là où « Gotland » en exprimait une unicité de propos entre texte et dessin, là où « Forbach » ménageait une ambiance gothique moderne plongeant soudainement dans le gouffre d’un temps intimidant et terrible, « Mémoire des mondes troubles » use d’effets moins efficaces et plus grossiers – le « récit » au sens le plus strict n’étant guère de la partie, il en ressort une inféodation relative du texte à l’illustration plutôt qu’une symbiose des deux dimensions.

 

Or non seulement le texte est ici davantage subordonné au dessin, mais c’est aussi, du coup, pour les illustrations qui, globalement, m’ont le moins parlé… Certes, elles ne sont pas moches pour autant : le livre est beau de bout en bout, il est simplement moins bon ici. Mais l’association de ces deux travers aboutit à cette conséquence inéluctable que « Mémoire des mondes troubles » se lit sans qu’on s’y attache vraiment, et qu’on en tourne les pages finalement sans guère d’enjeu – la dernière page tournée, on se souvient que le livre est beau, mais cet ultime texte a déjà disparu dans les limbes, là où « Gotland » et « Forbach » demeurent, titulaires d’une majesté grotesque qui fait bien trop défaut à ce dernier développement, au style par ailleurs moins convaincant.

 

BILAN

 

Ne pas attacher trop d’importance à ce dernier jugement : j’ai été pleinement satisfait par ce Gotland, vraiment un très bel ouvrage, et qui vaut le détour. Je crois volontiers qu’il n’aurait jamais pu être édité hors crowdfunding ; à cet égard, c’est une belle illustration de ce que ce procédé peut produire d’intéressant. Je ne suis guère collectionneur, a fortiori de beaux livres, mais Gotland figure une appréciable exception, dont je ne doute pas que j’en tournerai régulièrement les pages, à l'instar de mon Kadath, pour m’imprégner de ces lovecrafteries graphiques – celles que l’on dit souvent, et souvent à bon droit, particulièrement périlleuses, mais pour le coup des plus convaincantes.

 

PS : LE PETIT-NEVEU DE PICKMAN

 

Ah, une dernière chose au passage : le financement participatif a débloqué une sorte de « bonus » intitulé Le Petit-Neveu de Pickman, petit livre supplémentaire constitué de quarante « dédicaces » de Nicolas Fructus, en noir et blanc cette fois, s’enchaînant pour former un semblant de récit – un semblant, hein… C’est plus léger que Gotland – plus pulp aussi… et s’autorisant en même temps un bref éclat pornographique. Amusant, du coup, mais rien d’exceptionnel non plus.

 

En tant que contrepartie pour Gotland, c’était tout à fait bienvenu – ainsi que les divers tirés à part, cartes, marque-pages, etc. L’achat séparé (possible) me paraît plus superflu… Ceci étant, c’est un témoignage, à sa manière, du sérieux autant que de l’enthousiasme investis dans le projet Gotland – mené à terme rapidement, plus que satisfaisant, et laissant désirer de nouvelles entreprises un peu « folles », dans ce goût-là ou dans d’autres. Et longue vie à Wotan !

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Gunnm, t. 1 : Un ange de rouille (édition originale), de Yukito Kishiro

Publié le par Nébal

Gunnm, t. 1 : Un ange de rouille (édition originale), de Yukito Kishiro

KISHIRO Yukito, Gunnm, t. 1 : Un ange de rouille (édition originale), [銃夢, Gannmu], traduction depuis le japonais [par] David Deleule, Grenoble, Glénat, coll. Manga Seinen, [1990-1995, 2014] 2016, 216 p.

 

RETROUVAILLES

 

Gunnm… Pour moi, c’est un peu une exception. La fameuse série de Kishiro Yukito, lorsqu’elle avait été publiée par Glénat (déjà) dans les années 1990, aux côtés d’Akira et quelques autres, n’avait pas été pour rien dans la grosse baffe suscitée par cette phase initiale, ou peu s’en faut, de découverte des mangas en France. Pour moi, cela avait tout particulièrement été le cas ; en fait, Gunnm avait été une des rares séries, alors, à provoquer mon enthousiasme, suffisamment en tout cas pour que je me risque à aller plus loin qu’un premier contact ; peu d’autres titres à l’époque étaient dans ce cas, hormis Akira (donc), même si j’avais feuilleté quelques Dragon Ball et compagnie (mais pas Z, sûrement pas, faut pas déconner), ou, dans un registre bien à part, les Gon de Tanaka. Je n’avais certes pas poussé jusqu’au bout (ni, a fortiori, lu Gunnm Last Order plus tard – la question ne se pose même pas pour la récente déclinaison Gunnm Mars Chronicle, dont la publication française début parallèlement à celle qui nous intéresse aujourd'hui) pour telle ou telle raison, mais j’en gardais un bon souvenir – peut-être un peu idéalisé…

 

La BD, si elle avait compté à cette époque, était toutefois indisponible depuis pas mal de temps déjà. Il y avait pourtant sans doute un marché, de jeunes amateurs de mangas frustrés d’une bonne édition française et récente de cette série… Et Glénat, dans la foulée de ce qui a été fait pour Akira, a donc annoncé la publication d’une nouvelle édition de Gunnm, baptisée du coup (paradoxe ou presque) « édition originale », et conservant des choses jugées aussi superflues, à l’époque de la première parution française, que le sens de lecture ou le format… Autres temps, autres mœurs ? Tant qu’à faire, la traduction a été révisée.

 

Sur ce dernier plan, je ne peux pas me livrer à une comparaison des deux traductions : après tout, c’est bien parce que j’ai égaré mes vieux exemplaires, et l’occasion faisant le larron, que je me suis procuré ce « nouveau » premier tome « original »… La question du format est différente – et pour un résultat qui m’a surpris. Naïvement, et sans aucune raison au fond, je supposais que cette « édition originale » emploierait un format relativement grand – celui, d’ailleurs, utilisé par l’éditeur pour Akira ; il me semble qu’une précédente réédition l’avait adopté, mais je dis peut-être n’importe quoi ? Ici, ce n’est pas le cas : à première vue, Gunnm édition originale adopte un format poche… Sauf que ce n’est pas le format poche des mangas auquel nous sommes habitués (je le suppose, du moins) – et, par là même, celui de la première édition française, la seule que je connaissais jusqu’alors : il s’agit d’un format à part, comparable en hauteur, mais un peu plus large – ce qui implique son lot de différences… et du coup je n’ose m’imaginer le charcutage auquel l’éditeur avait dû se livrer dans les années 1990 pour faire rentrer les pages de la série japonaise dans un format poche « normal » ! Autre surprise au passage, mais à la limite de la déconvenue cette fois : la BD est très, très, TRÈS souple, et le papier très, très, TRÈS fin – aussi ai-je peur que tout cela ne s’abîme assez vite… d’autant, à vrai dire, que mon exemplaire a été quelque peu malmené par la Poste, aheum.

 

L’ESQUISSE D’UN MONDE

 

Mais passons à la BD en elle-même. Un de ses atouts essentiels sans doute, ou en tout cas était-ce un aspect qui m’avait marqué à l’époque de mes premières lectures, consiste en l’exposition finalement assez subtile d’un univers à la fois très référencé, et, pourtant, ne manquant pas de personnalité. Gunnm est une BD de science-fiction, et pioche un peu partout dans le vaste patrimoine du genre, mais parvient à s’approprier les éventuels lieux communs pour les tourner à sa sauce. Avec éventuellement quelque chose de relativement « original » le cas échéant, d’ailleurs ; s’il y a, dans Gunnm, des clins d’œil assez marqués tant au cyberpunk qu’au post-apocalyptique, je n’étais peut-être pas en mesure, jeune ado, d’y repérer ses thèmes lorgnant sur un transhumanisme ambigu…

 

Très vite, le monde, dans sa structure la plus schématique, se déploie sous forme d’opposition : il y a Zalem, la cité des nuages, flottant au-dessus de la « Décharge », ou Kuzutetsu ; classiquement, on y devine une utopie close et donc inaccessible, intraitablement opposée à un « sous-monde » tout de chaos et de violence – littéralement le monde de ses déchets, et dont les habitants, à tout prendre, sont tout autant de déchets.

 

Car il y a des habitants, à Kuzutetsu – et pas forcément, d’ailleurs, uniquement des brutes tout droit sorties d’un Mad Max. Ainsi Ido, souriant cybernéticien, qui fouille dans les montagnes d'ordures en quête de pièces utiles… Car la cybernétique est ici une activité essentielle : un humain « purement humain » y serait probablement une aberration. Qu’on aille jusqu’à parler de cyborgs ou pas, le fait est que les habitants de Kuzutetsu mêlent à leur chair quantité d’implants et autres « ajouts » technologiques, à même de faciliter un peu leur rude vie, voire de simplement permettre de vivre au jour le jour… La base humaine demeure, mais la qualité d’homme-machine n’en est pas moins la norme. Et ces éléments se remplacent, on répare les hommes : le rapport à la violence physique en est forcément affecté.

 

GALLY

 

Un jour, Ido, en fouinant dans les détritus, tombe sur une belle pièce – à tous points de vue : l’étonnant reliquat d’un androïde d’apparence féminine. Il parvient à « remettre en marche » la créature artificielle (disons « l’autre côté » par rapport aux humains cybernétisés), mais en la considérant tout naturellement comme un être humain à part entière. Il la nomme Gally…

 

Mais Ido est possessif. Il tend à vouloir gérer la vie de Gally, sur tous les plans. Car elle est son rêve... En cela, il nie sans forcément en être très conscient, cette qualité humaine qu’il lui reconnaît autrement. Et Gally s’en accommode mal… Car, aussi mignonne soit-elle, et frêle d’aspect – mais cela se modifie, donc –, Gally pense bien par elle-même ; mais, en même temps – ce qui ne rend le personnage que plus complexe encore –, elle a un instinct, ou des aptitudes, qui semblent résulter d’un conditionnement antérieur… dont, amnésique, elle n’a pas la moindre idée. Quelle identité faire sienne ? De quelle liberté dispose-t-elle vraiment ? L’évidence se fait bientôt jour : Gally n’a rien d’une poupée douce et tendre, destinée unilatéralement à apporter un peu de beauté dans un monde qui, il est vrai, en a sans doute bien besoin… Non. Elle a des souvenirs d’ordre martial – elle recourt instinctivement au panzerkunst, une technique de combat antique particulièrement redoutable ! Elle est une guerrière ; et ne peut être autre chose ?

 

En effet, très vite, confrontée à la violence de la Décharge, Gally doit se battre… Ce qu’Ido fait lui aussi, par ailleurs. Notre gentil cybernéticien a sa part d’ombre, et joue, la nuit, au chasseur de primes, traquant et massacrant les criminels – et peut-être bien avant tout parce qu’il aime ça… Gally, dans sa relation ambiguë avec Ido, son « père » d’une certaine manière, veut suivre ses traces – littéralement ; et ce quoi qu’il en dise d’abord… Il devra pourtant accepter le fait accompli : Gally sait se battre, peut-être même qu’elle doit se battre – dès lors, il lui faut un corps adapté, et non cette armature de jolie poupée, mignonne mais fragile, qu’il lui avait d’abord attribuée…

 

PREMIÈRE PRIME

 

Devenue chasseuse de primes, Gally a d’emblée affaire à fort parti – le cinglé Makaku, à la fois « ver » et montagne colossale, mais psychopathe avant que d’être une brute ; d’autant, à vrai dire, que changer de corps, dans ce monde-là, est parfaitement dans l’ordre des choses… Il s’approprie d'ailleurs le corps d’un champion, et n'en sème que davantage le chaos dans une Décharge qui n’en avait certes pas besoin !

 

Le maniaque suceur de cerveaux fait peur – même aux plus hardis chasseurs de primes, soudainement tout timides dès qu’on leur en parle : eux font cela pour vivre, pas question de s’engager à l’aveuglette dans une mission aussi périlleuse, au seul principe de faire régner la « justice » ! Et la prime a intérêt à être sacrément plus élevée pour qu’elle les décide à agir… Ido et Gally, par la force des choses, seront pourtant amenés à affronter le monstre. Et à plusieurs reprises ; c’est comme si Makaku, d’emblée, affichait des traits de Némésis de Gally : l’affaire est personnelle… Mais Gally a de la ressource !

 

COMME UNE RÉSONANCE

 

Je me demandais tout naturellement, au moment même d’acquérir ce premier tome « édition originale », si mon ressenti serait le même qu’à l’époque de ma première lecture, ado. Forcément, ce n’est pas tout à fait la même chose…

 

En fait, et avant tout, cette relecture a peut-être été affectée par mon abord récent de One-Punch Manshônen d’action raillant le shônen… Et ce même si on considère Gunnm plutôt seinen. L’ultraviolence est certes de la partie – mais ça ne m’avait certainement pas empêché de lire cette BD jeune ado, si je me souviens bien des critiques, alors, de nos bonnes âmes s’inquiétant de l’ultraviolence des mangas en général, mais sans doute des choses comme Akira et Gunnm en tête ; il est vrai qu’à tout prendre les éditeurs de mangas alors, ou d’animes pas toujours très bien distingués des mangas, n’étaient pas les derniers à mettre l’accent sur l’ultraviolence !

 

Mais je m’éloigne : ce que je voulais dire, c’est que Gunnm, public cible mis à part, est bien un manga d’action, où le combat occupe une place essentielle. Dès lors, ma lecture ne pouvait qu’entrer en résonance avec celle de One-Punch Man… au bénéfice cependant de Gunnm, mais justement parce que cette vieille série use d’un certain nombre des codes raillés par One-Punch Man. Le combat est certes omniprésent (et globalement très lisible, ce n’est pas toujours le cas, loin de là), mais le texte ne fait pas pour autant défaut – y compris en plein combat, sans atteindre au bavardage des comics, mais sans doute davantage dans cet esprit-là tout de même ; ce qui me convient bien mieux…

 

Là où la critique portée par One-Punch Man se montre sans doute plus efficace, c’est donc au regard des codes narratifs. Quand j’avais livré mon compte rendu du premier tome du manga inspiré par l’œuvre originale signée One, un aimable lecteur m’avait fait découvrir le terme de nekketsu – comme une forme de schéma sempiternellement repris. Or, à voir les différents points qui permettent de qualifier un nekketsu, j’ai l’impression que Gunnm rentre pleinement dans ce cadre, pour bon nombre d’éléments déjà présents dans ce premier tome, ou figurant dans mes vagues souvenirs de la suite des opérations. La très relative originalité par rapport à ce schéma… serait le « sexe » de l’héroïne (un robot, certes…) ; je n’ai aucune idée de ce que ce type de « femme forte » pouvait avoir d’original ou de convenu alors (au Japon ; la question ne se pose peut-être pas tout à fait de la même manière pour la France des années 1990 ?) – mais, au-delà de cette interrogation aux connotations éventuellement absurdes, le fait demeure : tout ceci est globalement assez banal… Bien plus en tout cas que ce dont je me souvenais.

 

MAIS ÇA MARCHE

 

Pour autant, cette relecture n’a en rien constitué une déception. Le fait est que ça marche, et même très bien… Il y a sans doute plusieurs raisons à cela, que je ne suis pas bien certain d’entrevoir toutes.

 

Une fois n’est pas coutume, je mettrai le dessin en avant. Dans le registre éventuellement étouffant du manga d’action, Kishiro Yukito fait d’emblée très fort : son sens du montage s’accompagne d’un beau dynamisme, condition probablement sine qua non du genre ; mais il se singularise par d’autres aspects, qui contribuent à hisser Gunnm au rang des plus belles réussites en l’espèce – par exemple, dans son usage des personnages, esquissés avec un certain sens du détail qui leur confère d’emblée une vie, sans pour autant abuser d’un « expressionnisme », disons, pouvant loucher sur la caricature, et qui me paraît à vue de nez assez récurrent dans le genre : Ido, par exemple, dès sa première apparition, avec sa bonne bouille souriante et ses grosses lunettes, suscite immédiatement la sympathie du lecteur – ce qui ne fait que rendre plus troublante encore la possibilité qu’il ait un côté plus sombre… À l’autre bout du spectre, Makaku est tout en excès ; pour lui, la quasi-caricature est à propos, parce que c’est un personnage d’essence outrancière, dès lors plus propice à l’expressionnisme – son faciès dément ne laisse pas indifférent, ainsi dans cette séquence assez marquante, où il se livre à un petit jeu sadique de grimaces avec un bébé…

 

En fait, la dimension caricaturale intervient peut-être davantage dans un autre registre, tenant au rapport des proportions – et découlant immédiatement de la dimension « cyborg », voire « transhumaine », de l’univers : un corps, ici, n’a pas être conventionnel, et peut se permettre mille et un écarts sur la norme ; à vrai dire, seuls Ido et Gally relèvent bien de cette « norme », qui n’en est donc pas une à Kuzutetsu… La démesure de Makaku, d’emblée, s’inscrit dans cette méthode – et peut-être encore davantage quand le ver acquiert son corps de champion. Cela confère une certaine folie aux planches, qui peuvent se permettre des incongruités morphologiques, pour un résultat tout à fait appréciable.

 

Au-delà, le trait le plus admirable du graphisme de Kishiro Yukito est peut-être ailleurs, et en même temps dans la continuité : c’est la manière dont il bâtit un univers cohérent et relativement singulier, de manière visuelle avant que d’être textuelle ; le dessin fourmille de détails dans le décor ou les figurants qui participent de la genèse de ce monde fictionnel, et c’est assez remarquable. La conjonction, en fait, de cet univers et de ce dessin, fait à mon sens et pour l’heure tout l’intérêt de la BD.

 

Un bémol, peut-être ? Je suppose… ou peut-être pas. Il concerne Gally – c’est bien le problème. La « jeune fille » (qui n’est donc ni jeune ni fille à maints égards) est certes très mignonne, et l’auteur sait lui conférer un minois charmant, tout en inscrivant sur ce dernier, le cas échéant, les stigmates de ses sentiments – de la peur à la haine, en passant par l’amour et l’incompréhension. Tout cela est bel et bon… Ce que je regrette un peu, mais peut-être était-ce inévitable, c’est la tendance à lui faire adopter des poses langoureuses de pin-up à tout moment ou presque – avec un autre attribut, cette bouche systématiquement ouverte sur un petit « o » de stupéfaction, qui lui donnerait presque un air de cruche… J’exagère peut-être ; mais c’est là une chose que je n’avais pas ressentie ado, étrangement, ou pas si étrangement que cela. Demeure, certes, ce rendu essentiellement pertinent d'un individu à part entière, en pleine quête d'identité...

 

Le reste ? Eh bien, ça tourne – efficacement. Le propos est certes très banal, au fond, mais l’attention au monde et au graphisme qui l’exprime suffit largement à compenser tout caractère convenu. L’action est omniprésente, mais sans être lassante, et en demeurant toujours lisible. Les personnages sont attachants, et suffisamment complexes, même par petites touches, pour qu’on s’intéresse à leur sort. Que demander de plus, dans ce cas ?

 

Probablement le deuxième tome… A priori, c’est pour janvier.

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A Weird Writer in Our Midst : Early Criticism of H.P. Lovecraft, de S.T. Joshi (ed.)

Publié le par Nébal

A Weird Writer in Our Midst : Early Criticism of H.P. Lovecraft, de S.T. Joshi (ed.)

JOSHI (S.T.), (ed.), A Weird Writer in Our Midst : Early Criticism of H.P. Lovecraft, New York, NY, Hippocampus Press, 2010, 263 p.

 

Tiens, un petit peu de critique lovecraftienne, ça faisait longtemps... Avec cet étonnant volume, coordonné par l’inévitable ou presque S.T. Joshi, qui constitue une somme de documents à même de ravir l’amateur ou un peu plus que ça puisque affinités – le revers de la médaille étant que, plus que jamais, je crains que tout cela ne laisse sur le carreau bon nombre d'autres lecteurs, même portés sur Lovecraft et les lovecrafteries…

 

LA PART DES MYTHES

 

La légende s’est tôt emparée de la figure de Lovecraft autant que de son œuvre. Enfin, tôt… Avec un bémol de taille : après la mort du bonhomme… Mais c’est presque un lieu commun.

 

L’objet de la présente compilation est de se replonger dans la réception peu ou prou immédiate de Lovecraft (pour l'essentiel dans les années 1930 et 1940) – et, le cas échéant, de tordre le coup à certains mythes, mais plus encore de voir comment d’autres mythes ont pu être mis en place, et, régulièrement, perdurer de manière inattendue. Des exemples ? Le « Mythe de Cthulhu », bien sûr (voyez notamment ici, ici, et ici), fondé sur la « black magic quote », que j’ai déjà eu maintes fois l’occasion d’évoquer – merci August Derleth, surtout ; l’idée du « Reclus de Providence », aussi, forcément – au point où il est difficile de revenir à la source de cette imposture (même si, à vrai dire, Lovecraft lui-même n'y est pas pour rien...) ; ou encore l’image de cet homme dont l’œuvre la plus aboutie serait sa propre vie – selon la formule de Vincent Starrett, très vite systématique !

 

Parallèlement, certaines idées reçues sont sans doute à tordre – concernant par exemple la réception de l’œuvre dans les pulps : j'ai été tout particulièrement intéressé, ici, par la partie centrée sur les courriers des lecteurs de Weird Tales (surtout) et Astounding Stories. Mais c’est sans doute dans la suite que les éléments les plus étonnants sont à relever – à partir des compilations de Lovecraft effectuées par August Derleth et Donald Wandrei après la mort de l’auteur, sous l’étiquette spécialement créée dans cette optique des éditions Arkham House : en ressort une étonnante diversité dans l’accueil – où les fans de la première heure peuvent à l’occasion se montrer plus sévères que ceux de la génération suivante, où la critique académique ou dans la presse la plus prestigieuse n’est pas aussi unilatéralement hostile qu’on le dit souvent, ce genre de choses… Mais il est vrai que ce lectorat « secondaire », gobant sans le moindre recul tout ce que Derleth et quelques autres pouvaient prétendre concernant la vie et l’œuvre de Lovecraft, a eu sa part, essentielle, dans le colportage des mythes dès lors systématiquement rapportés jusqu’à ce que la nouvelle critique lovecraftienne fasse un peu le ménage dans les années 1970…

 

Il faut ici préciser quelque chose – qui m’a paru un peu regrettable : cette compilation ne prétend pas à l’exhaustivité, ayant surtout rassemblé des documents, sinon oubliés, du moins rarement ou jamais repris par la suite. Du coup, des articles essentiels manquent à l’appel, car jugés trop « connus » – et c’est surtout le cas pour la cruelle recension d’Edmund Wilson, « Tales of the Marvellous and the Ridiculous » (New Yorker, 24 novembre 1945), qui est en quelque sorte le mètre-étalon de la critique « légitime » hostile à Lovecraft ; on s’y réfère d’ailleurs à l’occasion… Bizarrement, cette raison ne semble pas avoir autrement affecté Joshi pour un certain nombre de textes également connus, voire davantage encore – ainsi, sauf erreur, plusieurs articles de Derleth. Il est vrai que, si ces articles avaient fait défaut, le caractère lacunaire de l’ouvrage aurait été autrement frappant, et, à bien des égards, il aurait été incompréhensible ; mais, tout de même, l’article de Wilson aurait à mes yeux tout autant eu sa place ici…

 

L’idée est donc plutôt de mettre à la disposition des textes généralement moins connus – mais, avouons-le, d’un intérêt intrinsèque régulièrement limité. Nombre de ces articles ne valent en effet rien pour eux-mêmes – nombreux sont même ceux qui s’avèrent complètement à côté de la plaque, ou ridicules pour quelque autre raison… Leur intérêt réside, a posteriori, dans la représentation de Lovecraft qu’ils contribuent à générer puis entretenir – et c’est à ce titre-là que leurs nombreuses approximations ou même inexactitudes se révèlent enrichissantes, là où certains jugements à l’emporte-pièce, dans un sens ou dans l’autre, figurent de précieux témoignages d’une histoire littéraire sans doute plus complexe que ce que l’on est souvent porté à croire.

 

Les textes ici rassemblés sont de format variable, allant de quelques lignes à peine pour les extraits du courrier des lecteurs de Weird Tales ou Astounding Stories, à la dizaine de pages pour les articles les plus bavards (bavards, oui : en effet, ce n’est pas parce qu’ils sont plus longs qu’ils sont pour autant plus pertinents, et c’est même régulièrement le contraire – médite, graphomane Nébal, médite !). Dès lors, il m’est bien évidemment impossible de décortiquer le recueil pièce par pièce – ouf. Vous l'échappez belle, hein ?

 

Avançons tout de même quelques éléments, prélevés çà et là, qui, à défaut de rendre parfaitement compte de l’ouvrage, donneront je l’espère une idée de ce que l’on peut en retirer.

 

SOUVENIRS DE LOVECRAFT

 

La compilation rassemble ces (très) divers textes sous cinq étiquettes générales – dont la distinction peut parfois être limite spécieuse, sur le tard du moins.

 

La première de ces étiquettes porte sur les « souvenirs » concernant la personne même de Lovecraft – c’est, en tant que tel, sans doute la partie du recueil la moins enthousiasmante, toute empathie mise à part dans ces témoignages régulièrement émus sinon émouvants. J’ai tendance à croire qu’ils ne font véritablement sens qu’à la condition d’envisager ensuite les développements qu’ils susciteront éventuellement, soit qu’il s’agisse de reprises sans autre vérification, soit qu’il s’agisse, le cas échéant, d’en prendre le contrepied.

 

À la limite, j’imagine que l’on peut y relever avant tout que certains de ces témoignages – déjà ! – sont plutôt suspects : dans ce sens, ils témoignent, ainsi que certains articles plus orientés vers la critique qui paraîtront dans la foulée des recueils d’Arkham House, de ce que le « mythe » Lovecraft nait en même temps que se développe un bien improbable « culte » pour son œuvre.

 

Dans cette optique, les témoignages hautement suspects de deux dames de la même famille, Muriel E. Eddy, l’épouse de C.M. Eddy, Jr. (qui avait fréquenté Lovecraft et lui avait soumis au moins quatre textes à « révision », voyez ici et ici, et qui, sauf erreur, devait également travailler avec le maître sur l'essai The Cancer of Superstition, commande de Houdini restée inachevée du fait de la mort du prestidigitateur), et leur fille Ruth M. Eddy, sont peut-être les plus intéressants, paradoxalement ou pas – le dernier tient même de la nouvelle, à certains égards, entendre par là « fantasme »…

 

LA CRITIQUE DU VIVANT DE LOVECRAFT

 

La deuxième partie porte sur la critique du vivant de Lovecraft – hors simples mentions dans le courrier des lecteurs de tel ou tel pulp, ça, on y reviendra juste après. Il n’y a pas forcément grand-chose, en fait… Mais c’est sans doute l’occasion de repérer les noms de quelques camarades, que l’amateur aura déjà notés dans les biographies de Lovecraft ou dans sa correspondance – même si, de ceux-là, seul Frank Belknap Long a eu un semblant de postérité (devant toutefois beaucoup à Lovecraft, et c'est peu dire).

 

On notera que le premier article critique portant sur Lovecraft, dû à Reinhart Kleiner et datant de 1919, porte sur la poésie de l’auteur – comme de juste.

 

La fiction, c’est, plus ou moins dans la foulée, W. Paul Cook qui s’en charge – et pour cause là encore : ledit Cook a été pour beaucoup dans la décision de Lovecraft de se remettre à écrire de la fiction, avec « Dagon », « The Tomb », etc. Pour la forme, je relève d’ores et déjà que ce fan de la première heure, qui a donc eu, qu’on s’en souvienne ou pas, une importance cruciale dans l’orientation de l’œuvre lovecraftienne et donc dans sa postérité, sera par la suite un des premiers à rejeter la tendance rampante au « culte » lovecraftien (c’est son expression), et notamment les publications d’Arkham House – même les toutes premières ! –, car elles ne s’embarrassaient pas suffisamment à son goût de trier le bon grain de l’ivraie…

 

Pas grand-chose de plus à relever ici – même s’il y a quelque chose d’un peu visionnaire, le cas échéant, dans l’article de Vrest Orton « A Weird Writer is in Our Midst », qui donne du coup son titre à ce recueil. Le dernier article de cette section, « What Makes a Story Click ? », signé J. Randle Luten, est à vrai dire une bonne occasion de ricaner – et, pour ceux qui en douteraient, l’occasion de vérifier que l’on n’a certes pas attendu l’émergence de la blogosphère pour pondre des articles « critiques » parfaitement ineptes ainsi que d’une étonnante prétention…

 

COURRIERS DE LECTEURS

 

Suit une longue partie consacrée aux réactions de lecteurs, dans les colonnes mêmes de leurs revues de prédilection (du vivant de Lovecraft, mais aussi après, du fait des republications régulières) ; sans surprise, l’essentiel de ces lettres provient de « The Eyrie », la rubrique du courrier des lecteurs de Weird Tales – avec quelques compléments, bien moins nombreux, dans Astounding Stories. Cette partie est des plus instructive et enrichissante, de manière globale.

 

Elle est aussi, disons-le, l’occasion de voir les effets d’un éventuel copinage, qui pouvait parfois passer au-dessus de la tête des lecteurs lambda du temps, j’imagine… En tout cas, nombreux parmi ceux qui ont fait part de leur enthousiasme dans « The Eyrie » sont les lecteurs ou éventuellement auteurs avec lesquels Lovecraft était en correspondance… ou qui deviendraient du coup bien vite de ses correspondants (un exemple en particulier : Robert E. Howard – j’ai eu l’occasion d’en causer ailleurs). Notez que je ne réfute en rien la sincérité de ces témoignages ! Mais ils sont parfois amusants, pris avec un certain recul (et pas uniquement en ce qui concerne le seul Lovecraft, d’ailleurs : Henry Kuttner qui dit bien aimer Lovecraft, mais préférer quand même C.L. Moore, c’est assez mignon…). Et ils témoignent, sans vraie surprise, de ce que le fandom en gestation avait déjà des traits de grande famille – ou de microcosme, je ne sais quelle expression est la plus appropriée…

 

En tout cas, la majeure partie, et de loin, de ces retours de lecteurs sont éminemment positifs : même quand Farnsworth Wright s’est mis à rejeter texte sur texte de Lovecraft, les échos favorables parmi les lecteurs demeuraient – appelant aussi bien à la publication de nouveaux textes qu’à la reprise d’autres plus anciens mais jugés parmi les meilleurs jamais publiés par le pulp ; et sans doute à bon droit ? Ça n’a rien d’une évidence – mais le « culte » ultérieur avait ici quelques présages et, même si Lovecraft n’avait pas alors la popularité d’un Seabury Quinn, par exemple, il semblait néanmoins considéré comme un des plus brillants auteurs de la revue, et peut-être même le premier d’entre eux. Bémol éventuel : je ne sais pas à quel point la compilation par S.T. Joshi est exhaustive ou pas… Il peut donc y avoir un (sacré) biais.

 

En tout cas, le contraste est marquant, qui oppose le courrier des lecteurs de Weird Tales à celui d’Astounding Stories – et qui relève en partie d’une querelle de chapelles hélas appelée à perdurer dans le petit monde des littératures de l’imaginaire, opposant fantasy/fantastique et science-fiction. Et là aussi, je redoutais un biais – du fait de la présentation à vue de nez partisane qu’en livre S.T. Joshi dans son introduction : il oppose en effet d’emblée le courrier des lecteurs de Weird Tales, globalement de bonne tenue, ou tolérable, et celui d’Astounding Stories, largement plus « pauvre »… Connaissant les affinités globales d’un Joshi, je supposais là aussi un biais ; mais, pour le coup (est-ce le fait de sa sélection, encore une fois ?), à la lecture des extraits ici repris, on ne peut que lui donner raison ; et si les lecteurs de Weird Tales n’étaient peut-être pas toujours très regardants, un certain nombre de ceux d’Astounding Stories se montrent tristement bornés, et en même temps sans doute bien moins exigeants encore en termes de qualité littéraire (ce qui à vrai dire ressort de la rédaction même de leurs lettres)… et, d’un point de vue critique, ils tendent bien davantage à se contenter d’un lapidaire « c’est bien » ou « c’est pas bien », ce dernier étant souvent accolé à un tout aussi têtu « ce n’est pas de la science-fiction » (rappelons que les textes en cause sont At the Mountains of Madness – à noter qu’une lettre de « The Eyrie », je ne me souviens plus de son auteur, appelait l’air de rien, ou plutôt via des allusions cryptiques, Farnsworth Wright à publier ce texte qu’il avait refusé… – et « The Shadow Out of Time ») ; par ailleurs, on discute au moins autant les illustrations que les textes...

 

Ceci étant, il ne faut pas généraliser ce constat – et le courrier d’Astounding Stories, quand il parvient à s’élever au-dessus des banalités coutumières, est peut-être plus enrichissant ici, dans la mesure où il oppose, et parfois vertement, admirateurs et détracteurs de Lovecraft, ou du moins des textes science-fictifs de Lovecraft. Si « The Eyrie » était peu ou prou unanime (dans les courriers « critiques », je ne relève guère que celui de cet amateur de « ghost stories » expliquant que les nouvelles de Lovecraft ne sont pas de bonnes « ghost stories », parce qu’elles rompent avec la tradition du genre – eh bien, comment dire…), la rubrique correspondante d’Astounding Stories est autrement plus clivante et même sanguine – et, en faisant la part des choses, on y trouve des points soulevés assez intéressants, dans les deux camps d’ailleurs.

 

Une note pour le principe, aussi : j’ai été surpris de voir revenir régulièrement, dans Astounding Stories, chez les défenseurs du texte, un appel du pied pour que Lovecraft écrive une suite à At the Mountains of Madness, portant sur l’expédition Starkweather-Moore… Auraient-ils apprécié Par-delà les Montagnes Hallucinées ?

 

LA CRITIQUE AU SEIN DU FANDOM

 

La quatrième partie porte sur la critique de Lovecraft au sein du fandom – qui se voit ainsi opposée à la critique du monde littéraire… Tous jugements de valeur mis à part, dont je ne suspecte pas nécessairement S.T. Joshi, je trouve cette distinction un brin spécieuse – de manière tout particulièrement flagrante quand des noms passent d’une rubrique à l’autre… Mais c’est bien ainsi que l’on aborde la critique posthume, très tôt liée aux publications d’Arkham House (pour l’essentiel – mais en fait, après un temps de réaction, d’autres maisons d’édition sont de la partie, et reçoivent leur lot de critiques, bonnes ou mauvaises).

 

Quoi qu’il en soit, l’intérêt à mes yeux principal de ces deux parties jumelles consiste surtout à voir comment des « mythes » concernant Lovecraft et son œuvre se sont très tôt – vraiment très, très tôt ! – mis en place, éventuellement du fait d’une sentence un peu irréfléchie tout d’abord (c’est ainsi que j’ai tendance à interpréter la phrase de Vincent Starrett sur Lovecraft qui serait lui-même, en tant que personnage, son œuvre la plus aboutie – mon point de vue est bien sûr à débattre), mais bientôt reprise pour argent comptant, et systématiquement encore…

 

Ceci étant, il est d’autres déformations qui sont plus suspectes et redoutables – et, bien sûr, cela vaut surtout pour la « black magic quote », qui apparaît dans un article de Derleth... de juin 1937 ! Quoi, trois mois à peine après la mort de Lovecraft ? Cette citation apocryphe (allez, je vous la redonne : « All my stories, unconnected as they may be, are based on the fundamental lore or legend that this world was inhabited at one time by another race who, in practising black magic, lost their foothold and were expelled, yet live on outside ever ready to take possession of this earth again. » Il faut y ajouter, mais cette fois de la plume du seule Derleth, l’assimilation de cette conception générale à la théologie chrétienne et au discours portant sur la chute de Satan et le Jardin d’Eden) sera hélas promise à un long avenir : parmi les articles qui suivent, très nombreux sont ceux qui citent à leur tour cette « forgerie », et aucun ne la remet en cause… même si plus d’un relève à quel point cette citation, de la part d’un athée et matérialiste notoire, avait quelque chose de « surprenant » ! Mais il faudra attendre l’avènement de la nouvelle critique lovecraftienne dans les années 1970 (en fait après la mort de Derleth, il n’y a pas de hasard…) pour que la véracité de cette citation soit enfin mise en cause… et enfin balayée comme le mensonge (plus ou moins conscient) qu’elle était ; je vous renvoie donc aux études à ce sujet contenues dans Dissecting Cthulhu, ainsi que dans The Rise, Fall, and Rise of the Cthulhu Mythos.

 

Il en va de même pour un certain nombre d’autres mythes – d’autant plus inexplicables, le cas échéant, que l’on voit des personnalités bien placées pour en connaître la fausseté (parmi les correspondants de Lovecraft au premier chef) laisser passer ces traficotages… et même, éventuellement, y participer à leur tour ! Ainsi, bien sûr du « reclus de Providence »… Dans cette optique, il faut sans doute mentionner ces anecdotes systématiquement rapportées, cette fois pas fausses en elles-mêmes, mais qui participent bien du « mythe » en construction : Lovecraft détestait la mer et les fruits de mer, il adorait les glaces et en mangeait des quantités invraisemblables, il ne supportait pas le froid et même la simple fraicheur, il adulait par-dessus tout les chats… Autant de choses qui, au fond, ne nous apprennent à peu près rien d’utile sur le bonhomme, mais permettent d’en dessiner à gros traits une caricature (même sympathique) appelée à perdurer – un schéma bien pratique, dont on ne s’éloignera guère, à tel point qu’aujourd’hui tout fan de Lovecraft connaît ces différents aspects de son comportement, là où des traits autrement essentiels sont laissés dans l’ombre – ce qui est parfois préférable, certes, tant le risque est grand qu’on les déforme à leur tour…

 

Toutefois, il est un autre aspect important à noter dans ces recensions fandomiques : elles sont sans doute bien moins unilatérales que celles figurant dans le courrier des lecteurs de Weird Tales. Comme dit plus haut concernant W. Paul Cook, il y a même parmi les amateurs originels de Lovecraft une tendance à dénoncer le « culte » qui s’est développé autour de l’auteur après sa mort – critique qui apparaît notamment devant certains choix éditoriaux d’Arkham House qui, après le programme originel (déjà ambitieux !) de compléter le « best-of » qu’était censément The Outsider par un deuxième volume de fictions (avec quelques compléments), Beyond the Wall of Sleep, puis un unique (et étonnant dans ce contexte, trouvé-je) volume de Selected Letters, tend en fait à repousser ce terme en éditant d’ici-là des Marginalia et autres textes, de Lovecraft ou de ses camarades, toujours plus « mineurs » ; tandis que les Selected Letters, entreprise de longue haleine, connaîtront en définitive cinq volumes – couvrant certes une part infime de l’abondante correspondance du gentleman de Providence. Le culte bourgeonnant s’accompagne donc de sa contestation, et les rôles ne sont pas aussi clairement définis qu’on pourrait le croire à première vue.

 

Il suffira somme toute de quelques années pour asseoir une réputation de Lovecraft comme « classique » dans son genre, quel que soit ce genre à proprement parler – ce qui, à son tour, suscitera la controverse : un exemple éloquent, bien que tardif au regard des autres documents ici reproduits, l’article du jeune John Brunner intitulé « Rusty Chains » et les réponses qui lui furent adressées par Sam Moskowitz, Fritz Leiber et Edward Wood – des textes que j’avais déjà lus (ainsi que d’autres dans cette compilation, d’ailleurs, par exemple de Hyman Bradofsky et bien sûr August Derleth) dans le fort sympathique volume édité par James Van Hise, The Fantastic Worlds of H.P. Lovecraft.

 

LA CRITIQUE « LÉGITIME »

 

Ces aspects fandomiques, éventuellement inattendus d’ailleurs, sont en outre à adosser à d’autres critiques – émanant cette fois de la « communauté littéraire », dit Joshi ; autant dire, mais ça c’est moi, de la critique littéraire « légitime ». C’est une partie intéressante à plus d’un titre – mais déjà, comme dit plus haut, parce qu’elle est en fait bien moins unilatérale que ce que l’on pourrait croire de prime abord, a fortiori si l’on a en tête le sévère article d’Edmund Wilson cité plus haut, un peu la pierre de touche de la critique « officielle » portant sur les œuvres de Lovecraft – dans les quelques années ayant immédiatement suivi sa mort en tout cas.

 

En fait, si certains aspects reviennent régulièrement dans ces articles – raillant volontiers la suradjectivation lovecraftienne, on ne leur en voudra pas, mais il y aurait d’autres exemples –, d’autres sont en fait tout aussi récurrents, mais autrement positifs. Un T.O. Mabbott, par exemple, alors reconnu comme une autorité sur Poe, loue globalement l’œuvre lovecraftienne – à ses yeux, Lovecraft, avec qui il avait brièvement échangé, figure sans doute et dès cette époque le plus impressionnant des héritiers du poète au corbac, et par ailleurs un des rares à l’avoir vraiment « compris ».

 

Si assez nombreux, dans cette rubrique, sont ceux qui ne peuvent concevoir la littérature « weird », de fantasy et/ou de science-fiction (éventuellement accolées voire assimilées) que comme, au mieux, une paralittérature, sinon une sous-littérature, même eux semblent ne guère douter que, dans ce registre « que Lovecraft avait fait sien », il était bien d’une habileté remarquable – on parlera alors du gentleman de Providence comme d’un « petit maître »…

 

Certains, cependant, commencent à comprendre que cette littérature-là peut constituer un objet d’étude sérieux, et éventuellement, soyons fous, une forme de littérature aussi valable qu’une autre. Ici, Robert Allerton Parker étudie les pulps, et, un peu plus tard, J.O. Bailey livre probablement une des premières études critiques « sérieuses » sur la science-fiction en tant que genre : l’article du premier, l’extrait de l’ouvrage du second, qui sont ici rapportés, ne sont pas des plus enthousiasmants pour un lecteur contemporain, et, tout particulièrement dans le cas de Bailey, le contenu proprement critique peut paraître assez « mince » (l’auteur paraphrase longuement At the Mountains of Madness et « The Shadow Out of Time », plus qu’il ne les analyse à proprement parler), mais une étape est sans doute franchie ; et, dans les deux cas, Lovecraft est considéré comme un auteur essentiel – et pleinement dans le genre.

 

Cette critique « légitime », qu’elle soit favorable ou pas, est toutefois peut-être aussi édifiante par ses failles que par ses qualités… Ainsi que je l’ai avancé plus haut, nombreux ici sont les chroniqueurs qui reprennent sans la moindre hésitation les affabulations plus ou moins fandomiques (et tout particulièrement celles, ô combien néfastes donc, d’un August Derleth), qu’ils ne se sentent sans doute guère de « vérifier » ; on peut difficilement leur en vouloir, j'imagine. Mais, à côté, certains articles sont tout simplement… mauvais. Parfois au point d’en devenir drôles, tant le manque de sérieux qui les caractérise ressort de manière particulièrement fâcheuse ! Difficile de ne pas ricaner, ainsi, devant la très brève recension de Beyond the Wall of Sleep dans la New York Times Book Review (1944), due à un certain William Poster : en à peine plus d’une page, le critique écrit systématiquement « Cthulu » pour « Cthulhu » (bon, OK…), « Nyarlothep » pour qui vous savez, « Clark Wandrei » pour « Donald Wandrei » (sans doute fusionné avec Clark Ashton Smith…), etc. Là encore, les blogs, c’est pas si pire, hein…

 

Pour l’anecdote, on y trouve aussi une très brève recension par Algernon Blackwood, mais figurant originellement dans une correspondance parfaitement privée – sa place ici est donc sans doute critiquable… L’auteur anglais n’est pas très fan, disons.

 

ET POUR LE PLAISIR…

 

Notons d’ailleurs que l’ouvrage se conclut sur quelques très brefs jugements « indépendants » de personnalités ; parmi les « maîtres modernes » identifiés par Lovecraft dans Supernatural Horror in Literature, outre Blackwood donc, nous trouvons également M.R. James, moqueur, ou encore Lord Dunsany, plus charitable – et supposant que Lovecraft avait créé ses récits des « Contrées du Rêve » de manière autonome, minimisant sa propre influence ; ce qui est en partie vrai au départ… mais par la suite l’influence de l’aristocrate irlandais avait été revendiquée par Lovecraft, et sans la moindre ambiguïté.

 

Un autre nom à relever enfin, dans cette bizarre conclusion : celui de Jean Cocteau – et je suis content : c’est la première fois que je lis directement (enfin, en anglais, broumf...) la fameuse remarque du Français sur Lovecraft qui gagne à être traduit dans la langue de... Maupassant, disons. Amusant par ailleurs – ou un brin consternant ? – de noter que Cocteau cite Lovecraft, pour La Couleur tombée du ciel…aux côtés de L’Atlantide et les Géants de Denis Saurat, et de Lueurs sur les soucoupes volantes d’Aimé Michel. Je vous renvoie à ce que Michel Meurger a pu écrire sur cet étrange état d’esprit de l’intelligentsia française d’alors, qui mettait sans sourciller dans un même panier ésotérisme et science-fiction – Lovecraft tout particulièrement en a fait les frais (voyez notamment l’article « ʺAnticipation rétrogradeʺ : primitivisme et occultisme dans la réception lovecraftienne en France de 1953 à 1957 », dans Lovecraft et la S.-F./1).

 

CONCLUSION

 

Finalement, on peut en retenir pas mal de choses, de ce bouquin, hein… Même si je suppose décidément que cet ouvrage s’adresse avant tout aux acharnés dans mon genre. En fait, son optique assez particulière (dans le sens où c’est largement une étude des représentations et tout particulièrement de la construction d’un mythe, même si bien d’autres aspects pourraient être mis en avant) nécessite peut-être un minimum de bagage pour être pleinement appréciée – bagage dont je ne dispose pas forcément, d’ailleurs : outre ce qui concerne Lovecraft, une meilleure connaissance de l’histoire des pulps, puis de l’édition de SF en volume, enfin de la perception de la SF en tant que genre durant les années 1940, et les relations entretenues entre les différents genres de l’imaginaire alors, sont autant de prérequis ou presque pour bien appréhender la chose – et sur ces terrains je suis plus qu’à mon tour défaillant…

 

Mais la lecture demeure instructive. Et, pour pasticher la fameuse sentence de Vincent Starrett qui revient très régulièrement dans ces pages, non, Lovecraft n’est pas lui-même son œuvre la plus aboutie – mais il est peut-être bien l’œuvre la plus aboutie d’une critique en gestation, comme un prérequis avant d’aborder les textes... Aussi, en fait de citations, je vais conclure avec un gros classique : « When the legend becomes fact, print the legend. » Au pire, ça excitera des amateurs ultérieurs…

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20th Century Boys, t. 3 (édition Deluxe), de Naoki Urasawa

Publié le par Nébal

20th Century Boys, t. 3 (édition Deluxe), de Naoki Urasawa

URASAWA Naoki, 20th Century Boys, t. 3 (édition Deluxe), [20 seiki shônen, vol. 5-6], scénario coécrit par Takashi Nagasaki, traduction [du japonais par] Vincent Zouzoulkovsky, lettrage [de] Laura Iacucci, Nice, Panini France, coll. Panini Manga – Seinen, [2000] 2014, [424 p.]

 

LA RUPTURE – MAIS QUI MARCHE

 

Suite de 20th Century Boys d’Urasawa Naoki, avec toujours un peu les mêmes préventions – la bizarrerie étant que, pour le coup, elles s’avèrent particulièrement justifiées… et en même temps totalement hors de propos : j’ai en effet pleinement marché, cette fois !

 

Je savais que ce troisième tome de l’édition « Deluxe » (rassemblant les tomes 5 et 6 de l’édition originelle) marquait la fin d’un « cycle », ou d’un « acte », dans la trame narrative de la bande dessinée au long cours. J’étais un brin inquiet à ce sujet, dans la mesure où, dans le tome précédent, le parti-pris de passer brutalement à tout autre chose – en abandonnant pour un temps Kenji et même le Japon, pour voir briller (bof...) « Shôgun » (donc Otcho) en Thaïlande – ne m’avait guère convaincu… Le procédé, ici, est pourtant à maints égards plus brutal encore. En fait, à ce stade du développement du récit, j’ai été tenté d’adopter l’un ou l’autre de ces deux avis extrêmes : soit Urasawa Naoki se fout de notre gueule, soit il est bien plus habile encore que tout ce que nous pouvions imaginer – avec quelque chose de diabolique dans cette habileté...

 

Mais, en l’état, disons-le, c’est vers la deuxième possibilité que je tends. À tort ou à raison, la suite le dira – ce que je sais pour l’heure, c’est que j’ai pris beaucoup de plaisir à la lecture de ce troisième tome « Deluxe », qui m’a emballé de bout en bout, outre qu’il m’a profondément surpris – mais dans le bon sens du terme. Je l’ai donc trouvé bien meilleur que le précédent – d’une lecture agréable, oui, mais dans lequel le long passage sur « Shôgun » m’avait semblé bien trop banal pour mériter que je m’y attarde davantage…

 

LE 31 DÉCEMBRE APPROCHE !

 

N’allons pas trop vite, toutefois : au départ, nous retrouvons Kenji et sa bande – une vraie bande, cette fois : ses camarades d’enfance répondent à son appel pour « sauver le monde », et le vieux gang de gosses se reconstruit autour de Kenji et Otcho. La prophétie – réinterprétée par l’inquiétant Ami ? – affirmait la nécessité qu’ils soient neuf, un chiffre pas facile à atteindre… D’autant plus, à vrai dire, si Kenji s’autorise quelques bêtises, comme de ne pas rallier Yukiji, parce que femme, alors que cette dernière était probablement pour l’heure celle qui s’était le plus investie dans la lutte contre Ami…

 

Mais la bande doit être secrète : aux yeux des médias, Kenji et ses camarades (anonymes quant à eux) sont des terroristes… et le Parti de l’Amitié incarne tant l’autorité que le bon droit. Par ailleurs, en fait de terrorisme, la secte s’est faite plus discrète ces dernières années – au point de faire douter Kenji de sa réelle nocivité et de la pertinence de sa mission. Mais le 31 décembre approche sans cesse, censé faire basculer le monde dans le XXIe siècle… ou pas : la menace d’Ami porte sur rien moins que la fin du monde ! Robot géant à la clef…

 

Nous en arrivons au tournant de la série dans ce volume – alors disons SPOILER pour le principe.

 

TOUT AUTRE CHOSE...

 

Brutalement, alors que tout nous oriente vers la confrontation fondamentale entre Kenji et Ami (éventuellement esquissée dans le tome 2, avant la Thaïlande)… Urasawa nous plonge dans un autre univers.

 

Où une jeune fille des plus charmante (Urasawa Naoki a un don pour les visages, mais peut-être tout particulièrement pour les enfants et les femmes, ce qui fait sens ici, du coup – voir plus loin) s’installe dans un immeuble connu pour avoir abrité nombre de mangakas, Tezuka Osamu en tête (ce qui autorise bien des références éventuellement cryptiques pour un béotien dans mon genre) ; si elle a l’âge d’une lycéenne, nous ne la voyons pas suivre des cours, mais bien plutôt faire la serveuse dans un restaurant minable d’un quartier très mal famé, où les mafias thaïlandaise et chinoise s’entretuent perpétuellement – un quartier à « pacifier » d’ici à la prochaine venue du pape en personne !

 

Où sommes-nous ? Ce n’est pas vraiment la question – il faut plutôt se demander quand. Et la réponse arrive bien vite : nous sommes en 2014.

 

Kenji et ses amis auraient donc réussi à empêcher la fin du monde voulue par Ami ? Ils auraient défait son terrifiant robot géant ? La Terre aurait survécu aux hémorragies endémiques qui, de par le globe, entraînaient la mort soudaine de tant d’individus ? Il semblerait…

 

Mais que s’est-il passé au juste en ce 31 décembre fatal ? Nous n’en savons absolument rien – nous n’avons pas assisté à l’aboutissement de la quête de Kenji, et n’en saurons pas davantage pour le moment ; tout au plus nous indique-t-on qu’il y a eu, au tournant du siècle, un « grand bain de sang »… Un mémorial a été bâti pour en honorer les innombrables victimes. Ce monde, pourtant, n’a rien de post-apocalyptique à vue de nez.

 

Mais quelque chose ne va pas… Ce monde présente des incongruités. On y envisage une immense et redoutable prison dans la baie de Tokyo, où figure, parmi les détenus destinés à y crever avec le temps, un jeune mangaka – dont le seul crime à l’en croire était bien d’avoir dessiné un manga (héroïque, semble-t-il – les mangakas de la résidence de Tezuka peuvent raconter des histoires d’amour, et ont peur de sortir de ce registre…). Le chaos urbain du quartier chaud est au moins autant l’occasion de mettre en scène la corruption de la police que la violence des gangs. Ailleurs, tout n’est… qu’amitié – lisse. La fin du monde a été évitée, mais Ami semble pourtant avoir triomphé ! Et c’est le logo inventé par Otcho et accaparé par la secte qui, ironiquement, défigure le mémorial dédié aux victimes du « grand bain de sang »...

 

Et notre jeune fille ? Elle n’aime pas les policiers… Ce qu’elle aime, c’est diffuser sans cesse et à fort volume une vieille cassette audio (l’archaïsme que vous supposez en 2014), sur laquelle figure un enregistrement amateur d’une chanson de son oncle… Ledit oncle, c’était Kenji – et notre jeune fille est donc Kanna… censée être la fille d’Ami !

 

MAIS POURQUOI EST-CE QUE ÇA MARCHE ?

 

Le brusque changement de cadre produit un effet déconcertant ; étrangement, la frustration de ne pas avoir assisté aux événements du 31 décembre fatidique ne l’emporte pas – chez moi, en tout cas : j’ai immédiatement acquiescé au procédé et à sa charge impressionnante de mystère…

 

Pourtant, au fond, l’intrigue au sens le plus resserré de cette première incursion en 2014 ne brille guère – et notamment guère plus que celle centrée sur « Shôgun » dans le tome précédent : semblant de dystopie aseptisée pour le fond général, ersatz nippon d’Alcatraz avec tous les clichés de rigueur pour une histoire dans pareil cadre, corruption policière et même implication directe de la police dans la criminalité…

 

Qu’est-ce qui peut bien expliquer, dès lors, que cette rupture brutale ait entraîné d’emblée mon adhésion et ma curiosité ? Outre l’art narratif d’Urasawa Naoki, qui sait assurément poser une ambiance, et en induire une tension haletante, je suppose que cela tient beaucoup à Kanna, qui est un très chouette personnage. La jeune fille têtue et hyperactive, qui fricote volontiers avec le sous-monde – au fil notamment de séquences essentielles en compagnie de travestis –, ne peut qu’emporter la sympathie du lecteur. C’était peut-être même déjà le cas dans la première partie du volume, en fait – quand Kanna enfant, dans les trois ou quatre ans, s’amusait dans les pattes de son tonton Kenji qu’elle idolâtrait. Mais elle a, faut-il croire, développé d’autres relations avec des tontons ou tatas… Du moins croise-t-on en 2014 une Yukiji toujours aussi dure… et pourtant portée aux excuses, allons bon. Là encore, la question se pose : que s’est-il passé au juste ?

 

En fait – et c’est là, j’ai l’impression, qu’Urasawa Naoki, peut-être aidé par son coscénariste Nagasaki Takashi (je ne sais pas dans quelle mesure), démontre tout son art narratif –, l’ensemble des développements de cette trame de 2014, à maints égards indépendante de la trame de la fin des années 1990, et sans doute plus encore de celle des années 1960, n’en est pas moins sous-tendu par cette interrogation permanente. Et la série, du coup, commence à prendre l’allure d’un gigantesque puzzle temporel, dont on a hâte d’assembler les pièces – le cas échéant au fil de tentatives avortées ? Ça, on verra,,,

 

Mais, en l’état, j’ai pris beaucoup de plaisir à la lecture de ce tome 3 « Deluxe » – bien plus qu’avec le tome 2, qui m’avait presque refroidi. Parce que l’auteur, cette fois, a pleinement su me manipuler, au point que j’en redemande – ce qu’il avait (à mon sens) raté avec « Shôgun », il est joliment parvenu à le faire avec Kanna.

 

La suite bientôt...

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