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La Reine en jaune, d'Anders Fager

Publié le par Nébal

La Reine en jaune, d'Anders Fager

FAGER (Anders), La Reine en jaune et autres contes horrifiques, [Samlade svenska kulter], traduit du suédois par Carine Bruy, Bordeaux, Mirobole, coll. Horizons Pourpres, [2011, 2016] 2017, 320 p.

 

BACK IN YELLOW

 

Il y a quelques années de cela, les (alors) toutes jeunes éditions Mirobole avaient eu l’excellente idée de publier un recueil de nouvelles horrifiques intitulé Les Furies de Borås, dû à l’auteur suédois Anders Fager – recueil bien servi par une couverture tout simplement parfaite, cohérente avec l’identité graphique audacieuse de la maison et en même temps adaptée au contenu, avec son plus qu’explicite tentacule dans le bocal.

 

Car Anders Fager écrivait des nouvelles « lovecraftiennes », figurez-vous – et où la référence au gentleman de Providence était plus qu’à son tour affichée. Il en avait écrit pas mal, en fait – rassemblées dans un gros omnibus titré Samlade svenska kulter, entièrement dévoué au genre. En France, Les Furies de Borås était donc une sélection de nouvelles (et « fragments », j’y reviendrai) tirées de cette anthologie.

 

Le recueil, qui m’avait beaucoup plu, avait été bien accueilli, ai-je l’impression (il a été repris en poche depuis, d’ailleurs) ; et Mirobole, de manière assez logique, nous a donc concocté un deuxième volume puisant à la même source, avec une couverture toujours aussi excellente, sous le titre pour le moins connoté de La Reine en jaune – sachant que la référence ne porte pas tant sur Chambers, ni même sur Lovecraft d’ailleurs (qui n’a utilisé le lexique du Roi en jaune que dans une seule nouvelle, « Celui qui chuchotait dans les ténèbres »), plutôt sur les lovecrafteries qui ont suivi, et littéraires comme rôlistiques, semble-t-il.

 

J’avais hâte assurément de lire ce nouveau recueil de yog-sothotheries venant du froid… Oui, Les Furies de Borås m’avait vraiment beaucoup plu ! Mais, je ne saurais le cacher, cette hâte se mêlait aussi d’une vague inquiétude : le premier recueil ayant été plus ou moins présenté comme un best of, fallait-il illico en déduire que La Reine en jaune comprendrait des nouvelles forcément moins bonnes ? De second choix ? Le nouveau recueil pourrait-il vraiment rivaliser avec son prédécesseur ?

 

Après lecture, autant le dire d’emblée : non. Que ce soit en raison de ce problème éventuel ou d’autre chose que je ne parviens pas forcément bien à définir… Qu’on ne s’y trompe pas, cependant : La Reine en jaune n’est certes pas un mauvais recueil horrifico-lovecraftien – il est même bon, pour ainsi dire. Mais moins bon…

 

DES NOUVELLES LOVECRAFTIENNES ?

 

Je suppose qu’il pourrait être opportun de discuter brièvement du caractère « lovecraftien » de ces nouvelles… Au fond, ça n’est peut-être pas si évident que cela – sauf à considérer que citer, ici Cthulhu, là Shub-Niggurath, suffit à apposer le label sur le texte présentant cette « audace ».

 

Il y a de semblables références explicites dans La Reine en jaune comme dans Les Furies de Borås ; elles ne se cachent donc pas, mais ne sont pas pour autant envahissantes. La pertinence de leur emploi, j’imagine, pourrait cependant être questionnée : dans les nouvelles impliquant My Witt, les allusions marquées à Carcosa ou à Celui Qui Ne Doit Pas Être Nommé (ou peut-être plus exactement le jeu autour de cette notion bâtarde) s’insèrent parfaitement dans la narration, ça coule tout seul, et c’est bienvenu ; Yog-Sothoth çà et là dans « Le Voyage de Grand-Mère », dernière nouvelle du recueil et par ailleurs la meilleure, ça glisse un peu moins bien…

 

Et, finalement, se focaliser sur les mythologies mésopotamiennes dans « Cérémonies », ou faire dans l’explicite-et-même-un-peu-plus-que-ça, mais sans jamais nommer pour autant, dans « Quand la mort vint à Bodskär », ça fonctionne aussi bien, voire plus.

 

Finalement, ces références passent sans doute mieux dans les « fragments » numérotés qui entourent les « nouvelles » (comme dans le précédent recueil) : leur format bref et concentré est plus propice à l’allusion évocatrice – incluant par exemple une « Femme Boursouflée » que je ne connaissais qu’au travers de la campagne Les Masques de Nyarlathotep pour le jeu de rôle L’Appel de Cthulhu : apport purement rôlistique, ou bien il y avait une source littéraire ? Pas chez Lovecraft à vue de nez ; si vous avez des renseignements à ce propos, je suis preneur…

 

Lovecraft, alors ? Si Lovecraft = Grands Anciens Tentaculaires, Cultes Innommables et Vilaines Bébêtes, oui ; et quelques autres choses, certes (mais pas de grimoires). Amplement de quoi s’en satisfaire, d’ailleurs – à l’évidence, si je lis ce genre de recueils, c’est bien que ce lexique et ces thèmes inhérents me bottent… Alors je ne vais certainement pas faire la fine bouche !

 

Simplement, que ça soit « gênant » ou pas, il n’y a sans doute pas ici le « fond d'horreur cosmique » de Lovecraft – moi, ça ne me gêne pas vraiment, en fait ; ou pas autant qu'on pourrait le croire ? C'est bien sûr une dimension que j'apprécie, mais un conteur talentueux peut très bien en faire l'économie… Mais guère d’horreur cosmique ici, donc – si quelques aperçus surgissent bien çà et là qui peuvent en relever. Fager, dans son style comme dans sa narration et son traitement, n’est bien évidemment pas un auteur américain des années 1920 et 1930, et il serait absurde de lui en vouloir…

 

Il est d’une génération bien plus tardive, et on peut supposer, sans trop de risques de se tromper, qu’il a pas mal biberonné à Stephen King, et un peu plus tard à Clive Barker : du premier, il a clairement hérité cette « aisance », apparente du moins, qui lui fait raconter avec le plus grand naturel les histoires les plus folles, comme si c’était « facile » ; ça ne l’est certainement pas, mais c’est l’effet que m’a toujours fait le Roi, et Anders Fager, ici, me paraît clairement s’inscrire dans sa continuité – il est lui aussi, même si sans doute à un degré forcément moindre, un brillant raconteur d’histoires…

 

Et de Barker ? En a-t-il hérité quelque chose ? Je le crois – un goût du malaise, dirais-je… La capacité à mettre en scène le glauque et le dérangeant, en jouant par ailleurs d’effets d’échelle : au détour d’une ligne, la menace jusqu’alors latente peut se muer en démesure grotesque et hyper-graphique, et les deux approches, étrangement complémentaires dans leur contradiction apparente, n’en sont toutes deux que plus savoureuses…

 

Il faut enfin mentionner son ancrage historique, géographique et culturel : le XXIe siècle débutant, et la Suède (pour l’essentiel – mais « Le Voyage de Grand-Mère », car « heureuse qui comme Grand-Mère va faire un beau voyage », offre d’autres aperçus d’une Europe de l’ombre… Une Europe glauque, comme de juste. Mais cet ancrage participe à la réussite de ces nouvelles ; non qu’il soit spécialement exotique, d’ailleurs (sauf peut-être quand on rode aux environs de Bodskär ?) : en fait, c’est bien sa réalité toute matérielle, palpable, authentique par-dessus tout, et à peine (vraiment très très à peine) différente de ce que nous connaissons en France, qui en fait le sel…

FRAGMENTS

 

Comme dans Les Furies de Borås, donc, le recueil adopte une structure particulière, en mêlant cinq nouvelles « titrées », par ailleurs assez longues, et cinq « fragments », numérotés… et dont justement la numérotation permet de saisir qu’il y a des « trous ». Dans le gros recueil initial, ces « fragments » participent d’une certaine dimension « fix-up », qui ressort dans les éditions françaises, mais avec un écueil éventuel : certains éléments, ici, éclairent les nouvelles contenues dans Les Furies de Borås, et je suppose que l’inverse est tout aussi vrai… Or je ne m'en souviens plus, moi. Lire le gros recueil original, du coup, induit probablement un rapport différent à toutes ces nouvelles, les mini comme les autres...

 

Ces « fragments » ont cependant par essence quelque chose de frustrant : en rassemblant les nouvelles pour constituer un ensemble supérieur à la somme des parties, ils jouent avec jubilation de l’allusion, et tout autant des zones d’ombre – c’est bien le propos. Mais cette distinction en deux recueils (et il reste encore de ces textes dans le recueil suédois, qui sont donc toujours inédits en français) casse peut-être un peu la structure…

 

Cela dit, les « fragments » figurant dans La Reine en jaune sont globalement de très bonne tenue – et, en ce sens, oui, sans doute se suffisent-ils à eux-mêmes… Tout particulièrement, m’est avis, ceux qui, encore qu’avec une certaine mesure, nous laissent envisager la globalité d’un « mythe » aux allures de conspiration mondiale – un héritage, pour le coup, de « L’Appel de Cthulhu », entre autres. Et j’apprécie tout particulièrement ces petits vieux d’allure anodine voire fragile, qui discutent tout simplement des horreurs que recèle le cosmos, horreurs qu’ils « fréquentent » d’une certaine manière… C’est que ça peut faire peur, les petits vieux – et, pour le coup, quitte à avancer une autre référence de la littérature horrifique, ces entretiens d’un troisième âge probablement millénaire m’ont rappelé le premier chapitre de L’Échiquier du mal, de Dan Simmons… Avec peut-être un peu plus d’empathie, cependant : ces petits vieux-là sont peut être perdus pour l’humanité, mais ne paraissent pas aussi « méchants » que les vampires psychiques de Simmons – le vieux nazi en tête. En fait, ces « cultistes », à l'instar de quelques-unes des créatures que nous croiserons dans le recueil, ne sont peut-être pas si monstrueux... Peut-être...

 

J’ai beaucoup aimé ces « fragments », donc (celui du bateau, un peu moins que les autres, peut-être), qui inscrivent les récits « longs » d’Anders Fager dans un ensemble complexe et bizarrement cohérent.

 

LE CHEF-D’ŒUVRE DE MADEMOISELLE WITT

 

Mais les « fragments » ne sont pas seuls à opérer cette transmutation : on trouve dans les nouvelles « titrées », régulièrement, des allusions marquées à d'autres textes – on évoque ainsi les furies, notamment, et à plusieurs reprises ; dans le présent recueil, il faut d’ailleurs noter que deux nouvelles sont plus intimement liées encore : « La Reine en jaune » (quatrième nouvelle du recueil, hors « fragments ») est en effet la suite directe de « Le Chef-d’œuvre de Mademoiselle Witt » (première hors « fragments ») ; et toutes deux, donc, tournent autour du même personnage, une jeune artiste suédoise du nom de My Witt.

 

Dans « Le Chef-d’œuvre de Mademoiselle Witt », nous faisons donc sa connaissance – et elle n’est pas très sympathique, somme toute… La jeune artiste, non sans une certaine morgue, l’égocentrisme étant un terreau favorable à la prétention, a rencontré un succès phénoménal avec sa dernière exposition, consistant en photographies porno hardcore, où elle se met elle-même en scène dans toutes les positions possibles et imaginables. Sa démarche artistique s’accommode plutôt bien du succès de scandale qui va de pair : la jeune femme choque et fascine, elle fait le tour des plateaux télé (d’autant plus que son connard de mari ou d’ex-mari, célèbre comédien et alcoolique notoire, constitue un sujet passionnant pour la presse people), en même temps que des militantes féministes brandissent des pancartes devant sa galerie…

 

Mouais… Ce n’est pas le moindre souci de cette nouvelle : elle est finalement presque aussi convenue que l’art censément audacieux de My Witt, qui n’a plus rien d’audacieux depuis au moins quelques décennies ; et la pertinence « politique » ou « sociétale » de la nouvelle me paraît un brin douteuse… M'est avis que les féministes ne seraient pas les premières à hurler en pareil cas, par exemple. À moins que ce ne soit le propos ? Pas impossible, en fait – mais je suis à des années-lumières du milieu (ou des milieux ?) de l’art contemporain, ma position (...) n’est donc ici guère assurée.

 

Et peu importe, en fait – parce que, globalement, cette nouvelle marche très bien ; aussi convenue soit-elle, elle parle et séduit – de même, faut-il croire, que la pseudo-subversion pornographique de My Witt interpelle et provoque, quand elle ne devrait probablement pas le faire, et a fortiori avec cette ampleur…

 

Car, oui, Anders Fager sait raconter une histoire. Ici, il entre directement – et nous fait entrer avec lui – dans la tête de My Witt… où se trouvent nombre de choses bien plus irritantes que ce que son art censément hype exprime. La jeune artiste va à cent à l’heure, méprise tout le monde (mais a une relation ambiguë avec sa secrétaire finlandaise), multiplie les poses… Faudrait-il que quelqu’un vienne lui secouer un peu les puces ?

 

C’est en tout cas ce qui se produit – quand elle reçoit dans sa galerie la visite d’une petite vieille, friquée à l’évidence, et qui la sidère simplement en disant la vérité la plus évidente : ce qu’a fait My Witt dans cette exposition porno est au fond parfaitement innocent… L’artiste enrage, mais le lecteur sait que la vieille bique a raison. Cependant, cette dernière – qui représente une sorte de club du nom de « Carcosa » (eh) – croit volontiers que la jeune artiste a du potentiel ; elle lui commande donc un chef-d’œuvre, son chef-d’œuvre – quelque chose qui ne sera, cette fois, pas du tout innocent…

 

La nouvelle était en roue libre dès le départ, elle l’est à nouveau après cette intervention aux relents pas désagréables de conspiration sectaire de vieilles peaux au compte en banque bien rempli – un peu à la Society de Brian Yuzna… Nous nous doutons très bien de ce qui va se passer, mais peu importe : ça marche. Très bien, même.

 

Mais ça marche parce que l’auteur sait raconter une histoire ; laquelle, pour le coup, n’est donc pas forcément transcendante...

LA REINE EN JAUNE

 

Je casse un brin l'ordre du recueil, pour passer directement à « La Reine en jaune », deuxième nouvelle centrée sur My Witt : la précédente s’achevait forcément (d'où ça n'a rien d'un SPOILER) sur sa folie (et sa descente aux enfers de l’insanité, pour le coup, était bien rendue), sa suite s’ouvre donc sur My Witt enfermée dans un établissement psychiatrique qui fait aussi office de prison – comme de juste.

 

La part de récit, cette fois, est autrement limitée : en fait, il y a bien cette idée (assez convenue là encore) d’une forme de transcendance permettant à la folle de « s’évader », entre autres choses… Mais c’est peu.

 

En fait, ça ne fait sens, d’une certaine manière, que dans la mesure où les conditions atroces de détention de l’artiste cultivent, avec la bénédiction des médecins de Carcosa, sa folie sadique et homicide.

 

Pour l'essentiel, « La Reine en jaune », longtemps, procède comme une sorte d’adaptation moderne, particulièrement sordide, et en milieu psychiatrique, de quelque navet du registre « women in prison »… Mais avec quelque chose d’irrémédiablement glauque qui prohibe le rire et jusqu’à l’excitation, comme dans un bouquin de Sade versant « ésotérique » : oui, l’enfer de My Witt, en récompense de son chef-d’œuvre, a quelque chose d’un Silling sous sédatifs…

 

C’est probablement ce qui fait l’intérêt de cette nouvelle – d’autant plus sans doute que nous sommes toujours dans la tête de My Witt, et que ce n’est vraiment pas une situation très confortable… Les cachetons n'arrangent rien à l'affaire.

 

Rien d’exceptionnel cela dit ; peut-être (paradoxalement ?) le moment le moins intéressant du recueil – même si ça se lit bien.

 

CÉRÉMONIES

 

Hors « fragments », restent trois nouvelles qui, même semées d’allusions destinées à faire de l’ensemble davantage que la somme des parties, ont cependant quelque chose de plus « indépendant », ou disons « autonome ».

 

Ça ne signifie pas qu’elles n’ont rien de commun : en fait, « Cérémonies » gagne sans doute à être envisagée en parallèle de « La Reine en jaune », plus loin dans le recueil ; car nous sommes à nouveau dans un milieu clos, lourd de connotations médicales éventuellement morbides… Mais rien ici de la prison psycho-cauchemardesque de My Witt : nous avons ici affaire à quelque chose de bien autrement commun, prosaïque même – une maison de retraite…

 

Qui n’en est pas moins glauque, bien sûr – peu d’endroits sont aussi glauques que ces mouroirs à vieux, dans « la vraie vie »… Trossen, cependant, n’est peut-être pas tout à fait dans « la vraie vie » ? C’est qu’il s’y passe des choses étranges, tout de même – tout particulièrement au quatrième étage : celui où les résidents… ne meurent pas.

 

C’est presque scandaleux, pour une maison de retraite ! On y meurt : d’une certaine manière, c’est fait pour. Ça imprègne le personnel soignant, d’ailleurs, qui a ses « superstitions » fermement ancrées tout au fond de sa conscience professionnelle : ainsi, tous savent très bien que les morts, à Trossen, vont par trois. Toujours.

 

 

Enfin, sauf au quatrième étage.

 

Peut-être les étranges rituels auxquels s’y livrent patients et soignants y sont-ils pour quelque chose ? Assez des bingos, de l’art-thérapie, de ce satané disque de variétoche qui tourne en boucle ! Les résidents ont bien mieux à faire – du théâtre, d’une certaine manière : reconstituer les rites de la Mésopotamie antique ! Des Grands Anciens qui en valent bien d’autres… ou ne dissimulent qu’à peine les entités incompréhensibles qui se cachent derrière, comme de juste.

 

S’agit-il d’une nouvelle horrifique ? Je n’en suis pas persuadé, non… Au-delà de l’horreur qu’est par essence une maison de retraite, s’entend. Milieu décrit avec authenticité : à tourner les pages, ça pue la pisse, les sourds braillent aux oreilles des Alzheimer réclamant leur café à toute heure du jour et de la nuit, et la mort guette au détour d’un couloir, comme de juste – enfin, dans les autres étages…

 

Mais, en fait, le « mythe », ici, quel qu’il soit, surnaturel ou pas, a en fait quelque chose de positif, d’une certaine manière. Et le ton de la nouvelle est passablement loufoque. Oui, un humour... jaune, forcément. Hein. Mais ça fonctionne bien.

QUAND LA MORT VINT À BODSKÄR

 

« Quand la mort vint à Bodskär » joue d’une tout autre ambiance. C’est une nouvelle où l’action a une place tout à fait inhabituelle – et, en cela aussi bien sûr, elle ne manque pas de rappeler son illustre modèle qu’est « Le Cauchemar d’Innsmouth » ; d’une certaine manière, d’ailleurs, c’est à un épisode discret de la fin de la nouvelle de Lovecraft que nous pensons – avec ce commando venu, quoi qu’il en ait, pour éliminer de la surface de la terre des créatures qui ne sont pas les humains que l’on croit… Côté jeu de rôle, par ailleurs, plus d’un aspect de ce récit peut renvoyer à Delta Green, j’imagine.

 

Nous suivons donc un commando suédois – l’élite de l’élite, plusieurs armes différentes, des agents qui sont autant de spécialistes de la fonction qu’on leur a attribuée ; sauf sans doute ce type pas bien militaire, là – ouais, un bureaucrate, quelque chose comme ça…

 

Mais qui, lui, sait.

 

Les troufions ne savent en effet pas ce qu’ils vont faire sur cette île paumée tout au nord. Ou ils croient savoir, plus exactement – et cela les réjouit : quoi de mieux, pour un soldat, que de jouer à la guerre ? Mais jouer vraiment – à balles réelles, hein ! Mais sur qui tirer ? Notre personnage point de vue – la brute du lot, et ça c’est sans doute très bien vu – le sait parfaitement : c’est parce que des soldat russes ont violé la souveraineté suédoise ! Ils se sont rendus sur cette île, les Popov... Alors les braves soldats suédois vont les buter. Discrétos. La guerre, mais dont on ne parlera pas à la télé – parce que les Russes, une fois qu’ils se seront pris leur inévitable branlée, quitteront les lieux pour ne plus y revenir, et on étouffera l’affaire : ils n’auraient rien à gagner à ce que ça s’ébruite, bien au contraire !

 

Bien évidemment, la réalité est tout autre. Le lecteur le sait d’emblée, bien avant le premier coup de feu, et ça n’est pas le moins du monde un problème : ça fait partie du truc.

 

Et la nouvelle est une réussite – alors même qu’elle use, de même disons que « Le Chef-d’œuvre de Mademoiselle Witt », d’une trame rebattue, au prisme d’un procédé rebattu : forcément, ici, les monstres ne sont pas les créatures, mais les militaires (avec le « bureaucrate » en tête) – d’une bêtise révoltante, mais dont, en même temps, on partage la peur… à partir du moment où notre personnage point de vue, du genre borné, se doit d’admettre qu’il a toutes les raisons d’avoir peur. Le massacre auquel il se livre n’en est que plus tragique…

 

C’est sans doute un aspect important de ce recueil – et qui, pour autant que je m’en souvienne, marquait aussi Les Furies de Borås : via la narration, nous sommes à peu près toujours du « mauvais côté » ; que le surnaturel soit dans le camp d’en face ou dans celui du point de vue n’est finalement que de peu d’importance.

 

Cela fonctionne très bien dans « Quand la mort vint à Bodskär », et ce quand bien même c’est une fois de plus une nouvelle très convenue – au moins autant que « Le Chef-d’œuvre de Mademoiselle Witt ». Et pourtant ça marche…

 

Mais ça marche bien, bien mieux dans la dernière nouvelle du recueil, qui est probablement la meilleure. Une nouvelle où nous sommes résolument dans le camp « monstrueux »...

 

LE VOYAGE DE GRAND-MÈRE

 

« Le Voyage de Grand-Mère » est l’équivalent sous forme de nouvelle d’un road-movie. Nous y suivons deux individus du nom de Zami et Janoch, qui partent en voiture d’un bled tout au nord de la Suède, afin d’aller chercher leur grand-mère – nous ne savons d’abord pas où –, laquelle « va partir en voyage » ; leitmotiv rythmant les « chapitres » de la nouvelle, presque systématiquement en en-tête (même si, sur le tard, d’intéressantes variantes sont à noter).

 

Mais, très vite, nous comprenons que Zami et Janoch sont… « bizarres ». Des asociaux, au mieux – des gens pas habitués à fréquenter leurs voisins, et pour qui conduire une voiture relève de l’odyssée ; il est vrai que, d’une certaine manière, c’est bien dans une odyssée qu’ils s’engagent… puisqu’ils seront amenés à traverser l’Europe du nord au sud !

 

Mais leur bizarrerie va bien au-delà. Et si Zami, principal personnage point de vue, essaye tant bien que mal de faire illusion, Janoch, lui, s’affiche somme toute rapidement comme non humain… Ce sont des « monstres » qui nous ont embarqués dans leur voiture – et des monstres qui ont bien conscience de ce que leur périple en forme de quête héroïque tournera court s’ils ne se montrent pas suffisamment prudents… Parce qu’il y a des monstres en face également ? Probablement : quoi de plus monstrueux que les démocrates danois ? L’Oncle Tanic l’a suffisamment répété à Zami, alors même qu’il lui faisait « mé-mo-ri-ser » toutes les étapes du trajet à venir (car il est hors de question de demander son chemin !) : les démocrates danois sont terribles, on ne peut pas leur faire confiance, ils sont dangereux… La famille le sait bien… Ou la meute ?

 

Et, au bout du chemin : Grand-Mère. Et Grand-Mère n’est pas n’importe qui : après tout, c’est elle qui a pactisé avec Yog-Sothoth…

 

Mais le pire, dans tout ça, n’est-il pas qu’aux épreuves de l’aller… il faille ajouter celles du retour ? Avec Grand-Mère – Grand-Mère qui part en voyage…

 

Et d’autres passagers.

 

Contraints…

 

Aucune hésitation en ce qui me concerne : « Le Voyage de Grand-Mère » est la meilleure nouvelle de La Reine en jaune. Contrairement au « Chef-d’œuvre de Mademoiselle Witt » ou à « Quand la mort vint à Bodskär », rien de convenu ici – et l’effet, sur le moment et à terme, est autrement remarquable que dans « Cérémonies » et « La Reine en jaune ».

 

Le point de vue « monstrueux » est superbement géré ; et la répétition même des situations, dans le périlleux périple de Zami et Janoch, participe du caractère oppressant de la nouvelle – les routes européennes sont autant d’ennemies, d’une certaine manière… La nouvelle atteint par ailleurs des sommets de glauque – mais là encore avec bien plus d’habileté que dans le plus ou moins torture-porn qu’était « La Reine en jaune ». La nouvelle suinte littéralement – le malaise est là, sous-jacent ou, de plus en plus à mesure que le récit progresse, explicite, et ce à chaque page. Il se montre sans doute d’autant plus inquiétant que l’auteur sait ménager une forme d’empathie déconcertante pour ses monstrueux voyageurs… Et que nous redoutons avec eux les interventions malvenues des « humains », démocrates danois ou pas…

 

Oui, décidément : s’il ne faut retenir qu’une seule nouvelle dans La Reine en jaune, c’est bien « Le Voyage de Grand-Mère ».

 

ET AU FINAL ?

 

Cette première place acquise, où se situe le reste ?

 

Aussi frustrants soient-ils, je mettrais les « fragments » en deuxième position ; ils bénéficient de leur beau travail d’ambiance, et de leur caractère forcément laconique.

 

Après ? Ça se complique… Disons probablement « Quand la mort vint à Bodskär », qui, bien que convenue, fonctionne très bien ; l’ordre des mots se retourne sans doute pour « Le Chef-d’œuvre de Mademoiselle Witt », qui fonctionne mais est vraiment très très convenue…

 

« Cérémonies » et « La Reine en jaune » sont deux nouvelles bien plus anodines, sans doute ; j’en aurai tout oublié dans quelques semaines au plus tard.

 

Le bilan est donc forcément moins bon que pour Les Furies de Borås : c’est moins inventif, beaucoup moins parfois, et le deuxième recueil ne peut bénéficier de l’effet de surprise du premier… Est-ce un recueil de second choix ? Je ne peux pas le dire, je n’en sais rien – même si, concrètement, ça m’a bien fait cette impression… Avec au moins une exception, bien sûr : « Le Voyage de Grand-Mère ».

 

Un bon recueil, donc, ne vous y trompez pas – mais moins bon ; peut-être même beaucoup moins… Anders Fager a du talent, c’est indéniable : il sait en tout cas raconter des histoires. Même si son style peut irriter : je ne me souviens pas de ce qu’il en était dans le précédent recueil, mais, ici, le « sujet verbe COD », ou du moins les phrases très, très courtes s’enchaînant à la mitrailleuse, ça m’a parfois un peu saoulé – même si, globalement l’auteur sait se montrer plus subtil quand il pénètre vraiment dans la psyché d’un personnage point de vue.

 

Oui, il sait raconter des histoires… mais, dans le cas présent, elles sont tout de même parfois un peu trop banales pour faire totalement illusion. C’est peut-être en partie délibéré… Mais, ce qui faisait la séduction des Furies de Borås, c’était pour partie son usage habile des codes de la lovecrafterie, repris, transmutés, subvertis dans une narration plus « moderne » ; effet qui m’a paru nettement moins sensible ici… ou moins convaincant.

 

Cela dit, La Reine en jaune reste plus que lisible ; et je jetterais volontiers un coup d’œil à d’autres textes de Fager – « lovecraftiens » ou pas, d’ailleurs. On peut bien remercier Mirobole pour cette découverte – même avec un deuxième recueil nettement moins saisissant que le premier : le traduire et l’éditer était quand même une idée très bienvenue.

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Nuisible, vol. 1, de Masaya Hokazono et Yu Satomi

Publié le par Nébal

Nuisible, vol. 1, de Masaya Hokazono et Yu Satomi

HOKAZONO Masaya & SATOMI Yu, Nuisible, vol. 1, [蟲姫, Mushihime], traduit [du japonais] et adapté en français par Pascale Simon, Bruxelles, Kana, coll. Big, [2015] 2017, 205 p.

 

UN COUP DE TÊTE

 

Ça m’arrive – moins ces derniers temps, mais ça m’arrive : déambulant dans telle ou telle librairie, je tombe subitement (à moins que ce ne soit qu’il me saute à la gueule de lui-même) sur un bouquin dont je ne sais absolument rien, mais dont je suppose qu’il serait parfaitement déraisonnable de quitter les lieux sans en faire l’acquisition.

 

 

Oui, c’est une rationalité particulière. Une rationalité plus orthodoxe consisterait à attendre au moins quelques retours avant de se lancer dans un achat forcément inconsidéré – surtout que je n’ai pas exactement le(s) compte(s) en banque de François « Rebel Rebel » Fillon, moi…

 

Bon, bref : je ne savais rien de Nuisible – et pour cause, seul ce premier tome est pour l’heure disponible et, quand je l’avais acheté, il n’était sur les rayonnages que depuis très peu de temps… Je ne savais rien non plus des auteurs, et n’en sais guère plus aujourd’hui. Il semblerait que le scénariste, Masaya Hokazono, a tout de même un peu de bouteille, et a livré nombre de mangas au registre très varié, de la comédie à l’horreur en passant par la romance et la science-fiction (plusieurs ont été traduits, tout récemment ai-je cru comprendre) ; j’ai lu aussi qu’il était parallèlement un romancier, ayant œuvré notamment dans le genre horrifique, mais n’en sais donc pas davantage (et n’ai pas trouvé de quoi me montrer plus catégorique pour l’heure). Quant à Yu Satomi, la dessinatrice, elle est d’une certaine manière une « débutante », car Nuisible est sa première série en tant que telle ; par contre, elle avait déjà une carrière appréciable en tant qu’illustratrice, responsable d’un certain nombre de couvertures – dont plusieurs pour des BD signées Masaya Hokazono, qui, très satisfait du résultat, l’aurait ainsi incitée à franchir le pas et à devenir pleinement mangaka sur sa dernière série.

 

Autant d’éléments que je n’ai donc appris qu’après coup, mais qui, pourtant, d’une certaine manière, n’ont fait que confirmer ma pulsion d’achat initiale… Le contexte avait sans doute son importance : j’ai trouvé ce premier volume (à prix de lancement riquiqui, quelque chose comme 5 €, ça a pu jouer) dans une petite librairie qui, rayon mangas, s’en tient peu ou prou à deux auteurs : Jirô Taniguchi, avec plein de bouquins, et Mari Yamazaki, pour sa série Thermæ Romæ (à laquelle je vais jeter un œil très prochainement). Autant dire que, dans ce cadre, il y avait sans doute quelque chose d’un peu « auteurisant », pour ce que ça vaut...

 

Nuisible, isolé au milieu de tout ça, n’en ressortait que davantage, d’une certaine manière… Avec des connotations plus ou moins à propos. Mais ce premier volume avait aussi, en ce sens, un atout de taille : sa superbe couverture. Œuvre de Yu Satomi, donc… et, disons-le tout de suite, la dame est bien meilleure illustratrice que dessinatrice : l’intérieur de ce premier volume n’est clairement pas à la hauteur de sa couverture... même si c’est plus compliqué que ça, en fait, et il me faudra bien y revenir ; mentionnons cependant d'ores et déjà que les têtes de chapitre, sur un mode « illustration », sont tout à fait satisfaisantes, elles, feuilles, fleurs et papillons...

 

Mais, si ce feuilletage m’avait à cet égard fait une impression un peu décevante (là, je m’en tiens donc au premier coup d’œil), il m’avait séduit par d’autres aspects, vite confirmés par le pitch de la série : un lycée, un soupçon de romance forcément, des choses dont je me passe généralement fort bien… mais aussi et surtout de l’horreur bien glauque ! En fait, ce premier coup d’œil m’a aussitôt imposé un nom en tête : celui de Junji Itô, dont j’avais adoré Spirale (la plus grande BD d’horreur de tous les temps et de tout l’univers ?), même si Nuisible louche sans doute davantage du côté de Tomié – au point, à vrai dire, où l’on pourrait, si l’on est un peu chatouilleux, avancer les accusations terribles de plagiat et/ou de clichés… Sans doute plutôt « clichés », comme de juste : je ne prétends certainement pas que les lycéennes horrifiques sont la chasse gardée de Junji Itô, ce qui serait absurde (outre qu’un autre de mes chouchous dans le manga d’horreur, que je découvre petit à petit, le vétéran Kazuo Umezu, a pu en jouer déjà avant)… Mais impression confirmée après lecture – et, si une chose m’a surpris dans tout cela, c’est peut-être, au-delà de la BD elle-même, que les retours sur ce premier tome que j’ai pu lire ici ou là depuis ne mentionnent jamais ledit maître du manga d’horreur – quitte à avancer d’autres références, qui me dépassent sans doute pour la plupart, mais dont les quelques-unes qui peuvent me parler en dépit de mon ignorance crasse me laissent d’autant plus perplexe : L’Enfant insecte de Hideshi Hino, sérieux ? Alors, oui : il y a dans les deux un « enfant » (une lycéenne, ici) qui est d’une certaine manière un « insecte »… Mais, fond et forme, ça n’a, en dehors de ce point commun pas si révélateur que cela, absolument rien à voir ; du coup, la comparaison me fait un peu l’effet… eh bien, disons que cela reviendrait peut-être, à mes yeux, à mettre La Métamorphose de Kafka et le Starship Troopers de Verhoeven sur le même plan ; notez, y a des gros insectes dans les deux, hein !

 

 

Bref. D’une manière ou d’une autre, cet agrégat de « plus » (couverture, horreur glauque) et de « moins » (dessin bof, risque de romance lycéenne non négligeable) ne m’a pas laissé indifférent, et c'est le positif qui l'a emporté. Prix de lancement, envie de faire exceptionnellement dans l'actualité, annonce dès ce premier volume que la série comportera trois tomes et, hop ! fini, quelques vignettes horrifiques qui m’alléchaient tout particulièrement… Allez, je pouvais bien tenter l’expérience !

 

Coup de tête, oui...

 

Mais c’est ainsi que.

 

HORMONES = MEURTRE MORT TUER

 

Nous serons tous d’accord pour considérer qu’il est peu de choses aussi répugnantes au monde que les adolescents.

 

 

Hein ?

 

Nous ne serons pas d’accord ?

 

Admettons : un vieux nazi obèse mangeant avec les doigts des tripes à la mode de Caen en boîte mélangées à de la purée et noyées sous de la sauce moutarde sucrée Heinz dans un PMU glauque du fin fond de la Creuse, où il s’est réfugié au prétexte de promener son caniche nain toiletté de la veille et qui pue affreusement de la gueule, est peut-être un tout petit peu plus répugnant. Un tout petit peu.

 

Admettons.

 

Bref : les adolescents ont des hormones envahissantes, et, comme dans tout bon slasher, il leur faudra bien payer pour ce tort à un moment ou à un autre. Même si…

 

N’allons pas trop vite.

 

La BD se focalise tout d’abord sur un petit groupe, deux filles, deux garçons, portés tous autant qu’ils sont à rougir pour un rien, la goutte de sueur au front – cons de jeunes, allez ! Parmi eux, se distingue néanmoins le blondinet Ryôichi Takasago, forcément un peu plus mignon que les autres, ce dont on l’excusera cependant volontiers, car il a le bon goût de faire des rêves qui ne tournent pas tous – ou pas directement, ou pas seulement, etc. – autour du SEXE.

 

Ce premier volume s’ouvre en fait sur un de ces rêves, et ménage donc d’entrée une pure scène d’horreur pour le coup très efficace : le garçon est à bord d’une barque que navigue un homme d’allure très « traditionnelle », et mutique ; dans l’eau, tout autour de la barque, des cadavres – des dizaines, des centaines de cadavres, qui dérivent à la surface… Parmi ces cadavres, l’un tout particulièrement attire l'attention de Ryôichi : celui d’une jeune fille – forcément, et forcément la plus belle de toutes… Nue, par ailleurs (ce qui la distingue d’autant plus). Sauf que ledit cadavre… ouvre brutalement les yeux – et décoche au jeune homme le plus terrifiant et redoutable des sourires… avant de muter en une affreuse créature, toute en dents démesurées, bien trop longues, bien trop nombreuses, et…

 

Et ce petit con de Takasago se réveille en cours – il s’était assoupi, le morveux ! –, cible comme de juste des lazzis de ses congénères imbéciles, et des brimades de son sadique de prof.

 

Sauf que…

ELLE !

 

Sauf que cette fille, ce n’est pas la première fois qu’il la voit dans ses rêves – en fait, elle revient sans cesse, toujours aussi belle, toujours aussi horrible.

 

La suite coule de source, n’est-ce pas ?

 

Eh oui : le lycée, figurez-vous, accueille une nouvelle élève ! Elle a pour nom Kikuko Munakata – charmante jeune fille, oui… dont la beauté est telle qu’elle attire tous les regards, ceux des garçons comme ceux des filles ; en fait, là où on aurait pu supposer une banale réaction de jalousie de la part de ces dernières à l’encontre de leur nouvelle « rivale », c’est en fait la fascination qui l’emporte : elle est si belle qu’on ne peut que l’admirer, tétanisé – sa beauté a un caractère tellement irréel qu’il la place d’emblée dans une catégorie à part : elle n’est pas une lycéenne « normale ». Aussi ces dernières n’ont-elles même pas à lui en vouloir.

 

Pas « normale »… C’est peu dire ! Car cette beauté hors-normes s’affirme bien vite et sans vraiment d’ambiguïté comme inhumaine – au plein sens du terme.

 

VEUVE NOIRE, MANTE RELIGIEUSE, ETC.

 

Inhumaine, d’accord… mais quoi, dans ce cas ? Là encore, la BD ne tergiverse pas cent-sept ans – révélant bien vite que la lycéenne est une sorte d’insecte… Des pointes acérées lui poussent, ou des dards, ou des aiguilles, dont la piqûre est redoutable. Et bientôt c’est tout bonnement de meurtres qu’il s’agit… impliquant par exemple ce vieux pervers adepte de l’enkô ; je cite la définition de la BD : « abréviation d’enjô kôsai (« relations d’entraide »), euphémisme désignant des rencontres entre des filles mineures et des hommes plus âgés, incluant ou non des rapports sexuels pour lesquelles elles sont payées. »

 

Glauque.

 

Même si le meurtre n’intervient qu’après coup… Déjà, auparavant, la BD ne nous a cependant pas ménagés côté horreur, éventuellement très graphique – les déformations du corps de Kikuko, ses aiguilles et sa bouche envahie de tentacules… et des éclats cinglants de gore, le cas échéant. Autant de séquences pour le coup assez fortes, et qui fonctionnent peut-être d’autant mieux qu’elles se montrent brutales : la narration est assez rythmée, et, sur le court format de ce premier tome, les amateurs d’horreur en ont assurément pour leur argent, très vite – nul besoin ici d’une longue mise en place…

 

Par ailleurs, avec ledit vieux sagouin, apparaît une autre dimension de la BD qui, pour le coup, rappelle vraiment beaucoup Tomié : la beauté fatale de Kikuko, autant que sa monstruosité, incitent les gens à lui « vouloir du mal », voire à la tuer, tout bonnement… Mais sans succès, comme de juste.

 

Mais – et là, pour le coup, c’est peut-être plus original, un tout petit peu du moins –, aussi dérangeante soit Kikuko dans son inhumanité, aussi horribles soient les blessures empoisonnées qu’elle inflige, voire les meurtres qu’elle commet, le lecteur – via son « témoin » Ryôichi – n’est pas forcément enclin à la juger foncièrement maléfique… En cela, pour l’heure du moins, Kikuko n’est donc pas Tomié. Et d’une manière assez intéressante, car double : d’une part, la BD nous incite très tôt à l’envisager comme non-humaine, donc, et, de manière relativement habile, elle nous prie de ne pas la juger et juger ses crimes ainsi qu’on le ferait s’ils avaient été commis par une humaine ; par ailleurs, et de manière éventuellement paradoxale, la narration insiste sur le fait que la lycéenne, quand elle blesse, quand elle tue… pleure. Larmes de crocodile, oui, peut-être… ou peut-être pas ? Pour le moment, elle conserve une certaine ambiguïté (oui) très appréciable à cet égard.

 

LES HISTOIRES D’AMOUR FINISSENT MAL (EN GÉNÉRAL) ?

 

C’est d’autant plus saisissant, sans doute, que nous avons donc Ryôichi comme témoin, et que ses sentiments également sont mêlés…

 

Il « connaît » donc cette fille – pour l’avoir vue dans ses rêves. Il sait dès le départ que, sous sa beauté hors-normes, elle n’est tout simplement pas humaine ; elle est monstrueuse, même… et elle ne lui veut probablement pas du bien.

 

Les hormones sont cependant de la partie… mais, là encore, la romance (encore un peu vague) qui en découle, une fois du moins que Ryôichi a pris ses distances avec ses trois amis qui ne peuvent tout simplement pas comprendre, cette romance donc est complexe et ambiguë ; subtile, finalement... Malgré la monstruosité affichée et sans l’ombre d’un doute meurtrière de Kikuko, les sentiments unissant les deux personnages, de part et d'autre, ont quelque chose d’ « authentique » jusque dans leur dimension impulsive, et nous n’avons pas… envie, en fait, de juger la nouvelle venue monstrueuse et inhumaine.

 

D’une certaine manière, nous, à la différence de ses copains-copines, nous pouvons comprendre Ryôichi… Jusque dans la conséquence pour l’heure la plus notable de cette amourette ambiguë : la beauté supplémentaire qui semble désormais caractériser notre lycéen amoureux, dont les traits gagnent au fur et à mesure toujours plus en grâce – le dessin d’abord très simple de son visage, à la limite de l’abstraction, qui le caractérisait jusqu’alors tout en appuyant de la sorte sur sa relative « banalité » au milieu des copains-copines, laisse place à un dessin autrement plus précis et en même temps atténué par une sorte de « flou » d’une certaine manière hollywoodien – un « flou » qui est peut-être avant tout une aura ? Et qui, en tout cas, caractérisait déjà Kikuko, et elle seule.

 

Nous y devinons, bien sûr, une forme de contamination – dans pareil contexte, on pense forcément à une sorte de MST… Mais cette hypothèse, gonflée tout naturellement jusqu’à la pandémie, est peut-être d’une certaine manière timorée au regard du cauchemar qui s’annonce.

NUÉES DE SAUTERELLES – ET PLUS SI AFFINITÉS

 

Car les insectes en ville, que nous envisageons donc bientôt comme autant de parents de Kikuko, ont un comportement des plus étrange – ainsi de ces fourmis qui se lancent à l’assaut des chiens et des chats dès le premier chapitre de la BD. Les piqûres infligées par les bestioles diverses et variées s’ajoutent à celles de la nouvelle lycéenne… ou plus exactement les annoncent.

 

Que se passe-t-il donc ? Les morts mystérieuses s’accumulent, qui dépassent la police scientifique… Jusqu’à ce qu’un de ces médecins légistes, emporté par une intuition, vienne soumettre le problème à un sien camarade de fac – devenu entomologiste.

 

Ledit savant, du nom de Kuzumi, et assez jeunot, semble en fait parfaitement savoir ce qu’il en est ; tout indique qu’il pistait la jeune fille qui n’en est pas une… Car elle a laissé des cadavres derrière elle, au fil de son périple à travers le Japon – autant de morts mystérieuses qui ne peuvent être attribuées qu’à elle. Cela va plus loin : Kuzumi, qui a donc sa petite idée de ce qui se produit, semble d’ores et déjà savoir que la « suspecte » n’est pas humaine !

 

Il n’en est pas encore au point d’expliquer clairement son comportement. Mais quant à celui des insectes, de manière plus générale… Eh bien, ces animaux évoluent, non ? Et ils ont de bonnes, et même très bonnes, raisons de le faire, en ce moment...

 

Le réchauffement climatique !

 

Bon, ça, on verra plus loin ce que ça donne, hein, je préfère ne pas m’avancer sur ce thème pour l’heure…

 

Ce qu’il faut peut-être noter, par contre, c’est que, d’ores et déjà, Kuzumi compense d’une certaine manière l’inhumanité de Kikuko : aussi monstrueuse soit-elle, la jeune fille insectoïde, avec son lot de cadavres derrière elle, et ses dards qui poussent sur son corps, et ses tentacules qui jaillissent de sa bouche, son sourire plus qu’angoissant, sa beauté plus que jamais intimidante… Aussi monstrueuse soit-elle « objectivement », elle nous paraît parfois… moins inquiétante que le scientifique guère étouffé par l’éthique et absolument dénué d’empathie : et si c’était lui, le monstre, dans tout ça ? Le chasseur, et non la proie...

 

À moins, bien sûr, que nous ne soyons tous ensemble le monstre – nos déprédations et notre mépris de notre propre planète, après tout, pourraient suffire à constituer un dossier d’accusation pour le moins éloquent devant quelque tribunal cosmique…

 

PARFAITEMENT CONVENU – MAIS…

 

On l’aura compris : Nuisible ne brille guère par l’originalité, à s’en tenir à la trame globale. Et, dans ce registre, on a probablement lu bien plus convaincant – ainsi, donc, chez Junji Itô. À multiplier ainsi les codes ou les clichés, fonction de si vous êtes de bonne ou de mauvaise humeur, la série de Masaya Hokazono et Yu Satomi peine à affirmer sa singularité ; à maints égards, elle pourrait d’ailleurs relever du tout-venant… Une sorte de « manga jetable » ? Déjà lu, au fond, qu’on veut bien lire pour le coup, allez, puis que l’on range dans sa bibliothèque pour ne plus y revenir – quitte à s’enfiler d’autres succédanés du même ordre ?

 

Peut-être… et peut-être pas.

 

Parce qu’il y a des choses qui demandent sans doute encore à être développées, et que, en même temps, et en dépit de son caractère somme toute « banal », ce premier volume accroche suffisamment pour que l’on ait envie d’en lire la suite – en tout cas, il m’a suffisamment accroché moi, et, le moment venu, je pense faire l’acquisition du tome 2 ; sans en faire une priorité, certes, mais je garde ça derrière l’oreille.

 

Parce que, et peut-être surtout, j’apprécie l’ambiguïté du personnage de Kikuko – et de sa relation avec Ryôichi. Il y a là des passages où la BD se montre assez fine et, oui, intrigante : si le prix à payer pour accéder à ces scènes est, çà et là, un bref chapitre en forme de thriller limite poussif (pour l’heure, mais pas au point d'agacer), ma foi, je peux faire avec.

 

Parce que, enfin, ce premier volume ne manque pas de scènes d’horreur joliment conçues, et très efficaces – même si, là encore, dans un registre largement pratiqué ailleurs, et donc notamment par Junji Itô, auquel je n’ai cessé de penser de la première à la dernière page.

 

FINALEMENT, CE DESSIN ?

 

Et là, pour le coup, il faut revenir sur le dessin de Yu Satomi – comme je l’avais laissé entendre plus haut.

 

La base demeure : la majorité des 200 pages de ce premier volume est bien terne – au mieux. Le dessin y est « simple », limite simpliste ; la mise en page, quant à elle, est très sage. L’épure est sans doute à propos, mais sans séduire ; les personnages manquent souvent de caractère, et leurs traits interchangeables participent d’une vague « confusion » parfois un brin navrante (les répliques hors phylactères n'arrangent rien à l'affaire, par ailleurs). À tout prendre, disons-le : le dessin n’est clairement pas le point fort de Nuisible, et la débutante Yu Satomi manque peut-être encore de maîtrise autant que de singularité – et donc de pertinence.

 

Sauf que…

 

Sauf qu’il y a des choses qu’elle réussit très bien.

 

Bien sûr, ce qui marque tout d’abord – dès les premières pages, donc –, c’est qu’elle est à même d’illustrer des séquences d’horreur bien conçues et proprement cauchemardesques ; en fait, le tout début du premier chapitre est à cet égard exemplaire – et si le reproche du manque de personnalité demeure peut-être encore (blah blah Junji Itô blah blah), le fait est que ça marche très bien : la démesure du lac (?) noyé sous les cadavres, le sourire macabre de la morte, sa transformation en quelque entité à même de coller des sueurs froides à mon Howard Phillips Lovecraft adoré… En fait, c’est irréprochable. Et, par la suite, nous aurons d’autres scènes d’horreur de la plus belle eau – et peut-être tout particulièrement celles qui se mêlent « d’autre chose » : les toutes dernières pages de ce premier volume en témoignent avec brio ! Et, finalement, des amourettes lycéennes bien perverses de la sorte, je ne dis pas non, tout compte fait…

 

Mais c’est qu’il y a autre chose encore : ce jeu, donc, sur la beauté irréelle de Kikuko, qui semble contaminer à son tour Ryôichi… Tout est ici affaire de contrastes, et, à cet égard, le dessin plus fade qui est l’apanage de la majeure partie de ce premier volume prend peut-être un tout autre sens ? N’en faisons pas trop : j’aurais du mal à prétendre que ce procédé justifie tout… Mais, là encore, l’essentiel est que cela donne pas mal envie de lire la suite – histoire de voir comment tout ça va évoluer…

 

ALLEZ, À SUIVRE…

 

Bilan ? Partagé. Parce que tout cela n’est pour l’heure guère original, et parce que le dessin « basique » est bien trop fade à mes yeux. Mais, quand le dessin ose s’emballer un peu – et dans la continuité d’une narration serrée qui le justifie sans doute –, quand l’horreur imprime les pages (très régulièrement, et j’y vois un sacré atout), quand le récit ose une ambiguïté que son prédicat semblait rendre inenvisageable, le fait est : ça marche.

 

Nous sommes bien loin du chef-d’œuvre, hein – et, à m’en tenir à ce seul premier tome, je ne me sens pas de faire du prosélytisme pour cette série. Mais, en dépit de quelques préventions, Nuisible a globalement su me séduire et m’accrocher ; assez, du moins, pour me donner l’envie de poursuivre. Je n’en ferai donc pas une priorité, mais, le moment venu, je lirai probablement le tome 2 – et on verra…

 

Pas si mal, pour un coup de tête, je suppose.

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Éloge de l'ombre, de Junichirô Tanizaki

Publié le par Nébal

Éloge de l'ombre, de Junichirô Tanizaki

TANIZAKI Junichirô, Éloge de l’ombre, [陰翳礼讃, In'ei raisan], traduit du japonais par René Sieffert, Lagrasse, Publications Orientalistes de France – Verdier, [1933, 1978] 2011, 90 p.

 

LA PATINE DE LA TRADUCTION…

 

L’Éloge de l’ombre, de Junichirô Tanizaki… Il était bien temps que je me lance dans la lecture de cet ouvrage aussi bref que colossal – ou du moins est-ce sa réputation, fermement établie ici dans sa préface par l’éminent traducteur René Sieffert.

 

Dudit, j’avais essentiellement lu des rendus d’œuvres « classiques », entendons par-là antérieures à Meiji : Le Dit de Heichû, Le Dit de Hôgen et Le Dit de Heiji, Le Dit des Heiké, les Contes de pluie et de lune d’Akinari Ueda (il faut y ajouter, sous le titre Les Notes de l’ermitage, une des trois traductions françaises du splendide Hôjôki de Kamo no Chômei que j’ai lues – mais la seule à être chroniquée sur ce blog est celle du Révérend Père Sauveur Candau, sous le titre Notes de ma cabane de moine) ; il avait cependant traduit également des auteurs contemporains – et pas des moindres, même si, sur ce blog, je ne peux renvoyer (pour l’heure ?) qu’aux Belle Endormies de Yasunari Kawabata.

 

Quoi qu’il en soit, René Sieffert rend ici en français un texte très important de Junichirô Tanizaki – immense écrivain japonais du XXe siècle (et, pour l’anecdote, encore le seul à avoir été publié dans la prestigieuse collection de la Bibliothèque de la Pléiade) : cet Éloge de l’ombre, écrit en 1933, est souvent cité comme une œuvre cruciale, permettant d’approcher, d’une certaine manière, « l’âme japonaise », ici au regard des préoccupations esthétiques.

 

Le traducteur lui-même a beaucoup « milité » pour cette œuvre avec sa traduction de 1978 ici reprise (à l’époque, elle figurait dans ses Publications Orientalistes de France – longtemps la seule édition, de longue date épuisée par ailleurs : cette reprise chez Verdier date de 2011 seulement) ; et il n’y a va pas par quatre chemins, dans sa présentation : c’est un chef-d’œuvre, nous dit-il – et peut-être même le chef-d’œuvre de Tanizaki… qui en compte pourtant un certain nombre à son actif. Il est vrai que je ne l’ai guère lu pour l’heure… Seulement La Clef et, bien plus récemment, l’Histoire secrète du sire de Musashi – que j’avais adorés tous deux ; mais le fait est : j’ai encore de la marge ! Et l’envie de creuser, parce que j’ai le sentiment d’un écrivain qui, littéralement, « me parle »…

 

En notant cependant d’emblée que les deux œuvres que je viens de citer sont des romans – pas l’Éloge de l’ombre, qui est un essai. C’est que Tanizaki, écrivain prolifique autant que doué, s’est exercé au fil de sa carrière dans bien des registres…

 

Cela faisait un bon moment que j’avais envie de lire cette œuvre, envie devenue ces derniers temps plus pressante – car pénétrer « l’âme japonaise » n’est pas la moindre des difficultés auxquelles je suis confronté depuis quelques mois que je m’y intéresse de manière plus concrète. Mais, étrangement, l’événement qui m’a amené à lire enfin cet essai avait quelque chose de paradoxal… puisqu’il s’agissait de la sortie d’une nouvelle traduction, signée Ryôko Sekiguchi, parue tout récemment aux éditions Philippe Picquier, sous le titre Louange de l’ombre.

 

Mais voilà : j’avais déjà l’Éloge de l’ombre dans ma bibliothèque de chevet – je n’allais pas me précipiter sur cette nouvelle traduction sans savoir davantage de quoi il retournait au juste… D’autant plus, sans doute, que René Sieffert (décédé en 2004) avait la réputation d’un excellent japonologue et traducteur : nous ne sommes pas ici dans le cas de figure, si fréquent en science-fiction, des traductions « anciennes » à la hache, qui gagnent assurément à être remplacées par un travail plus respectueux de l’œuvre originale… et parfois même de la langue française, tout bonnement. J’admets une chose, concernant les quelques traductions de René Sieffert que j’ai pu lire : quand il rend un japonais archaïque, il le fait délibérément dans un français « archaïsant », disons « contourné », qui ne facilite pas toujours l’approche du texte, même s’il y gagne souvent en élégance. « Problème » (éventuel) qui ne se pose cependant que pour les « classiques » comme définis plus haut : pour transposer ici Tanizaki, comme pour Kawabata dans Les Belles Endormies, le traducteur ne recourt certainement pas à ces méthodes, et le texte est « moderne » – fluide, et beau.

 

Ceci étant, Ryôko Sekiguchi ne prétend pas que la traduction de son prédécesseur était mauvaise : elle la dit même « très belle ». À l’en croire cependant, elle présente pourtant le défaut d’être « datée »… mais peut-être davantage dans le fond que dans la forme ? Dans les intentions, disons ? Ce que la nouvelle traductrice, pour ce que j’en sais ou crois en savoir, d’après quelques articles çà et là, semble avancer, c’est que le statut de chef-d’œuvre, appliqué à l’essai de Tanizaki, a de quoi le rendre « figé » et même « poussiéreux » (ce qui peut faire sens en même temps au regard de son contenu, j’imagine…), là où elle entend témoigner de sa souplesse et de sa vivacité – avec un autre corollaire : on pourrait, sur cette base, passer de « l’âme japonaise » à « l’universel ».

 

J’imagine qu’il y a là un passionnant débat de traduction – bien loin de n’intéresser que les seuls japonisants, d’ailleurs. Toutefois, je ne suis bien entendu pas en mesure d’y prendre part, ne sachant absolument rien de tout cela… Lirai-je un jour Louange de l’ombre ? Peut-être… Mais dans la mesure surtout où, d’ores et déjà, je sais qu’il me faudra revenir sur ce texte plus tard ? Il m’a plu et séduit, oui – mais je n’en suis pas moins conscient que, dans ses thèmes comme dans leur traitement, c’est là une œuvre qui m’est sans doute encore largement hermétique, et que, ne l’appréciant pas « totalement », je ne suis pas vraiment en mesure de ressentir et a fortiori exprimer tout son potentiel ; essai sur « l’âme japonaise », il fournit certes des clefs de compréhension, mais sans doute doit-il être complété par des approfondissements supplémentaires, extérieurs, pour y revenir encore une fois sinon plusieurs… et percer à jour ce qui demeurerait encore dans l’ombre ? Expression plus ou moins heureuse, comme on le verra bientôt…

 

En l’état, cependant, je ne peux donc livrer qu’un article guère assuré, sans doute à ne pas prendre pour argent comptant – du fait de mes insuffisances ; plus encore que d’habitude, s’entend… Mais je vais quand même le faire ! Et donc tenter d’en dire quelques mots – n’hésitez pas à me reprendre si jamais je m’égare dans des bêtises !

 

ENTRE OMBRE ET LUMIÈRE : UN ESSAI D’ESTHÉTIQUE – ET PLUS ENCORE

 

L’Éloge de l’ombre, texte court mais passablement dense, est un essai parfois fort déconcertant – et, comme il se doit, il ne se « révèle » que peu à peu, et sans doute jamais totalement : c’est bien le propos...

 

Il arbore par ailleurs des atours étonnants, à la limite peut-être de susciter la stupéfaction pour un lecteur occidental tel que votre serviteur. En effet, le sublime de l’œuvre, dans son élévation comme dans sa profondeur, fonction de la direction que vous souhaitez emprunter, peut se dissimuler au moins pour un temps derrière des thèmes inattendus sous la plume de l’auteur appliqué à sa tâche de penser le beau – des thèmes, en fait, qui peuvent nous paraître antagonistes de l’idée même de beauté.

 

Ainsi, très prosaïquement, l’auteur commence par nous entretenir de l’aménagement de la maison qu’il vient d’acheter… et, assez vite, s’attarde longuement sur ce que cette question peut avoir de délicat concernant les « lieux d’aisance ». Là où le lecteur occidental pâlit – à moins de succomber à un rire bête – à la seule évocation des toilettes, Tanizaki, lui, explique avec le plus grand naturel que l’aménagement des lieux d’aisance est, pour les Japonais, le sommet du raffinement en matière d’architecture ! Et, d'ailleurs, de citer l’inévitable maître, Sôseki, qui « au nombre des agréments de l’existence […] comptait, paraît-il, le fait d’aller chaque matin se soulager ». Après tout, ça se tient… Mais cette « satisfaction physiologique », pour Tanizaki, est aussi (ou doit être aussi ?) psychologique et donc esthétique – et c’est bien pourquoi, partant des WC (oui), nous envisagerons « l’âme japonaise », et, plus globalement, le beau…

 

Mouvement en sens inverse, à la fin de l’essai ? Peut-être, une fois le beau mis en valeur, s’agit-il bien de le faire ressortir encore une fois du quotidien le plus trivial ; et la démonstration se conclut... sur une recette de sushi. Mais c’est qu’entre-temps, le lecteur, habilement guidé par Tanizaki, en est venu à comprendre ou du moins mieux appréhender le subtil jeu de l’ombre et de la lumière qui qualifierait le beau aux yeux des Japonais… Dans cette recette de cuisine, le lecteur est invité à manger avec les yeux – et le poisson n’y a pas forcément davantage sa place que les bols ou les baguettes, et, bien sûr, l’endroit où l’on cuisine, et l’endroit où l’on mange.

 

« [Ce] que l'on appelle le beau n'est d'ordinaire qu'une sublimation des réalités de la vie » : c’est peut-être, ici, ce qui se rapproche le plus d’une définition à portée universelle dans l’ensemble de l’ouvrage. Il semblerait donc, selon Ryôko Sekiguchi, que l’universalité de l’essai puisse aller au-delà ? Ai-je cru comprendre… Mais, en l’état, l’Éloge de l’ombre paraît bien au contraire mettre en avant un certain relativisme, s’il ne doit pas nécessairement être déterminant – et un relativisme que l’exemple des lieux d’aisance semble tout particulièrement mettre en avant : le beau, pour un Occidental et pour un Japonais (éventuellement un Oriental : là, certes, à plusieurs reprises, l’auteur semble prendre de la distance par rapport au seul cas nippon, si c’est bien ce dernier qui lui fournit l’essentiel de ses exemples et réflexions, pour étendre son propos à l’Asie extrême-orientale), le beau, donc, n’est pas nécessairement la même chose. Voire pas du tout ?

 

Trait culturel, sans doute – mais d’autant plus révélateur… euh… éclairant…

 

Arf.

 

Voilà le problème : ma langue même m’amène tout à la fois à confirmer le propos de Tanizaki, et à le trahir quand je cherche à l’exprimer !

 

C’est que, à en croire l’auteur, le beau pour un Occidental implique la lumière, l’éclairage, le brillant, la propreté éclatante ; pour un Japonais, bien au contraire, c’est l’ombre qui révèle (véritablement…) la beauté, en la cachant ou plus exactement en en atténuant les contours, en en occultant la perception – et la patine des objets y participe, cette « saleté » qui n’en est en pourtant pas une…

 

Or la question du beau est essentielle – et, à travers mille et un exemples, Tanizaki montre que la culture japonaise dans son ensemble est imprégnée de ces considérations sur l’ombre. Ou, plus exactement, la culture japonaise traditionnelle… car, depuis l’ouverture du Japon dans le courant du XIXe siècle, et tout particulièrement durant l’ère Meiji, le goût des choses venant de l’étranger, associées en tant que telles au progrès et à la civilisation, vient toujours un peu plus pousser dans ses derniers retranchements « l’âme japonaise » qui prisait tant l’obscurité : l’électricité, notamment, est partout – et tout est subitement éclairé qui, quelques décennies voire quelques années plus tôt seulement, demeurait dans l’ombre… La modernisation et son corollaire, l’occidentalisation, vont de pair pour anéantir « l’âme japonaise » ; Tanizaki en conçoit une certaine mélancolie… et suppose qu’il est d’autant plus urgent de repenser le rôle de l’ombre dans l’esthétique et plus largement la culture japonaises.

« L’ÂME JAPONAISE » : DE L’ESTHÉTIQUE À LA POLITIQUE ?

 

On est tout naturellement porté – ou je le suis, en tout cas – à prolonger le questionnement esthétique du côté de la politique : « l’âme japonaise » semble renvoyer à une problématique d’ordre identitaire (pas forcément exempte de traits raciaux par ailleurs, occasionnellement), qui fait peut-être d’autant plus sens qu’en 1933, à l’heure où Tanizaki écrit son essai, le Japon de Shôwa bascule insidieusement dans le nationalisme et le militarisme – avec les tristes conséquences que l’on sait. La question est en fait mêlée d’implications diverses : le Japon s’y oppose peut-être à l’Occident, mais le corollaire confronte tradition et progrès…

 

Qu’en était-il de Tanizaki ? La question n’a rien d’aisé, et sans doute ne peut-on y répondre – ou tenter de le faire – qu’en demi-teinte. Droite ? Gauche ? Cela ne l’intéressait semble-t-il pas vraiment… Il n’était pas un auteur aisé à « cataloguer » selon ce critère passablement aléatoire (et à maints égards franco-français, par ailleurs) ; en ce sens, il n’avait rien, pour citer des auteurs de la génération suivante, d’un Yukio Mishima, ou pas davantage d’un Kenzaburô Ôe.

 

Certes, son art a pu lui attirer des inimitiés politiques… et, le cas échéant, sa vie privée tout autant : l’homme qui interroge ici « l’âme japonaise », passé les louanges communes de ses prédécesseurs écrivains tant naturalistes que romantiques (qui se haïssaient entre eux mais s’accordaient pour reconnaître le talent du jeune auteur iconoclaste dès ses premières publications), Tanizaki donc a eu affaire à une hostilité plus ou moins sourde portant sur son « immoralisme » supposé ; les plus conservateurs ne l’en détestaient que davantage – et quand, engagé sur le chemin de la redécouverte du Japon traditionnel, il a voulu publier sa « traduction moderne » du Dit du Genji, un travail colossal, les nationalistes au pouvoir, bien loin de l’en féliciter, lui en voulaient, au contraire… parce que ce n’était pas ces vertus-là du Japon ancien qu’ils entendaient mettre en avant ! Au point où ce travail, à leurs yeux, avait même quelque chose de subversif…

 

Mais, globalement, le rapport de Tanizaki à la modernisation et à l’occidentalisation semble avant tout pragmatique – même avec un brin de résignation, voire de fatalisme… Ainsi de l’électricité : elle est très certainement utile ; refuser ce progrès, en tant que tel, n’aurait pas de sens… et serait sans doute parfaitement vain. De même pour les chasses d’eau, à vrai dire… Pourtant, cette maudite électricité l’agace, et il ne s’en cache pas : elle anéantit les ombres ! Et, si les ombres disparaissent, « l’âme japonaise » ne disparaîtra-t-elle pas avec elles ?

 

Conscient bien évidemment de ce que cette vitupération pourrait peut-être passer pour outrancièrement conservatrice – en dépit des concessions avancées d’emblée sur l’utilité de tout cela –, Tanizaki, et l’on devine alors comme un sourire las sur ses lèvres, admet que ce ne sont sans doute que les divagations d’un vieillard… Qui n’a alors que 47 ans, ceci dit.

 

Quoi qu’il en soit, il y a bien là une certaine tension… qui, en fait, n’a cependant pas grand-chose d’une attaque en règles contre l’Occident : c’est davantage le sentiment d’incompréhension qui est mis en avant, mais sans hostilité ni véritablement de jugements de valeur – sans rien non plus, j’imagine, d’une barrière fataliste : le présent essai, en comparant le sentiment du beau de part et d’autre, peut aider à l’appréhension de la culture étrangère, et tout autant permettre d'opérer un retour sur sa propre culture ; c’est vrai pour les lecteurs japonais, ceux à qui s'adresse avant tout Tanizaki, comme pour les lecteurs français. Mais s’il en est ici pour se voir adresser quelques piques plus vicieuses, ce sont bien avant tout ces Japonais qui, dans leur désir presque masochiste de modernisation et d’occidentalisation, sont « plus royalistes que le roi » !

 

Ainsi de ces lampes que l’on laisse briller en plein jour (anecdote, ici, rapportée par un ami de Tanizaki : Albert Einstein, de visite au Japon, avait pointé du doigt un éclairage public fonctionnant en plein jour, et s’étonnait de ce gaspillage ; l’ami de Tanizaki, qui lui ne s’en étonnait pas le moins du monde, car c’était fréquent, avait cependant une explication toute trouvée à la surprise vaguement outrée d’Einstein : c’était un Juif, après tout…), ou de cette « mode » alors récente des néons, dont Tanizaki espérait qu’elle ne durerait pas, et, pour le coup…

 

Le vrai problème, cependant, ce n’est pas l’électricité ou les chasses d’eau – c’est bien plutôt leur impact d’ordre culturel. C’est en cela que Tanizaki souhaite parler de « l’âme japonaise » dans ses rapports subtils avec l’ombre et la lumière : la technologie, ou plus largement les conditions de la vie matérielle, influent nécessairement sur la culture ; il s'agit donc de mesurer cet impact.

 

Or, sur le plan culturel, Tanizaki, à la base du moins, n’est pas davantage hostile en tant que tel à ce qui vient d’Occident – à ce qui est « moderne ». Il est curieux, voire plus, et en témoigne une partie non négligeable de sa production littéraire. Comme nombre des écrivains de Taishô voire de la fin de Meiji, et dans la foulée, peut-être, de leur maître à tous, Sôseki, Tanizaki s’intéresse beaucoup à la littérature occidentale ; et son œuvre, parfois, semble parcourue de cette tension entre tradition et modernité, et tout autant entre Japon et Occident, que l’on peut retrouver, par exemple, chez un contemporain tel que Ryûnosuke Akutagawa.

 

Cependant, son choix, après le grand tremblement de terre du Kantô, qui l’a considérablement affecté, et son déménagement subséquent dans le Kansai, semble se porter sur un Japon traditionnel qu’il entend, d’une certaine manière, redécouvrir – d’où, notamment, son entreprise de « modernisation » (eh !) du Dit du Genji ? Mauvais jeu de mots mis à part, il y a en fait sans doute là quelque chose d’important. Ce n’est pas que Tanizaki soit hostile à la modernité, ni même à l’Occident : simplement, il se prend à rêver de ce qu’un Japon plus mesuré dans ses emprunts en forme d’acculturation aurait pu devenir – un pays qui aurait su bénéficier des techniques et des connaissances de la modernité occidentale sans s’occidentaliser à marche forcée ; une manière de préserver ces ombres, si belles… et la beauté qu’elles révèlent en la dissimulant. Car Tanizaki, en tant que Japonais, y est tout particulièrement sensible.

 

Il veut croire, cependant, que l’on peut encore y faire quelque chose – et sans doute est-ce là l’objet essentiel de l’Éloge de l’ombre : pour l’auteur, il ne fait guère de doutes que l’engagement dans la voie de la civilisation occidentale est en tant que tel irréversible – en ce sens, s’y opposer serait parfaitement absurde ; mais, à condition qu’on s’y attelle, la culture japonaise, et par voie de conséquence « l’âme japonaise », peut ressurgir de mille et une façons : c’est pourquoi Tanizaki prend sur lui « d’éteindre sa lampe »… Il entend retrouver l’ombre, et l’âme qui va avec ; sa « traduction moderne » du Dit du Genji émane clairement (…) de cette approche – peut-être aussi, dès 1931, son Histoire secrète du sire de Musashi ? Quoi qu’il en soit, c’est sous cet angle que l’on peut déceler un propos militant dans l’Éloge de l’ombre – militant, et peut-être même politique ; mais à la condition de ne pas s’arrêter à des préconçus probablement trop... modernes : œuvre japonaise, et œuvre de 1933, le petit essai de Tanizaki contient par la force des choses une double distance pour le lecteur français de 2017.

 

L’AMÉNAGEMENT DE LA MAISON JAPONAISE

 

Pour expliquer cette sensibilité différente du beau entre Orient (et notamment Japon), d’une part, et Occident d’autre part, Tanizaki part donc très prosaïquement de son expérience personnelle récente : l’aménagement intérieur de la maison qu’il vient d’acheter.

 

Dans ces premières pages notamment, Tanizaki montre bien qu’il n’a rien d’un conservateur (ou pire, réactionnaire) outrancièrement borné : refuser l’électricité ? Allons bon… Non, sa maison bénéficiera bien sûr d’une installation électrique. La question des lieux d’aisance, bizarrement, est bien plus complexe à ses yeux… Et c’est semble-t-il là le moyen et le moment d’opérer la bascule entre le prosaïque et l’esthétique : si l’électricité ressurgira bientôt pour traiter de l’ombre, si essentielle, c’est d’abord la « saleté » qui suscite les réflexions de Tanizaki – cette « crasse » que, tout particulièrement dans les lieux d’aisances, qui, de tous, se doivent d’être les plus immaculés, et en même temps, par un étonnant paradoxe, les plus discrets au point qu’il ne faille surtout pas en parler, cette « crasse » donc que les Occidentaux s’acharnent à éliminer. Bien sûr, Tanizaki ne prétend certainement pas que les Japonais seraient moins portés sur l’hygiène que les Occidentaux dans leurs lieux d’aisance, ce qui serait parfaitement absurde ! La « saleté » qu'il évoque alors est d'un tout autre registre, et les guillemets s'imposent. Ce qu’il relève, c’est que le « brillant » et l’ « éclat » nécessaires des toilettes occidentales n’ont rien à voir avec ce sommet de raffinement que seraient les toilettes japonaises – puis bien d’autres aspects de l’aménagement intérieur ; en découle la réflexion sur la patine des objets, des laques notamment, sur laquelle je reviendrai juste après, réflexion qui introduit la thématique essentielle de l’essai : ce beau, qui, pour les Japonais, s’exprime dans la pénombre, quand, pour les Occidentaux, il implique la pleine lumière.

 

Pour démontrer tout cela, la maison est un cadre de choix. Rappelons-nous que « ce que l'on appelle le beau n'est d'ordinaire qu'une sublimation des réalités de la vie » : Tanizaki, ultérieurement, traitera certes de la « culture » au sens le plus « restreint » et connoté, artistique (via le théâtre, tout particulièrement), mais son objet d’étude est bien plus vaste, et « l’âme japonaise », pour lui, s’exprime d’abord et avant tout dans le quotidien – elle réside dans la maison et les objets qui s’y trouvent au premier chef, et ensuite seulement déteint sur les maquillages des comédiens de ou de kabuki ou les marionnettes du bunraku : le théâtre sublime tout cela, mais en tant que forme dérivée de la culture matérielle – du moins est-ce ainsi que j’ai compris les choses, ou cru les comprendre, n’hésitez pas à m’éclairer (aha) sur mes erreurs de jugement si jamais.

 

La maison offre donc plusieurs pistes pour traiter de ce goût de l’ombre caractéristique de « l’âme japonaise », et si fondamental dans la définition de son esthétique. Je ne saurais me montrer exhaustif ici, bien sûr, mais relevons du moins trois pistes tout particulièrement signifiantes.

 

Tout d’abord, arrêtons-nous sur l’extérieur de la maison japonaise. Pour Tanizaki, ce qui la caractérise dans cette optique, c’est le toit, ou l’auvent – dont la fonction est précisément d’arrêter la lumière. La maison occidentale a une approche bien différente : le toit, qui s’avance moins, est une protection contre les aléas du temps, mais, en principe, il n’a certes pas pour objet d’empêcher le passage de la lumière – bien au contraire, celle-ci est indispensable à la mise en valeur de la maison selon les critères esthétiques européens : la lumière doit passer, éclairer littéralement les murs pour en faire ressortir tout le brillant immaculé, critère ultime du beau occidental. Le toit avancé de la maison japonaise, voire son auvent, bien au contraire, atténue la lumière – sans l’arrêter totalement, certes, mais l’essentiel est bien que l’ombre et la pénombre, même sous le soleil, ont leur place, essentielle, afin de définir le beau japonais.

 

Dans une forme de « transition » entre extérieur et intérieur (soto et uchi ?), Tanizaki s’attarde assez longuement sur un trait particulier des maisons japonaises : les shôji, c’est-à-dire ces cloisons mobiles quadrillées constituées de lattes et de papier, qui ont pour but, à leur tour, d’atténuer les rayons du soleil – et, en parallèle, d’empêcher l’intérieur d’être visible de l’extérieur, ou l’inverse. En ce sens, les shôji sont on ne peut plus éloignés des vitres et fenêtres occidentales : celles-ci doivent laisser passer toute la lumière, car en résulte l’éclairage de la pièce dans la journée, éclairage qui seul peut mettre en valeur le beau selon les critères occidentaux, que l’absence de lumière navre ; l’atténuation de la lumière est hors-sujet. Par ailleurs, à l’opacité des shôji, s’oppose ici la parfaite transparence des vitres – et la culture afférente en est forcément affectée. La réflexion devrait peut-être poursuivie sur l’impact de tout cela quant aux notions d’intimité et de vie privée ? J’avoue mon incompétence en l’espèce… Ce que relève cependant Tanizaki, ici, c’est aussi le bizarre « compromis » qui semble avoir la faveur de certains de ses concitoyens (et peut-être lui-même tout autant, je ne me souviens plus ?), qui, sur la voie de l’occidentalisation, combinent shôji et vitres (les secondes précédant les premières, sinon les remplaçant), alors même qu’il s’agit d’outils aux implications donc parfaitement contradictoires… Une combinaison improbable du japonais et de l'occidental, sur laquelle Tanizaki aura l'occasion de revenir, quand il traitera de la beauté de femmes ! Mais c’est semble-t-il la norme aujourd’hui, pourtant. On peut noter, par contre, que le papier des shôji entre d’une certaine manière en résonance, éventuellement paradoxale, avec le hôsho, papier blanc de haute qualité prisé par les écrivains japonais – moyen de passer de la culture matérielle à l’art ? Peut-être… Mais très certainement d'introduire le thème de la blancheur, qui ressurgira ensuite.

 

Reste que le cœur de la maison japonaise, pour Tanizaki, ce qui illustre au mieux sa problématique de l’ombre et de la lumière envisagées culturellement, c’est le toko no ma – une petite alcôve typique, surélevée, dont le propos est pleinement esthétique : c’est en tant que tel une sorte de lieu d’exposition, de dimensions réduites, où l’aménagement intérieur, subitement, délaisse la pure fonctionnalité pour se sublimer dans l’art et la beauté – y figurent des dessins, des calligraphies, des arrangements d’ikebana… C’est à la pertinence de cet aménagement que l’on juge de la beauté ou non de la maison japonaise traditionnelle. Tanizaki l’avance sans l’ombre (aha) d’un doute – mais précise aussi que, si le toko no ma est aussi essentiel à l’appréhension de « l’âme japonaise », c’est avant tout parce qu’il s’agit d’un endroit par nature retiré, ouvert à la pénombre, pénombre qui seule peut mettre en valeur les objets qui y sont exposés selon les critères esthétiques propres au Japon traditionnel. Aussi en parle-t-il comme de « la quintessence du clair-obscur ». Et ceci, comme de juste, est parfaitement étranger aux préoccupations esthétiques occidentales…

DANS L’OMBRE, LES OBJETS – ET LEUR PATINE

 

Mais il est donc bien temps d’envisager maintenant les objets – ceux mis en valeur par la pénombre inhérente au toko no ma, mais aussi bien d’autres encore, dans le cadre d’une culture « matérielle », du quotidien.

 

Les exemples ne manquent pas, mais Tanizaki mentionne surtout les laques – des objets associés à la culture de l’Extrême-Orient, que l’Occident, semble-t-il, ne comprend jamais tout à fait… C’est que les laques ne font sens que dans le cadre de ce jeu subtil de l’ombre et de la lumière : les laques en pleine lumière, pour Tanizaki, n’ont guère d’intérêt – ou du moins l’essentiel de leur intérêt est-il alors insaisissable ; car, pour séduire, pour ravir, les laques ont besoin de la pénombre. Seule la pénombre révèle leur nature véritable ; l’atténuation des contours, l’imprécision des courbes, sont autant d’atouts, dans la perspective japonaise : en fait, la pénombre est même la condition sine qua non de leur exposition artistiquement pensée et intégrée.

 

L’idée reviendra souvent – elle est le leitmotiv de l’essai, qui ne manque pas d’exemples à avancer au bénéfice de cette thèse d’ordre esthétique. Mais, concernant les objets, la thèse se dédouble en fait, dans la mesure où, peut-être aussi importante que la pénombre, la patine est un attribut essentiel – cette patine que les Occidentaux, obsédés par la brillance, par les surfaces immaculées, ne peuvent percevoir que comme un défaut, voire une « salissure », voire de la « crasse ». D’où, précisément, l’introduction de cette thématique au moment d’envisager la question « triviale » de l’aménagement des lieux d’aisance… Les carrelages et cuvettes au poli parfait ne parlent pas à « l’âme japonaise » : pour elle, les expressions multiples du vieillissement d’un objet contribuent à sa beauté ; à la froide perfection, brillante et lumineuse, aseptisée éventuellement, des goûts occidentaux, répond un goût prononcé de l’imperfection comme révélatrice d’une beauté d’un autre ordre : en cela, la pénombre et la patine s’associent pour décider de la valeur esthétique de tel ou tel objet.

 

C’est peut-être là l’occasion de faire intervenir une notion esthétique souvent avancée quand on traite du Japon, mais qui, sauf erreur, n’apparaît pas dans l’essai ? Ou du moins pas en tant que telle, et elle ne figure pas dans le glossaire en fin d’ouvrage… Il s’agit du sabi, ou peut-être plus exactement du wabi-sabi. La notion trouve ses sources philosophiques, semble-t-il, dans le bouddhisme notamment zen, peut-être aussi marqué de considérations taoïstes, et paraît imprégner au plus profond cette « âme japonaise » confrontée au sentiment du beau qui est au cœur des préoccupations de Tanizaki dans l’Éloge de l’ombre – du moins au regard de la patine. Quoi qu’il en soit, l’imperfection, ou plus exactement ce qu’un Occidental serait porté à juger comme telle, participe en fait aux yeux de l’amateur japonais de la beauté de l’objet. Les menus défauts çà et là (dans la symétrie, par exemple) s’accordent aux multiples impacts du vieillissement, inévitable, pour conférer à l’objet ainsi affecté une beauté supplémentaire : il s’agit de mettre en avant, d'apprécier tout particulièrement, tant le passage du temps que le travail imparfait de l’homme – dans un monde par essence changeant. Dans cette optique, un bol un peu de guingois, fendu par ailleurs mais toujours utilisable, est porteur d’une valeur esthétique inaccessible au bol parfaitement lisse ; et la patine participe de cet état sublimé : la « salissure » est beauté… tandis qu’un bol « parfait » n’est jamais rien qu’un bol.

 

Bien sûr, il faut aller au-delà : « l’âme japonaise » en quête de beauté combine en fait la patine et la pénombre, toutes deux associées. L’objet sera beau, qui sera placé dans la pénombre, laquelle atténuera ses traits pour laisser entrevoir seulement, et d’autant plus apprécier, telle ou telle minuscule imperfection, telle ou telle marque discrète de vieillissement – laquelle, trop criante peut-être en pleine lumière, gagne à être ainsi enrobée de ténèbres, au point d’en acquérir une valeur esthétique propre. Rien de plus beau, pour Tanizaki, que ces laques artistement disposées à la lisière du toko no ma, dont la patine s’entrevoit à peine, mais se devine néanmoins, à la lumière du soleil adroitement atténuée par l’auvent et les shôji. La simple idée d’un éclairage électrique, ici, devient d’une certaine manière criminelle – en annihilant de par sa brutalité la beauté propre à l’imperfection dans la pénombre.

 

DANS L’OMBRE, LES FEMMES…

 

Mais d’autres « objets » sont tout aussi éloquents aux yeux de Tanizaki pour traiter de ces considérations esthétiques – et c’est sans doute là un aspect qui peut, disons, décontenancer un lecteur de 2017… car c’est alors de la beauté des femmes qu’il s’agit – la beauté traditionnelle des femmes japonaises.

 

En effet, pour Tanizaki, l’ombre et la patine ont leur impact sur le corps humain – et participent là encore de la mise en valeur de la beauté japonaise. Cela implique une sorte de discours « racial », même à s’en tenir à la seule couleur de la peau : la teinte de l’Oriental, plus sombre peut-être que celle de ces Européens qui se définissent comme « blancs », est d’une certaine manière une forme de cette patine qui fait la beauté des objets à leurs propres yeux.

 

Ce qui ne va pas sans un certain paradoxe – ou un paradoxe apparent, du moins ; car la beauté japonaise entretient des rapports complexes avec l’idée de blancheur. Ce qu’illustre doublement Tanizaki (outre le cas brièvement envisagé plus haut du hôsho), avec les femmes, et avec les maquillages théâtraux.

 

Pourtant, le fait pour les femmes de blanchir leur peau ne fait pas sens en tant que tel : il participe de la beauté en ce que cette blancheur est plus propice aux jeux de pénombre – aux contrastes, peut-être ; d’où ces maquillages traditionnels, peu ou prou incompréhensibles aux Occidentaux, qui associaient à une peau d’un blanc de craie dents noircies et lèvres de jade… Deux manières, parmi tant d’autres, d’ombrer le visage : conçu artistiquement, le maquillage de la femme japonaise en fait un terrain d’expression des subtilités esthétiques de l’obscurité et de la patine, et ce à l’opposé de tout tape-à-l’œil – avec une certaine discrétion qui est d'abord réserve.

 

Cela va cependant plus loin – et, ici, je ne peux que me rappeler une petite bafouille que j’avais commise, sans doute bien hardie de ma part, à moi qui commence tout juste l’apprentissage de la langue japonaise, et qui portait sur un certain sexisme transparaissant (si j’ose dire…) étonnamment dans les kanji. J’avais remarqué, par exemple, cette idée récurrente, dans la représentation, de « la femme sous le toit » (témoignant par exemple de la sérénité), mais aussi celle qui, au travers de nuances complexes, semblait rattacher la « place » de la femme… à l’endroit le plus « retiré », tout « au fond » de la maison. En fait, c’est bien quelque chose qui me paraît sensible dans l’essai de Tanizaki : la beauté des femmes ne saurait être pleinement sublimée qu’aux travers des jeux d’ombre et de lumière qu’autorise la maison traditionnelle japonaise ; dit de manière plus brute : la femme japonaise est d’autant plus belle qu’elle est « retirée », comme le toko no ma, d’une certaine manière – voire qu’elle est « cloîtrée », tout au fond de la maison. Exprimer la beauté, la révéler pleinement (si paradoxalement), implique là encore, dans une certaine mesure du moins, de la dissimuler…

 

Ceci étant, si Tanizaki exprime ainsi une forme de la beauté « traditionnelle » de la femme japonaise, il a bien conscience de ce que les Japonaises de son temps sont très différentes. En fait, ici et ailleurs semble-t-il, il paraît d’une certaine manière envisager comme une typologie des femmes japonaises – notamment dans leur rapport à la modernité : ces « trois femmes », Tanizaki en a traité toute sa vie dans son œuvre – mais parce que sa vie même l’y confrontait. Et, à ce que j’ai cru comprendre, au regard de cette question du moins, la modération lui paraissait bien fade… Dans sa préface, René Sieffert nous présente ainsi ces « trois femmes » :

 

« La femme émancipée, à l’américaine, telle l’héroïne de L’Amour d’un idiot, celle que l’on appelait alors moga (abréviation de modern girl) et que les conservateurs voyaient d’un œil soupçonneux ; la femme japonaise classique, à la beauté discrète et effacée, faite pour l’ombre des maisons obscures ; la femme équilibrée enfin, mais terne et sans mystère. »

 

Le mystère… Faut-il l’associer à l’ombre et à la patine ? Peut-être… Mais cette typologie est éventuellement un révélateur de ce que Tanizaki pouvait pleinement concevoir la beauté d’une autre manière – ici, simplement, il traite avant toute chose de la beauté japonaise « traditionnelle » : dents noircies et femmes cloîtrées y sont, littéralement, chez elles – pour les moga, voyez le reste de l’œuvre ? Pour les femmes « équilibrées » aussi – mais quel ennui…

 

DES OMBRES SUR LA SCÈNE

 

Partant ainsi de l’aménagement de la maison dans sa dimension la plus matérielle, en passant par la patine des objets et la mise des femmes, Tanizaki aborde après coup – car elle est de l’ordre de la conséquence – la « culture » au sens le plus artistique et intellectuel, qui n’est donc qu’un dérivé de la culture matérielle s’exprimant dans les objets du quotidien. En tant qu’art visuel où l’esthétique, non contente d’imprégner le texte, doit tout autant tenir du spectacle ravissant les yeux, le théâtre est un « objet » particulièrement à propos. Tanizaki ne manque donc pas d’évoquer son ressenti visuel et esthétique devant les genres traditionnels du théâtre japonais, fort différents : le et le kabuki, ainsi que le bunraku.

 

Dans les deux premiers, la scène est occupée par des acteurs – et leur maquillage est essentiel. En fait, à maints égards, il emprunte alors des traits saillants au maquillage des femmes japonaises traditionnelles – la blancheur notamment y a sa part, mais là encore peut-être avant tout parce qu’elle autorise des contrastes en rapport avec l’éclairage de la scène : pas de projecteurs aveuglants, ici, pas de feux de la rampe d’une certaine manière clinquants, mais toujours cette même incertitude, où la pénombre est la condition de la vraie beauté.

 

Peut-être faut-il par ailleurs relever que l’auteur s’intéresse ici tout particulièrement au maquillage des comédiens masculins incarnant des rôles de femmes – les onnagata. Il y revient à plusieurs reprises, citant quelques grands acteurs dont la beauté a pour lui quelque chose d’idéal – associée il est vrai au charisme hors-normes qui prévaut chez les comédiens les plus admirés.

 

Le cas du bunraku (théâtre de marionnettes, anciennement jôruri, où s’est illustré notamment Chikamatsu) est peut-être un peu différent, puisque la scène, cette fois, n’est plus directement occupée par des acteurs, mais par les « poupées » qu’ils manipulent. Mais c’est une autre manière de revenir au propos central de l’œuvre tenant à la culture « matérielle » : en tant qu’objets, les marionnettes du bunraku aussi bénéficient, jusque dans le contraste que cela suscite avec la superbe de leurs costumes, le cas échéant, de la patine propre aux plus beaux des objets… L’éclairage, en outre, y a toujours sa part – et, en cela, le théâtre de marionnettes renvoie autant au et au kabuki qu’à la réserve feutrée et soigneusement apprêtée du toko no ma.

 

Réflexion qui pourrait sans doute être prolongée au cinéma (il me semble que Tanizaki esquisse cette possibilité, mais là je ne suis pas tout à fait sûr de ce que j'avance...) ? Quoi qu'il en soit, la scène montre – mais, même dans ce cas, pour être vraiment belle aux yeux de l’amateur japonais, elle doit, au moins par endroits, être envahie, presque mangée, par cette pénombre qui sublime tout…

 

UNE OMBRE MOUVANTE ?

 

Bien sûr, l’Éloge de l’ombre n’est pas qu’une thèse esthétique : il est lui-même objet esthétique. Tanizaki, auteur habile, sait user de sa plume pour ravir le lecteur – et la pertinence de l’essai ne serait peut-être rien sans cette faconde poétique, qui va traquer le beau jusque dans les toilettes et s’achève sur une recette de sushi où l’art le dispute, mais sans esbroufe, à la simplicité presque mécanique de l’exposition qui sied à l’exercice.

 

La langue française est traitresse, pour exprimer la superbe de cet essai – si attachée qu’elle est à définir le bien, et plus encore le génie, par le « brillant », ou à louer la « clarté » de l’expression ; ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, n’est-ce pas ? Que faut-il dire, alors ? Louer la clarté de l’Éloge de l’ombre ? Paradoxe peut-être amusant une fois, sans doute beaucoup moins à mesure que les occurrences s’accumulent – ce dont cet article témoigne, j’imagine, et je vous prie de m’en excuser… En même temps, c’est là un témoignage éloquent de ce que Junichirô Tanizaki a sans doute… touché quelque chose.

 

Cette lecture appelle des compléments, toutefois – pour pleinement appréhender le rôle de l’ombre et de la patine dans la notion japonaise du beau, peut-être au travers d’autres genres littéraires que le théâtre, et de bien d’autres arts encore : la peinture, comme de juste, mais éventuellement d’autres choses – le sabi n’est semble-t-il pas étranger à la conception japonaise de la musique, si foncièrement différente de celle de l’Occident… Et, j'y tiens, il faut probablement envisager la question au regard des codes éventuels du cinéma japonais.

 

Cette lecture appelle peut-être aussi des compléments d’un autre ordre : qu’en est-il du Japon d’aujourd’hui ? L’ombre y a-t-elle encore sa place, après la guerre et la Défaite, après l’occupation américaine, les bouleversements économiques et sociaux de la Haute Croissance, ceux aussi des crises qui ont suivi ? « L’âme japonaise » a-t-elle survécu au nationalisme – paradoxalement son pire ennemi ? Tanizaki pouvait-il vraiment espérer changer le cours des choses en « éteignant sa lampe » ? Peut-on encore opposer un beau occidental et un beau japonais ? De tout cela je ne sais absolument rien…

 

Une certitude, au milieu de toutes ces zones d’ombre (aha) ? Oui : la beauté, qui demeure, de l’essai de Junichirô Tanizaki – et, point qui a tout particulièrement retenu mon attention, la pertinence de traiter du beau dans la culture matérielle la plus prosaïque, comme véritable fondement du beau artistique, lequel est sublimation et non expression originelle.

 

Et une question – renvoyant au principe même d’une nouvelle traduction : quatre-vingt-cinq ans après sa parution au Japon, quarante ans après sa traduction française par René Sieffert, que retenir de l’Éloge de l’ombre ? S’agit-il d’une œuvre « figée » ? Traitant du relativisme culturel, est-elle à son tour relative ? C’est possible – je ne sais pas si c’est problématique.

 

Mais j’avoue que, me concernant, la tentation d’y voir une ombre mouvante est plus que séduisante ; une ombre qui, comme de juste, se déplace en fonction de la lumière… Peut-être est-ce bien là, en définitive, que réside la dimension universelle de l’essai ? Ce qui justifie assurément qu’on y revienne.

 

L’éclairage électrique, au fond, n’a peut-être pas autant triomphé que l’on pouvait le croire – et l’ombre peut subsister, génératrice d’une beauté qui lui est propre ; tandis que la patine imprègne à son tour les œuvres littéraires – non comme une condamnation au motif de l’obsolescence, mais comme un motif esthétique qui vaut bien qu’on s’y arrête, et susceptible d’enseignements inattendus que la lumière crue n’autorisera jamais.

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Lone Wolf and Cub, vol. 3 : Le Chemin blanc entre les fleuves, de Kazuo Koike et Goseki Kojima

Publié le par Nébal

Lone Wolf and Cub, vol. 3 : Le Chemin blanc entre les fleuves, de Kazuo Koike et Goseki Kojima

KOIKE Kazuo et KOJIMA Goseki, Lone Wolf and Cub, vol. 3 : Le Chemin blanc entre les fleuves, [子連れ狼, Kozure Ôkami], traduction [du japonais par] Makoto Ikebe, Saint-Laurent-du-Var, Panini France/Panini Comics, coll. Génération Comics, [1995, 2001] 2003, [n.p.]

 

LE SAKKI : LE PERCEVOIR… ET LE CACHER

 

Suite de Lone Wolf and Cub, la cultissime série de bande dessinée de Kazuo Koike et Goseki Kojima, avec ce troisième tome intitulé Le Chemin blanc entre les fleuves.

 

En tant que tel, il n’appelle pas vraiment des commentaires préliminaires : je ne pourrais que me répéter après mes comptes rendus des deux premiers tomes. Je vais donc très vite passer à la présentation, pas exhaustive mais parfois susceptible de SPOILERS (je vais tâcher d'éviter mais méfiez-vous), des cinq épisodes ici rassemblés – lesquelles poursuivent sur le format devenu régulier depuis le tome précédent, avec des chapitres d’une soixantaine de pages, permettant de bien mieux poser l’histoire, l’ambiance et les personnages, que ce soit au plan du scénario ou au plan du dessin (qui en profite parfois pour tenter des choses inattendues, ainsi qu’en témoigne notamment ici l’épisode XVI – c’est-à-dire le deuxième de ce volume, « Tapis, demi-tapis, poignée de riz »).

 

Je mentionne juste une chose qui me paraît importante, et c’est qu’une notion sauf erreur absente jusqu’alors intervient à plusieurs reprises dans ce tome 3, qui est le sakki – c’est-à-dire, selon les termes du glossaire en fin de volume (complété, de manière bienvenue, par un bref article sur « la vengeance dans le Japon féodal »), l’ « envie de tuer perceptible dans l’air et dirigée contre quelqu’un ». C’est une sorte d’émanation de la notion plus générale de ki, dont la perception est en principe accessible uniquement à ceux qui, suite à un long et rude entraînement, ont atteint un stade « empathique » pouvant tenir de l’ « éveil ». Quoi qu’il en soit, dans ce troisième volume, plusieurs personnages se distinguent de par leur faculté à percevoir le sakki chez les autres – mais d’autres, le cas échéant, s’illustrent tout autant par leur aptitude à le dissimuler aux regards indiscrets…

 

Sur un plan peut-être plus anecdotique, et en même temps un peu dans cet esprit, je relève que plusieurs de ces épisodes usent de manière récurrente, non pas d’un concept cette fois, mais d’un objet très concret, s’il a sans doute des implications métaphoriques : les ihai, plaques funéraires bouddhiques honorant les défunts avec le nom qui leur est alors conféré, et que l’on trouve, sous des formes un peu différentes, dans les cimetières, mais aussi dans les autels familiaux ; ainsi, l’épisode XVI comprend une longue séquence dans un cimetière, les ihai jouent un rôle crucial dans l’épisode XVII, et ils ressurgissent sur un mode un peu différent mais qui n’en est que plus saisissant dans l’épisode XVIII – je suppose que cela n’a rien d’un hasard…

 

Je vais maintenant dire quelques mots des cinq épisodes de ce volume (épisodes XV à XIX de la série prise globalement).

 

LA FLÛTE DU TIGRE TOMBÉ

 

Hélas, l’entrée en matière de ce tome 3 m’a paru plutôt décevante… « La Flûte du tigre tombé » m’a fait l’effet d’une histoire confuse et qui se cherche mais sans se trouver en errant sur des voies bien différentes, voire contradictoires.

 

Ça commence plutôt bien, pourtant – il y a une certaine ambiance dans ce bref voyage en bateau pour franchir un détroit noyé dans la brume… Une ambiance, à vrai dire, qui louche sans doute un peu sur le fantastique.

 

Nous y voyons trois hommes à l’allure aussi sévère que fantasque éliminer par le menu une bande conséquente d’adversaires – et le faire avec un style inimitable, faisant appel à des armes parfois très improbables… Ces ninjas (eh), nous dit-on, sont les redoutables frères Bentenrai – des tueurs craints de tous ceux qui ont entendu leur nom, mais dont le statut est passablement ambigu : loin d’être de vulgaires tueurs sans foi ni loi, les terribles ninjas sont en fait au service du shogun, pour lequel ils accomplissent de dangereuses missions d’escorte – ils ont en effet la charge de conduire à Edo les dignitaires que le Bakufu accuse de méfaits relevant de sa compétence (autant dire qu’il y en a beaucoup : les manigances des Tokugawa et de leurs sbires pour affaiblir les daimyos sont au cœur de la série et justifient même son point de départ – au sens de la chronologie interne de la série, c’est-à-dire l’anéantissement du clan d’Ogami Itto par le fourbe clan Yagyu, et nous y reviendrons très vite).

 

Mais voilà : les trois combattants ne manquent pas de remarquer qu’un homme, à bord de ce bateau, semble différent des autres – et il s’agit bien sûr de notre « héros »… ou plutôt de « nos héros », puisque le petit Daigoro accompagne bien sûr son père le rônin assassin. Sakki ou pas, de part et d’autres, on sait que l’adversaire potentiel a de la ressource – et on suppose, ainsi que le lecteur qui a vu ce schéma se répéter à plusieurs reprises depuis le début de la série, qu’il n’y a pas de hasard : ces personnages ont une raison d'être là…

 

Tout ceci part plutôt bien, donc – même si, très vite, une tension voire une contradiction s’instaure, tiraillant l’épisode entre la veine la plus fantasque de la série (ninjas aux armes étranges et aux capacités peu ou prou surnaturelles) et sa dimension plus « réaliste », « historique », qui s’exprime ici dans la thématique de l’escorte des daimyos réfractaires. J’avoue, pour ma part, préférer un peu cette dernière approche…

 

Le mélange peut certes être intéressant, dans l’absolu, mais ici il me paraît nuire à l’épisode, qui se disperse, donc, et ne tire pas forcément le meilleur parti des événements qu’il met en scène – bateau livré aux flammes inclus, alors qu'il y avait de la matière. La fin, hélas, n’en tombe que davantage à plat…

 

Je n’irais pas jusqu’à prétendre que « La Flûte du tigre tombé » est un « mauvais » épisode, ce serait très exagéré – mais il m’a paru bien inférieur à la plupart des épisodes antérieurs (oui, il y avait bien quelques exceptions çà et là…). D’où cette crainte que la série commence à perdre de sa magie ? Crainte bien hâtive – et infondée, ouf ! Car la suite des opérations est à mon sens d’une tout autre tenue, qui hisse bel et bien ce tome 3 au niveau d'excellence des deux précédents.

 

TAPIS, DEMI-TAPIS, POIGNÉE DE RIZ

 

L’épisode suivant, au titre particulièrement cryptique mais qui revient comme un leitmotiv tout au long du chapitre, « Tapis, demi-tapis, poignée de riz », adopte une approche toute différente – même si c’est sur une base que l’on peut sans doute qualifier de « grotesque »… dans un sens presque « Grand-Guignol », d'ailleurs.

 

Nous y faisons en effet la connaissance d’un certain Sakon, lui aussi rônin de son état, mais qui a choisi une vie bien différente de celle d’Ogami Itto. Il gagne en effet sa pitance… en se réduisant au rôle d’attraction foraine : assis dans une installation ne laissant apparaître que sa tête, il met au défi les badauds de le décapiter (ou de lui écraser la tête, le cas échéant) en un unique coup ! Mais il est habile… notamment de par son aptitude à prévoir les coups – et personne ne parvient à le tuer, comme de juste.

 

Qu’on ne s’y trompe pas ! Aussi dégradante son activité puisse-t-elle paraître, Sakon est un samouraï d’une très grande compétence – cela ne fait aucun doute pour Ogami Itto, quand il croise sa route. Et Sakon, de son côté, sait très bien ce qu’il en est d’Ogami Itto – l’assassin…

 

Se met alors en place un double affrontement – philosophique puis martial ; mais les deux sont intimement liés. Car le rônin en apparence déchu qu’est Sakon est un homme qui sait parfaitement ce qu’il veut et où il va, et, tout bon vivant qu'il soit, louant les vertus du saké entre deux bouchées de tel plat roboratif, un homme subtil, par ailleurs – de ces hommes qui donnent des « leçons » d’ordre moral… mais qui sont suffisamment authentiques et pertinents pour que leurs leçons ne se contentent pas d’agacer, mais élèvent bel et bien ceux à qui il les destine. Bon vivant, oui ; mais, conformément au bushido, vivant d’une certaine manière comme s’il était mort, l’épicurien confronte Ogami Itto à ses contradictions issues de sa haine fondamentale – et qui, si elle est fort compréhensible, n’excuse en rien son comportement présent, ses meurtres à répétition comme la cruelle éducation qu'il donne à l'innocent Daigoro. Sakon s’est mué en attraction de foire, parce qu’il ne voulait plus tuer. Mais, sur un ton cordial, il exprime sans fard et le sourire aux lèvres qu’il fera une exception, si nécessaire, en tuant l’assassin… Car ce serait bien agir.

 

Et nous en arrivons ainsi au duel au sabre, inéluctable. Mais qui est ici traité d’une manière très inventive et étonnante. Le poli des mots, dans la conversation moins légère qu’elle n’en avait l’air entre les deux rônin, laisse maintenant du champ au crayon du dessinateur, au travers d’une longue séquence muette (pas loin de trente pages !) qui exprime au mieux toute la subtilité de l’escrime japonaise. Classiquement, l’idée est que l’on triomphe en un seul coup (écho de l'attraction foraine, dès lors d'une savoureuse ironie !) : les moulinets, les parades à répétition, le bruit des lames qui s’entrechoquent, n’ont pas leur place ici. Le vainqueur a déjà gagné au moment de donner son coup de sabre – un coup unique qui n'est plus dès lors que la démonstration de sa victoire. Et ceci parce qu’il a bien pris soin d’envisager toutes les éventualités. C’est ce que nous rapporte cette scène : Ogami Itto debout fait face à Sakon assis dans son dispositif de foire. L’un comme l’autre observent – et anticipent. Au travers de cases entrelacées, les adversaires évaluent des hypothèses d’assaut – avec d’autant plus de minutie que c’est leur vie qu’ils jouent. Les hypothèses sont ainsi balayées les unes après les autres... jusqu’à ce que les duellistes se ruent l’un sur l’autre pour placer leur botte unique. Ce duel, c’est donc avant tout celui, silencieux, qui précède l’assaut – et en décide : ce long moment où les adversaires semblent se contenter de se fixer mutuellement… alors que c’est sur cette durée faussement passive que l’un des deux, en définitive, triomphe. Un traitement très bien vu, très efficace.

 

Et, pour le loup et son louveteau (qui avait forcément sympathisé avec le gentil Sakon, le charmant bambin !), une terrible leçon – bien loin de toute pénible moraline : quoi qu’en aient décidé les armes, l’assassin sait que le forain a raison… Mais il ne peut l’accepter – ni pour lui, ni pour son enfant, le petit Daigoro, qui ne vivra que dans la haine ! Ses larmes témoignent cependant de ce qu'il a perçu la justesse de la leçon... C'est la deuxième fois, après l'épisode avec le bouddha dans le tome 2... mais ça me parle bien davantage ici, pour le coup.

 

Très bon épisode, à tous les points de vue.

 

LE CHEMIN BLANC ENTRE LES FLEUVES

 

Le troisième épisode est sans doute formellement plus classique, mais il ne manque pas d’intérêt pour autant – car il constitue un nouveau flashback de la « trame principale », à la manière de « La Route de l’assassin », ultime épisode du premier tome ; depuis, nous n’avions guère eu l’occasion de revenir sur le drame qui a décidé de la carrière du loup et de son louveteau (ou du moins jamais de manière aussi explicite, simplement par allusions çà et là), mais le présent épisode avance des éléments très concrets permettant de mieux comprendre les personnages.

 

En fait, ce flashback nous ramène à un état un peu antérieur à « La Route de l’assassin », et nous y voyons Ogami Itto exercer en tant que kogi kaishakunin, « exécuteur officiel » du shogun – pas tout à fait au sens de bourreau… En kaishakunin officiant là où aucun kaishakunin « normal » n’est envisageable, il tranche la tête des daimyos que le Bakufu a condamnés au seppuku – dont, scène assez terrible, un tout petit garçon simulant l’éventration rituelle avec un éventail…

 

La fonction est prestigieuse – ce qu’indique assez cette récompense honorifique : le titulaire de la charge peut arborer sur son kimono les armoiries en forme de roses trémières du clan Tokugawa ! Armoiries, hélas pour Ogami Itto, que l’on retrouvera là où elles ne devraient pas se trouver – sous la forme d’un ihai aux sinistres implications…

 

Car nous assistons ici à la ruse diabolique du clan Yagyu déterminé à ruiner le clan Ogami et à en récupérer les attributions – nous entrapercevons même son chef, fourbe autant qu’ambitieux vieillard qui, le bref temps de son apparition, donne déjà l’image d’un véritable démon…

 

Un épisode fort et tragique, tout à fait palpitant aussi, et vraiment très efficace. Sur le mode « divertissant », c’est irréprochable – un grand moment de chanbara baignant dans la politique la plus sordide…

 

ANNYA ET ANEMA

 

« Annya et Anema » joue encore d’une autre carte – même si elle constitue à son tour un écho de thèmes et traitement déjà employés dans la série ; certainement pas un décalque cependant, car la BD parvient toujours à prendre le contrepied des attentes du lecteur, et donc à le surprendre en définitive, sans que cela sonne artificiel pour autant…

 

Le thème est cette fois la prostitution – déjà entraperçu à plusieurs reprises auparavant. Ogami Itto, taciturne, et le charmant bambin Daigoro, autrement plus communicatif, font la rencontre d’une pauvre jeune fille vendue à un réseau proxénète. Mais, dans la maison de passe destinée à devenir son enfer personnel, le rônin intervient pour lui épargner ce triste sort…

 

Est-ce là une réaction « morale » ? En fait, c’est une question que nous avons déjà dû nous poser à plusieurs reprises : le froid assassin ne manque certes pas de cynisme, lui qui tue sans poser de question dès lors qu’on lui paie les 500 ryô convenus, et qui n’hésite par ailleurs jamais à mettre son petit garçon en danger s’il peut en retirer quelque avantage tactique. Pourtant, à l’occasion, nous avons vu le personnage – éventuellement contre ses prétentions de rônin à jamais engagé au nom de la haine et de la vengeance sur la cruelle voie de l’assassin, laquelle ne s'accommode pas de demi-mesures – adopter un comportement « éthique » sans en exiger paiement : ainsi par exemple dans le plus long épisode du premier tome, et alors déjà en rapport avec une prostituée ; mais nous l’avons aussi vu « interpréter » subtilement les termes du contrat l’ayant lancé sur la piste d’une proie en faisant en sorte que ce soit le « vrai » responsable qui paye – voyez l’épisode de la prison, dans le tome 2

 

Il y a donc sans doute de cela ici – et en même temps cette conviction, récurrente dans la série, que l’assassin n’est de toute façon pas là par hasard… Il a bien une mission à accomplir en ces lieux – dès lors, peut-être sa « gentillesse » pour la pauvre vierge est-elle… cyniquement tactique ? Ou peut-être pas… Question qui ressurgira tout particulièrement lors de la confrontation du rônin avec le maître des lieux – qui est une femme. Les deux ont une conversation tendue, étonnamment plus subtile qu’il n’y paraît, et riche de non-dits – nouveau témoignage, s’il en était encore besoin, de la précision et de la finesse de la plume de Kazuo Koike.

 

À mon sens, l’épisode s’oublie un peu durant la scène (fort brève, cela dit) où Ogami Itto est soumis à la torture (elle ne me paraît pas apporter grand-chose, même si je dois admettre que cette séquence a peut-être son sens dans l’optique du questionnement de la « moralité » du tueur : souffre-t-il au nom de la défense de l’innocent, ou seulement parce qu’il se sait en mesure de l’encaisser et que cela lui servira plus tard pour accomplir sa mission ?).

 

Mais la résolution de l’affaire relève le niveau, jusqu’au meilleur, en surprenant vraiment le lecteur – procédé habile qui, par répercussions, incite encore davantage à approfondir la sombre et complexe personnalité de l’assassin, et l’ambiguïté, le cas échéant, de son abandon à la haine…

 

Encore une réussite, donc !

 

SHISEKI-NO-CHI

 

Reste un ultime épisode – plus pertinent qu'il n'y paraît tout d'abord, et témoignant là encore de la finesse d’une écriture qui sait aussi bien briller dans le registre du chanbara débridé et palpitant, que dans un sous-texte étonnamment subtil et riche d’implications inattendues.

 

Ceci étant, la base est peut-être un peu plus convenue que dans les trois épisodes précédents (probablement même les quatre – c’est simplement que le premier s’égare un peu dans son traitement). Ogami Itto y est engagé par un homme qu’il sait et que nous savons fourbe. Nous savons dès le départ qu’il trahira son employé dès qu’il le jugera utile – rien de neuf en cela, il n’est certes pas le premier dans la série… Par ailleurs, le titre même de l’épisode, qui revient là encore comme un leitmotiv, renvoie à cette idée de piège – même si toute l’astuce réside sans doute dans le fait que le piège, ici, est multiforme… Qui le tend, ce piège, qui en est la victime, en quoi consiste-t-il au juste, est-il bien là où nous le supposons ou le vrai piège se situe-t-il ailleurs ? Autant de questions, davantage encore de réponses…

 

C’est que la mission confiée au rônin n’est pas un « banal » assassinat : il lui faut tuer, oui, mais d’une certaine manière – en obéissant à des critères relativement stricts ; car les implications de l’affaire dépassent largement la mort d’untel ou de tel autre : Ogami Itto se retrouve baignant jusqu'au coup dans une complexe question politico-économique, où les intérêts et les idéologies s’affrontent quant au sort que l’on doit réserver... à une forêt.

 

Celle-ci peut être une source de revenus considérable – et, à Edo ou ailleurs, nombreux sont ceux qui ont besoin de ce bois ; cependant, la déforestation peut avoir des implications terribles – car la forêt en jeu est une protection cruciale contre des cataclysmes tels que les inondations ou les glissements de terrain…

 

Cette préoccupation mêle une sorte de « sentiment écologique » (peut-être un peu anachronique ?) à un pragmatisme généreux – s’opposant en cela au seul pragmatisme financier, égoïste par nature ; la thématique « écologie contre économie » peut d’ailleurs se compliquer, de manière sincère ou, plus probablement ici, cynique, d’une opposition entre le progrès et la conservation – ou du moins est-ce ainsi que ceux qui y ont intérêt peuvent présenter les choses.

 

La question, enfin, peut se compliquer de considérations religieuses – qu’elles soient sincères ou pas : les kami ne veulent sans doute pas que l’on touche à la forêt…

 

Mine de rien, la mission d’Ogami Itto – avec toute son action échevelée – se teinte donc de considérations politico-économiques qui n’ont probablement rien d’innocent, et c’est pourquoi j’ai avancé, toutes choses égales par ailleurs, la notion d’écologie. Lone Wolf and Cub est une bande dessinée publiée initialement entre 1970 et 1976 ; ce sont les derniers temps de la Haute Croissance… mais peut-être aussi ceux de la « saison économique », qui avait mis fin aux affrontements idéologiques antérieurs, les partis s’accordant pour remiser au moins temporairement de côté les oppositions d’ordre strictement politique, au nom du développement économique du pays, jugé primordial. Or, à l’époque, le Japon a certes enchaîné les « booms » qui en ont fait, sur les ruines encore fumantes de la Défaite, la deuxième économie du monde… mais il commence peut-être aussi à en peser les effets pervers. Or les abus du capitalisme, à l’époque, sont tout particulièrement sensible en matière écologique : les années 1970 sont aussi au Japon celles des « grands procès » au cours desquels le cynisme des entrepreneurs a été exposé au grand jour – au nom du sacro-saint développement économique, on avait jusqu’alors toléré des abus inqualifiables et proprement criminels : l’environnement avait été dégradé par la pollution au point de devenir mortifère… Le cas le plus célèbre, bien sûr, est celui de la maladie de Minamata (les cas d’intoxication au mercure y ont été mis en évidence dès la fin des années 1950, même s'il y en avait sans doute bien avant, mais le premier de ces procès date de 1971, et l’affaire a encore des ramifications aujourd’hui), mais il y en a d’autres – pollution de l’air, etc. Enfin, dans un domaine proche, c’est aussi l’apogée du mouvement citoyen contre la construction de l’aéroport de Narita (vous kiffez les zadistes de Notre-Dame-des-Landes ? Moi, ils me laissent parfois un peu perplexe, par méconnaissance des enjeux peut-être, mais, en tout cas, là, vous avez du gros…).

 

Je suppose qu’il y a un lien – je peux me tromper, hein, et si vous pouvez m’éclairer à ce sujet, je vous en serais grandement reconnaissant… Peut-être vais-je un peu trop loin, ici, et, plus prosaïquement, la question de la déforestation et de ses effets sur les inondations ou glissements de terrain récurrents se pose de toute façon de longue date au Japon sans appeler d’autres précisions – avec ce paradoxe notable d'un pays qui, à bien des égards, a longtemps été une « civilisation du bois », mais qui a su, pourtant, conserver dans l’ensemble son domaine forestier jusqu’à aujourd’hui (il y a des forêts primaires au Japon), malgré les coupes franches du capitalisme à courte vue.

 

Ce qui m’amène, cependant, à envisager cette question, ici, sous l’angle de l’écologie dans un sens militant, proprement politique, c’est que l’épisode, tout en réservant ses flèches les plus cruelles à l’odieux personnage qui embauche notre « héros », incarnation du capitalisme le plus égoïste et immoral, n’épargne pas totalement non plus ses opposants… En effet, ces derniers, dans leur combat bien légitime contre l’exploitant, jouent d’une carte très dangereuse : ils menacent en effet eux-mêmes de faire disparaître la forêt, par l’incendie, si leur adversaire ne cède pas ! Oui – ils sont déterminés à détruire précisément ce qu’ils défendent… au nom même de cette défense. Politique du pire – sinon de la terre brûlée, littéralement… Je suppose qu’il n’y a là encore rien d’innocent – même si, dans le contexte japonais d’alors, peut-être faut-il alors se tourner vers les divers avatars de l’Armée Rouge Japonaise ? Les années immédiatement antérieures, surtout entre 1969 et 1971, ont constitué le pic de son activité… Mais je m’avance peut-être un peu trop, là encore ; n’hésitez pas à me le dire, je suis très demandeur de vos éclairages éventuels.

 

Dans tous les cas, même sur une base relativement classique dans sa fourberie, l’épisode est très efficace – beau moment d’action, notamment, que cette scène totalement folle où Daigoro est lancé sur son cheval dans la direction des gardes de la forêt pour mieux permettre à son père de s’en débarrasser ! On n’atteint peut-être pas le niveau de non-sens et de cynisme de l’assaut proprement « baby cart » du premier épisode de la série, mais, côté exposition du fils au danger pour en retirer un avantage tactique, ça se pose quand même un peu là… Toutefois, l’épisode me séduit avant tout, donc, par ses complexes considérations politiques, économiques et morales – ou, plus exactement, par sa manière très habile et jamais simpliste de mêler tous ces complexes éléments, sans jamais que cela sonne artificiel.

 

TOUJOURS

 

Mes doutes à la lecture du premier épisode ont donc été heureusement balayés par les quatre qui suivent : ce troisième tome est finalement bien dans la lignée de ses prédécesseurs, et Lone Wolf and Cub demeure, à ce stade, un monument de la bande dessinée – une série d’un brio rare, divertissante et intelligente, subtile jusque dans le grotesque et d’une inventivité constante, qui surprend encore aujourd’hui.

 

Tome 4 un de ces jours…

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L'Appel de Cthulhu : Le Rejeton d'Azathoth

Publié le par Nébal

L'Appel de Cthulhu : Le Rejeton d'Azathoth

L’Appel de Cthulhu : Le Rejeton d’Azathoth, héraut de la fin des temps, Sans-Détour, [1986, 2005, 2008] 2013, 301 p.

 

GRANDE CAMPAGNE ?

 

Des « grandes » campagnes pour L’Appel de Cthulhu publiées par Sans-Détour, sur la base des réalisations de Chaosium éventuellement traduites en leur temps chez Descartes, Le Rejeton d’Azathoth (1986 en VO... et aussi chez Descartes, sauf erreur ?) était la seule que je n’avais pas encore lue… ce qui devrait changer bientôt, puisque l’éditeur a lancé un crowdfunding (un de plus…) qui, outre une nouvelle édition du classique Les Masques de Nyarlathotep, porte sur la vieille campagne Les Fungi de Yuggoth, rebaptisée (?) Le Jour de la Bête… sauf que je ne peux pas dépenser à chaque fois une somme pareille, moi.

 

Ceci étant, il ne faut pas se méprendre sur cette notion de « grande campagne » : en fait, Le Rejeton d’Azathoth, même si la pagination a gonflé entre l’édition Descartes et l’édition Sans-Détour, est en fait une campagne plutôt courte ; d’ailleurs, la pagination ne doit pas non plus nous tromper à nous en tenir aux seules éditions Sans-Détour : Le Rejeton d’Azathoth est sans doute une campagne autrement brève que Les Ombres de Yog-Sothoth ou Les Oripeaux du Roi, et d’autant plus, du coup, par rapport aux « monstres » Les Masques de Nyarlathotep, Par-delà les Montagnes Hallucinées ou Terreur sur l’Orient-Express, ou même, dans une catégorie intermédiaire, et de création française, Les 5 Supplices. Concernant Le Rejeton d’Azathoth, on peut tabler, disons, sur une quinzaine de séances standard – bon, pour moi, ça serait probablement davantage… Mais ça reste une taille raisonnable – une campagne à dimension « humaine ».

 

« Grande campagne », alors ? Peut-être malgré tout par son impact de « classique », mais de « classique » demeurant jouable – à la différence, à mon sens, des Ombres de Yog-Sothoth, décidément trop archaïque pour passer encore aujourd’hui. Mais Le Rejeton d’Azathoth est bien une campagne « old school » à maints égards, dimension pas toujours évidente à gérer, et qui impose un travail préparatoire conséquent de la part du MJ. Mais voilà : si, à la lecture, j’ai finalement lâché l’affaire, pour m’en tenir à des lectures récentes, avec Terreur sur l’Orient-Express et Les 5 Supplices, campagnes qui ont fini par me dissuader de tenter quoi que ce soit pour les jouer, Le Rejeton d’Azathoth, avec ses scories, m’a donné envie d’effectuer ce travail – peut-être pas dans l’immédiat, mais je le garde derrière l’oreille. Mais est-ce si étonnant ? Car le travail à fournir n’est en fait pas du tout le même…

 

Pour comprendre cet aspect de la campagne, il faut sans doute au préalable en brosser à gros traits les orientations générales, au moins sous deux angles : la liberté, et la variété.

 

LIBERTÉ !

 

Sur un plan, disons, « technique », mais le terme est sans doute à débattre – entendons seulement par-là que nous pouvons détacher ce plan de la trame scénaristique à proprement parler –, le vieillard qu’est Le Rejeton d’Azathoth semble prendre le contre-pied exact de mes deux lectures les plus récentes en la matière, le classique également Terreur sur l’Orient-Express, et le p’tit jeune Les 5 Supplices. Entendre par-là que le dirigisme marqué de ces deux campagnes, la première forcément sur des rails (aha !), et la seconde parfois scriptée au point où ça en devenait absurde, n’est guère de mise dans Le Rejeton d’Azathoth, campagne autrement libre, et qui me paraît laisser beaucoup, mais alors beaucoup plus de marge aux joueurs.

 

Ce qui se ressent dès la structure même de la campagne : en comptant la brève introduction, celle-ci comprend huit scénarios ; mais si l’on commence nécessairement, passé l’introduction, par le scénario situé à Providence, et si la campagne s’achève nécessairement avec le scénario tibétain, entre les deux, nous avons cinq scénarios « amovibles » (deux aux États-Unis, un « exotique » dans les Îles Andaman, et, particularité notable de la campagne, deux dans les Contrées du Rêve) : rien n’indique que ces scénarios doivent tous être joués et, de manière flagrante, la chronologie peut être chamboulée – mais avec des conséquences à mon sens plus notables que dans les derniers scénarios des 5 Supplices, qui jouaient de manière un peu désespérée et bien trop tardive de cette carte en dernier recours.


Par ailleurs, ces divers scénarios – tous – sont riches d’hypothèses variées ou même contradictoires explicitement envisagées : il n’y a à peu près jamais une « bonne manière » de jouer le scénario qui, du fait de ses implications, deviendrait la « seule manière » de le jouer – ce qui tranche là encore sur les deux campagnes précitées. Les PJ ont vraiment des choix à faire, qui peuvent bouleverser le déroulé du scénario sur le moment, et aussi avoir un impact notable sur la campagne de manière générale.

 

Dimension peut-être accentuée, d’ailleurs… par le caractère très mortifère – VRAIMENT très mortifère – de la campagne. Pour le coup, elle se rapproche de Terreur sur l’Orient-Express, même si j’ai l’impression que c’est encore la catégorie au-dessus ; mais elle ne s’en éloigne que davantage des gentils 5 Supplices. Chaque scénario envisage l’éventualité de la mort d’au moins un PJ – voire de l’ensemble du groupe… mais sans forcément mettre un terme à la campagne pour autant ; c’est en fait un aspect important du travail du Gardien sur Le Rejeton d’Azathoth, rendu d’autant plus nécessaire que ces morts, de la manière dont elles sont envisagées, ne doivent surtout pas être frustrantes : en fait, il est probablement souhaitable qu’un PJ crève ici et un autre là, parce que cela peut déboucher sur des histoires intéressantes – la campagne me paraît conçue de sorte à tirer profit de ces décès.

 

Mais le Gardien a donc beaucoup de travail à fournir – bien au-delà de ce seul cas de figure. Car cette liberté a un prix, et c’est que les scénarios manquent de liant. C’est peu dire… Sans rentrer dans les détails de la trame – mais il me faudra bien le faire par la suite –, le fait est que les PJ n’ont pas forcément de raisons pressantes de quitter Providence pour la Floride, sans même parler des Îles Andaman, pas exactement la porte à côté ; sans doute le Gardien doit-il bien réfléchir à ce problème du liant, d’abord au préalable, ensuite en prenant en compte les personnages et leur background – sur ces bases, sans doute devra-t-il à l’occasion « forcer » un peu les choses, « aiguiller » quelque peu les investigateurs… au risque d’introduire paradoxalement une nouvelle forme de dirigisme dans une campagne censée s’en passer et ne s’en porter que mieux. C’est le gros souci me concernant – mais la campagne est suffisamment intéressante au-delà pour me donner envie d’effectuer ce travail.

 

Noter au passage que les deux scénarios dans les Contrées du Rêve, pour le coup, posent des problèmes d’une nature différente : ils sont plus propices, je crois, à ce « coup de pouce » du Gardien – mais leur ambiance très particulière, pas forcément du goût de tous, relève un peu du « ça passe ou ça casse ».

 

Reste enfin un ultime aspect du travail de préparation à envisager : le Gardien ferait bien de lire, relire et re-relire, etc., les quelques paragraphes dessinant, même de manière abstraite, la menace « mythique » en cause dans la campagne, parce qu’elle est complexe, riche d’implications éventuellement contradictoires, et parce qu’un Gardien pas tout à fait au point à ce sujet risque, à la moindre pétouille, de perdre les PJ au point de rendre la résolution du problème frustrante voire injouable. Cela va sans dire, mais cela va mieux en le disant : beware.

MELTING-POT COSMICO-PULPESQUE


On peut maintenant envisager d’un peu plus près la trame de la campagne. Elle est problématique à plus d’un titre, et pourtant enthousiasmante à mes yeux ; ce qui n’était pas gagné, car, pour dire les choses, Le Rejeton d’Azathoth part dans tous les sens… Au point où cela constitue à la fois la force et la faiblesse de la campagne ; d’où une attention nécessaire à l’orientation du jeu de la part du Gardien, s’il entend conserver le minimum de cohérence nécessaire et non sombrer dans le patchwork cthulien de base – qui n’aurait plus grand-chose à voir avec l’idée même d’une « campagne ».

 

C’est qu’il y a à peu près tout, dans Le Rejeton d’Azathoth – et pour tous les goûts, au risque que le mélange ne soit du goût de personne ?

 

La trame de base est très marquée « horreur cosmique », chose qui m’a bien plu, mais fait aussi intervenir une sorte de deus ex machina en forme de vieux sage indien qui pourra laisser perplexe.


En contrepoint, la campagne ne manque pas d’une certaine dimension pulp, tout particulièrement sensible dans le scénario « exotique » des Îles Andaman, avec des Tcho-Tchos cannibalesEncore que la séance éventuelle de plongée sous-marine dans le scénario en Floride puisse elle aussi avoir son contenu pulp, dans un registre un peu différent. Peut-être certains aspects du scénario dans le Montana devraient-ils être mentionnés ici également, mais, pour le coup, je l’ai vraiment bien aimé, je trouve qu’il parvient à conserver une forme d’équilibre tout à fait appréciable – à charge bien sûr pour le Gardien de conserver cet équilibre dans sa maîtrise, ce qui n’a sans doute rien d’évident… Noter par ailleurs que la trame globale, même sur sa base plutôt « cosmique », ne manque pas de référence pouvant orienter la campagne vers le pulp – de l’Indien zarbi à moitié à poil (non, en fait, non…) à Raspoutine en Tunguska...

 

Avec les scénarios des Contrées du Rêve, la campagne s’éloigne même sur les terres de la fantasy – or, si le scénario « Ulthar et au-delà » adopte une approche qui me paraît pertinente, chatoyante, fascinante, plus lumineuse que la « réalité » sans être exempte d’horreur, le second scénario onirique, « La Quête éternelle », m’évoque presque une parodie semi-donjoneuse et en même temps ultra-linéaire à même de ruiner l’ambiance globale de la campagne (c’est le seul scénario dans ce cas ; si je devais jouer Le Rejeton d’Azathoth, je pense que je ferais l’impasse sur ce chapitre, même s’il contient une ou deux bonnes idées).

 

L’enquête (on peut y adjoindre le « social », plus généralement), par ailleurs, essentielle dans la campagne, peut prendre des formes très différentes : à Providence, nous avons un whodunit très bien conçu, avec une galerie de personnages adroitement pensés et qui ont tous ou presque des squelettes dans leur placard, mais jamais au point d’être unilatéraux – ils sont complexes, ils ont leur vie, leur mode de pensée, leurs faiblesses, leurs remords… C’est assez subtil, et ça m’a beaucoup parlé (j'y vois une certaine mélancolie...). Il y a une part notable d’enquête dans le scénario en Floride, mais dont les implications sont sans doute différentes – parce que la menace pèse directement sur les PJ, et l’horreur est autrement concrète… au point de susciter éventuellement des tableaux gores aux antipodes du cadre globalement feutré de l’enquête à Providence…

 

Concernant l’exploration, outre cas vraiment à part des Contrées du Rêve, qui s’y prête tout particulièrement mais à sa manière, les scénarios du Montana et du Tibet, sans doute aussi celui des Îles Andaman, me paraissent des réussites là encore équilibrées.


Et le « Mythe » ? Il est partout – mais sous toutes ses formes, donc, qui en tant que telles ont déjà été exposées, du « cosmique » au pulp avec plein de paliers entre les deux ; nous sommes donc très loin, là encore, de Terreur sur l’Orient-Express ou Les 5 Supplices, campagnes quelque peu ambiguës à cet égard. Ici, nous avons du Grand Ancien, du culte, des bébêtes diverses et variées, et ce à chaque étape ou presque ; ce qui n’en impose que davantage de réfléchir à la mise en scène, car, si l’ensemble est enthousiasmant et évite le plus souvent la gratuité, la cohérence n’est pas garantie, et il serait sacrément dommage que Le Rejeton d’Azathoth tourne à l’exploration par le menu du bestiaire lovecraftien…


BELLE BÊTE

 

Je ne vais plus tarder à m’enfoncer dans le contenu des scénarios ; mais un dernier aspect d’ordre général doit sans doute être envisagé au préalable, et qui concerne la forme de cette édition chez Sans-Détour.


Elle n’est pas sans défauts – classiques chez l’éditeur… Mais on y a lu bien pire ; globalement, c’est du bon travail. La traduction n’est pas toujours des plus élégante, et les coquilles sont de la partie, mais cela reste relativement raisonnable – ou du moins pas scandaleux. Le plus regrettable, à cet égard, est peut-être une certaine imprécision dans les renvois, et notamment concernant les aides de jeu (il en manque au moins une, d'ailleurs).

 

Visuellement, c’est plutôt agréable. La mise en page L’Appel de Cthulhu V6 by Sans-Détour me fatigue toujours un peu (le peu que j’ai tâté de la V7, avec Les 5 Supplices, me convient davantage), mais le livre est plutôt équilibré, du fait d’un recours globalement pertinent à la documentation iconographique, plus aérée et directement utile que d’habitude, du moins en ce qui concerne les photographies ; on peut davantage pinailler sur les plans, encore que je ne sois pas un acharné de l’usage desdits plans, ou regretter que les cartes géographiques fournies, d’époque, ne soient du coup pas hyper lisibles… Problème que l’on retrouve, classiquement, pour certaines aides de jeu, globalement trop sombres, et tout particulièrement concernant les polices « manuscrites », souvent inappropriées (les mêmes pour des personnages différents, ou des polices différentes pour un même personnage sans que le contexte ne le justifie, des manuscrits qui ne devraient pas l'être, etc.), et parfois chiantes à déchiffrer ; rien de nouveau sous le soleil.


Mais le livre est globalement équilibré et aéré, et du coup d’une lecture agréable ; en fait de suppléments pour la V6, j’ai l’impression que Le Rejeton d’Azathoth est de ceux qui s’en tirent le mieux, et de loin, en fait.

 

Le volume a donc considérablement augmenté entre la version Descartes et la version Sans-Détour – sans pour autant qu’il y ait, comme dans Terreur sur l’Orient-Express, des scénarios supplémentaires ou ce genre de choses. Outre la documentation iconographique et les aides de jeu « matérielles », je suppose que cela tient surtout aux développements introductifs de chaque séquence destinés à fournir des éléments de mise en scène au Gardien – développements le cas échéant empruntés à d’autres suppléments, tels que Terra Cthulhiana et Malleus Monstrorum, du côté de ceux que j’ai lus, ou, pas encore lus, Au cœur des années 1920, Le Manuel des Investigateurs, Le Manuel des Armes et Delta Green : Eyes Only (j'ai encore du boulot, moi...). Ce sont des ajouts bienvenus, qu’il est bien pratique d’avoir ainsi sous la main, et qui, globalement, parviennent à conserver un certain équilibre, en en disant assez sans en dire trop ; je reviendrai sur le détail par la suite.

 

Un regret quand même à cet égard : les deux scénarios des Contrées du Rêve ne bénéficient pas de ce genre de préalables – seulement deux pages « techniques » (et d’un intérêt assez douteux me concernant…) précédant le scénario « Ulthar et au-delà », rien d’autre. C’est d’autant plus dommage à mes yeux que le supplément sur les Contrées du Rêve, sans être indispensable à proprement parler, faisait défaut à l’époque de cette réédition – et encore maintenant ; le crowdfunding n’a eu lieu que bien plus tard, j’y ai participé cette fois, attendons donc de voir ce que ça donnera...

 

Mais, globalement, Le Rejeton d’Azathoth est donc plutôt une belle bête, un livre bien conçu, clair, et d’une lecture agréable.


Je vais maintenant rentrer un peu plus dans le détail de la campagne, en disant quelques mots de l’introduction, de chaque scénario, et de quelques annexes spéciales. C’est le moment fatidique où il me faut planter la balise SPOILERS…

INTRODUCTION DE LA CAMPAGNE

 

Hommage est ici rendu à l’auteur de la campagne, et de bien d’autres suppléments pour L’Appel de Cthulhu : Keith Herber (mort en 2009). Assez touchant, en fait… Il faut peut-être adjoindre à ces « préparatifs » un peu à part la traduction d’un poème de Lovecraft, « Némésis », en forme de prétexte à la campagne (un peu audacieux, pour le coup) ; et, enfin, la reprise des données de jeu (!!!) concernant Azathoth dans le Malleus Monstrorum, parfaitement absurde comme il se doit

 

Puis vient le moment de présenter la campagne dans sa globalité – ou ses intentions. Notons que l’auteur, Keith Herber donc, met de lui-même l’accent sur certains aspects du Rejeton d’Azathoth, dont l’exotisme (un classique de ces campagnes, que je ne suis toujours pas très sûr de bien comprendre, mais passons…), accentué d’une certaine manière par les scénarios des Contrées du Rêve, une particularité moins fréquente des campagnes pour L’Appel de Cthulhu. Un autre aspect est ici mis en avant, qui est donc la « liberté » de la campagne – avec sa chronologie fluctuante... et son liant souvent limité. Bien sûr, cela ne va pas sans poser certains problèmes, et des suggestions sont ici avancées pour les gérer ou contourner, sans doute insuffisantes.

 

Notons aussi que la campagne, dans sa variété, requiert des profils d’investigateurs divers : si le temps libre et les finances relativement confortables sont un plus appréciable de manière générale (pas spécialement les langues, cette fois, en dépit des scénarios « exotiques »), que certains PJ soient en mesure de se battre est fortement conseillé ; se pose aussi la question de l’accès aux Contrées du Rêve – en principe réservé à des PJ dont le score cumulé de SAN et de Mythe de Cthulhu est supérieur ou égal... à 75 ? Soixante-putain-de-quinze ?! Ce qui me paraît tout simplement… dément. Du coup, la campagne elle-même s’accommode en fait de cette règle (pour ne pas dire qu’elle la dissimule hâtivement sous le tapis), et c’est bien compréhensible.

 

Cette introduction fournit aussi quelques renseignements sur la vie quotidienne aux États-Unis en 1927… Mais, pour le coup, c’est nettement moins pertinent à mes yeux que les petites entrées en matière contextuelles des scénarios : à réserver aux acharnés (mais alors vraiment acharnés) de la simulation se voulant réaliste, dans l’ensemble – il y a deux ou trois trucs pas inintéressants, mais on se passera très bien de tout ça. Plus intéressant, on trouve également ici quelques notes sur les événements mondiaux en 1927, ce qui me paraît toujours pertinent ; on peut sans doute étoffer, c’est un peu succinct, mais il faut avant tout réfléchir à ce qui est bienvenu en matière d’ambiance.

 

J’en viens maintenant à l’introduction de la campagne de manière plus concrète.

 

Elle effraie tout d’abord quelque peu par son point de départ on ne peut plus classique. Devinez quoi ? Eh oui : un vieux professeur qui meurt, et qui avait fait un testament… Approche non seulement convenue mais aussi porteuse de quelques difficultés – dans la mesure où seul un des PJ est supposé figurer dans le testament ; en fait, c’est une difficulté essentielle de l’introduction de la campagne, scénario à Providence inclus – à moins de faire jouer l'essentiel du prologue un unique investigateur, à charge pour lui d’impliquer ensuite les autres ? Solution à envisager… Mais l’implication est donc passablement artificielle – a fortiori pour un groupe d’investigateurs. Je suppose qu’il vaut mieux multiplier les liens avec le défunt – ou indirectement, entre PJ, donc ; cette introduction ne les envisage en effet guère… Le risque du lien direct est peut-être aussi de limiter la variété des profils de PJ ? Tout le monde n’a pas une bonne raison de fréquenter un distingué professeur de l’Université Brown… et encore moins de figurer dans son testament. Et si l’on avance la possibilité, via tel ou tel PNJ, d’inclure dans le groupe des personnages éloignés du défunt et plus typés « investigateurs », justement (flics, privés, journalistes…), cela vient à son tour soulever quelques problèmes de crédibilité dans le liant déjà bancal des scénarios… Pourquoi tel personnage, dont la présence à Providence et l’intérêt pour ce qui s’y produit est parfaitement cohérent, partirait-il à Saint Augustine ou, pire, les Îles Andaman, dans le seul but de faire le coursier annonçant la mort du professeur à ses enfants qui ont eu la bougeotte ? Y réfléchir, donc, et avec soin – afin de trouver un certain équilibre « légitimant » la campagne.

 

Mais, pour le coup, je suis volontaire – parce que le pitch de la campagne est vraiment intéressant, même au-delà de son côté fourre-tout. La base est donc cosmique – le Rejeton d’Azathoth, Némésis, est une sorte de spore galactique dont l’arrivée sur Terre pourrait bien provoquer la fin de la planète bleue, et ce sans dimension « morale », bien et mal n’ayant rien à voir avec cette affaire. Mais la perspective est donc bel et bien apocalyptique (une question qu’il faudra se poser à la toute fin et fin de tout…) : nous parlons d’une entité « matérielle », démesurément vieille, à l’échelle d’un univers vaste et indifférent où la Terre et l’homme ne représentent absolument rien… En fait, la trame implique son lot de « pas de bol », d’une manière ironique assez savoureuse.

 

Et cela a son impact sur le bestiaire lovecraftien en jeu : certaines des bébêtes se livrent à un culte (essentiellement les Tcho-Tchos des Îles Andaman), mais tout laisse à croire que l’objet de leur culte n’a que faire de leurs prières et suppliques ; et les autres créatures dans la partie, pour être éventuellement intéressées à l’affaire, ont leur propre agenda – essentiellement les Mi-Gos, qui ont leurs raisons très pragmatiques de souhaiter l’avènement de Némésis, sans pour autant rendre forcément grâces à Azathoth (qui s’en fout complètement, l’Idiot) ou à son fiston en forme de tumeur cosmique ; quant aux Goules, sur Terre ou dans les Contrées du Rêve, elles ont leurs affaires, et ne s’intéressent sans doute guère à Némésis – sans trop faire figure de pièces rapportées pour autant.

 

Tout ceci me plaît énormément. Il en va de même pour quelques « détails » historiques impliqués dans la trame : Raspoutine + Tunguska, forcément, je dis oui !


Un point est plus incertain : le rôle du Père Fantôme, étrange bonhomme d’allure amérindienne que l’on croise régulièrement dans la campagne, et dont on devine assez tôt la dimension de deus ex machina ; le personnage, en tant que tel, doit être manié avec précaution – le risque du grotesque virant au ridicule est toujours présent. Mais l’idée n’est pas si mauvaise, au fond… L’identité du personnage y est pour beaucoup (j’ai placé la balise SPOILERS, je peux y aller comme un porc ! Mais méfiez-vous quand même…) : il s’agit en effet... TA-DAN ! D’Eibon, le vieux sorcier hyperboréen… Il avait de longue date conscience de la menace que Némésis faisait peser sur la Terre, et a usé de sa magie pour s’en prémunir, rôdant à travers les siècles afin de s’assurer que ses défenses tiennent bon (il est douteux que les PJ puissent vraiment s’entretenir avec lui, et c’est peut-être regrettable, car il y a du potentiel dans cette histoire…). Mais le remède n’est-il pas pire que le mal ? Aux investigateurs de le déterminer… et au Gardien de bien peser la question et doser les indices, parce que cette dimension de l’intrigue est donc aussi délicate à gérer que fondamentale…


N’empêche que ce pitch me paraît globalement très enthousiasmant. Et, si le problème du liant n’est pas évident à gérer, les scénarios, par la suite, sont globalement de bonne à très bonne tenue… à une exception près.

 

UNE PRÉSENCE FANTOMATIQUE

 

« Une présence fantomatique » est un très bref scénario d’introduction – avec le souci essentiel d’implication mentionné plus haut : à tout prendre, un unique PJ est concerné.

 

Mais le scénario ne s’ouvre pas pour autant sur une rubrique nécrologique lue dans le journal, suivie tout aussitôt de la convocation par le notaire pour lecture du testament : la campagne choisit de débuter in media res, et fantastique d’emblée, quand le « fantôme » (?) de Philip Baxter apparaît brièvement devant un des PJ ! Lequel, probablement, apprendra sans trop de difficultés la mort de l’estimable professeur, et se rendra à la cérémonie au cimetière – y impliquer les autres PJ peut donc s’avérer plus délicat. Quant à la lecture du testament… A priori, à moins d’avoir multiplié les liens, c’est là encore à un PJ seul que la scène s’adresse.

 

Ledit testament, par ailleurs, est relativement « subtil » – entendons par-là qu’il ne consiste pas en un vulgaire « ordre de mission » : les PJ doivent faire ça, puis ça, etc. Non, ce n'est pas du tout Terreur sur l’Orient-Express.Seul un aspect des dernières volontés de Philip Baxter va dans ce sens, mais de manière bien vue : la mention entre deux eaux, sibylline mais pas trop, des excursions oniriques du défunt, mentionnant la ville d’Ulthar et la jungle de Kled, carte à l’appui…

 

PROVIDENCE, RHODE ISLAND, USA

 

C’est ici que commence vraiment la campagne – pour tous les PJ.

 

Comme tous les scénarios « terrestres » de la campagne, « l’aventure à Providence » s’ouvre sur quelques éléments de contexte, globalement bienvenus : sans être forcément d’une utilité immédiate, les développements sur l’histoire de Providence sont intéressants, et nous avons quelques endroits notables où faire avancer l’intrigue. Dont une hypothèse amusante : jouer « chez Lovecraft », forcément… Le gentleman n’est pas sur place, rassurez-vous, mais il y a peut-être de quoi faire, en travaillant un peu la chose…

 

Ce premier scénario, assez classiquement, joue à fond les cartes liées de l’enquête et du social. Partant du décès suspect de Philip Baxter, il consiste logiquement en une sorte de whodunit bien foutu et enthousiasmant – car, élément essentiel, il fait figurer une kyrielle de PNJ souvent intéressants, car complexes. Nombre d’entre eux ont donc des squelettes dans leurs placards, sans qu’ils soient forcément directement en rapport avec la trame de fond de la campagne ; cependant, ils ne sont pas gratuits pour autant, parce qu’ils participent vraiment de la définition des personnages, et permettent d’appuyer sur la dimension non manichéenne du cadre de jeu autant que de ceux qui y vivent. Le « coupable » de la mort de Philip Baxter en est un très bon exemple : à tout prendre, il n’est pas forcément un mauvais bougre (malgré ses habitudes… particulières…), et il est d’ailleurs dévasté par ce qui s’est produit… Oui, il y a comme une insidieuse mélancolie dans tout ça, et ça me plaît bien !


La vraie piste concernant le décès de Philip Baxter remonte en fait aux Îles Andaman – sans doute faut-il que les PJ le comprennent ici, cela justifiera mieux que tout autre hypothèse leur voyage ultérieur en Inde… De manière plus générale, d’ailleurs, cela aiguillera les investigateurs qui seraient trop timorés et indécis, sur la piste des enfants du mort – et pas seulement la fille coupable. Mais, en l’état, cela passe donc par la découverte de cette très vilaine araignée rôdant dans le grenier du défunt, et qui pourrait encore faire des saletés… C’est amusant, et pertinent.

 

Une réussite, donc, que ce scénario, whodunit aussi efficace que bien vu, et subtil d’une manière très savoureuse.

 

Mais à la fin du scénario se pose donc un problème de taille : le liant avec la suite… Sans doute ne peut-on pas vraiment tout prévoir à l’avance, ici : les PJ, dans leurs choix comme dans leur personnalité et leur culture, doivent guider la suite de la campagne.

 

Rappelons à cet égard que les scénarios suivants, présentés ici dans l’ordre où le livre les expose, ne s’enchaînent pas forcément dans cet ordre en termes de jeu : la chronologie est mouvante, fonction des choix des investigateurs.

GARRISON, MONTANA, USA

 

Nous restons donc pour l’heure aux États-Unis, mais dans un contexte aux antipodes de la Providence feutrée du précédent scénario : le Montana le plus sauvage…

 

C’est un contexte très intéressant, agréablement présenté en introduction. L’endroit est paumé, et très bouseux, mais sans pour autant consister en un décalque de Dunwich et compagnie : il y a là une âme propre, singulière, mais tout aussi pertinente, en plus de faire des vacances… Chacune de ces petites introductions à chaque scénario met l’accent sur au moins un thème qui peut y avoir de l’importance : ici, c’est l’astronomie dans les années 1920, et c’est tout à fait bienvenu et intéressant.

 

Les PJ se rendent en effet sur place, a priori, pour savoir ce qui se passe dans l’observatoire financé par une sorte d’association un brin suspecte dont faisait partie Philip Baxter. S’y trouvent deux astronomes russes, un peu louches forcément… Mais la vraie menace est ailleurs, si elle a sa part « astronomique » : des Mi-Gos qui arrivent à peu près en même temps que les PJ, en quête d’une « graine d’Azathoth » tombée dans la région ! D’où, même discrètement, l’apparition sur place du Père Fantôme – dont la tenue, exceptionnellement, ne dénote pas trop… Mais il y a d’autres bestioles en jeu, plus sympathiques : des Sasquatchs que dorlote une vieille fermière excentrique… et qui savent où se trouvent la « graine », ils ont de très bonnes raisons pour cela.

 

Une réussite : le cadre est beau, les PNJ intéressants, et tout est bel et bien en rapport avec la trame de fond (ce ne sera pas toujours le cas par la suite). Les PJ y sont globalement très libres, et nombre d’hypothèses sont envisagées, car leurs choix peuvent avoir des conséquences cruciales – d’autant que le scénario obéit en principe à un calendrier n’autorisant pas les « sauvegardes rapides » : faire ceci plutôt que cela a ses conséquences, sur lesquelles on ne pourra pas revenir. Cela introduit une tension très à-propos dans la campagne.

 

À noter, cependant : nous ne sommes plus à Providence… Chacun des scénarios « terrestres » de la campagne a un potentiel mortifère marqué : l’hypothèse de la mort d’un PJ, voire de plusieurs, voire de tous, doit être envisagée – les Mi-Gos sont des antagonistes redoutables, et la « graine » a ses propres dangers… Même si, plus tard, ils peuvent devenir des atouts.

 

SAINT AUGUSTINE, FLORIDE, USA

 

Troisième et dernier scénario américain, c’est aussi le moins bon à mon sens ; non qu'il soit mauvais à proprement parler, c'est plutôt qu'il ne s'intègre qu'artificiellement à la campagne : à cet égard, il est l'exact contraire du scénario dans le Montana.

 

On appréciera bien sûr la petite introduction contextuelle, présentant la ville de Saint Augustine et ses environs, faune locale à mâchoires conséquentes incluse. Le thème développé est la plongée sous-marine, et l’usage des scaphandres ; c’est passionnant, certes lié au scénario, mais plus ou moins utile hélas… dans la mesure où cet aspect de l’aventure est passablement gratuit.

 

En fait, c’est le problème essentiel de ce scénario : pris indépendamment, il est bon, voire plus que ça, mais le lien avec la campagne est plus que ténu… En fait, le scénario tient quelque peu de la « fausse piste » ; même si sa conclusion peut avoir un impact sur la suite des événements (au moins le voyage jusqu’aux Îles Andaman).

 

Les PJ sont supposés se rendre en Floride pour rencontrer Colin Baxter, fils du défunt – mais je les vois assez mal en coursiers… Bien réfléchir au liant, là encore, donc (mais il y a une possibilité qui coule de source, voire plus loin).

 

Ledit Colin Baxter est à la tête d’une entreprise de sauvetage en mer, avec son propre bateau ; mais il a aussi une marotte : la découverte de trésors sous-marin… C’est pourquoi il peut inviter les investigateurs à financer sa prochaine expédition, en quête d’un vieux galion espagnol sombré non loin ; ceux-ci (ou l’un d’entre eux ?) pourront alors l’accompagner sous les flots, pour dénicher quelque trésor immergé de longue date ! C’est amusant… mais parfaitement gratuit. Le seul vrai avantage que l’on tire de cet aspect du scénario est donc la possibilité d’emprunter le bateau de Colin pour se rendre aux Îles Andaman. C’est léger… Le scénario envisage bien de situer un temple d’Azathoth immergé non loin du galion, COMME PAR HASARD, mais ça me paraît une très mauvaise idée : au mieux ça n’apporte strictement rien à la campagne (mais alors vraiment, vraiment, strictement rien du tout), au pire ça sonne comme un artifice vraiment grossier…

 

Mais l’essentiel de ce scénario repose sur une tout autre dimension : Colin Baxter y est accusé à tort d’un meurtre ignoble, dont il faut l’innocenter (bonne raison d'impliquer les investigateurs, donc ?). Il est en fait la victime d’un culte cannibale qui a salement merdé, et cherche ainsi à dévier les soupçons ; il faut dire qu’un de ses membres est le chef de la police locale…

 

Indépendamment, ça fonctionne assez bien : l’enquête est intéressante, le cadre assez chouette, les PNJ de bonne tenue. Que le chef de la police soit impliqué de la sorte est un plus appréciable, qui vient de manière pertinente compliquer la tâche des PJ. Le gore n’est pas exclu – dont les PJ peuvent être les victimes, comme de juste : je vous rappelle que la campagne est mortifère, et le culte constitue un antagoniste de taille… peut-être même au point de justifier une alliance de revers avec les Goules locales, qui ne peuvent pas blairer ces pathétiques imitateurs ? Admettons... en faisant attention de ne pas réutiliser le procédé dans les Îles Andaman.


Oui, ça fonctionne bien – mais ça n’a donc peu ou prou aucun lien avec la trame de fond de la campagne, ce que je regrette quand même un peu.


LES ÎLES ANDAMAN, INDE

 

Nous passons ensuite au premier scénario « exotique », et le seul à avoir une chronologie mouvante, puisque le second, dans le Tibet, conclut la campagne.


L’introduction contextuelle est un peu plus longue que d’habitude, car elle envisage en fait deux cadres de jeu : tout d’abord, Calcutta, étape probable des investigateurs (à moins qu’ils n’aient emprunté le bateau de Colin Baxter, auquel cas la halte à Calcutta est facultative) – pour le coup, et au-delà même de ce seul caractère optionnel, ces quelques éléments de contexte ne m’ont pas emballé, car bien trop succincts pour un sujet pareil : ça saute aux yeux dans le « focus » sur l’hindouisme, d’une densité telle pour un sujet si complexe qu’il en devient carrément confus et probablement inutilisable.

 

Par contre, les quelques pages consacrées ensuite aux Îles Andaman sont tout à fait passionnantes ! Il est vrai que c’est un cadre de choix pour un scénario davantage typé pulp : colonie pénitentiaire tropicale, jungle étouffante, autochtones « primitifs » qui ne savent pas faire de feu… et la cerise sur le gâteau, des Tcho-Tchos cannibales (miam !) et des putains d’araignées géantes (brrr…). Avec un focus sur les maladies tropicales et leur traitement – sait-on jamais…

 

Les PJ se rendent sur place pour rencontrer la fille de Philip Baxter, Cynthia. Je suppose qu’il vaut mieux, dans cette optique, qu’ils aient compris qu’elle était impliquée dans la mort de son père – traverser le globe simplement pour dire : « Coucou ! Ton père est mort, au fait... », ça ne tient pas vraiment la route.

 

Ladite Cynthia, missionnaire et médecin, est tombée sous la coupe d’un chaman tcho-tcho. Les investigateurs sur sa piste dans un cadre si hostile auront fort à faire avec des adversaires de poids, les Tcho-Tchos eux-mêmes et des araignées géantes (dont Cynthia elle-même, le cas échéant, après une cérémonie pour le moins éprouvante mais globalement palpitante), voire carrément Atlach-Nacha ! Les connotations pulp de l’aventure ne la rendent donc pas moins fatale : la mort d’au moins un PJ, ici, ne me paraît plus simplement possible… mais carrément probable. Attention à la manière de gérer la chose, donc.

 

...

 

Et en fait, cela va peut-être plus loin : plus encore que face aux Mi-Gos et aux cannibales de Saint Augustine, il y a là un risque non négligeable que le groupe entier y passe. Mais cela peut faire sens – cela peut même s’avérer très intéressant, en fait, à condition de bien gérer la transition : il serait très regrettable d’arrêter la campagne ici… En fait, je me demande si, de manière générale, il ne faudrait pas engager les joueurs, dès le départ, à prévoir (au moins…) un PJ de remplacement – à charge ensuite de déterminer ensemble le passage de relais.

 

Si l’on se sent trop frileux à cet égard, et c'est compréhensible, sans doute faut-il alors envisager, un peu à regret, de faire intervenir une sorte de deus ex machina en la personne des autochtones de l’île – les vrais habitants « primitifs » des Îles Andaman : pour eux, les Tcho-Tchos sont des envahisseurs, en plus d’être détestables et redoutables… C’est un peu un pis-aller, mais je suppose qu’on peut faire avec – c’est peut-être plus prudent, et sans doute bien moins compliqué...

 

Une chose à noter : le scénario, au-delà, envisage une conclusion alternative qui me paraît assez intéressante, où les PJ entrant (les audacieux !) dans la grotte d’Atlach-Nacha... se retrouvent en fait dans les Contrées du Rêve, et plus précisément sur le Plateau de Leng – avec l'ambiguïté, typique dudit Plateau : sa présence semble-t-il simultanée dans le monde onirique et sur la « vraie » Terre… C’est donc un moyen de gagner le Tibet du dernier scénario de la campagne, sans faire le long voyage depuis l’Inde (a priori, mais le point de départ peut varier, fonction d'où sont alors les PJ et de ce qu'ils ont fait) ; la conclusion de la campagne en est un peu altérée, dans ses préparatifs du moins, d’une manière qui peut être intéressante. On n’envisage par contre pas vraiment, sauf erreur, d’user de ce biais pour lier « différemment » les deux scénarios dans les Contrées du Rêve, mais il y a peut-être de quoi bidouiller.

 

Bon scénario, en tout cas, mais attention : il peut vraiment s’avérer fatal, et doit être mûrement réfléchi, dans le cadre de la campagne.

ULTHAR ET AU-DELÀ, CONTRÉES DU RÊVE

 

La suite, dans l’ordre de présentation du bouquin, ce sont les deux scénarios dans les Contrées du Rêve – en fait très différents l’un de l’autre… et de qualité très variable : si le premier est correct, voire plus, le second ne me paraît vraiment pas intéressant…

 

Mais nous en sommes au premier. Comme dit plus haut, il n’y a hélas pas vraiment de mise en bouche contextuelle ici, juste deux pages plus ou moins « techniques » sur les implication des Contrées du Rêve en matière de règles (dont surtout cette exigence du score de 75 en SAN + Mythe de Cthulhu pour y accéder, qui me paraît décidément absurde). Il est donc un peu regrettable qu’en l’absence du supplément sur lesdites Contrées, le scénario ne s’attarde pas plus que ça sur ce cadre même si Ulthar, au moins, bénéficie d’une présentation correcte.

 

Quoi qu'il en soit, les rêveurs gagnent le monde onirique de la manière la plus orthodoxe, avec le long escalier et ses gardiens... qui débouche sur le Bois Enchanté, non loin d'Ulthar, nom mentionné dans le testament de Philip Baxter.

 

Ulthar, donc, y est une grande ville (bizarrement, j’avais toujours en tête un village, quant à moi, ou disons une petite ville...) ; elle a surtout pour intérêt, ici, d’être un des points d’accroche d’une bibliothèque mystique naviguant entre plusieurs cités des Contrées du Rêve (mais ne pouvant pour autant constituer un moyen de transport magique : si on entre dans la bibliothèque à Ulthar, c’est forcément à Ulthar qu’on en sort).

 

On y croise éventuellement, au sortir de la ville, un nouvel ersatz d’araignée géante, la version Leng sans ambiguïté cette fois, mais, pris comme ça, je ne sais pas si c’est amusant ou sans intérêt – faut voir…

 

L’ambiance est bien gérée, et tout cela fonctionne plutôt bien… à condition bien sûr d’avoir des joueurs disposés à faire ce grand écart : c’est le souci, avec les Contrées du Rêve… Mais, me concernant, ça en vaut probablement la chandelle.

 

La suite du scénario me paraît tout de même un peu plus inégale – à vue de nez, du moins. Il est certes logique, dans l’optique de la campagne, de rallier la jungle de Kled dont parlait Philip Baxter dans ses documents testamentaires ; et y retrouver deux personnages « terrestres » sous la forme de leurs avatars oniriques (le « nain difforme » pour le chaman tcho-tcho, mais aussi sa victime… qui n’est autre que Philip Baxter ! Noter, dans ce registre, que le bourgmestre d’Ulthar aussi était une vague connaissance), c’est sans doute bien vu.

 

Par contre, poursuivre le périple dans le seul but de taper la causette à Yibb-Tstll, ça ne m’emballe vraiment pas… Le simple fait de mentionner cette rencontre, en fait, souligne une difficulté non négligeable de la campagne : comprendre vraiment les implications de la venue de Némésis sur Terre, et d’Eibon dans tout ça, ça n’a rien d’évident… or c’est crucial pour mener à bien le dernier scénario. Mais user de cet expédient pour faire le point me paraît un peu grossier – et que l’on retrouve plusieurs scènes exactement similaires dans le second scénario onirique puis dans le scénario tibétain, pour le coup, c’est tout de même bien lourd.

 

Mais si ce premier scénario dans les Contrées du Rêve est finalement sympathique, et joliment dépaysant, il n’en va donc pas de même du second...

 

LA QUÊTE ÉTERNELLE, CONTRÉES DU RÊVE

 

En effet, ce deuxième scénario onirique me paraît… mauvais. D’autant plus en étant inséré dans une campagne globalement de bonne à très bonne tenue. En effet, le « dépaysement » est pour le coup bien trop forcé – et le scénario, en contraste avec la pleine lovecrafterie, tient un peu de la quête donjonnesque… hélas au point où ça en devient caricatural ; c’est d’ailleurs de très très loin le scénario le plus linéaire, et même dirigiste, d’une campagne généralement bien plus libre.

 

D’ailleurs, l’idée même des « Contrées du Rêve » y est d’une certaine manière malmenée, d’emblée : les investigateurs n’y accèdent pas en rêvant, avec l’escalier et patin-couffin, mais en buvant une substance étrange concoctée par un PNJ de la Nouvelle-Orléans dont nous n’avons jamais entendu parler, et dont nous n’entendrons jamais plus parler par la suite. Ah, oui ! Il faut boire ladite potion dans un cimetière… puisque des Goules font alors leur apparition, qui conduisent les investigateurs dans les « Contrées du Rêve » (?) en suivant un de ces longs tunnels que les Goules aiment bien…

 

Pourquoi pas ? En fait, ça peut être amusant…

 

Sauf que non. La suite, hélas, ne me parle vraiment pas. Les trois Goules viennent en effet chercher les investigateurs… pour qu’ils délivrent leur princesse, qui a été enlevée. Ooooooooooh ! Une princesse à délivrer ! Oui, même si c’est une Goule, une princesse reste une princesse. Quant à savoir pourquoi la fiole suscite l'apparition des Goules, pourquoi les Goules confient cette mission aux PJ, et pourquoi les PJ l'accomplissent... J'ai même pas envie de me poser la question, en fait.

 

Et à partir de là… Eh bien, des rencontres – table à la clef (il y en aura aussi une dans le dernier scénario de la campagne, mais autrement pertinente), de la baston, de l’exploration qui n’en est pas tout à fait puisque les PJ sont grosso merdo sur une ligne droite (la carte qui fait des petits détours en pointillés, c’en est presque risible…), c’est terne, c’est plat, ça n’a aucun intérêt.

 

En chemin, les PJ croisent Eibon qui se promène, hop, et qui devrait en jeter, sauf qu’il a pour objet essentiel… de filer aux PJ un artefact (éventuellement de rechange) indispensable pour niquer sa gueule à Némésis à la fin.

 

Et nous avons aussi un « vieux sage de la montagne » qui remplit peu ou pour le rôle de Yibb-Tstll dans le scénario précédent, en répondant aux questions des PJ (contre rémunération douloureuse, certes)procédé qui reviendra une troisième (Francis Wilson) puis une quatrième fois (le diagramme du temple d’Hastur) dans le scénario tibétain !

 

Et là, ça me paraît mettre en évidence un problème de la campagne : décidément, que les joueurs, au-delà des PJ, comprennent bien les implications de la venue de Némésis et de la sorcellerie d’Eibon à son égard, semble n’avoir rien d’évident, alors que c’est capital. Recourir QUATRE fois à ces expédients (voire cinq ? Peut-être faut-il compter aussi la bibliothèque d’Ulthar...), ça fait vraiment béquille, et c’est regrettable ; là aussi, je suppose, il faut que le Gardien travaille, pour bien doser la gestion des indices concernant la résolution de la trame principale, et éviter autant que faire se peut ces expédients. Car cette approche de la campagne ne me satisfait vraiment pas.

 

Un scénario au mieux dispensable, donc, au déroulé inintéressant, et dont les conséquences les plus notables pour la fin de la campagne relèvent du tour de magie grossier. Vraiment dommage…

 

AU CŒUR DU TIBET


Nous en arrivons à l’ultime scénario de la campagne (contrairement aux autres, il doit se trouver à cette position dans le temps – quitte à forcer son démarrage via un télégramme qui aura le bon goût de trouver les PJ où qu’ils se trouvent, mais on fera avec), dans un cadre tibétain très enthousiasmant. La mise en bouche contextuelle, accent mis sur le lamaïsme, est très bien faite et très intéressante. Et puis, bon, y a une photo du Potala, et disons-le : j’aime le Potala. Je kiffe le Potala. Le Potala est cool. Le Potala FTW.

 

 

Pardon.

 

La fiche technique du scénario n’y insiste pas, mais l’exploration a quand même une place importante ici – plus encore que dans le Montana ou les Îles Andaman, davantage dans la manière des scénarios dans les Contrées du Rêve, mais d’une façon « terrestre » qui change tout. À moins que les personnages aient emprunté l’hypothétique passage via le Plateau de Leng envisagé dans le scénario indien, cet ultime chapitre tibétain implique donc tout d’abord un long voyage jusqu’à Lhassa (vraiment long – on compte en semaines, à vue de nez, fonction du point de départ) ; ensuite, après cette halte à la capitale, il faudra monter une deuxième expédition (dans l'urgence !) pour atteindre, dans une région plus désolée et hostile que jamais, le théâtre des tout derniers épisodes de la campagne – confrontant les PJ à Némésis… voire à Azathoth tant qu’on y est.

 

Tu connais l’histoire de Paf l’Investigateur qui voit Azathoth ?

 

Alors c’est Paf l’Investigateur, il voit Azathoth, et paf ! Il perd 1d100 en SAN.


 

Pardon.

 

Exploration, disais-je. Et, comme avancé dans le scénario précédent, cet ultime chapitre a sa propre table de rencontres aléatoires – à utiliser plusieurs fois, en principe. Mais c’est bien, en fait : ce n’est pas du tout une optique baston donjonneuse, c’est plutôt une manière finalement bien vue de rendre palpable le caractère hostile de l’environnement – TRÈS hostile : une avalanche, c’est dangereux…

 

Le scénario fait appel à trois PNJ d’importance, mais d’intérêt variable. Le premier est Francis Wilson, l’auteur du télégramme qui a fait rappliquer les joueurs, et qui, semble-t-il, comprend probablement bien mieux que les investigateurs ce qui se passe au juste ; le bonhomme est compétent (au point si ça se trouve d’avoir ramassé un artefact utile passé sous le nez des joueurs…), mais aussi paniqué : alors que le voyage des investigateurs jusqu’à Lhassa a duré si longtemps, une fois les PJ sur place, il n’y a plus une seconde à perdre ! Pour un final tendu, avec rituel inévitable, et l’apocalypse moins deux secondes… Oups ! Trop tard, zut.

 

Deuxième PNJ essentiel, le mystique tibétain Lha-Bzang – un peu fourbe, et éventuellement croisé dans les Contrées du Rêve… Mf.


Deux PNJ assez clichés, donc – mais le troisième est plus amusant : le camarade Ivan Daryev, du GPU ! Son rôle ambigu, mais tout autant son héroïsme affirmé, en feront le cas échéant un atout de taille pour l’avancement de l’histoire. À l’instar des deux précédents, il est donc éminemment « fonctionnel », mais je crois qu’il y a davantage matière à en tirer quelque chose d’intéressant.


Et nous en arrivons donc à la toute fin de la campagne… Qui est pour le moins exigeante pour les personnages, et implique donc qu’ils aient bien tout pigé de ce qui se passe au juste.

 

Est-elle satisfaisante, cette fin ? Je ne sais pas ; j’ai tendance à croire qu’elle mérite à son tour un certain travail de la part du Gardien pour que tout glisse bien comme il faut – car, à tout prendre, le déroulé des événements n’a rien d’intuitif.

 

J’avoue, d’ailleurs, être un peu décontenancé par ce tunnel qui est en fait un portail (moi, je voyais le rejeton foncer direct vers le noyau de la planète...), ce nouveau diagramme qui accompagne l’arrivée de Némésis (évacuant l’idée d’un phénomène « naturel », aussi démesuré soit-il), et, cause de tout ça sans doute, le fait que Némésis ait en définitive une « personnalité » ; je crois que, sur la base du pitch, je préfèrerais m’en tenir à la « spore cosmique » abstraite et dénuée de conscience et d’intentions – clairement, en fait. Et sans surprise, j’imagine. Cela doit pouvoir s'arranger...

 

Noter que la fin peut prendre plusieurs formes, comme de juste… dont l’une est proprement apocalyptique : pour faire simple, la Terre explose. Boum. Je ne crois pas que ce soit très intéressant, cela dit… Hein… Après, il y a des marges dans la réussite hypothétique des PJ – à tout prendre, la solution « remake de la Tunguska » est sans doute la plus probable ? Une idée amusante, esquissée en marge, consiste à faire intervenir à nouveau les Mi-Gos – qui veulent tout faire péter, certes… Bien y réfléchir. Mais il y a de quoi faire, je crois.

LES PAPIERS D’AZATHOTH

 

Quelques mots, pour finir, sur les annexes de la campagne – des aides de jeu et documents facultatifs, plus ou moins ciblés.

 

Nous trouvons tout d’abord des aides de jeu optionnelles – à distribuer aux PJ selon le bon-vouloir du Gardien. Les citations tirées des « livres du Mythe » ne m’emballent guère : elles sonnent le plus souvent faux. Piocher dans les livres « historiques » peut par contre apporter des développements, au moins d’ordre théorique, intéressants – ainsi sur les âges terrestres et solaires, et les cycles qui vont avec. Les « divagations prophétiques » sont plus utiles, à leur manière… qui n’est peut-être pas, pour moi, celle prévue à la base ? Ce que j’y vois, pour ma part, concerne le MJ, et non les PJ : c’est un moyen de repérer où et quand glisser des indices aux joueurs sur les implications de la campagne ; à utiliser avec modération, sous peine de rendre dirigiste ce qui ne doit pas l’être, mais ça peut être utile. Reste deux pages de coupures de journaux rapportant des événements étranges pas forcément liés à la trame de la campagne, mais que l'on peut souvent y relier ; aussi, les utiliser peut s’avérer périlleux, en multipliant les fausses pistes à l’échelle du globe, mais, pour le coup, avec vraiment de la préparation de la part du Gardien, je suppose qu’il y a moyen, en fait… de « gonfler » un peu la campagne ; comme elle est à la base de taille raisonnable, voire courte pour une campagne de L’Appel de Cthulhu, je suppose que ça demeure envisageable, et que ça pourrait s’avérer enrichissant.

 

Nous avons ensuite une description précise du bateau de Colin et de son équipage (mouais…), et quelques développements supplémentaires sur les dangers de la plongée sous-marine (un mini-passage optionnel de toute façon).

 

Après quoi, quelques index forcément utiles : personnages (avec petit résumé), créatures, ouvrages, sortilèges et artefacts.

 

BILAN

 

Quel bilan, alors ?

 

Positif, en ce qui me concerne – ça fait du bien, après mes deux déceptions de Terreur sur l’Orient-Express et des 5 Supplices

 

La campagne du Rejeton d’Azathoth n’est certes pas sans défauts : old school, même si à un point qui me paraît supportable (comparé aux injouables Ombres de Yog-Sothoth), elle manque de liant, problème à travailler impérativement avant de s’y engager ; c’est un patchwork d’ambiances diverses, voire contradictoires, ce qui pourra être rédhibitoire pour certains (au fond, il est surprenant que cela ne soit pas rédhibitoire pour moi…). L’appréhension de la trame de fond est complexe, et les solutions avancées par la campagne à cet égard ont régulièrement quelque chose de grossier – d’autant plus avec l’accumulation. Enfin, sans que ce soit forcément un défaut, mais il faut le mentionner ici : c’est une campagne très punitive pour les PJ, avec des antagonistes qui ne font pas semblant – il y a aura des PJ morts, ça me paraît inévitable ; il y en aura peut-être même beaucoup… voire le groupe entier à telle ou telle rencontre particulièrement malencontreuse.

 

Mais j’ai bien aimé – voire plus que ça. Si le second scénario des Contrées du Rêve me paraît foireux, tous les autres sont intéressants et bien conçus (même Saint Augustine avec son hors-sujet, ou le scénario tibétain dans ses toutes dernières implications). Le changement d’ambiance peut être radical, oui, mais cela peut aussi être un atout. Campagne de taille « raisonnable », elle ne me paraît pas constituer de ces tunnels rôlistiques périlleux à force de se prolonger en mode mollement automatique. Les cadres de jeu sont beaux, les PNJ généralement intéressants. La trame de fond, enfin, m’intéresse beaucoup dans sa dimension cosmique, même si le dernier scénario, notamment, concède quelques ambiguïtés à ce propos dont je préfèrerais personnellement faire l’économie. Et j’aime beaucoup la liberté des joueurs, et les hypothèses envisagées dans chaque scénario à cet égard, qui justifient assurément le travail du Gardien.

 

Parce qu’il y a vraiment de quoi faire, c’est intéressant, et ça marche – je le crois, du moins, sur la base de cette lecture. Je ne maîtrise pas à L’Appel de Cthulhu en ce moment, mais, si je dois m’y remettre un jour, ça pourrait bien être avec Le Rejeton d’Azathoth...

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La Mort est une araignée patiente, de Henry S. Whitehead

Publié le par Nébal

La Mort est une araignée patiente, de Henry S. Whitehead

WHITEHEAD (Henry S.), La Mort est une araignée patiente, traduction de l’anglais (américain) par Gérard Coisne, préface de David Vincent, Bordeaux, L’Éveilleur, coll. L’Éveilleur Étrange, 2017, 242 p.

 

VIA LOVECRAFT

 

J’ai déjà eu l’occasion d’y revenir à plusieurs reprises, mais le rôle de passeur, chez Lovecraft, n’est pas forcément le moindre. Le culte rendu aujourd’hui au papa de Cthulhu est aussi l’occasion de redécouvrir des auteurs qu’il admirait, prédécesseurs, contemporains, collègues parfois, pour lesquels l’histoire littéraire s’est éventuellement montrée moins charitable – étonnant retournement dans certains cas, d'ailleurs, dans la mesure où, parmi ces auteurs, certains étaient alors fort appréciés, dont on ne se souvient plus guère aujourd’hui… si ce n'est via Lovecraft ; peut-être plus particulièrement en France, hélas, où les Dunsany, Machen, Blackwood, Hodgson, etc. (je ne vous parle même pas de M.R. James), ne sont peu ou prou plus publiés, ou de manière passablement obscure.

 

L’entreprise bienvenue de L’Éveilleur, via David Vincent, éditeur associé à L’Arbre Vengeur (où l’on trouvait déjà l’excellent recueil d’Algernon Blackwood L’Homme que les arbres aimaient, ainsi que, peut-être davantage dans l’esprit du volume qui nous intéresse aujourd’hui, La Chose dans la cave de David H. Keller), nous permet ainsi de redécouvrir l’œuvre fantastique de Henry S. Whitehead, concrétisant avec, espérons-le, davantage d’ampleur et de retours, une première initiative de traduction quelque peu ésotérique et remontant à une trentaine d’années (chez Crapule ; au traducteur Gérard Coisne, décédé en 1992, on pouvait y associer François Truchaud et Jean-Michel Nicollet...).

 

Précisons d’emblée, puisque nous en sommes aux aspects éditoriaux, que La Mort est une araignée patiente est un fort joli ouvrage – émaillé de beaux documents, des photographies d’époque essentiellement, qui sont autant d’outils bienvenus pour prolonger l’ambiance admirable des sept nouvelles ici compilées ; côté paratexte, il faut d’ailleurs mentionner l’utile et juste préface de David Vincent, qui livre aussi en fin d’ouvrage un bref texte davantage en forme de pochade, et de nombreuses notes du traducteur, souvent intéressantes, tout particulièrement quand elles traitent des subtilités de la langue créole et, bien sûr, du vaudou...

 

Mais patience – restons en pour l’heure à cette idée d’un Lovecraft passeur (chassez le naturel nébalien...).

 

Pour qui s’intéresse au gentleman de Providence, le nom de Henry S. Whitehead n’est pas inconnu. Ainsi, sans trop creuser dans la biographie des deux auteurs, on peut relever la nouvelle « Bothon », semble-t-il signée Whitehead, mais parfois attribuée aux deux auteurs en collaboration, même si cela a pu faire débat ; je ne m’engagerai pas plus avant, n’ayant plus le moindre souvenir de cette nouvelle que j’avais forcément lue… mais il y a bien trop longtemps.

 

Mais c’est là plus un symptôme qu’autre chose. L’essentiel, c’est que les deux auteurs s’appréciaient et, oubliez le « Reclus de Providence » de la légende, se connaissaient : Lovecraft avait rendu visite à Whitehead, et en avait alors dressé un portrait étonnant – celui de ce religieux (il était pasteur épiscopalien) d’allure athlétique, qui pouvait jurer comme un charretier et paraissait exempt de toute bigoterie… et qui, bien sûr, prisait la littérature fantastique, et avait commis dans le registre des réussites notables – essentiellement, comme de juste, dans le célèbre pulp, aujourd’hui mythique, Weird Tales.

 

En fait, Whitehead faisait pleinement partie d’une sorte de « communauté » de Weird Tales, où Lovecraft jouait peut-être un rôle de pivot. Les deux hommes, inévitablement, étaient en correspondance, d’ailleurs… même si pour une période fort brève, entre 1930 et 1932 : les échanges épistolaires s’interrompent brutalement avec le décès de Whitehead, à l’âge de 50 ans. Rétrospectivement, on en ferait le premier tragique décès de cette communauté étonnamment unie : en 1936, quand Lovecraft serait bouleversé par le suicide de Robert E. Howard, autre star du pulp, et se répandrait dans sa correspondance sur le drame, le souvenir du décès de Whitehead ressurgirait, et le liant unissant ces divers auteurs n’en est que plus assuré.

 

Mais voilà : si Lovecraft et Howard ont tous deux bénéficié, à titre posthume, d’une reconnaissance sans commune mesure et sans doute pour eux inenvisageable, ce n’est pas le cas de Whitehead – et de bien d’autres. Revenir sur la bibliographie de l’auteur n’en est que plus appréciable, car il avait bien sa patte, sa singularité, et un talent certain, justifiant bien l’appréciation flatteuse de Lovecraft.

 

Pour autant, qu’on ne s’y trompe pas : les textes ici compilés n’ont rien de lovecraftien, Whitehead œuvre dans un tout autre registre ; certes, il est difficile de retenir un sourire de connivence à la description de la statuette d’un « dieu-poisson » dans « La Chambre des spectres », nouvelle publiée dans Weird Tales… en 1927 ; mais sans doute ne faut-il pas y attacher trop d’importance ?

 

VOODOO PEOPLE ?

 

C’est que les vraies préoccupations de Whitehead sont ailleurs – et directement liées à sa biographie. En effet, la vocation religieuse du futur auteur de contes fantastiques l’a amené à exercer en tant que pasteur épiscopalien dans les Îles Vierges, ces trois îles des Petites Antilles proches de Haïti, anciennement danoises et tout récemment passées sous le protectorat des États-Unis. Whitehead y séjourne régulièrement entre 1921 et 1929, et développe un goût prononcé tenant de la fascination pure pour ces îles tropicales et leur culture entre deux mondes. Forcément, l’amateur de récits « weird » autant que l’homme d’Église ne pouvait qu’être intrigué par cette spécificité créole : le vaudou…

 

Il n’est certes pas le seul – et son cas appelle à la comparaison avec un autre écrivain contemporain, William Seabrook, dont le livre The Magic Island, en 1929, initie grandement le public anglo-saxon à la matière vaudoue (haïtienne, en l’occurrence). Mais Whitehead ne l’a pas attendu : 1929, c’est la dernière année de son service aux Îles Vierges, où il s’était rendu dès 1921 ; et s’il cite volontiers Seabrook et son livre dans plusieurs des nouvelles ici compilées, comme une référence connue et peut-être même une forme ultime d’argument d’autorité, il peut néanmoins se baser avant tout sur sa propre expérience pour bâtir ses récits fantastiques évocateurs du vaudou.

 

Et des fantasmes qui l’accompagnent ? L’expérience de l’auteur a beau être de première main, elle n’est pas exempte de préjugés : pour le pasteur épiscopalien, il y avait forcément quelque chose de satanique dans les curieux rites des Noirs des Îles Vierges… Aussi ne comprend-il peut-être pas toujours si bien que cela ce dont il traite dans ses récits ? Pour autant, et paradoxalement peut-être, puisqu’en s’exprimant dans un registre fictionnel, il se montre sans doute moins sensationnaliste que Seabrook et ses « histoires vraies », et peut-être plus fin dans son appréhension de cette culture si déconcertante – témoignant à maintes reprises d’une curiosité sincère que les préjugés de sa vocation n’entachent finalement pas tant que cela : Lovecraft l’athée l’avait noté, Whitehead n’avait absolument rien d’un bigot.

 

D’ailleurs, à cet égard, il faut sans doute dépasser le seul cas du vaudou : dans ces récits, et semble-t-il nombre d’autres encore, Whitehead dépeint avec brio une société en forme de microcosme bien singulier, et qu’il connaît par le menu pour y avoir longtemps vécu : les Îles Vierges, dans les nouvelles de Whitehead, sont incroyablement vivantes et « authentiques », vaudou ou pas.

 

Enfin, le thème vaudou… doit sans doute être relativisé. Car si Whitehead en use abondamment – ici, c’est notamment le cas dans les nouvelles « Jumbee », « Passion sous les tropiques », « Le Taureau noir » et « L’Apparition d’un Dieu » –, il peut aussi, assez souvent, se contenter d’en faire un matériau d’ambiance, pour tirer le récit dans d’autres directions. D’ailleurs, et ce n’est pas la chose la moins surprenante de ce surprenant recueil, il y adopte régulièrement un ton « rationaliste » ; il ne faut pas entendre par-là, chose que Lovecraft détestait, que Whitehead donne en définitive une explication « réaliste » et tristement banale aux phénomènes étranges qu’il décrit tout d’abord, mais qu’il entend d’une certaine manière sublimer le fantastique par la science – même la science grotesque –, au point que certains de ces récits, pour relever clairement de l’épouvante, trouvent sans doute davantage à s’associer au registre SF naissant, ou au moins au courant dit « weird science », qu’au fantastique plus conventionnel façon « ghost stories » ; c’est particulièrement sensible, ici, dans « Cassius » et « L’Apparition d’un dieu », deux textes de 1931 qui se ressemblent beaucoup dans le fond sinon dans la forme (Lovecraft adorait « L’Apparition d’un dieu », pour lui le chef-d’œuvre de Whitehead), mais c’est aussi une dimension surprenante du « Taureau Noir », pourtant à maints égards la nouvelle la plus « vaudoue » du recueil.

 

LE CADRE : LES ÎLES VIERGES

 

Les sept nouvelles composant La Mort est une araignée patiente (titre renvoyant à un dicton créole) partagent donc un même cadre, et parfois aussi quelques personnages – procédé qui ajoute à la densité de l’ambiance, et qui confère au recueil, comme de juste… de faux airs de toile d’araignée.

 

Géographiquement, le cadre est donc celui des Îles Vierges – un archipel des Petites Antilles, en fait marquant la séparation entre Grandes Antilles et Petites Antilles, à l’est de Haïti et Porto Rico ; plus précisément, il s’agit des trois possessions autrefois danoises que sont Saint-John (52 km²), Saint-Thomas (83 km²) et enfin, plus loin (en fait, au point de ne pas vraiment faire partie du même archipel), Sainte-Croix (207 km²) ; un tout petit territoire donc, mais avec une culture qui, pour baigner dans le climat général des Caraïbes, et plus particulièrement des Antilles anglophones, a cependant une identité qui lui est propre.

 

La région a par ailleurs été disputée par les puissances colonisatrices, et son histoire à cet égard a été quelque peu tumultueuse : les Caraïbes en ont chassé les Arawaks avant que Christophe Colomb ne les « découvre » (et les nomme) ; les Espagnols ne s’y sont semble-t-il pas attardés, mais les Français et les Anglais s’y sont affrontés ; pourtant, dès le XVIIe siècle, ce sont en fait les Danois, que l’on n’associe généralement guère à l’entreprise colonisatrice (moi, du moins, et Groenland excepté, bien sûr – mais de la présence danoise aux Antilles, je confesse, moi l’ignare, que je ne savais absolument rien), qui s’y sont installés et maintenus ; en 1917, et donc tout récemment quand Whitehead s’y rend puis écrit à leur propos, ces « Indes occidentales danoises » ont été achetées au Danemark par les États-Unis (pour 25 millions de dollars), qui en ont fait un protectorat.

 

Sur le plan historique, Whitehead navigue entre l’époque qui lui est immédiatement contemporaine et l’occupation danoise encore récente – il peut remonter, assez régulièrement, au milieu du XIXe siècle disons, pour donner une sorte de profondeur historique à ses récits des années 1920.

 

Mais, bien sûr, la dimension essentielle à cet égard renvoie à la traite négrière… C’est bien l’esclavage qui a constitué la société si particulière des Îles Vierges – les esclaves noirs venus de « Guinée » (terme entendu de manière générale pour désigner leur berceau africain) y ont toujours, après l’abolition, un statut fondamentalement inférieur, on ne s’en étonnera pas, et les relations des Blancs avec eux en sont forcément marquées : ici, les Noirs sont des domestiques ou des « serviteurs » de tout ordre, et leur situation n’a pas forcément beaucoup évolué. Face à cette aristocratie d'héritage blanche, ils se singularisent par l’emploi de la langue créole, qui participe peut-être de cette domination – et aussi, donc, par le vaudou.

 

Mais le terme « créole » doit aussi être envisagé différemment – en fait, il y a là une ambiguïté, le mot pouvant désigner des choses bien différentes selon la langue qui l’emploie (les esclaves et leurs descendants, leur seul langage, les Blancs nés dans ces colonies, les seuls métis...) ; ce qu’il faut peut-être en retenir, c’est qu’il y a déjà une part de métissage dans cette société – part plus ou moins bien acceptée, mais le fait demeure que la société des Îles Vierges compte nombre de dominants qui ont du « sang noir » dans les veines ; d’où cette hiérarchisation distinguant plusieurs statuts comme « plus ou moins noirs » : on distingue ainsi les octavons, qui ont un huitième de « sang noir »…

 

Ces métis jouent peut-être un rôle tout particulier dans les nouvelles compilées dans La Mort est une araignée patiente, dans la mesure où s’y déploie le thème d’une sorte de « contamination » du vaudou : celui-ci est censé être propre aux Noirs – leur culte dégénéré, en tant que tel guère problématique : il suscite très certainement des fantasmes, mais le laissez-faire domine. Toutefois, dans cette optique, un jumbee ne peut qu’être noir, et un Blanc ne peut pas se livrer au vaudou – ou plutôt ne le devrait pas… mais certains le font, et c’est une bonne part du problème.

 

Pour l’anecdote, rappelons que c’est en 1932, l’année même de la mort de Henry S. Whitehead, que sort le film Les Morts-vivants, signé Victor Halperin, et avec en guise de star à l’affiche Bela Lugosi, film plus connu sous son titre original White Zombie, et dont c’est tout le propos… Outre que c’est aussi la première apparition du zombie au cinéma, semble-t-il. Si le cadre n’est pas tout à fait le même, je suppose qu’il y a tout de même une parenté marquée permettant d’appréhender l’ambiance si particulière des nouvelles ici compilées – et peut-être en va-t-il de même, un peu plus tard, pour l’excellent Vaudou de Jacques Tourneur (ou I Walked With a Zombie, en VO, mais pour le coup privilégions le titre français…).

 

Mais c’est justement un aspect tout particulièrement intéressant de La Mort est une araignée patiente, car il témoigne donc de la curiosité sincère de l’auteur pour ce monde étrange du vaudou – une curiosité où la méfiance le dispute certes à la fascination… Mais si l’homme d’Église soupçonne donc la patte du diable dans ces cultes barbares (dont il ne mesure probablement pas la part de syncrétisme, puisque la foi chrétienne y a en fait sa part ; mais le pasteur est forcément un peu manichéen en l’espèce), tout en proclamant à la face du monde que Dieu l’a toujours emporté, l’emporte encore et l’emportera toujours sur « le Serpent de Guinée » auquel il assimile Damballa Oueddo avec des connotations diaboliques qui n’ont pas lieu d’être, le fait demeure : il est séduit par ce monde obscur… Dimension qui se reporte sur ses personnages, aristocrates locaux tout disposés à s’encanailler dans le curieux sous-monde de leurs domestiques.

 

CANEVIN ET AUTRES

 

Les nouvelles de Whitehead situées dans les Îles Vierges ne se contentent en effet pas de partager ce cadre, mais, régulièrement, font appel aux mêmes personnages – ce qui participe de l’unité du recueil en même temps que de sa singularité.

 

De ces personnages, le plus important et de loin est Gerald Canevin, narrateur de plusieurs de ces nouvelles – mais narrateur selon les principes de construction propres à l’auteur, qui aime en fait jouer de structures alambiquées pour narrer ses contes macabres : en fait, Canevin est un témoin et un passeur – il est celui auquel on raconte une histoire, histoire qu’il nous raconte ensuite à nous lecteurs ; procédé pas forcément très original en tant que tel, mais Whitehead en use avec astuce, pour un résultat qui a quelque chose d’assez ludique ; en fait, c’est régulièrement pour lui un moyen d’injecter une certaine dimension humoristique à ses récits fantastiques éventuellement grotesques. En tant que tel, Canevin est un peu un personnage « en creux », mais il ne manque pas d’intérêt pour autant – surtout, sans doute, dans la mesure où il constitue souvent un alter-ego de l’auteur : il partage son milieu, sa culture, et sa curiosité pour le folklore des anciens esclaves ; dans la dernière nouvelle du recueil, « L’Apparition d’un dieu », de manière explicite, Canevin est présenté comme un écrivain (amateur ?) de nouvelles fantastiques, toujours prêt à piocher dans les événements étranges dont il a connaissance pour élaborer des récits d’autant plus plaisants qu’ils sont sinistres…

 

Dans cette optique, il est associé à un autre personnage récurrent, le Dr Pelletier, savant chirurgien affilié à la Marine américaine. Le bon docteur, un peu bedonnant et qui a ses manies, pourrait représenter dans ce contexte la voie de la raison… mais, en fait, son attitude louvoie entre rationalité et surnaturel : sans aller jusqu’à exprimer une forme de « défaite de la science », il est un outil bien pratique pour révéler que le monde a ses mystères, que la science n’explique pas – ou pas encore… Dès lors, il confère un vernis supplémentaire d’authenticité aux explications « rationalisantes » de Whitehead portant sur tel ou tel phénomène incompréhensible ; dans cette optique, la science la plus « officielle » peut s’accommoder de dérives vers la pseudo-science, pour aboutir le cas échéant à un résultat « grotesque », mais dans le bon sens du terme – et donc de manière parfaitement délibérée.

 

D’autres noms sont récurrents dans ces nouvelles, par ailleurs – on croise à plusieurs reprises la famille Macartney, ou encore Papa Joseph, le papaloi –, mais sans doute de manière plus anecdotique.

 

Tentons maintenant de dire quelques mots de chacune des sept nouvelles de ce recueil… sans trop en dire non plus (oui, je sais...).

JUMBEE

 

« Jumbee » est, relativement, la plus vieille nouvelle du recueil, et a été publiée initialement dans Weird Tales en 1926. Ce récit assez court a surtout pour lui d’introduire des thèmes que, somme toute, les nouvelles ultérieures sauront approfondir et embellir. D’une construction relativement plus simple que les autres nouvelles du recueil, ce récit assume par ailleurs une dimension grotesque à la limite du traitement humoristique, en mettant en avant les dimensions les plus superstitieuses du folklore vaudou des Îles Vierges.

 

Mais la nouvelle, en tant que telle, fonctionne assez bien : bénéficiant déjà de ce beau contexte antillais, elle soulève à peine le voile sur les mystères qui y sont monnaie courante, avec cet omniprésent jumbee, qui demeure largement insaisissable – d’autant que cet esprit mauvais d’un homme qui était mauvais de son vivant paraît osciller entre une certaine dimension spirituelle typique des « ghost stories » et une autre dimension, plus matérielle, palpable, concrète : le zombie, qui en est j’imagine un dérivé.

 

Cela passe bien, mais la suite du recueil est autrement satisfaisante à mes yeux.

 

CASSIUS

 

À l’autre extrémité du spectre (si j’ose dire), « Cassius », une nouvelle bien plus longue – en fait la plus longue du recueil avec, plus loin, « Le Taureau noir », les deux tournent autour de la cinquantaine de pages – est très différente dans le fond comme dans le forme, et d’autant plus surprenante. Il semblerait que ce soit la nouvelle la plus récente du recueil, mais ça se joue à peu de choses : trois d’entre elles datent de la même année 1931… Je relève par contre qu’elle a été publiée dans Strange Tales, et non Weird Tales, ce qui en fait une exception, et j'y reviendrai.

 

Dans ce récit, la dimension grotesque est systématiquement mise en avant, au point où l’exercice devient sacrément périlleux – et pourtant Whitehead s’en tire très bien, sans doute avec un sourire en coin, qui infuse dans son récit des Îles Vierges, d’allure forcément vaudoue, une trame « weird science » d’une certaine manière convenue, mais qui gagne pourtant à être ainsi traitée dans ce cadre si singulier et que l’auteur rend merveilleusement vivant.

 

Nous y suivons un ancien esclave persécuté par une « bête » insaisissable, et qui n’en est que plus terrifiante. Son bon maître et ses compagnons enquêtent… et sont bien obligés de constater que le vaudou, coupable tout désigné, n’a en fait peu ou prou rien à voir avec cette affaire. C’est très bien fait, très efficace – pour un résultat relevant de ce qu’on qualifierait plus tard de réjouissante série B… à ceci près que le cadre de l’aventure, minutieux et authentique, tire clairement le bilan vers la série A. Un texte surprenant, et décisif à cet égard dans l’orientation du recueil (quand bien même c’est donc un biais à en juger par la chronologie des textes) : le cadre n’impose pas ses thèmes, quand l’auteur est habile, et Whitehead a plus d’une corde à son arc !

 

LA MALÉDICTION DE TRANCRÈDE

 

Parfois proche à première vue de « Cassius », avec là aussi une petite bestiole meurtrière autant qu’insaisissable, « Black Tancrede » (première publication dans Weird Tales en 1929), là encore en équilibre instable sur la corde raide, joue à son tour des attentes du lecteur, pour mieux le balader. Le thème central du terrible châtiment infligé longtemps auparavant à un esclave rebelle oriente tout à la fois le récit vers une classique vengeance posthume, tout autant une malédiction affligeant un lieu, et vers le traitement vaudou… à plus ou moins bon droit.

 

Je suppose que cette nouvelle ne peut plus totalement être prise au sérieux depuis que La Famille Addams est passée par-là, mais elle fonctionne pourtant très bien – et, jusque dans son grotesque affiché, elle n’est pas sans susciter quelques frissons d’autant plus agréables qu’ils sont paradoxaux…

 

LA CHAMBRE DES SPECTRES

 

Suit « The Shadows » (première publication dans Weird Tales en 1927), évoquée plus haut pour être la seule nouvelle du recueil qui, délibérément ou pas, semble avoir au moins un vague lien avec la matière lovecraftienne.

 

Au-delà de ce seul trait des plus discutable, c’est de toute façon une nouvelle à part dans le recueil – ou du moins qui tranche passablement sur les précédentes. En effet, si le cadre demeure bien sûr celui des Îles Vierges, l’ambiance est tout autre, me semble-t-il, surtout dans la mesure où c’est davantage entre Blancs que se joue l’intrigue. Certes, il y a sans doute cette idée du Blanc qui aurait fricoté avec des puissances interdites qu’il aurait mieux valu pour lui laisser en paix… et qui en paie nécessairement le prix.

 

Mais cette histoire de l’écho d’une mort atroce, passant par le biais étonnant mais pertinent de l’homme aux visions hallucinées qui dessine ses hallucinations pour les confronter, sinon à la réalité, du moins aux souvenirs que d’autres en ont, fonctionne tout à fait, non sans humour là encore, mais de manière peut-être plus pince sans rire ou so British que dans les textes qui précèdent, en contrepoint à la terreur des aperçus les plus inconcevables d'un sombre passé.

 

PASSION SOUS LES TROPIQUES

 

« Sweet Grass » (première publication dans Weird Tales en 1929 – mais pourquoi ce titre français barbaracartlandesque ?), après les bifurcations des nouvelles précédentes jouant de l’ambiguïté sur la dimension vaudoue des phénomènes étranges rapportés, introduit une nouvelle orientation du recueil où le vaudou est plus authentiquement présent – mais autorise autant de traitements différents.

 

Difficile, sans doute, de parler ici d’horreur. Voire absurde… Le surnaturel y a bel et bien sa part, mais les implications sont bien moins terribles que dans le reste du recueil.

 

En fait, le titre français barbaracartlandesque a certes un minimum, même vraiment minime, de justification, dans la mesure où la nouvelle traite avant tout de la rivalité amoureuse de deux femmes, que la jalousie peut porter aux pires extrémités… si on lui en laisse le temps : l’héroïne (puisque c’est au fond elle qui compte vraiment, et non son mari falot qui occupe pourtant le devant de la scène), une Macartney (nom qui reviendra par la suite, et associé systématiquement à des aristocrates écossais exilés dans les Antilles mais d’un naturel quelque peu « rude »), remet à sa place (devinez laquelle ?) une métisse insupportablement belle, mais que l’honorable époux avait pourtant rejeté – son unique trait d’héroïsme personnel. Bien sûr, elle ne pouvait se contenter d’être belle : il fallait qu’elle soit aussi fille de sorcière, sinon sorcière elle-même...

 

C’est au mieux anecdotique, pour le coup. Pas désagréable, mais tout sauf inoubliable. Dans ce registre un peu mineur, « Jumbee » fonctionnait mieux, mais la plupart des autres textes sont de toute façon bien meilleurs...

 

LE TAUREAU NOIR

 

Suit une longue nouvelle – la plus longue avec « Cassius », donc – que je trouve assez problématique ; et pas uniquement parce que la bibliographie semble renvoyer à deux textes originaux (?), « Black Terror » et « The Black Beast » (1931 de toute façon ; une révision ?). Elle contient de très bons moments, mais aussi quelques passages plus… déconcertants ; c’est peut-être, de ce recueil, le conte qui use le plus à fond de la thématique vaudoue, ce qui lui confère une unité particulière… mais ce récit « d’après anecdote authentique » me paraît aussi souffrir de quelques failles narratives, des imprécisions sinon des « trous » à proprement parler.

 

Sans doute faut-il aussi noter que c’est, de La Mort est une araignée patiente, la nouvelle où le racisme, sans doute inévitable dans pareil contexte (et d’autant plus que Whitehead opère ici un long flashback : si la narration globale se situe dans les années 1920, l’essentiel de la nouvelle réside dans une longue lettre censément écrite dans les années 1870, sauf erreur – et donc dans les Indes occidentales danoises), s’exprime le plus, au-delà disons de la seule domination « évidente » des autres récits, portés sur la condescendance à l’égard des Noirs superstitieux, ces « grands enfants », et ce de deux manières : d’une part en incarnant le Mal dans le demi-frère de l’auteur de la lettre, élevé exactement dans les mêmes conditions, mais qui avait pour seule différence avec l’honorable héros d’être un métis ; d’autre part en mettant en scène une séance de torture d’un papaloi par un flic danois façon « Dirty Harry », dont l’épistolier déplore la cruauté mais sans rien faire pour l’en détourner…

 

Peut-être ne faut-il pas s’y attarder – je ne le mentionne qu’ « au cas où »… Mais la nouvelle me paraît problématique au-delà : en mettant en scène les conséquences inattendues d’un « baptême vaudou », la nouvelle brille longtemps dans ce dangereux numéro d’équilibriste du traitement grotesque, dont elle se sort à nouveau très bien ; le ridicule de la situation, propice au rire, avec ce taureau qui a investi le coquet salon d’une belle bâtisse coloniale, n’interdit en rien le frisson, rationnel ou pas – d’autant plus, sans doute, dans la mesure où le lecteur comprend très vite le fond de l’affaire, évident à vrai dire, là où l’épistolier et son compagnon tortionnaire sont totalement ingénus ; en fait, la torture du papaloi n’en est que plus atroce…

 

Cela fonctionne sur la durée – mais la fin ne m’a pas convaincu. Faire durer le plaisir, si j’ose dire, c’était bien vu, mais la nouvelle, longtemps bavarde donc, se montre finalement imprécise… et quelque peu terne dans sa conclusion. La nouvelle n’est pas mauvaise dans l’absolu – puisqu’elle est bonne sur l’essentiel de sa longueur. Mais, en définitive, j’ai l’impression qu’il y manque quelque chose. Quoi ? Ben, j’en sais rien – demandez au taureau, peut-être que…

 

L’APPARITION D’UN DIEU

 

Reste une dernière nouvelle, « The Passing of a God » (première publication en 1931 dans Weird Tales), celle donc que Lovecraft admirait par-dessus tout, et le fait est qu’elle est très bonne. En matière de numéro d’équilibriste, expression revenue plusieurs fois dans cette chronique, c’est sans doute la réussite la plus flagrante.

 

Dans le fond, cette nouvelle est très, très proche de « Cassius », publiée la même année mais dans un pulp concurrent, Strange Tales ; ce qui n’a peut-être rien d’innocent, du coup : recyclage d’un même thème, adapté à un lectorat différent ? Je n’en sais rien. Mais si « Cassius » était à sa manière une réussite, « L’Apparition d’un dieu » l’est probablement plus encore, et dans un registre autrement subtil. Peut-être surtout dans la mesure où cette nouvelle rassemble tous les procédés précédemment envisagés ? Mais pour en tirer quelque chose d’autre encore, et singulier – comme un phénomène d’émergence ?

 

Le vaudou et la curiosité des hommes blancs à son sujet (le narrateur Canevin dont il est ici précisé qu’il est auteur de nouvelles fantastiques, mais aussi son comparse le Dr Pelletier, qui narre véritablement l’affaire, et la victime de ladite affaire – à supposer qu’il s’agisse d’une victime) occupent une place centrale dans le récit, mais la dimension « scientifique » ou « pseudo-scientifique » de « Cassius » est traitée ici sur un mode plus « sérieux » ; aussi, si le grotesque est toujours de la partie, le propos est finalement tout autre – et l’effet produit sur le lecteur de même. Le mariage entre ces diverses dimensions fonctionne à merveille. Et s’il ne s’agit peut-être pas, là non plus (à l’instar de « Passion sous les tropiques »), d’une histoire d’horreur à proprement parler, elle est assurément déconcertante – et donc essentiellement « weird ».

 

J’ajouterais que cette nouvelle contient le meilleur personnage du recueil, en la figure étonnante de Carswell, la « victime » ; un citoyen américain qui se sait condamné par un cancer et plaque tout pour vivoter dans les îles, où il se retrouve… au point d’en obtenir une bien étrange mais non moins réconfortante rémission, qui est à vrai dire tout autant rédemption, même si sur un mode paradoxal. D’où cette ambiguïté savoureuse : si Whitehead force le trait concernant Canevin, qu’on a plus que jamais envie de lui assimiler, n’est-il pas tout autant, voire bien davantage, Carswell ? Cet Américain blanc qui s’adapte aux Îles Vierges, et dont la curiosité pour le monde qui l’entoure, même noir, même vaudou, lui permet de toucher à quelque chose que les préjugés si communs de ses semblables leur prohibent tristement…

 

Entre vaudou et « weird science », aussi grotesque que profonde, tout à la fois légère et sérieuse, distrayante et édifiante, « L’Apparition d’un dieu » est bien à la hauteur de sa réputation.

 

BILAN

 

Je n’irais certainement pas jusqu’à qualifier La Mort est une araignée patiente de chef-d’œuvre inoubliable – mais le recueil est assurément de bonne tenue, justifiant que l’on ne laisse pas son auteur dans l’oubli.

 

Et c’est donc une très belle idée que cette compilation, moyen de choix de redécouvrir un auteur singulier, qui a su exprimer son art si complexe en puisant dans sa vie même pour un résultat admirable de maîtrise, entre frissons et connivence amusée. Le recueil a aussi pour lui de surprendre régulièrement – car Whitehead n’est pas toujours là où on l’attend, et tant mieux le plus souvent.

 

Mais s’il est un point où il brille systématiquement, c’est bien dans la description sensible et juste, curieuse voire érudite aussi, de ce très beau cadre des Îles Vierges. On cite souvent, de Lovecraft, l’ouverture de « L’Image dans la maison déserte », nouvelle de 1920 où notre hardi gentleman de la Nouvelle-Angleterre étale ses préjugés en faisant de ladite Nouvelle-Angleterre le seul pays au monde à satisfaire pleinement les attentes des « épicuriens de la terreur » ; je crois qu’il a eu le temps de changer d’avis par la suite, en lisant des collègues habiles dans leur traitement « régionaliste » du « weird » – son correspondant Henry S. Whitehead, si tôt disparu, en fait assurément partie ; et ses Îles Vierges, curieuses et séduisantes, oscillant entre deux mondes, sont à l’évidence un cadre de choix et qu'il a superbement rendu.

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CR 6 Voyages en Extrême-Orient : Lame, l'arme, larmes (06) - conclusion

Publié le par Nébal

CR 6 Voyages en Extrême-Orient : Lame, l'arme, larmes (06) - conclusion

Sixième et dernière séance du scénario de Fabien Fernandez « Lame, l’arme, larmes », tiré de 6 Voyages en Extrême-Orient. Vous trouverez les éléments préliminaires ici, la première séance , et la précédente séance .

 

Je maîtrisais. Tous les joueurs étaient présents, qui incarnaient Goto Yasumori, la voleuse, Hira Ayano, la montreuse de marionnettes, Kuzuri Hideto, l’apothicaire, et Masasugi Takemura, l’ancien soldat.

 

I : SUR LA ROUTE


[I-1 : Yasumori : Gen] Yasumori est encore sous le choc de sa rencontre avec un fantôme, et le groupe avance plus lentement, à son rythme. Mais, à vrai dire, tous sont pour le moins perplexes, et inquiets quant à l’avenir : la perspective d’affronter une créature aussi puissante et rusée que le kitsune Gen est pour le moins déprimante – mais ils n’ont pas le choix ; l’esprit lui-même le leur a confirmé, en leur adressant, porté par un petit chien en kimono, un faire-part moqueur pour un mariage qui sera célébré dans la forêt de Koryo

 

[I-2 : Yasumori, Takemura, Hideto : Sekine Senzo ; Gen] En chemin, ils échangent, mais de manière somme toute peu constructive, sur les moyens dont ils disposent pour mettre fin à la malédiction. Il y a l’optique martiale : affronter et tuer le kitsune. Mais, parmi eux, seul Takemura est en mesure de véritablement se battre – parce qu’il a été soldat, si c’est dans une autre vie, et parce qu’il a en main un sabre « magique »… celui-là même, en fait, que Gen a maudit. À l’évidence, une approche aussi brutale relève peu ou prou du suicide, et les chances de l’emporter, pour le vieil homme, sont infimes… « Piéger » le kitsune, quel que soit le sort que les aventuriers lui réservent ensuite, s’annonce tout aussi difficile : il est après tout nécessairement rusé, et bien plus qu’eux, ce renard à neuf queues qui sévit depuis des siècles, sinon des millénaires… Ceci étant, ils discutent des méthodes récurrentes colportées dans le folklore, et Hideto, notamment, suppose que préparer un de ces plats aux haricots rouges dont les kitsune raffolent tant pourrait, dans une certaine mesure, les aider… Sinon, jouer de la carte surnaturelle ? Ils ne sont guère religieux – et l’onmyôji Senzo est plus taciturne que jamais : il n’ose certainement pas le dire, mais est bien conscient, ainsi que ses compagnons de route, que le yôkai est largement au-dessus de ses compétences… Faire jouer un esprit contre un autre apparaît impensable – même s’ils passent quelque temps à envisager ce genre d’hypothèses, Hideto s’interrogeant notamment sur les relations entre tanuki et kitsune ; mais ils n’ont de toute façon pas de ces ratons-laveurs aux testicules proéminentes sous la main... Yasumori s’interroge toujours sur les éventuelles affiliations élémentaires de l’esprit – l’eau, le feu… –, mais ils ne savent toujours rien de tout cela, et pas même si cela aurait la moindre utilité…

 

[I-3 : Yasumori, Ayano, Hideto, Takemura : Gen, Shim Na Yung, Someyo, Akiharu, Aki, Yôko, Itô] Pourtant, au fil de la marche, un semblant de plan, d’un ordre différent, commence à s’esquisser : tous ont remarqué que les interventions de Gen, et ce dès l’origine même de la malédiction (son alliance avec la princesse coréenne Shim Na Yung), étaient souvent en rapport avec des mariages ratés – celui entre Someyo et Akiharu, qui devait avoir lieu à Kengo mais a été retardé par la mort d’Aki ; à Hizotachi, le mariage entre Yôko et Itô, annulé du fait de la disparition de ce dernier ; les fiançailles rompues qui ont dégénéré en guerre à Ashiga Tomo ; la jeune femme enceinte laissée à demi morte au bord de la route, avant le village de Sagara ; le couple de fantômes qu’ils ont croisé à peine quelques heures plus tôt… Sans compter bien des ruminations sentimentales à chacune de leurs étapes, qui auraient pu déboucher sur un mariage, mais ne l’ont pas fait… Yasumori, tout particulièrement, y songe – et la charmante et cynique jeune fille, aux motivations incertaines pour les autres, et peut-être aussi pour elle-même, se demande s’il ne serait pas possible de mettre fin à la malédiction en organisant le mariage de Gen… avec elle-même. Séduire le kitsune s’annonce certes difficile, mais elle y croit, bzarrement, et l’idée fait sens pour les autres également – d’une manière ou d’une autre, cette approche, aussi folle soit-elle, paraît plus satisfaisante que toutes les autres… Ayano aussi y songe – mais indirectement : peut-être son art théâtral pourrait-il leur venir en aide ? Se dessine l’idée d’une ample cérémonie, où le mariage de Gen et Yasumori passerait aussi par une représentation théâtrale originale d’Ayano ; les plats à base de haricots rouges chers à Hideto y auraient également leur place… et, en dernier ressort, Takemura serait là, la main sur le sabre maudit. Impossible de définir un plan plus concret pour l’heure, mais, en chemin, tous réfléchissent à cette nouvelle manière d’envisager le problème.

 

II : UNE HALTE DANS LES RUINES

 

[II-1 : Yasumori] Au bout de quelques heures de marche, les aventuriers commencent à discerner, au loin, des traces d’habitation – quelques maisons aux contours vaguement esquissés, surmontées de panaches de fumée : un village dont ils ne connaissent pas le nom, mais qui n’est plus très loin… Mais Yasumori n’en peut plus, littéralement : à vue de nez, il faudra bien deux heures de marche pour arriver à ce village, et elle ne s’en sent clairement pas capable – elle a besoin d’une pause. Les autres veulent bien s’arrêter, d’autant que la malédiction ne les autorise pas à rester trop longtemps dans une communauté humaine, quelle qu’elle soit…

 

[II-2 : Takemura, Ayano] Takemura et Ayano, qui ont les yeux les plus perçants, repèrent des sortes de ruine à proximité, à la lisière des bois de plus en plus omniprésents. Difficile de dire ce dont il s’agissait, mais il y a bien de la pierre – un vieil ermitage, peut-être ? Voire les débris d’un petit sanctuaire antique ? Ils se rendent sur place… et découvrent alors que les lieux sont occupés : surgissent cinq hommes armés, mais de nature bien différente – quatre paysans, en fait, visiblement guère rompus aux armes et terrifiés à l’idée de se battre (trois brandissent maladroitement des sortes de machettes, tandis qu’un archer, qui semble plus sûr de lui, reste en retrait), et sans doute forcés de suivre un rônin d’allure sévère, qui dirige les opérations – peut-être chargé de la défense du village à proximité ? Le rônin, d’un geste de son sabre, donne l’ordre aux paysans d’attaquer – et ceux-ci obéissent, criant pour se donner du courage mais tremblant de tous leurs membres.

 

[II-3 : Takemura, Yasumori, Hideto, Ayano] Deux paysans se ruent sur Takemura, qui s’était le plus avancé ; le vieux soldat en immobilise un sans même y penser, désormais trop blessé pour combattre, mais pas assez pour en mourir. Yasumori, de son côté, a pu blesser un troisième paysan qui s’avançait sur elle en lui logeant une flèche dans le bras. À ce spectacle terrible, témoignage éloquent de ce que la partie est jouée, le deuxième paysan à s’être lancé sur Takemura recule, tétanisé d’horreur, et fuit bientôt le champ de bataille en hurlant. Le rônin est furieux, mais entend conserver sa dignité : il marche sur Takemura d’un pas inflexible ; mais il a trop fixé son attention sur le vieux soldat, le seul qu’il percevait comme une menace – or Hideto et Ayano, le premier avec ses fléchettes empoisonnées, la seconde en s’emparant de pierres qu’elle lui jette à la figure, ralentissent son approche… Sa dignité est une pose : ce samouraï déchu n’est pas homme à se contenir. Excédé, il change de cible : Ayano est la plus proche… Il lui adresse un coup vicieux, que la marionnettiste esquive de justesse ; mais Takemura surgit dans le dos du rônin, et le fend en deux : contre ce combattant-là, il n’a pas retenu ses coups, à la différence de ce qu’il avait fait pour les paysans…

 

[II-4 : Ayano : Gen] Le dernier d’entre eux, l’archer, n’a quasiment rien fait durant le bref assaut : il avait encoché une flèche, était grimpé sur un muret… mais il décide alors de lâcher l’affaire. Littéralement : il jette son arc ! Puis il s’éloigne de la scène du combat en maugréant : « Ces manchots, impossible d’en tirer quoi que ce soit... » Ayano court après lui… alors que les neuf queues du kitsune jaillissent soudain de ses vêtements ! Mais Ayano n’a pas le temps de l’atteindre ; Gen excédé touche nonchalamment un arbre de la main, et disparaît dans le tronc… Toutefois, Ayano prend bien soin d’inspecter l’arbre – et remarque que la magie du kitsune y laisse des traces particulières, qu’elle sera en mesure de reconnaître plus tard, si jamais… Un moyen de pister le renard ?

 

[II-5 : Yasumori, Takemura : Sekine Senzo] Yasumori, quant à elle, est d’autant plus furieuse qu’elle est épuisée. Elle hurle après les arbres, intimant le renard de venir les affronter ; devant l’absence de réponse, elle s’en prend au paysan qu’elle avait blessé et qui s’était écroulé au sol, elle le roue de coups de pied – Takemura la rejoint et fait en sorte qu’elle cesse, mais elle le repousse, agacée, et s’en prend aussi verbalement à l’inutile Sekine Senzo… avant de s’écrouler : elle qui était déjà fatiguée n’en peut tout simplement plus – elle ne succombe pas à une nouvelle crise cardiaque, non, mais s’adosse à un muret, les yeux las, et se tait…

 

[II-6 : Takemura, Hideto : Gen, Tadakiyo] Takemura interroge les deux paysans blessés, tandis que Hideto leur apporte quelques soins – ils savent que ces pauvres fermiers ne représentent pas une menace, de quelque ordre que ce soit. Le paysan le moins atteint, entre deux suppliques geignardes, explique enfin qu’un marchand de saké était arrivé quelques heures plus tôt dans le village tout proche, et avait dénoncé une bande de brigands qui l’aurait agressé – bande qu’il avait décrite précisément : exactement le groupe des aventuriers. Avec le recul, le paysan ne peut qu’avouer que l’idée que ces gens-là, si disparates et si peu martiaux, soient des brigands, était absurde… Mais sur le moment, ils y ont cru. Le rônin engagé pour la protection du village a pris les affaires en mains, et désigné quatre paysans pour l’accompagner et tendre une embuscade aux brigands, qui, à en croire le marchand de saké, ne tarderaient guère à approcher du village. Et concernant l’archer ? C’était un kitsune ! Oui – mais le paysan ne comprend tout simplement pas ce qui s’est passé le concernant : pour lui, pour tous les villageois, c’était simplement Tadakiyo ! Un des leurs, un paysan du village, qui a toujours vécu avec eux, et savait se débrouiller avec un arc – certainement pas un esprit renard… Mais en parlant du yôkai, le paysan est visiblement terrifié – d’une manière toute particulière, et qui appelle sans doute quelques éclaircissements… Il faut aller au village – quel est son nom, d’ailleurs ? Koryo...

III : LE VILLAGE MAUDIT DE KORYO


[III-1] Le petit village de Koryo est d’une extrême pauvreté – rien de commun avec Kengo ou Hizotachi, pourtant guère riches : les pauvres huttes des fermiers suintent littéralement la misère. Les habitants, d’abord méfiants voire effrayés devant l’arrivée des étrangers, commencent à se montrer quand le paysan blessé accompagnant les aventuriers (celui qui était le plus amoché a dû être laissé en arrière, dans les ruines) dit qu’ils n’ont rien à craindre, et que les nouveaux venus ne sont pas les brigands dénoncés par l’imposteur se faisant passer pour un marchand de saké… Un vieil homme d’allure digne même dans la misère, visiblement le chef de la petite communauté, sort de sa demeure guère plus riche que les autres et présente ses excuses aux voyageurs ; quand on lui explique qu’il reste un villageois blessé dans les ruines, il désigne d’un simple geste de la tête deux hommes pour qu’ils aillent s’en occuper.


[III-2 : Yasumori : Sekine Senzo ; Tadakiyo, Gen] Et concernant Tadakiyo ? Le vieil homme, désolé, se rend à une cabane toute proche, dont il ouvre la porte : à l’intérieur gît le cadavre du paysan habile à l’arc… La population de Koryo, qui multipliait les excuses, sombre encore davantage dans le désespoir, plus que dans la colère – leur village est maudit, le « démon » est revenu pour les faire souffrir de ses mauvais tours… Ils font des gestes étranges, qui les désignent comme chrétiens – sans l’ombre d’un doute aux yeux de Yasumori, qui en avait fréquenté à Nagasaki, et de Senzo, qui s’était intéressé, par pure curiosité intellectuelle, aux croyances étranges des barbares européens…


[III-3 : Sekine Senzo ; Gen] Le vieil homme explique aux étrangers que le village de Koryo, de toute éternité, subit périodiquement les méfaits du « démon » qui réside dans la sombre forêt encerclée de collines de l’autre côté des habitations, et qui marque la fin de cette route ; il se fait parfois oublier quelque temps (quelques années du moins dans le cas présent), mais revient toujours, et les paysans en souffrent. Koryo est maudit, oui – un village en proie aux maléfices du renard ; un village, notamment, où l’on ne peut pas se marier… Ceux qui veulent le faire doivent quitter le village pour exécuter la cérémonie dans un lieu qui s’y prête davantage – c’était vrai avant la conversion des fermiers au christianisme, ça l’est toujours depuis, à cet égard rien n’a changé. De ces jeunes qui partent, nombreux sont ceux qui ne reviennent pas – et on ne peut guère les en blâmer, sans doute… Mais d’autres reviennent – et les anciens restent. Pour prix de leur péchés, ils se doivent de perpétuer le village de Koryo – et c’est leur village, c’est celui de leurs ancêtres : les pires maléfices de Gen ne sauraient les en faire fuir ! Senzo, qui connaît donc quelque peu la spiritualité chrétienne, discute abondamment avec le vieil homme – supposant à bon droit que des siècles à subir le joug de Gen malgré les pratiques cultuelles shintoïstes et bouddhistes, voire les exorcismes qui en découlent, ont pu favoriser la conversion de la petite communauté au christianisme… Senzo obtient d’ailleurs confirmation de ce que les ruines où ils se sont battus étaient celles d’un petit sanctuaire où un ermite, il y a quelques siècles de cela, pensait pouvoir affronter les maléfices du renard… et a perdu la bataille. Mais la conversion, en dépit de tous les espoirs qu’elle avait suscités, n’a au fond rien changé, et, si les paysans s’y tiennent, dans le doute, le fait est qu’ils sont plus fatalistes que jamais. L’onmyôji en apprend aussi davantage sur la petite forêt de Koryo, de l’autre côté du village : c’est un forêt maudite, très dense, coincée entre les collines – la lumière du soleil n’y pénètre qu’à peine, et rôdent dans les bois nombre d’esprits, yôkai de toutes sortes et âmes en peine des innombrables victimes de Gen… dont bien des fiancés n’ayant jamais pu se marier, ou des jeunes époux que le malheur a vite frappés, dans la joie même des cérémonies.

 

[III-4 : Gen] La conversation n’est pas à sens unique : à mesure que le vieil homme, parfois appuyé par ses villageois, évoque la malédiction pesant sur le village de Koryo et la vilenie de Gen, les aventuriers jouent franc jeu, et ne cachent rien de leur situation, de leur propre malédiction. Les villageois ne sont pas le moins du monde méfiants : tout les incite à croire chacune des paroles des aventuriers. Du coup, ces derniers expliquent qu’ils ne peuvent pas passer la nuit au village – mais ils ne s’enfonceront certainement pas dans la foret hantée pour l’heure ! Et l’idée de dormir dans les ruines où Gen vient tout juste de se manifester ne les enchante guère… Les villageois les guident jusqu’à une grange inutilisée à mi-distance : c’est là que s’installe le petit groupe.

 

[III-5 : Hideto, Yasumori, Ayano : Sekine Senzo ; Gen, Shim Na Yung] La fin est proche – tous le savent. Ils sont arrivés à Koryo, et ne pourront pas atermoyer. La discussion reprend donc sur les moyens de se libérer de la malédiction de Gen avec la crainte de devoir livrer bataille sur son terrain… Entrer dans la forêt de Koryo leur paraît suicidaire : ils vont donc tenter d’attirer le kitsune en dehors – peut-être dans les ruines, du bon côté du village ? Mais c’est aussi l’occasion, en dernière extrémité, de revenir sur les idées qu’ils avaient développées en chemin : Hideto pourra certes user de ses gâteaux aux haricots rouges (le village est pauvre, mais il y a néanmoins de quoi cuisiner ce genre d’appâts), mais l’idée de Yasumori, tournant autour de son mariage avec l’esprit renard, s’associe aux projets théâtraux d’Ayano, à la lumière des derniers développements. La marionnettiste a beaucoup d’idées, et se met en place un projet de représentation théâtrale, mêlant marionnettes et « vrais comédiens » (eux-mêmes, en fait), qui consisterait dans un premier temps à mettre en scène l’histoire de Gen et de la princesse Shim Na Yung, dans une perspective d’excuses rituelles pour les méfaits causés par les ancêtres des aventuriers, introduisant le moment venu une offre de « réparation » consistant en le mariage du renard avec la charmante Yasumori. Ayano a bien conscience qu’il lui faudra réaliser une prestation extraordinaire – véritablement brillante, dans le texte comme dans l’exécution : le kitsune ne se contentera pas de moins. Mais elle est persuadée que c’est la meilleure carte à jouer, et le petit groupe l’approuve (dont Maître Senzo, tout disposé à l’aider pour rédiger le texte de la pièce – la conjonction de leurs deux éruditions, si différentes, pourrait aboutir à quelque chose d’intéressant !) –, ainsi que les paysans de Koryo quand ils leur font part de leur plan. Ils décident ensemble de jouer la pièce dans les ruines où ils ont survécu à l’embuscade de Gen, choix accepté là encore par les villageois ; ils fixent enfin la date de la représentation à la prochaine pleine lune, ce qui leur laisse quelques jours pour peaufiner le texte et les accessoires : la première du spectacle sera aussi la dernière, ils le savent très bien – ils n’ont pas droit à l’erreur… Mais, tandis que l’heure de la représentation approche, Ayano et Senzo, travaillant sur le texte, après que la première a conçu des marionnettes adaptées, vêtues de kimonos qu’elle a dessiné et conçu en empruntant à ses propres vêtements et à ceux de Yasumori (les paysans de Koryo sont bien trop pauvres pour disposer d’étoffes de qualité), ont la conviction de faire un bon travail – un excellent travail, même...

 

[NB : Les joueurs, jusqu’alors, n’avaient que rarement eu recours à leurs Points de Destin et Points de Personnage (si ce n’est Yasumori çà et là, et Hideto quand il lui avait fallu adresser le message secret à la forteresse d’Ashiga Tomo assiégée), mais ils lâchent tout au fur et à mesure du déroulement de cette ultime séquence ; je ne vais pas tenir le détail des dépenses, seulement mentionner à l’occasion les résultats les plus brillants : or l’élaboration du texte de la pièce par Ayano et Senzo, pour le coup, relève largement de la réussite exceptionnelle, et, par la suite, Ayano se montrera toujours plus que compétente dans la gestion de la mise en scène, que ce soit au stade de la préparation ou en cours même de représentation, quand la tournure des événements lui imposera d’improviser.]

 

[Ellipse de quelques jours, durant la préparation de la pièce, jusqu’à la pleine lune, date retenue pour la représentation.]

 

IV : LE THÉÂTRE À L’ORÉE DES BOIS

 

[IV-1 : Ayano : Gen] Le grand soir est venu. La nuit est tombée, et la pleine lune dégagée éclaire les ruines où a été montée la scène. Outre le dispositif proprement théâtral, d’autres éléments ont été agencés, dont une table riche en victuailles (autant que faire se peut dans le pauvre village de Koryo, qui a néanmoins sacrifié ses réserves dans l’espoir que la pièce de théâtre mise en scène par les étrangers les débarrasse enfin de Gen), comportant entre autres de ces pâtisseries aux haricots rouges dont raffolent les kitsune… Les villageois viennent ensemble pour assister à la pièce, dont l’ouverture ne tardera plus guère ; en fait, au moment précis où Ayano, plus que jamais maîtresse de cérémonie, assurant le récital de la pièce autant que son accompagnement musical et gérant par le menu tous les détails de la mise en scène, commence à se demander s’il ne faudrait pas commencer, Gen fait son apparition… et sans artifices ou déguisement : il apparaît sous la forme d’un renard bipède vêtu d’un kimono anachronique mais de qualité d’où jaillissent ses neuf queues. Il rejoint d’ailleurs le théâtre sans la moindre débauche d’effets spéciaux, se contentant d’arriver « naturellement », à pieds et sans escorte ; seul petit détail incongru à cet égard : il a emporté avec lui une bûche… Arrivé sur place, il adresse quelques signes de tête polis mais narquois aux paysans terrifiés, fait une halte à la table où sont entreposées les victuailles pour razzier les gâteaux aux fruits rouges, dont il se bâfre littéralement, puis, faisant s’écarter deux villageois dont le vieil homme qui dirige la communauté, il prend place entre eux au premier rang, la bûche entre les pattes : le spectacle peut commencer – il le fait clairement entendre entre deux bouchées de gâteaux, équivalent dans ce cadre d’un mangeur de pop-corn dans une salle de cinéma...

 

[IV-2 : Ayano, Takemura, Yasumori, Hideto : Sekine Senzo] Premier acte. Ayano fait des merveilles, déployant tous ses talents d’artiste – car elle est à l’évidence extrêmement talentueuse, bien plus que ce que son statut de marionnettiste ambulante pouvait laisser supposer : elle allie ici au divertissement populaire une qualité de fond digne des plus éminents dramaturges. Le texte conçu avec Maître Senzo coule tout seul, avec naturel, aussi élégant que poignant. La mise en scène est à l’avenant, qui repose aussi sur la disposition de ses compagnons : Ayano dirige le spectacle au centre ; à sa droite se trouvent Senzo et Takemura ; à sa gauche, Yasumori et Hideto. Tous font office de « chœur » des accusés – les descendants endossant les méfaits de leurs ancêtres ; ils ne sont pas des comédiens brillants, quant à eux, mais Ayano les a suffisamment formés pour qu’ils jouent leur rôle dans cette représentation cruciale. Le spectacle est de très bonne tenue – et Ayano sait l’orienter de sorte qu’il implique directement Gen, mais avec subtilité. Le rusé kitsune est sans doute imbattable sur le plan du bluff, mais Ayano se montre très fine dans son propre registre, et cela semble fonctionner : en tout cas, Gen a l’air de plus en plus intéressé, happé même par le récit et sa mise en scène – au point d’avoir abandonné son comportement de rustre gourmand. Ayano a le sentiment que le poisson a mordu à l’hameçon, mais se garde bien de tout triomphalisme prématuré : au contraire, elle sait apporter à la pièce les inflexions qui lui semblent les plus productives pour captiver le plus éminent de ses spectateurs.

 

[IV-3 : Gen : Shim Na Yung] La pièce en arrive au deuxième acte : la mise en place achevée, le récit approche d’un premier morceau de bravoure, son moment le plus périlleux peut-être – la reconstitution des noces de Gen et de la princesse Shim Na Yung… et le meurtre de cette dernière. La tension est palpable – pour tout le monde… Mais Gen a encore des tours dans son sac, et, volonté délibérée de nuire à la pièce ou autre chose, il en perturbe le déroulement en faisant arriver « les siens » en pleine représentation : tout un cortège d’esprits et de fantômes, ses familiers de la forêt de Koryo, complices et victimes, qui arrivent en groupe et s’installent nonchalamment au milieu des paysan apeurés – mais suffisamment contenus pour ne pas fuir en hurlant : le vieux chef de la communauté y a veillé. Pourtant, la scène est aussi folle que terrifiante…


[IV-4 : Takemura, Ayano, Yasumori, Hideto : Gen, Sekine Senzo, « Aki »] Et Gen a pris soin de mêler à ce cortège démoniaque des personnages inédits, destinés à désarçonner les comédiens : Takemura remarque ainsi, parmi la foule, des soldats défunts qui furent ses compagnons d’armes, peut-être ceux-là même qui l’ont incité à prendre sa retraite – autant de morts-vivants dont les blessures fatales marquent l’apparence : là un jeune homme décapité, ici un autre compagnon à la main droite tranchée, un troisième les yeux crevés et ruisselant de sangSenzo, quant à lui, voit le daimyô à la cour duquel il avait longtemps servi – mais qui avait dû mourir par seppuku après qu’il avait rejoint le « mauvais camp » à la bataille de Sekigahara ; le vieux noble a le ventre ouvert, dont jaillissent régulièrement les tripes, qu’il « range » autant que faire se peut à chaque fois, avec des gestes qui auraient été burlesques si le tableau n’était pas si terrifiant. Concernant Ayano, c’est sa défunte sœur Aki qui fait son apparition – la prostituée ivrogne de Kengo, dont le corps porte les stigmates de sa rude vie… et de sa fin tragique, victime de la malédiction du sabre. Yasumori, elle, l’orpheline, revoit ses parents – le couple aimant et souriant qui l’avait élevée, toute petite, à Nagasaki, dans cette époque bénie où elle n’était qu’une enfant comme les autres, dans cette ville qui lui plaisait tant ; Hideto, enfin, remarque immanquablement parmi la foule certains de ses clients « mécontents », parfois, autant le dire, ses victimes… et nombre de chats, ses petits animaux de compagnie, tant aimés, qui l’avaient suivi au fil de ses errances.

 

[IV-5 : Takemura, Ayano : Gen ; Shim Na Yung] La plupart des « comédiens » s’attendaient à quelque mauvais tour de la sorte, et, globalement, ils l’encaissent plutôt bien… Mais Takemura est visiblement perturbé, et Ayano s’en rend compte. Or son rôle sera bientôt crucial dans la pièce : lui qui porte toujours le sabre maudit dans son fourreau est supposé le déposer comme en offrande devant le public – et donc devant Gen – avant la grande scène du meurtre de la princesse Shim Na Yung. Ayano redoute qu’il n’en soit pas capable, ou tente alors de commettre quelque bêtise… Elle improvise : tout en adaptant le texte sur le moment, avec l’aisance des plus grands artistes, elle déambule sur la scène, et, passant devant Takemura, elle lui demande le sabre ; le vieux soldat, livide, comprend bien la raison de cette modification imprévue, et lui donne l’arme maudite, qu’Ayano va déposer devant la scène, à la place prévue.

 

[IV-6 : Ayano : Gen ; Shim Na Yung] La tentative de Gen de perturber le cours de la pièce a donc échoué ; mais le kitsune n’en est que plus impénétrable… Il a l’air d’être captivé par la pièce – ne tenant pas compte du manque de réussite de son intervention. Ayano se demande s’il a compris qu’elle avait improvisé – et si cela doit changer quelque chose à la suite de la représentation… Elle n’a de toute façon pas le choix : avec ses marionnettes, elle « joue » le meurtre de Shim Na Yung, et le désespoir non feint du prince Gen ; elle s’y prend bien, le résultat est aussi émouvant qu’artistiquement bien conçu – le renard ne semble certes pas réagir, mais, plus exactement, c’est qu’il contient l’expression de ses sentiments. Ayano sait cependant qu’elle n’aurait jamais pu faire mieux, de toute façon, et poursuit.

 

[IV-7 : Ayano : Sekine Senzo] Car la pièce n’est pas finie : elle a un troisième acte, qui lui est propre, et inconnu en tant que tel dans la vieille légende conservée dans les archives d’Ashiga Tomo – les excuses des descendants des officiers traîtres, sinon des officiers eux-mêmes… C’est ici que la pièce prend une tournure plus « rituelle », qui en change l’allure générale, même si Ayano et dans une moindre mesure Senzo ont fait en sorte que le propos demeure cohérent. Cette fois, la marionnettiste ne présage pas du théâtre jôruri à venir, mais emprunte des procédés au théâtre , pour exprimer la dimension spirituelle et surnaturelle du récit. Cela va cependant au-delà : il est temps pour les « comédiens », qui constituaient jusqu’alors le chœur maudit se répandant en solennelles excuses quand le texte y appelait, de rendre ces excuses plus concrètes… en simulant le seppuku.


[IV-8 : Takemura, Hideto, Yasumori : Gen, Sekine Senzo] Takemura est le premier : avec la dignité quelque peu sèche qui sied à son passé martial, le vieux soldat promène un tantô sur son ventre, simulant à la perfection ce rite auquel il avait sans doute déjà assisté. Mais Gen, qui en revient à ses sinistres farces, décide de perturber à nouveau le cours de la pièce : alors même que Takmura se contente de simuler le seppuku, le vieux soldat comme ses compagnons et l’ensemble de l’assistance voient ses tripes fumantes se répandre devant lui ! L’illusion est parfaite – dans l’assistance, plusieurs paysans tournent de l’œil… mais, plus gênant, Hideto aussi blêmit. Les autres encaissent le coup : c’est une illusion, rien d’autre, ils le savent, et déploient des trésors de concentration pour conserver leur sang-froid. Ce dernier trait de caractère, marqué chez Sekine Senzo, lui permet de dépasser la répétition sur son propre ventre de la même illusion. Yasumori, chez qui le rite est subtilement différent, du fait de son vœu d’épouser Gen, qu’elle doit exprimer alors, joue justement de cette implication tout autre pour faire la démonstration de son assurance et permettre à la pièce de suivre son cours.

 

[IV-9 : Hideto, Ayano, Yasumori] Mais Hideto… bloque. Alors qu’il sait bien qu’il ne s’agit que d’une simulation, au moment d’appuyer le tantô sur son ventre, il est obnubilé par l’idée d’effectuer véritablement le seppuku – d’autant qu’il voit toujours, lui, les simulacres de tripes tombés devant chacun de ses compagnons. La pièce, qui jusqu’alors suivait magnifiquement son cours même au milieu des pires difficultés, en est cette fois affectée de manière visible : les trésors d’inventivité d’Ayano lancée dans une improvisation particulièrement ardue n’y changent rien, et la tentative désespérée de Yasumori décidant « d’aider » Hideto à simuler le seppuku sonne faux… au point où ça en devient franchement gênant. Ayano, tant bien que mal, conclut la pièce – la représentation parfaite a été gâchée par cet ultime ratage.

V : RÉCEPTION CRITIQUE DE LA TRAGÉDIE


[V-1 : Ayano : Gen, Sekine Senzo] Mais Gen, après un silence prolongé et très inconfortable, se met à applaudir – d’abord très lentement, et seul, puis de manière plus vive, et il est enfin suivi par les esprits et autres fantômes de la forêt de Koryo, et enfin par quelques paysans indécis. Il se lève, tend les bras pour obtenir le silence – qui tombe d’un seul coup –, puis prend la parole : il remercie tout d’abord « la troupe », et de manière sincère à vue de nez ; depuis des siècles qu’il s’attire l’inimitié des hommes, c’est bien la première fois que ses victimes tentent d’user avec lui de quelque chose de subtil et même raffiné – quel contraste avec cette théorie de brutes se jetant sempiternellement sur lui, persuadés de mettre fin à sa longue existence d’un coup de sabre mal assuré ! Les autres… se contentaient toujours de larmoyer sur leur sort, implorant la pitié du renard – il les imite, alors, ridiculisant ces pathétiques geignards ! Dans le fond, peut-être la démarche des aventuriers n’est-elle pas très éloignée de ces médiocres tentatives – mais elle a pour elle d’avoir été distrayante et inventive, et finalement bien plus honorable : au moins ont-ils reconnu les torts de leur lignage ! Les compliments du kitsune visent alors tout particulièrement Ayano, qu’il félicite pour son art – louant aussi le texte conçu avec Maître Senzo. Remarquable ! Qu’importe le petit ratage final – même s’il promet d’y revenir : le fait est que c’était du grand art ! Le renard dit même que, un siècle ou deux plus tard, pour une aussi belle pièce de jôruri, Ayano aurait pu être acclamée dans les meilleurs théâtres d’Osaka, peut-être même entrer dans l’histoire à l’instar de ce Chikamatsu qui n’est même pas encore né… Hélas pour elle, cette représentation unique sombrera inévitablement dans l’oubli. Ce qui lui importe peu, cela dit : il a apprécié le spectacle, et c’est bien l’essentiel. La Dramaturge s’en contentera, sans doute ?

 

[V-2 : Gen] Le renard s’interrompt – puis leur adresse à tous un grand sourire carnassier : cette représentation produira-t-elle ses fruits ? Gen les libèrera-t-il de sa malédiction ? Il laisse un silence pesant s’instaurer… Puis tranche enfin : oui ! Il a vraiment apprécié. Mais il est un critique exigeant… Et en position de force : il pose ses conditions, au nombre de deux.


[V-3 : Yasumori : Gen ; Shim Na Yung] Gen se tourne tout d’abord vers Yasumori – qui offrait donc d’épouser le kitsune en paiement des crimes de ses ancêtres. L’idée séduit le renard – d’autant que la jeune fille n’est pas seulement charmante... Fort charmante en vérité ! [NB : le joueur avait régulièrement dépensé PD et PP dans ses jets de Charme, Compétence de toute façon élevée à la base chez Yasumori, et a obtenu des succès considérables.] Mais le renard perçoit aussi tout son cynisme, son égocentrisme marqué, sa morale très relative… et son goût des mauvaises farces ! Elle n’en est que plus séduisante à ses yeux. Oui, elle fera une épouse très satisfaisante – bien plus, si ça se trouve, que la pauvre Shim Na Yung en son temps… Yasumori n’en dit rien, restant digne telle une fiancée dans ces circonstances, mais elle n’en pense pas moins : ils ont bel et bien des points communs – et épouser le renard, au fond, n’a rien d’un sacrifice pur elle ! Gen en est ravi : il y aura enfin un mariage en forêt de Koryo ! Les paysans rentrent la tête…

 

[V-4 : Hideto, Yasumori : Gen] Puis Gen se tourne vers Hideto – qui voyait venir le coup, s’il n’osait rien dire… C’est la deuxième condition du renard : il ne se satisfera pas du lamentable ratage de l’apothicaire. Déjà qu’à tout prendre il ne devrait pas se satisfaire d’un simulacre en la matière, dit-il en dévisageant ses autres « victimes »... Mais il est bon prince : Hideto seul devra mourir. Qu’il accomplisse le seppuku – qu’il l’accomplisse vraiment –, et le kitsune libèrera les survivants de la malédiction du sabre ! Hideto sait qu’il n’a pas le choix – mais cela n’arrange en rien les choses : sa volonté trop faible, en dépit de tous ses efforts, ne lui permettra jamais de s’ouvrir le ventre… Et tout le monde ici en est conscient. La situation semble coincée dans une impasse, malgré les fiançailles de Gen et de Yasumori… et cela réjouit visiblement le renard, dont le sourire carnassier se fait plus inquiétant encore, si c’était possible ! Le silence est pesant…

 

[V-5 : Takemura, Hideto : Gen] Mais c’est Gen qui le rompt enfin : oui, le renard est bon prince ! Il permettra à Takemura d’officier en tant que kaishakunin pour Hideto – qu’il use du sabre maudit pour trancher la tête de l’apothicaire, à la condition que celui-ci ait bien fait le geste de se suicider, et Gen récompensera le vieux soldat en lui léguant le katana libéré de sa malédiction. Takemura n’est pas très enchanté à cette idée – même s’il sait que c’est là une sortie honorable, et qu’officier en tant que kaishakunin n’a en principe rien du travail d’un bourreau ; en la circonstance présente, cependant… Le vieux soldat demeure digne, mais tente de négocier : il est tout disposé à mourir à la place de Hideto – l’apothicaire est encore jeune, il a bien des choses à vivre… Cela énerve Gen et la tension monte d’un cran : il ne négociera pas ! Il se montre déjà bien trop généreux avec cette offre, que l’on n’abuse pas de sa gentillesse ! Il le ferait chèrement payer… Chose que Takemura, qui, l’espace d’un instant, avait songé à se ruer sur le renard sabre en main, sait fort bien : l’emporter sur le renard est peu vraisemblable, et si, par miracle Takemura parvenait à le tuer, nul doute que le kitsune emporterait avec lui dans la tombe tout le village de Koryo assemblé ici même… ainsi que ses compagnons, dont Hideto, décidément condamné. Takemura se résout à obéir à Gen – alors même que Hideto en larmes le prie d’accepter : il est dévasté par la honte… Takemura prend place aux côtés de l’apothicaire ; Hideto, au milieu des sanglots, trouve enfin la force d’âme nécessaire, et enfonce le tantô dans son ventre dans un cri de douleur, de honte et de rage mêlées. Takemura, avec application et sans plus attendre, livre le plus beau coup de sabre qu’il ait jamais exécuté sur tant de champs de bataille : la tête de Hideto roule par terre, et l’apothicaire s’effondre en avant sur sa propre lame – le seppuku a été exécuté dans les formes, l’apothicaire est mort honorablement.

 

[V-6 : Takemura : Gen ; Kuzuri Hideto] Takemura, abattu par son rôle tout en en pesant bien la dignité et la nécessité, se tourne alors vers Gen – non sans colère dans ses yeux. Le renard le fait mariner quelque temps, avec son sourire plus carnassier que jamais, puis offre un spectacle plus débonnaire et gentiment moqueur : il est certes un farceur, mais pas un menteur, en pareilles circonstances du moins… D’un geste majestueux, et d’une extrême lenteur, il redresse la lame maudite, que Takemura tenait pointée vers le sol et qui dégoulinait du sang de Hideto : avec soin, Gen passe sa patte droite sur le fil de la lame, en en essuyant le sang – puis, en se montrant autrement léger, il affirme que « c’est fait » : le sabre est débarrassé de sa malédiction. Et, aux oreilles de tous ceux qui sont rassemblés dans les ruines, cela ne fait aucun doute – le kitsune a bien tenu sa promesse : d’une manière ou d’une autre, ils savent qu’il a tenu parole.

 

[V-7 : Yasumori, Ayano, Takemura : Sekine Senzo, Gen ; Kuzuri Hideto] Yasumori comprend qu’il est temps pour elle de faire ses adieux : elle se montre assez démonstrative envers Ayano, dont le talent seul a permis de parvenir à cette conclusion heureuse – plus heureuse que tout autre, du moins… Elle se montre plus expéditive concernant Takemura… et le cadavre de Hideto, qu’elle honore cependant d’un hochement de tête. Quant à Maître Senzo… Le sourire chafouin et les yeux rieurs, elle se moque une dernière fois du « couard pédant », qui n’ose rien répondre. Gen, resplendissant dans son apparence de renard – vêtu pour le mariage, maintenant –, et visiblement des plus réjoui, saisit alors sa promise par le bras, non sans délicatesse, et jette à l’assistance médusée : « Un mariage en forêt de Koryo ! » Puis tous deux s’avancent à la lisière des bois, Gen appuie sa patte contre un tronc, et les fiancés sont engloutis ensemble dans l’arbre…

 

[V-8 : Ayano, Takemura : Sekine Senzo ; Kuzuri Hideto] Le départ du renard et de sa promise – bientôt suivis par tous les esprits de la forêt – a plongé les ruines dans un profond silence. Ayano, Takemura et Senzo échangent des regards interloqués, peut-être pas tout à fait convaincus de ce qui s’est produit – sans doute la plus heureuse des fins qu’ils pouvaient souhaiter, pourtant ! Même en prenant en compte le cadavre du pauvre Hideto, accusateur, et sa terrible humiliation – qu’une mort honorable a peut-être racheté, sans vraie certitude… et sans que cela ait rendu la scène moins douloureuse, en tout cas. Les villageois sont tout aussi perplexes. Ils ne semblent tout d’abord pas bien réaliser les conséquences de la scène… Mais, bientôt, des chuchotis en témoignent, ils comprennent : leur village est enfin libéré de sa malédiction ! Après des siècles, des millénaires peut-être, à souffrir des méchantes facéties de Gen, ils sont enfin libres ! Pourtant, ils ne se répandent pas en cris de joie… Sentiment que comprennent les aventuriers : eux-mêmes ne réalisent pas tout à fait qu’ils ont, autant que faire se peut, obtenu de ne plus être maudits. Mais il y a autre chose, chez les villageois… Un non-dit, qu’exprime enfin, après quelques atermoiements, le vieil homme à la tête de la communauté : peuvent-ils prétendre avoir triomphé du « démon » ? Loin de là ! Ils ont pactisé avec lui… C’est donc lui qui l’emporte, en définitive ! Nul remerciement, donc, pour avoir libéré le village de Koryo de sa malédiction… Et Ayano, Takemura et Senzo ne se sentent pas de protester contre l’ingratitude manifeste des villageois. Taciturnes, ils ne s’attardent pas davantage à Koryo – ce village qu’ils ont sauvé, en se sauvant eux-mêmes… Mais quelque chose ne va pas ; ils le sentent bel et bien, d’une manière ou d’une autre. Et ils reprennent la route, incertains quant à leur avenir dans ce monde cruel et changeant...

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Le Sommet des Dieux, t. 2, de Jirô Taniguchi et Baku Yumemakura

Publié le par Nébal

Le Sommet des Dieux, t. 2, de Jirô Taniguchi et Baku Yumemakura

TANIGUCHI Jirô et YUMEMAKURA Baku, Le Sommet des Dieux, t. 2, [神々の山嶺, Kamigami no itadaki], préface de Stéphane et Muriel Barbery, postfaces de Baku Yumemakura et Jirô Taniguchi, Bruxelles, Kana, coll. Made In, [1994-1997, 2001, 2010] 2016, 347 p.

 

R.I.P.

 

Par un hasard qui n’a en soi rien de si curieux, au fond, j’ai fini la lecture du deuxième tome du Sommet des Dieux quelques heures à peine avant l’annonce du décès de Jirô Taniguchi, le 11 février dernier.

 

Et je dois dire que cette triste nouvelle ne m’a pas laissé indifférent, et ce alors même que je ne connaissais guère l’auteur – très peu, même, pour ne pas dire pas du tout : je n’en avais lu, après tout, que Quartier lointain, probablement sa bande dessinée la plus célèbre (avec L’Homme qui marche ?), et, donc, le premier tome du Sommet des Dieux, sa fameuse adaptation du roman fleuve de Baku Yumemakura. C’est bien peu pour prétendre apprécier une œuvre… Même et peut-être surtout en France, pays qui entretenait de longue date une relation toute particulière à l’art de Jirô Taniguchi, dont les nécrologies de par le monde se sont fait l’écho.

 

L’effet était là, pourtant – la nouvelle, irrationnellement peut-être, m’a peiné – et sans doute incité à reporter la chronique de ce tome 2 ; non que j’aie du mal à en dire, c’est même tout le contraire… Mais, dans la foulée, ce n’était tout simplement pas possible. Tentons aujourd’hui – avec la mémoire moins fraîche peut-être, mais peut-être aussi un certain recul qui m’aurait nécessairement fait défaut si j’avais chroniqué l’ouvrage dans la foulée de ma lecture, à mon habitude, mais dans des circonstances qui s’y prêtaient moins que jamais ?

 

L’ENQUÊTE – SUR DES FIGURES MOUVANTES

 

Le photographe alpiniste Fukamachi poursuit son enquête entamée par le plus grand des hasards dans une échoppe douteuse de Katmandou – mais cette enquête a dévié : si l’appareil photo de Mallory a fourni le prétexte, c’est maintenant au personnage haut en couleurs de Habu Jôji que Fukamachi s’intéresse avant tout – l’alpiniste japonais intraitable, infréquentable, qui a disparu sans laisser de traces. Une légende dans le petit monde de l’alpinisme japonais – mais une légende parfois noire…

 

À plus ou moins bon droit ? En fait, c’est sans doute un aspect important de ce deuxième tome : entamer, au moins, un nécessaire processus de réévaluation, en guise de témoignage que les choses ne sont jamais aussi simples qu’on le croit, même en maniant des archétypes d’ordre plus ou moins mythologique – ce que sont clairement Habu Jôji et son rival de toujours Hase Tsuneo, dont le rôle est donc à son tour envisagé sous un angle un peu différent.

 

Non que les faits héroïques et tragiques dont le premier tome se faisait l’écho s’avèrent faux ! Les éléments essentiels demeurent : Habu Jôji est un être brutal et capricieux, égoïste sans doute, et parfois… un peu con, disons-le – ou est-ce avant tout une question d’empathie ? Toujours est-il qu’il ne comprend pas les gens autour de lui – même les fleurs que ses « amis » peuvent lui faire, des « amis » qu’il ne perçoit pas toujours comme tels mais qui, quant à eux, sont pourtant bel et bien tout disposés à agir en sa faveur, sans être payés de retour…

 

Mais, pour véritablement appréhender Habu Jôji dans toute sa complexité, il est indispensable de dépasser le niveau confus et embarrassé des témoignages de ceux qui furent, contre vents et marées, ses proches, autant que faire se peut, pour accéder au témoignage de l’alpiniste maudit lui-même. Or Fukamachi – et le lecteur avec lui – en a enfin l’occasion, en tombant sur une pièce extrêmement rare : le journal tenu par Habu Jôji lors de sa mythique autant que désastreuse mésaventure dans les Grandes Jorasses…

 

SEUL

 

C’est le morceau de bravoure de ce deuxième tome – un épisode 10 (mais le deuxième du présent volume) considérablement plus long que tous les autres jusqu'à présent (il atteint la centaine de pages), plus complexe sans doute aussi, et d’une ambition sans commune mesure : une épopée en tant que telle, témoignage glaçant, terrible autant que fascinant, d’un héroïsme jusqu’au-boutiste typique pourtant de l’histoire de l’homme luttant contre la montagne, et pouvant renvoyer à tout un lot d’anecdotes façon « aventure humaine » au-delà même de la seule matière alpine ; j'avoue avoir pensé cependant à Guillaumet : « Ce que j’ai fait, je te le jure, jamais aucune bête ne l’aurait fait. » Et ce quand bien même Habu ne saurait tirer de pareil désastre un titre de gloire, c'est même tout le contraire...

 

Mais le drame demeure, cette fois vécu de l’intérieur : à l’extérieur, on sait que Habu Jôji a vécu une aventure éprouvante et qui aurait pu, voire dû, s’achever tragiquement – mais le témoignage de l’alpiniste lui-même demeure secret : lui seul sait ce qui s’est vraiment passé.

 

Cet épisode 10 retranscrit donc le carnet oublié de l’alpiniste : sur ces cent pages, nous suivons un homme seul (il a bien quelques « visites », mais d’un ordre tout particulier…), et un homme seul qui sait qu’il va mourir… Bien sûr, nous, contrairement à notre héros plus que jamais rétif à la pose, nous savons qu’il en réchappera – mais l’aventure humaine n’en est pas moins éprouvante.

 

Habu s’est lancé seul dans une ascension périlleuse – seul et hâtivement, pour griller la politesse à son rival Hase, spécialiste de l’alpinisme en solitaire. En fait, il précède de quelques heures seulement l’équipe censée faire le repérage pour Hase. Il n’en est pas moins seul quand il dévisse – un coup de malchance, même les meilleurs doivent composer avec ; et quand, à l'instar d'un Habu, on est porté à choisir d'emprunter les voies les plus difficiles justement parce qu'elles sont les plus difficiles...

 

Dans ces conditions si rudes, gravement blessé après avoir rebondi contre la paroi lors d’une chute de cinquante mètres, ne pouvant se réfugier dans sa tente, tout indique qu’il y passera. Et l’homme seul de ruminer son ambition et son échec. Comme de juste, sa vie défile devant ses yeux… mais lentement, très lentement – au rythme de sa souffrance, dont la fin se fait bien trop attendre.

 

L’homme seul reçoit la visite de ce jeune disciple mort sous ses yeux (et de sa faute ?) il y a quelque temps de cela – un fantôme aux intentions ambiguës, mais qui, au fur et à mesure que les heures défilent, semble toujours plus l’engager sur la voie de l’abandon et de la mort. Sans perversité, pourtant : avec un sourire complice, honnête et chaleureux…

 

Mais Habu n’est pas homme à abandonner – volontairement, en tout cas ; or c’est en partie le problème : l’homme volontaire est engagé dans une lutte insidieuse avec son inconscient – lequel, lui, semble tout disposé à précipiter les choses…

 

Peut-être est-ce aussi pour cela qu’il écrit – absurdement, dans ces conditions si peu propices… Il est vrai qu’il ne peut pas faire grand-chose de plus, du fait de ses blessures – non qu’il s’abstienne de gestes héroïques démesurés : nous le voyons remonter sa corde de sécurité… avec ses dents ! Le courage et la détermination de Habu imprègnent ces pages, d'une sincérité étouffante et saisissante tout à la fois – on y voit l’alpiniste chevronné décidément d’un bon cran au-dessus de tous ses rivaux, sans vantardise. Un bon cran au-dessus de tous ses rivaux… si ce n’est Hase ?

 

Indirectement, c’est justement Hase qui le sauve… Mais non, sans grand éclat héroïque, sans, si j’ose dire, rencontre au sommet entre les deux mythes…

 

Mais l’expérience n’en est peut-être que plus terrible pour Habu Jôji : son acte fou autant que sa survie improbable auraient pu achever d’en faire une légende, mais, au plus intime, c’est l’échec qui domine dans les sentiments du héros – et l’échec n’est jamais bien loin de l’humiliation, pour un homme tel que lui.

 

Bien sûr, cette incroyable aventure humaine est aussi un immense moment de bande dessinée – tout l’art de Jirô Taniguchi, dans le graphisme comme dans la narration, transcende parfaitement le propos avec une justesse admirable ; jusqu’à la monotonie éventuelle implicite dans le récit de cet homme qui attend la mort sans pouvoir rien faire : elle devient un procédé d'une efficacité redoutable ! C’est clairement le sommet (…) de ce deuxième tome.

 

LE « VRAI » SOMMET DES DIEUX – ET LES DIEUX SONT ARROGANTS

 

La carrière alpine de Habu Jôji ne s’arrête cependant pas là, ainsi que Fukamachi le sait très bien – et le lecteur de même. Si cette pièce exceptionnelle qu’était le journal tenu par l’alpiniste durant sa tragique tentative dans les Grandes Jorasses amène à réévaluer quelque peu l’homme et son art en pénétrant son cœur, l’enquête doit cependant se poursuivre – au travers, à nouveau, des témoignages éventuellement biaisés de ceux qui l’ont connu, car on ne tombe pas tous les jours sur pareil document à la première personne.

 

Et l’image redevient moins flatteuse : celle, héritée du premier tome, d’un alpiniste incroyablement doué, mais dont la soif de victoires, de « premières », l’amène parfois à se comporter comme un vrai crétin. C’est une expédition sur l’Everest qui en fera la démonstration – expédition déjà évoquée dans les précédents épisodes, avec une aura de mystère qui laissait soupçonner un drame…

 

Et pourtant, c’est peut-être l’absence de drame au sens où nous le redoutions qui nous conduit à trouver le comportement de Habu Jôji pathétique dans son arrogance ; c’est, aussi, le constat que ce héros, handicapé de l’empathie, est dès lors totalement imperméable à ce que les autres peuvent faire pour lui – parce que généreux, humains, aux antipodes de son égocentrisme forcené… Pragmatiques, aussi, certes. Mais lui n'a pas à s'embarrasser d'aucune de ces considérations. Il est le meilleur, il le sait ; les autres aussi le savent – mais leur comportement à cet égard est systématiquement suspect pour le héros… Peut-être parce que, depuis qu’il a été amené à rivaliser avec Hase Tsuneo, il ne conçoit plus l’héroïsme que comme une carrière nécessairement solitaire ?

 

L’AUTRE DIEU

 

Et Hase, justement ? D’une certaine manière, il est toujours là – au moins en filigrane, ou comme une ombre qui pèse systématiquement sur les réalisations les plus folles de Habu Jôji. Cela vaut aussi pour cette ascension de l'Everest... Mais ce tome 2, en traitant du personnage, en découvre là encore de nouvelles facettes.

 

Sans doute faut-il là aussi mettre en avant le fait que l’alpiniste écrit ? Nous avions eu droit au carnet perdu de Habu Jôji, nous aurons droit ensuite aux notes de Hase Tsuneo. Mais l’effet est somme toute très différent : Habu Jôji se révélait dans un texte qui devait par la force des choses être son dernier – et qui n’en avait que davantage de raisons de demeurer secret. Hase Tsuneo a un rapport différent à l’écriture de la montagne – la publication pouvait être envisagée... Mais ce sont les circonstances qui pèsent en définitive sur ses écrits, pour les colorer d’une teinte rouge sang.

 

Ici, le drame ressurgit – au fil d’une enquête qui s’attarde sur la rivalité des deux alpinistes, et ses dimensions les plus intimes… qui sont aussi les plus démesurées. Mais avec donc une part de secret, de complicité muette, même ? Loin en tout cas des flash des appareils photo, dont Hase est autrement familier que Habu. En fait, c’est une caractéristique du personnage qui apparaissait déjà dans le premier tome, mais, là encore, avec une connotation différente. Hase, alors, était littéralement parfait – au point d’en devenir agaçant, sans doute, mais parce que l’idée essentielle, quand on en venait à aborder le cas de ce surhomme par ailleurs si charismatique et en même temps sympathique, était qu’il n’avait pas le moindre défaut ; un si gentil garçon, comparé au teigneux Habu…

 

L’image demeure, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit – mais ce tome 2 est cependant l’occasion de la chatouiller un peu : nous y voyons, au moins une fois, l’alpiniste si parfait se comporter comme un connard, n’ayant rien à envier sur ce plan à son rival. Un défaut à peine perceptible dans l’armure scintillante du brave… et qui s’accompagne de cette question presque aussi terrible que le fait en lui-même qui la suscite : a-t-il seulement conscience de ce qu’il a dit et accompli ?

 

Hase, si ça se trouve, n’est finalement guère plus sensible et porté à l’empathie que Habu – comme il sied, peut-être, à ces « conquérants de l’inutile » engagés dans une lutte mythologique. L’empathie, c’est bon pour ceux qui restent derrière et en dessous – le commun qui vit à l’ombre des héros, le vulgaire qui peut aimer et détester, maudire… et pardonner ?

 

TRISTESSE DE FUKAMACHI

 

Cette mise en avant de la problématique de l’empathie est tout à fait bienvenue, et, surtout, remarquablement mise en scène, avec une belle finesse psychologique accompagnant systématiquement l’évocation épique des exploits des titans.

 

J’ai cependant l’impression qu’elle a un corollaire qui m’a nettement moins convaincu, peut-être à tort… Et c’est quand cette problématique, de manière très logique par ailleurs, se reporte sur notre témoin entre les témoins, notre point de vue responsable de la synthèses des informations extérieures : Fukamachi.

 

Le photographe, par nécessité narrative peut-être, est un peu un personnage « en creux », un véhicule de l’information et de son traitement sous forme de récit. Cependant, il ne saurait se limiter à cette dimension fonctionnelle. Si l’histoire de la rivalité entre Habu Jôji et Hase Tsuneo porte, c’est aussi parce que Fukamachi est là pour la déchiffrer, narrer, creuser. Il est bien un personnage point de vue, et, en ce sens, jusque dans ce biais qu’il impose, et qui a mille et une occasions de s’exprimer, il est fondamental.

 

D’emblée, ce personnage marque le lecteur par sa dimension humaine – en contrepoint nécessaire aux exploits des héros. Sa douce mélancolie, qui imprègne le récit dès le départ, est un constituant essentiel tant du personnage que de son récit. En tant que telle, dans le premier tome, elle était parfaitement bienvenue, d’autant qu’elle était très joliment et finement traitée… Or j’ai l’impression, dans ce deuxième tome, d’un traitement moins habile, plus convenu surtout, et qui, problème notable, n’apporte rien à l’histoire (mais je suppose que cela aura le temps de changer dans les trois tomes qui restent…) : la mise en scène de la dimension sentimentale de ses déboires ; cette fois, en effet, nous ne nous contentons plus d'allusions évasives, et je le regrette un peu.

 

Notez, c’est très secondaire – quelques pages çà et là. Rien de taille à nuire à l’intérêt global de la série ou de ce deuxième tome, qui est à maints égards excellent. C’est simplement que j’y ai vu comme un « passage obligé », pas très bien négocié qui plus est, qui, sans plomber le récit, n’est cependant pas à sa hauteur. Jusque dans la comparaison avec Habu Jôji, d'ailleurs, qui noue ici une relation heureusement plus ambiguë ? En même temps, Fukamachi a entre autres pour fonction de ramener l’histoire à l’échelle de l’humain – oui, c’est son rôle… Mais pour le coup, il m’a fait l’effet d’être « trop fonctionnel » : la BD est autrement fine, de manière générale.

 

Mais, répétons-le : c’est vraiment un point de détail.

 

TOUJOURS

 

Parce que ce deuxième tome confirme, et peut-être même amplifie, au moins dans le long épisode où Habu attend la mort dans les Grandes Jorasses, l’impression d’excellence du premier tome. Le Sommet des Dieux est à sa manière un miracle – qui, en mêlant habilement la démesure et la subtilité, parvient à emporter le lecteur très loin de son quotidien, sans pour autant négliger le retour essentiel à l’humain.

 

Au risque de me répéter, il n’y avait somme toute guère de raisons à ce que je m’enthousiasme pour une histoire de « héros » rivalisant de gloriole dans une quête absurde de l’accomplissement et du dépassement de soi… C'est on ne peut plus contraire à ma philosophie, si j'ose employer pareil terme. Mais je suis sous le charme, oui. Parce que l’histoire est bonne, son traitement très fin, sa mise en scène, dans la narration comme dans le graphisme, tout bonnement parfaite.

 

Un témoignage de l’art subtil de Jirô Taniguchi, un auteur bien digne de tous les éloges – à titre posthume comme auparavant.

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CR 6 Voyages en Extrême-Orient : Lame, l'arme, larmes (05)

Publié le par Nébal

CR 6 Voyages en Extrême-Orient : Lame, l'arme, larmes (05)

Cinquième séance du scénario de Fabien Fernandez « Lame, l’arme, larmes », tiré de 6 Voyages en Extrême-Orient. Vous trouverez les éléments préliminaires ici, la première séance , et la précédente séance .

 

Je maîtrisais. Tous les joueurs étaient présents, qui incarnaient Goto Yasumori, la voleuse, Hira Ayano, la montreuse de marionnettes, Kuzuri Hideto, l’apothicaire, et Masasugi Takemura, l’ancien soldat.


I : APRÈS LA BATAILLE

 

[I-1 : Takemura, Yasumori, Ayano : Razan Masayuki, Iruma Katsumasa, Iruma Asayi] La bataille a été emportée par les forces assiégées de Razan Masayuki. Tandis que ses cavaliers se lancent à la poursuite des fuyards, pour l’essentiel partis dans la forêt au sud du camp, le vieux seigneur, sur lequel veillent quelques guerriers d’élite, demeure à côté de la tente du commandement ennemi, où se trouvent Takemura, Yasumori et Ayano. Razan Masayuki les observe ; son regard s’attarde plus particulièrement sur Takemura, lequel vient de trancher, à l’aide du sabre maudit, la main droite de son adversaire, Iruma Katsumasa, fils d’Iruma Asayi, malade, qui a quant à lui été sorti de la tente et jeté aux pieds de son adversaire – et qui a vu le triste sort de son fils. Takemura ne cherchait pourtant pas la bataille : ce n’est pas pour rien qu’il a pris sa retraite de soldat, et cela explique qu’il ait ainsi renâclé à se battre, même s’il lui avait bien fallu s’y résoudre… Yasumori, avec l’aide d’Ayano (qui s’était ensuite retirée un peu à l’écart), avait pu se soustraire à la menace de son assaillant, blessé ; toutes deux sont dans l’expectative, peut-être un peu intimidées par le vieux samouraï qui les observe sans dire un mot.

 

[I-2 : Yasumori, Takemura : Razan Masayuki] Yasumori se traîne pour récupérer son deuxième tantô ; elle aimerait rester discrète mais, si c’est avant tout Takemura qui attire les regards, elle se sait observée. Par ailleurs, elle perçoit bien que Razan Masayuki est hésitant – et, clairement, en colère : cela n’échappe pas non plus à ses camarades.

 

[I-3 : Takemura : Razan Masayuki] Takemura, quant à lui, se redresse lentement, et, avec prudence voire obséquiosité, range lentement le katana dans son fourreau – témoignant ainsi de ce qu’il n’a aucune mauvaise intention, et ne représente pas une menace. Razan Masayuki s’avance alors, les dévisage tous, puis revient sur Takemura : « J’ai une dette envers vous. » Idée qui, visiblement, ne lui plaît guère – mais c’est un constat. Takemura acquiesce en témoignant de son respect – à la limite de l’excuse ; mais, guère porté sur l’art oratoire, il ne prend pas l’initiative de répondre, laissant cela à ses compagnons.

 

[I-4 : Ayano : Razan Masayuki ; Tenchi Osami] Ayano, qui s’était abritée pour ne pas être emportée par la cavalcade, s’avance pour s’adresser au seigneur Razan Masayuki. Elle le remercie de leur avoir sauvé la vie. Lui n’a que sa dette en tête. Il explique que, même si leur allure a quelque chose de déconcertant à cet égard, il se doute très bien que le petit groupe n’avait qu’une seule raison de gagner la forteresse d’Ashiga Tomo, même dans ces conditions particulièrement défavorables : l’accès aux archives. Ils pourront s’y rendre – le bibliothécaire Tenchi Osami les assistera le cas échéant. Il incline la tête, commence à s’éloigner, puis se retourne dans la direction d’Ayano : « Après, nous aurons à parler. »

 

[I-5 : Razan Masayuki, Iruma Asayi] Razan Masayuki adresse alors un signe de tête à ses hommes ; sans qu’il ait besoin de dire un mot de plus, trois cavaliers partent aussitôt au galop vers le sud, dans la forêt. Les hommes qui avaient sorti Iruma Asayi de la tente le poussent brusquement à la suite de Razan Masayuki, lequel s’interrompt à nouveau : « Iruma a perdu. Maintenant, il n’est plus mon ennemi, mais mon invité. » Ses soldats cessent dès lors de le brusquer ; Iruma lui-même en est stupéfait. La troupe, pendant ce temps, commence à fouiller le camp, voir s’il serait possible d’en retirer quelques choses ; des blessés sont achevés, tandis que d’autres, de bonnes familles, sont capturés et soignés afin d’en tirer ultérieurement rançon.

II : LOIN DES YEUX

 

[II-1 : Hideto] Hideto est bien loin des autres – qui n’ont pas la moindre idée d’où il se trouve. Épuisé après l’exigeante mission qu’il a accomplie durant la nuit, il s’est réfugié dans une cabane de pêcheur abandonnée à l’est, à quelques kilomètres de la forteresse, et s’y est endormi du sommeil du juste [échec critique] ; il n’a pas la moindre idée de la bataille qui a eu lieu quelques kilomètres plus loin, et ne se réveillera que bien après le lever du soleil. Impossible dès lors de signifier à ses camarades où il se trouve.

 

[II-2 : Sekine Senzo, Tenchi Osami] Retrouver Sekine Senzo ne pose par contre aucun problème, et les personnages s’empressent de le faire venir : l’érudit de leur petite troupe est sans doute indispensable à l’examen des archives de la forteresse d’Ashiga Tomo, dont ils savent qu’elles se trouvent au sommet de la plus haute tour du château, où le bibliothécaire Tenchi Osami les attend.

 

[II-3 : Takemura, Yasumori, Ayano : Kuzuri Hideto, Sekine Senzo, Razan Masayuki, Iruma Asayi] Takemura est cependant inquiet de l’absence de Kuzuri Hideto, et souhaiterait partir à sa recherche ; mais où peut-il bien se trouver ? Takemura ayant suggéré à Hideto d’emprunter la berge ouest du lac, il pense partir dans cette direction. Yasumori, qui s’est d’abord occupée de se soigner, met en avant le fait que des hommes d’armes, fuyards ou vainqueurs, battent les environs, qui représentent une menace ; laisser Takemura partir seul ne l’enchante vraiment pas… Et qui pourrait l’accompagner ? Sekine Senzo et Ayano doivent rester sur place : ils sont les plus à même de se montrer utiles dans les archives… Yasumori suppose qu’elle pourrait accompagner Takemura, mais préfère, dans l’immédiat, guetter Hideto depuis les remparts. Par ailleurs, elle fait la remarque que la malédiction prohibe qu’ils s’attardent à Ashiga Tomo, et elle ne compte pas se montrer trop exigeante à l’égard du seigneur Razan Masayuki ; elle suppose que Hideto saura comment les retrouver, éventuellement en se rendant au camp qu’ils avaient dressé à quelque distance avant de s’infiltrer dans les troupes d’Iruma Asayi, et où ils viennent de retrouver Maître Senzo (ainsi que leur équipement) ; peut-être leur faudra-t-il de toute façon y retourner, pour que les habitants de la forteresse ne souffrent pas de la malédiction du sabre… Takemura concède que les arguments de Yasumori l’ont convaincu : il ne partira pas seul à la recherche de Hideto.

 

III : LES TRÉSORS DES ARCHIVES

 

[III-1 : Ayano, Takemura : Sekine Senzo, Tenchi Osami] Ayano, qui n’entend pas tergiverser, désireuse qu’elle est de se débarrasser au plus tôt de la malédiction, se rend aux archives, accompagnée de Senzo, et de Takemura, finalement. Le donjon est conséquent, il y a beaucoup de place au sommet – les archives sont au moins aussi vastes qu’on le leur avait dit, peut-être plus encore. On y accède en passant tout d’abord par un petit bureau, où se trouve le bibliothécaire, Tenchi Osami – lequel, prévenu, leur ouvre la porte des archives, sans dire un mot ; il ne pénètre d’ailleurs pas à leur suite, mais retourne attendre à son bureau, disponible en cas de besoin.

 

[III-2 : Takemura, Ayano : Tenchi Osami, Sekine Senzo] Takemura, qui ne se sent guère à sa place, s’attarde auprès du bibliothécaire et lui demande s’il a assisté à la bataille, et s’il sait pourquoi ils sont ici ; le vieil homme, un peu bourru, dit ne connaître véritablement les batailles qu’au travers des livres (Takemura suppose que c’est sans doute préférable...)or il y en a beaucoup ici, et il ne doute pas qu’ils y trouveront ce qu’ils cherchent. Le vieux soldat ne cache rien des raisons de leur présence ici : ils ont été maudits, au travers d’un objet dont ils ne peuvent se débarrasser… Tenchi Osami, d’abord un peu surpris, baisse les yeux sur le sabre de Takemura ; dans un soupir : « Dans ce cas, vous trouverez ce que vous cherchez tout au fond de l’aile est, le manuscrit isolé des autres. » Takemura s’incline pour le remercier ; ils se rend sans attendre dans l’aile est, faisant signe à ses camarades de le rejoindre.

 

[III-3 : Ayano, Takemura : Sekine Senzo] Ayano était restée non loin, mais, pour Senzo, c’est une caverne aux merveilles – une bibliothèque de tout premier ordre, riche de livres parfois fort anciens : un vrai terrain de jeu pour un érudit tel que lui. Ayano non plus n’y est pas indifférente, qui sait se trouver là des trésors littéraires. Déambuler dans les archives n’est guère aisé, tant elle croule sous les documents : il faut emprunter des couloirs très étroits, entre des étagères surchargés de « livres » de forme très diverse. En avançant vers l’aile est, Ayano remarque l’âge extraordinaire de ces manuscrits, de plus en plus à mesure qu’ils s’enfoncent dans l’aile est… ce qui ne va pas sans lui poser problème : nombre de ces textes sont en chinois, que ce soit parce qu’ils datent d’une époque antérieure au développement de l’écriture japonaise, ou témoignent d’une coquetterie de lettrés longtemps attachés à cette langue « savante ». Il y a effectivement un manuscrit d’allure bigarrée, composée de nombreux rajouts, qui est distingué, placé sur une sorte de lutrin – clairement celui que le bibliothécaire avait désigné à Takemura. Lequel n’est guère à l’aise dans ce monde qui le dépasse – et un monde si fragile… Quant à Senzo, il ne s’y précipite pas d’emblée : les yeux brillants comme un enfant dans un magasin de jouets, il papillonne entre les rayonnages, poussant régulièrement de petits cris de joie à la découverte de tel ou tel ouvrage extrêmement rare…

 

[III-4 : Ayano : Sekine Senzo ; Tenchi Osami, Razan Masayuki] Ayano dit à Senzo de se concentrer sur l’ouvrage indiqué par le bibliothécaire – qui est au moins pour partie en chinois ancien, qu’elle ne sait pas lire ; Senzo, avec condescendance (« Il est vrai que vous ne savez pas lire... »), délaisse son exploration aléatoire pour étudier le manuscrit isolé. Il est bel et bien composite : dans ses premières pages, il relève de la calligraphie, dans une langue chinoise très ancienne ; mais on n’a censé d’y rajouter des pages, très diverses, au fil des siècles : le manuscrit initial ne comportait que trois ou quatre pages, mais ce sont des dizaines qui sont ensuite venues le compléter ; Ayano, qui l’avait parcouru avant que Maître Senzo ne s’attelle à son étude, avait pu constater, au fil des pages, que la langue passait d’un chinois très académique et qui dépassait ses compétences à une langue japonaise qui peinait tout d’abord à émerger, puis, progressivement, dominait enfin – tandis que la calligraphie soignée des premières pages cédait assez rapidement la place à une écriture plus fonctionnelle. Les pages les plus récentes permettent à Ayano de comprendre qu’il s’agit pour l’essentiel d’une longue et complexe généalogie – des noms très nombreux, associés à des titres tout aussi nombreux. Mais cela ne lui facilite pas la tâche pour autant : les références employées sont pour elle hermétiques, elle ne parvient pas à dater précisément les ajouts, et le chinois des premières pages, qui lui est inaccessible, contient sans doute des bases indispensables à la compréhension de ce qui suit. Ayano s’attarde néanmoins sur les toutes dernières pages, en quête de noms qui lui seraient familiers : effectivement, on y trouve Razan Masayuki, à l’avant-dernière génération ; Ayano remarque aussi que, sur de nombreux feuillets, et systématiquement après quelque temps (sans doute quelques siècles par rapport au début du livre), on trouve une signature ou plutôt un paraphe à chaque page, en forme de griffure noire, qui semble authentifier la généalogie. Ayano saisit sans ménagement Senzo, encore distrait, par le bras, et lui fait part de ses trouvailles.

 

[III-5 : Ayano : Sekine Senzo, Tenchi Osami] Senzo acquiesce ; il constate aussi que le chinois des premières pages est très classique – et d’une très belle langue ! Il va se pencher sur la question, qu’Ayano ne s’en fasse pas, lui saura y trouver ce qui importe vraiment… Senzo se penche sur le manuscrit, et commence à le déchiffrer – Ayano constate qu’il rougit quelque peu : c’est une langue vraiment ancienne – même pour lui… Senzo relève la tête, et demande à Ayano d’aller emprunter du papier, un pinceau et de l’encre au bibliothécaire – il lui adresse alors un signe méprisant de la main, comme pour congédier un domestique… Ayano s’exécute – sans dire un mot, Tenchi Osami lui fournit le nécessaire, qu’elle apporte à Senzo. Ce dernier s’installe et commence à travailler, à traduire le texte dans un japonais moderne (pas tout le texte : le manuscrit original, qui, pour le coup, n’a absolument rien d’une généalogie), puis, au bout d’un moment, s’interrompt : il lui faut davantage de lumière. Qu’Ayano cesse de le déranger : il a besoin de lumière, n’a-t-elle pas entendu ? Ayano va lui chercher ce qu’il demande – après quoi il lui dit de s’éloigner, son ombre le gêne… Ayano se recule en croisant les bras, excédée. Senzo a laissé entendre que ce travail lui demandera du temps.

IV : AUX AGUETS

 

[IV-1 : Yasumori : Kuzuri Hideto] Yasumori, en attendant, s’est soignée et changée – avec des vêtements simples, de paysanne, histoire d’attirer un peu moins l’attention. Puis elle se rend sur les remparts, pour repérer les environs et tenter de guetter Hideto. Elle surveille les berges du lac, mais nulle trace de l’apothicaire. Elle assiste aux suites de la bataille : la fouille du camp par les troupes de Razan Masayuki (avec quelques échos d’affrontements çà et là dans la forêt avec des fuyards), les paysans et pêcheurs qui, timidement, commencent tout juste à réinvestir les lieux… Elle retourne dans le château, et tend l’oreille – pour avoir une idée des conversations.

 

[IV-2 : Hideto] Hideto, de son côté, se réveille enfin, en début d’après-midi – il avait bien besoin de sommeil… C’est sans doute le froid qui l’a réveillé – la cabane de pêcheur n’offre guère de protection en cette saison. Il prend la route du camp, inconscient des événements qui se sont produits. Toujours courbaturé, il n’est pas au mieux de sa forme : il lui faudra bien deux à trois heures pour retourner à Ashiga Tomo.

 

[IV-3 : Yasumori] Yasumori, dans le château, a assisté au retour de nombre de blessés ; mais si la plupart d’entre eux ont été rassemblés dans un dortoir faisant office d’hospice, ce n’est pas le cas de l’un d’entre eux, pourvu d’une armure de samouraï de qualité, et qui a été conduit dans ce qu’elle suppose être la grande salle de réception du château. Elle cherche à s’infiltrer dans les conversations, déplorant la tristesse de la guerre, mais on ne lui prête guère d’attention.

 

V : LA LÉGENDE DU SABRE MAUDIT

 

[V-1 : Ayano, Takemura : Sekine Senzo] Tandis que Maître Senzo travaillait sur le manuscrit, Ayano et Takemura sont restées non loin – la première, piquée par les sarcasmes de l’onmyôji, mais pas au point de quitter les lieux pour autant, le second, même s’il ne se sent guère à sa place et trépigne, parce qu’il est par la force des choses le porteur du sabre, et suppose donc qu’il faut rester à portée au cas où un examen de la vieille lame serait requis.

 

[V-2 : Ayano : Sekine Senzo ; Tenchi Osami, Gen, Shim Na Yung] Senzo a enfin fini sa traduction ; il a pris son temps, aussi bien pour déchiffrer que pour retranscrire, d’une écriture belle et soignée. Il se lève, dit qu’il a besoin de se dégourdir un peu les jambes, et laisse sa traduction à Ayano, qu’il traite toujours comme un larbin ; Ayano en a assez, et lui intime de leur révéler le contenu de ses recherches, mais lui répond qu’après tout elle sait lire… « Certaines choses, du moins... » Il quitte les lieux (il se rend auprès du bibliothécaire Tenchi Osami pour s’entretenir avec lui), et Ayano lit la traduction du manuscrit original par Maître Senzo (aucun problème pour elle ; mais Takemura, lui, ne sait pas lire) :

 

Il y a longtemps de cela, une guerre éclata avec un royaume du continent. Lors des affrontements avec les barbares de Mahan [une confédération de 54 petits États qui a existé du Ier siècle av. J-C. au IIIe siècle dans le sud-ouest de la Corée], les morts ne furent pas comptés. Seuls l’honneur et la guerre avaient droit de cité. De chaque côté, les armées faiblissaient.

 

Enfin, au terme de plusieurs saisons, il y eut une trêve. Chacun campa sur ses positions pendant l’hiver. Les combattants de l’île avaient pris une bonne partie du royaume de Mahan, les défenseurs en profitèrent pour se ressourcer et tenter de trouver des alliés.

 

Parmi les envahisseurs, Gen, un des plus vaillants chefs de guerre, tomba amoureux de la princesse de Mahan. Gen, aidé de ses lieutenants, négocia la paix et son mariage. Au printemps, au lieu de la reprise des hostilités, on célébra les noces à grand renfort de vin de prune, de fleurs et de bijoux.

 

Tout le monde y trouva son compte : les autres chefs de guerre furent invités, et des richesses distribuées. Avec beaucoup de respect, les lieutenants présentèrent à leur seigneur une lame forgée par le meilleur forgeron de Mahan. On la disait si finement ciselée qu’on y voyait des gouttes de rosée gravées.

 

Tout aurait pu finir paisiblement, mais, le soir de la cérémonie, ses avides lieutenants découvrirent que seulement une once du trésor de Mahan leur avait été offerte. Se sentant floués, ils déclenchèrent une nouvelle guerre. Pour cela, ils assassinèrent la princesse Shim Na Yung.

 

Le sang coula de nouveau, et Gen révéla alors sa véritable nature de kitsune [esprit renard]. On ne dit pas comment la guerre se conclut, mais on sait que Gen devint un yako [un kitsune maléfique], et qu’il insuffla une partie de sa magie dans l’épée, et une autre dans la malédiction frappant la descendance des lieutenants qui l’avaient trahi.

 

Depuis ce temps-là, quiconque entre en possession de cette épée, et possède une parcelle de lignage avec les traîtres, voit ses proches mourir un à un. Il est dit qu’un jour, Gen reprendra l’épée pour la léguer et mettre un terme à la malédiction, ou mourra de cette lame.

 

[V-3 : Ayano, Takemura, Yasumori : Gen, Razan Masayuki] Ayano, ayant achevé sa lecture, en révèle le contenu à Takemuraet à Yasumori, qui les a rejoints. Leur ennemi est donc un kitsune du nom de GenS’ils sont tous frappés par la malédiction, c’est qu’ils ont tous, aussi invraisemblable que cela puisse paraître, un lointain lien de parenté avec des personnages qui avaient agi ensemble plusieurs siècles plus tôt ! Par ailleurs, il y a un lien marqué avec le lignage de Razan Masayuki. Ils doivent, soit éliminer Gen, soit le convaincre de reprendre l’épée ou de la léguer.

 

[V-4 : Yasumori : Kuchi] Yasumori, à la nouvelle que le responsable de leurs malheurs est un kitsune vieux de plusieurs siècles, voire millénaires, songe à la vieille Kuchi, au village de Kengo – elle aussi sans doute était un yôkai… Peut-être un kitsune bienveillant, un envoyé de la déesse Inari ?

 

[V-5 : Ayano : Razan Masayuki] Ayano rappelle à ses compagnons que Razan Masayuki souhaitait s’entretenir avec eux – sans doute en sait-il davantage… Il ne faut pas tarder à le retrouver.

 

VI : LE RETOUR DE L’APOTHICAIRE

 

[VI-1 : Hideto : Razan Masayuki] Hideto retourne enfin à la forteresse d’Ashiga Tomo. Il constate que la bataille a eu lieu, et que ce sont les forces de Razan Masayuki qui l’ont emporté. Aucune idée d’où se trouvent ses compagnons… Il craint qu’ils ne figurent parmi les cadavres ! Des soldats se promènent dans le camp, mais ne lui prêtent pas la moindre attention. Il se rend à la tente dans laquelle ils étaient hébergés, mais n’y trouve rien – si ce n’est son sac en mauvais état, avec plusieurs de ses potions brisées.

 

[VI-2 : Hideto : Iruma Asayi] Hideto n’ayant pas trouvé de trace de ses camarades parmi les cadavres, il interroge un soldat à leur propos – et, maladroit, dit sans y prêter garde qu’il était bien hébergé dans le camp d’Iruma Asayi… Le soldat bourru fait un signe de la tête à deux de ses hommes, qui s’emparent de Hideto, ne tenant pas compte de ses dénégations gênées – il dit même qu’il fait partie de « la Griffe », « comme eux »… Ils n’y comprennent rien, et le conduisent dans les geôles d’Ashiga Tomo. Hideto proteste, demande à parler à Razan Masayuki, mais ils s’en moquent et l’enferment dans une cellule…

VII : LES VILENIES DU RENARD

 

[VII-1 : Ayano, Takemura, Yasumori : Sekine Senzo, Tenchi Osami ; Razan Masayuki] Ayano, suivie de Takemura et Yasumori, sort de la bibliothèque ; Senzo s’entretient avec Tenchi Osami dans le bureau de ce dernier – la culture littéraire d’Ayano lui permet d’avoir quelques idées de ce dont les deux érudits discutent : ils évoquent la généalogie de Razan Masayuki, et une histoire très ancienne (le nom de Mahan n’évoquait rien à Ayano, mais elle peut ainsi dater le manuscrit) ; ils discutent aussi des kitsune, dans toute leur diversité – mais c’est une discussion d’ordre académique plutôt que pratique. Ayano dit à Senzo qu’il est temps d’aller parler avec le seigneur de la forteresse ; l’onmyôji n’apprécie guère d’être interrompu, mais concède qu’elle a raison – et Tenchi Osami se lève pour les accompagner.

 

[VII-2 : Yasumori, Takemura : Kuzuri Hideto, Razan Masayuki] Yasumori s’inquiète auprès de Takemura du sort de Hideto – elle parle de ce qu’elle a vu, d’abord sur les remparts, ensuite devant la grande salle de réception de Razan Masayuki – ce cavalier semble-t-il « important », mais dont elle ne sait rien de plus. Or le temps presse : Yasumori remarque que le soleil ne va guère tarder à se coucher… Takemura ne compte effectivement pas laisser Hideto, dans l’éventualité où il serait toujours vivant, passer une seconde nuit dehors. Il envisage de partir, accompagné, à sa recherche – tandis que Yasumori entend mener son enquête auprès des soldats de la forteresse ; mais après leur entrevue avec Razan Masayuki, la simple bienséance implique de commencer par-là.

 

[VII-3 : Ayano, Takemura, Yasumori : Razan Masayuki, Sekine Senzo, Tenchi Osami] Ils pénètrent tous dans la salle de réception de Razan Masayuki – pas forcément très grande, mais impressionnante néanmoins, de par son ancienneté et sa décoration de bon goût, et témoignant d’un état de guerre. Les gardes n’ont pas fait de difficultés, d’autant que Tenchi Osami était parmi eux. Razan Masayuki est assis au fond de la salle, avec ses conseillers auprès de lui. Le cavalier blessé qu’avait vu Yasumori est étendu non loin du seigneur ; il a perdu conscience, mais est toujours vivant, quand bien même dans un sale état, et des médecins s’affairent à son chevet. Takemura remarque que le simple fait de porter le sabre attire l’attention sur lui bien plus que sur tous les autres, et ça ne le met pas à l’aise.

 

[VII-4 : Takemura, Ayano, Yasumori : Razan Masayuki, Sekine Senzo ; Gen] Le silence pesant depuis leur entrée dans la pièce est enfin rompu par le maître des lieux : « Bien. Vous avez donc trouvé ce que vous cherchiez. » Takemura n’a guère envie de répondre, mais Senzo se contente d’incliner la tête, et le vieux soldat se résout donc à parler – disant qu’ils n’ont cependant guère de pistes à explorer. Razan Masayuki, qui trouve cela « fâcheux », lui demande d’en dire plus. Takemura adresse des coups d’œil à Ayano, Yasumori et Senzo pour ne pas le laisser se dépêtrer tout seul de cette conversation, lui qui n’est guère un homme de discours… Mais les deux femmes se taisent pour l’heure, et constatent un certain agacement chez Senzo : contrairement à ses habitudes d’obséquiosité, il risque de ne pas se montrer très courtois si on lui laisse prendre la parole… Yasumori, à mi-voix, rappelle cependant à Ayano que Razan Masyuki est lui aussi lié par la généalogie à Gen. Takemura, qui les a entendus, parle du kitsune qui leur cause tant de soucis…

 

[VII-5 : Takemura : Razan Masayuki ; Gen] Le seigneur acquiesce : cet esprit démoniaque sévit depuis des siècles… Razan Masayuki demande qu’ils racontent leur histoire – car il a reconnu le sabre, si vieux, le sabre maudit qu’il ne pensait plus jamais revoir… Takemura explique comment « le messager » le leur a « légué », avant de se suicider, et comment ils se sont lancés sur les routes pour mettre fin à la malédiction. Razan Masayuki maudit à son tour Gen (exigeant d’abord que Takemura le nomme ouvertement), qui paiera pour toutes ses vilenies – dont la triste et sordide bataille qui vient d’avoir lieu. Takemura dit qu’ils ont été forcés d’y prendre part. Le seigneur peut-il leur conseiller une marche à suivre ? Oui – dans le vain espoir qu’ils puissent faire davantage que ses propres hommes ; il dévisage alors le samouraï blessé.

 

[VII-6 : Razan Masayuki ; Gen/« Gohan », Iruma Asayi] Razan Masayuki explique ce qui s’est produit. Le change-forme avait pris l’apparence d’un de ses propres conseillers, du nom de Gohan ; il avait l’air d’un honnête homme, érudit et compétent… mais il l’a trahi : il a trahi tout le monde, c’est ce que font les kitsune ! Il a notamment fait échouer le mariage de son fils avec la fille d’Iruma Asayi, ceci alors même qu’il était supposé l’avoir arrangé ; les fiançailles entamées, la cérémonie de mariage approchant, il s’est répandu en calomnies contre la jeune femme – une traînée, une prostituée ! Et il a fait en sorte qu’Iruma Asayi l’apprenne. Puis il a forcé la main de Razan Masayuki, jusqu’à l’amener à rompre les fiançailles et provoquer la guerre… Mais le seigneur ne l’a identifié que bien trop tard – cette nuit seulement, et le kitsune avait déjà pris la fuite, il ne sait comment.

 

[VII-7 : Takemura : Razan Masayuki ; Gen, Iruma Asayi] Or, ajoute le seigneur, quelques heures à peine plus tard, un étrange message est parvenu dans la forteresse d’Ashiga TomoRazan Masayuki les dévisage : ont-ils quelque chose à dire à ce propos ? Takemura admet qu’ils sont intervenus pour brusquer les événements : il leur fallait consulter les archives ! Et c’est pourquoi ils ont agi pour favoriser le camp de Razan Masayuki. Ont-ils mal fait ? Non, certainement pas – et le seigneur se doit de les remercier, même si, en agissant de la sorte, ils lui ont infligé une dette impossible à rembourser… Mais qu’ils comprennent : il démasque enfin le yako, et reçoit alors ce message… Que croire ? N’était-ce pas une nouvelle menterie de Gen ? Mais ses hommes ont constaté, dans les rangs d’Iruma Asayi, l’affaiblissement prédit par leur message. Or, s’il voulait se lancer sur la piste de Gen, Razan Masayuki ne pouvait prendre le temps de discuter avec Iruma Asayi – qui n’avait par ailleurs aucune raison de le croire… D’où cette très regrettable bataille – il y avait une opportunité que le seigneur d’Ashiga Tomo, même dans la douleur, se devait de saisir. Bien des hommes sont morts aujourd’hui, parce qu’il devait traquer le renard. En sont-ils conscients ? Takemura l’affirme – guère courtois de nature, et pas au fait des subtilités en matière de dettes, il avance que le règlement de cette obligation sera obtenu en anéantissant enfin Gen. Tous comprennent mieux la colère de Razan Masayuki : elle n’était pas dirigée contre eux, mais contre Gen – et s’ils ont leur part de responsabilité dans les nombreuses morts de la journée, ce n’est que par répercussion : le kitsune est le seul vrai coupable.

 

[VII-8 : Yasumori : Razan Masayuki ; Gen/« Gohan »] Yasumori décide alors de prendre la parole – l’attitude du maître des lieux semblait l’y autoriser, voire l’y inviter : les morts du passé sont regrettables, mais il s’agit avant tout de prémunir celles de demain ; ils partiront dès que possible sur la piste de GenRazan Masayuki peut-il les aider dans cette tâche ? Il le peut – tout en doutant qu’une petite troupe si disparate et si peu « virile » puisse se montrer plus efficace que ses meilleurs hommes, qui ont échoué… Mais, après tout, ils sont parvenus jusque-là, et ils ont fait ce qu’ils ont fait, au moment précis où leur action était cruciale ; peut-être est-ce un signe ? Peut-être est-ce leur destinée… « Gohan » a fui dans la nuit ; il a un peu d’avance, mais il devrait être encore possible de le rattraper ; il avait adopté les traits d’un marchand de saké, lui a-t-on dit, mais il a pu encore changer d’apparence depuis ; il avait pris la direction du sud-est, vers la ville de Saïki, mais Razan Masayuki ne peut livrer à cet égard d’informations plus précises. Ils doivent cependant se méfier des arbres : la région est très boisée, et le kitsune sait… « voyager » parmi les arbres. Yasumori le remercie pour ces renseignements – citant une fable où le faible est en mesure de venir en aide au fort ; mais ses références sont embrouillées… Peu importe : Razan Masayuki comprend où elle veut en venir, et lui adresse un petit sourire instinctif – sans doute teinté de scepticisme…

 

[VII-9 : Yasumori : Razan Masayuki ; Gen] Plus pratique, Yasumori explique ensuite que la malédiction leur interdit de rester dans la forteresse… Le seigneur en est conscient – de toute façon, il faut qu’ils se lancent au plus tôt sur la piste de Gen ! Il les aidera autant que possible : des vivres, de l’équipement… Mais il ne leur fournira pas d’hommes : outre que la malédiction pèserait immanquablement sur eux, il tend à croire que, s’il faut bien interpréter leur quête comme un signe du destin, ce genre d’aide extérieure serait plus nuisible qu’utile… Ils devront vaincre le kitsune seul. Yasumori acquiesce.

 

[VII-10 : Yasumori : Razan Masayuki ; Kuzuri Hideto] Mais elle mentionne alors qu’un de leurs amis a disparu dans le chaos de la bataille : peut-être le capitaine de la garde pourrait-il les renseigner sur son sort ? Razan Masayuki les autorise à avoir cet entretien – manière aussi de mettre un terme à l’entrevue.

 

VIII : FAIRE LE POINT – ET PARTIR

 

[VIII-1 : Yasumori, Takemura, Ayano : Sekine Senzo ; Gen] Yasumori, une fois dehors, demande à Senzo s’il « s’y connaît » en kitsune, un peu cavalièrement… C’est délicat ; il faut tout d’abord identifier la créature ; or c’est une change-forme… Les kitsune prennent souvent l’apparence de femmes, au passage… Un marchand de saké ? Pourquoi pas – une petite entorse à la tradition qui ne prête pas à conséquences, il peut sans doute se la permettre. Quant à l’identifier… Les chiens repèrent souvent les kitsune, dont ils se méfient ; mais on ne peut pas soupçonner toute personne après laquelle aboie un chien… Les miroirs, sinon – ils peuvent révéler les queues du kitsune. Puis Senzo s’interrompt – comme pris d’une illumination… mais balaie aussitôt l’idée qui lui était venue en tête. Pour le reste, il ne connaît guère que le folklore le plus classique. Mais Takemura n’en regrette que davantage son chien, victime de la malédiction… Ayano fait la remarque qu’elle a un miroir dans ses affaires.

 

[VIII-2 : Yasumori : Kuzuri Hideto] Ils se rendent alors, dans la foulée de Yasumori, auprès du capitaine de la garde. En décrivant Hideto avec soin, parlant de son kimono bleu, etc., elle apprend qu’un « pillard pris à rôder sur le champ de la bataille et qui a été enfermé dans les geôles de la forteresse » pourrait correspondre à cette description. Il s’agit bien de Hideto – qui est libéré sans faire plus de manières ; il n’est par contre pas très présentable, après tout ce qu’il a subi…

 

[VIII-3 : Yasumori, Hideto, Ayano] Yasumori prend une fois de plus sur elle de préparer leur équipement, après quoi ils devront partir au plus tôt : un arc pour Hideto (qui récupère aussi sa caisse, avec plusieurs potions désormais inutilisables, il n’a pas le temps de s’attarder pour en préparer en guise de remplacement), quelques vêtements – des déguisements (notamment pour Ayano), ou des tenues plus chaudes –, des vivres…

 

[VIII-4 : Yasumori, Hideto : Sekine Senzo ; Gen] Mais ils manquent de pistes : un marchand de saké, parmi tous les marchands de saké, qui a pris la direction du sud-est, et peut changer d’allure en un clin d’œil… Cela désole Yasumori. Ils discutent des moyens de retrouver le kitsune, et des pièges qu’ils pourraient tenter de lui tendre, mais voilà : tromper un esprit renard vieux de plusieurs siècles voire millénaires ? L’attirer avec quelque chose d’aussi suspect qu’un trésor à voler ou une de ces recettes aux haricotes rouges dont les kitsune sont supposés raffoler ? La perspective est décidément déprimante… Et Senzo, qui réfléchit dans son coin, semble éliminer hypothèse après hypothèse, sans s’en ouvrir pour autant à ses camarades. Hideto suppose qu’à tout prendre, il est plus probable que ce soit Gen qui les trouve eux, plutôt que l’inverse, le renard ne résistant pas à l’envie de leur jouer un mauvais tour… Yasumori suppose qu’ils n’ont guère d’autre choix que de jouer cette carte, avec tous les périls qu’elle implique. Ils prennent la route – ils ne peuvent pas se permettre de s’attarder encore.

 

[Ellipse d’une semaine.]

IX : DES GÉMISSEMENTS DANS LES BOIS

 

[IX-1 : Gen] Cela fait une semaine qu’ils ont emprunté la route du sud-est. La région est très forestière, par ailleurs coincée entre la mer et la montagne. Ils ont croisé quelques villages en chemin – de plus en plus vivants à mesure qu’ils s’éloignent du champ de bataille d’Ashiga Tomo, où on leur en avait dressé une liste ; parfois, les paysans interrogés semblent avoir entraperçu le marchand de saké… Mais rien de plus concret. Ils poursuivent – n’ayant guère le choix. Dans le dernier village qu’ils ont traversé, enfin, le départ de Gen semble plus proche : il semblerait que le marchand de saké soit cette fois fois parti dans la précipitation…

 

[IX-2 : Ayano, Takemura : Gen] Ils accélèrent le pas. Mais, à mi-chemin d’ici au village suivant, Ayano entend des gémissements (de femme ?) en provenance des bois sur leur droite… Elle en fait part à ses compagnons ; Takemura, par réflexe, pose la main sur la garde du sabre maudit… Le kitsune se serait-il changé en femme ? Éplorée, sur le bord de la route… Ils sont tous méfiants : dans leur esprit, cette rencontre ne peut être un hasard.

 

[IX-3 : Takemura, Yasumori] Ils approchent prudemment de la source des gémissements. Takemura remarque, à mesure qu’ils s’enfoncent dans la forêt, des traces de combat – des branches coupées, tout d’abord… puis des cadavres : trois hommes, dont un d’apparence assez riche – avec un kimono de grande valeur, évoquant peut-être un marchand ; les deux autres ont davantage l’allure de combattants – mais du genre gros bras ou yakuzas, certainement pas des samouraïs, même des rônin. Leurs armes, très banales, reposent à leurs cotés. Les gémissements de la femme proviennent d’un peu plus loin – mais pas trop non plus ; des gémissements évocateurs de douleur… Yasumori, qui a encoché une flèche à son arc, insiste sur le fait qu’il vaut mieux rester groupés.

 

[IX-4 : Ayano] Ils trouvent enfin la femme – jeune, belle, et vêtue d’un kimono relativement luxueux . l’épouse de l’homme riche dont ils ont trouvé le cadavre ? Elle est adossée à un arbre et gémit – de manière très flagrante, elle est enceinte… et elle est blessée, gravement : sans même avoir à se prêter à un examen approfondi, il est évident qu’elle ne tardera guère à mourir si l’on ne prend pas soin d’elle – et son enfant avec elle. Elle n’est par ailleurs pas en état de parler. Ayano, par réflexe, regarde aussitôt son reflet dans son miroir : rien de suspect, c’est bien la femme qui y apparaît…

 

[IX-5 : Hideto, Yasumori, Ayano] Hideto approche de la jeune femme, cherchant à déterminer s’il est possible de la soigner : oui… et c’est donc indispensable s’ils veulent qu’elle survive. Il est possible de lui faire quelques soins d’urgence sur place, mais il faudra sans doute ensuite la transporter dans un village… Il hésite. Doivent-ils se méfier d’elle, et donc la laisser sur place, et continuer leur route comme si de rien n’était ? Le village qu’ils ont quitté est à quelque chose comme trois heures de marche, ils ne sont pas bien certains de la distance qui les sépare du suivant (du nom de Sagara), tout en supposant qu’ils sont à mi-chemin… Pour Yasumori, ils ne peuvent s’encombrer d’elle. Faire l’aller-retour serait une perte de temps. En outre, ils ne peuvent même pas passer la nuit avec elle, la malédiction la tuerait… Mais Ayano la reprend : elle mourra s’ils ne font rien ! Et oseraient-ils encourir le courroux des dieux en laissant cette femme à son sort ? Yasumori n’a que faire des dieux, à l’entendreQue faire ? Les opinions sont partagées… Et l’idée de se séparer ne les enchante pas. Mais ils envisagent alors la possibilité de fabriquer un brancard pour emmener la femme avec eux jusqu’au village de Sagara. Yasumori reste narquoise et cynique : il n’est même pas dit que les paysans viendraient en aide à la blessée ! Elle les connaît, les paysans, ils se serviront, et c’est tout ! Cependant, l’argument d’Ayano la travaille plus qu’elle ne le prétend – non par foi, mais par pragmatisme : elle sait qu’elle ne peut pas encourir davantage le courroux des dieux dans sa situation… Et abandonner la femme sur place, avant d’aller chercher des secours ? Les brigands pourraient revenir, avance Hideto

 

[IX-6 : Takemura, Ayano, Hideto] Takemura est convaincu qu’il faut continuer vers le prochain village, en emmenant la femme avec eux. Désireux de susciter le mouvement, il coupe court à la discussion, et commence à tailler des branches pour construire un brancard – Ayano, très débrouillarde, vient l’assister sans plus d’hésitations, et parvient habilement, en moins de temps qu’elle-même ne le pensait, à fabriquer un engin adéquat. Entre-temps, Hideto apporte des soins d’urgence à la jeune femme, qui lui permettront de tenir jusqu’au prochain village, Sagara. Ils en prennent alors la route…

 

X : SAGARA SOUS LA NEIGE

 

[X-1] Les deux ou trois heures que le trajet leur aurait pris en temps normal sont devenues quatre à cinq heures dans ces conditions, et, quand ils approchent enfin des premières maisons de Sagara, la nuit est déjà tombée depuis longtemps. C’est un petit village – plus petit encore que Kengo ou Hizotachi. Il y a une sorte de maison commune, un peu plus grande que les autres, et la seule éclairée dans le village – les paysans ne veillent guère, de manière générale. Mais il semble y avoir un minimum d’animation dans la maison commune – on entend de l’extérieur des bruits de discussion, même un peu de musique…

 

[X-2 : Ayano] Ayano s’avance et frappe à la porte : les bruits entendus de l’intérieur cessent aussitôt, mais un chien se met à aboyer. Après quelques secondes d’indécision, quelqu’un vient ouvrir : un vieil homme, interloqué, et qui voit aussitôt la jeune femme blessée, laquelle n’a cessé de gémir de tout le trajet. Ayano l’interpelle : ils sont des voyageurs, et ont croisé en chemin cette jeune femme qui a besoin de soins urgents ; ils ne peuvent s’attarder, hélas, mais les villageois pourraient-ils les accueillir temporairement, et prendre soin de la victime ? Assurément ! Le vieil homme les invite à entrer, et dit à ses camarades silencieux dans la maison : « Nous avons des invités ! Mais dans quel état... »

 

[X-3 : Takemura] Takemura pénètre dans la maison commune avant le brancard, et guette la réaction des chiens à l’intérieur, au nombre de trois – mais ils sont parfaitement calmes, allongés près du feu ; ils ne prêtent pas attention à la jeune femme. Se trouve aussi à l’intérieur une petite dizaine d’hommes – aucune femme –, généralement assez âgés, et silencieux ; ils ont été interrompus dans une partie de dés.

 

[X-4 : Ayano] Tous pénètrent à l’intérieur… mais Ayano se sent bizarre. Au fond d’elle, elle sait que quelque chose ne va pas, mais sans pouvoir mettre le doigt dessus… Elle dévisage l’assistance, se concentre pour trouver la source de ce malaise… Sans succès. Mais le sentiment demeure. Elle chuchote aux autres son trouble.

 

[X-5 : Hideto] Le vieil homme leur fait signe de poser le brancard, non loin du foyer ; Hideto s’attelle aussitôt à la soigner. Le calme et l’équipement disponible lui permettent de réaliser des miracles [réussite exceptionnelle] ; il n’a plus aucun doute : si on prend soin d’elle dans les jours qui viennent, sur la base des soins qu’il lui a déjà apportés, elle survivra.

 

[X-6 : Yasumori, Ayano, Takemura : Gen] Yasumori pensait expliquer leur situation au vieil homme, sans doute le chef de la petite communauté, mais Ayano l’intercepte : son trouble persiste… Il doit y avoir un lien avec le kitsune, c’est obligé. Elle ne sait pas ce qu’il en est au juste… mais quelque chose ne va pas ; et elle craint de laisser la jeune femme à la garde de ces hommes qu’elle ne peut que trouver suspects. Takemura se joint à elles. Ils sont maintenant tous aux aguets – Yasumori, comme Ayano, est perturbée, sans savoir exactement par quoi… Takemura n’a pas ce sentiment en lui-même, mais voit bien que ses compagnes sont mal à l’aise… Le vieux soldat se place dos au mur, prêt à dégainer – sans se montrer hostile pour l’heure.

 

[X-7 : Yasumori, Hideto] Yasumori décide d’aller faire un tour dans le village – au prétexte d’aller quelque chose d’utile à Hideto dans leurs bagages, à l’extérieur ; Hideto comprend son intention, et joue le jeu – mais il est lui-même trop pris par ses soins pour vraiment faire attention à ce qui se passe autour de lui. Les occupants de la maison commune, dont le « chef », l’observent dans ses soins – lui apportant de l’eau ou des bandages quand il en fait la demande.

 

[X-8 : Yasumori] Yasumori sort de la maison commune, et jette un œil au village [échec critique], dont les rues sont désertes ; il n’y a pas de lumière dans les autres maisons, aucun signe d’activité ; mais rien de suspect à proprement parler. Elle ramasse une bouteille d’huile dans son sac, et retourne à l’intérieur.

 

[X-9 : Hideto : Gen] Hideto a fini son travail, pour l’heure, et fait l’objet des félicitations du vieil homme : « Vous êtes un excellent médecin ! Vous avez sauvé cette femme ! Et son enfant ! » Hideto multiplie les courbettes : son hôte exagère, il n’a fait que son devoir… Mais à peine a-t-il prononcé ces mots que l’homme à sa droite s’effondre subitement en arrière. Alors que Hideto, interloqué, se demande ce qui se passe, un deuxième homme, le voisin du précédent, s’effondre de la même manière… et un troisième ne tarde guère ! Le vieil homme qui les avait accueillis s’approche quant à lui de la femme blessée en souriant, alors qu’un quatrième convive s’affale. Il montre à Hideto sa main paume ouverte – et des griffes apparaissent en lieu et place de ses ongles ; d’un geste vif et assuré, il tranche la gorge de la jeune femme… Tous ceux qui étaient encore debout, des villageois, tombent à leur tour en arrière. La vision des aventuriers se floute un instant, puis change du tout au tout : ils voient maintenant une pièce aux murs maculés de sang, et une dizaine de cadavres de villageois jonchant le sol… Seul le vieil homme est toujours vivant, qui les regarde en riant : « Je vous prie de m’excuser… Vous êtes un nouveau public pour moi, et pour l’heure je ne sais pas encore juger quelles sont les blagues véritablement drôles avec vous... » Il leur adresse un sourire carnassier, puis plonge à travers une fenêtre.

 

[X-10 : Takemura : Gen ; Razan Masayuki] Takemura, aussitôt, se lance à sa poursuite, mais sans dégainer son sabre pour le moment. Il perd du temps à franchir la fenêtre à son tour… Et, dehors, c’est la nuit noire, il ne voit absolument rien. Puis il entend un éclat de rire sur sa droite. Il se dirige dans cette direction, plus prudemment – la forêt est très proche. Il parvient à distinguer le vieil homme, appuyé nonchalamment contre un arbre, et qui le nargue : « Pour un vieillard, vous avez d’excellents yeux ! Je le note – cela pourra servir plus tard... » Puis, alors qu’il semble appuyer sa main contre le tronc, il l’engloutit en fait dedans, et tout son corps suit. Gen voyage à travers les arbres, les avait prévenus Razan Masayuki… et il est impossible de suivre le kitsune dans ces conditions. Penaud, Takemura fait son rapport aux autres à l’intérieur, dans la maison commune qui n’est plus qu’un charnier.

 

[X-11 : Yasumori, Ayano, Takemura] Yasumori veut agir vite : Il faut le débusquer ! Mettre le feu à la forêt ! Ayano y est favorable : le feu nettoiera toute cette saleté… Yasumori sort dans le village, et ouvre la porte d’une maison au hasard : à l’intérieur, des cadavres… comme dans toutes les autres bâtisses de Sagara, qui n’est plus qu’une ville-fantôme. Yasumori s’empare d’une torche, et, répugnée, met le feu à trois huttes de cet endroit maudit. Takemura, abattu, la regarde faire. Puis Yasumori prend la direction de la forêt : il faut le provoquer ! Mais, le temps qu’elle arrive à la lisière des bois, la neige se met à tomber sur le village, qui éteint l’incendie…

 

[X-12 : Hideto, Yasumori, Ayano : Gen] Pour Hideto, il est vain de vouloir suivre Gen dans ces conditions. Sans doute est-il déjà très loin… à moins qu’il ne les regarde, s’amusant de leur désarroi. Et Yasumori remarque alors que la neige… ne tombe en fait que sur les maisons auxquelles elle avait mis le feu. Ayano n’a plus qu’une envie – quitter ce village qui n’est plus qu’une blague sinistre…

XI : LES FIANÇAILLES TOUJOURS ROMPUES

 

[XI-1 : Yasumori, Takemura : Sekine Senzo ; Gen] Ils ont repris la route – même dans la nuit, même dans le froid (la neige ne les suit pas, cependant). Ils marchent jusqu’à l’aube, ne croisant rien d’ici-là. Ils dressent le camp quand le soleil s’est levé. Yasumori rumine : la neige, encore une blague du renard ? Cela peut-il leur apprendre quoi que ce soit sur lui ? Est-il lié à l’eau, par exemple ? Pour Takemura, ce que cette aventure leur a appris, c’est que les pouvoirs du kitsune sont de toute façon démesurés : une illusion pareille, si complexe, et englobant tout un village ! Ils se tournent tous deux vers Maître Senzo… qui est visiblement terrifié. Cette démonstration de pouvoir l’a complètement abattu – or il sait très bien que fuir n’est pas une option… Et, pour l’occultiste, se confronter de manière très concrète à des pouvoirs qu’il n’avait jamais vus que dans des livres est une expérience très déconcertante. Que faire – si ce n’est attendre le prochain coup de patte, qui ne manquera pas ?

 

[XI-2 : Takemura : Sekine Senzo] Takemura se montre sarcastique concernant les « compétences » de Senzo, qui perçoit bien l’insulte et n’apprécie pas : il réfléchit, lui ! Il n’est pas une brute qui fait des moulinets de son sabre sur les champs de bataille ! Takemura se montre alors menaçant : s’il était aussi mal élevé que l’onmyôji, peut-être lui ferait-il tâter de sa lame, à l’intellectuel… Mais Senzo lui adresse un signe de la main pour le faire taire – puis pointe le doigt, indiquant quelque chose sur la route, à quelque distance devant eux.

 

[XI-3 : Ayano : Gen] Un couple richement vêtu progresse lentement sur la route, s’éloignant d’eux, qui ne les avaient jamais vu jusqu’alors ; or ils aurait dû passer par leur modeste campement – c’est comme s’ils étaient sortis de nulle part ! Et leurs vêtements sont clairement destinés à la cérémonie du mariage. Ayano remarque quelque chose : si la femme a la tête baissée, humblement, l’homme… L’homme n’a pas seulement la tête baissée : il est décapité ! Par ailleurs, elle se rend compte que leurs vêtements sont anachroniques – elle n’en a vu de semblables que sur les scènes de théâtre ; peut-être datent-ils de l’époque Heian ? Dans les six ou sept siècles plus tôt… Encore une sorcellerie ! Encore une mauvaise farce du kitsune…

 

[XI-4 : Yasumori, Takemura : Sekine Senzo ; Gen] Yasumori n’en doute pas ; mais ils ne peuvent l’ignorer – elle compte s’avancer auprès du couple. Takemura lui dit que c’est exactement ce que veut Gen, mais Yasumori en est bien consciente : quel choix ont-ils de toute façon ? Takemura, qui change subitement d’attitude à l’égard de Senzo, lui demande son avis… mais l’onmyôji ne dit rien, plus effrayé que boudeur.

 

[XI-5 : Yasumori, Takemura, Hideto, Ayano : Gen] Yasumori n’attend pas davantage : elle veut provoquer Gen, le prendre à son propre jeu, et rire en ridiculisant ses tours pathétiques… Elle prend les devants ; Takemura la suit à quelque distance, tandis que Hideto et Ayano restent en arrière. Yasumori dépasse le couple et éclate de rire en se retournant vers lui : « Décidément, Maître Gen, vos blagues sont de plus en plus drôles ! Mais aussi de plus en plus courtes – au moins d’une tête ! »

 

[XI-6 : Yasumori : Ota ; Shim Na Yung] Au début, le couple n’a pas prêté la moindre attention au comportement de Yasumori, continuant à avancer lentement comme si de rien n’était. Mais l’allusion concernant l’époux décapité les a fait s’arrêter brusquement. Immédiatement après, l’homme s’effondre en avant… La femme garde la tête baissée, et ne réagit tout d’abord pas ; puis elle lève lentement la tête – ne révélant pour autant rien de son visage, que sa longue chevelure dissimule. Elle ne dit pas un mot, mais se contente de hausser les épaules. Yasumori lui demande si elle est la princesse Shim Na Yung. Et la femme répond enfin : « Je suis… Je ne suis pas une princesse. Je suis Ota. J’allais me marier… J’allais me marier à la forêt de Koryo, et encore une fois on m’en empêche ? ENCORE UNE FOIS ON M’EN EMPÊCHE ?! » Elle se redresse subitement – et commence à prendre une forme différente ; elle semble flotter au-dessus du sol, tandis que son corps est parcouru de gonflements étranges et que des griffes lui poussent au bout des doigts ; un coup de vent soudain, surnaturel, disperse ses cheveux de son visage… et Yasumori voit enfin ses yeux, la chose la plus terrifiante qu’elle ait jamais vue ! Elle pousse un hurlement de terreur qu’elle ne peut retenir, et sent une douleur dans sa poitrine ; elle y porte les mains, et s’écroule…

 

[XI-7 : Takemura] Takemura dégaine le sabre et se rue instinctivement sur le fantôme : il tranche littéralement la femme en deux, d’une coupure bien nette, géométrique… Puis les deux parties du corps de la fiancée tombent à terre, s’amalgament en une sorte d’ectoplasme – et disparaissent sans laisser de trace, de même pour le cadavre décapité.

 

[XI-8 : Yasumori, Hideto] Yasumori est très clairement en train de faire une crise cardiaque ; Hideto se précipite à son secours – ses soins d’extrême urgence la sauvent, mais ça n’est pas passé loin : une minute de plus, et elle mourrait. Reprenant ses esprits, Yasumori en a pleinement conscience – elle n’aurait jamais cru avoir aussi peur… Et elle reste affaiblie.

 

[XI-9 : Yasumori] Ils sont tous regroupés autour de Yasumori – et entendent alors un aboiement ; ils se retournent, et voient un petit chien, au loin, qui avance dans leur direction. À mesure qu’il approche, ils se rendent compte… qu’il est vêtu d’une sorte de kimono ; et il a quelque chose dans la gueule. Arrivé à leur niveau, il lève la tête vers eux, et émet un petit jappement en laissant tomber ce qu’il tenait entre ses mâchoires, une sorte de petit tube ; puis il reprend sa course, plus rapidement, et disparaît.

 

[XI-10 : Ayano] Ayano s’empare du tube, et le dévisse : il contient bien un message, un faire-part de mariage – ils sont tous nommément invités dans la forêt de Koryo, où se tiendra la cérémonie. Mais les noms des fiancés sont à l’évidence des jeux de mots – passablement mauvais, d’ailleurs…

 

À suivre...

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Cérès et Vesta, de Greg Egan

Publié le par Nébal

Cérès et Vesta, de Greg Egan

EGAN (Greg), Cérès et Vesta, [The Four Thousand, The Eight Hundred], traduit de l’anglais (Australie) par Erwann Perchoc, Saint Mammès, Le Bélial’, coll. Une heure-lumière, [2015] 2017, 106 p.

 

HARD ?

 

L’excellente collection Une heure-lumière des éditions du Bélial’ poursuit son sans-faute avec un septième titre dû à un habitué de la maison, et non des moindres : l’Australien Greg Egan, dont vous devez lire les nouvelles à tout prix – ce que vous avez probablement déjà fait, en même temps… Sinon, je ne saurais trop vous y engager, il n’est jamais trop tard – et en dépassant le cas échéant les préventions du type : « De la hard science, hou-là, j’y comprenions reun... » Après tout, je n’ai rien, mais alors absolument rien, d’un connaisseur en matière de sciences dites « dures », et je me régale quand même neuf fois sur dix : ne rien paner à « La Plongée de Planck » ne m’empêche pas d’aduler « Des raisons d’être heureux », etc. ; ça en vaut forcément la peine.

 

En même temps, peut-être ne faudrait-il pas tant insister sur cette dimension « hard science » sempiternellement accolée à l’auteur ? Ce que je fais moi-même ainsi, certes… Qu’il brille tout particulièrement dans ce registre, et éventuellement un ou deux bons crans au-dessus de ses collègues les plus habiles (un Stephen Baxter, ou, disent-ils, un Peter Watts, par exemple), n’implique pas qu’il ne sache faire que cela. Nombre de nouvelles dans les trois excellents recueils Axiomatique, Radieux et Océanique en témoignent, ou plus encore, même sur un mode moins fascinant, le roman Zendegi – et, maintenant, ce petit mais costaud Cérès et Vesta : la science et la technologie y ont indéniablement leur part, et qui compte, mais le propos, tout en prenant en considération ces diverses dimensions, a une portée tout autre, davantage philosophique (encore que la philosophie ait régulièrement sa part dans les récits les plus scientifiques de l'auteur) et en tout cas politique, à même de réjouir tout amateur de fiction spéculative.

 

C’est, par ailleurs, une novella qui peut entrer en résonance avec plusieurs autres titres de la chouette collection Une heure-lumière, et probablement au premier chef celui qui m’avait le plus emballé jusqu’alors, à savoir L’Homme qui mit fin à l’histoire de Ken Liu…

 

LE COMMERCE ET LA POLITIQUE

 

Cérès et Vesta (notons au passage que le titre français est pour le coup bien différent de l’original, un biais qui peut se justifier mais change quand même un peu la donne) sont deux astéroïdes de la ceinture principale, entre Mars et Saturne, et qui ont été colonisés depuis semble-t-il pas mal de temps déjà. Deux astéroïdes, par ailleurs, d’allure bien différente, mais qui ont trouvé à tirer parti de leur nature complémentaire – ils échangent ainsi leurs surplus respectifs de glace et de roche, lesquels empruntent une route spatiale fort longue mais automatisée, pour un voyage d’environ mille jours d’un astéroïde à l’autre.

 

En dehors de cette dimension essentielle, les deux astéroïdes sont pourtant tout d’abord assez proches – culturellement s’entend (avec une dimension française ou du moins francophone marquée pour Vesta ?) –, même s’ils sont politiquement indépendants. Toutefois, l’évolution politique intérieure de Vesta va conduire à une crise opposant les deux mondes, avec des conséquences tragiquement concrètes…

 

LE POPULISME ET L’ENNEMI

 

Un mouvement populiste gagne en effet en ampleur sur Vesta, qui – on ne change pas les bonnes vieilles recettes – construit son ascension sur la base du rejet de l’autre : la faction menée par l’agaçant Denison entend faire payer (littéralement...) les Sivadier, après quoi tout ira forcément mieux, n’est-ce pas ?

 

Les Sivadier ? Ce sont les descendants d’un des « syndicats » qui avaient colonisé Vesta. Sauf que, à la différence des camarades des autres « syndicats » qui ont forcément sué sang et eau pour aménager l’astéroïde de leurs mains (…), les Sivadier, ces ordures, n’ont pas directement mis la main à la pâte, mais se sont contentés d’extorquer des fortunes sur la base de leurs brevets, eux qui étaient des spécialistes de la propriété intellectuelle… Avec de l’administration et de la planification en prime, sauf erreur. Or, à l’époque où sévit Denison, la propriété intellectuelle est perçue différemment : elle n’a absolument plus rien de légitime, elle passe aux yeux de tous pour une spoliation indue. Qu’importe si cela n’était pas le cas du temps de la colonisation de l’astéroïde : les Sivadier étaient « objectivement » des profiteurs… et leurs descendants, qui se voient ainsi accoler une identité qu'ils n'ont jamais réclamée et qu'ils ne comprennent même pas, eux qui jamais ne se sont perçus comme des Sivadier, le sont forcément tout autant ! Des « parasites », autant le dire ! Ils doivent rembourser leur dette – il faut mettre en place un impôt spécial pour réparer l’injustice fondamentale, un impôt que paieront seuls les répugnants Sivadier… La justice, ouais.

 

À mesure que le mouvement de Denison gagne en ampleur, passant de la faction vaguement ridicule et pittoresque au parti de gouvernement, l’hostilité anti-Sivadier s’accroît – en passant par des gadgets de reconnaissance faciale, le cas échéant, déterminant les Sivadier probables sur la base des traits de leurs dégoûtants ancêtres ; et les non-Sivadier ne se privent pas d’insulter et harceler les Sivadier, « parasites », etc. Au point où l'on vire à la ségrégation… et au meurtre.

 

Les Sivadier ne se laissent pas faire – certains d’entre eux du moins –, qui entendent lutter, dans la mesure de leurs moyens, contre leur exclusion ; des attentats symboliques, dérisoires en tant que tels, si la tentation terroriste ne les a pas toujours épargnés… Mais ils l'avaient assez vite rejetée. Reste que c’est quand même du pain-bénit pour leurs adversaires, qui n’hésitent pas à considérer comme des « criminels de guerre » les meneurs de la résistance, aussi symbolique soit-elle.

 

Or il y a des morts, dans cette triste affaire – et systématiquement des Sivadier, « malencontreusement » décédés lors de leur arrestation, ou, déjà avant, lynchés par la foule haineuse… laquelle s’en tire toujours à bon compte devant les tribunaux acquis à sa « cause ».

 

L’ACCUEIL DES RÉFUGIÉS

 

Et Cérès dans tout cela ? Si les deux astéroïdes sont liés économiquement, ils n’en sont pas moins indépendants – et Cérès n’a aucune envie de s’immiscer dans les affaires intérieures de Vesta. Mais voilà : la condition des Sivadier s’aggravant chaque jour un peu plus sur Vesta, de plus en plus nombreux sont les Sivadier qui prennent la voie de l’exil – selon une méthode compliquée, mais la seule pour eux accessible, et qui consiste à s’infiltrer, en combinaison cryogénique, dans le flux de roche à destination de Cérès : un voyage de près de trois ans pour ces « surfeurs », et non sans dangers…

 

Or Cérès accueille volontiers les réfugiés de Vesta – ce qui agace forcément Vesta… À tout prendre, les autorités de l’astéroïde ségrégationniste ne regrettent certainement pas que les « parasites » émigrent, comme autant de rats (qu’ils sont forcément) quittant le navire ; mais la question prend une tournure différente quand ce sont les « criminels de guerre » qui tentent ainsi d’obtenir l’asile sur Cérès – au point où les relations entre les deux astéroïdes se compliquent sans cesse, jusqu’à atteindre le point de non-retour du plus hideux chantage… contre lequel l’approche « raisonnée » ne pourra, dans la douleur, que s’avouer vaincue.

 

DEUX FEMMES ET LEURS CHOIX

 

Cette histoire nous est essentiellement contée au travers de deux personnages féminins, selon une temporalité complexe – les trames « parallèles » jouent en effet du flash-back et du flash-forward, jamais cependant au prix de l’opacité.

 

Sur Vesta, nous avons tout d’abord Camille – une femme médecin, d’ascendance Sivadier puisque cela veut dire quelque chose, absurdement, et que la situation enrage comme de juste : elle veut lutter, mais sans trop savoir comment… et, à terme, ne peut qu’à son tour emprunter la voie dangereuse de l’émigration (en fait, nous commençons par-là, dès le premier chapitre – nous reviendrons ensuite sur la lutte).

 

Sur Cérès, nous suivons Anna, dynamique jeune femme, très impliquée, qui, en accédant à la direction du port spatial de l’astéroïde, se retrouve confrontée à la question de l’immigration des Sivadier – en fait, elle choisit d’intervenir, à maints égards, et en leur faveur : par humanisme autant que conscience professionnelle et sens des responsabilités ; c’est ainsi elle qui aura à gérer le chantage de Vesta portant sur les « criminels de guerre »…

 

DU EGAN, OUI, MAIS PAS SI FROID

 

À ce propos : la connotation « hard science » y est pour beaucoup, mais on reproche souvent à Greg Egan d’être « froid » ; je suppose qu’il l’est, oui, dans une certaine mesure… même si cela peut constituer un atout, parfois, permettant de dégager de l’émotion à un second niveau, disons – voyez cette merveille qu’est « Des raisons d’être heureux ».

 

Concernant Cérès et Vesta, la mise en avant de ces deux personnages de femmes confrontées à des choix impossibles à assumer me paraît pallier à ce reproche très fréquent, elles ont de l’âme et de la chair, je trouve – plus que d’habitude peut-être, en tout cas suffisamment à mon sens pour que la froideur éganienne© ne soit pas problématique...

 

Par ailleurs, si l’entrée en matière est un brin hermétique, en décrivant le « surf » de Camille, la suite des opérations est autrement plus limpide. En fait, la dimension « hard science » de la novella, pour l’essentiel, concerne peu ou prou ce seul mode de transport. Le propos est davantage philosophique et politique, même s’il baigne bel et bien dans la science, moins « dure » peut-être : le droit, la sociologie et les dilemmes à la façon de la théorie des jeux, etc., jouent un rôle central dans l’histoire.

 

C’EST PLUS COMPLIQUÉ QUE ÇA ?

 

Et cette histoire est riche d’implications variées, et finalement bien moins manichéennes que l’on pourrait le croire – même si, pour le lecteur, l’empathie pour les Sivadier victimes est une nécessité, autant que le dépit et la colère à l’égard de leurs persécuteurs sur Vesta – jusqu’à l’écœurement pur et simple quand le chantage entre en scène. Aucun doute à cet égard, aucune ambiguïté.

 

Mais il me semble que, au moment où le lecteur est classiquement amené à opérer une transposition de cette intrigue allégorique aux faits qui lui sont contemporains, se produit une forme de synthèse alchimique étonnante qui complique un peu les choses – et c’est tant mieux.

 

Risque non négligeable que je parte en vrille, ceci dit, mais vous êtres prévenus...

 

QUI SONT LES SIVADIER ?

 

En effet, si certaines « identifications » semblent couler de source – la novella traite de l’immigration, en fait plus exactement de réfugiés politiques, sans la moindre ambiguïté à cet égard, ou encore elle met en avant la thématique de la ségrégation, qui ne manquera à son tour pas de nous rappeler de bien tristes souvenirs de par le monde –, d’autres sont peut-être plus délicates ?

 

Qui sont donc les Sivadier ? On a dit les réfugiés, parfois – mais Cérès étant favorable à leur accueil, cela ne me semble pas être tout à fait la même chose que la crise traversée actuellement ; arguant de ce que l’auteur est australien, on a pu préciser cette question migratoire (l’Australie n’est semble-t-il pas championne de l’accueil des immigrés), ou la décaler légèrement pour traiter des aborigènes, et de leur condition de « citoyens de seconde zone », au mieux – mais je ne suis pas certain que ce soit très pertinent (au risque de me tromper, hein, comme de juste).

 

Les Juifs ? Comme d'hab' ? Ben, ça me paraît déjà plus convaincant – sur la base du « comportement ancestral » à blâmer et dont il faudrait obtenir réparation, et au travers d’une rhétorique dénonçant les « parasites » et « profiteurs », associés aux forces de l’argent (niveau Grand Kapital, donc, et pas exactement fraude aux allocs), rhétorique qui semble hélas persister aujourd’hui, je ne vous apprends rien… et avec ce même basculement qui a fait passer au fil des siècles le sentiment anti-Juifs de l’hostilité culturelle et religieuse à l’antisémitisme de plus en plus connoté de considérations racistes.

 

En tout cas, dans Cérès et Vesta, la base, susceptible de très vite déraper dans le racisme ouvert alors même qu’elle semble partir de préventions certes bornées et indues mais pas le moins du monde ethniques, la base donc consiste à imputer aux « fils » les méfaits, réels ou supposés (au fond, cela n’importe guère – je crois, c’est à débattre), de leurs « pères ».

TAXE SIVADIER ET RESPONSABILITÉ COLLECTIVE

 

Je crois que c’est ici que la question se complique – dans sa dimension éventuellement juridique, et ses relations ambiguës à la morale.

 

Le point de vue initial ne fait aucun doute : les Sivadier sont des victimes, Denison et ses partisans des ordures racistes, la taxe Sivadier une honte que rien ne saurait justifier. Aucun doute.

 

Mais je crois qu’il faut quand même envisager la question plus précisément – sans bien sûr rejoindre les rangs de Denison, ce n'est certainement pas mon propos, et la condamnation première demeure ; mais il y a des subtilités qu’il me paraîtrait dommageable d’évacuer sous le tapis pour se contenter d’une lecture vaguement manichéenne, laquelle, de la part d’un auteur aussi fin qu’Egan, aurait probablement quelque chose d’un peu décevant.

 

Dans leurs termes, les dominants de Vesta envisagent la question de la taxe Sivadier sous l’angle des « réparations », au sens juridique, disons des « indemnisations » pour un tort passé, en lui-même générateur d’obligations, ici de dommages et intérêt, dans un sens.

 

Et, là, je suis tenté de faire le lien avec L’Homme qui mit fin à l’histoire, de Ken Liu, et à partir de là à des questions qui sont toujours d’actualité, bien au-delà du seul cas disséqué si brillamment par l’auteur de La Ménagerie de papier (pas le dernier à traiter d'immigration, d'ailleurs) : après tout, les demandes d’indemnisation adressées au gouvernement japonais par les descendants des victimes des atrocités de l’Unité 731 ont des conséquences très proches de la taxe Sivadier, en mettant en avant cette optique, guère juridique pour le coup ou, plus exactement, guère juridique dans notre conception contemporaine encore (ouf) teintée de libéralisme, de « fils » devant payer pour les erreurs commises par leurs « pères »…

 

La distinction ? Oui, bien sûr qu’il y en a une, cruciale – et elle repose dans la dimension ségrégationniste de la taxe Sivadier : c’est-à-dire que nous ne sommes pas ici dans un contexte de relations internationales aussi tendu et chargé de haine soit-il ; nous avons là une communauté à la base unique (juridiquement et politiquement s'entend), mais qui se scinde en deux sur des bases parfaitement irrationnelles, au point où les deux partis n’ont bientôt plus rien à voir l'un avec l'autre, et où l’un, dominant, écrase l’autre de sa haine aveugle et de sa mesquinerie éventuellement mortifère ; l’égalité de droits est bafouée au nom d’un principe s’affichant ouvertement discriminatoire. C’est bien sûr une différence essentielle… contrairement, je crois, à la réalité des faits reprochés aux ancêtres des Sivadier ?

 

Quoi qu’il en soit, nous sommes donc portés à rejeter avec dégoût le principe même de la taxe Sivadier ; mais peut-on dans ce cas se montrer en même temps ouvertement favorable aux idées d’indemnisations pour les crimes commis par des ancêtres ? Dans les cas de l’Unité 731, du régime nazi évidemment, de la colonisation aussi bien sûr… Relations internationales, oui, mais est-ce cela qui compte ? Je fais peut-être fausse route, et totalement si ça se trouve, mais cette dimension du propos me paraît en fait très intéressante, car bien plus complexe…

 

LA MORALE D’AUJOURD’HUI APPLIQUÉE AUX TORTS D’HIER

 

Or il y a un autre élément à prendre en compte dans cette optique, et qui en rajoute un peu plus dans la complexité – de manière tout à fait bienvenue ; il a d’ailleurs aussi son impact sur le problème esquissé plus haut de la réalité des faits commis – réalité disons morale, sinon juridique (morale et droit occupent deux sphères distinctes, dans une perspective positiviste du moins), mais la bascule de l'un à l'autre doit justement être prise en compte.

 

C’est le problème du « révisionnisme moral », si j’ose l’exprimer ainsi, mais bien sûr entendu de manière neutre, autant que possible, et consistant à imposer la morale présente à la situation passée (et donc à se livrer à une réécriture de l'histoire sur la base de questionnements qui n'étaient pas pertinents au moment des faits ainsi analysés, et c'est pourquoi je parle de révisionnisme, même avec des pincettes, eu égard à la polysémie du terme, quelque part entre son acception légitime au regard de la science historique même et ses utilisations éventuellement dévoyées).

 

Dans notre société contemporaine, si les grincements de dents sont régulièrement de la partie pour telle ou telle raison, la propriété intellectuelle (entendue au sens large : artistique, industrielle, commerciale) n’a pas grand-chose de choquant – elle paraît parfaitement légitime, hors abus marqués (il y en a, certes...), et que des individus tirent bénéfice des produits de leur esprit paraît normal (la question est sans doute un peu plus compliquée quand les droits sont hérités ou se transmettent, bien sûr…).

 

Ce n’est pas le cas dans le monde décrit par Greg Egan : la propriété intellectuelle y est clairement perçue comme un abus, une spoliation – et ce sans même forcément verser dans la rhétorique populiste de Denison, sur le « vrai » travail (une rhétorique qui ne nous est certes pas étrangère, à gauche comme à droite) : dans la novella, les Sivadier, qui haïssent à bon droit Denison, ne tentent pas pour autant, en guise de réponse, de défendre l’idée même de propriété intellectuelle, qui peut les mettre eux-mêmes mal à l’aise, en fait.

 

Dès lors, si les faits reprochés aux Sivadier, à l’époque, n’étaient certainement pas juridiquement criminels, et probablement pas beaucoup plus moralement, le point de vue des contemporains de Denison est tout autre, qui vise à considérer que ce qui est désormais juridiquement et moralement indéfendable l’a en fait et en tant que tel toujours été – dans une perspective peut-être jusnaturaliste, qui, d’Antigone à aujourd’hui, en passant par saint Thomas d’Aquin et la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, ne nous est certes pas étrangère, même à l’heure du positivisme juridique supposé dominant ; mais, à examiner ces références de plus près, dans toute leur diversité en tant que telle éloquente, on perçoit bien toute la complexité du problème, selon que l’on tire la conception jusnaturaliste dans la direction des « lois non écrites d’un ordre supérieur », outrepassant le droit positif en faisant éventuellement appel à la foi, ou des garanties de type libertés publiques, prescrivant la non-rétroactivité de la loi notamment (mais pas seulement) pénale, etc.

 

On est tenté, là encore, de transposer – par exemple, avec l’esclavage, pour prendre un exemple parlant autant que désagréable, et qui me paraît être l’implication la plus évidente de la novella : il nous est bien moralement et juridiquement inacceptable aujourd'hui ; mais il était parfaitement intégré, légal et peut-être même moral (dans l'esprit d'une morale contingente, même si la thématique jusnaturaliste, en tant que tel, louche forcément sur l'absolu) il y a somme toute peu de temps.

 

C’est ici que l’on arrive donc à une forme de « révisionnisme moral », mais qui se dédouble : si la condamnation morale est toujours tentante (a fortiori pour ceux qui manient le mot de « relativisme » comme un stigmate et une insulte), et sans doute légitime dans l’absolu, donc (une sphère des principes tenant du monde idéal, et dès lors détaché des contingences terrestres), mais dans l’absolu seulement, la condamnation juridique (avec des conséquences pécuniaires, comme ici via la taxe Sivadier) est davantage problématique, parce que concrète…

 

Or ici cette question prend des atours de responsabilité collective héritée, où des individus qui n’ont en rien commis le forfait reproché doivent néanmoins en faire les frais parce que leurs « ancêtres » (cette fois entendus très collectivement, l’individu n’est plus en jeu et c’est une bonne partie du problème), eux, l’auraient commis : couche supplémentaire de complexité qui me paraît confirmer qu’en la matière, comme en tout autre, rien n’est jamais aussi simple qu’on le prétend parfois… voire souvent. L'illustration de ces difficultés dans le contexte de Cérès et Vesta n'en est que plus justifiée.

 

UNE BIZARRE FRUSTRATION… POUR LE MIEUX ?

 

Ces questionnements variés et donc peut-être plus subtils qu’il n’y paraît (mes excuses pour la confusion de mon exposé, c’est que tout cela n’est pas forcément très clair dans ma tête – justement !) s’ajoutent à la maîtrise de la narration de Greg Egan, et bien sûr à ses merveilleuses idées de science-fiction, pour produire une novella de grande qualité, qui fait une nouvelle fois honneur à la décidément excellente collection Une heure lumière. Sa parenté (à mes yeux du moins) avec L’Homme qui mit fin à l’histoire, loin de la desservir, l’enrichit peut-être encore davantage, et la collection, comme de juste, ne s’en porte que mieux.

 

 

Mais je dois avouer avoir trouvé Cérès et Vesta un peu frustrante. À tourner autour depuis ma lecture, je me rends bien compte que c’est un sentiment très contestable « rationnellement », mais il n’en demeure pas moins…

 

Disons SPOILER, au cas où.

 

C’est qu’il y a là, d’une certaine manière, matière à un roman ; le format de la novella est-il le plus adapté ? En fait, « objectivement », peut-être, car le ressenti est dès lors tout autre – en achevant brutalement le récit sur les conséquences du chantage exercé par les fachos de Vesta sur les sympathiques gens de Cérès, la novella produit un effet très spécial, qui vient d’une certaine manière mettre à plat toutes les réflexions qu’elle suscitait jusqu’alors, devant la violence d’un acte émanant d’une rationalité perverse, certes, et froide, face à laquelle une rationalité d’un autre ordre, plus généreuse, s’avoue irrémédiablement vaincue. J’ai employé le terme si connoté éganien de « froideur »… mais pour le coup c’est peut-être plutôt de sècheresse qu’il s’agit.

 

Et là, je me pose la question : matière à un roman ou pas, prolonger le récit aurait-il été si pertinent ? Je me demande si cette frustration, d’une certaine manière, n’est pas de ma part une forme de révolte contre la bêtise meurtrière de Vesta – laquelle, ici, triomphe. En envisageant la possibilité d’un roman sur cette base, est-ce que je ne succombe pas à la tentation d’un récit positif – un récit qui, poussé à terme, ne pourrait que mieux se terminer ? Un mieux… « moral », pour le coup, je m’en rends compte. Pour ne pas dire niais. Peut-être, au regard de critères propres à la narration comme au fond de l’intrigue, le choix de Greg Egan de faire tomber le couperet et de ne pas s’y attarder ensuite est-il bel et bien plus judicieux…

 

D’un naturel passablement pessimiste, et guère porté à priser les « happy endings », je devrais à tout prendre me rallier à la manière adoptée ici par Greg Egan. À terme, avec du recul, c’est probablement ce que je ferai – mais, au sortir de la lecture, demeure cette frustration.

 

S’il faut en déduire une chose, pourtant, c’est sans doute… que Greg Egan a tapé juste. Violemment, mais juste. Constat déprimant… mais qui, peut-être, n’interdit pas la révolte ? Voire l’émotion, oui, même chez Egan : le chantage passé, demeure après tout une ultime scène, qui démontre à sa triste manière qu’au-delà des crimes et des abominations, la vie continue, jusque dans l'hommage bien vain rendu aux morts – et, avec elle, l’espoir, malgré tout, que la révolte contre l’injustice, un jour, portera bel et bien ses fruits ?

 

C’est pas gagné, c'est une autre histoire... mais n’excluons rien.

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