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Dimanche 24 février 2008

Illusions.jpg

LE GUIN (Ursula), La Cité des illusions, traduit [de l’américain] par Jean Bailhache, Paris, LGF, coll. Le livre de poche science-fiction, [1967, 1972] 2004, 254 p.
 
Où l’on retrouve la grande Ursula Le Guin et son superbe « cycle de l’Ekumen ». Je vous avais déjà parlé, il y a de cela quelque temps, des Dépossédés (deuxième roman du cycle que j’ai eu le bonheur de lire, après l’excellent La main gauche de la nuit), et, plus récemment, du Monde de Rocannon et de Planète d’exil. Inutile, donc, de revenir sur la présentation de l’auteur et du cycle, on va passer directement au plat de résistance.
 
La Cité des illusions, de 1967, est donc le troisième roman à se rattacher au « cycle de l’Ekumen ». Et c’est le premier à se dérouler sur Terre. Une Terre bien différente de celle que nous connaissons : largement retournée à l’état sauvage (enfin, plus ou moins sauvage… de nos jours, à ma connaissance, les lapins ne crient pas au chasseur : « Tu ne tueras point ! »), elle n’est que très peu peuplée, l’humanité étant retournée à un stade passablement archaïque, et répartie en minuscules communautés très diverses de par le vaste monde. L’exception, ce sont les Shing. Qui sont-ils au juste ? Difficile à dire : eux se prétendent humains, mais on les suppose souvent extraterrestres ; après tout, ce sont par définition des menteurs, les maîtres des illusions ! Les humains se méfient des Shing : ils les haïssent, et les craignent.
 
Par ailleurs, la Ligue de tous les mondes n’est plus. Pourquoi ? Là encore, difficile à dire : s’est-elle effondrée sur elle-même ? A-t-elle été anéantie par « l’Ennemi inconnu » ? Les Shing, peut-être ?
 
On en revient toujours à eux. Etranges dictateurs bienveillants, qui règnent sur toute la Terre, et tolèrent tout sauf le meurtre : « Tu ne tueras point ! » La Loi, ce seul et unique précepte, est véhiculé de par le monde par l’innombrable cohorte des serviteurs des Shing : des animaux, donc, mais aussi des hommes, peut-être plus tout à fait humains, des « hommes-outils » ; des collaborateurs, aussi… Mais que sont-ils donc ? En quoi consiste au juste leur pouvoir ? Les Shing, à certains égards, ne manquent pas de faire penser aux Seigneurs de l’Instrumentalité de Cordwainer Smith, tout aussi charismatiques, tout aussi mystérieux, tout aussi ambigus…
 
Peut-être Falk sera-t-il à même de résoudre toutes ces énigmes. Il faut dire qu’il en est une lui-même ! Etrange individu aux yeux jaunes, et à l’esprit effacé, vide, qui doit tout réapprendre. Est-il seulement humain ? Est-il seulement Terrien ? Lui-même n’en sait rien, et personne, dans son clan d’adoption, ne le sait. Falk part donc en quête de réponses. Celles-ci, nécessairement, se trouveront loin vers l’Ouest, dans la Cité des illusions où vivent les Shing. Falk devra affronter bien des dangers pour s’y rendre, et faire la part des mensonges une fois là-bas… Et les réponses pourraient bien bouleverser le monde entier.
 
Si La Cité des illusions prend directement la suite de Planète d’exil (pour une fois, même si on peut probablement toujours le lire indépendamment, la lecture préalable du volume précédent me paraît utile), c’est plutôt l’atmosphère du Monde de Rocannon que j’y ai pour ma part retrouvée. S’il y a toujours une certaine préoccupation anthropologique, religieuse et politique, le divertissement « héroïque » dans un cadre assez archaïque prime néanmoins sur l’analyse : là où Planète d’exil annonçait directement La main gauche de la nuit et les romans ultérieurs qui font tout le sel et l’originalité du « cycle de l’Ekumen », on retourne ici à une science-fiction plus simple, plus aventureuse et moins « scientifique ».
 
Sans doute cela explique-t-il pour une bonne part ma relative déception à la lecture de La Cité des illusions. Comprenons-nous bien : ce n’est pas un mauvais roman, ni un roman « creux ». Si le démarrage est un peu long – les 100 premières pages, sans être mauvaises (elles fourmillent de bonnes idées), ne sont pas ce qu’Ursula Le Guin a écrit de plus attrayant –, le roman prend néanmoins son envol à mesure que Falk s’approche de la Cité des illusions, et que le thème du « paradoxe du menteur » se met en place.
 
Ce paradoxe, vous le connaissez nécessairement : « Je suis un menteur. » Réfléchissez quelques secondes à ce qu’implique cette sentence… puis prenez une aspirine. Et Ursula Le Guin le manie assez bien, ce qui donne lieu à quelques pages très intéressantes. Il y a pourtant, de ci de là, quelques incohérences, quelques développements peu convaincants. Et, surtout, cette science-fiction foncièrement paranoïaque, riche en illusions, en mensonges, en complots et en névroses, évoque plus la manière de Philip K. Dick que celle d’Ursula Le Guin (ce qui me fait penser que j’ai aussi L’autre côté du rêve dans mon étagère de chevet…). Rien de véritablement étonnant à celà : les deux auteurs se connaissaient et s’estimaient fort (si l’on excepte une brouille survenue lors de la parution du génial mais déstabilisant Siva). Et, à vrai dire, ce n’est sans doute pas pour rien que ces deux-là figurent parmi mes écrivains de science-fiction fétiches… Seulement voilà : Dick s’est montré à mon sens bien plus pertinent et efficace dans le traitement de ces thématiques, plus profond sans doute, et aussi plus subtil – si, si –, là où Ursula Le Guin a recours à des schémas narratifs plus traditionnels… et à un héros. Or je n’aime pas les héros…
 
En somme, La Cité des illusions me laisse l’impression d’un roman un peu bâtard, où les influences se font assez fortement sentir (Dick, donc, mais aussi, à ce qu’il me semble, du moins, Cordwainer Smith, comme mentionné plus haut... voire Wells, avec la Loi ?) et où les thématiques anthropologiques qui font tout l’intérêt du « cycle de l’Ekumen » sont un peu laissées au second plan, et sacrifiées au divertissement. Un bon divertissement, certes, prenant, dépaysant, efficace, inventif… Un peu plus qu’un divertissement, même, je l’admets ; mais les thèmes philosophiques, politiques ou religieux qui ressortent de ce roman me semblent donc avoir été traités de manière plus pertinente ailleurs.
 
Aussi, en ce qui me concerne, La Cité des illusions est-il le moins bon roman du « cycle de l’Ekumen », inférieur même au Monde de Rocannon, qui avait pour lui une certaine originalité, et dans lequel les thématiques anthropologiques ressortaient davantage. Au sortir du roman, je n’osais à vrai dire guère me prononcer, quand bien même je le trouvais sans aucun doute inférieur à Planète d’exil (dont il ne tient pas vraiment les promesses, pour le coup…), à La main gauche de la nuit (cette fois, les promesses sont tenues !) et aux Dépossédés. Mais, le temps que je rédige ce compte rendu miteux, j’ai pu lire Le nom du monde est forêt et Le dit d’Aka, qui ne m’ont plus laissé aucun doute : je vous en reparlerai bientôt, et on aura l’occasion de voir que l’on joue alors dans un tout autre registre, indéniablement plus intéressant. A le comparer avec ces chefs-d’œuvre, La Cité des illusions ne peut que laisser l’impression d’un roman mineur. Toutes choses égales par ailleurs, ce n’est pas déshonorant ; simplement décevant…
par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Samedi 23 février 2008

Marat.jpg

WALTER (Gérard), Marat, Paris, Albin Michel, [1933] nouvelle édition augmentée 1960, 506 p.
 
Y’a pas à dire, c’était mieux avant, pour le coup. Ah, la divine époque où la politique s’embarrassait vraiment de théorie, où il s’agissait de changer le monde, vraiment ; Saint-Just pouvait encore dire : « Le bonheur est une idée neuve en Europe. » Et on le cherchait, ce bonheur ; sa « poursuite » était même au cœur des intentions affichées par les insurgés américains. On y croyait… Le bonheur, c’était pas « travailler plus pour gagner plus », là… Et la politique, c’était vach’ment plus fun ! Des débats virulents sur de vrais problèmes, et puis un regard en coin et… ZZZZIP ! TCHACK !!! Sploftch. Sous vos applaudissements. Et la presse ! Ah, la presse… Engagée, violente, téméraire… Faut dire que les SMS n’existaient pas alors. Ah, c’était l’bon temps…
 
Mais trêve de nostalgie malvenue (et de plus ou moins bonne foi…). Ce serait tout de même un étrange paradoxe que de sombrer dans la réaction pour traiter de la Révolution. La grande, avec un grand « R ». La seule, la vraie. Un de ces extrêmement rares événements de l’histoire de France dont on peut véritablement dire, sans chauvinisme mesquin, qu’ils ont changé le monde. Pas la France : le monde. Si, si.
 
Il y a néanmoins un autre paradoxe à mentionner, ici : la méconnaissance ahurissante qu’ont les Français de cette période complexe et fascinante qui a créé leur société. Ce qui m’agace un peu, personnellement. Le bicentenaire n’est pas très loin, pourtant, mais, allez-y, faites l’expérience, et demandez au quidam de vous dire quelques mots sur la Révolution. Cette expérience, dans un sens, je l’ai faite, dans l’un des rares cours (TD) que j’ai pu donner, à des étudiants en 1ère année de Licence d’AES. On devait parler de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 ([mode maniaque] court texte que tout Français devrait connaître, ne serait-ce que pour être en mesure de le critiquer [/mode maniaque]) ; je pose des questions faciles, j’essaye de faire participer les p’tits jeunes qui découvrent dans la joie la vie universitaire au sortir du bac. Et les réponses (quand il y en a !) me font peur. Petit florilège, de mémoire :
 
« Bon, avant de parler de la Déclaration, il faut évoquer le contexte. Alors : 1789. La Révolution. Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce donc que cette chose ? On va rassembler des éléments, lancez-vous. Allez, soyez pas timides ! (C’est moi qui dis ça… quelle horreur…) Oui ? »
 
« Alors, la Révolution, c’est, les gens, ben, y z’étaient pas contents, alors ils ont renversé le roi, et pis ils l’ont tué. »
 
« Heu… oui, mademoiselle, dans un sens, mais, heu… bon, mettons. « Les gens n’étaient pas contents. » Mais pourquoi ? Oui ? »
 
« Ben, c’est, heu, la Révolution, c’est les pauvres qui se battent contre les riches. »
 
« … Non. Non, jeune homme, pas du tout, désolé. (Je rappelle quelques traits de la société d’Ancien Régime, je parle des ordres, des privilèges…) D’ailleurs, avant même cette Déclaration, il est une date à connaître, celle de l’abolition des privilèges : allez, « la nuit… » ? « La nuit… » ? »
 
« La nuit des longs couteaux ! » (Réponse faite dans le plus grand sérieux.)
 
A un autre groupe, j’ai demandé s’ils pouvaient me citer quelques révolutionnaires. Deux réponses viennent toujours : Robespierre, Danton. Et c’est tout, la plupart du temps.
 
« Qu’est-ce qu’ils ont fait, d’ailleurs, ces gens-là ? »
 
« Ben, heu… »
 
« … Bon, pas grave. Aujourd’hui, on va travailler sur la Constituante. Robespierre, effectivement, était bien membre de l’Assemblée constituante, même s’il n’était encore guère célèbre. Vous pouvez me citer d’autres constituants, comme ça, pour voir ? »
 
«  »
 
« Allez, un indice. [mode cabotin] « Nous sommes entrés ici par la volonté du peuple, et nous n’en sortirons que par la force des baïonnettes ! » [/mode cabotin] Hein ? »
 
«  »
 
« Mirabeau. Mais si ! Mirabeau ! Non ? Bon, tant pis. (J’en cherche un facile.) Ah, si, le général, là ! Qui était parti se battre aux côtés des insurgés américains ! »
 
«  »
 
« Mais si ! Un marquis ! »
 
« Sade ? »
 
« Heu, non, un autre. Heu… [mode dépité] Y’a une rue qui porte son nom, qui part du Capitole… »
 
« Saint-Rome ? »
 
« … [le mode dépité reste perpétuellement enclenché] »
 
Bon, je m’arrête là. Mais je trouve ça triste, honnêtement. Comment expliquer cette méconnaissance ? Peut-être par un malaise dans l’enseignement de l’histoire de France… Mes chers étudiants, je ne peux pas décemment leur en vouloir. Il est probable qu’à leur âge (pas bien éloigné !), je n’en savais guère plus ; et il est très clair que la plupart de ce que j’ai appris sur la Révolution française, je le dois à mes études supérieures… Dans le secondaire, rien. Idem pour le XIXe siècle, d’ailleurs. Un chouïa (mais alors vraiment le minimum syndical) d’événementiel, deux-trois noms balancés ici ou là, une grosse louche d’histoire économique et sociale… Et le tout dans la version « je bosse pour le bac et pis c’est tout ». Que pourrait-on bien en retenir ?
 
Mais pour ce qui est de la Révolution, peut-être une certaine mauvaise conscience entre-t-elle en jeu, également. Ses aspects les plus sanguinolents ont toujours dérangé, et les élites intellectuelles ont contribué à la construction d’une image de la Révolution encore moins ragoûtante : à gauche, le discours marxiste, prépondérant dans les études sur la Révolution française (voyez Mathiez et Soboul ; rappelons que François Furet reprochait à ce dernier d’avoir « confié la vulgate de l’histoire de la Révolution française au Parti communiste »…), a souvent eu un effet pervers en étant outrageusement simplifié pour la « populace » (en gros : la Révolution de 1789 est bourgeoise, et c’est tout ; d’ailleurs, on voit bien, avec les régimes qui l’ont suivi, qu’elle n’a pas arrangé la condition du prolétariat, donc on ne doit pas en faire un modèle) ; à droite, les héritiers de la Contre-Révolution insistent depuis deux siècles sur la Terreur, sur la Vendée, sur les noyades de Nantes ; sur les condamnations « injustes » de Louis XVI et de Marie-Antoinette ; sur les figures de « monstres » : l’austère et inhumain Robespierre ; Saint-Just, « archange de la Terreur » ; l’ordurier Hébert ; et Marat, le pire de tous, le monstre assoiffé de sang, celui qui voulait faire couper 100 000 têtes pour achever la Révolution ! L’homme, d’ailleurs, qui a initié les massacres de Septembre ! Assassiné par Charlotte Corday ? BIEN FAIT POUR SA GUEULE ! De Charlotte Corday, on a presque fait une sainte… Et, à vrai dire, cette image a amplement débordé la seule Contre-Révolution : les héritiers les plus libéraux de la Révolution ont souvent repris à leur compte ces figures monstrueuses, pour les opposer cette fois aux révolutionnaires les plus « propres », les Girondins, notamment (souvent idéalisés, pour le coup) ; voyez Michelet, par exemple, et son incontournable Histoire de la Révolution française… J’ai le sentiment qu’une certaine mauvaise conscience s’est ainsi généralisée dans l’historiographie « modérée » de la Révolution, accrue par l’insistance et les outrages des courants plus extrémistes. On retient, de la Révolution, l’image de la guillotine ; on se focalise excessivement sur 1793, et on oublie 1789 (lisez François Furet, notamment) ; et de cet événement majeur, finalement, on ne retient que « l'échec » supposé, et les épiphénomènes sanglants, les « faits-divers ». Prière de ne pas m’accuser de « négationnisme » en la matière, je ne nie pas les abominations de la période et ne les considère pas comme de peu d’importance, loin de là ; c’est le fait d’être obnubilé par la Terreur que je critique, rien d’autre : on minimise le bouleversement des idées. Dommage…
 
Et on n’assume pas. On ressent encore aujourd’hui une certaine culpabilité pour les actes de « nos » ancêtres. Et c’est là une chose qui me dépasse (de même que je n’adhère pas, par exemple, à la conception d’une responsabilité collective du peuple allemand contemporain à l’égard de la Shoah, telle qu’elle est prônée, notamment, par un Jürgen Habermas) : les faits historiques sont là, ils doivent être étudiés, et l’oubli est une calamité ; les atrocités dont sont capables les hommes ne doivent certainement pas être gommées, il faut, bien au contraire, s’en imprégner, en avoir conscience (et d’une manière réaliste, tant qu’à faire : rappeler que ce sont des hommes qui ont commis les noyades de Nantes, qui ont commis la Shoah, qui ont massacré le peuple cambodgien, etc. Des hommes, pas des monstres…). Mais s’en sentir responsable ? Non. Désolé, mais non. De même que le nationalisme et le sentiment de fierté qu’éprouvent certains en arguant des brillantes réalisations de « leurs » ancêtres me dépasse totalement, de même cette honte entretenue pour des actes que nous n’avons pas personnellement commis ou dont nous ne nous sommes pas rendus complices me paraît inacceptable. Je ne peux être fier ou honteux que de mes propres actes ; pourquoi devrais-je me sentir fier ou honteux d’événements qui ont eu lieu avant même ma naissance ? Ou d’actes commis par d’autres que moi ? Au nom de l’humanité, éventuellement, et encore… Mais au nom de la Nation, de quelques traits sur une carte ? Autant de sentiments irrationnels qui parasitent l’étude de l’histoire, et se font porteurs d’invraisemblables névroses collectives.
 
 
Je me suis égaré, moi. Avec tout ça, je n’ai pas commencé à parler de cette excellente biographie de Marat par Gérard Walter, dénichée chez un bouquiniste. Il serait peut-être temps…

Ah, mais en fait, si, pour ma décharge, j’ai commencé : les figures du « monstre », déjà ; et l’Histoire de la Révolution française de Michelet. C’est en effet en lisant ces deux beaux volumes de La Pléiade que j’ai pour ma part découvert Gérard Walter, responsable de l’édition et rédacteur de notes abondantes et passionnantes, bienvenues pour relativiser les élans lyriques du grand historien « romantique ». J’ai ainsi découvert un historien à la plume agréable et délicieusement cynique à l’occasion, et souvent très pertinent dans son entreprise de déconstruction des mythes révolutionnaires, dans un sens comme dans l’autre ; Walter, ainsi, parlait des « monstres » sans les charger ni en faire au contraire l’apologie (même Hébert, c’est dire !), et pointait en sens inverse les bassesses et les ridicules des héros statufiés par Michelet. Aussi, quand j’ai vu cet ouvrage ancien consacré à Marat (un classique, d'ailleurs, si je ne m'abuse), et sachant que « l’Ami du peuple » et auteur d’un fameux Plan de législation criminelle avait son mot à dire pour ce qui est de la question de la justice politique qui m’intéresse plus particulièrement, je n’ai pu qu’en faire l’acquisition…
 
L’ouvrage adopte le format et les méthodes classiques de la biographie, quand bien même il ne néglige pas pour autant – et c’est tant mieux – les représentations de son sujet (voir la volumineuse annexe en fin de volume intitulée « Les hommes jugent Marat »). Il s’agit en outre d’une biographie à la fois « littéraire » et d’une lecture agréable, d’une part, et d’autre part incontestablement scientifique et reposant sur de solides recherches. On sent régulièrement, chez l’auteur, cette volonté de déconstruction que j’ai précédemment évoquée, reposant sur une analyse très critique de l’historiographie concernant Marat, qu’il s’agisse des innombrables écrits s’attaquant au « monstre » ou des apologies, plus rares, qui ont pu apparaître ici ou là, dans une filiation « jacobine » (un regret, ceci dit, mais guère étonnant : pas un mot sur L’Etude impartiale… de Raspail dont je vous ai entretenu il y a peu). Il s’agit bien, pour Gérard Walter, d’envisager Marat avec le recul de l’historien, bien sûr, mais aussi dans sa dimension la plus humaine.
 
Et de dresser ainsi un singulier portrait de « l’Ami du peuple », fait de grandeurs et de bassesses, où le génie (oui, oui, le génie) le dispute au stupide, le sublime au ridicule. Et où, très souvent, et quand bien même les termes les plus précis, les plus « cliniques », ne sont pas employés par l’auteur, la pathologie a souvent son mot à dire. Comprenons-nous bien : il ne s’agit pas de prétendre que Marat était fou ; cela ne serait après tout guère novateur (voyez l’annexe mentionnée plus haut), et, surtout, cela manquerait de substance : fou ? Qu’est-ce que ça veut bien pouvoir dire ? Rien. En droit comme en médecine, le fou n’existe pas ; la caricature du psychopathe la bave aux lèvres et un entonnoir sur le crâne ne serait guère utile pour déconstruire le mythe du monstre… Fou, non. Mais égocentrique, mégalomane et paranoïaque, oui, probablement.
 
Ce sont des traits qui reviennent tout au long de la carrière de Marat. Sa carrière scientifique et philosophique, tout d’abord ; le jeune idéaliste est bientôt déçu dans ses projets littéraires, ce qu’il met sur le compte de la « cabale des philosophes » (les encyclopédistes, qu’il haïssait ; il était par contre très admiratif à l’égard de Montesquieu, étrangement, et, de manière plus cohérente, de son compatriote Rousseau, qui lui ressemblait sur bien des points), et les scientifiques ne le prennent guère davantage au sérieux : l’Académie se moque de lui, à vrai dire… Et il s’en souviendra : Marat a la rancune tenace ; en 1791, ainsi, il publiera un violent pamphlet intitulé Les Charlatans modernes, ou Lettres sur le charlatanisme académique ; et, dès le début de la Révolution, il s’en prendra vigoureusement à ses « rivaux » (qui ne se sont bien sûr jamais envisagés comme tels) impliqués dans la vie politique, ainsi Bailly, ou Condorcet… Le médecin rencontre davantage de succès, et Marat obtient une place de médecin des gardes du corps du comte d’Artois (c’est-à-dire le futur Charles X…). A l’époque, Marat n’a donc rien du miséreux tel qu’on le représentera plus tard ; il côtoie le beau monde, et en recherche les faveurs.
 
Mais il a déjà certaines convictions, et ne les compromet pas. Marat, on l’a parfois rappelé, a prôné bien avant 1789 le soulèvement populaire, et s’est toujours montré très critique à l’encontre de la monarchie, ce qui en fait, dans la période immédiatement pré-révolutionnaire, un penseur finalement assez original, et souvent lucide. Et la Révolution, bien sûr, bouleverse la vie de Marat, qui entend bien y jouer un rôle de premier plan. On lui reprochera souvent d’avoir ambitionné la dictature : c’est plus ou moins crédible selon les périodes, et il y a souvent du phantasme dans ces accusations ; mais on ne saurait nier que Marat avait une très haute opinion de lui-même, et que l’idée de la dictature, confiée à lui ou à un autre, un « vrai » citoyen, lui paraissait très séduisante. Dans l’immédiat, cependant, Marat se consacre corps et âme à la cause révolutionnaire, en devenant « L’Ami du peuple », ainsi que se nomme d’abord son journal ; il y engloutit sa fortune et y sacrifie sa santé ; mais il impose aussi son style, très vite ; un style virulent, outrancier, sauvage, se refusant cependant à tomber dans l’ordure à l’instar, plus tard, d’Hébert et de son Père Duchesne ; et, surtout, Marat est sincère. Toujours. L’ami du peuple est l’accusateur des puissants. Son journal est une feuille de dénonciation des complots réactionnaires. En cette époque où le pouvoir de la presse est mal connu – et pour cause ! – il inaugure ainsi une triste tradition de la presse d’opinion engagée jusqu’à la calomnie, et dévastatrice. Mais il est important de noter la sincérité permanente de Marat : on peut lui reprocher – on le fera, et Marat lui-même à l’occasion, d’ailleurs – de ne pas vérifier assez ses sources ; mais il n’invente jamais rien dans le but de nuire : il croit à tous les complots qu’il dénonce ; et, dans certains cas, il a raison…
 
Dans un premier temps, on tend soit à se moquer de cet énergumène agité, soit à l’ignorer. Il faut dire que Marat vit dans son monde, et n’accorde de crédit qu’à son seul jugement. Le 14 juillet, il ne participe pas à la prise de la Bastille, mais s’enorgueillit néanmoins d’avoir sauvé la Révolution en se dressant tout seul face à un corps de troupes infiltrant la ville pour égorger les patriotes. Il n’en démordra jamais : Marat, au soir du 14 juillet, a sauvé la France ; il est bien « L’Ami du peuple » ; mais le peuple le paye d’ingratitude ! Peu importe : il continuera, contre vents et marées. Et il entame très vite une virulente campagne de presse contre Necker, qui fait pourtant figure de héros du jour. Ses accusations, sa violence, lui attirent un lectorat de plus en plus large ; Marat reçoit quotidiennement de très nombreuses lettres, qu’il s’empresse de publier dans sa feuille. Et il commence à agacer Necker, ainsi que la commune de Paris… Décrété d’accusation, Marat se retire dans la clandestinité, et trouve aisément des lecteurs désireux de le protéger ; un jour, c’est même tout le quartier des Cordeliers (où il réside) qui vient à son secours, inspiré par Danton. Marat est alors pauvre et malade, obsédé par sa tâche, se plaignant sans cesse de l’ingratitude des Parisiens et des complots qui se trament contre lui, mais il poursuit son grand-oeuvre. Et il finit bien par faire tomber Necker. Il ne sera jamais à court de cibles pour autant : il y a les « charlatans », bien sûr ; les innombrables contre-révolutionnaires qui investissent la représentation nationale ; et personne ne l’effraie. Il s’en prend à Dumouriez, à Brissot (un ancien ami, pourtant, qui avait publié son Plan de législation criminelle), à Roland, à tous les Girondins, bientôt, la « faction » qui va conduire la France à sa perte, la vendre à ses ennemis, protéger le roi, ou, plus tard, le ramener sur le trône ! De numéro en numéro, les complots et dénonciations s’accumulent.
 
Il y faut une solution. La dictature, par exemple : Marat s’offre généreusement pour diriger la France... Sinon, en tout cas, la justice populaire. Et qui n’a pas à s’embarrasser d’une sentimentalité malvenue. La Révolution est un état de guerre : les réactionnaires sont des ennemis qu’il faut abattre, car ils ne connaîtront jamais le repos. Oui, un bain de sang est nécessaire. Oui, il faut couper quelques têtes, 100 000 peut-être. 100 000 ? Mais c’est le seul moyen de protéger la Révolution, et de sauver ainsi bien plus d’innocents, promis à l’abattoir par les manœuvres obscures des ennemis du peuple ! Ce massacre peut bien se faire au nom de l’humanité. Les traîtres doivent être poursuivis, sans jamais faillir ; Marat ne s’accordera de repos que quand il les aura tous conduits à la lanterne.
 
Il serait absurde de nier la violence des écrits de Marat, elle suinte de tous ses textes. Il serait tout aussi absurde de n’y voir qu’un procédé rhétorique : Marat croit ce qu’il écrit, il est convaincu que seules la plus extrême vigilance et la plus extrême sévérité sont à même de sauver la France. Il est convaincu que le salut public justifie que l’on oublie temporairement les droits de l’homme (trop limités, d’ailleurs, à son sens). L’auteur du Plan de législation criminelle, désireux de procurer de solides garanties pénales en temps normal, affirme avec fougue que la justice populaire outrepasse ces nobles sentiments. Le peuple est d’ailleurs le seul justicier légitime ; et il ne peut se tromper. Marat le sait, lui, son « ami », et dresse la liste des victimes de sa juste colère.
 
Et le « peuple », pour Marat, n’est pas un vain mot : il est avant tout l’ami des plus pauvres, des opprimés, des « prolétaires », et ce dès le début ; Marat, rappelons-le, considérait que le meurtre était légitime pour le pauvre qui n’a d’autre moyen de survivre, et dénonce bien vite le caractère « bourgeois » de la Révolution. Il ne s’agit pas ici, bien sûr, de se livrer à une lecture anachronique de la Révolution française à l’aune de la théorie marxiste, travers fréquent, et dont certains grands historiens se sont à l’occasion rendus coupables (je pense notamment à Albert Soboul). Mais le fait est que Marat fut un des rares révolutionnaires à chercher dès le départ son appui dans les milieux les plus populaires, et à adopter une posture résolument « sociale », qui en fait à certains égards (à certains égards seulement…) un précurseur des luttes sociales ultérieures. Cela explique en tout cas l’engouement qu’il suscite bien vite dans les milieux parisiens les plus populaires : Marat devient très vite le porte-parole des sans-culottes (avant que certains ne tentent de lui prendre la place, en s’inspirant de son style, notamment Jacques Roux, le chef des « Enragés », qu’il haïssait, et considérait comme un élément perturbateur au service de la contre-Révolution…). Et il jouit d’une grande popularité dans la capitale, alors qu’il est très vite pointé du doigt dans les campagnes par les leaders girondins qui en font leur bête noire, comme un fou sanguinaire et monstrueux, dont les excès conduiront la France à sa perte…
 
Mais quelle est au juste la responsabilité de Marat ? C’est ici que Gérard Walter se montre le plus critique à l’encontre de l’historiographie antérieure. Il n’exonère pas Marat de son outrance verbale, et en affirme, pièces à l’appui, la sincérité. Mais peut-on le rendre directement responsable, par exemple, des massacres de Septembre ? A l’évidence, non, quoique l’on ait pu prétendre à cet égard. Marat, dans les grands moments de la Révolution, étonne à vrai dire par son inconsistance et ses erreurs de perception. Parfois remarquablement lucide « en temps normal », il se laisse dépasser par chaque crise ; en Septembre, il ne joue qu’un rôle tardif, et n’a pas de sang sur les mains ; souvent, d’ailleurs, il se montre critique à l’encontre des excès de la « justice populaire », qu’il appelle de ses vœux, mais dont il déplore le manque de discernement. Lors des journées révolutionnaires, il prend soin de faire le tri entre les victimes de la fureur du peuple, et regrette que des citoyens respectables, quand bien même il n’adhère pas à leurs opinions, soient injustement assimilés aux traîtres. Marat, l’homme de tous les excès, dénonce dans les excès auxquels il ne prend pas part (et ils sont nombreux !) des manœuvres contre-révolutionnaires. Et le fait est que, durant la Révolution, si la figure du monstre et du fou commence à se construire (notamment dans les rangs girondins, donc), on ne peut objectivement rien lui reprocher. Plusieurs fois, les Girondins s’en prennent à lui à la Convention, et l’accusent des pires abominations ; chaque fois, Marat se défend seul à la tribune, sous les insultes et les quolibets… et triomphe de ses accusateurs, pourtant incontestablement majoritaires. Quand les Girondins obtiennent enfin l’arrestation de Marat, à certains égards, ils signent leur arrêt de mort. Certes, lors du procès devant le Tribunal révolutionnaire, Marat bénéficie du soutien de la foule venue en masse… et même de l’accusateur public Fouquier-Tinville. Mais les Girondins prennent vite conscience de leur erreur, et le procès se retourne contre eux : l’inanité des accusations lancées à l’encontre de Marat (qui risquait sa tête, rappelons-le) éclate au grand jour, en même temps que les plus mesquines manœuvres de ses adversaires. Le procès de Marat constitue bien son triomphe, et a sans doute précipité la proscription des Girondins, peu de temps après. Ce jour-là, Marat, peut-être, aurait pu devenir « dictateur », comme on l’en accusait. Il n’en fait rien. Il ne fait à vrai dire rien au cours des journées révolutionnaires conduisant à la chute des Brissotins ; il étonne même, alors, par sa modération, et sa défiance contre les manifestations populaires : il ne profite en rien de son triomphe.
 
Et n’en aura guère l’occasion. Charlotte Corday entre bientôt en scène. Ses motivations restent aujourd’hui encore très floues. On ne sait même pas, à vrai dire, quelles étaient au juste ses opinions politiques, ni même si elle en avait vraiment de bien solides. On l’a parfois dit monarchiste, c’est très peu probable. Il semble cependant qu’elle ait été relativement proche de certains Girondins, lesquels s’étaient réfugiés en province depuis leur proscription, et véhiculaient l’image la plus monstrueuse de Marat. La tête échauffée par cette caricature, elle monte à Paris ; elle s’étonne de la popularité de Marat, ne la comprend pas ; elle semble hésitante et maladroite dans son projet ; elle finit, cependant, par accéder au « monstre », affaibli, malade, passant la journée dans son bain : il ne voulait voir personne, mais, devant l’insistance de la jeune fille, qui s’était présentée trois fois dans le journée pour, disait-elle, dénoncer un complot ourdi en province, il accepte de la recevoir. On connaît la suite…
 
L’histoire y gagnera deux martyrs : Marat rejoindra Le Pelletier de Saint-Fargeau dans la liste des victimes de la réaction suscitant un véritable culte chez les sans-culottes, et accèdera à une certaine immortalité du fait du fameux tableau de David figeant pour l’éternité l’instant fatidique ; Charlotte Corday, tout étonnée de n’avoir pas été immédiatement massacrée par la populace, laissera sur l’échafaud l’image d’une véritable héroïne de roman qui fera les délices de la propagande contre-révolutionnaire, quand bien même elle n’avait sans doute rien à voir avec la réalité… Et la Terreur débutera véritablement. Après la mort de Marat…
 
Gérard Walter livre ainsi une biographie remarquable, qui se dévore comme un roman, tout en étant très solide et pertinente, s’éloignant de l’anecdote pour atteindre à la véritable analyse : le « monstre » Marat y redevient un homme, dans tout ce qu’il a d’admirable, et dans tout ce qu’il a d’abject.
par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Mercredi 20 février 2008

La-Voix-du-feu.jpg

MOORE (Alan), La Voix du feu, introduction de Neil Gaiman, traduit de l’anglais par Patrick Marcel, Paris, Calmann-Lévy, coll. Interstices, [1996-1997, 2003] 2008, 329 p.
 
Apprends, ô lecteur, qu’il n’est de Dieu qu’Alan Moore.
 
En vérité je vous le dis, Alan Moore est Dieu.
 
Khhju’ln mag’ha ftah’gn haskhs’i kb'utha Alan Moore vigh’j asaah.
 
Car Alan Moore est Grand.
 
Car Alan Moore est Le Plus Beau, Le Plus Fort, Le Plus Intelligent, Le Plus Barbu, Le Plus Magique, Le Plus Anglais.
 
Alan Moore c’est pas une pute nègre, hein, alors respect, t’as vu, Y r’présente, t’entends jeune PD.
 
J’aime Alan Moore, autrement dit. Je Lui voue un véritable culte. Aussi, avant de vous entretenir de ce superbe livre qu’est La Voix du feu (troisième ouvrage de la collection Interstices que je lis, et troisième merveille – les deux autres étant l’extraordinaire Cité des saints et des fous de Jeff VanderMeer et l’excellent Les mille et une vies de Billy Milligan de Daniel Keyes), je compte bien revenir un peu sur la biographie de Ce Génie et sur ma passion pour Son œuvre, parce que je fais QUE C’QUE J’VEUX, d’abord.
 
Et parce qu’Alan Moore, c’est Dieu (nan, je dis ça, c’est juste au cas où vous n’auriez pas compris).
 
Je vais quand même faire des titres, parce que je suis trop bon pour vous (chiens).
 
 
I : ALAN MOORE EST DIEU
 
Apprends, ô lecteur, qu’Alan Moore est né d’une vierge fécondée par le serpent mystique Ouroboros durant la 6084e lune de l’ère du Grand Faune. A l’âge de six mois, Il multiplia les œufs et le bacon. A l’âge de trois ans, Il invoqua les mânes d’Aleister Crowley, et confondit le charlatan. Puis Il eut la vision du sombre avenir thatchérien de l’Angleterre, et Se dit qu’il fallait qu’Il fasse quelque chose.
 
Alors Alan Moore devint le plus grand scénariste de bande-dessinée de tous les temps.
 
Après des débuts remarquables dans la perfide Albion (notamment avec des épisodes de Captain Britain réalisés pour le compte de la filiale britannique de Marvel, et avec la série Marvel Man, bientôt rebaptisée Miracle Man, parce que, eh bien, voyez, y'en a qu'ont tout plein d'avocats, et y'en a des qu'en ont pas…), le géant des comics DC Le repéra, et Sa carrière fut véritablement propulsée quand Il reprit le fameux comic super-héroïque et horrifique Swamp Thing ; dès Son premier épisode (pour lequel Il livre un script-fleuve, extrêmement détaillé, et riche en fines invectives à l’encontre des dessinateurs « coloniaux »), Son génie éclate à la vue de tous : on croyait jusqu’alors que la Créature du Marais était un homme transformé en plante ; Alan Moore, Lui, sait qu’il s’agit en fait d’une plante qui se prend pour un homme. Ce qui change tout.

Puis DC, bien conscient du talent du Jeune Scénariste Britannique, et après Lui avoir confié avec succès, entre autres, le graphic novel de Batman intitulé Killing Joke, qui contribue (avec l’excellent – bien meilleur, à vrai dire – Dark Knight Returns de Frank Miller) à former l’image moderne du justicier de Gotham, plus sombre, plus violente et plus malsaine, se lance dans la publication de deux mini-séries destinées à bouleverser l’univers feutré des comics. C’est ainsi qu’Alan Moore put reprendre Son projet ancien de V pour Vendetta, superbe anticipation politique dans la lignée de 1984, virulent pamphlet anarchisant, dont le héros est un terroriste et un fou, obsédé par Shakespeare et par Guy Fawkes, qui sème le chaos dans un abject Londres fasciste (incomparablement mieux que le naveton matrixien récent, dont le seul intérêt ou presque était de nous offrir le réjouissant spectacle de cette petite bécasse de Nathalie Portman tondue).
 
Et ce fut aussi Watchmen. Watchmen, qui est tout simplement LA plus grande bande-dessinée de tous les temps (allez, avec Maus d’Art Spiegelmann) ; Watchmen, qui se vit décerner un prix Hugo unique en son genre, spécialement créé pour récompenser cette merveille. Mise en abyme uchronique du comic super-héroïque, faisant ressortir les aspects les plus glauques, les plus fascisants, les plus névrosés, les plus humains des vigilantes ; graphic novel expérimental, jouant sur le temps et la multiplicité des niveaux de narration ; chef-d’œuvre... Inadaptable au cinéma, à l’évidence ; les échecs d’un Terry Gilliam ou d’un Darren Aronofsky n’ont hélas pas empêché les studios de relancer récemment le projet, avec à sa « tête » le sinistre yes man Zach Snyder… En vérité je vous le dis, « the end is nigh »…
 
Ulcéré par la politique des géants des comics (qui L’entubent au passage), Alan Moore, qui avait déjà rompu avec Marvel, rompt également avec la Distinguée Concurrence. Watchmen, de toute façon, a joué son rôle : pour le meilleur (les comics plus « adultes » que DC lance avec le label Vertigo – Sandman de Neil Gaiman, Preacher de Garth Ennis, etc. –, avant que d’autres éditeurs ne s’y mettent également) et pour le pire (la vague navrante de comics mainstream n’ayant retenu de Watchmen et de Dark Knight Returns que leur noirceur et leur violence). Alan Moore S’éloigne alors des comics super-héroïques pour Se livrer à des projets plus personnels, dont on retiendra surtout l’extraordinaire From Hell, « autopsie » de Jack l’Eventreur fondée sur un ahurissant travail de documentation, une fine analyse des légendes urbaines et des phantasmes à base de théorie du complot et une reconstitution marquante du Londres victorien. From Hell (je parle bien entendu de la BD, pas du pathétique navet qui s’en prétend l’adaptation…) traduit parallèlement l’importance de plus en plus grande que prend la magie dans la vie d’Alan Moore, et offre un saisissant exemple de Son extraordinaire érudition, qu’Il sait employer avec un à-propos qui Le place mille fois au-dessus du tout-venant pédant des conteurs amateurs d’allusions gratuites. Autant de traits que l’on retrouvera ultérieurement dans Son œuvre.
 
Avec le temps, Alan Moore revient cependant aux comics super-héroïques qui ont fait Sa réputation, mais dans une optique différente. Agacé par la tendance « sombre et violente » qu’Il a bien malgré Lui contribué à initier, Il entend revenir aux sources du genre, aux héros « archétypaux », ce qu’Il fait notamment avec l’excellente BD Suprême, sorte « d’anti-Watchmen », au sens où il s’agit à nouveau d’une mise en abyme, mais versant lumineux, cette fois : à travers ce décalque de Superman « créé » par le tâcheron Rob Liefeld, c’est toute l’histoire du genre qu’Il revisite, avec finesse, érudition et humour.
 
Et c’est alors qu’Alan Moore va apporter la preuve définitive de Son statut divin, en Se lançant avec brio dans l’entreprise mégalomane d’America’s Best Comics (ABC), Son propre label, pour lequel Il livre en même temps plusieurs séries toutes plus géniales les unes que les autres (comme Stan Lee à la grande époque, mais en bossant vach’ment plus, quand même) : La Ligue des gentlemen extraordinaires, jubilatoire uchronie steampunk appliquant les principes du team comic à l’Angleterre victorienne tout en revisitant un demi-siècle de littérature populaire (rien à voir avec le pathétique étron filmique du même nom) ; Tom Strong dont je vous avais déjà parlé ici ; Top Ten, jouissive « série TV de commissariat » dans un univers où tout un chacun dispose de super-pouvoirs ; Promethea, extraordinaire BD expérimentale, onirique et hermétique sur la création artistique et la magie, sorte de Sandman sous acides et sans les violons ; Tomorrow Stories, enfin, ensemble d’histoires courtes très diverses, confinant parfois à l’expérimentation pure et simple, et dont, pour l’instant, seul Jack B. Quick a eu les honneurs d’une traduction française. Plus des spin-off ici ou là.
 
Alan Moore est Grand. Alan Moore est Dieu. Alan Moore est un des plus grands écrivains contemporains. Parce que oui, M’sieurs Dames, Ses bandes-dessinées, c’est de l’Art, c’est de la Littérature, et de la grande en plus, même que.
 
Et même les réfractaires aux petits mickeys (les cons) devront l’admettre. Déjà, dans Watchmen, les « documents » annexes témoignaient parfois de la pureté de son écriture. Les amateurs de poésie, d’histoire et de pamphlets ont pu se régaler avec son beau Miroir de l’amour (récemment réédité en français avec de superbes photos de José Villarubia), contant la tragique histoire de la répression de l’homosexualité. Alors, certes, L’hypothèse du lézard, publié aux Moutons électriques, n’était guère convaincant (une nouvelle un peu plate, finalement ; ceci dit, le bouquin vaut le coup, pour tous les entretiens et articles qu’il contient, dressant un passionnant portrait du Divin Alan Moore) ; avec La Voix du feu, heureusement, la question ne se pose plus.
 
Pourquoi cette longue première partie, me diront certains, quand c’est de ce beau livre que je suis censé vous parler ? Parce que. Autant vous avertir tout de suite : si, dans les jours prochains, vous ne lisez pas et ne vous régalez pas de toutes les merveilles dont je viens de vous parler (à moins que ce ne soit déjà fait, bien sûr), non seulement vous brûlerez en Enfer, mais en plus je vais bouder, et refuser de vous adresser la parole (impies). Na.
 
Bon, blague à part, hop :
 
 
II : LA VOIX DU FEU, C’EST VACH’MENT BIEN, AH MAIS
 
La Voix du feu, donc. Le premier « roman » d’Alan Moore, qui date de 1996-1997, et n’est traduit en français qu’aujourd’hui, en 2008. Doit-on en conclure que les Français sont des cons ? Probablement pas, d’autant que nous n’avons pas besoin de cet argument pour légitimer cette assertion. Ne boudons pas notre plaisir, et félicitons plutôt Sébastien Guillot, l’excellent directeur de l'excellente collection Interstices, de nous offrir enfin cette merveille. Et, tant qu’on y est, louons également Patrick Marcel pour sa superbe traduction (j’imagine que le pauvre a dû consommer beaucoup d’aspirine pour y parvenir, nous y reviendrons…) et, une fois n’est pas coutume, Néjib Belhadj Kacem pour cette zoulie couverture.
 
Les plus observateurs d’entre vous auront remarqué que j’ai mis des guillemets à « roman ». Il y a une raison à cela, et qui justifie bien à vrai dire la publication de La Voix du feu dans Interstices, collection regorgeant de bizarreries inclassables. Pour ma part, je trouve ces guillemets tout à fait superflus, et Alan Moore aussi, semble-t-il. Mais, à vue de nez, La Voix du feu ressemble plutôt à un recueil de nouvelles qu’à un roman : douze textes très différents dans le fond comme dans la forme. Liés entre eux, pourtant, au-delà de l’artifice du fix-up : la « forme » de la nouvelle est préservée, mais le tout constitue bien un singulier roman, pour le coup assez original, racontant à la première personne 6000 ans de l’histoire de Northampton, la ville natale de L’Auteur.
 
Et ces douze textes font sens, constituant bien à certains égards le « cercle » évoqué par Neil Gaiman dans son « Introduction » (pp. 9-11), en référence à une citation de Charles Fort figurant en exergue de From Hell : « Pour mesurer un cercle, on commence n’importe où. » Gaiman se fait plus précis, bien vite : « Commencez où vous voudrez : le début et la fin sont deux bons choix, mais un cercle commence n’importe où, comme un bûcher. » Traduction : si la bizarrerie du premier récit vous fait peur, passez outre, vous y reviendrez.
 
Cette introduction a en effet tout de l’avertissement et du conseil amical pour surmonter le rude choc du premier texte, « Le cochon de Hob (4000 avant J.-C.) » (pp. 13-62). Une nouvelle résolument expérimentale et très aride. Sur une cinquantaine de page, Alan Moore nous parle à travers la voix d’un gamin passablement simplet du néolithique, doté d’un vocabulaire extrêmement réduit, envisageant tout au présent et ne distinguant pas le rêve de la réalité. Tenez, les trois premiers paragraphes, pour vous faire une idée :
 
« En arrière de colline, loin vers soleil-descend, est ciel devenir pareil à feu, et est moi, souffle tout dur, venir en haut sur chemin de lui, où est herbe froide sur pieds de moi et mouiller eux.
 
« Herbe est pas en haut de colline. Est juste terre, tout en un rond, et la colline est pareil homme peau-nue, tête de lui. Debout est moi et tourne figure de moi à vent pour sentir, mais est pas de sentir qui vient de beaucoup loin. Ventre de moi fait mal, en milieu de moi. Air de ventre vient en haut en bouche et goût à lui est pareil à goût de pas de chose. Croûte de sang sec est devenir noire sur genou, et est chatouiller. Moi gratte, et sang est encore plus venir.
 
« En haut de moi sont beaucoup de bêtes-de-ciel, grosses et grises. Lent sont elles bouger, pareil si pas de fort est en elles. Peut qu’elles veulent à manger, pareil à moi. Une d’elles est tant vide en ventre d’elle maintenant, est tête d’elle partir et flotter vers loin, et elle est courir plus vite derrière, pareil si veut attraper tête. En bas du ciel, sont herbe et bois partir loin, où moi est voir une autre colline, après quoi sont juste petits arbres qui poussent au tour du bord du monde. »
 
Maintenant, imaginez cela pendant 50 pages…
 
* STOMP *
 
… sans vous évanou… Oh, merde.
 
 
Ca va mieux ? Bon. Bien. Mais j’avoue : c’est dur. Très dur. Certains, à l’instar du trop fameux Raoul Abdaloff de la Salle 101 (émission du 10 janvier 2008), ont préféré appliquer le conseil de Neil Gaiman (qui, visiblement, est tout à fait valable) ; pour ma part, j’ai préféré poursuivre ma lecture, simplement en prenant mon temps ; j’ai mis TROIS PUTAINS DE JOURS pour lire ces 50 pages. Non que ce soit lassant, non ; simplement, c’est très éprouvant ; le lecteur est amené à fournir tout un travail d’interprétation qui ne fonctionne pas avec l’automaticité habituelle ; et, passé une dizaine de pages, je me mettais à penser et parler moi avec mots « Cochon de Hob » dans tête et bouche moi, ce qui pas bien pour travail et vie sociale moi être. Gens moi regarder bizarre, et moi devenir rouge dans moi, et regarder Carnosaur 3 parce que être bien, pas réfléchir comme Voix du feu, et pas avoir mal en tête de moi, alors moi content être, mais juste être lent moi lire « Cochon de Hob ».
 
Et c’est pas une blague, je vous jure que c’est l’effet que ça m’a fait. Eh ! Du coup, je n’ose imaginer l’état dans lequel devaient se trouver Alan Moore pour l’écrire, et, probablement pire encore, Patrick Marcel pour le traduire… Seulement les deux ont fourni un travail extraordinaire. Et l’aridité de ce texte se retrouve finalement autorisée et même justifiée par son indéniable beauté (même formelle, si, si) et son extraordinaire richesse ; qu’on se le dise, Alan Moore ne fait pas dans le gratuit. On sort transfiguré de la lecture du « Cochon de Hob », fatigué mais heureux.
 
C’est sans doute moins vrai pour le récit suivant, « Les Champs de crémation (2500 avant J.-C.) » (pp. 63-126), d’une longueur comparable, indéniablement plus abordable quand bien même toujours un brin expérimental (là encore, la temporalité n’a pas pénétré le langage) ; sombre et cruelle histoire de vol d’identité teintée de magie (bien sûr), un peu trop longue peut-être.
 
J’avouerais, de même, que les deux récits suivants, « Dans les terres inondées (après 43 après J.-C.) » (pp. 127-137 ; un chasseur souffrant dans un monde en train de changer) et « La Tête de Dioclétien » (après 290 après J.-C.) » (pp. 139-152 ; l’enquête d’un magistrat romain sur une affaire de fausse monnaie), ne m’ont pas laissé un souvenir impérissable. Le choc du « Cochon de Hob » était-il trop fort ? Peut-être. Devais-je être au final déçu par ce livre atypique ?
 
Non. Heureusement, non. Hou la la, non.
 
Parce que l’on retrouve bien vite l’excellence, qui ne nous lâchera pas jusqu’à la fin, et ce dès « Les saints de novembre (1064 après J.-C.) » (pp. 153-168), l’horrible et saisissante histoire d’une sœur « miraculée ». Puis dans « En boitant vers Jérusalem (1100 après J.-C.) » (pp. 169-191), récit évoquant la figure de Simon de Senlis, premier comte de Northampton, décidant, de retour des Croisades, de bâtir dans son fief une singulière église ronde ; l’Histoire y est délicieusement malmenée par la théorie du complot, mais il y a bien plus dans ce beau texte, une indéniable émotion, une puissance d’évocation quasi lovecraftienne (de même que dans le texte précédent, d’ailleurs).
 
Suit ce qui est probablement ma « nouvelle » préférée de tout le « recueil », à savoir « Confessions d’un masque (1607 après J.-C.) » (pp. 193-209), extraordinaire monologue d’une tête coupée, celle d’un noble absorbé dans les conflits politico-religieux de son temps, et qui, du haut de la pique où on l’a fiché à la porte de Northampton, commente d’une manière désabusée et so british les mesquines affaires des hommes. Un texte puissant, beau, horrible et drôle, susceptible de bien des niveaux de lecture, et où l’on retrouve la figure (décidément marquante pour Alan Moore) de Guy Fawkes, la conspiration des poudres faisant le lien entre les crémations d’antan et les bûchers du lendemain, quels qu’ils puissent être. Car chaque récit nous parle de Northampton et de ses alentours, mais aussi de novembre, de magie, de feu, de mort, et de naissance ou renaissance ; mais pas vraiment de rédemption, comme le note laconiquement L’Auteur Lui-même (j’y viens).
 
« Le Langage des Anges (1618 après J.-C.) » (pp. 211-241) est probablement plus léger, contant le tragique destin – très prévisible, pour le coup – d’un magistrat érotomane, confronté dans un village aux manœuvres obscures des femmes, à leur sorcellerie. A mon sens un des textes les moins intéressants du volume, sans être mauvais pour autant.
 
On y préférera de loin la superbe évocation de la sorcellerie du texte suivant, « Complices ès tricots (1705 après J.-C.) » (pp. 243-259), centré sur ce qui semble avoir été la dernière condamnation au bûcher de deux sorcières dans l’histoire de l’Angleterre ; l’Histoire se plie décidément aux volontés démiurgiques de L’Auteur : après avoir lu les textes précédents, on ne saurait s’étonner que cet ultime bûcher se situe dans la région de Northampton… Un texte magnifique, en tout cas, où la sorcellerie revendiquée des deux sorcières / putains / « complices ès tricots » / amantes se teinte d’un érotisme beau et cru, et d’une salutaire rébellion.
 
On retourne à quelque chose de plus expérimental avec « Le soleil au mur semble pâle (1841 après J.-C.) » (pp. 261-276), récit halluciné et presque totalement dénué de ponctuation comme de paragraphes (mais bien parsemé de fôtes), extrait du journal d’un poète fou, entre ses deux internements. Saisissant et beau.
 
Une nouvelle merveille, ensuite, mais dans un genre bien différent, avec « J’ai toujours des jarretelles, en voyage (1931 après J.-C.) » (pp. 277-300), le récit de l’exubérant Alfie Rouse, insupportable représentant en lingerie féminine tout en bagout et polygame invétéré qui a défrayé la chronique judiciaire en son temps. Un texte drôle et entraînant, ce qui ne le rend que plus sinistre au final…
 
Et il y a enfin « L’Escalier d’incendie de Phipps (1995 après J.-C.) » (pp. 301-330), dont le narrateur n’est autre qu’Alan Moore Lui-même, qui achève de rédiger Son livre tandis que nous en achevons la lecture, entre deux promenades dans les rues cendrées de Northampton, ville industrielle sur le déclin, dont la moindre boutique, la moindre impasse semblent regorger de secrets plus ou moins avouables. Un bilan en forme de récapitulation et ouverture. « Un cercle commence n’importe où, comme un bûcher. »
 
Comme le grand et beau roman qu’est La Voix du feu, bien digne de L’Auteur génial qu’est Alan Moore.
 
Celui-ci travaillerait semble-t-il depuis un certain moment déjà à Son second roman, Jérusalem. Je confesse ma hâte de le lire, en espérant qu’il ne soit pas nécessaire d’attendre 11 ans pour en voir venir la traduction française ; en espérant aussi, bien sûr, qu’il sera du niveau de La Voix du feu, ce qui, on l’aura compris, n’est pas gagné ; mais nous parlons d’Alan Moore...
 
Et Alan Moore est Dieu.

Psssst : au passage, pour ce qui est de la BD, Filles perdues devrait bientôt (enfin !) être publié chez Delcourt, après avoir rencontré un certain nombre de, heu... « difficultés ». Je vous en parlerai probablement un de ces jours.
par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Mardi 19 février 2008

Fran-ois-Vincent-Raspail-copie-1.jpg

François-Vincent Raspail ou le bon usage de la prison, précédé de l’Etude impartiale sur Jean-Paul Marat, présentation, préf. et notes par Daniel Ligou, Paris, Jérôme Martineau, 1968, 727 p.
 
L’histoire est ingrate. Elle oublie nombre de figures en chemin. On ne les compte plus, ces célébrités du moment, honorées peu après leur mort d’une plaque ou d’une rue, et qui, bientôt, ne laissent finalement plus d’autre souvenir. Tenez, Barbès, par exemple : posez la question à n’importe qui, Barbès, ça évoquera immédiatement une station du métro parisien et le quartier qui va autour. Et c’est tout. Même auprès de ceux qui, pour une raison ou pour une autre, pourraient en conserver le souvenir : je me souviens d’une sympathique jeune anarchisante, fortement imprégnée de révolution, et plus ou moins de romantisme, qui m’avait fait cette réponse. M’enfin ! Barbès ! « Le Bayard de la démocratie » ! Ses relations tendues avec Blanqui ! L’attentat du 15 Mai ! George Sand ! Non. Non, non, connais pas : Barbès n’est plus un homme, c’est le coin de Paris où c’est qu’y a plein d’Arabes…
 
Ce n’était qu’un exemple, particulièrement révélateur. Mais cela vaut pour un nombre conséquent de personnalités, notamment pour ce XIXe siècle riche en combats politiques féroces, en héros de la révolution, de la république, du socialisme, honorés dans la pompe des éloges funèbres et des diverses cérémonies construisant la mystique républicaine dans les premières décennies de la IIIe République, et aussitôt relégués dans l’oubli. Ainsi Raspail. Pour moi, Raspail, ça a longtemps été le nom de la rue où me déposaient mes parents quand ils me conduisaient à l’école primaire. Qui était ce Raspail, qu’avait-il fait pour être « honoré » en donnant son nom à cette petite rue d’une petite ville ? Je n’en savais rien, et ne cherchais bien évidemment pas à le savoir. Comme tout le monde. D’ailleurs, tenez : tapez « raspail wikipedia » dans Google ; la (brève, contestable et alambiquée) notice biographique du personnage n’arrive qu’en deuxième position dans les résultats de recherche, la première étant réservée aux différents homonymes… et évoquant en priorité le lycée Raspail et la station de métro Raspail. On lâche la proie pour l'ombre. 
 
Un personnage intéressant, pourtant, que ce François-Vincent Raspail. Un homme qui a fait parler de lui tout au long du XIXe siècle, une grande figure de l’opposition républicaine et socialiste, à la pointe du combat, sous cinq régimes différents. Un homme politique, donc, mais pas seulement ; un scientifique, aussi, quand bien même peu orthodoxe ; un médecin, quand bien même il n’en avait pas le titre (reste que son action en faveur de l’hygiène, notamment, a semble-t-il eu une grande importance) ; un vulgarisateur, enfin. Cet ouvrage publié en 1968 par Daniel Ligou, professeur à la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de l’Université de Dijon, permet d’envisager tour à tour les différentes facettes de ce singulier personnage, avec son génie et ses bassesses ; il permet, surtout, de ne pas figer Raspail dans la froideur magnifiée des notices historiques, mais bien au contraire de le « ressusciter » dans toute son humanité. Il s’agit en effet d’un recueil d’écrits de Raspail, très divers, touchant tous les domaines qui ont pu l’intéresser au cours d’une longue vie bien remplie, et fréquemment marquée par l’expérience de la prison.
 
Après une intéressante et indispensable « Préface » de Daniel Ligou (pp. 7-35), le recueil s’ouvre sur une longue monographie, rédigée entre 1836 et 1863 (Raspail n’a cessé d’y revenir), et intitulée Etude impartiale sur Jean-Paul Marat le savant et Jean-Paul Marat le révolutionnaire (pp. 39-112). Un texte très révélateur et intéressant à plusieurs égards. Dès le titre, Raspail précise ainsi qu’il entend placer sur le même plan l’œuvre scientifique de Marat et son œuvre politique, et établir, dans un sens, une continuité entre elles ; sans doute Raspail est-il ici quelque peu emporté par l’esprit du siècle, mais il livre aussi, en même temps, un trait important de son caractère, utile pour la compréhension de l’ensemble de ce gros recueil : chez Raspail, l’homme politique, le savant, le vulgarisateur, sont indissociables ; toute l’action de Raspail vise au même but, l’élévation et le bonheur de l’homme : dans cette optique, l’action politique ou révolutionnaire, la science et la médecine, la vulgarisation enfin, ne sont que des moyens, servant une même cause. On comprend mieux ainsi, sans doute, pourquoi Raspail s’est tant intéressé à la figure si particulière de Marat, et en quoi il a pu se reconnaître dans ce personnage honni, a priori si éloigné de lui, jusqu’à en dresser cette apologie (« l’impartialité » du titre n’est que rhétorique, évidemment). Quoi de commun, en effet, entre le doux Raspail, qui s’est très tôt détourné de la violence révolutionnaire et de l’action subversive des sociétés secrètes, et ce « monstrueux » Marat, dont on a bien vite fait, quitte à forcer le trait et à sombrer dans la mauvaise foi la plus éhontée (j’y reviendrai prochainement), l’incarnation même de la Terreur et de la violence révolutionnaire ? Comment Raspail, qui s’est toujours prononcé en faveur de l’abolition de la peine de mort, et qui ne crut bien vite plus aux coups de force, peut-il prendre la défense du journaliste sanguinaire ? S’arrêter là, c’est faire l’impasse sur les circonstances, sur l’héritage jacobin de Raspail. C’est oublier qu’en 1848, quand Raspail cèdera à la manie journalistique du temps, sa feuille prendra le titre significatif d’Ami du peuple (et qu’il avait auparavant appartenu à une « société des amis du peuple »). C’est oublier que Raspail s’est toujours posé en défenseur, jamais en agresseur. Si ce texte n’est pas forcément d’une grande utilité pour l’appréhension de la personnalité de Marat, il est par contre très approprié pour cerner la personnalité de Raspail, et le choix de Daniel Ligou de publier cet étrange texte en tête du recueil est ainsi parfaitement justifié. D’autant que Raspail, tout comme Marat, s’y veut tout à la fois scientifique, politique et vulgarisateur.
 
Ces différents aspects sont ensuite envisagés tour à tour. On commence, logiquement, par évoquer « l’homme politique » (pp. 113-403), avec un ensemble de textes très divers, brochures, articles de presses, almanachs enfin. Plusieurs thèmes en ressortent : tout d’abord, chez cet ancien séminariste qui commence par enseigner la philosophie et la théologie avant de rompre avec l’Eglise et d’adhérer à la libre-pensée, on est frappé par son hostilité, bien dans l’esprit du temps certes, à l’encontre du clergé et a fortiori des Jésuites, qui confine à la paranoïa pure et simple (un trait supplémentaire le rapprochant de Marat), ce qui ressort déjà de sa brochure (publiée sous pseudonyme en 1821) intitulée Les missionnaires en opposition avec les bonnes mœurs et avec les lois de la religion (pp. 115-123), qui suscite le scandale. Ses articles de presse, notamment dans Le Réformateur, dressent ensuite le portrait d’un opposant politique socialiste qui, à l’instar d’un Blanqui ou d’un Barbès, ne saurait être assimilé à une véritable doctrine : ces hommes n’étaient pas des théoriciens, mais étaient bien davantage tournés vers l’action. Quelques thèmes récurrents, cependant, sont à noter, ainsi l’intérêt de Raspail pour la réforme pénale (dans une optique très libertaire), et plus précisément pour la question pénitentiaire : certes, là encore, c’est un incontournable de l’époque, mais Raspail pouvait se targuer d’une expérience faisant défaut à un Tocqueville, par exemple…
 
1848 constitue bien entendu un tournant fondamental : Raspail n’a cessé de prétendre tout au long de sa vie qu’il a été celui qui a proclamé la République en France ; on en rit beaucoup, et, aujourd’hui encore, cet orgueil quelque peu déplacé suscite un sourire un brin condescendant… Pourtant, à l’époque, on le prenait indéniablement au sérieux ; et nombreux sont les témoins (Louis Blanc, par exemple) ou les auteurs (dont Marx) qui lui accordent ce titre de gloire. Quoi qu’il en soit, dans les premiers mois de la IIe République, Raspail est bien une figure incontournable : son journal, L’ami du peuple, donc, rencontre un certain écho, et son titre joue peu ou proue le rôle d’épouvantail pour la bonne bourgeoisie du futur « Parti de l’Ordre », obsédée alors par le spectre de 1793. Raspail fait partie des piliers de l’extrême gauche dont il est nécessaire de se débarrasser. Impliqué dans l’étrange et absurde attentat du 15 Mai, il est arrêté aux côtés de Barbès, Albert et Blanqui : Raspail, qui, depuis quelques expériences fâcheuses dans les années 1830, se montrait extrêmement critique à l’encontre de l’action des sociétés secrètes (il les considérait comme néfastes, car débordant d’agents provocateurs infiltrés ; on se moquait beaucoup de lui à l’époque pour cette raison, y voyant là encore un trait paranoïaque, mais l’histoire lui a donné raison…), est considéré comme un des auteurs majeurs du « complot » (incrimination qui ne sera cependant pas retenue par la Haute Cour de Justice de Bourges, bien obligée de se rendre à l’évidence de l’inanité de cette accusation). Raspail retrouve la prison, Sainte-Pélagie, qu’il ne quittera pas de toute la IIe République. Son action politique n’en est pas forcément amoindrie. L’extrême gauche socialiste, qui ne se reconnaît pas dans le tribun Ledru-Rollin, choisit de faire de Raspail son candidat à l’élection présidentielle, quand bien même il n’a aucune chance de l’emporter (il obtient 0,49 % des suffrages… ce qui est déjà plus que Lamartine et Changarnier ; au passage, les journaleux qui s’emballaient devant la candidature de l’agaçant José Bové alors qu’il se trouvait en prison, ce qu’ils présentaient comme une « première », feraient bien de réviser leurs classiques : avec Raspail, le cas s’est donc présenté dès la première élection présidentielle française…). Par la suite, depuis sa cellule, il continue d’écrire, que ce soit sous forme d’articles de presse, ou, surtout, à travers des almanachs (on rejoint ici la vulgarisation), souvent saisis ou condamnés. Le coup d’Etat du 2 décembre 1851 ne change pas grand chose à la situation de Raspail (qui fut en son temps un admirateur de l’oncle du Prince-Président, mais la situation est tout autre…). Libéré en 1853, il prend, comme beaucoup de républicains, la route de l’exil, en Belgique.
 
Il reviendra cependant sous l’Empire libéral, devenant alors une figure importante de l’opposition républicaine. Avec la IIIe République, au sein de la Chambre des députés, il est une de ces « vieilles barbes de 1848 » qui suscitent souvent le sarcasme au sein de la jeune génération républicaine, mais son indéniable intégrité, la constance de son engagement, lui maintiennent une certaine aura de respect, quand bien même son âge avancé (il est un temps le doyen de la Chambre) ne lui facilite guère sa tâche d’orateur (et, pour dire les choses comme elles sont, en certaines occasions, il gâtouille un peu…). Un de ses derniers combats politiques sera l’amnistie des Communards, cause en faveur de laquelle le vieil homme saura encore livrer quelques pages énergiques et fortes.
 
Si ces pages consacrées à l’homme politique m’ont passionné, avec leurs forces et leurs faiblesses, j’avoue que je ne saurais en dire autant de la partie consacrée à « l’homme de sciences » (pp. 405-579), manquant du bagage nécessaire pour véritablement l’apprécier. On relèvera cependant les multiples centres d’intérêt de Raspail (physique, chimie, médecine) ; et s’il est quelque peu hétérodoxe (et s’en félicite), certaines de ses idées rencontrent cependant là aussi un écho, notamment dans son activité médicale, largement bénévole, ou encore en tant qu’expert judiciaire dans des affaires d’empoisonnement. Daniel Ligou cite en quatrième de couverture un extrait du plaidoyer prononcé par Raspail en 1846 lors de son procès en exercice illégal de la médecine (« un procès parmi d’autres »…) qu’il me semble assez intéressant de reproduire ici, dans la mesure où l’on peut y voir le lien que fait sans cesse Raspail entre son activité