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Mardi 6 octobre 2009


(Vach'ment original, hein ?)

Bonjour les gens. Bon, voilà : je ne suis pas du tout content de mes articles depuis pas mal de temps déjà, que ce soit ici ou ailleurs, et, si je prends toujours du plaisir à lire, je ne ressens plus l'envie de chroniquer. Plutôt que de continuer à faire de la merde, et que ça me pèse comme une corvée, je préfère donc mettre ce blog en stand-by. Je le reprendrai peut-être un jour, ou peut-être pas. Quand ? Je n'en sais rien...

En tout cas, merci aux gens qui sont venus régulièrement par ici. Et à un de ces jours peut-être.
Par Nébal - Publié dans : Et le reste...
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Samedi 3 octobre 2009

MOORE (Catherine L.), Jirel de Joiry, [Jirel of Joiry], traduit de l’américain par Geogres H. Gallet, introduction de Jacques Sadoul, Paris, J’ai lu, coll. Science-fiction, [1937, 1969] 1974, 244 p.

 

Je vous arrête tout de suite, bande de mauvaises langues ! Non, ce n’est pas à cause de la couverture érotomane et fantasmée de Caza que j’ai lu Jirel de Joiry. J’aurais presque envie de dire : bien au contraire… Seulement, voilà, Catherine L. Moore fait partie de ces auteurs (plus ou moins) classiques de la science-fiction que je n’avais jamais lus jusqu’à présent. Or il me semblait bien avoir lu ici ou là moult appréciations positives de son œuvre, et notamment de Shambleau et de Jirel de Joiry, de même que de ses collaborations avec son époux Henry Kuttner, généralement sous le pseudonyme commun de Lewis Padgett, si je ne m’abuse.

 

Aussi, quand je suis tombé par hasard sur cet ouvrage sur un étal de bouquiniste, je me suis laissé tenter, alléché par une quatrième de couverture qui semblait promettre un mélange audacieux de sword’n’sorcery à l’ancienne (pionnière, même : les nouvelles sont publiées entre 1934 et 1939, et Catherine L. Moore n’a alors pas 30 ans…) et d’une touche de science-fiction typiquement pulp, publiée à ce que j’ai cru comprendre à l’origine dans Weird Tales, comme bien des choses que j’aime – Lovecraft, bien sûr, mais aussi et surtout, plus comparable, Howard, qui avait livré peu de temps auparavant ses aventures de Conan dans la célèbre revue. Le genre de bouquins, probablement, que l’on lit en posant son cerveau, ce qui fait du bien, des fois. Enfin, là, j’en ressentais le besoin.

 

Jirel de Joiry est un recueil, composé de six nouvelles, dont la dernière écrite en collaboration par Catherine L. Moore et son futur époux Henry Kuttner (donc). L’action se déroule dans un Moyen Âge français plus qu’approximatif : la dernière nouvelle (p. 213) évoque l’année 1500, mais l’éditeur a préféré parler de 900, ce qui semble effectivement plus logique… quand bien même le cadre n’est que de peu d’importance, l’auteur ne s’y arrêtant pas un seul instant ou presque : la plupart des aventures plongent en effet rapidement l’héroïne dans des sortes de mondes parallèles…

 

Jirel, la Dame de Joiry, est une authentique amazone : guerrière farouche aux colères épiques, elle gère son fief avec une poigne de fer, et malheur à ceux qui lui chercheraient des noises ; la belle Jirel est un véritable garçon manqué (plus qu’une féministe anachronique), bien éloignée des clichés courtois. Elle est même sacrément bourrine, passablement cruelle, et finalement assez peu attachante… une anti-héroïne, en somme, sorte de Conan au féminin, en moins réussie et sympathique.

 

Et elle se retrouve maintes fois confrontée à l’étrange et à la magie. Dans « Le Baiser du Dieu noir » (pp. 7-43), ainsi, alors que Joiry vient de succomber aux assauts du Sire Guillaume, elle se rend dans un inquiétant monde souterrain pour trouver une arme à même de satisfaire son besoin irrépressible de vengeance. C’est pas mal, sans plus (et encore…), et un peu longuet…

 

Et, hélas, ça ne s’arrangera guère par la suite : le recueil, autant le dire d'emblée, est incroyablement répétitif et verbeux…

 

En témoigne immédiatement la deuxième nouvelle, « L’Ombre du Dieu noir » (pp. 45-77), qui suit immédiatement la première… et se contente largement de la répéter, sur un mode inversé (Jirel se rend cette fois dans l’autre monde pour lever, en quelque sorte, la malédiction qu’elle en a retirée dans la première nouvelle…). « Souvent femme varie », comme disait un barbu ; mais à ce point, quand même… Bon, peu importe. Le vrai problème, c’est que l’on vient de lire tout ça, et que l’on s’ennuie à mourir.

 

Le niveau stagne avec « Le Ténébreux pays » (pp. 79-114), où Jirel, à nouveau plongée dans un étrange monde parallèle – un poil plus intéressant peut-être –, doit faire face à un courtisan vraiment très très amoureux, et vraiment très très puissant. Même schéma ou peu s’en faut que dans les deux nouvelles précédentes, et même tendance à l’inflation et à la répétition, bref : au tirage à la ligne.

 

Un constat qui s’applique assez largement à « Hellsgarde » (pp. 115-159), même si la trame change un peu, cette fois, sans grande originalité cela dit : Jirel se rend dans un château hanté en quête d’un mystérieux trésor… Mouais. Quelques ambiances correctes ici ou là, mais, dans l’ensemble, * baille *.

 

Retour au premier schéma (* ronfle *) avec « Jirel contre la magie » (pp. 161-204) : une vengeance à accomplir dans un monde parallèle… Quelques jolis moments, allez, mais, bon : on s’ennuie ferme…

 

« La Quête de la Pierre-étoile », la dernière nouvelle, enfin (…), co-écrite avec Henry Kuttner, est une sorte de crossover : Jirel y croise la route de Northwest Smith, le héros de Shambleau, ici manipulé par un sorcier qui entend s’emparer d’un artefact possédé par la guerrière rousse. Un mélange de fantasy assez moyenne – et horriblement répétitive… – et de SF à la papy, avec héros insupportable à l’avenant, sans grand intérêt.

Bref : à la différence des récits de Robert E. Howard auxquels elles ne manquent pas de faire penser, les aventures de Jirel de Joiry font partie de ces classiques (?) mineurs qui se sont pris un sacré coup de vieux. Les intrigues simplistes et ennuyeuses, le manque de caractérisation des personnages – seule Jirel ressort, mais elle est affreusement basique –, le côté routinier des nouvelles ainsi accolées (ce qui en rajoute une couche), et, last but not least, le style porté sur l’inflation et la répétition, sont autant d’éléments qui, malgré (ou à cause de ?) son caractère pionnier, rendent ce recueil à peu de choses près illisible aujourd’hui. On le laissera donc prendre la poussière sur les étagères des bouquinistes. Et je crains de faire également l’impasse sur Shambleau, si l’on doit y retrouver les mêmes défauts…

Par Nébal - Publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Jeudi 1 octobre 2009

LEHMAN (Serge) (éd.), Retour sur l’horizon. Quinze grands récits de science-fiction, Paris, Denoël, coll. Lunes d’encre, 2009, 575 p.

 

Joyeux anniversaire, joyeux anniversaire, joyeux anniversaire Lunes d’encre (etlascience-fictionfrançaisesionveut), joyeux anniversaire ! Dix ans et encore toutes ses dents (‘fin je crois) pour la meilleure collection grand format dédiée au genre, à mes yeux en tous cas. Un beau chemin parcouru, dont on espère qu’il se prolongera encore longtemps. Et cent ans (mais si on veut), pour la science-fiction française. Pour fêter ce double anniversaire, Serge Lehman a donc réalisé, sous un titre abominablement REACTIONNAIRE, une anthologie attendue comme le messie (et au tournant aussi, donc), où les nouvelles plumes côtoient Grands Anciens et auteurs installés. Un beau gâteau, que l’on s’empressera de dévorer (comme diraient les journalistes).

 

Après une intéressante « Préface » de Serge Lehman (pp. 9-23 ; pas de quoi crier au scandale en ce qui me concerne, en tout cas… mais sans doute suis-je passé à côté de l’essentiel, con de moi), on attaque immédiatement les choses sérieuses (enfin, ce qui m’intéresse le plus) avec Fabrice Colin, « Ce qui reste du réel », suivi de (hum) Emmanuel Werner, « Effondrement partiel d’un univers en deux jours » (pp. 25-50). Une lettre du premier, expliquant pourquoi il ne livrera pas de nouvelle (hum), suivie d’une nouvelle du second (hum), au titre éminemment dickien (voyez par exemple ici). Et dans ces deux textes en miroir, Fabrice K. Dick et Horselover Werner, en partant d’un androïde du maître en personne, rendent un bel hommage au génial auteur d’Ubik et autres chefs-d’œuvre, en usant de ses thèmes comme de ses procédés. Une belle entrée en matière.

 

Après quoi, Eric Holstein, avec « Tertiaire » (pp. 51-87), livre une nouvelle de SF satirique assez jubilatoire. Ça n’est sans doute pas bien original (on pense beaucoup à Planète à gogos, un peu à American Psycho, voire – mais là j’abuse probablement – aux Joueurs de Titan de Philip K. Dick), mais c’est très sympathique, plutôt bien écrit, et ça donne envie, dans un genre très différent, de s’attaquer au premier roman de l’auteur, Petits Arrangements avec l’éternité, tout juste publié chez Mnémos. Je vous tiens au jus.

 

Catherine Dufour, avec « Une fatwa de mousse de tramway » (pp. 89-109), prolonge pas mal les thématiques de la nouvelle précédente. Comme d’habitude, c’est très bien écrit et efficace, pertinent aussi, assez drôle également (dans un registre aigre-doux), mais peut-être un peu court, et donc frustrant…

 

On passe à tout autre chose avec Jean-Claude Dunyach et « Les Fleurs de Troie » (pp. 111-177), seul véritable space opera de l’anthologie, où l’on va prospecter dans la ceinture d’astéroïdes. Une bonne novella, bien ficelée et riche de sense of wonder, mais peut-être un brin déséquilibrée (et/ ou trop dense ?).

 

Je ne pourrais guère m’étendre, par contre, sur le premier texte de Maheva Stephan-Bugni, « Pirate » (pp. 179-198), tout simplement parce que je n’y ai rien panné, con de moi. L’ambiance kafkaïenne avait pourtant tout pour me plaire, mais, non, décidément, je suis passé totalement à côté de ce texte (peut-être un peu trop pouétique pour mes yeux de béotien). Désolé…

 

On revient à quelque chose de plus simple et efficace, pour ne pas dire bourrin, avec « Trois Singes » de Laurent Kloetzer (pp. 199-234), un techno-thriller à base d’arme ultime très bien conçu et palpitant de la première à la dernière ligne. Généralement, ce genre ne m’attire pas vraiment, mais là ça a très bien marché. Une réussite.

 

Suit en ce qui me concerne le premier grand moment de l’anthologie avec l’excellente « Lumière Noire » de Thomas Day (pp. 235-314), un très bon récit post-apocalyptique, post-cyberpunk, post-singularité, post-humain et post-ce que vous voulez. Ce road trip entre Canada et Etats-Unis ravagés est tout d’abord très efficace (sans être très original), mais s’enrichit au fil des pages jusqu’à une fin absolument superbe. Une très bonne novella.

 

On change radicalement de format et de procédés avec le Grand Ancien André Ruellan, qui livre avec « Temps mort » (pp. 315-323) une short story très rude sur la mort et la douleur, portée par une jolie plume.

 

Un nouvel auteur ou peu s’en faut, ensuite, avec Léo Henry et « Les Trois Livres qu’Absalon Nathan n’écrira jamais » (pp. 325-352). Cette fois, on peut bien parler de chef-d’œuvre. Cette nouvelle joliment borgesienne est un vrai petit bijou, bourré d’idées et riche en émotions. Serge Lehman, cruel dans sa présentation du texte, gage qu’un « jour, Les trois livres qu’Absalon Nathan n’écrira jamais figurera dans tous les manuels de littérature française ». Coup bas. Cette petite merveille mérite infiniment mieux que ça. Le point d’orgue du recueil à mes yeux. Et de quoi me donner envie de m’atteler enfin à Yama Loka terminus, co-écrit avec Jacques Mucchielli. Là encore, je vous tiens au jus.

 

Suit Daylon, avec « Penchés sur le berceau des géants » (pp. 353-394), et ses étranges entités en orbite. Un texte intéressant, qui n’a pas été sans m’évoquer Ballard ; le style, par contre, m’a semblé osciller entre très bon et un brin pénible à l’occasion, en raison de tics d’écriture parfois lassants. Cela dit, ça reste pas mal du tout : Daylon n’est donc pas qu’un bon illustrateur, il est également capable de livrer de bonnes nouvelles. À suivre.

 

Retour aux Grands Anciens avec Philippe Curval et son « Dragonmarx » (pp. 395-445). Où l’on se plonge dans une Europe de l’Est magico-marxiste. Un texte totalement délirant et grotesque (dans tous les sens du terme). Ça pourrait être intéressant et/ou drôle, ça l’est à l’occasion, mais ça m’a surtout paru bien lourd… Pas accroché. Tant pis, on passe.

 

À Jérôme Noirez, avec « Terre de fraye » (pp. 447-525). Bloop ! (C’était pas un projet à quatre mains avec Catherine Dufour, ça, à l’origine ?) Au programme, surf, alcool, et partouzes extraterrestres semi-lovecraftiennes. Sans doute à cause du surf, ça m’a un peu fait penser à Rudy Rucker. En tout cas, c’est bien, c’est (très) drôle, c’est (très) riche, c’est bien écrit. Du Noirez, quoi. Mais peut-être un chouia trop long ?

 

David Calvo, lui, fait dans le très court avec « Je vous prends tous un par un » (pp. 527-537). Mouais… Pas vraiment accroché là non plus. C’est cinglant, certes, mais… humf… Non, une fois de plus, je suis passé largement à côté. Tant pis.

 

Et l’anthologie de s’achever avec Xavier Mauméjean et son « Hilbert Hôtel » (pp. 539-567) infini, une très bonne nouvelle très kafkaïenne (oui, une fois de plus). La meilleure des conclusions.

Au final, Retour sur l’horizon est bien une très bonne anthologie, variée, riche et tout à fait convaincante. Mais peut-être pas l’excellentissime anthologie que l’on était en droit d’attendre (et que moi j’attendais, en tout cas, mais c’est parce que je suis un grand naïf) : les textes sont pour la plupart bons à très bons, et c’est déjà beaucoup, mais seuls deux ou trois m’ont semblé véritablement excellents. Dommage ? Bof. J’avais sans doute les yeux plus gros que le ventre (déjà bien proéminent pourtant). Allez, ne boudons pas notre plaisir : c’était très bien, tout ça. Merci, M. Lehman, et merci, M. Dumay. Tous en chœur : joyeux anniversaire, joyeux anniversaire, joyeux anniversaire Lunes d’encre, joyeux anniversaire ! Et tous mes vœux de bonheur pour la suite.

Par Nébal - Publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Mardi 29 septembre 2009

WILSON (Robert Charles), Blind Lake, [Blind Lake], traduit de l’américain par Gilles Goullet, [Paris], Denoël – [Gallimard], coll. Folio Science-fiction, [2003, 2005] 2009, 478 p.

 

Après la relative déception causée par Axis, je n’ai cependant guère attendu pour me replonger dans l’œuvre de Robert Charles Wilson. Blind Lake ayant été tout récemment réédité en poche, je me suis donc jeté sur ce roman, en espérant y retrouver le Robert Charles Wilson qui m’avait tant parlé avec Spin et Les Chronolithes, et dans une moindre mesure Ange Mémoire.

 

L’action se déroule aux Etats-Unis, dans un futur a priori relativement proche (mais post-singularité ?). L’astronomie a été révolutionnée par le développement d’ordinateurs quantiques au fonctionnement largement mystérieux, et qui permettent, dans deux complexes scientifiques, d’observer directement deux mondes extraterrestres dotés de vie et distants de la Terre de plusieurs dizaines d’années-lumière. Le complexe de Blind Lake épie ainsi Uma47/E, et, plus précisément, « le Sujet » (parfois appelé également, avec un soupçon de légèreté, « le Homard »), un extraterrestre autochtone. Sans que l’on sache trop pourquoi ni comment, les observateurs étant dépassés par leur propre technologie…

 

Marguerite Hauser, notamment, s’intéresse tout particulièrement au comportement du « Sujet », et ne manque pas de se poser nombre de questions sur la manière de l’appréhender. L’anthropomorphisme fait bien entendu figure de piège, mais la tentation du « récit » n’en est pas moins forte… Elle s’oppose sur ce point avec son ex-mari (et supérieur…) Ray Scutter ; sur ce point, et bien d’autres… et notamment la garde de leur fille Tessa, timide et un peu perturbée, obnubilée par son double, la « Fille-miroir ».

 

Un trio de journalistes vient en outre de débarquer à Blind Lake : la très compétente et froide Elaine, le théologien retraité et/ou charlatan mystique Sebastian – auteur d’un best-seller répondant au titre de Dieu & le vide quantique –, et enfin Chris, un journaliste compétent mais mal-aimé depuis qu’il a osé dénoncé les frasques d’une figure de légende. Mais à peine sont-ils arrivés que le complexe de Blind Lake est mis en quarantaine, sans que l’on sache pourquoi : aucune information ne filtre plus. Un jour, un couple tente de s’échapper… et est immédiatement massacré par des drones.

 

Et, à peu de choses près au même moment, le comportement du « Sujet », jusqu’alors routinier à l’extrême, change : celui-ci semble se lancer dans un étrange pèlerinage… Il se passe bien des choses à Blind Lake, qui dépassent la compréhension de tout un chacun. Marguerite et Chris, qui sont les deux personnages principaux, auront ainsi bien des mystères à résoudre.

 

Blind Lake est un roman de Robert Charles Wilson pur jus. On y retrouve bien des aspects caractéristiques du reste de son œuvre, et en premier lieu une forte attention aux personnages. Heureusement, ceux de Blind Lake m’ont semblé de beaucoup plus réussis que ceux d’Axis, et en premier lieu Marguerite, Chris (surtout) et Sebastian (une seule exception : Ray Scutter, pour le coup trop détestable, même si son amour pour sa fille ne saurait faire de doute). Ces personnages sont très complexes et humains, farouchement authentiques. Une vraie réussite sur ce plan.

 

Mais d’autres aspects sont caractéristiques : ainsi l’atmosphère générale de mystère, qui suscite bien des questions auxquelles il ne sera pas toujours accordé de réponses, sans que le lecteur ne s’en trouve véritablement frustré pour autant, tant la narration se montre efficace par ailleurs. Elle adopte là aussi un certain côté « thriller », mais avec à mon sens bien plus de réussite et de finesse que dans Axis. Malgré un démarrage un peu lent, le roman devient vite palpitant, sans jamais négliger pour autant sa dimension humaine fondamentale. Là encore, Blind Lake fait figure de réussite.

 

Les thèmes traités, enfin, sont tout à fait fascinants et pertinents. La réflexion sur l’observation du « Sujet » et sa « retranscription » est passionnante, et fait judicieusement appel aux mânes d’Heisenberg (entre autres).

 

Blind Lake n’est cependant pas sans défauts – quelques-uns ont déjà été envisagés ; j’y ajouterais, malgré l’atmosphère générale de mystère, un dénouement largement prévisible ; peut-être, enfin, le roman se montre-t-il un poil trop long ? –, qui l’empêchent sans doute d’accéder au rang d’œuvre majeure. Mais ce n’en est pas moins un bon roman de science-fiction, bien digne du talent de Robert Charles Wilson.

 

Ouf, me voilà réconcilié.

… ‘fin, j’étais pas trop fâché non plus, hein.

Par Nébal - Publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Samedi 26 septembre 2009

HOWARD (Robert E.), Le Seigneur de Samarcande, illustrations de Stéphane Collignon, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Patrice Louinet, Paris, Bragelonne, 2009, 574 p.

 

Après les intégrales de « Conan » et de « Solomon Kane », Bragelonne poursuit aujourd’hui son édition des œuvres howardiennes avec Le Seigneur de Samarcande, gros recueil de récits « historiques » et « orientaux » dénués du moindre élément fantastique. On change un peu la donne, donc, mais avec des aventures immédiatement antérieures, voire contemporaines, de la création de Conan, et qui ne sont pas sans annoncer à l’occasion le plus fameux des héros de l’auteur texan.

 

Des textes, aussi, et c’est sans doute là un des plus gros défauts de ce recueil – on y reviendra –, qui se montrent assez répétitifs, reposant systématiquement sur un même canevas : la confrontation, souvent – mais pas toujours – lors des croisades, d’un héros « barbare » et occidental (généralement Irlandais ou Normand… ou les deux) au monde oriental voire extrême-oriental, sous sa forme « civilisée » et/ou « barbare ». Ce schéma se retrouve dans la plupart des nouvelles de ce recueil, ce qui peut lasser un brin… Mais il n’en est pas moins – au contraire, même – révélateur des intentions d’Howard, et, si l’on ose dire, de sa « philosophie ». Là encore, ces nouvelles présentent ainsi bon nombre de traits que l’on retrouvera dans les aventures de Conan le Cimmérien.

 

Mais c’est déjà l’occasion pour Howard de créer un nouveau personnage, assez réussi, et qui sera d’une grande influence sur sa production ultérieure : le Normand-Gaël Cormac FitzGeoffrey, héros des deux premières aventures de ce recueil (et d’une nouvelle inachevée en appendice, franchement ratée…). Le volume s’ouvre ainsi, après une intéressante « Introduction » de Patrice Louinet (pp. 9-14), sur « Les Faucons d’Outremer » (pp. 15-50), la première apparition du personnage : une aventure très classique dans le fond – on pense énormément à Conan –, mais assez efficace, portée par ce beau personnage de sempiternel banni à la morale douteuse et par un style assez chatoyant (caractéristique de l’ensemble de ces nouvelles, d’ailleurs). Si l’histoire en elle-même n’a rien de bien singulier, on notera tout de même ce beau final, confrontant le « barbare » Cormac FitzGeoffrey au chevaleresque Saladin, de manière très révélatrice.

 

La sauce prend moins bien avec la deuxième et dernière aventure achevée de Cormac FitzGeoffrey, « Le Sang de Belshazzar » (pp. 53-89). Une nouvelle étrange, dotée d’une belle ambiance (superbe entrée en matière, d’ailleurs : ce recueil aura maintes fois l’occasion de démontrer que Howard était un maître pour ce qui est de l’introduction de ses textes), avec même une étonnante petite touche lovecraftienne dans un bref passage, qui tranche sur le fond historique du recueil ; hélas, le récit se montre excessivement confus et verbeux, et ne convainc donc en définitive pas. On notera cependant que cette nouvelle est la première du recueil à faire figurer un flamboyant personnage mongol, ce qui sera souvent le cas par la suite.

 

Exit Cormac Fitzgeoffrey, les aventures suivantes se focaliseront chaque fois sur un héros « différent » (mais en fait très proche dans l’esprit). Le recueil se poursuit donc avec « Les Épées rouges de Cathay la Noire » (pp. 91-127), une nouvelle écrite en collaboration (limitée, semble-t-il) avec Tevis Clyde Smith. Le héros « barbare » se trouve cette fois confronté à rien de moins que le grand Gengis Khan en personne ! Un récit assez correct dans l’ensemble, riche en belles scènes de bataille… mais dont la fin se montre franchement peu crédible, tout en donnant à l’ensemble de la nouvelle une fâcheuse allure de « prologue » laissé en plan. Dommage…

 

On passe ensuite à « Les Cavaliers de la tempête » (pp. 129-177), nouveau récit de croisade, dont le héros est cette fois Cahal, le « roi » d’Irlande. Une assez bonne nouvelle, transcendée une fois encore par une belle figure historique – celle de Baïbars, cette fois –, mais dont la fin m’a paru un brin gâchée par un rebondissement plutôt grotesque…

 

Nouveau récit mongol ensuite avec « Le Seigneur de Samarcande » (pp. 179-222), focalisé cette fois sur la charismatique figure de Tamerlan. Mais cela n’empêche pas le récit de se montrer un peu bancal, avec là encore une fin plus ou moins convaincante, entre grotesque et tragique.

 

Suit une nouvelle assez singulière dans ce recueil, puisque « La Route d’Azraël » (pp. 223-269) est la seule du volume à être écrite à la première personne (par un narrateur oriental, d’ailleurs). Sur le strict plan de l’écriture, c’est d’ailleurs incontestablement une belle réussite… mais l’histoire se montre totalement délirante, bien trop pour convaincre le lecteur.

 

Après quoi « Le Lion de Tibériade » (pp. 271-306) commence à franchement lasser : encore une « princesse » à sauver… Un récit bancal et maladroit dans sa dimension tragique, qui ne convainc vraiment pas. On passe.

 

… et on fait bien, puisque suit immédiatement ce qui constitue à mes yeux le point d’orgue du recueil, avec « L’Ombre du vautour » (pp. 309-357), unique apparition du personnage de Sonya la Rousse, personnage secondaire mais flamboyant (qui n’a décidément rien à voir avec ce qu’en ont fait les comics, sans parler du, hum, « cinéma »). Mais, au-delà de cette anecdote, ce récit du siège de Vienne par Soliman le Magnifique est de toute façon une vraie réussite, portée par de belles scènes de bataille, un final chatoyant et grandiloquent (qui m’a fait penser à Salammbô, si, si) et, ce qui ne gâche rien, pas mal d’humour… À mes yeux la meilleure nouvelle du volume, et de loin.

 

Suit « La Voie des aigles » (pp. 359-397), un récit « cosaque » qui laisse un peu sur sa faim… Il y a de bons moments, et la description de la tribu est riche, mais la chute, franchement too much, gâche un peu tout. On passe.

 

On ne s’attardera guère, de même, sur « Des faucons sur l’Égypte » (pp. 399-444), nouvelle qui débute très bien, mais qui sombre ensuite dans un classicisme franchement lassant, témoignant encore une fois du caractère très répétitif de ce recueil.

 

La « dernière » nouvelle, « Les Portes de l’empire » (pp. 445-488), se montre un peu plus convaincante, notamment du fait de son héros très réussi, le soiffard et menteur Giles Hobson. Là encore, un peu d’humour ne gâche rien… mais la fin se montre un chouia frustrante.

 

Suivent des appendices d’intérêt variable. On ne s’attardera pas sur les « Textes de jeunesse » (pp. 490-494), totalement dénués d’intérêt pour le lecteur, et pas davantage, donc, sur la nouvelle inachevée de Cormac FitzGeoffrey (pp. 495-518) et son synopsis (pp. 519-520). Suivent trois textes inachevés, sans titre. Le premier (p. 521) n’est qu’une brève mais jolie description. Le deuxième (pp. 522-541) est un nouveau récit de croisade, assez correct. Le dernier, enfin (pp. 542-557), séduit par son cadre antique original.

 

Comme d’habitude, le recueil s’achève sur une passionnante postface de Patrice Louinet (« De Jérusalem à Samarcande : les récits historiques de Robert E. Howard », pp. 558-573), dont la lecture se montre très éclairante.

 

Mais, au final, on ressort donc de ce recueil avec une impression mitigée : les textes (qui débutent généralement très bien… et se finissent moins heureusement) oscillent entre le bon et le médiocre, avec quelques sursauts d’excellence. Mais, surtout, le recueil se montre extrêmement répétitif et, si l’on peut en recommander la lecture, je suggérerais pour ma part d’y aller par petits bouts, de picorer de temps à autre, sous peine d’overdose.

Cela dit, on ne remerciera jamais assez Patrice Louinet et Bragelonne pour cette édition des œuvres howardiennes qui ne s’arrête pas au seul « Conan ». Devrait suivre un volume consacré à Bran Mak Morn. M’étonnerait pas qu’il atterrisse dans ma pile à lire, celui-là, malgré tout…

Par Nébal - Publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Lundi 21 septembre 2009

CHABON (Michael), Le Club des policiers yiddish, [The Yiddish Policemen’s Union], traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Isabelle D. Philippe, Paris, Robert Laffont, coll. Pavillons, [2007] 2009, 481 p.

 

Il y a quelques mois de cela, je me suis régalé avec le très bon Les Extraordinaires Aventures de Kavalier & Clay de Michael Chabon, superbe roman qui avait obtenu rien de moins que le prix Pulitzer, amplement mérité. Je retrouve aujourd’hui cet auteur avec un roman qui, a priori, correspond plus aux préoccupations habituelles de ce blog miteux, puisque Le Club des policiers yiddish a obtenu le prix Hugo 2008, belle preuve d’ouverture de la part de cette prestigieuse récompense science-fictive. Car il serait sans doute un peu fort de présenter Le Club des policiers yiddish comme étant un roman de science-fiction. Cependant, cette nomination ne doit rien au hasard, puisque, si le roman de Michael Chabon est avant tout un polar puisant dans les clichés hard boiled, il a pour particularité de se dérouler dans un univers uchronique.

 

Dans ce monde-là, la création de l’État d’Israël a échoué en 1948. Et c’est ainsi que deux millions de Juifs parlant yiddish se sont retrouvés… en Alaska pour fonder leur « État », en fait semi-autonome, dans le district de Sitka, bien loin de la terre promise. Mais cet exil pourrait bien à son tour toucher à son terme, car l’heure de la rétrocession approche. Oui, décidément, c’est une drôle d’époque pour les Juifs, comme les protagonistes du roman se complaisent à le répéter…

 

Meyer Landsman est un flic, un de ces nozzes chargés de faire régner l’ordre dans le district de Sitka. Et, comme tel, c’est un loser têtu pour ne pas dire borné, qui a passablement raté sa vie, et a sombré dans l’alcool. Sa sœur est morte dans un accident d’avion, et sa femme l’a plaqué… avant de devenir son supérieur jusqu’à la rétrocession. Pour Meyer Landsman aussi, donc, c’est une drôle d’époque…

 

Et ce cliché sur pattes, comme de juste, va se retrouver impliqué dans une enquête hors normes. On trouve un jour (c’était la nuit, d’ailleurs) un cadavre tué par balle dans son hôtel, le Zamenhof. Celui d’un homme qui avait emprunté une fausse identité, et se révèle bien vite être le fils drogué d’un rabbin ; mieux encore : dans sa jeunesse, on le prenait pour le Tsaddik Ha-Dor, « le juste de sa génération », autrement dit un messie potentiel, rien que ça. Qui a donc tué Mendel Shpilman, et pourquoi ? Landsman se lance sur la piste du ou des meurtrier(s), quand bien même on lui met des bâtons dans les roues, ce qui l’amènera bientôt à côtoyer intrigants joueurs d’échecs et inévitables « chapeaux noirs » intégristes…

 

Mélange astucieux et totalement délirant (de plus en plus au fur et à mesure que les pages défilent) d’uchronie et de roman noir ultra-référentiel (et là, je dois dire, honte sur moi, que bien des choses m’ont sans doute échappé, moi qui n’ai jamais été vraiment attiré par le polar…), pétri d’un humour tout aussi noir et doucement mélancolique, Le Club des policiers yiddish se pose là pour ce qui est de l’originalité. Difficile à vrai dire, et malgré les quelques références que l’on oserait avancer (la quatrième de couverture ne s’en prive pas, qui cite Raymond Chandler, Philip K. Dick – pour Le Maître du haut-château, je suppose, mais bof… –, Isaac Bashevis Singer, Philip Roth – pour Le Complot contre l’Amérique, mouais – et Groucho Marx…), de comparer ce roman à quoi que ce soit.

 

Mais cet objet littéraire non identifié est à coup sûr un très bon roman. L’univers décrit est original et regorge de détails. Aussi absurde qu’il puisse paraître à première vue, le fait est que l’on y croit. Michael Chabon a su construire un univers cohérent et riche, et des personnages à l’avenant, humains et attachants. Meyer Landsman lui-même est finalement plus complexe que ce que son côté caricatural laissait tout d’abord présumer. Le fond du roman, enfin, se révèle lui aussi plus riche que ce que l’on pouvait supposer à première vue, et fait du Club des policiers yiddish un grand roman à la dimension politique non négligeable, très révélateur sur l’Amérique post-11-Septembre en abordant la question israélienne sous un angle inattendu.

 

Mais la forme n’est pas en reste, et c’est peut-être même ce qui brille le plus dans ce roman. Une forme déconcertante au premier abord, tant la plume de Michael Chabon use et abuse de yiddish et d’argot (merci au lexique en fin de volume…), mais qui se révèle bien vite extrêmement savoureuse et colorée. Chaque paragraphe est un vrai régal, et Michael Chabon confirme ici tout le bien que l’on pouvait penser de lui, notamment depuis Les Extraordinaires Aventures de Kavalier & Clay. Et si, malgré tout, je placerais Le Club des policiers yiddish un cran en dessous, il n’en reste pas moins un excellent roman, qui vaut assurément le détour.

Bref : après ces deux seules lectures, j’ai d’ores et déjà envie de dire que Michael Chabon, c’est bon, mangez-en. Faudrait que j’en lise d’autres, un de ces jours, tiens…

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Samedi 19 septembre 2009

BAXTER (Stephen), Coalescence, [Coalescent], traduit de l’anglais par Dominique Haas, Paris, Presses de la Cité – Pocket, coll. Science-fiction, [2003, 2006] 2009, 730 p.

 

L’actualité française de Stephen Baxter est pour le moins chargée, avec les sorties prochaines de Déluge et du deuxième tome des « Xeelees ». Mais, comme si ça n’était pas suffisant, j’ai entrepris de lire préalablement Coalescence, le premier tome de la trilogie des « Enfants de la destinée » (je ne sais pas quand la suite sortira en poche, mais ça ne devrait pas forcément tarder non plus…). Avec une interrogation, qui revient à chaque fois : serait-ce à nouveau du grand Baxter, celui des Vaisseaux du temps, de Temps et d’Évolution ? ou du Baxter médiocre, celui d’Origine et de Gravité (pour m’en tenir à ceux que j’ai lus) ? C’est que l’auteur, avec ses qualités et ses défauts tout aussi récurrents, est capable du meilleur comme du pire (enfin, relatif, le pire, restons pondérés…). Les opinions à ce sujet, que je n’ai lues qu’une fois le roman terminé, rendaient des sons de cloche très différents… À voir, donc.

 

Nous faisons tout d’abord la rencontre de George Poole, un informaticien londonien un peu paumé. Son père vient de mourir, au moment même où une étrange anomalie astronomique déchaîne les médias et la communauté scientifique. Poole se rend donc à Manchester, dans la maison de son défunt père, et y fait la découverte d’un déconcertant secret de famille : il avait une sœur jumelle, Rosa, envoyée encore enfant en Italie, à Rome, pour y être élevé par le mystérieux Ordre de Sainte Marie Reine des Vierges…

 

Parallèlement, mais quinze siècles plus tôt, nous suivons la vie chaotique de l’ancêtre légendaire de George et Rosa : une Romano-Bretonne du nom de Regina, qui vivait aux premières loges la chute de l’Empire romain d’Occident (ou du moins de sa présence en Bretagne)… et les débuts de la légende arthurienne. « Une catastrophe au ralenti, mais fatale » (p. 346), qui conduit la jeune fille pourrie-gâtée à se muer en maîtresse-femme, et à se rendre à son tour à Rome, pour participer à la fondation de l’Ordre.

 

Et, à Rome, nous suivons au bout d’un certain temps la jeune Lucia, élevée par l’Ordre. Une fille pas vraiment banale, dont le corps recèle bien des surprises…

 

Si la construction est assez audacieuse (et irréprochable), le point de départ et la trame semblent à première vue du plus grand classicisme : des secrets de famille, un mystérieux ordre religieux romain qui traverse l’histoire, pas de doute, ça sent l’histoire secrète mêlée de théorie du complot. Mais Baxter sait jouer adroitement de ce canevas éculé, et Coalescence n’a en définitive rien à voir avec une énième davincicoderie. C’est bien un roman de science-fiction… et très bon qui plus est.

 

Mais évacuons rapidement les défauts, assez typiques de la production de Baxter. On le reconnaîtra volontiers, son style est au mieux médiocre et purement fonctionnel, comme d’habitude ; mais on l’a connu bien pire que ça, tout de même. Non, le principal défaut de Coalescence est probablement sa longueur, sans doute excessive, comme souvent chez l’auteur. Il est vrai que ce roman aurait peut-être mérité quelques coupes ici ou là (notamment, les passages – brefs, il est vrai – sur la destinée de l’Ordre après la mort de Regina m’ont semblé assez superflus, et certains aspects de la trame contemporaine de même).

 

Mais je ne suis pas du tout d’accord avec ceux qui se sont plaints de la longueur et de la lenteur des (en gros) première et deuxième partie, dominées par la figure de Regina. Certes, l’intrigue met du temps à démarrer, et l’on peut trouver que l’auteur se complait dans les détails… Mais ce dernier aspect est à mon sens une qualité, et le fait est que Stephen Baxter y manipule heureusement l’histoire, et qu’il est, pour une fois, en mesure de nous livrer des personnages très complexes et fondamentalement humains, bien plus réussis que ce à quoi il avait pu nous habituer. Pour ma part, je me suis régalé tout au long de cette apocalypse lente, assez finement décrite, et regorgeant de passages marquants.

 

Mais la partie contemporaine n’est pas en reste, malgré quelques rebondissements plus ou moins grossiers ici ou là. Car elle débouche en définitive sur ce pour quoi Stephen Baxter est un auteur que j’adule quand il est à son meilleur : un réel talent pour le « sense of wonder ». La fin du roman, qui frise le délire pur et simple, ouvre des perspectives absolument fascinantes, et livre une belle réflexion sur l’humanité, sur l’évolution et sur les phénomènes d’émergence.

Coalescence
, avec ses défauts, relève donc à mon sens du grand Baxter, même si je mettrais ce roman un cran en-dessous des Vaisseaux du temps et d’Évolution. Il confirme en tout cas à mes yeux le talent remarquable de cet auteur, à n’en pas douter un des meilleurs du genre. De quoi donner envie de lire la suite… qui n’a pourtant a priori pas grand chose à voir, puisqu’il s’agirait d’un space opera. Mais je vous parlerai aussi prochainement de Déluge, et très probablement du deuxième tome des « Xeelees », et ce même si Gravité m’avait déçu. Tout simplement parce que, quand Stephen Baxter est en forme, comme ici, il est capable d’offrir de merveilleuses heures de lecture, riches d’évasion comme de réflexion.

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Jeudi 17 septembre 2009

MOORE (Alan) et plein de dessinateurs, Suprême, t. 2. Le Retour, [Supreme: The Return], Paris, Delcourt, [1997, 1999, 2000, 2005] 2009, [n.p.]

Hop, ma chro est à lire (ou pas) sur le beau site du Cafard Cosmique.

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Mardi 15 septembre 2009

WOLFE (Bernard), Limbo, [Limbo], traduit de l’anglais [Etats-Unis] par Alex Grall, préface de Gérard Klein, LGF, coll. Le Livre de poche Science-fiction, [1952, 1954-1955] 2001, 437 p.

 

J’aurais mis le temps, mon cher Tétard. Certes, certes. Je plaide coupable. Mais ça y est : j’ai enfin lu ce roman dont tu n’as cessé (toi parmi d’autres, d’ailleurs) de me vanter les mérites. Et je peux d’ores et déjà te remercier, parce que cet unique roman de son auteur était ma foi fort bon.

 

Limbo, donc. Tout commence avec le docteur Martine, spécialiste de la lobotomie préfrontale (très en vogue à l’époque). Celui-ci, après la Troisième Guerre mondiale et son holocauste nucléaire, a trouvé refuge sur une île au large de Madagascar, sur laquelle il vit depuis 18 ans, inconscient de l’évolution du monde extérieur… ou de ce qu’il en reste. Là, il continue de pratiquer son art au bénéfice supposé des indigènes, qui usent de cette opération pour le moins radicale depuis des siècles afin de chasser les excès d’agressivité et de tonus…

 

Mais voilà qu’un jour débarquent d’étranges individus sur l’île des Mandunji : des « fausses-pattes », aux membres coupés et remplacés par d’impressionnantes prothèses. Le docteur Martine, à ce spectacle, est pris par une subite impulsion : il doit quitter l’île, même s’il ne sait pas trop pourquoi. Il s’embarque donc pour l’Hinterland, qui a remplacé les Etats-Unis après la Troisième.

 

Et c’est ainsi qu’il découvre la société Immob. Ici, on pratique le pacifisme intégral, en se faisant couper les membres. PAS DE DÉMOBILISATION SANS IMMOBILISATION ! Et ATTENTION AU ROULEAU COMPRESSEUR ! Le nouveau monde a bâti tout un système philosophique, riche en astucieux slogans sempiternellement assénés (mais vides comme le sont tous les slogans…), et mêlé de philosophie morale, de cybernétique, de sémantique générale et de dianétique. Un cauchemar lumineux, une utopie grinçante et caustique qui laisse Martine – et le lecteur – pantois.

 

Surtout quand le bon docteur découvre qu’il est bien malgré lui à l’origine de cette folie politique, ses élucubrations privées ayant été reprises à bon compte par d’inopportuns manipulateurs à double face…

 

La quatrième de couverture, et Gérard Klein dans sa préface, empruntant aux slogans Immob, le martèlent : Limbo est un grand roman d’humour noir, et un classique. Effectivement. On a rarement lu utopie (ou anti-utopie, comme on voudra) aussi riche et intelligente, en dépit (ou en raison ?) de son postulat en apparence absurde. Le plus fort étant qu’on parvient à y croire… Bernard Wolfe n’a rien négligé dans son système, ce qui ne l’empêche pas pour autant de se lézarder.

 

En effet, quand Martine débarque en Hinterland, la société du pacifisme intégral ne se montre pas forcément si pacifique que ça. Et si les jeunes gens, toujours volontaires pour se faire amputer, attendent avec joie les prochaines olympiades, symbole de l’efficacité du système, les troubles ne manquent pas pour autant : comme d’habitude, les pro-pros et anti-pros s’opposent (se faire poser des prothèses, n’est-ce pas un dévoiement de la philosophie de Martine ?), mais, surtout, des relents de guerre froide ressurgissent, avec les accusations mutuelles d’impérialisme, entre l’Hinterland et l’Union Orientale, pourtant également Immob… Le pacifisme sera bientôt mis à rude épreuve. Et Martine, jouant le rôle de l’étranger dans une utopie qu’il a pourtant contribué à créer par ses mauvaises blagues, sera notre guide mi narquois mi horrifié dans cet enfer plus que jamais pavé de bonnes intentions.

 

La société Immob, redécouverte par Martine, est ainsi passée au crible de son analyse, et tous ses aspects sont envisagés, des plus théoriques aux plus bassement (?) matériels. Pour le lecteur, c’est une expérience à la fois jubilatoire et terrifiante, et l’on rejoindra volontiers Gérard Klein comparant Limbo au grand film de Stanley Kubrick Docteur Folamour, un peu plus tardif. L’intelligence du propos est saisissante, et son humour terriblement efficace. Autant d’arguments qui font effectivement de Limbo un classique, à la lecture indispensable.

 

Certes, on peut bien pinailler sur quelques points (je pense notamment au traitement de la sexualité, étrangement daté et un brin pénible), ou s’interroger sur la dimension véritablement « romanesque » de ce quasi-essai philosophico-politique (avec quelques rebondissements plus ou moins bienvenus, mais participant de l’atmosphère générale d’absurdité).

Mais le fait demeure : Limbo est un grand livre, assez unique en son genre ; une superbe réflexion sur le masochisme et l’utopie, qui, dans l’ensemble, a conservé aujourd’hui la majeure part de sa salutaire impertinence. Un livre que devraient lire tous les militants de quelque cause que ce soit, ça leur ferait les pieds (aha)…

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Dimanche 13 septembre 2009

WILSON (Robert Charles), Axis, [Axis], traduit de l’anglais (Canada) par Gilles Goullet, Paris, Denoël, coll. Lunes d’encre, [2007] 2009, 388 p.

 

Voilà bien un roman que j’attendais comme le Messie. Normal : il s’agit de la « suite » (on y reviendra) de l’excellentissime Spin, à n’en pas douter un des meilleurs romans de SF de ces dernières années, dûment récompensé par le prix Hugo, et probablement la meilleure vente du genre en France depuis l’excellentissime également Hypérion de Dan Simmons (ce qui remonte un peu, tout de même…). Un succès mérité pour un roman foisonnant, bourré d’idées science-fictives géniales, mais qui ne négligeait pour autant ni le style ni l’humanité. Bref : un chef-d’œuvre, comme on aimerait en lire plus souvent. Axis part donc avec un sacré handicap, tant son prédécesseur avait mis la barre haute…

 

Mais revenons un peu en arrière. Spin débutait par une scène d’anthologie : la disparition des étoiles. Pour des raisons mystérieuses, la Terre s’y retrouvait enchâssée dans une étrange barrière qui la séparait du reste du système solaire. Mais cette séparation se voyait en outre doublée d’un étrange phénomène temporel : au-delà de la barrière, le temps s’écoulait à une vitesse folle, des millions d’années s’écoulant en l’espace de quelques minutes terriennes… Nous suivions trois personnages confrontés à ce phénomène pour le moins déstabilisant, et pouvant décider à terme de l’extinction de l’humanité.

 

J’éviterai d’en dire davantage, au cas où certains n’auraient encore pas lu ce roman. Restent pourtant deux points à préciser, fondamentaux pour Axis (attention les gens, donc). Tout d’abord, l’expérience martienne, qui eut entre autres pour conséquence la découverte d’une véritable pierre philosophale, un traitement de rajeunissement autorisant un « Quatrième Âge » pour l’humanité… vite devenu illégal. Enfin, une ultime intervention des Hypothétiques, les mystérieux créateurs de la barrière, qui ont placé dans l’océan Indien un portail vers un monde vierge, Equatoria, semble-t-il modelé spécifiquement à destination de l’humanité.

 

Axis se déroule sur Equatoria, une trentaine d’années après la fin de Spin, avec – principalement… – de nouveaux personnages (même si les renvois au premier tome en rendent la lecture indispensable ; et pourquoi se priver, de toute façon ?). Le Nouveau Monde a été largement colonisé. Parmi ces nouveaux pionniers, nous en suivons essentiellement deux : Lise Adams, fausse journaliste à la recherche de son scientifique de père, fasciné par le Quatrième Âge et les Hypothétiques, et mystérieusement disparu voilà quelques années, et son ancien amant Turk Findley, pilote de son état, aventurier et baroudeur qui plus est. Un 34 août (si, si), ils se retrouvent, de même que l’ensemble de la population d’Equatoria, confrontés à un étrange événement : une pluie de cendres mystérieuses, qui semblent formées de débris de machines – de débris des Hypothétiques ? –, suscitant parfois à l’arrivée de nouveaux phénomènes tout aussi incompréhensibles. Bien évidemment, on sent derrière cette curieuse pluie la main des Hypothétiques. Mais que signifie-t-elle et quelles seront ses conséquences à plus ou moins long terme ?

 

Le jeune Isaac aussi a été confronté à la pluie de cendres. Mais il se pourrait bien que cet enfant hors-normes, élevé à l’ouest de Port-Magellan, la capitale d’Equatoria, par une communauté hors-la-loi de Quatrièmes Âges, soit directement lié au phénomène. Son chemin croisera bientôt celui de Lise et de Turk : tout semble bel et bien lié…

 

Axis, à l’instar de son illustre prédécesseur, ne manque pas d’idées science-fictives géniales. Mais l’intrigue se situe à un tout autre niveau, plus microcosmique. Les personnages, très humains, sont à nouveau placés au centre du canevas et, plus que les phénomènes mystérieux – générateurs cela dit de très belles séquences –, ce sont les réactions de ces individus qui intéressent Robert Charles Wilson.

 

A priori, ce nouveau roman dispose donc des atouts qui avaient hissé Spin au rang de l’excellence. Pourtant, cette fois, la sauce prend moins bien… La faute, sans doute, à une intrigue construite à la manière d’un thriller, avec plus ou moins de réussite. Je plaide coupable : ainsi que j’ai déjà eu l’occasion de l’exprimer en ces pages, les thrillers ne m’ont jamais botté ou presque. Hélas, Axis ne fait que confirmer cette règle : j’ai eu du mal à m’intéresser aux déboires de Lise et de Turk, d’autant que le rythme de l’histoire ne se montre guère haletant (l'atmosphère étant plutôt à la mélancolie). C’est d’autant plus regrettable que les bonnes idées ne manquent pas, que certaines scènes, teintées d’apocalypse, sont absolument superbes, et que la plume de l’auteur leur fait honneur. Axis est à l’évidence un bon roman, et regorge de pépites science-fictives (un peu en retrait, cela dit) et humaines. Mais le fait demeure : le thriller qui est censé lier la sauce se révèle, à mes yeux en tout cas, plus ennuyeux qu’autre chose, d’autant qu’il ne lésine pas sur les clichés. En outre, les personnages, s’ils restent très humains, m’ont semblé plus ternes et plus « téléphonés » que le beau trio au cœur de Spin

Dommage… mais, sous cet angle,
Axis ne soutient pas la comparaison, inévitable même si à plus ou moins bon droit, avec Spin. Un roman victime de la malédiction des suites, qui, sans être fondamentalement mauvais, ne se montre pas la hauteur de ce que l’on était en droit d’attendre… Un bon roman, sans doute, mais guère plus, et en tout cas pas un chef-d’œuvre, loin de là ; et il y a fort à parier que nombre des admirateurs de Spin seront déçus par cette séquelle un peu bancale. Rien de dramatique, mais c’est tout de même un peu triste…

Cela dit, cela ne m’empêchera bien évidemment pas de me jeter sur le troisième tome, Vortex, dès sa sortie française ; mais en espérant que Robert Charles Wilson saura relever le niveau, après ce tome intermédiaire – tome de transition dans l’œuvre de l’auteur ? – finalement guère satisfaisant.

Par Nébal - Publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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