Nébal, pourquoi ?

  • : Welcome to Nebalia
  • nebalestuncon
  • : Livres politique Trip-hop post-rock Techno weblogs
  • : Bienvenue dans le monde merveilleux de Nébal ! Enfin, merveilleux, faut voir... Quoi qu'il en soit, Nébal a succombé à la blogomanie contemporaine, et a lui aussi décidé d'avoir un blog (parce que y'a pas de raison, d'abord, non mais ho). Ca sera pour lui l'occasion de parler de tout et de rien, du glop et du pas glop, des jolies choses qui l'intéressent et des autres choses moins jolies qui le hérissent... Du coup, plein de "chroniques" (bon, c'est un bien grand mot : des avis, des […]
  • Recommander ce blog
  • Retour à la page d'accueil

Calendrier

Mai 2008
L M M J V S D
      1 2 3 4
5 6 7 8 9 10 11
12 13 14 15 16 17 18
19 20 21 22 23 24 25
26 27 28 29 30 31  
<< < > >>

Syndication

  • Feed RSS 2.0
  • Feed ATOM 1.0
  • Feed RSS 2.0

Propagande

Cliquez ici pour recommander ce blog
Samedi 26 avril 2008


Fiction, t. 6, Lyon, Les moutons électriques, août 2007, 350 p.

 

(Oui, je sais, je suis en retard, le tome 7 est paru il y a peu… ça va viendre, z’en faites pas.)

 

Au fil des comptes rendus miteux de ce blog interlope, j’ai eu à maintes reprises l’occasion de dire du bien des Moutons électriques, et notamment de leur revue (ou « anthologie périodique », comme vous voudrez) Fiction (voyez par exemple ici). Mais si mon jugement global à leur encontre ne saurait être remis en cause aussi facilement, l’honnêteté m’impose néanmoins de faire part de la déception constituée par ce n° 6 de Fiction, certes pas scandaleux, mais néanmoins bien inférieur à ce que l’on était en droit d’en attendre, habitués que nous étions à l’excellence pure et simple. Car s’il est un sentiment qui domine, à la lecture de ce volumineux tome 6, c’est bien l’ennui… et c’est d’autant plus paradoxal et regrettable que, une fois de plus, Fiction n’a pas rechigné à faire preuve d’une certaine audace. Le sommaire en témoigne déjà, en nous indiquant très tôt la brièveté de la plupart des textes retenus (là où Fiction nous avait plus ou moins habitués jusqu’alors à des textes parfois très longs, en tout cas plus longs). Hélas, la sauce ne prend pas ; et, si la revue est toujours aussi agréable à l’œil, le nombre relativement élevé des coquilles, et les traductions plus que douteuses à maintes reprises, achèvent de conforter le lecteur dans sa déception.

 

Entamons le panorama. Pas grand chose à retenir du « Groupe d’intervention » de Paolo Bacigalupi (pp. 9-33), nouvelle pas forcément désagréable, mais amoindrie par un triste sentiment de déjà-lu, qui la rend hélas très prévisible.

 

On y préférera largement les deux courts textes de Patrice Duvic (« Sept ans de réflexion », pp. 35-41 ; « Erreur fatale », pp. 42-44), assez amusants. L’auteur est décédé dans la nuit du samedi 24 au dimanche 25 février 2007 ; la rédaction (p. 34) et Pierre Pelot (pp. 45-46) lui rendent un légitime hommage.

 

On passera par contre très vite sur les « Biographies aliénées » de Frédéric Jaccaud (« 1. Kurt Steinmann, écrivain mutilé », pp. 47-51 ; « 2. Chuck Palanque, pirate », pp. 79-82 ; « 3. Hans Drachen Rilke, poète-prophète », pp. 87-90 ; « 4. Elaine Sahpporo, cartographe écorchée », pp. 99-102). L’idée, à la base, n’était pas inintéressante, mais le résultat s’avère finalement plutôt stérile, et ennuyeux… Dommage. Du même auteur, on préférera largement l’excellente chronique « Les Anticipateurs » dans chaque livraison de Bifrost

 

Je serais bien incapable, par contre, de vous parler de la nouvelle de Léo Henry « Ces photos de moi que l’on n’a jamais prises » (pp. 53-64), qui ne m’a laissé strictement aucun souvenir ; généralement, c’est pas très bon signe.

 

Suit un amusant « récit graphique », essentiellement constitué d’illustrations de Greg Vezon titrées par Laurent Queyssi, « Paddington et les ombres, une rétrospective » (pp. 65-77). Amusant, oui… Pas grand chose de plus à dire.

 

Plus intéressants, deux courts textes d’Alfred Bester (auteur sur lequel je reviendrai sans doute prochainement, puisque L’homme démoli, suivi de Terminus les étoiles figure depuis un certain temps déjà dans mon étagère de chevet…) ; tout d’abord « Ne comptez plus sur moi pour la Saint-Sylvestre » (pp. 83-86), courte nouvelle à la fois drôle et tragique, et d’autant plus cruelle ; ensuite, dans un tout autre registre, l’auteur s’amuse beaucoup (et le lecteur avec) dans « Gastronomie aux confins de l’espace » (pp. 91-98), petite friandise fort sympathique.

 

Une curiosité ensuite, avec un (plus ou moins) inédit du grand Theodore Sturgeon, « Une Saynète de New York » (pp. 103-108) ; un texte relativement expérimental, où le récit prend l’aspect d’une lettre destinée à être lue à la radio. Rien d’exceptionnel, mais ça se lit…

 

Après quoi Fiction se lance dans une entreprise d’exhumation de quelques grands noms oubliés du fantastique ou de la science-fiction du XIXe siècle. Une très bonne initiative, ce n’est certainement pas moi qui prétendrais le contraire ! Hélas, les textes retenus ne sont pas forcément très intéressants. Il en va ainsi, tout d’abord, de « La maison de Bulemann » (pp. 110-126), de l’Allemand Theodor Storm (1817-1888) ; un récit fantastique à la Poe, teinté de conte moral à la Dickens, en plus caricatural… Le bilan est tout aussi mitigé pour « L’arbre-ballon » (pp. 127-136) de l’Américain Edward Page Mitchell (1852-1927), au canevas pré-lovecraftien, hélas affaibli par une certaine confusion formelle… et un triste sentiment de vide au final. Du même auteur, « L’homme le plus doué du monde » (pp. 137-151) est autrement plus intéressant : Edward Page Mitchell se montre cette fois bien plus adroit sur le plan formel, et relativement visionnaire… Sentiment mitigé une fois de plus, hélas, pour le texte suivant, dû à l’Américain d’origine écossaise Robert Duncan Milne (1844-1899), et composé de deux épisodes, « En plein soleil » (pp. 153-170) et « Rescapé du brasier » (pp. 171-179) : étrange récit apocalyptique comportant quelques scènes particulièrement saisissantes, mais amoindri par quelques tours de passe-passe narratifs pas forcément bienvenus et une plume passablement didactique, à la Jules Verne, mais sans élégance… Dommage. On précisera, au passage, que le style de tous ces textes anciens m’a paru souvent maladroit, et que je me suis demandé si, à l’occasion, ce n’était pas la traduction qui devait être mise en accusation… Mais je n’en sais rien, alors bon.

 

Suit un sympathique portfolio consacré à Hannes Bok, et composé par Francis Valéry (pp. 180-190) ; quelques illustrations de ce grand nom du genre émaillaient par ailleurs la revue. Profitons-en au passage pour noter les autres illustrations récurrentes, dues cette fois à Derek Ford, le fils de l’auteur Jeffrey Ford (j’y reviens bientôt), aux étranges et intéressantes compositions surréalistes qui ne sont pas sans évoquer une sorte de croisement entre un Alice au pays des merveilles glauque et une période dépressive et semi-naïve de Salvador Dali ; j’aime bien…

 

Pas grand chose à dire sur « La maison du chat noir » (pp. 191-195) de Yumiko Kurahashi, nouvelle sans grand intérêt, en dépit d’un certain érotisme pas désagréable.

 

Bien plus intéressante est la nouvelle suivante, à mon avis la plus réussie de cette sixième livraison, « L’enfant de Mars » (pp. 197-231 ; Prix Nebula 2006) de David Gerrold : excellent récit faussement (eh eh… ?) autobiographique et riche en références, émouvant quand il en vient à traiter du thème de l’adoption (sous l’angle du père…), troublant dans la névrose qui l’imprègne. Une très bonne nouvelle, vraiment ; un film en aurait été adapté, j’avoue être plus que sceptique quand au résultat…

 

Julien Bétan & Raphaël Colson poursuivent ensuite (et concluent, semble-t-il) leur article sur les zombies (« Plus nombreux que les vivants seront les morts. 2ème partie : une popularité endémique », pp. 233-246) ; sur ce thème qui, personnellement, me passionne, je les ai hélas trouvés beaucoup moins convaincants que dans la première partie, laquelle s’achevait (logiquement) avec l’indispensable Nuit des morts-vivants de George A. Romero. Cette fois, le résultat est bien trop dense, ce qui entraîne des raccourcis un peu navrants (on passe de Romero, Dan O’Bannon et Lucio Fulci à Jean Rollin et Bruno Mattei sans véritable transition…), et un agaçant manque d’analyse (il y aurait tant à dire, notamment, sur Zombie / Dawn Of The Dead, le chef-d’œuvre du genre, ici expédié comme les autres…). Dommage.

 

Une grosse déception ensuite, avec l’habitué de la maison Jeffrey Ford ; Fiction l’a souvent publié, et presque toujours pour d’excellents textes. Hélas, je n’ai pas été convaincu par ce « Que ça parle de la mer » (pp. 249-267), qui m’a prodigieusement ennuyé… Avis très personnel, il faut croire (on n’a pas tari d’éloges sur ce texte, ici ou là). Mais j’ajouterai – une fois de plus – que la traduction m’a paru franchement douteuse : les autres textes de l’auteur que j’ai pu lire dans Fiction ou Bifrost me semblaient tout de même autrement plus élégants…

 

Je ne m’étendrai pas sur la chronique de Raphaël Colson & André-François Ruaud « Pour s’envoyer en l’air le regard » (pp. 269-276), pas forcément inintéressante, mais qui ne me semble décidément pas à sa place dans Fiction

 

On passera assez vite également sur le « récit graphique » de Daylon « 23 juin » (pp. 277-293) : les photographies sont généralement intéressantes, les jeux typographiques sympathiques quand bien même éventuellement gratuits, le tout est donc agréable à l’œil… mais en fait de récit, on n’a pas grand chose à se mettre sous la dent, dans cette succession de saynètes sans grand intérêt. Une exposition, quoi… Dommage, une fois de plus.

 

On retrouve ensuite une autre habituée de la maison, Elizabeth Hand, tout d’abord pour un article consacré à John Crowley (« Le grand œuvre du temps », pp. 295-298), centré essentiellement sur sa série Aegypt, et dont je me demande encore ce qu’il fout là… Suit sa nouvelle « Echo » (pp. 301-308), Prix Nebula 2007… qui m’a laissé totalement indifférent. Là encore, avis très personnel, et je suis assez sceptique pour ce qui est de la traduction, mais le fait que je me suis fait chier comme un rat mort.

 

Suivent deux textes plutôt humoristiques destinés à rendre le sourire au lecteur en fin de parcours. Tout d’abord la friandise de fantasy de Bridget McKenna « Les petites choses » (pp. 309-324), et son petit village pittoresque submergé par une invasion de fées. C’est mignon… Et un peu de promotion pour finir, avec « Du thé et des hamsters » (pp. 325-345) de Michael Coney : une nouvelle de SF humoristique traitant du racisme, qui commence de manière assez sympathique, dans une veine satirique qui n’est pas sans évoquer Fredric Brown… mais dont la conclusion poussive et niaise saborde tout l’intérêt. Dommage (re).

Et un « dommage » global pour cette sixième livraison de Fiction. Rien de honteux, rien de véritablement nul ; mais on baille régulièrement… Considérons cela comme une fausse note dans un excellent parcours : ce tome 6 ne saurait autoriser un jugement négatif sur cette très bonne revue qu’a été Fiction jusqu’alors, et j’espère que le tome 7 saura remonter le niveau ; d’ailleurs, je n’en doute guère.

par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
ajouter un commentaire commentaires (0)    recommander
Jeudi 24 avril 2008


Pfff…

Rendez-vous compte, c'est horrible : par deux fois, ces derniers temps, des gens mal intentionnés ont laissé entendre (les salauds !) que je pourrais être de droite.

Avec le sourire, certes, mais bon.

Ca fait mal, quand même. Je suis jeune, merde ! J’ai des parents socialo-communistes ! Une réputation de « rouge révolutionnaire » à préserver !

(Salauds…)

Tout ça parce que j’ai dit du mal des anarchistes et des faucheurs volontaires, et du bien de Desproges et d’Heinlein ?

Pfff…

Autant me traiter de nazi parce que j’aime Laibach.

Aussi me suis-je dit qu’il était peut-être temps, en guise de justification affolée destinée à assumer la devise de ce blog miteux et à me faire perdre le peu de crédibilité que j’avais – peut-être – pu obtenir par je ne sais quel miracle, d’entamer véritablement cette section « politique » dudit blog miteux. C’est une phase de la présentation du Nébal que je pensais faire au tout début de ce blog (miteux, oui), mais… et puis après tout, c’est probablement une première phase indispensable pour causer honnêtement de politique par ici.

Je vous rassure je reviens tout de suite après à des comptes rendus de bouquins de SF et tutti quanti, c’est juste une pause.



Donc. Attention les gens, je vais donc faire cette fois vraiment dans le weblog, et parler de moi. Pardon, de Moi. Je. Me, myself and I. Je vais m’exhiber abominablement. Montrer mon cul politique. Et ça va pas voler bien haut (parce que sinon, ça serait pas drôle).

Vous n’en avez rien à foutre ? Vous avez bien raison. Arrêtez de lire, ça n’en vaut pas la peine. Au revoir.



Heu…



Toujours là ?

Bon d’accord.

Non, Nébal n’est pas de droite. Il est même – étonnant, non ? – de gauche. Donc hémiplégique. Reste encore à savoir ce que cela veut dire (« de gauche », pas « hémiplégique »)…

Le fait est que je ne me reconnais dans aucun parti politique français, et dans aucune idéologie clairement déterminée (voir l’articulet suivant). Disons, plus exactement, qu’il y en a peut-être – probablement – une pour correspondre à mes idées, mais que je ne la connais pas ; moi, vous savez, après le XIXe siècle, hein… En même temps, je ne prétends pas être original ; mais je constate que j’emprunte bien ici ou là, en dépassant ici, en y allant doucement là, sans jamais me fixer nulle part. D’ailleurs, les mots en « -isme », ça me démange ; les gens en « -istes », souvent, m’agacent ; et les certitudes me font peur.

Pourtant, je ne m’en fous pas. La médiocrité de la classe politique française, l’inexistence du débat, la bêtise profonde des électeurs dont chaque scrutin nous donne une nouvelle illustration, tout cela pourrait certes légitimer le je-m’en-foutisme le plus radical. J’avoue que, parfois, j’ai cette tentation (à chaque élection, à vrai dire ; car oui, je dois le reconnaître, honte sur moi, je suis bête, donc je vote ; souvent par défaut, et régulièrement avec des hémorroïdes, mais je vote quand même…). D’autant que j’admets volontiers avoir une certaine tendance à la misanthropie, au pessimisme et au cynisme, qui ne devrait me laisser que deux possibilités : le je-m’en-foutisme (ou peut-être plus exactement sa variante à-quoi-bonniste), ou le conservatisme… ce qui revient un peu au même, en définitive.

C’est au-dessus de mes forces, hélas ou pas. Désolé. Le problème est que, chez moi, la misanthropie, le pessimisme et le cynisme sont en définitive compensés par un profond humanisme et une certaine naïveté. Pour dire les choses clairement, voici, non pas une démonstration (ça se démonte en deux secondes, c’est bourré de contradictions, et je ne prétends pas faire dans le débat élevé), mais davantage une série d’axiomes auxquels je tends la plupart du temps à me rattacher, pour diverses raisons que je laisse à l’appréciation des sociologues et psychologues de comptoir, et qui fondent mes idées politiques :

L’homme est un salopard vicieux, égoïste, agressif et craintif.

(Ca commence bien, non ? Oui, il y a du Hobbes version digest dedans. Il va de soi que par « l’homme », j’entends tous les hommes – et les femmes, bien sûr, me prenez pas le chou sur les détails… –, ce qui m’inclut bien évidemment. Tenez-vous le pour dit : Nébal est un salopard vicieux, égoïste, agressif et craintif.)


Cependant, ce n’est pas une raison pour qu’il en chie autant. La souffrance, la misère, l’injustice, et toutes ces sortes de choses, ne sont pas des faits naturels, posés une fois pour toute, par châtiment divin ou je ne sais quoi. La souffrance, la misère, l’injustice, et toutes ces sortes de choses, sont le fait des hommes. Elles n’ont donc, comme l’homme lui-même et toutes ses institutions, aucune vocation à l’éternité et à la stagnation. Le combat pour changer les choses est dur, et probablement voué à l’échec, l’homme étant ce qu’il est.

(Oui, je crois bêtement à une nature humaine – voir plus haut – ; c’est le seul point où je fais intervenir la nature, par ailleurs.)

Cependant, l’infime possibilité de changement qui résulterait éventuellement de ce combat justifie à elle seule la tentative. Les institutions humaines, quelles qu’elles soient, n’ayant pas vocation à l’éternité, on ne saurait déterminer de solution parfaite en tous temps et en tous lieux. La perfection n’existe pas ; elle est aussi illusoire dans « l’âge d’or » de la réaction que dans les « lendemains qui chantent » des révolutionnaires utopistes. Néanmoins, la tradition, par nature irrationnelle, ne saurait être un gage suffisant de pertinence, et la disparition des anciens systèmes suffit à démontrer leurs lacunes, leurs injustices, etc. Le conservatisme et la réaction sont donc absurdes, voire dangereux.
La solution, encore une fois, n’existe pas ; mais le flou de l’avenir laisse néanmoins le champ libre à des expériences différentes, dont il ne tient qu’à nous qu’elles soient « meilleures ». D’une manière ou d’une autre, en effet, on en revient nécessairement à l’idéal. Par défaut, l’action politique implique bien un idéal, mais celui-ci est par principe imparfait ; il est donc susceptible d’évolution et d’adaptation comme le reste (les certitudes sont à fuir, les dogmes sont à vomir). Evolution, adaptation, changement : c’est en ce sens que je me considère progressiste. Mais ce progressisme doit être combiné, sous peine de sclérose le transformant insidieusement et paradoxalement en conservatisme (oui, je parle bien de ceux auxquels vous pensez…) ou en foi génératrice de nouvelles injustices (idem), à un certain relativisme tenant compte de la multiplicité des expériences humaines et de leurs interactions, et à un opportunisme (pas au sens péjoratif, s’il vous plait…) tenant compte de ce qu’il est possible de faire, quand et comment.

C’est abstrait, d’accord.

Oui, mais c’est de gauche.

Parce que la gauche, contrairement à une étrange idée finalement récente mais très répandue, ce n’est pas le socialisme et ses variantes opposé au capitalisme et ses variantes. Non, la gauche, c’est le choix du progrès plutôt que celui de la conservation ou de la réaction, apanages de la droite. C’est pas moi qui le dis, c’est deux cents ans de science politique (faut faire un tour du côté de l’Assemblée constituante).

« 
Ah, d’accord, mais tu joues sur les mots, en fait, salopard de Nébal ! Donc tu te dis de gauche comme ça, mais en fait tu es de droite ! »

Non. Seulement je décompose, parce que tout n’est pas si simple. Allez, un petit schéma, hop. Sur ce premier axe (temporel, d’où l’inversion) opposant gauche et droite, dans le sens progrès et tradition, Nébal se trouve en gros là :



(Sachant que l’on pourrait faire d’autres subdivisions, bien entendu. C’est un schéma : je schématise…)

Oui, une bande, et pas un point fixe. Ceci en raison de l’opportunisme, au sens large, évoqué plus haut (et donc à différencier de l’opportunisme du schéma, renvoyant davantage aux républicains dits opportunistes de la IIIe République, en opposition aux radicaux, pour prendre un exemple historique ; les modérés, si vous préférez ; les « bleus », à la limite ; pas le « juste-milieu », par contre, qui tend par nature à droite).

C’est une conception du droit, en fait : en temps normal, celui-ci, à mon sens, doit suivre les mœurs et non pas les précéder, sous peine d’inefficacité ; il est cependant évolutif, en raison de sa nécessaire imperfection et des changements historiques et sociaux, ce qui justifie la réforme, essentiellement opportuniste (on recherche alors le consensus, ou ce qui s’en rapproche autant que possible), mais il est également des points (sur lesquels je reviendrais – peut-être – plus tard) où il peut cette fois se voir accorder un rôle moteur, sous la forme d’un petit coup de pouce (radicalisme ; s’il fallait prendre des exemples historiques, je citerais par exemple la séparation des Eglises et de l’Etat, ou plus encore, plus récemment, l’IVG ou l’abolition de la peine de mort), ou d’un gros le cas échéant (révolution),
à condition néanmoins que l’opportunité s’en présente, sous peine d’inefficacité là encore, mais surtout d’abus injustifiables. D’où la nécessité de passer par un deuxième axe classique en science politique, mais qui, cette fois, ne correspond pas à la dichotomie droite / gauche, mais lui est en fait perpendiculaire : l’axe opposant autorité et liberté.

Avant d’aborder cet axe, cependant, il me semble nécessaire, pour bien exposer mes idées, de faire une distinction dans le champ du progrès. Se posent en effet à mon sens deux questions. La première, et à mes yeux la plus importante (c’est ce qui me distingue largement de la gauche traditionnelle… et des préoccupations du Français moyen, semble-t-il), est politique à strictement parler (ou politico-juridique, mais c’est la même chose…), et renvoie au progrès des mœurs et des libertés ; la seconde est économique avant d’être politique, et renvoie au progrès social : c’est ici que l’on rejoint l’opposition principale entre, en France, la gauche (plus ou moins) socialiste et la droite (plus ou moins) libérale (mais il y a trop d’exceptions pour que cet axe prétende véritablement se superposer à la dichotomie droite / gauche).

Pour ce qui est de la première question, j’adopte une posture résolument progressiste, recoupant la partie la plus avancée du schéma précédent, et une position que l’on pourra très légitimement qualifier de libertaire sur l’axe autorité / liberté. Ici, je me situe donc clairement à l’extrême gauche : je fais primer l’individu et ses libertés sur la collectivité ; je me méfie des empiètements du groupe (quel qu’il soit : Etat, mais aussi société civile, famille, etc.), qu’ils soient informels (mœurs) ou formels (droit, intervention de l’autorité politique – étatique ou non, là n’est pas la question). Et d’une manière très radicale : je revendique pour l’individu une liberté absolue pour ce qui ne concerne que lui, et notamment une liberté absolue sur son corps et sur ses idées, et une liberté aussi large que possible pour ce qui est de ses relations avec autrui (ici, c’est notamment la liberté d’expression et la liberté de la presse qui sont envisagées : pour dire les choses clairement, toute censure, toute limitation, est absurde, inefficace, dangereuse et injustifiable). Optique issue du libéralisme classique, donc, mais dans une forme radicale, libertaire, mais pas « égotiste » (je tiens compte d’autrui, ce sont ses empiètements que je refuse) ou libertarienne (en raison essentiellement de la distinction séparant les préoccupations économiques des préoccupations politico-juridiques ; je n’adhère clairement pas à la « 
vertu d’égoïsme », une fois de plus, et me fous largement de l’initiative individuelle sur le plan économique). C’est à dessein, de même, que je parle d’optique « libertaire » et non « anarchiste » ou « libertarienne » : c’est le primat de l’individu qui m’intéresse, non le caractère nécessairement pernicieux de l’autorité politique. Je crois en effet, de manière très classique et tout sauf originale (voyez la plupart des théories du contrat social…), que l’autorité politique (étatique ou non, une fois de plus) est à peu de choses près indispensable pour maintenir la possibilité de l’exercice de ces libertés individuelles, en contrebalançant les tendances éventuellement destructrices et abusives de l’individu (voir plus haut) ; l’autorité politique, sous cet angle, existe donc nécessairement (quelle que soit sa forme ; le seul contre-exemple que je connaisse est la société des Nuer décrite par Evans-Pritchard, qui n’est pas exactement un paradis libertaire…), mais son rôle doit être limité autant que possible : on pourrait l’assimiler, si l’on y tient, à une forme « d’Etat-gendarme » (donc tout le contraire d’un Etat policier, hein…), dont la seule et unique raison d’être est de concrétiser le principe classique de la morale selon lequel la liberté des uns s’arrête où commence celle des autres (du côté de l’individu, on traduira classiquement par « ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse » ; l’ignoble « fais à autrui ce que tu voudrais qu’on te fasse » de Kropotkine et consorts est inacceptable, constituant, sur le plan individuel, le pire empiètement concevable, sur le plan étatique, la plus éloquente forme de la dictature, et sur le plan des relations internationales, le pire des impérialismes).

Ici, le schéma autorité / liberté est donc assez clair (et je place bien entendu la liberté dans le camp du progrès : la gauche autoritaire, très peu pour moi…).


(Là encore, je schématise, bien sûr… L’intersection à l’extrême gauche concerne l’individu, la bande les relations avec autrui – l’opportunisme rentre à nouveau en jeu.)

Se pose ensuite la question économique… et c’est là que ça se corse (un peu). Tout d’abord, je constate que l’économie est au centre des préoccupations des idéologies politiques dominantes, à gauche comme à droite. C’est à mon sens une erreur, et c’est pourquoi je fais passer cette préoccupation après la question juridico-politique des mœurs et des libertés envisagée à l’instant. Cette position, néanmoins, n’est pas de principe, mais renvoie à l’état actuel du monde : sauf révolution que je considère vouée à l’échec car inopportune, donc inefficace et probablement abusive et injuste eu égard à l’état des mentalités, la scission entre la société civile et l’autorité politique me semble sur ce plan consommée. Dès lors, on ne peut se retrouver confronté qu’à un choix minime et aux conséquences limitées (notamment du fait de la mondialisation – j’y reviens tout de suite) entre l’Etat-providence et l’Etat-gendarme, avec aux deux extrémités la collectivisation et le « laisser faire, laisser aller », qui me semblent l’un comme l’autre trop dogmatiques pour être sérieusement envisageables, et surtout injustes de par leurs conséquences nécessairement funestes, soit pour la liberté, soit pour l’égalité. Ma position est donc ici bien plus modérée, même si elle renvoie en définitive de nouveau à la gauche « classique » (disons interventionniste et social-démocrate ; la « troisième voie » du social-libéralisme me paraît au mieux inconsistante, au pire hypocrite). Je commencerai par noter que la mondialisation, loin d’être un phénomène récent dû au libéralisme économique, est à mon sens une tendance à long terme, aussi vieille que la société : l’échange et l’ouverture à autrui me paraissent une nécessité, la fermeture foncièrement dangereuse. Une attitude « anti-mondialisation » est donc absurde, et je suis heureux de voir que ce terme, qui jouissait il y a quelque temps d’une certaine popularité, a été largement abandonné aujourd’hui, au profit de « l’alter-mondialisme ». Tant mieux (même si, là encore, dans la mesure où je fais passer la préoccupation économique au second plan, l’idée de « cosmopolitisme » plus encore que celle « d’internationalisme » me parle davantage). Dès lors, je suis dans l’ensemble favorable au libre-échange. Je n’en fais pas cependant un dogme, et suis ouvert à un protectionnisme minimal et ponctuel dans le cadre d’éventuelles politiques de relance (même si, au passage, ne considérant pas l’efficacité économique comme une priorité, ni à vrai dire comme un bien en soi, je n’entends pas par « politique de relance » la machine à croissance des « trente glorieuses », mais plutôt un garde-fou visant à éviter les injustices les plus flagrantes, dans une optique tendant davantage vers, peut-être pas la « croissance zéro », mais disons une croissance limitée). Je note au passage que le cadre européen (au passage, je suis sans aucun doute pro-européen, mais j’aurai peut-être l’occasion d’y revenir) me paraît parfaitement approprié à ce genre de politique. Quoi qu’il en soit, sur le plan des relations économiques internationales, je me considère donc comme assez libéral, mais façon « libéralisme éclairé », à la Keynes. Deuxième question : la dérégulation interne. Ici, je me situe bien davantage « à gauche »… mais avec pragmatisme. Pour faire simple, quand je vois des excités démagos insérer dans leur programme « l’interdiction des licenciements », je pouffe (je rappelle que c’était plus ou moins, il y a peu, le discours tenu par LCR/LO… lors d’élections régionales, en plus !). On rejoint ici la question de l’interventionnisme étatique. Dans l’ensemble, j’adhère assez au principe du libéralisme classique (d’Adam Smith, quoi) de la « main invisible » : sans surprise, si l’on en revient à ma conception de la nature humaine (voir plus haut)… L’intervention de l’autorité politique dans l’économie est donc néfaste à l’efficacité économique ; cependant, encore une fois, ce n’est pas l’efficacité qui m’intéresse, mais la justice : sous cet angle, je suis donc là encore favorable à des interventions ponctuelles, dans une optique à nouveau keynésienne (effet multiplicateur). Dernier point : la collectivisation. Celle-ci me semble dans l’ensemble néfaste, inefficace, injuste, et portant en elle le risque d’empiètements bien plus graves sur la liberté individuelle ; je considère que l’Etat (ou l’autorité politique, de manière générale) ne saurait être géré comme une entreprise (ça, c’est pour la droite), et qu’une entreprise ne saurait être gérée comme une administration (ça, c’est pour la gauche). Une exception néanmoins, et de taille : les services publics (dans une conception assez large) n’ayant pas pour optique l’efficacité et la rentabilité, mais la justice, la mise en concurrence leur est nécessairement nuisible ; ils doivent donc être nationalisés, et retirés du marché ; cela s’applique bien sûr aux services régaliens (défense, finances, justice, police…), mais aussi aux divers secteurs n’ayant pas pour optique première le profit, mais la justice et l’équité dans la fourniture de services (on rejoint ici la première question) : éducation, santé, communications, énergie…

De tout cela, on peut conclure que, si je rejoins ici aussi la gauche « classique », mon cosmopolitisme comme mon pragmatisme, et plus encore ma conviction profonde qu’un changement global n’est pas envisageable à l’heure actuelle dans ce domaine, me rendent largement inaccessible au discours classique d’extrême gauche. Et, du coup, opportunisme (ici pragmatisme) oblige, la bande est large, et on tombe vraiment dans la casuistique (j’ai beaucoup moins de principes en matière économique qu’en matière politique, si l’on veut)… D’ailleurs, il vaut mieux décomposer encore un peu :


(Hop. Schéma probablement encore plus contestable que les précédents, mais bon, hein, on fait c’qu’on peut, d’abord, hein, bon.)

Bilan global ? Non, tout cela n’est guère original… Dans l’ensemble, si l’on excepte la poussée à l’extrême gauche pour ce qui est des mœurs et libertés, et si l’on ferme les yeux sur ma tendance à faire passer le politico-juridique avant l’économique, ces différents schémas renvoient à une forme finalement classique de la gauche républicaine française, quelque part entre radical-socialisme et social-démocratie.

N’empêche que je ne me reconnais pourtant dans aucun parti et aucune idéologie, et que le discours politique actuel, et peut-être plus encore celui de ceux dont je devrais en théorie me sentir le plus proche, me file des boutons. Mais je vais commencer à m’expliquer là-dessus dans l’article suivant : opinion lapidaires et non argumentées de Nébal sur des penseurs et des partis.

En attendant, vous pouvez déjà m’insulter, me critiquer, ou faire de la propagande. Oui, vous en foutre aussi, c'est le plus sacro-saint de tous les droits...

Ah, et désolé, aussi (mais c’est pas moi que j’ai commencé, d’abord, même que).

Pfff...

EDIT : Allez, pour faire plaisir à Radiolaire (finalement, faut croire que je suis assez cohérent... même si ça ferait de moi un comparse de Nelson Mandela et du Dalaï Lama, allons bon... Pfff...) :

par Nébal publié dans : La politique à Nébal
ajouter un commentaire commentaires (14)    recommander
Mercredi 23 avril 2008

 

BREQUE (Jean-Daniel), Orphée aux étoiles. Les voyages de Poul Anderson, Lyon, Les moutons électriques, [2007] 2008, 238 p.

 

Rappelez-vous : il y a quelque temps de cela (oh, pas beaucoup), je vous avais vanté les mérites du passionnant essai d’Ugo Bellagamba et Eric Picholle Solutions non satisfaisantes, consacré à Robert Heinlein. J’avais alors mentionné rapidement, en louant cette décidément fort belle initiative des décidément fort sympathiques Moutons électriques, la parution en même temps et dans les mêmes conditions d’un essai de Jean-Daniel Brèque (excellentissime traducteur, entre autres, du phénoménal « Quatuor de Jérusalem » d'Edward Whittemore, mais aussi de pas mal d’œuvres de Dan Simmons, de Lucius Shepard, etc.) consacré à Poul Anderson. Le voilà donc, ce bel Orphée aux étoiles, à nouveau orné d’une chouette couverture réalisée par Patrick Imbert (laquelle, je l’avoue, m’avait d’abord paru finalement plus douteuse que le d’ores et déjà légendaire « anus de robot » ; mais non, en fait, elle est très bien, cette, heu… je sais pas ; au début, je pensais la baptiser « cravate de notaire façon parasite amibien », mais on m’aurait sans doute accusé injustement d’avoir l’esprit mal tourné… laissons ; elle est bien, vous dis-je).

 

J’avoue néanmoins avoir hésité avant de faire l’acquisition puis la lecture de cet ouvrage. D’un côté, je suis très preneur de ce genre d’essais sur la science-fiction (je crois l’avoir montré à plusieurs reprises, et j’y reviendrai encore régulièrement, mais chut, surprise), et j’ai beaucoup d’estime pour l’auteur, qui n’est pas seulement talentueux et de bon goût, mais en plus très sympathique (et là, non, impies, mécréants, vipères, je ne flatte pas, je constate) ; on en avait de plus dit du bien, de cet ouvrage (par exemple ici). Mais, d’un autre côté… heu… ben voilà, quoi : Poul Anderson, moi y’en avait jamais avoir lu le monsieur, et pis moi y’en avait même pas savoir si ça pouvait m’intéresser… J’en avais bien entendu parler ici ou là, certes ; notamment dans l’excellent L’histoire revisitée. Panorama de l’uchronie sous toutes ses formes d’Eric B. Henriet, qui m’avait déjà donné envie de jeter un œil au cycle de « La Patrouille du temps », réédité il y a peu au Bélial’ (traduction… de Jean-Daniel Brèque). Au-delà, j’en avais bêtement l’image (ô combien réductrice, sans doute) d’un écrivain de SF à l’ancienne, assez typée pulp et axée sur le divertissement, qui ne m’attirait pas plus que ça ; j’en avais retenu le nom, oui, mais sans pour autant l’intégrer illico à mon étagère de chevet… Honte sur moi.

 

Ceci étant, à ma décharge (non, je ne parle pas de la couverture), il semblerait bien que je ne sois pas le seul dans ce cas. Poul Anderson, auteur maintes fois primé outre-Atlantique et à l'influence incontestable (voir à ce sujet l'épilogue), est en effet assez largement méconnu en France ; bon nombre de ses œuvres n’ont jamais été traduites de par chez nous (a fortiori les plus récentes), et les œuvres les plus anciennes ne sont pas forcément évidentes à se procurer (c’est en train de changer, heureusement, l’Atalante et le Bélial’, notamment, ayant lancé plusieurs programmes de publication le concernant ces dernières années). A cela, une mesquine raison, dont je n’avais pas conscience : on avait tiré de Poul Anderson un portrait peu flatteur (qui n’est pas sans rappeler, d’ailleurs, le triste sort longtemps fait à Heinlein) pour des raisons non pas littéraires, mais politiques ; Anderson était présenté comme un écrivain très connoté « à droite », farouchement conservateur, voire réactionnaire, et tout ce qui s’ensuit. Bref, dans une France post-soixante-huitarde où la SF, dans l’esprit d’un Andrevon et consorts, se devait d’être « politique », ce qui se traduisait nécessairement par « très à gauche », Poul Anderson, qui avait pourtant eu régulièrement les honneurs de Fiction jusqu’alors, faisait désormais figure d’infréquentable. Bêtise…

 

Sans doute ce constat explique-t-il le parti pris par Jean-Daniel Brèque dans Orphée aux étoiles. La parution concomitante et le parallèle des couvertures ne doit en effet pas tromper : à la différence d’Ugo Bellagamba et Eric Picholle, qui traitaient d’un auteur finalement plus mal connu que méconnu, Jean-Daniel Brèque ne livre pas ici un vaste essai érudit, assez universitaire dans le fond si ce n’est dans la forme, mais bien davantage un guide de lecture, un panorama délibérément non exhaustif, une ouverture si l’on préfère ; rien d’étonnant, dès lors, à ce que son essai soit deux fois plus bref que celui de ses confrères, et d’une lecture sans doute plus aérée.

 

C’est là à la fois la force et la faiblesse d’Orphée aux étoiles, ouvrage qui a, selon l’expression consacrée, les défauts de ses qualités. A la différence de Solutions non satisfaisantes, dont je ne doute pas qu’il soit utile à ceux qui connaissent déjà bien l’œuvre d’Heinlein, en leur permettant de l’envisager sous de nouveaux angles, etc., je ne saurais dire d’Orphée aux étoiles qu’il saura combler pleinement les attentes de ceux qui sont d’ores et déjà des amateurs éclairés de Poul Anderson. En effet, l’analyse reste finalement assez superficielle – j’ai eu cette impression, tout du moins – tout au long des trois premières parties de l’essai (la première étant consacrée à des généralités sur l’auteur et son œuvre, et envisageant bon nombre de textes « indépendants », tandis que la deuxième se penche essentiellement sur les grands cycles de science-fiction, et la troisième, enfin, sur les œuvres de fantasy), qui tiennent bien avant tout du « panorama », diront les gens gentils (je veux croire que j’en suis), pour ne pas dire du « catalogue » (ça, c’est pour les meuchants) ; on avouera que c’est parfois frustrant (notamment, mais ici je prêche pour ma paroisse, pour ce qui est de l’analyse politique d’Anderson, laquelle, il me semble, aurait mérité davantage de développements ; ici, Orphée aux étoiles ne soutient clairement pas la comparaison avec Solutions non satisfaisantes… et c’est d’autant plus flagrant que c’est à nouveau, pour une bonne part, à la pensée libertarienne que nous devons finalement nous reporter). Quant à la bibliographie de la quatrième partie, elle est présentée d’emblée comme non exhaustive : oui, répétons-le une fois encore, c’est bien avant tout à un guide de lecture que nous avons affaire.

 

Autant dire une excellente et souvent passionnante introduction à l’œuvre pour le moins conséquente de ce grand monsieur de la science-fiction tristement méconnu dans notre sinistre Hexagone. Bref, contrairement à ce que je craignais dans un premier temps, cet essai s’est finalement révélé parfaitement adapté à mon profil ! Et, sous cet angle, Jean-Daniel Brèque a bien réussi son entreprise… puisqu’il m’a donné une sérieuse envie de m’attaquer à l’œuvre de Poul Anderson. D’où merci, et chapeau, parce que c’était pas forcément gagné d’avance…

 

A la regarder de loin, l’abondante œuvre (science-fictionnelle, du moins) d’Anderson peut en effet correspondre dans les grandes lignes à la vision simpliste que j’en avais donnée plus haut : du divertissement de qualité, une SF riche en images, etc. Ce qui est très honorable – ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit –, et peut très bien me satisfaire à l’occasion, mais ne correspond pas vraiment à ce que j’attends avant tout de la science-fiction. Mais Jean-Daniel Brèque, sans jamais pour autant sombrer dans le délire d’interprétation capillotracté et éventuellement drosophilosodomite (même si j’en aurais donc souhaité un peu plus à l’occasion…), sait montrer ce qui fait l’intérêt de ces œuvres très diverses, au-delà de la pure imagination et du divertissement. Notamment en ce qu’il montre en quoi Poul Anderson peut être envisagé comme un écrivain finalement assez pessimiste, et dont la passion pour l’histoire (notamment) l’amène régulièrement, pour ne pas dire de manière obsessionnelle, à fonder ses récits sur le diabolique thème de l’entropie, non pas pour en tirer une bête apologie d’un « âge d’or » à jamais inaccessible, contrairement à ce que pourrait laisser supposer la caricature politique qui en était faite, mais bien au contraire pour en faire un éloquent plaidoyer en faveur de l’ouverture ; ce qui, je dois dire, me le rend de suite très sympathique…

 

Certes, tout ne m’intéresse pas forcément pour autant dans l’œuvre de science-fiction andersonienne jouant sur ces thèmes : la description du cycle de la « Ligue psychotechnique » m’a un peu trop rappelé « l’Histoire du futur » de Robert Heinlein, le cycle de « Fondation » d’Isaac Asimov et celui des « Seigneurs de l’Instrumentalité » de Cordwainer Smith pour me convaincre totalement. Dans le genre périlleux – et bien délaissé aujourd’hui – de « l’histoire du futur », Poul Anderson me semble déjà davantage convaincant dans le cycle de « l’Empire terrien » (quand bien même le personnage de Dominic Flandry, n’en déplaise à l’auteur qui insiste à maintes reprises – et, je n’en doute pas, à juste raison – sur la tendance des héros andersoniens, avant tout tragiques, à ne pas être des « surhommes », me paraît à première vue « trop héroïque » à mon goût), et plus encore dans le cycle de la « Ligue polesotechnique » qui le précède (cette fois, ces marchands galactiques roublards me paraissent bien autrement séduisants… pas de traduction française, hélas ?). Dans cette catégorie, enfin, je ne cacherais pas une certaine curiosité pour les œuvres les plus récentes de Poul Anderson ; d’autant que, voir un Grand Ancien jouer des nanotechnologies, de l’interface homme – machine, etc., ça pourrait être finalement assez intéressant (mais pas de traduction française là non plus…).

 

Cependant, c’est bel et bien le cycle de « la Patrouille du temps » qui me paraît ici le plus alléchant, et je vais probablement m’attaquer un de ces jours aux aventures de Manse Everard et compagnie (il serait temps ! – aha, « temps », aha, blague, ‘cule un mouton… désolé).

 

(Ah, et puis les histoires des « Hokas » co-écrites avec Gordon R. Dickson me font baver, dois-je dire, dans un tout autre registre… Quelle idée géniale ! … mais pas de… oui, bon, comme d’hab’… groumf…)

 

J’aurais pu m’arrêter là, et en tirer ce bilan tout juste un peu plus aimable que mes a priori : « Mmmh, finalement, ça a l’air pas mal du tout, même si… Bon, je tente « la Patrouille du temps », et puis on verra bien… »

 

Mais Jean-Daniel Brèque nous réservait une dernière estocade particulièrement fourbe avec la troisième partie. J’en suis le premier surpris, très honnêtement (d’autant que ce n’est pas là le versant de l’œuvre andersonienne que l’on met habituellement en avant), mais, à la lecture d’Orphée aux étoiles, j’ai acquis une troublante certitude : si Poul Anderson doit me convaincre, ce ne sera probablement pas au travers de ses œuvres de science-fiction, mais bien de fantasy

 

En effet, si je n’avais jusqu’alors guère retenu les titres des œuvres présentées par Jean-Daniel Brèque dans les deux premières parties, la troisième m’a par contre instantanément parlé ; j’y ai découvert avec surprise un auteur sacrément astucieux et érudit, aussi à l’aise dans le registre comique que dans le tragique, grand connaisseur de l’histoire, et conteur très adroit, toujours soucieux de la cohérence et de la vraisemblance de ses récits. L’influence des sagas scandinaves (guère étonnante, si l’on se souvient que l’Américain Poul Anderson est d’origine danoise) me laissait tout d’abord craindre le pire, mais la présentation que fait Jean-Daniel Brèque des grandes œuvres de fantasy andersoniennes m’a bien vite rassuré… et converti. C’est horrible, mais, après avoir lu les développements sur Opération chaos (le genre de fantasy délirante qui marche très bien sur moi), Tempête d’une nuit d’été (quelle idée fantastique !) et Trois cœurs, trois lions, suivi de Deux regrets (surtout pour ce qui est des « deux regrets », à vrai dire…), je n’ai pu retenir un rugissement terrifiant (surtout pour mon compte en banque, mon étagère et ma santé mentale), emprunté à un fort sympathique forum (et notamment à un monsieur tout nu avec une barbe et une bûche, mais là n’est pas la question) : « IL ME LE FOOOOOOOOOOOOOOOOO !!! » (Désolé.) Et je ne serais guère étonné que suive sur ma volumineuse pile à lire la « tétralogie d’Ys », co-écrite avec Karen Anderson (la madame du monsieur) ; il faut voir ce que les deux auteurs, à en croire l’alléchante présentation par Jean-Daniel Brèque (qui traduit à nouveau, si je ne m'abuse), arrivent à tirer de ce thème archi-rebattu, et avec quelle intelligence, quelle astuce, quelle… argh. Comment ai-je pu passer à côté de tout ça ? Honte sur moi... Vite, vite ! Au boulot.

Bref, Jean-Daniel Brèque, avec Orphée aux étoiles, a parfaitement réussi son coup (l’enfoiré…). J’en recommande donc chaudement la lecture, et espère que ce beau doublé sera suivi de nombreux autres essais aussi bienvenus et convaincants.

par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
ajouter un commentaire commentaires (8)    recommander
Mardi 22 avril 2008

 

WINTREBERT (Joëlle), Les Olympiades truquées, version remaniée, ouvrage proposé par Gilles Dumay, postface de Roland C. Wagner, Le Plessis-Brion, Kesselring / Fleuve Noir / Orion / Le Bélial’, coll. Bifrost / Etoiles vives / science-fiction, 1998, 237 p.

 

Mais non, mais non. Je vous jure que cette lecture n’a rien à voir avec l’actualité. C’est un pur hasard : mon programme de lecture scientifiquement élaboré a pointé du doigt cet achat déjà ancien, et je m’y suis plié, c’est tout. Je n’ai rien à voir avec tout ça, moi. D’ailleurs, les JO, je m’en fous. Et puis honnêtement, hein, on sait pas encore s’il va y avoir des fusillades aux JO de Pékin (p. 141), alors, hein, bon. Et puis, si les balles sont françaises…

 

Non, donc. Non, non, non. Je suis ici pour vous parler d’un livre, et de rien d’autre, ah mais. Le livre, c’est donc Les Olympiades truquées (et non, je n’insinue rien). Qui est, si je ne m’abuse, le premier roman de Joëlle Wintrebert (dont je n’avais lu jusqu’à présent que quelques nouvelles ici ou là, et un intéressant dossier dans Bifrost qui m’avait donné envie d’en savoir plus). Un roman au destin éditorial pour le moins singulier : publié tout d’abord, et il y a de ça un bail, en un volume chez Kesselring, puis scindé en deux romans au Fleuve Noir Anticipation (avec des retouches et des ajouts, et y’a un bail là encore), puis réuni à nouveau pour cette version remaniée au Bélial’ (puis, de même, en poche chez J’ai lu, si je ne m’abuse encore une fois). Ca se sent, à l’occasion ; j’ai l’impression, mais peut-être est-ce juste que je suis bête, qu’il y a eu quelques cafouillages dans la synthèse (avec le personnage de Vasco Real qui apparaît et disparaît subitement, et dont j’ai eu l’impression qu’il prenait parfois la place de Bior Malard…). Mais bon : en dépit de ces errements divers et variés, Les Olympiades truquées s’est néanmoins élevé au rang de classique de la SF française, et il n’y en a pas tant que ça. Ca justifiait bien une lecture. Qui n’a donc rien à voir avec l’actualité, hein, ah mais.

 

Je vais cependant m’emparer de mon sécateur pour vous causer un peu de ce roman, composé effectivement de deux lignes narratives, destinées à se rejoindre, certes, mais enfin, bon.

 

Commençons par Les Olympiades truquées à proprement parler. XXIe siècle, un monde dominé par un ultra-libéralisme glauque. Un monde placé sous le signe de la génétique : on peut depuis longtemps déjà choisir le sexe des enfants (ce qui a entraîné une surpopulation masculine, qui a modifié considérablement la place des femmes dans la société, mais aussi suscité une grande vague de frustrations, aboutissant à des viols sévèrement sanctionnés – castration chimique, hop – et autres dérives telles les courses d’amok, quand des hommes pètent les plombs et se mettent à tirer sur tout ce qui bouge) ; le clonage a pris le relais, avec toutes les saloperies que l’on pouvait craindre (enfin, que certains craignent... mais j'avoue que ça fait froid dans le dos, là, quand même), et notamment les bébés-banques d’organes et les surhommes sur commande. C’est en effet un monde où l’on vénère avant toute chose les sportifs, lesquels se doivent et doivent à leurs nombreux admirateurs d’aller toujours plus vite, plus fort et plus loin. Rien à voir avec notre monde, quoi, hein, bon. Sphyrène n’est pas un de ces bébés façonnés pour la performance sportive ; elle n’en est pas moins une jeune nageuse française d’exception, dont on attend beaucoup pour les prochaines Olympiades. Elle n’a donc rien à voir avec, disons, la future ex-championne handicapée Laure Manaudou (je vous rappelle que nous sommes dans un roman de science-fiction). Sphyrène doit gagner, en tout cas ; c’est important (j’ai jamais compris pourquoi, mais il paraît que c’est important). Pour cela, tous les moyens sont bons ; alors, quand des scientifiques découvrent les hystérines qui déclenchent les crises d’amok, certains managers peu scrupuleux se disent que ça pourrait être bien de tester ça sur des sportifs, « à l’insu de leur plein gré ». Sphyrène et ses copines peuvent bien y perdre leur santé, mais, honnêtement, qu’est-ce qu’on en a à foutre ?

 

En parallèle, nous suivons l’histoire de Bébé-miroir. C’est-à-dire de Maël. Enfin, Maël 2, pour être plus précis, puisqu’il s’agit d’un clone. En l’occurrence de la fameuse Maël Flaihutel, célèbre musicienne et compositrice, l’épouse du génial généticien Bior Mallard, à l’origine des découvertes sur le clonage. Quand son épouse meurt dans un accident, Bior, follement amoureux, décide d’en faire un clone… qu’il élèvera comme sa fille. Un peu glauque, non ? Ca sent l’inceste… L’adolescente Maël supporte mal cet étrange climat familial et sa condition de clone ; elle pique régulièrement des crises ; elle finit par fuguer. Après une rude expérience de vidéopute, elle rejoint enfin les révolutionnaires anarchistes du GRAAL. Qui foutraient volontiers la merde aux Olympiades de Téhéran, surtout quand ils apprennent la sale histoire des hystérines… Maël et Sphyrène sont ainsi destinées à se croiser.

 

Ca fait beaucoup de choses, tout d’même, hein ? Oui. Et c’est à mon sens un des gros défauts de ce roman, qui avait peut-être gagné, finalement, à être scindé en deux parties (même si le jeu de miroir entre les deux jeunes filles ne manque pas d’intérêt, bien sûr, et si la conclusion, en dépit de son caractère franchement expéditif, ce qui est pour le coup très regrettable, n’en est pas moins saisissante ; sans surprise, on ne parlera pas vraiment de happy end…). J’ai en effet trouvé – mais cela n’engage bien entendu que moi – que Les Olympiades truquées est un roman beaucoup trop dense : parallèlement à ces deux lignes narratives relativement simples (avec néanmoins des points de vue multiples à l’intérieur de chaque trame : en plus de Sphyrène, nous suivons son père, son manager, etc. ; en plus de Maël, nous suivons Bior, d’autres savants, etc.), entrecoupées régulièrement de brefs chapitres à la première personne du singulier témoignant tous de destins plus horribles les uns que les autres (et fournissant plus ou moins un élément du chapitre suivant ; ajoutons que chaque chapitre, qu’il concerne Sphyrène, Maël ou ces petits intermèdes, est précédé d’une sorte de pub cynique, souvent plutôt maladroite), c’est tout un univers qui nous saute à la gueule, avec de très nombreuses thématiques : la génétique et ses dérives en long, en large et en travers (surtout), plus largement la recherche scientifique et ses conséquences, le culte du sport, et au-delà du surhomme, le dopage, la condition féminine, la sexualité, l'identité, la cellule familiale, l’ultra-libéralisme, les relations Nord-Sud, la révolution, la police politique, les sectes, les médias, la publicité, etc. Autant de thèmes passionnants et gérés plutôt finement par l’auteur, qui n’assène pas son message façon pamphlet saoulant, mais qui n’en génèrent pas moins un sentiment de trop-plein, de regrettable dispersion dans ce roman finalement assez bref. Au final, avec Les Olympiades truquées, Joëlle Wintrebert nous parle de tellement de choses que l’on peut difficilement y accoler une thématique dominante et un sens profond (chacun trouvera probablement les siens, en fonction de sa sensibilité personnelle).

 

La narration y perd en efficacité : on a parfois l’impression un peu dommageable de passer du coq à l’âne, de lire une succession de nouvelles maladroitement rassemblées façon fix-up (ici, je ne parle bien entendu pas des deux lignes narratives, mais avant tout des chapitres développant les thèmes esquissés dans les intermèdes à la première personne) ; autre conséquence néfaste : on a un peu de mal à s’attacher aux héroïnes, finalement très anodines en dépit de leur statut de « monstres », chacune à leur manière ; quant au temps, il se dilate étrangement, au fil des ellipses plus ou moins adroitement gérées : la conclusion, encore une fois, m’a paru indéniablement précipitée…

 

Cette impression, à mon sens, se trouve encore renforcée par des hésitations de ton et de style. On sait que Joëlle Wintrebert, après ce roman, a excellé tant dans la littérature « jeunesse » que dans la littérature « adulte » ; ici, j’ai pourtant eu le sentiment que le roman se cherche entre les deux catégories. Les destins croisés des adolescentes Sphyrène et Maël ont une tonalité de « roman d’apprentissage » qui connote un peu Les Olympiades truquées « jeunesse » (de même que, plus maladroitement hélas, certaines tournures revenant notamment dans les dialogues : les « Rad ! » et « Sainte Orbite ! » sont assez risibles…), mais les thèmes sous-jacents – et notamment les très nombreuses digressions sur la sexualité – sont traités d’une manière assez clairement « adulte » (avec des vrais morceaux de viols, de prostitution, d’inceste et de frustration dedans) : j’ai eu le sentiment, ainsi (mais c’est un avis tout personnel, je le reconnais), de ruptures dans le ton comme dans le style parfois très brutales ; à l’occasion, cela peut donner un résultat très intéressant, mais si l’on joint cet aspect au sentiment de trop-plein évoqué précédemment et aux quelques errances dans la construction ou dans le style – très correct dans l’ensemble, pourtant –, c’est finalement une impression d’inachèvement et de maladresse qui domine.

 

Et c’est dommage. Parce qu’il ne faudrait pas conclure de tout ce qu’ai pu avancer jusque-là que Les Olympiades truquées serait un mauvais roman. Loin de là, c’est bien un bon roman, et on ne perdra pas son temps à le lire : il a bien les qualités de ses défauts… C’est donc un roman d’une très grande richesse, et souvent d’une remarquable justesse. Une chose en témoigne assez : près de trente ans après sa première parution (1980), et si l’on excepte les quelques écarts de langage mentionnés plus haut, il n’a pas pris une ride. Son actualité est pour le moins troublante : le lecteur qui ne serait pas conscient du destin éditorial de cet ouvrage pourrait croire qu’il a été écrit il y a un an ou deux… ce qui, le cas échéant, ne plaiderait d’ailleurs guère en sa faveur ! Mais le fait est que l’on nage en plein dedans : chaque polémique sur le dopage, à l’occasion du Tour de France ou des JO, chaque divinisation d’icône sportive, ainsi de Zidane ou, plus encore, de Laure Manaudou (très honnêtement, toute actualité mise à part, il est difficile de ne pas faire le lien entre Sphyrène et la nageuse préférée des médias français… enfin, moi, je n’ai pas hésité, en tout cas…), de même que les troubles concernant l’organisation des JO (Téhéran ici, avec les manœuvres de la police politique du PIR…) et le rôle des médias, tout, absolument tout nous ramène au sombre futur, désormais si proche, décrit par Joëlle Wintrebert dans Les Olympiades truquées.

 

Et, au-delà de la thématique finalement banale en SF (au moins depuis Le meilleur des mondes…) du clonage et de la génétique, le regard porté par l’auteur sur le sport, et notamment les JO (thème bien plus rare !), est tout à fait passionnant. Ici, je ne parle pas tant du dopage et de ses conséquences sur la santé des sportifs, dont j’avoue n’avoir franchement rien à secouer ; après tout, j’ai fait mien l’adage de Pierre (Desproges) de Coubertin : « Un bon sportif est un sportif mort. » Par contre, tout ce que le sport véhicule de plus en plus, d’éloge de la performance à tout prix, de la compétition, du stakhanovisme, du sacrifice, le culte du surhomme auquel on aboutit (Zidane, personnalité préférée des Français ! Bordel… ça fait beaucoup, pour savoir taper adroitement dans un ballon…), et les sidérants néo-nationalismes que tout cela suscite (Les sportifs ne sont après tout jamais qu’une variante en short des militaires ; au-delà, j’ai jamais compris le délire du « On a ga-gné ! » ; en fait, j’ai jamais compris les supporters ; je hais les supporters, variante plus crétine encore que l’originale des « imbéciles heureux qui sont nés quelque part » assassinés par Brassens dans une de ses plus belles chansons ; je hais ces troupeaux de veaux marins squattant les stades en laissant leur cerveau au vestiaire, pour beugler avec la masse façon Nuremberg ; JE VOUS HAIS TOUS !!! Désolé, c’est stérile, je sais, mais ça fait du bien quand ça sort…), bref, tout cela me sidère, et m’inquiète au plus haut point. Et l’hypocrisie qui accompagne tout cela me fait régulièrement soupirer. Qu’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit, hein : ce sont les excès et les dérives qui m’attristent ; même si ça m’a bien fait rigoler sur le coup, je n’irai pas jusqu’à prétendre que « le sport est fondamentalement fasciste », comme j’avais pu le lire dans un ahurissant tract de pseudo-anar parano-parigot il y a de cela deux ans… Pas besoin d’aller jusque-là, restons pondérés.

 

Mais gageons – et c’est bien suffisant pour désespérer – que, d’ici quelques mois, les Français (qui sont des cons, ne jamais perdre de vue cette vérité essentielle) auront oublié leur hypocrite crise de conscience actuelle et applaudiront aux médailles ramenées éventuellement par leurs machines à battre des records ; comme d’hab’, on parlera de dopage pour les autres (ah, le bon vieux temps des nageuses est-allemandes !) ; on se plaindra que les Chinois gagnent plein de médailles ; puis on libèrera les stades pour les exécutions massives… et de retour dans notre beau pays d’en-France, nos chers compatriotes continueront de plébisciter le président de la Ligue républicaine française quand les Bleus gagneront des matchs, et tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes.

 

Triste monde tragique…

En attendant, Les Olympiades truquées est bel et bien un bon roman de science-fiction, très riche (trop riche…). Pas le chef-d’œuvre que l’on présente parfois, mais un bon roman néanmoins, en dépit de ses nombreux défauts. Joëlle Wintrebert me donne décidément l’image d’un auteur intéressant, et je vais probablement renouveler l’expérience un de ces jours ; j’ai déjà Les maîtres-feu dans mon étagère de chevet (un roman que Roland C. Wagner, dans sa postface, présente comme étant « vraiment fun » et qu’il « conseille vivement à tous ceux qui ne se prennent pas trop au sérieux » – p. 233 –, ça me va...), et j’espère bien dégoter un de ces jours Chromoville et Le Créateur chimérique.
D’ici là, « good night… and good luck ».

par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
ajouter un commentaire commentaires (4)    recommander
Lundi 21 avril 2008

 

SCALZI (John), Les Brigades fantômes, traduit de [l’américain] par Bernadette Emerich, Nantes, L’Atalante, coll. La dentelle du cygne – science-fiction, [2006] 2007, 407 p.

 

Comme promis, après vous avoir entretenu de l’étonnante déception réjouissante qu’était Le vieil homme et la guerre, voilà-t-y pas que j’aborde aujourd’hui sa « suite », Les Brigades fantômes. Enfin, « suite »… Façon de parler. Entendons par-là que l’action se situe dans le même univers, et que l’on y croise même quelques personnages du « premier volume » (et notamment Jane Sagan), tout en faisant quelques allusions à des événements qui y avaient été décrits plus en détail (la bataille de Corail, le rôle de John Perry, le conflit avec les Rraeys, la technologie des Consus). A part ça, il s’agit bien de deux romans indépendants ; cela dit, si John Scalzi ne nous inflige pas un cycle interminable, il me paraît néanmoins très utile (pour ne pas dire indispensable) d’avoir lu Le vieil homme et la guerre avant de s’attaquer aux Brigades fantômes. A bon entendeur…

 

Ces « Brigades fantômes », d’ailleurs, on en avait déjà entendu parler en suivant les aventures de John Perry (qui brille ici par son absence, quand bien même il est évoqué une ou deux fois en passant). Je ne vais pas revenir ici sur les transformations subies par les troufions de base des Forces de défense coloniale (FDC) ; mais le cas des Forces spéciales doit être précisé, dans la mesure où il est au cœur de ce roman. Rappelez-vous simplement que l’âge légal pour s’engager dans les FDC est de 75 ans, après une inscription préalable dix ans plus tôt. Seulement voilà : tous ceux qui émettent le désir de s’engager ne tiennent pas forcément jusque-là (nous avons vu que c’était le cas de la femme de John Perry, notamment). Qu’à cela ne tienne ! Ils pourront néanmoins participer à la défense de l’humanité contre les vilains extraterrestres. Ils ont signé, après tout ! Leur clone a été fabriqué selon la méthode appliquée aux engagés normaux ; il n’y a plus (facile !) qu’à y rajouter une « conscience », selon le même procédé. Mais, du coup, ces Forces spéciales sont bien composées, à proprement parler, de morts… d’où leur nom officieux de « Brigades fantômes ». Ils présentent néanmoins un gros avantage pour les FDC, qui explique leur statut de troupes d’élite. Quand ces soldats « naissent », ils n’ont bien entendu aucun souvenir de la personnalité qu’ils empruntent (on leur donne d’ailleurs un nouveau nom… celui d’un scientifique), mais disposent déjà d’une grande palette d’aptitudes leur permettant, après quelques heures, d’entamer leur rude apprentissage destiné à en faire les pires machines à tuer des FDC : des soldats sans états d’âme, dénués de sentiments comme d’humour, créés pour servir leurs supérieurs, qui n’ont jamais connu l’enfance, l’adolescence, etc. ; des soldats sans expérience, oui, mais c’est tant mieux ! Ils peuvent ainsi, notamment, maîtriser leur AmicerveauTM