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Dimanche 30 décembre 2007

Le-codex-du-Sina--.jpg

WHITTEMORE (Edward), Le codex du Sinaï, traduit de l’américain par Jean-Daniel Brèque, préface de Gérard Klein, Paris, Robert Laffont, coll. Ailleurs & Demain, [1977, 2002] 2005, 310 p.
 
Ne vous fiez pas à cette abominable couverture, constituant un argument supplémentaire pour tondre Jackie Paternoster à la Libération. Ne vous fiez pas non plus à la collection de ce roman, pas plus qu’à la préface de Gérard Klein. Le codex du Sinaï, premier tome du « Quatuor de Jérusalem » (les suivants étant Jérusalem au poker et Ombres sur le Nil, déjà parus, tandis que le dernier volume, Les murailles de Jéricho, est annoncé pour bientôt), n’a rien à voir avec la science-fiction ou l’uchronie. Peut-être pourrait-on, en forçant un peu le trait, y voir à l’occasion un brin de fantasy, et encore… Non, on est là devant une littérature autre, parfaitement inclassable, à la croisée des genres. Une référence revient souvent, quand on évoque Edward Whittemore et son « Quatuor », et c’est Thomas Pynchon ; et je dois dire, pour avoir lu V. récemment, qu’il y a effectivement là quelque chose de très pertinent, et tout à fait approprié. On a fait, à juste titre, de Thomas Pynchon une des plus grandes plumes de la littérature américaine contemporaine ; mais Edward Whittemore mérite tout autant ce statut flatteur. Hélas, Whittemore, décédé en 1995, est passé à peu près totalement inaperçu, de manière très injuste, et risque de sombrer dans un oubli parfaitement scandaleux…
 
L’ancien agent de la CIA Edward Whittemore, il faut bien le reconnaître, était un auteur discret, guère prolifique (seulement cinq romans, dont les quatre qui nous intéressent), et foncièrement atypique. Un auteur dont l’œuvre inclassable ne pouvait guère espérer trôner bien longtemps dans les rayonnages des librairies… et qui n’a pas rencontré le succès, en dépit d’une critique élogieuse. Alors, l’oubli. Le néant…
 
Plus qu’un rattachement véritable à la littérature de l’imaginaire, au-delà des zones plus ou moins floues de la « transfiction », c’est sans doute l’injustice de cette situation qui a incité Gérard Klein à publier « Le quatuor de Jérusalem » dans sa fameuse collection Ailleurs & Demain, peut-être la plus prestigieuse collection de science-fiction en France. Parce que personne d’autre n’en voulait, tout simplement… Ce qui est au moins consternant, pour ne pas dire scandaleux (d’autant que les ventes seraient parait-il assez faibles…). Raison de plus pour féliciter Gérard Klein et l’excellent traducteur Jean-Daniel Brèque (primé lors des dernières Utopiales pour son superbe travail), pour les remercier aussi, d’avoir exhumé cette œuvre unique, composée entre 1977 et 1987. Parce qu’on peut bien parler ici de chef-d’œuvre, sans que ce terme ne soit galvaudé.
 
Mais restons en pour l’instant au Codex du Sinaï. Difficile, à vrai dire, de le résumer. Pour être franc, c’est même impossible… Le Codex du Sinaï est une étrange galerie de personages tous plus marquants les uns que les autres, qui se croisent sans cesse à travers l’ensemble du Moyen-Orient, tout au long des XIXe et XXe siècles. Alors sans doute ne puis-je guère faire plus ici que présenter quelques-uns de ces personnages, et laisser ensuite le lecteur se plonger avec délice dans ces succulentes, hilarantes et fortes tranches de vie, où la petite histoire convole avec la grande, où littérature « blanche », littérature expérimentale et genre forniquent dans la joie et le délire, où le temps lui-même est plié par la volonté démiurgique de l’auteur dans un tourbillon à la fois hallucinant et pertinent où hier, si ça se trouve, c’était il y a 2500 ans.
 
Il y a Skanderberg Wallenstein, déjà. Lointain descendant du grand Wallenstein, issu d’une étrange lignée de bâtards à la paupière lourde, guerroyant à l’occasion dans les Balkans, le dernier Skanderberg Wallenstein quitte son Albanie natale dans la première moitié du XIXe siècle pour se faire moine, et découvre par accident la légendaire Bible du Sinaï. C’est-à-dire la plus vieille des bibles, et bien différente de celle que l’on connaît aujourd’hui : les récits divertissants d’un aveugle, couchés sur le papyrus par un idiot… Tétanisé par cette découverte effroyable, Skanderberg Wallenstein va dès lors entreprendre de réaliser le plus grand faux de l’histoire, se tuant à la tâche, jusqu’à la folie, pendant de longues années, afin de préserver la Bible telle qu’elle doit être, afin de sauvegarder la foi…
 
Et puis il y a Plantagenêt Strongbow, le dernier duc de Dorset. Personnage fantasque et plus grand que nature (2m30), il rompt avec toutes les traditions familiales et le triste destin qu’elles lui promettaient, se lançant dans un vaste hadj à travers tout le Moyen-Orient, à demi-nu, un lourd cadran solaire en bronze au côté, multipliant les rencontres pittoresques et les découvertes déterminantes qui en font le plus grand génie de son temps. Et il rédige ainsi son grand-œuvre, vaste étude du sexe levantin en 33 volumes, dont les deux-tiers renvoient à sa brève et marquante expérience avec une jeune Persane emportée trop tôt par le choléra.
 
Il y a Joe O’Sullivan Beare, le jeune révolutionnaire irlandais, 33ème et dernier fils du chef du clan O’Sullivan Beare, lui-même étant le septième fils d’un septième fils, doté par voie de conséquence du don de prophétie. Terreur des Black and Tans qui ravagent sa verte contrée, celui que l’on appelle parfois « le plus grand représentant du petit peuple » se voit bientôt contraint à l’exil à Jérusalem, fuyant sous les traits d’une nonne, puis subsistant de petits trafics dans le costume trop grand pour lui d’un héros de la guerre de Crimée, une guerre à l’époque de laquelle il n’était même pas né… Mais il est néanmoins destiné à devenir le roi de Jérusalem.
 
Il y a Stern, à la fois Juif et Arabe, et qui rêve, le fou, d’une nouvelle nation en Palestine, dans laquelle chrétiens, juifs et musulmans vivraient en paix. Alors, pour créer sa Jérusalem, il se livre au trafic d’armes, un groupe ici, un autre là, parcourant le Levant en ballon, dans l’espoir insensé de voir son rêve se réaliser, quand bien même le prix à payer serait sa misère perpétuelle.
 
Et il y a hadj Harun, l’étrange antiquaire coiffé d’un casque de croisé, né il y a 2500 ans. Il a connu les Egyptiens, les Babyloniens, les Assyriens, les Romains, les Arabes, les Francs, les Turcs… Il a toujours défendu Jérusalem, car tel est son devoir. Mais, quand on défend Jérusalem, on est toujours dans le camp des perdants… Peu importe, il continue ; il vit dans le temps, et ne sait pas qui il est. Ou bien…
 
Mais il y a aussi Maud. Et Sivi. Il y a ce père blanc de Tombouctou, père de 900 enfants. Il y a les nouvelles générations. Il y a les guerres, ici ou là, dans les collines d’Irlande, les tranchées de Champagne, les Balkans incompréhensibles et autres débris de La Sublime Porte, ce « malade de l’Europe ». Les trafics, toujours. Et les prophètes, nécessairement. Tout un monde qui rôde et conspire dans les quartiers déments de la ville sainte entre toutes, de la ville sainte de tous. Un monde de secrets étrangement connus, de rencontres improbables, de destins croisés. Un monde où l’invraisemblable ne choque pas : eh ! C’est Jérusalem ! Un monde où l’on rêve, surtout.
 
Et Edward Whittemore nous convie ainsi à un extraordinaire voyage à travers le Moyen-Orient et son histoire tourmentée. Sa plume remarquable, magnifiquement servie par la traduction de Jean-Daniel Brèque, nous emporte avec aisance, à la fois hermétique et fluide, expérimentale et simple. L’absence de ponctuation marquant les parties dialoguées génère un tout narratif, déstabilisant au premier abord, mais bien vite étrangement efficace et pertinent. Le dit et le non-dit, le vu et l’entendu, se mêlent dans une peinture fauve, richement colorée et savoureuse. Car ces personnages sont fabuleux. Car les sentiments sont justes. Car l’humour, omniprésent et lorgnant souvent vers l’absurde, est extraordinaire, et arrache régulièrement au lecteur passionné des éclats de rires irrépressibles. Tandis que certains tableaux tragiques sont d’une puissance émotionnelle sans pareille, en témoigne le poignant et cauchemardesque final à Smyrne… rapportant avec justesse d’horribles événement tristement oubliés.
 
Whittemore non plus ne mérite pas l’oubli. Son épopée fantasque est une machine à rêver et à penser unique en son genre, une pure merveille, un véritable chef-d’œuvre transcendant les genres et les frontières. A lire à tout prix, d’autant que la suite est tout aussi phénoménale : je vous parlerai bientôt de Jérusalem au poker… Mais inutile d’attendre : foncez.
par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Samedi 29 décembre 2007

Question-de-mort.jpg

HELIOT (Johan), Question de mort, [s.l.], Baleine, coll. Club Van Helsing, 2007, 187 p.
 
Hop, bienvenue Mesdames et Messieurs, et retour au Club Van Helsing, après Délires d’Orphée de Catherine Dufour (excellent), Mickey Monster de Bretin & Bonzon et Freakshow! de Xavier Mauméjean (très sympas), et Tous ne sont pas des monstres de Maud Tabachnik (à chier). Cette fois-ci, c’est donc du quatrième opus de la première saison, confié à Johan Héliot, que je vais vous causer ; or il s’agit du premier volume de la collection à avoir unanimement rallié les suffrages, après un début oscillant entre catastrophique et vraiment pas top. Reste donc à voir si ce Question de mort mérite tous ces éloges rigolards, ou s’il n’a été loué que par défaut, hein, je vous le demande ?
 
Déjà, pour l’anecdote, premier point positif : Question de mort se lit effectivement très bien dans un train, comblant pile-poil un trajet Toulouse-Bordeaux, puis Bordeaux-Coutras. Depuis que les fascistes hygiénistes ont prohibé la sucette à cancer dans tous les trains de France et de Navarre, il faut au moins ça pour y survivre (ah, et des Ricola aussi ; moi, j’aime bien les cassis, surtout ; mais fleur de sureau, c’est pas mal, aussi ; n’hésitez pas à me faire part de vos découvertes en la matière, il faut que je renouvelle mon stock, sous peine de bouffer un contrôleur lors de mon prochain trajet ; vous conseillez quoi ?).
 
Bon, Question de mort peut donc faire office de roman de gare. Maintenant, s’agit-il d’un bon roman de gare ? Hein ? Je vous le demande ? Ben oui.
 
Décortiquons un brin. Ou, plus exactement, désossons, tronçonnons, étripons, éviscérons, mouhahahahAHAHAHAHAHAHA !!! C’est que l’on nage ici en plein dans la torture ludique qui, après avoir fait les beaux jours d’un certain cinéma de genre dans les années 1970-1980, revient en force ces derniers temps pour le meilleur et pour le pire : Saw, Hostel et compagnie, voire, sous une forme plus traditionnelle, Wolf Creek, The Devil’s Rejects, Creep, Severance, et toutes ces sortes de choses. Des films qui ont le bon goût de nous rappeler que rien n’est plus jouissif que de passer ses pulsions sadiques sur un pauv’ type attaché sur une chaise, surtout si le pauv’ type en question est une femelle dénudée, parce que ça défoule toujours de faire couiner les putes, rhaaaaaa, salopes, uhuhuhuhu, gniiiiaaaaaaahahahahahaHAHAHA !
 
 
Pardon. Vous me pardonnez ? Bon, bref, l’histoire, donc (parce qu’il en faut bien une, sinon, ça ne s’appelle ni un film, ni un bouquin, mais juste un entretien d’embauche). Nous sommes aux Etats-Unis, of course. Trois maniaques tout de cuir SM vêtus prennent un malin plaisir à kidnapper des gens pour les faire ensuite passer dans une émission de TV sur le ouèbe bien particulière, du nom de « Question de mort », donc, avec un très bon concept que ça m’étonne que TF1 ne l’ait pas encore repris. Alors voilà, le grand type en cuir, là, c’est-à-dire le Sphinx, c’est un peu comme Julien Lepers, mais en plus supportable (et avec une cagoule, donc sans la vilaine trogne de caniche bouffi qui s’est fait passer pour Batman) : il te pose une question, coco ; si tu réponds juste, tu reviens le lendemain (« même si vous le voulez pas bien », aha), et c’est reparti pour un tour ; si tu te plantes, il n’y a pas de public pour faire « Hoooooooooooooooooo… », mais une tronçonneuse qui s’allume pour te couper une jambe, disons, ou bien un COUTEAU DANS L’ŒIL!, ou une autre facétie du genre, jusqu’à ce qu’il soit nécessaire de changer de candidat. Il faut toujours trois candidats, hein. Ce qui, après tout, laisse en principe quelques chances de survivre à l’émission, le marché est honnête, n’est-ce pas ?
 
Et vous savez quoi ? Ben ce snuff particulièrement ludique s’attire un public régulier. Mais, un beau jour (ou pas, mais on s’en fout), Big B. Biscayne tombe plus ou moins par hasard sur cette émission, ce qui change tout. Car Big B. Biscayne est un chasseur à temps plein, avec sa conception bien à lui de la justice ; et, entre deux contrats, il passe le temps en bossant pour le Club Van Helsing, à chasser du monstre ici ou là. Après avoir vu cette émission, Big B. Biscayne a de suite contacté le club : et si le Sphinx, là, c’était vraiment un sphinx ? Vous savez, la grosse bébête de l’Antiquité égyptienne, mais surtout grecque, qui aimait bien poser des questions aux Œdipe de passage ? Il y a bien, en tout cas, dans « Question de mort », quelque chose de monstrueux ; et les Fédéraux ayant semble-t-il autre chose à foutre, Big B. Biscayne se met donc en chasse, bien confortablement assis dans son gigantesque hummer, et secondé par « Boogle », son fidèle « moteur de recherche très personnel, qui était à Google ce que Wolverine était à l’Homo sapiens : plus rapide, plus résistant, et surtout foutrement plus vicieux » (p. 15).
 
Pourtant, comme ça, on dirait pas, hein ? Quand on voit Big B., en effet, ce n’est pas le chasseur compétent que l’on distingue en premier lieu, mais le gros tas. Mais alors le vraiment très gros tas, toujours à bouffer de gigantesques hamburgers ou ice-creams, et à jeter les sachets de sauce sur la banquette arrière ; et toujours à suer comme un vilain porc, surtout s’il lui faut marcher. Mais faut pas s’y fier : Big B. lui-même a bien quelque chose d’un monstre. En clair : ça va saigner.
 
Alors ? Ben chouette ! Si le rattachement au Club Van Helsing peut laisser un brin sceptique (« monstre » si l’on veut, le Club est à peine entraperçu…), le contrat est assurément rempli par Johan Héliot, qui livre un épisode joyeusement débile et gore, hyper-référencé, et tout simplement hilarant ; la caricature est cinglante, la parodie bien vue, et, s’il est vrai que « le calembour est un pet de l’esprit », l’auteur à n’en pas douter souffre d’aérophagie (rendez-vous p. 179…). Et tout ça marche très bien : de la torture, de la tronçonneuse, du plouc ricain, de l’invraisemblable (les révélations en pagaille de la fin sont à tomber par terre) et du coloré (entre rouge et noir), ça sent le vétéran du Vietnam et la sauce barbecue, la bière éventée et le gasoil, le cuir et la consanguinité. Le personnage de Big B. est vraiment très réussi (probablement le chasseur le plus intéressant de la collection avec Senoufo dans Délires d’Orphée), et l’action ininterrompue. Alors oui, effectivement, c’est pas très fin, les énigmes sont mal branlées, et y’a sans doute plein de faux-raccords, mais comme dans une bonne série B. Une très bonne, même. Oui, avec des bières et des chips, bien sûr. On n’en demandait pas plus, mais on l’a amplement, et Question de mort fait bien partie du haut du panier de cette première saison du Club Van Helsing.
 
Reste une question, une seule : mais putain c’est quoi que j’ai dans ma poche ?
 
(…bzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzz…)
par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Mercredi 26 décembre 2007

Rainbow-s-End.jpg

VINGE (Vernor), Rainbows End, traduit de l’américain par Patrick Dusoulier, Paris, Robert Laffont, coll. Ailleurs & Demain, [2006] 2007, 452 p.
 
Que le Grand Punta m’en soit témoin, cette couverture est parfaitement immonde. Décidément, en-dehors du copinage ou du sadisme pur et simple, je ne vois pas ce qui peut bien pousser Gérard Klein à confier toujours et encore les couvertures de la légendaire collection « Ailleurs & Demain » à un tâcheron qui s’échine depuis des années à essayer vainement de comprendre le fonctionnement de ses logiciels de 3D avec une incompétence et un mauvais goût constants qui tiennent de la performance artistique (et c’est bien le seul aspect artistique que l’on peut déceler dans ces étrons graphiques). Le lapin mal découpé est encore acceptable, mais cette bizarre struture en échiquier, le coquillage mutant, l’homme vert… Yeurk. Le pire, c’est que Paternoster est capable de faire encore pire, ainsi qu’on le verra et le déplorera bientôt quand je vous entretiendrai du sublime Codex du Sinaï d’Edward Whittemore… Mais bon, on ne va pas s’arrêter sur cette mauvaise impression, ce serait dommage : allez hop, je retourne le livre ; quant à vous, je vous suggère un salutaire coup de molette.
 
 
Ah, ça va mieux, non ? On peut maintenant partir sur des bases plus saines pour aborder le compte rendu de ce Rainbows End (et pas Rainbow’s End, eh eh) de Vernor Vinge, Prix Hugo ET Prix Locus 2007, rien que ça oui Madame quand même hein. Non que ces prix soient nécessairement des gages de qualité. D’ailleurs, ce roman a eu tendance à partager les lecteurs, et si nombreux sont ceux qui l’ont adoré, tout aussi nombreux sont ceux qui l’ont trouvé finalement très surfait, voire mauvais, en tout cas incomparablement inférieur au précédent Prix Hugo, le superbe Spin de Robert Charles Wilson. On aura bien le temps de se positionner dans ce débat parfaitement stérile comme je les aime.
 
En attendant, sans doute n’est-il pas inutile de procéder à une brève présentation de l’auteur. Vernor Vinge, donc, est (ou était ?) un universitaire semble-t-il assez renommé, un mathématicien pour être plus précis, auteur à ses heures gagnées de quelques romans de science-fiction, généralement de tendance space opera, que je confesse n’avoir pas lus… Un point, ceci dit, rassemble ses divers ouvrages (et à certains égards ses travaux universitaires), qui tend à le distinguer du tout venant du space op’ : le concept de Singularité. Qu’est-ce donc que cette chose ? Eh bien, pour ce que j’en ai compris (à prendre avec des pincettes, donc), la Singularité serait le résultat d’une analyse mathématique et statistique en vertu de laquelle le développement scientifique atteindrait sous peu une rapidité telle (vous connaissez sans doute la « loi de Moore » dans ses versions simplifiées…) qu’elle aboutirait bientôt à un bouleversement général rendant toute prospective illusoire et que l’on pourrait à certains égards considérer comme déterminant la « fin de l’humanité ». Mouais… Personnellement, mais peut-être est-ce parce que je n’ai pas tout compris, je ne suis pas convaincu pour un sou : que le progrès scientifique rende la prospective passablement illusoire, c’est une évidence, et presque un lieu commun de l’épistémologie ; du coup, j’avoue avoir du mal à distinguer le caractère véritablement singulier de cette Singularité… Tout cela sentant un peu trop la « fin de l’histoire » à mon goût. Mais passons, après tout, je n’y connais rien. Et ce n’est pas forcément d’une grande importance pour traiter de Rainbows End, dans la mesure où ce roman, de manière plutôt originale pour l’auteur, n’a rien à voir avec un space opera situé dans un futur lointain, mais correspond à une anticipation à court terme, hypertechnologique et informatique, évoquant à certains égards le cyberpunk ; on se trouve dans la première moitié du XXIe siècle, juste à la veille de la Singularité (que Vinge situerait, ai-je cru comprendre, vers 2035 ; bon, si y veut…).
 
Un futur proche, donc. Très proche, même, et pourtant fascinant. L’informatique a envahi la vie de tous les jours. Tout un chacun, dans ce monde-là, s’habille de vêtinfs et de lentilles de contact lui permettant d’avoir accès au réseau en permanence. La réalité virtuelle n’a plus rien de virtuel : on ne se branche pas sur le réseau, on y est en permanence ; ce que l’on voit autour de soi n’a d’ailleurs pas forcément grand chose à voir avec la réalité telle que nous la connaissons : on marche littéralement au milieu d’avatars contrôlés par des individus se trouvant éventuellement à l’autre bout du monde, on accède d’un geste imperceptible à une multitude d’informations sur tout et n’importe quoi. On peut tout changer, d’ailleurs, adapter sa vision à ce que l’on souhaite voir : d’un geste, hop, Londres devient Ankh-Morpork, on devient un personnage de dessin animé, et la grosse mécanique là, juste à côté, un tyranosaure plus vrai que nature, la « tatouche » donnant même l’illusion de la matérialité. Il n’y a pas de scission entre le réseau et la « vraie » vie, qui sont parfaitement mêlés. Et même indissociables, ce qui ne va pas sans poser quelques problèmes à l’occasion.
 
De même que le lecteur dans les premières pages du roman, un peu perturbé devant la description hallucinée de ce monde à la fois si proche et si étrange, si fascinant et si crédible, il se trouve quelques individus qui ont raté le coche, qui n’ont pas su s’adapter à ce nouveau monde. C’est notamment le cas de Robert Gu. En son temps, Robert Gu fut un des plus grands poètes américains ; mais la maladie d’Alzheimer l’a enfermé dans son monde, ignorant des bouleversements qui l’entouraient. Les progrès de la médecine, pourtant, lui permettent miraculeusement de revenir sur sa maladie. Seulement voilà : Gu, s’il est désormais parfaitement lucide, est néanmoins totalement décontenancé par le monde des vêtinfs et des lentilles ; pire encore : il a perdu son talent pour les mots… Et le vieillard (parfaitement infect, par ailleurs) doit ainsi retourner à l’école s’il veut comprendre quoi que ce soit à ce qui l’entoure. Au lycée de Fairmont, il cotoie, outre des adolescents pas assez compétents pour suivre les cours « normaux », des petits vieux de sa génération, tout aussi paumés que lui, quand bien même ils ont pu être des génies en leur temps. Ils doivent tout réapprendre ; il ne s’agit pas ici d’une simple culture générale finalement dispensable, mais d’actions aussi nécessaires que le simple fait de marcher, pourrait-on dire : il leur faut apprendre à porter des vêtinfs et des lentilles, et à les utiliser correctement ; savoir communiquer par émesses (« messages silencieux ») ; savoir faire une recherche pertinente ; savoir trier les informations ; savoir manipuler les talents divers pour être à même de réaliser d’authentiques prouesses technologiques, qui sont le quotidien de ces gens-là. Pas évident…
 
Alors ces petits vieux, parfois, s’accrochent à leur passé ; ils trouvent même une croisade absurde pour défendre leur vieux monde : la firme Huertas a lancé un gigantesque projet baptisé « Bibliotome » visant à la numérisation de l’ensemble des livres produits par l’humanité tout au long de son histoire, pour mettre à la portée de tout un chacun plus de 2000 ans de culture ; le problème est que cette numérisation, dans le projet de Huertas, doit passer par la destruction des livres « matériels »… Ce qui est inacceptable pour le vieux poète, dont l’amour des livres laisse pantois ses cadets. De même qu’il ne comprend lui même pas grand chose aux luttes surréalistes prenant place autour de la bibliothèque de l’Université de San Diego, et opposant les cercles de pensée hacekiens et scouch-a-moutis dans une gerbe multicolore d’effets spéciaux.
 
La Bibliotome, ceci dit, n’est pas le seul danger que présente cet univers bien particulier et finalement si proche et si crédible. Tout commence en effet par l’étrange découverte d’un certain Günberck Braun, qui pense avoir décelé un terrifiant projet de VDMC (« Vous-Devez-Me-Croire »), une arme ultime, faisant passer le terrorisme à un nouveau stade de son histoire. Avec ses collègues, la Japonaise Keiko Mitsuri et l’Indien Alfred Vaz, il monte donc un projet pour identifier les responsables de cette menace, en engageant un mystérieux hacker terriblement prétentieux et facétieux, prenant l’apparence d’un lapin de dessin-animé. A l’initiative de Vaz, qui se montre très zélé ; et pour cause : c’est lui qui est derrière ce projet de VDMC, qu’il considère comme le seul moyen de sauver l’humanité d’elle-même… Il entend bien manipuler tout le monde, et en premier lieu ses collègues et le Lapin ; mais ce dernier se révèle bien plus adroit que ce qu’il pensait, et autant dire un fouteur de merde potentiel…
 
Et les deux trames, nécessairement, vont être amenées à se rejoindre, le Lapin omniscient et omniprésent cotoyant bientôt Robert Gu ; il faut dire que son fils Bob (qui le hait) est un colonel des marines, tandis que sa belle-fille Alice est un agent d’élite des services spéciaux américains, dont les diverses « formations » sont génératrices de sévères troubles de la personnalité… En suivant le Lapin, le lecteur est ainsi promené dans un vaste monde flou et coloré, dans une intrigue paranoïaque qui le dépasse, mais dont les fils se rejoignent progressivement, dans un parfum d’apocalypse…
 
Une chose me paraît claire : Vinge est quelqu’un qui, dans ce roman semble-t-il atypique si on le compare à sa production habituelle, fait preuve d’un réel talent pour l’anticipation prospective. Le monde qu’il crée est à la fois intriguant et crédible, fou et cohérent, fascinant et terrifiant. Il ne me semble pas que l’on doive nécessairement trancher dans la description de cet univers, y voir à tout prix un monde cauchemardesque, ou au contraire une brillante utopie technologique. L’omniprésence de l’informatique, le contrôle des opinions, l’absurdité des croyances, tout cela taquine bien le réac armé d’un gourdin qui sommeille en chacun de nous ; mais il y a plus, en même temps : une authentique fascination pour les possibilités extraordinaires offertes par ce futur proche, pour les bouleversements ahurissants qu’il est à même de susciter dans la vie de tous les jours. Ne serait-ce, d’ailleurs, qu’une certaine démocratisation de la connaissance : le projet de Bibliotome, en tant que tel, n’a rien d’abominable ; c’est la destruction du support matériel qui paraît très légitimement inconcevable à la « Cabale des Anciens ». Ceux-ci, néanmoins, sont bien conscients du caractère absurde de leur croisade : ils savent que, dans ce monde qu’ils ne comprennent pas, ils sont à tous les niveaux des gosses, avec le quasi-anarchisme plus ou moins teinté de vandalisme qui va avec. Robert Gu, notamment, est une assez jolie réussite : un personnage à la fois infect et attachant, avec lequel le lecteur s’identifie tout naturellement, et qui lui fournit un guide efficace pour pénétrer au cœur de cet univers ; un peu comme l’inévitable voyageur débarquant en Utopie… On peut, ceci dit, reprocher à Vinge de forcer un peu le trait avec ce paranoïaque projet de Bibliotome, dont on ne voit pas véritablement en quoi il devrait nécessairement passer par la destruction des livres… Et, à vrai dire, de forcer le trait aussi en ce qui concerne les autres personnages, généralement assez archétypaux, quand bien même ils sont souvent intéressants. Certaines pages, surtout en fin de volume, concernant les relations entre les divers membres de cette galerie de portraits, sont à vrai dire plutôt faibles à cet égard… Si l’on doit opposer, comme on a eu tendance un peu arbitrairement à le faire, Vinge et Wilson, il est certain que c’est ce dernier qui l’emporte sur le plan de la profondeur psychologique (quand bien même lui aussi tend à passer, mais avec plus de subtilité et une plume plus fine, par des archétypes).
 
Au-delà, il y a une dimension plus globale dans Rainbows End, jouant la carte du techno-thriller avec plus ou moins de pertinence. Si le prologue est très convaincant, le reste bat parfois un peu de l’aile, et le Lapin peut agacer par son omnipotence… Mais ce n’est finalement guère important : le cadre l’emporte clairement sur l’intrigue dans Rainbows End. Au final, ce projet de VDMC et ses implications politiques, tout cela ne passionne guère, quand bien même il y aurait matière à faire quelque chose de très efficace, mais peut-être un peu poussif.
 
Peu importe : l’intérêt de Rainbows End se situe surtout dans la peinture de ce futur proche, et la quatrième de couverture, à cet égard, est parfaitement en droit de faire le lien avec le célèbre Tous à Zanzibar de John Brunner, véritable modèle du genre. Et cette peinture est plutôt réussie.
 
Maintenant, Rainbows End méritait-il cette ribambelle de récompenses ? Pas sûr. C’est clairement un très bon bouquin en ce qui me concerne, et on ne perdra pas son temps en le lisant. Mais il souffre néanmoins de quelques faiblesses, notamment dans son caractère trop schématique par endroits, dans son manque d’originalité parfois (pour ce qui est de la SF prospective à très court terme, William Gibson, par exemple, me paraît bien plus pertinent), dans le peu d’épaisseur de son intrigue : Rainbows End est un roman à cadre, et un roman plat. Une chose, également, ne joue pas en faveur de l’auteur : le style. C’est franchement pas glorieux… et la traduction n’arrange probablement rien.
 
Alors, oui, s’il faut jouer le jeu des comparaisons parfaitement injustifiées, Rainbows End me paraît effectivement bien inférieur à Spin. Mais pas mauvais pour autant : on en retirera au moins un beau portrait de vieillard, et un univers bien construit à même de faire réfléchir les lecteurs. Ce qui n’est déjà pas si mal.
par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Mardi 25 décembre 2007

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ROBINSON (Kim Stanley), 50° au-dessous de zéro, traduit [de l’américain] par Dominique Haas, [Paris], Presses de la Cité, [2005] 2007, 487 p.
 
Chose promise, chose due (dans la mesure où je ne suis pas un homme politique) : après Les quarante signes de la pluie, voici donc le deuxième volume de la nouvelle trilogie de Kim Stanley Robinson, intitulé 50° au-dessous de zéro. Bon, je ne vais pas revenir ici sur la présentation de l’auteur, sur les thématiques de la trilogie, et sur le résumé de l’épisode précédent, pas que ça à fout’ non mais ho. On va faire plus court, cette fois-ci, et reprendre directement là où les choses s’étaient arrêtés.
 
C’est-à-dire à Washington sous la flotte. Une vilaine inondation catastrophique, comme un avant-goût des perturbations sévères que le réchauffement climatique risque de susciter prochainement. Washington est encore une zone sinistrée, où les sans-abris pullulent. Parmi eux, il en est un qui tranche quelque peu, dans la mesure où ce ne sont pas les brouzoufs qui lui manquent : Frank Vanderwal. Le scientifique cynique et obsédé par la sociobiologie des Quarante signes de la pluie est en effet clairement le personnage principal de 50° au-dessous de zéro, roman beaucoup moins marqué par les points de vue multiples que le précédent (certains, comme K2R2 sur le Cafard cosmique, se félicitent de cette relative évacuation du charmant couple Quibler ; pas moi, mais j’aurai le temps de revenir là-dessus…). Frank, à la fin du volume précédent, était déjà censé abandonner son appartement, désireux dans un premier temps de retourner à San Diego pour se livrer à nouveau à la recherche ; mais, rappelez-vous, sur une impulsion due à la rencontre d’une étrange femelle dans un ascenseur, il profite du quasi-ultimatum narquois de sa supérieure, Diane Chang, l’enjoignant de remodeler de fond en comble la NSF pour lui donner les moyens de lutter efficacement contre le changement climatique, et éventuellement d’aboutir à un salutaire changement de paradigme. Frank relève le défi, mais ne s’en retrouve pas moins à la rue, et trouver un logement à Washington après le déluge n’est pas chose aisée…
 
Ce n’est finalement pas un problème pour Frank, qui décide de profiter des événements pour se livrer à une petite expérience : convaincu que l’homme contemporain ne pourra trouver un bonheur relatif que dans la perpétuation des activités et des réflexes de son primate d’ancêtre, il décide tout simplement de se construire une cabane dans un arbre et de se contenter à peu de choses près du minimum. Il essaye même de retrouver les réflexes du chasseur, mais en partie seulement : en adhérant à une association vouée au repérage et éventuellement à la capture des animaux exotiques échappés du zoo lors du déluge et qui se sont réfugiés dans le parc où il a établi en toute illégalité et dans l’ignorance totale de ses collègues sa résidence, ou en accompagnant une bande de squatters végétariens vaguement néo-babas se livrant à un étrange sport à base de course façon steeple-chase et de lancer de frisbee. Et puis il y a les Potes, un petit groupe de clodos pour qui l’inondation n’a sans doute pas changé grand chose, et qui vivote sur une aire de pique-nique dans le parc abandonné…
 
En même temps, il faut bien qu’il travaille, directement en relation avec Diane Chang cette fois. L’inondation de Washington n’était en rien un aboutissement, ne constituant tout au plus qu’un premier symptome. Les événements s’enchainent bien vite : notamment, le gulf stream se retrouve totalement bouleversé par la fonte d’une partie de la banquise arctique (libérant accessoirement le légendaire passage du Nord-Ouest, ainsi qu’on le constate au cours d’une scène surréaliste), ce qui risque de susciter un changement climatique brutal, plongeant une bonne partie de l’hémisphère nord dans une nouvelle ère glaciaire. L’hiver à Washington est ainsi catastrophique, la température chutant parfois aux 50° en-dessous de zéro du titre… Parallèlement, l’hémisphère sud n’est guère plus gâté : le Khembalung disparaît ainsi sous les flôts… Puis un immense iceberg se détâche de l’Antarctique, menaçant d’une rapide montée des flots d’environ 7 m, destinée à remodeler entièrement le littoral de la planète entière… La NSF se lance donc dans des projets mégalomanes pour sauver les meubles.
 
Mais le réchauffement climatique est plus que jamais une question politique. Face à l’attentisme et aux dénégations suicidaires de la Maison-Blanche, Phil Chase, plus ou moins poussé par son conseiller Charlie Quibler, décide de se présenter à l’investiture démocrate pour l’élection présidentielle : il se veut le candidat efficace de l’écologie et de la lutte contre le changement climatique, et ressemble à vrai dire beaucoup à la modélisation réalisée par la NSF du « candidat scientifique », opposé à l’aveuglement des Républicains qui n’ont que le vain mot de « terrorisme climatique » à la bouche pour évoquer ces tragiques événements…
 
Mais il y a peut-être quelque chose de plus. Les autorités, d’une manière ou d’une autre, semblent bien s’intéresser malgré tout aux travaux de certains chercheurs en la matière, et les ont placés sous surveillance. C’est le cas, notamment, de Frank ; et la femme de l’ascenseur a bien des révélations à lui faire…
 
Voilà voilà… Bon. Bilan ?
 
Ben c’est pas fameux. J’ai franchement un sentiment radicalement opposé à celui de K2R2 dans sa chronique précédemment évoquée. Autant Les quarante signes de la pluie m’avait plutôt séduit en dépit de ses allures de long prologue, autant 50° au-dessous de zéro a constitué à mes yeux une assez cruelle déception. Ca y est, ça devait bien arriver un jour : Kim Stanley Robinson ne m’a pas convaincu avec ce roman… Non qu’il soit abominablement nul, hein : il est toujours plutôt agréable à lire, et fourmille de bonnes idées, comme d’habitude. Seulement il abonde aussi en défauts…
 
Premier constat : il tire atrocement à la ligne. De même que dans Les quarante signes de la pluie, mais sur 100 pages de plus, et sans l’excuse du « prélude », il ne se passe pas grand chose dans ce roman. La faute en incombe probablement au parti pris de l’auteur de se focaliser sur le personnage de Frank Vanderwal, ce qui est à mon sens désastreux. Frank était un personnage plutôt intéressant dans Les quarante signes de la pluie, plus complexe, moins unilatéral que les autres. Ici, il devient bien vite agaçant ; dans son expérience paléolithique, il est assez souvent ridicule, absurdement bobo dans ses courses à frisbee, d’une condescendance répugnante dans son comportement avec les Potes. Et l’auteur, à mon sens, manque de distance par rapport à ce personnage avec lequel il tend à s’identifier. Sous cet angle, 50° au-dessous de zéro m’a un peu rappelé Des parasites comme nous d’Adam Johnson : là encore un roman raté car beaucoup trop long, mais reposant en partie sur une expérience du genre ; Johnson, ceci dit, et en dépit des nombreux défauts de son roman, avait le bon goût de traiter cette question avec humour et dérision, de souligner le ridicule et la mesquinerie de la chose… Ce n’est pas le cas ici ; du coup, la bondieuserie écolo-bobo dégoulinante et l’éventuelle tentation réactionnaire de l’écologisme, que Kim Stanley Robinson avait su exposer avec lucidité et en toute honnêteté dans sa géniale « Trilogie martienne », et qui ne venait pas parasiter excessivement Les quarante signes de la pluie, tend ici à se retrouver au premier plan, sans être véritablement critiquée, ce qui est plutôt triste…
 
D’autant que Frank Vanderwal ne fait pas grand chose, en définitive : si les scènes « bureaucratiques » à la NSF sont toujours aussi réussies (et si les solutions scientifiques qui y sont exposées sont passionnantes), elles sont néanmoins bien rares, et tendent à se faire attendre ; en lieu et place, on est contraint de subir de bien trop longues séquences affreusement niaises sur la vie dans les bois de Frank Vanderwal… Kim Stanley Robinson, en outre, essaye à l’occasion d’insérer dans son roman une certaine dimension de thriller : objectivement, c’est plutôt bien fait, et les scènes finales sont assez haletantes ; mais on peut craindre le pire pour ce qui est de la suite des événements, et en tout cas rester un peu perplexe pour le moment devant ce nouvel ingrédient qui tombe un peu comme un cheveu sur la soupe…
 
Frank étant au centre du roman, les autres personnages ne peuvent guère rattraper ces écueils. Les Quibler, que l’on a donc pu juger horripilants car trop gentils (oui, certes, mais terriblement attachants aussi, et finalement moins gnan-gnan que ce Frank rupestre…), passent clairement au second plan ; Anna n’est quasiment pas évoquée, et Charlie à peine, et seulement pour deux thématiques qui déçoivent un peu dans la manière dont elles sont traitées : il en va ainsi de la candidature de Phil Chase à l’élection présidentielle, à laquelle on pouvait s’attendre certes, mais qui présente deux travers assez agaçants ; d’une part, son discours est – de manière très réaliste, hélas… – abominablement démagogique, sans que l’on sente pointer véritablement l’ombre d’une critique à nouveau ; d’autre part, la thématique politique manque à trouver son équilibre entre l’universalisme du problème (qui suscite parfois des discours étranges…) et la politique politicienne à l’américaine : Kim Stanley Robinson manque terriblement de subtilité dans ces passages-là, et aboutit bien plus encore que dans le premier volume à un triste manichéisme opposant les gentils Démocrates aux méchants Républicains (et à leur trifouillages électoraux, bien sûr…). La deuxième thématique justifiant l’intervention de Charlie et de son charmant bambin Joe est quant à elle tout simplement ridicule : là où le bouddhisme des Khembalais, dans Les quarante signes de la pluie, autorisait une réflexion sur la science que je ne trouvais franchement pas inintéressante, il n’intervient ici que pour quelques séquences assez pathétiques avec une légère teinte de fantastique parfaitement inappropriée…
 
Tout ça n’est donc pas glorieux. 50° au-dessous de zéro ne me semble pas tenir les promesses des Quarante signes de la pluie, et tend de plus en plus à ressembler à ce que je craignais par rapport au thème du réchauffement climatique… Ce roman, sans être totalement nul, m’a donc terriblement déçu, ce qui est une première pour Kim Stanley Robinson. Ceci dit, je maintiens qu’il est un des auteurs de science-fiction les plus intéressants à l’heure actuelle, et suis prêt à lui pardonner la maladresse de ce roman raté. On verra bien quand Sixty Days And Counting paraîtra en français…
par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Lundi 24 décembre 2007

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PYNCHON (Thomas), V., traduit de l’américain par Minnie Danzas, [Paris], Editions du Seuil, coll. Points, [1961, 1963, 1985] 2001, 632 p.
 
Croyez-le ou non, il se trouve dans mon entourage des personnes charitables, désireuses de me sauver des flammes de l’Enfer. Des gens consternés par mon goût immodéré pour la science-fiction, et qui pensent que, n’étant pas complètement idiot après tout, je serais parfaitement en mesure de lire des vrais livres. D’où cette heureuse initiative d’une valeureuse croisée du bon goût littéraire, qui a insidieusement profité de mon anniversaire pour m’offrir V. de Thomas Pynchon. Nébal remercie donc Coco.
 
Et ça tombe bien. Parce que si Pynchon, que l’on considère généralement comme un des plus grands auteurs américains contemporains, est en principe publié dans des collections de littérature « blanche », il n’est pas pour autant si éloigné que cela de mes préoccupations habituelles. Rien d’étonnant, dans un sens, à ce que l’on trouve une fiche biographique du Monsieur sur le site du Cafard cosmique, vantant notamment, de même qu’ActuSf d’ailleurs, les mérites de ce que l’on considère parfois comme son chef-d’œuvre, L’arc-en-ciel de la gravité, roman inclassable et unique, véritable objet de culte, et d’une influence considérable semble-t-il sur les écrivains du mouvement cyberpunk (entre autres…). Et V., à vrai dire, ne déroge guère à cette première impression : à nouveau un ouvrage inclassable, complexe et fou, au croisement des genres, de ceux que Gérard Klein, dans sa préface au Codex du Sinai d’Edward Whittemore (je vous entretiendrai bientôt de cette merveille qui ne manque effectivement pas de faire penser à V.), regroupe dans une étrange et fascinante cohorte regroupant entre autres et dans le désordre Vladimir Nabokov et Jorge Luis Borges, Lewis Caroll et Franz Kafka, Laurence Sterne et Rabelais, etc. : V. est expressément cité. Et on est bien, ici, dans cette séduisante littérature qui a le bon goût et l’audace de bafouer les étiquettes, au risque de susciter la perplexité des intégristes de part et d’autres des frontières littéraires ; on peut bien parler, me semble-t-il, de ces « transfictions » évoquées par Francis Berthelot, et V. serait tout à fait à sa place, par exemple, dans l’excellente collection « Interstices » de Calmann-Lévy dont j’ai déjà eu l’occasion de vous parler (voyez ma note sur Les mille et une vies de Billy Milligan) et dont je vous reparlerai bientôt (pour L’oiseau impossible de Patrick O’Leary) (ah, et de toute façon, vous devez lire La cité des saints et des fous de Jeff VanderMeer, je sais, je me répète, mais c’est un monument, alors merde, quoi). V., en effet, jongle avec audace et humour entre littérature « générale », et littérature « de genre » (espionnage surtout, mais aussi science-fiction et fantasy). Un premier roman extrêmement ambitieux et plutôt original, quand bien même encore maladroit ici ou là à mon sens, mais j’y reviendrai.
 
Ceci dit, j’aurais mis un peu de temps pour le lire, celui-ci (les plus anciens de mes hypothétiques lecteurs se souviendront peut-être que j’en avais évoqué la dévoration prochaine dans mon compte rendu des Métamorphes de Moluk, ce qui n’a effectivement rien à voir, il y a de ça plusieurs mois…). J’avoue, j’ai été faible pendant un bon moment. Je n’avais encore jamais (honte sur moi) lu la moindre ligne de Thomas Pynchon ; je connaissais déjà cependant sa réputation, celle d’un auteur dont « les romans […] ne sont pas faciles à lire », pour reprendre le constat lapidaire de Mr. Cafard. Un auteur pour lequel il vaut mieux, sans doute, se préparer ; qu’on ne peut pas lire dans n’importe quelles circonstances ; aucune envie, en somme, de renouveler ma douloureuse expérience avec l’incontournable Ulysse de Joyce, une des influences probables de ce roman d’ailleurs, mais que j’ai dû abandonner après plusieurs tentatives infructueuses (je le lirai un jour, c’est promis ; je sais, à en croire certains, que je ne devrais même pas prétendre être en mesure de causer littérature tant que je n’ai pas lu Ulysse… ça va viendre, si si).
 
Pourtant, ça faisait un bail que je voulais lire Pynchon. Pour sa personnalité unique et son œuvre inclassable, donc (pas un hasard si les auteurs cités plus haut par Gérard Klein figurent pour bon nombre d’entre eux dans mon panthéon personnel, et en premier lieu Sterne pour son extraordinaire et injustement méconnu La vie et les opinions de Tristram Shandy, et Kafka, bien sûr…). Mais aussi, je dois le reconnaître, en raison du mystère entourant le bonhomme, qui a su se forger une image mythique en réduisant la communication à néant. Pynchon est en effet un inconnu célèbre. Tout le monde révère ses livres, et en même temps on ne sait à peu près rien de lui ; de cet auteur guère prolifique (cinq romans en une cinquantaine d’années !), on ne dispose que de rares photographies datant des années 1950, et semble-t-il d’une seule interview. On a même supposé que Thomas Pynchon n’existait tout simplement pas, entendons par-là qu’il n’était que le pseudonyme dissimulant un fameux écrivain américain… Bon, peu importe, au final, quand bien même la communication autour de l’œuvre peut à certains égards être considérée comme faisant partie de l’œuvre elle-même (tendance que la littérature contemporaine a cultivé pour le meilleur et surtout pour le pire) ; on peut bien se contenter des romans de Pynchon.
 
Il est bien temps, je vous l’accorde, d’en venir enfin à ce V., premier roman de l’auteur, datant du début des années 1960 et lauréat en 1963 du prix William Faulkner du meilleur roman.
 
Où l’on commence par (vaguement) suivre le périple improbable d’un marin paumé répondant au nom tout aussi improbable de Benny Profane. Lequel est avant tout un jocrisse, qu’on se le dise. On suit vaguement, donc. Parce que ça part dans tous les sens dès le début : d’une page à l’autre, on croise une multitude de personnages, prétextes à de nombreuses digressions où le temps, l’espace, la continuité et la cohérence partouzent frénétiquement entre deux bastons de marins arrosées de whisky frelaté. On y croise donc tout d’abord des marins, et des barmaids qui s’appellent toutes Béatrice. Et ça boit, ça chante, ça frappe, ça aime, ça rompt, dans un joyeux bordel où le lecteur se paume, commence par revenir quelques lignes en arrière (hein ? quoi ? qui ?), et puis se laisse entrainer dans la ronde infernale des soirées enivrantes, n’esquissant qu’un bref salut à un type de passage pour rejoindre bien vite le prochain bar à matelots, la prochaine baston, la prochaine Béatrice. Et l’on suivra ainsi tant bien que mal, en jouant des coudes à l’occasion, Benny profane et ses potes, mi-prolo mi-bobo, ramassis d’artistes ratés, de clodos, d’intellectuels et de filles qui apparaissent et disparaissent comme dans une interminable fête anarchique, un squat sans règles où les impressions et les sentiments surnagent entre deux trous noirs éthyliques. Benny Profane se rend bien vite à New York, où il est l’ami des clochards, quand il ne fréquente pas la Tierce des Paumés ou les petits voyous portoricains avec qui il chasse l’alligator dans les égoûts. L’occasion de bon nombre de rencontres plus ou moins marquantes : Esther, par exemple, petite juive un brin écervelée qui entend bien se faire refaire son pif aquilin perçu comme un stigmate ; ou encore Herbert Stencil, et son obsession pour V.
 
Et c’est ainsi que le roman, déjà passablement confus, se met à vaguement suivre deux lignes vaguement narratives résolument différentes, bien que quasi nécessairement vouées à se rejoindre. Nous avons donc d’un côté les séquences « contemporaines » (fin des années 1950), avec tous ces personnages et leur vie au jour le jour, dans une ambiance qui ne manque pas de faire penser à Kerouac et notamment à Sur la route, ou plus simplement et plus largement à la beat generation. A vrai dire, c’est peut-être davantage William Burroughs que l’on aurait envie de convoquer ici, le « réalisme » sec et sordide de ces premières séquences s’enchaînant bien vite avec d’autres, plus précieuses, plus hallucinées, et paradoxalement (ou pas) plus cohérentes.
 
Herbert Stencil (qui parle de lui à la troisième personne, ce qui est toujours bon signe) est obsédé par une ligne mystérieuse extraite du journal intime de son défunt père : « Il y a plus derrière V. et dans V. qu’aucun de nous n’a jamais soupçonné. » Comme de bien entendu, cette sentence étrange s’applique parfaitement au roman. Stencil entend bien découvrir qui, ou ce qui, se cache derrière cette lettre « V. ». Une femme, peut-être ? Ou bien cette rate élevée par un prêtre dingue dans les égoûts ? A moins qu’il ne s’agisse de Vheissu, ce pays fantasque dont l’existence réelle n’a jamais été avérée, mais qui pourrait se trouver, voyons, du côté de l’Afghanistan, peut-être, ou bien non, vers l’Antarctique, ou dans les souterrains du monde ? Vheissu, quoi qu’il en soit, a nécessairement des agents. Et Stencil de rassembler ainsi tous les indices lui permettant de découvrir enfin le mystère de V. Et de reconstituer le tout, de le revivre. Ainsi qu’il le répète à tout bout de champ, tout cela n’a rien à voir avec de l’espionnage. Mais l’on croisera, dans ses récits anciens prenant place au Caire ou à Malte, en Italie ou en Afrique du Sud, bien des agents secrets, des non-dits, des complots, des gens qui ont quelque chose à cacher ; tout tourne nécessairement autour de V. Stencil, dans sa quête paranoïaque, élabore comme un romancier pervers une succession de conspirations et de coïncidences improbables (pour citer cette fois un auteur récent, pour le coup, ça m’a fait un peu penser à Paul Auster, dans le fond... mais aussi, bien sûr, à Edward Whittemore, encore une fois), repoussant toujours plus loin la résolution de l’énigme. Car Stencil sait bien vite que la solution se trouve probablement à La Valette. Mais il préfère errer, rassemblant les indices, d’un pays à l’autre, d’une époque à l’autre, en avant, en arrière, complètement à l’Ouest ou un peu plus au Sud. V. doit être mis en rapport avec l’incident de Fachoda, avec le génocide des Hottentotes et Héréros en 1904 (séquences hautement cauchemardesques ; une fois de plus, difficile de ne pas faire le lien avec, plus tard, la tragédie de Smyrne telle qu'elle est superbement décrite dans Le codex du Sinaï de Whittemore), avec ces révolutionnaires paraguayens fricotant à Florence avec de pittoresques aventuriers désireux de s’emparer de la Naissance de Vénus (nécessairement) de Botticelli, avec les bombardements de La Valette. Tout tourne autour de V. Et les liens, progressivement, s’établissent entre le complot délirant de Stencil et les beuveries et coucheries de la Tierce des Paumés, comme une prophétie révélatrice d’une soudaine apocalypse, inévitable en dépit de la fuite perpétuelle des différents protagonistes.
 
La littérature « réaliste » des séquences contemporaines (encore que ce réalisme doive souvent être relativisé, ainsi pour ce qui est de la chasse aux alligators, ou de l’opération de chirurgie esthétique d’Esther, séquence hilarante et douloureuse évoquant le docteur Benway dans ses œuvres… la bizarrerie et le rire sont de toute façon omniprésents) se trouve ainsi balancée par une littérature plus folle et lorgnant insidieusement (et avec beaucoup d’humour) vers les contrées troubles de l’imaginaire, à base de royaumes fantasmagoriques, de rencontres fatales, d’être quasi cybernétiques, de quasi réincarnations, de mystérieux signaux magnétiques et de manifestations vaporeuses. V., dans les délires de Stencil, obéit ainsi à l’étrange logique des rêves et des cauchemars, la cohérence forcée du récit sentant l’artifice un peu honteux, où la volonté vient combattre la fatalité, pour un résultat très efficace et perturbant, hautement paranoïaque pour ne pas dire dickien (l’interrogation sur la nature de la réalité est centrale dans le roman, et pas seulement dans l’enquête de Stencil).
 
Le tout étant servi par une plume alerte et fine (un peu malmenée par la traduction, je le crains, mais il faut reconnaître qu’il y avait sans doute là un fameux challenge…). Le style de Pynchon, si l’on passe sur l’incongruité et la confusion du récit, est d’une grande fluidité, souvent fort, parfois drôle, et généralement juste.
 
Ceci dit, tout cela n’est pas sans défauts. Je n’ai guère été surpris d’apprendre que V. était le premier roman de Thomas Pynchon : il est en effet marqué par une ambition débordante, pas toujours bien canalisée, succombant parfois à l’exercice de style type poésie en prose (ou pas, d’ailleurs : les chansons et poèmes abondent dans le récit), et se perdant parfois presque autant que le lecteur d’un personnage à l’autre, d’une ligne narrative à l’autre ; il en résulte à l’occasion un sentiment de trop-plein, éventuellement générateur d’ennui, que j’ai pour ma part surtout ressenti dans les passages « contemporains » (les moins originaux, pour le coup ; et, en ce qui me concerne en tout cas, Pynchon n’a pas ici l’aisance et le naturel d’un Kerouac, par exemple). Cela n’exclue pas quelques très jolies séquences, ainsi l’opération d’Esther, la psychanalyse de Stencil par son dentiste, la chasse aux alligators, etc. Mais les récits paranoïaques de Stencil me paraissent bien plus convaincants, à la fois prenants et absurdes, drôles et terrifiants, presque toujours saisissants. Plus personnels, en tout cas.
 
Peut-être est-ce que je cherchais davantage cela chez Pynchon… Quoi qu’il en soit, cette première expérience s’avère sans aucun doute concluante, et j’ai bien envie de poursuivre dans la découverte de cet auteur hors-normes, probablement avec L’arc-en-ciel de la gravité, récemment réédité si je ne m’abuse, ou bien avec Vente à la criée du lot 49, que l’on prétend parfois plus accessible… On verra bien. En attendant, j’ai passé dans l’ensemble un très bon moment à la lecture de ce très bon V.
 
Alors merci encore, Mademoiselle. Maintenant, il s’agit juste de faire encore mieux pour mon prochain anniversaire (quoi, j’abuse ?).
par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Lundi 10 décembre 2007

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ROBINSON (Kim Stanley), Les quarante signes de la pluie, traduit [de l’américain] par Dominique Haas, [Paris], Presses de la Cité, [2004] 2006, 396 p.
 
L’Américain Kim Stanley Robinson est clairement pour moi l’un des meilleurs auteurs de science-fiction de ces dernières années avec le Canadien Robert Charles Wilson, et devant (oui, devant) l’Anglais Stephen Baxter et l’Australien Greg Egan. Ce qui fait trois auteurs sur quatre plus ou moins assimilés au sous-genre « hard science », et croyez bien que la quiche en sciences dites « dures » que je suis en est le premier étonné…
 
On s’accorde généralement à placer Robinson dans ce courant, et l’abondance de digressions scientifiques dans ses romans est à vrai dire assez révélatrices des intérêts du bonhomme. Pourtant, à la différence de bon nombre de ses collègues, il n’est pas lui-même un scientifique (il est de formation littéraire ; au passage, sa thèse, récemment éditée chez les Moutons électriques, portait sur Les romans de Philip K. Dick…) ; cela ne rend pas son discours moins pertinent, semble-t-il, le fond scientifique de ses écrits étant qualifié de solide par les plus compétents des amateurs du genre (quand bien même, en cherchant la petite bête, on peut déceler quelques erreurs ici ou là, mais bon, ça va…) ; cela explique peut-être, en contrepartie, sa clarté d’expression, son sens de la pédagogie, son indéniable curiosité d’amateur, qui tranchent par exemple sur l’austérité d’un Egan, et rendent probablement ses ouvrages plus accessibles pour les béotiens dans mon genre. Notons d’ailleurs que l’attrait pour les sciences de Kim Stanley Robinson ne se limite pas, loin s’en faut, aux seules sciences dites « dures » : les sciences humaines et sociales (essentiellement l’histoire, mais aussi la sociologie et la science politique, y compris dans ses aspects juridiques et institutionnels) y jouent un rôle tout aussi important, et les réflexions en la matière sont souvent pertinentes (ce qui est plutôt appréciable, tout de même !). Autre atout du Monsieur, et non négligeable : si la science joue un rôle important dans ses œuvres, l’auteur ne se contente pas pour autant de livrer une froide littérature d’ingénieur, dans la mesure où il accorde une grande importance à ses personnages, généralement très humains et attachants (ce qui le rapproche à certains égards de Wilson, je trouve ; on aura l’occasion d’y revenir). Il donne en tout cas l’image d’un passionné, à l’enthousiasme communicatif, et aux centres d’intérêt variés, de l’alpinisme au bouddhisme en passant par la physique quantique et l’histoire, et qui ne rechigne pas à exposer ses opinions, notamment d’ordre politico-économique, dans une perspective résolument humaniste et écologiste : ainsi, Kim Stanley Robinson ne se contente pas de bêtement critiquer le capitalisme, ce qui est à la portée du premier venu, mais entend bien y proposer des alternatives. On a pu, assez souvent, le juger « naïf », « trop gentil », etc. Etant d’un naturel cynique, je serais tout disposé à renchérir sur ces critiques, mais le fait est que l’honnêteté de Robinson me désarme…
 
Autant de caractères que l’on retrouve dans ses plus fameuses œuvres, et notamment dans la d’ores et déjà incontournable « trilogie martienne » (Mars la rouge, Mars la verte et Mars la bleue ; on peut y rajouter le recueil de nouvelles, et quasi fix-up, intitulé Les Martiens, lequel, si je ne m’abuse, avait fait l’objet de mon premier compte rendu miteux sur ce blog miteux, c’est dire si ça doit pas être glorieux…). Le fruit de plusieurs années de travail, décrivant rien moins que la colonisation et la terraformation de la planète rouge, dans une perspective résolument historique et humaine, où l’aventure et la fascination scientifique, la petite histoire et la grande, les catastrophes les plus noires et les utopies les plus lumineuses, s’entremêlent avec bonheur pour former une somme incomparable et indispensable. On peut dire la même chose de son autre chef d’œuvre, The Years Of Rice And Salt, superbe uchronie bêtement traduite sous le titre imbécile de Chroniques des années noires : sept siècles d’histoire revisitée, dans un monde où l’Europe a succombé à la grande peste du Moyen-Âge, laissant la première place à la Chine et au monde arabe. Une merveille, vous dis-je.
 
Et Kim Stanley Robinson s’est donc lancé il y a peu dans une nouvelle trilogie, dont Les quarante signes de la pluie constitue le premier volume (le second, 50° au-dessous de zéro, est paru il y a peu en français ; je le lis prochainement et vous en parle illico ; le troisième n’existe pour l’instant qu’en anglais, et s’intitule Sixty Days And Counting). L’amateur de Kim Stanley Robinson est tout d’abord surpris par la taille du roman : 400 pages seulement, là où les précédents ouvrages avoisinaient généralement le double, voire plus… Le thème, par contre, n’étonne guère : le réchauffement climatique.
 
Je ne sais pas vous, mais moi, j’en ai soupé, du réchauffement climatique. Impossible de passer à côté à l’heure actuelle, et difficile de faire la part des choses, l’alarmisme obtus et les bondieuseries écolo-bobo dégoulinantes de certains me paraissant tout aussi horripilantes que les réfutations hypocrites et scandaleuses des acharnés de l’ultra-libéralisme économique, qui se complaisent dans une vision (non, un aveuglement) à court terme typique de l’actionnaire moyen. Je crois volontiers, pour ma part, au réchauffement climatique, et à la nécessité de faire des efforts sous peine de Gros Bordel Imminent (par contre, les « solutions » proposées tendent à m’agacer quelque peu, mais bon, là n’est pas la question…) ; je regrette, ceci dit, l’attitude résolument doctrinaire des adhérents à la cause, leurs tours de passe-passe rhétoriques (Al Gore et compagnie, sous cet angle, ne valent pas forcément mieux que leurs adversaires…) et leur tendance à crier au haro sur l’hérétique quand on se permet la moindre critique… La question scientifique et politique est devenue question de foi et d’orthodoxie scientiste ; il me semble, quant à moi, que ce terrible problème devrait favoriser, plutôt que ce bête repli sur soi, un salutaire questionnement sur la place de la science dans la société, sur son rôle politique, et sur ses conséquences à long terme : à peu de choses près un changement de paradigme…
 
Pour tout dire, là, comme ça, je n’avais pas vraiment envie de lire un bouquin de plus sur le réchauffement climatique. Sauf que celui-ci est de Kim Stanley Robinson ; oh, il n’y a aucun doute sur le positionnement du bonhomme dans ce débat : Les quarante signes de la pluie constitue bien un antidote à Michael Crichton… Mais j’avais trouvé Robinson remarquablement pertinent dans son questionnement sur l’écologie dans la « trilogie martienne » (à tel point qu’il a pas mal modifié mon point de vue, l’enfoiré…), alors pourquoi pas, après tout ? Bonne surprise en ce qui me concerne, qui plus est : la réflexion sur la science et son rôle social que j’évoquais à l’instant est bien au centre du roman…
 
Une chose franchement terrifiante, d’entrée de jeu : on n’a vraiment pas l’impression d’être dans un roman de science-fiction. Ou, plus exactement, dans un roman d’anticipation. Si l’on doit parler ici de futur (ce que ne fait pas l’auteur), c’en est un vraiment très proche, où Bush pourrait bien être encore le président des Etats-Unis (le président n’est pas nommé dans le roman, mais c’est un républicain… qui a une réputation, sans doute très exagérée, de crétin fini). Autant dire que ça se passe demain. Les effets du réchauffement climatique sont encore très limités, et, si l’on excepte la fin du roman (Washington qui disparaît sous les eaux dans une inondation catastrophique ; ce n’est pas un spoiler, on sait dès le début – dès le titre – ce qui va se produire), la question n’est à vrai dire évoquée qu’en filigrane, comme par une suite de dépêches qui ne retiennent guère l’attention : un morceau de la banquise qui se détache, « l’Hyper-Niño » permanent, etc. Tous les événements sont envisagés par l’intermédiaire d’une brochette de personnages, généralement très attachants (quand bien même on a pu les juger trop gentils mignons).
 
A Washington, on suit ainsi le charmant couple formé par Anna et Charlie Quibler (ce qui occasionne de très touchantes scènes familiales – horreur glauque, je viens d’écrire ça, moi ? – qui ne sont pas sans rappeler la jolie nouvelle « Mars la violette », dans Les Martiens). Anna est une scientifique de formation, mais son travail est essentiellement administratif, en tant que chef de projet à la National Science Foundation (NSF), ce qui fournit le prétexte à une savante étude de cette institution chargée d’attribuer des subventions à la recherche scientifique, mais qui manque cruellement de moyens… On compte notamment, parmi ses collègues, le cynique et désabusé Frank Vanderwal, qui applique une grille de lecture sociobiologique aux rapports humains, tout comportement contemporain se rapportant à ses yeux au primate d’antan et à sa lutte pour la survie dans la savane ; Frank déplore le manque de moyens de la NSF, et entend bien, en fin de compte, la révolutionner de fond en comble, pour aboutir à ce changement de paradigme qui lui paraît indispensable. Tous ces scientifiques, en effet, sont conscients du désastre imminent, à la différence des charlatans obtus qui forment l’entourage direct du président. Cela, Charlie Quibler le sait mieux que personne, lui qui joue le rôle de conseiller pour l’environnement du sénateur démocrate Phil Chase, probablement plus sympathique et volontaire que la grande majorité de ses collègues, mais guère efficace pour autant. Charlie, le seul non-scientifique parmi les personnages principaux, est particulièrement attachant : homme moderne et papa-gâteau, c’est lui qui s’occupe du bambin Joe, tandis qu’Anna travaille d’arrache-pied à la NSF ; et il le traîne partout sur ses épaules… jusque dans le bureau ovale. Ce qui occasionne nombre de très jolies scènes (… mais bordel, c’est pas possible, c’est pas moi, j’ai pas pu écrire ça…). A Washington, enfin, il ne faut pas oublier ces étranges ambassadeurs khembalais, représentants d’une minuscule nation de Tibétains exilés dans l'océan Indien, sur une petite île inondable, et qui viennent dans la capitale de l’hyperpuissance pour y tenter un lobbying indispensable mais voué à l’échec… Les Quibler, cependant, et sans qu’ils sachent trop pourquoi, entendent b