WALTER (Gérard), Marat, Paris, Albin Michel, [1933]
nouvelle édition augmentée 1960, 506 p.
Y’a pas à dire, c’était mieux avant, pour le coup. Ah, la divine époque où la politique s’embarrassait vraiment de théorie, où il s’agissait de changer
le monde, vraiment ; Saint-Just pouvait encore dire : « Le bonheur est une idée neuve en Europe. » Et on le cherchait, ce bonheur ; sa « poursuite »
était même au cœur des intentions affichées par les insurgés américains. On y croyait… Le bonheur, c’était pas « travailler plus pour gagner plus », là… Et la politique,
c’était vach’ment plus fun ! Des débats virulents sur de vrais problèmes, et puis un regard en coin et… ZZZZIP ! TCHACK !!! Sploftch. Sous vos applaudissements. Et la
presse ! Ah, la presse… Engagée, violente, téméraire… Faut dire que les SMS n’existaient pas alors. Ah, c’était l’bon temps…
Mais trêve de nostalgie malvenue (et de plus ou moins bonne foi…). Ce serait tout de même un étrange paradoxe que de sombrer dans la réaction pour
traiter de la Révolution. La grande, avec un grand « R ». La seule, la vraie. Un de ces extrêmement rares événements de l’histoire de France dont on peut véritablement dire, sans
chauvinisme mesquin, qu’ils ont changé le monde. Pas la France : le monde. Si, si.
Il y a néanmoins un autre paradoxe à mentionner, ici : la méconnaissance ahurissante qu’ont les Français de cette période complexe et fascinante qui
a créé leur société. Ce qui m’agace un peu, personnellement. Le bicentenaire n’est pas très loin, pourtant, mais, allez-y, faites l’expérience, et demandez au quidam de vous dire quelques mots
sur la Révolution. Cette expérience, dans un sens, je l’ai faite, dans l’un des rares cours (TD) que j’ai pu donner, à des étudiants en 1ère année de Licence d’AES. On devait parler de
la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 ([mode maniaque] court texte que tout Français devrait connaître, ne serait-ce que pour être en mesure de le critiquer [/mode
maniaque]) ; je pose des questions faciles, j’essaye de faire participer les p’tits jeunes qui découvrent dans la joie la vie universitaire au sortir du bac. Et les réponses (quand il y en
a !) me font peur. Petit florilège, de mémoire :
« Bon, avant de parler de la Déclaration, il faut évoquer le contexte. Alors : 1789. La Révolution. Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce
donc que cette chose ? On va rassembler des éléments, lancez-vous. Allez, soyez pas timides ! (C’est moi qui dis ça… quelle horreur…) Oui ? »
« Alors, la Révolution, c’est, les gens, ben, y z’étaient pas contents, alors ils ont renversé le roi, et pis ils l’ont
tué. »
« Heu… oui, mademoiselle, dans un sens, mais, heu… bon, mettons. « Les gens n’étaient pas contents. » Mais pourquoi ? Oui ?
»
« Ben, c’est, heu, la Révolution, c’est les pauvres qui se battent contre les riches. »
« … Non. Non, jeune homme, pas du tout, désolé. (Je rappelle quelques traits de la société d’Ancien Régime, je parle des ordres, des privilèges…)
D’ailleurs, avant même cette Déclaration, il est une date à connaître, celle de l’abolition des privilèges : allez, « la nuit… » ? « La
nuit… » ? »
« La nuit des longs couteaux ! » (Réponse faite dans le plus grand sérieux.)
A un autre groupe, j’ai demandé s’ils pouvaient me citer quelques révolutionnaires. Deux réponses viennent toujours : Robespierre, Danton. Et c’est tout, la plupart du
temps.
« Qu’est-ce qu’ils ont fait, d’ailleurs, ces gens-là ? »
« Ben, heu… »
« … Bon, pas grave. Aujourd’hui, on va travailler sur la Constituante. Robespierre, effectivement, était bien membre de l’Assemblée constituante,
même s’il n’était encore guère célèbre. Vous pouvez me citer d’autres constituants, comme ça, pour voir ? »
« … »
« Allez, un indice. [mode cabotin] « Nous sommes entrés ici par la volonté du peuple, et nous n’en sortirons que par la force des
baïonnettes ! » [/mode cabotin] Hein ? »
« … »
« Mirabeau. Mais si ! Mirabeau ! Non ? Bon, tant pis. (J’en cherche un facile.) Ah, si, le général, là ! Qui était parti se
battre aux côtés des insurgés américains ! »
« … »
« Mais si ! Un marquis ! »
« Sade ? »
« Heu, non, un autre. Heu… [mode dépité] Y’a une rue qui porte son nom, qui part du Capitole… »
« Saint-Rome ? »
« … [le mode dépité reste perpétuellement enclenché] »
Bon, je m’arrête là. Mais je trouve ça triste, honnêtement. Comment expliquer cette méconnaissance ? Peut-être par un malaise dans l’enseignement de
l’histoire de France… Mes chers étudiants, je ne peux pas décemment leur en vouloir. Il est probable qu’à leur âge (pas bien éloigné !), je n’en savais guère plus ; et il est très clair
que la plupart de ce que j’ai appris sur la Révolution française, je le dois à mes études supérieures… Dans le secondaire, rien. Idem pour le XIXe siècle, d’ailleurs. Un
chouïa (mais alors vraiment le minimum syndical) d’événementiel, deux-trois noms balancés ici ou là, une grosse louche d’histoire économique et sociale… Et le tout dans la version « je bosse
pour le bac et pis c’est tout ». Que pourrait-on bien en retenir ?
Mais pour ce qui est de la Révolution, peut-être une certaine mauvaise conscience entre-t-elle en jeu, également. Ses aspects les plus sanguinolents ont
toujours dérangé, et les élites intellectuelles ont contribué à la construction d’une image de la Révolution encore moins ragoûtante : à gauche, le discours marxiste, prépondérant dans les
études sur la Révolution française (voyez Mathiez et Soboul ; rappelons que François Furet reprochait à ce dernier d’avoir « confié la vulgate de l’histoire de la Révolution
française au Parti communiste »…), a souvent eu un effet pervers en étant outrageusement simplifié pour la « populace » (en gros : la Révolution de 1789 est bourgeoise,
et c’est tout ; d’ailleurs, on voit bien, avec les régimes qui l’ont suivi, qu’elle n’a pas arrangé la condition du prolétariat, donc on ne doit pas en faire un modèle) ; à droite, les
héritiers de la Contre-Révolution insistent depuis deux siècles sur la Terreur, sur la Vendée, sur les noyades de Nantes ; sur les condamnations « injustes » de Louis XVI et de
Marie-Antoinette ; sur les figures de « monstres » : l’austère et inhumain Robespierre ; Saint-Just, « archange de la Terreur » ; l’ordurier
Hébert ; et Marat, le pire de tous, le monstre assoiffé de sang, celui qui voulait faire couper 100 000 têtes pour achever la Révolution ! L’homme, d’ailleurs, qui a initié les
massacres de Septembre ! Assassiné par Charlotte Corday ? BIEN FAIT POUR SA GUEULE ! De Charlotte Corday, on a presque fait une sainte… Et, à vrai dire, cette image a amplement
débordé la seule Contre-Révolution : les héritiers les plus libéraux de la Révolution ont souvent repris à leur compte ces figures monstrueuses, pour les opposer cette fois aux
révolutionnaires les plus « propres », les Girondins, notamment (souvent idéalisés, pour le coup) ; voyez Michelet, par exemple, et son incontournable Histoire de la Révolution
française… J’ai le sentiment qu’une certaine mauvaise conscience s’est ainsi généralisée dans l’historiographie « modérée » de la Révolution, accrue par l’insistance et les
outrages des courants plus extrémistes. On retient, de la Révolution, l’image de la guillotine ; on se focalise excessivement sur 1793, et on oublie 1789 (lisez François Furet,
notamment) ; et de cet événement majeur, finalement, on ne retient que « l'échec » supposé, et les épiphénomènes sanglants, les « faits-divers ». Prière de ne pas
m’accuser de « négationnisme » en la matière, je ne nie pas les abominations de la période et ne les considère pas comme de peu d’importance, loin de là ; c’est le fait d’être
obnubilé par la Terreur que je critique, rien d’autre : on minimise le bouleversement des idées. Dommage…
Et on n’assume pas. On ressent encore aujourd’hui une certaine culpabilité pour les actes de « nos » ancêtres. Et c’est là une chose qui me
dépasse (de même que je n’adhère pas, par exemple, à la conception d’une responsabilité collective du peuple allemand contemporain à l’égard de la Shoah, telle qu’elle est prônée, notamment, par
un Jürgen Habermas) : les faits historiques sont là, ils doivent être étudiés, et l’oubli est une calamité ; les atrocités dont sont capables les hommes ne doivent certainement pas être
gommées, il faut, bien au contraire, s’en imprégner, en avoir conscience (et d’une manière réaliste, tant qu’à faire : rappeler que ce sont des hommes qui ont commis les noyades de Nantes,
qui ont commis la Shoah, qui ont massacré le peuple cambodgien, etc. Des hommes, pas des monstres…). Mais s’en sentir responsable ? Non. Désolé, mais non. De même que le nationalisme et
le sentiment de fierté qu’éprouvent certains en arguant des brillantes réalisations de « leurs » ancêtres me dépasse totalement, de même cette honte entretenue pour des actes que
nous n’avons pas personnellement commis ou dont nous ne nous sommes pas rendus complices me paraît inacceptable. Je ne peux être fier ou honteux que de mes propres actes ; pourquoi
devrais-je me sentir fier ou honteux d’événements qui ont eu lieu avant même ma naissance ? Ou d’actes commis par d’autres que moi ? Au nom de l’humanité, éventuellement, et encore…
Mais au nom de la Nation, de quelques traits sur une carte ? Autant de sentiments irrationnels qui parasitent l’étude de l’histoire, et se font porteurs d’invraisemblables névroses
collectives.
…
Je me suis égaré, moi. Avec tout ça, je n’ai pas commencé à parler de cette excellente biographie de Marat par Gérard Walter, dénichée chez un
bouquiniste. Il serait peut-être temps…
Ah, mais en fait, si, pour ma décharge, j’ai commencé : les figures du « monstre », déjà ; et l’Histoire de la Révolution française de Michelet. C’est en effet en
lisant ces deux beaux volumes de La Pléiade que j’ai pour ma part découvert Gérard Walter, responsable de l’édition et rédacteur de notes abondantes et passionnantes, bienvenues pour relativiser
les élans lyriques du grand historien « romantique ». J’ai ainsi découvert un historien à la plume agréable et délicieusement cynique à l’occasion, et souvent très pertinent dans son
entreprise de déconstruction des mythes révolutionnaires, dans un sens comme dans l’autre ; Walter, ainsi, parlait des « monstres » sans les charger ni en faire au contraire
l’apologie (même Hébert, c’est dire !), et pointait en sens inverse les bassesses et les ridicules des héros statufiés par Michelet. Aussi, quand j’ai vu cet ouvrage ancien consacré à Marat
(un classique, d'ailleurs, si je ne m'abuse), et sachant que « l’Ami du peuple » et auteur d’un fameux Plan de législation criminelle avait son mot à dire pour ce qui est de la
question de la justice politique qui m’intéresse plus particulièrement, je n’ai pu qu’en faire l’acquisition…
L’ouvrage adopte le format et les méthodes classiques de la biographie, quand bien même il ne néglige pas pour autant – et c’est tant mieux – les
représentations de son sujet (voir la volumineuse annexe en fin de volume intitulée « Les hommes jugent Marat »). Il s’agit en outre d’une biographie à la fois
« littéraire » et d’une lecture agréable, d’une part, et d’autre part incontestablement scientifique et reposant sur de solides recherches. On sent régulièrement, chez l’auteur, cette
volonté de déconstruction que j’ai précédemment évoquée, reposant sur une analyse très critique de l’historiographie concernant Marat, qu’il s’agisse des innombrables écrits s’attaquant au
« monstre » ou des apologies, plus rares, qui ont pu apparaître ici ou là, dans une filiation « jacobine » (un regret, ceci dit, mais guère étonnant : pas un mot sur
L’Etude impartiale… de Raspail dont je vous ai entretenu il y a peu). Il s’agit bien,
pour Gérard Walter, d’envisager Marat avec le recul de l’historien, bien sûr, mais aussi dans sa dimension la plus humaine.
Et de dresser ainsi un singulier portrait de « l’Ami du peuple », fait de grandeurs et de bassesses, où le génie (oui, oui, le génie) le
dispute au stupide, le sublime au ridicule. Et où, très souvent, et quand bien même les termes les plus précis, les plus « cliniques », ne sont pas employés par l’auteur, la pathologie
a souvent son mot à dire. Comprenons-nous bien : il ne s’agit pas de prétendre que Marat était fou ; cela ne serait après tout guère novateur (voyez l’annexe mentionnée plus haut), et,
surtout, cela manquerait de substance : fou ? Qu’est-ce que ça veut bien pouvoir dire ? Rien. En droit comme en médecine, le fou n’existe pas ; la caricature du psychopathe la
bave aux lèvres et un entonnoir sur le crâne ne serait guère utile pour déconstruire le mythe du monstre… Fou, non. Mais égocentrique, mégalomane et paranoïaque, oui, probablement.
Ce sont des traits qui reviennent tout au long de la carrière de Marat. Sa carrière scientifique et philosophique, tout d’abord ; le jeune idéaliste
est bientôt déçu dans ses projets littéraires, ce qu’il met sur le compte de la « cabale des philosophes » (les encyclopédistes, qu’il haïssait ; il était par contre très admiratif
à l’égard de Montesquieu, étrangement, et, de manière plus cohérente, de son compatriote Rousseau, qui lui ressemblait sur bien des points), et les scientifiques ne le prennent guère davantage au
sérieux : l’Académie se moque de lui, à vrai dire… Et il s’en souviendra : Marat a la rancune tenace ; en 1791, ainsi, il publiera un violent pamphlet intitulé Les Charlatans
modernes, ou Lettres sur le charlatanisme académique ; et, dès le début de la Révolution, il s’en prendra vigoureusement à ses « rivaux » (qui ne se sont bien sûr jamais
envisagés comme tels) impliqués dans la vie politique, ainsi Bailly, ou Condorcet… Le médecin rencontre davantage de succès, et Marat obtient une place de médecin des gardes du corps du comte
d’Artois (c’est-à-dire le futur Charles X…). A l’époque, Marat n’a donc rien du miséreux tel qu’on le représentera plus tard ; il côtoie le beau monde, et en recherche les
faveurs.
Mais il a déjà certaines convictions, et ne les compromet pas. Marat, on l’a parfois rappelé, a prôné bien avant 1789 le soulèvement populaire, et s’est
toujours montré très critique à l’encontre de la monarchie, ce qui en fait, dans la période immédiatement pré-révolutionnaire, un penseur finalement assez original, et souvent lucide. Et la
Révolution, bien sûr, bouleverse la vie de Marat, qui entend bien y jouer un rôle de premier plan. On lui reprochera souvent d’avoir ambitionné la dictature : c’est plus ou moins crédible
selon les périodes, et il y a souvent du phantasme dans ces accusations ; mais on ne saurait nier que Marat avait une très haute opinion de lui-même, et que l’idée de la dictature, confiée à
lui ou à un autre, un « vrai » citoyen, lui paraissait très séduisante. Dans l’immédiat, cependant, Marat se consacre corps et âme à la cause révolutionnaire, en devenant
« L’Ami du peuple », ainsi que se nomme d’abord son journal ; il y engloutit sa fortune et y sacrifie sa santé ; mais il impose aussi son style, très vite ; un
style virulent, outrancier, sauvage, se refusant cependant à tomber dans l’ordure à l’instar, plus tard, d’Hébert et de son Père Duchesne ; et, surtout, Marat est sincère. Toujours.
L’ami du peuple est l’accusateur des puissants. Son journal est une feuille de dénonciation des complots réactionnaires. En cette époque où le pouvoir de la presse est mal connu – et pour
cause ! – il inaugure ainsi une triste tradition de la presse d’opinion engagée jusqu’à la calomnie, et dévastatrice. Mais il est important de noter la sincérité permanente de Marat :
on peut lui reprocher – on le fera, et Marat lui-même à l’occasion, d’ailleurs – de ne pas vérifier assez ses sources ; mais il n’invente jamais rien dans le but de nuire : il croit à
tous les complots qu’il dénonce ; et, dans certains cas, il a raison…
Dans un premier temps, on tend soit à se moquer de cet énergumène agité, soit à l’ignorer. Il faut dire que Marat vit dans son monde, et n’accorde de
crédit qu’à son seul jugement. Le 14 juillet, il ne participe pas à la prise de la Bastille, mais s’enorgueillit néanmoins d’avoir sauvé la Révolution en se dressant tout seul face à un corps de
troupes infiltrant la ville pour égorger les patriotes. Il n’en démordra jamais : Marat, au soir du 14 juillet, a sauvé la France ; il est bien « L’Ami du
peuple » ; mais le peuple le paye d’ingratitude ! Peu importe : il continuera, contre vents et marées. Et il entame très vite une virulente campagne de presse contre
Necker, qui fait pourtant figure de héros du jour. Ses accusations, sa violence, lui attirent un lectorat de plus en plus large ; Marat reçoit quotidiennement de très nombreuses lettres,
qu’il s’empresse de publier dans sa feuille. Et il commence à agacer Necker, ainsi que la commune de Paris… Décrété d’accusation, Marat se retire dans la clandestinité, et trouve aisément des
lecteurs désireux de le protéger ; un jour, c’est même tout le quartier des Cordeliers (où il réside) qui vient à son secours, inspiré par Danton. Marat est alors pauvre et malade, obsédé
par sa tâche, se plaignant sans cesse de l’ingratitude des Parisiens et des complots qui se trament contre lui, mais il poursuit son grand-oeuvre. Et il finit bien par faire tomber Necker. Il ne
sera jamais à court de cibles pour autant : il y a les « charlatans », bien sûr ; les innombrables contre-révolutionnaires qui investissent la représentation nationale ;
et personne ne l’effraie. Il s’en prend à Dumouriez, à Brissot (un ancien ami, pourtant, qui avait publié son Plan de législation criminelle), à Roland, à tous les Girondins, bientôt, la
« faction » qui va conduire la France à sa perte, la vendre à ses ennemis, protéger le roi, ou, plus tard, le ramener sur le trône ! De numéro en numéro, les complots et
dénonciations s’accumulent.
Il y faut une solution. La dictature, par exemple : Marat s’offre généreusement pour diriger la France... Sinon, en tout cas, la justice populaire.
Et qui n’a pas à s’embarrasser d’une sentimentalité malvenue. La Révolution est un état de guerre : les réactionnaires sont des ennemis qu’il faut abattre, car ils ne connaîtront jamais le
repos. Oui, un bain de sang est nécessaire. Oui, il faut couper quelques têtes, 100 000 peut-être. 100 000 ? Mais c’est le seul moyen de protéger la Révolution, et de sauver ainsi bien
plus d’innocents, promis à l’abattoir par les manœuvres obscures des ennemis du peuple ! Ce massacre peut bien se faire au nom de l’humanité. Les traîtres doivent être poursuivis, sans
jamais faillir ; Marat ne s’accordera de repos que quand il les aura tous conduits à la lanterne.
Il serait absurde de nier la violence des écrits de Marat, elle suinte de tous ses textes. Il serait tout aussi absurde de n’y voir qu’un procédé
rhétorique : Marat croit ce qu’il écrit, il est convaincu que seules la plus extrême vigilance et la plus extrême sévérité sont à même de sauver la France. Il est convaincu que le salut
public justifie que l’on oublie temporairement les droits de l’homme (trop limités, d’ailleurs, à son sens). L’auteur du Plan de législation criminelle, désireux de procurer de solides
garanties pénales en temps normal, affirme avec fougue que la justice populaire outrepasse ces nobles sentiments. Le peuple est d’ailleurs le seul justicier légitime ; et il ne peut se
tromper. Marat le sait, lui, son « ami », et dresse la liste des victimes de sa juste colère.
Et le « peuple », pour Marat, n’est pas un vain mot : il est avant tout l’ami des plus pauvres, des opprimés, des
« prolétaires », et ce dès le début ; Marat, rappelons-le, considérait que le meurtre était légitime pour le pauvre qui n’a d’autre moyen de survivre, et dénonce bien vite le
caractère « bourgeois » de la Révolution. Il ne s’agit pas ici, bien sûr, de se livrer à une lecture anachronique de la Révolution française à l’aune de la théorie marxiste, travers
fréquent, et dont certains grands historiens se sont à l’occasion rendus coupables (je pense notamment à Albert Soboul). Mais le fait est que Marat fut un des rares révolutionnaires à chercher
dès le départ son appui dans les milieux les plus populaires, et à adopter une posture résolument « sociale », qui en fait à certains égards (à certains égards seulement…) un précurseur
des luttes sociales ultérieures. Cela explique en tout cas l’engouement qu’il suscite bien vite dans les milieux parisiens les plus populaires : Marat devient très vite le porte-parole des
sans-culottes (avant que certains ne tentent de lui prendre la place, en s’inspirant de son style, notamment Jacques Roux, le chef des « Enragés », qu’il haïssait, et considérait comme
un élément perturbateur au service de la contre-Révolution…). Et il jouit d’une grande popularité dans la capitale, alors qu’il est très vite pointé du doigt dans les campagnes par les leaders
girondins qui en font leur bête noire, comme un fou sanguinaire et monstrueux, dont les excès conduiront la France à sa perte…
Mais quelle est au juste la responsabilité de Marat ? C’est ici que Gérard Walter se montre le plus critique à l’encontre de l’historiographie
antérieure. Il n’exonère pas Marat de son outrance verbale, et en affirme, pièces à l’appui, la sincérité. Mais peut-on le rendre directement responsable, par exemple, des massacres de
Septembre ? A l’évidence, non, quoique l’on ait pu prétendre à cet égard. Marat, dans les grands moments de la Révolution, étonne à vrai dire par son inconsistance et ses erreurs de
perception. Parfois remarquablement lucide « en temps normal », il se laisse dépasser par chaque crise ; en Septembre, il ne joue qu’un rôle tardif, et n’a pas de sang sur les
mains ; souvent, d’ailleurs, il se montre critique à l’encontre des excès de la « justice populaire », qu’il appelle de ses vœux, mais dont il déplore le manque de discernement.
Lors des journées révolutionnaires, il prend soin de faire le tri entre les victimes de la fureur du peuple, et regrette que des citoyens respectables, quand bien même il n’adhère pas à leurs
opinions, soient injustement assimilés aux traîtres. Marat, l’homme de tous les excès, dénonce dans les excès auxquels il ne prend pas part (et ils sont nombreux !) des manœuvres
contre-révolutionnaires. Et le fait est que, durant la Révolution, si la figure du monstre et du fou commence à se construire (notamment dans les rangs girondins, donc), on ne peut objectivement
rien lui reprocher. Plusieurs fois, les Girondins s’en prennent à lui à la Convention, et l’accusent des pires abominations ; chaque fois, Marat se défend seul à la tribune, sous les
insultes et les quolibets… et triomphe de ses accusateurs, pourtant incontestablement majoritaires. Quand les Girondins obtiennent enfin l’arrestation de Marat, à certains égards, ils signent
leur arrêt de mort. Certes, lors du procès devant le Tribunal révolutionnaire, Marat bénéficie du soutien de la foule venue en masse… et même de l’accusateur public Fouquier-Tinville. Mais les
Girondins prennent vite conscience de leur erreur, et le procès se retourne contre eux : l’inanité des accusations lancées à l’encontre de Marat (qui risquait sa tête, rappelons-le) éclate
au grand jour, en même temps que les plus mesquines manœuvres de ses adversaires. Le procès de Marat constitue bien son triomphe, et a sans doute précipité la proscription des Girondins, peu de
temps après. Ce jour-là, Marat, peut-être, aurait pu devenir « dictateur », comme on l’en accusait. Il n’en fait rien. Il ne fait à vrai dire rien au cours des journées révolutionnaires
conduisant à la chute des Brissotins ; il étonne même, alors, par sa modération, et sa défiance contre les manifestations populaires : il ne profite en rien de son
triomphe.
Et n’en aura guère l’occasion. Charlotte Corday entre bientôt en scène. Ses motivations restent aujourd’hui encore très floues. On ne sait même pas, à
vrai dire, quelles étaient au juste ses opinions politiques, ni même si elle en avait vraiment de bien solides. On l’a parfois dit monarchiste, c’est très peu probable. Il semble cependant
qu’elle ait été relativement proche de certains Girondins, lesquels s’étaient réfugiés en province depuis leur proscription, et véhiculaient l’image la plus monstrueuse de Marat. La tête
échauffée par cette caricature, elle monte à Paris ; elle s’étonne de la popularité de Marat, ne la comprend pas ; elle semble hésitante et maladroite dans son projet ; elle finit,
cependant, par accéder au « monstre », affaibli, malade, passant la journée dans son bain : il ne voulait voir personne, mais, devant l’insistance de la jeune fille, qui s’était
présentée trois fois dans le journée pour, disait-elle, dénoncer un complot ourdi en province, il accepte de la recevoir. On connaît la suite…
L’histoire y gagnera deux martyrs : Marat rejoindra Le Pelletier de Saint-Fargeau dans la liste des victimes de la réaction suscitant un véritable
culte chez les sans-culottes, et accèdera à une certaine immortalité du fait du fameux tableau de David figeant pour l’éternité l’instant fatidique ; Charlotte Corday, tout étonnée de
n’avoir pas été immédiatement massacrée par la populace, laissera sur l’échafaud l’image d’une véritable héroïne de roman qui fera les délices de la propagande contre-révolutionnaire, quand bien
même elle n’avait sans doute rien à voir avec la réalité… Et la Terreur débutera véritablement. Après la mort de Marat…
Gérard Walter livre ainsi une biographie remarquable, qui se dévore comme un roman, tout en étant très solide et pertinente, s’éloignant
de l’anecdote pour atteindre à la véritable analyse : le « monstre » Marat y redevient un homme, dans tout ce qu’il a d’admirable, et dans tout ce qu’il a d’abject.