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Dimanche 18 novembre 2007

Radieux.jpg

EGAN (Greg), Radieux, traduit de l’anglais (Australie) par Sylvie Denis, Francis Lustman, Quarante-Deux et Francis Valéry, traductions harmonisées par Quarante-Deux, Aulnay-sous-bois – Saint-Mammès, Quarante-Deux – Le Bélial’, [1998] 2007, 426 p.
 
Voici donc le deuxième volume de « l’intégrale raisonnée » des nouvelles de Greg Egan au Bélial’. Greg Egan, pour ceux qui ne le connaîtraient pas, est un auteur australien (ce que l’on ne croise quand même pas tous les jours dans les librairies de l’Hexagone), et assez largement considéré comme un des plus intéressants écrivains de science-fiction de ces dernières années (il a ses détracteurs, néanmoins, et nous aurons bien l’occasion de nous faire une idée des raisons de leur hostilité… Notons en outre que ce jugement s’applique surtout à ses nouvelles, ses romans ayant dans l’ensemble moins convaincu, semble-t-il). La quatrième de couv’, nécessairement élogieuse, dit même du Monsieur que c’est « l’écrivain de science-fiction le plus fascinant depuis Philip K. Dick ». Ce à quoi je répondrais : heu, du calme, quand même. Certes, cette sentence flatteuse relève d’un « bon dol » assez légitime de la part de l’éditeur, mais elle est quand même bien excessive, et surtout parfaitement inappropriée. La science-fiction d’Egan n’a à vrai dire pas grand chose à voir avec celle de Dick, en-dehors de quelques thèmes centraux similaires (comme la définition de l’humain), néanmoins traités de manière bien différente, pour ne pas dire radicalement opposée. Là où Dick n’a jamais accordé une place prépondérante aux sciences dites « dures » dans ses récits, Egan se pose quant à lui en spécialiste de la tendance « hard science », et même parmi ses plus austères représentants. Si je n’avais guère ressenti outre-mesure cette impression dans le précédent recueil, Axiomatique (en dépit de son titre…), je comprends toutefois bien mieux ce jugement depuis ma lecture de Radieux. Oui, il y a bien des gros morceaux de science chez Greg Egan, certaines nouvelles étant même tellement hermétiques qu’elles en deviennent tout simplement inaccessibles pour les quiches en maths, physique et toutes ces sortes de choses dans mon genre ; que celui qui en doute lise « La Plongée de Planck »
 
N’allons pas trop vite, ceci dit. Ce texte particulièrement ardu est le dernier du recueil, et il n’en est franchement pas représentatif. Et les neuf novellae qui le précèdent sont incomparablement plus abordables (et intéressantes, mais ceci n’engage que moi).
 
Commençons donc par le commencement, avec « Paille au vent » (pp. 13-45). Le génie génétique a accouché d’un monstre, une jungle folle devenue un organisme à part entière et à même de se protéger contre toute agression quelle qu’elle soit, en se remodelant et en s’adaptant quasi instantanément. Un refuge idéal pour les narcotrafiquants qui en sont à l’origine, et pour les savants qui les ont rejoint, pour une raison ou une autre. Le narrateur est chargé d’y retrouver l’un d’entre eux, le dénommé Largo. Pour le tuer… Une nouvelle aux allures de thriller, efficace et stimulante, sans être exceptionnelle pour autant. Il y est directement fait mention à Au cœur des ténèbres de Conrad, même si, à vrai dire, c’est plutôt l’atmosphère de sa « transposition » vietnamienne Apocalypse Now que l’on y retrouve. Au-delà du thriller, il y a bien matière à réfléchir dans ce texte intrigant. Et Egan y introduit une thématique assez récurrente du recueil, avec un questionnement de l’humain, de ses choix, de ses sentiments, de ses émotions, dans une optique radicalement matérialiste ; l’homme comme assemblage de molécules, et rien au-delà ? On aura l’occasion d’y revenir.
 
Egan est néanmoins assez lucide sur les éventuelles conséquences de ce genre de conceptions, ainsi qu’il le montre avec brio dans la nouvelle suivante, « L’Eve mitochondriale » (pp. 47-80). Une sorte de secte, désireuse de rompre les barrières artificielles scindant l’humanité, entend démontrer à l’aide de la génétique l’ascendance commune de tous les humains, en remontant l’arbre généalogique de tout individu par la ligne maternelle jusqu’à une sorte de « mère primordiale ». La compagne du narrateur est une fervente supportrice de cette approche de l’humanité, et le convainc de faire bénéficier de ses recherches les Enfants d’Eve. C’est ainsi que ce chercheur fondamentalement sceptique va se retrouver impliqué bien malgré lui dans la Guerre de l’Ancêtre. Car il apparaît bien vite d’autres groupes qui, en usant de méthodes génétiques différentes, viennent contester les conclusions des Enfants d’Eve et nier l’existence de cette « mère de l’humanité », mais prétendent par contre pouvoir tracer plusieurs lignages paternels. Une multitude d’Adam, toujours plus nombreux, réduisant d’autant plus la parenté supposée de l’humanité, et faisant les délices de l’extrême droite… Si la chute de la nouvelle peut sembler un peu précipitée, « L’Eve mitochondriale » n’en constitue pas moins à mon sens une des plus grandes réussites de Radieux, analysant avec noirceur et un certain humour jaune l’aberration de la sempiternelle quête des origines qui, à en croire tant d’imbéciles, devrait décider de notre lendemain. Cela a déjà été dit ailleurs, mais j’approuve totalement : cette nouvelle est un antidote salutaire aux traficotages absurdes et racistes des Brice Hortefeux et compagnie…
 
« Radieux » (pp. 83-129) est bien différent. Si la nouvelle débute comme un thriller (avec quelques jolies scènes, mais un peu gratuit…), elle passe cependant ensuite à une « hard science » très hermétique mais résolument fascinante. Je vais schématiser à outrance, étant tout sauf un mathématicien, pardon pardon. En gros : nous savons tous (même moi…) que 2 et 2 font 4. Mais si ce n’était pas toujours le cas ? Si les mathématiques ne présentaient pas une cohérence infinie ? S’il était possible que, au-delà d’un certain point, ce soient des mathématiques radicalement différentes qui s’appliquent ? La quête de cette discontinuité va aboutir à une rencontre imprévue, et aux conséquences potentiellement énormes… Après un départ en demi-teinte, Greg Egan nous livre ainsi une très bonne nouvelle de « hard SF », un peu ardue au premier abord, mais stupéfiante au final.
 
« Monsieur Volition » (pp. 131-154), ensuite, est un texte très différent, beaucoup moins hermétique en apparence seulement. L’histoire de ce pathétique délinquant qui vole un jour un « cache » modifiant radicalement sa perception du monde et de lui-même poursuit et approfondit le questionnement déjà abordé dans « Paille au vent » sur les mécanismes du choix, essentiellement. Une semi-réussite, à mon avis, mais ceci provient peut-être de « l’entourage » de cette nouvelle.
 
Car « Cocon » (pp. 157-202), qui la suit immédiatement, est bien plus directement parlante. Si le point de départ de cette nouvelle aux allures de « policier » est éminemment contestable (l’idée que l’orientation sexuelle serait déterminée par les gènes, dès la grossesse…), le résultat est cependant passionnant et pertinent, puisqu’il s’agit à maints égards d’un prétexte permettant, à la manière de ce qui avait été fait dans « L’Eve mitochondriale », de s’interroger sur l’appartenance à une communauté et les implications politiques de la science. Une nouvelle finalement très bien pensée… et d’une profonde noirceur, hautement déstabilisante.
 
« Rêves de transition » (pp. 205-226) est bien moins convaincant. Ce récit très paranoïaque (pour ne pas dire dickien…) d’un homme qui entend « devenir une machine » laisse un peu sur sa faim… et donne une impression de déjà-vu absente des autres nouvelles sélectionnées.
 
Autant passer directement à la suite, franchement excellente, les deux prochaines nouvelles constituant à mes yeux et de loin le sommet du recueil. Commençons donc par « Vif Argent » (pp. 229-272). Une épidémiologiste enquête sur un inquiétant virus mortel, le SFVG, rapidement rebaptisé « Vif Argent » par les médias. Si la probabilité d’infection est minime, le Vif Argent peut néanmoins se transmettre avec une grande facilité, par une simple poignée de main, par exemple. Mais le décès survenant très rapidement, le SFVG ne commet pas véritablement de ravages. La multiplication de cas du côté de la Caroline n’exclue cependant pas l’éventualité encore jamais identifiée d’un « porteur sain », transmettant le virus sans en présenter les symptômes. La narratrice se lance sur cette piste… et découvre finalement l’envers de la maladie, dans une sorte de nouvelle religion, constituant par elle-même un virus mortel. L’enquête est palpitante, et la réflexion sur la foi et la « spiritualité » pertinente et très noire – la fin est tout bonnement stupéfiante… Une brillante réussite, pour une des meilleures nouvelles du recueil.
 
La meilleure, ceci dit, est à mon sens la suivante, pour laquelle le qualificatif de « chef-d’œuvre » me paraît tout à fait approprié. Dans « Des raisons d’être heureux » (pp. 275-323), le narrateur, alors qu’il était enfant, a bien failli succomber à une tumeur ; celle-ci, cependant, avait un effet secondaire imprévu, consistant en une « surproduction » d’une endorphine, un neuropeptide appelé leu-enképhaline ; en conséquence de quoi le narrateur à deux doigts de la mort était plongé en permanence dans un état de béatitude inconcevable, tout devenant prétexte à son bonheur. Le problème est que l’ablation de la tumeur, si elle prolonge son espérance de vie, le prive également de cette leu-enképhaline, le plongeant brutalement dans une dépression chronique le rendant inapte à la vie en société (au passage, l’état dépressif du narrateur est remarquablement bien décrit par Egan – je peux en témoigner…). Et quand une opération miraculeuse, ultérieurement, lui permet de ressentir à nouveau le bonheur, cela ne lui facilite guère la tache pour autant : désormais, tout, absolument tout lui semble merveilleux, et il est incapable de faire la distinction entre le plaisir que lui procure un jambon-beurre et un plat de chef, un chef-d’œuvre de la musique classique et une abomination MTVesque, le spectacle d’un panorama enchanteur et celui d’une poubelle débordant d’ordures… Et entre une femme et l’autre. Le plaisir et les émotions, et les choix qui en découlent, comme résultant d’un simple agencement de molécules, de la communication entre deux organes, et rien d’autre… Peu importe que l’on adhère ou non à ce présupposé hautement matérialiste : le résultat n’en est pas moins bluffant, remarquable de justesse et d’humanité. Une nouvelle brillante et émouvante, intelligente et sensible. Un chef-d’œuvre, vous dis-je…
 
Sans surprise, « Notre-Dame de Tchernobyl » (pp. 325-366) n’atteint pas de tels sommets. C’est à vrai dire une des nouvelles les plus faibles du recueil, dans la mesure où elle appelle presque systématiquement à la comparaison avec un texte précédent bien plus réussi. Un thriller rapportant la quête d’une icône a priori anodine et de mystérieux assassins, et introduisant une réflexion sur la religion… On y préférera largement, à titre d’exemples, « Cocon » et « Vif Argent », reposant sur des bases assez similaires.
 
Et on en arrive ainsi à « La Plongée de Planck » (pp. 369-413). Aïe… Autant le dire de suite, cette dernière nouvelle, évoquant, dans un futur lointain, la préparation d’un voyage sans retour au cœur d’un trou noir et sa perturbation par deux énergumènes anachroniques, ne m’a pas du tout convaincu. Mais alors pas du tout. Au-delà, elle m’a même laissé franchement perplexe. Bon, premier point : j’y ai rien capté, pas plus qu’aux explications savantes que des lecteurs compétents et bien intentionnés ont bien voulu en donner ici ou là ; ce qui confirme au moins une chose, c'est que j'ai bien fait d'arrêter la physique en Seconde... Mais ce n’est pas le seul problème. Je ne suis cependant pas très sûr de ma « critique », dans la mesure où l’hermétisme du sujet m'a amené à lire un peu en diagonale, et ainsi, probablement, à passer à côté de bon nombres d’aspects ne se rapportant pas à la physique. Mais voilà : je n’ai pas trouvé Egan très convaincant dans cet exercice de SF « dans un futur vach’ment lointain ». On m’accusera peut-être de pinaillage, mais je doute fort que l’on se souvienne encore d’Einstein, de Planck, de Stephen Hawking, de Shakespeare, de Baudelaire et de la culture de la Grèce antique dans plusieurs milliers d'années... ce qui n'a pas facilité mon immersion dans la nouvelle, outre son côté hermétique. Mais peut-être ai-je eu tort de prendre ce « monde » trop au premier degré... C’est bien là ce qui me perturbe, en effet : même s'il y a une indéniable part de caricature de part et d'autre et quelques jolies réflexions « philosophiques » (bouh le vilain mot), j’avoue avoir eu tendance à prendre un peu au pied de la lettre le méchant portrait du « littéraire » Prospero confronté à un quasi-éloge du scientisme le plus abscons (malgré un sourire de temps à autre). Et, au final, la lapidaire réplique de Cordelia (p. 408 : « Baudelaire peut aller se faire foutre. Je suis là pour la physique. ») m’a fait l’effet d’une note d’intention assez navrante... d'autant que, située en fin de volume, elle m’a un peu amené rétrospectivement à revoir mon jugement sur l'ensemble du recueil. En même temps, peut-être faut-il y voir un auteur qui s’amuse à se caricaturer lui-même tel que ses détracteurs peuvent l’envisager, semblant leur donner raison pour mieux les moquer au final ? Je suis perplexe... Et mon incompréhension des aspects scientifiques de ce texte (outre mon insondable bêtise naturelle) ne me rend pas son interprétation aisée... Je n’oserais donc prendre clairement position sur ce point. « La Plongée de Planck », quoi qu’il en soit, m’est de toute façon apparue comme un texte bien trop ardu pour être appréciable du lecteur lambda, et faisant franchement tâche dans ce recueil.
 
On aura en effet compris que Radieux est dans l’ensemble une grande réussite, et probablement un des meilleurs recueils de nouvelles de science-fiction de ces dernières années. J’avoue sans l’ombre d’un doute l’avoir préféré à Axiomatique, notamment ; et si je garderais toujours la première place pour l’excellent La tour de Babylone de Ted Chiang, Radieux constitue cependant un digne challenger, qui trouvera naturellement sa place dans la bibliothèque de tout amateur de science-fiction, « hard science » ou pas.
par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Samedi 17 novembre 2007

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DI ROLLO (Thierry), Cendres, Paris, ActuSf / Les trois souhaits, 2007, 83 p.
 
Fin octobre, ActuSf a décidément mis les bouchées doubles pour ce qui est de ses encore peu nombreuses publications, avec trois nouveaux titres d’un coup : l’anthologie Appel d’air, pas tendre pour un certain N.S., Le Miroir aux éperluettes de Sylvie Lainé, et donc Cendres de Thierry Di Rollo. Comme je suis un jeune homme docile, charmant, tout disposé à encourager ce genre d’heureuses initiatives, et surtout un acheteur compulsif, j’ai eu le plaisir de voir arriver récemment dans ma boite aux lettres ces trois sympathiques petits bouquins (entre 80 et 100 pages), les deux derniers étant en outre dédicacés par leurs auteurs respectifs (ce que je ne savions point, mais qui constitue une bien agréable surprise, ma foi !). Bien entendu, il n’y a aucune raison pour que ces opuscules échappent à mes comptes rendus miteux, et je vais donc commencer aujourd’hui par Cendres
 
Autant le dire de suite : je ne sais absolument rien de Thierry Di Rollo, quand bien même je suis à peu près certain d’avoir croisé son nom ici ou là (probablement dans les pages de Bifrost). Je vais donc me contenter de citer lâchement la brève notice biographique de la quatrième de couv’ : « Né en 1959 à Lyon, Thierry Di Rollo est l’auteur d’une demi-douzaine de romans distingués par la critique dont Les Trois Reliques d’Orville Fisher, La Profondeur des tombes et Meddik. » Voilà. Mais ce petit recueil de quatre nouvelles n’en était pas moins, de ces trois arrivages, celui qui m’aguichait le plus. Deux raisons à cela :
 
-         Quand on parlait de Cendres ici ou là, les mots revenant le plus souvent pour le décrire étaient « sombre », « noir », « cynique », « déprimant », et toutes ces sortes de choses. Bref, c’est pour moi…
 
-         La couverture de Daylon (décidément doué, le Monsieur) me paraît franchement sublime. Certains ont jasé, « beuh c’est du collage pseudo-arty qu’un gamin de quatre ans y peut le faire aha » ; étant d’un naturel poli et ouvert à la discussion, je ne relèverai pas, et me contenterai de dire que, pour MOI (les autres, je les empapaoute, d’abord), c’est pertinent, bien pensé, bien réalisé, et assez original dans un milieu un peu sclérosé de la SF française qui semble considérer une jaquette hideuse / baveuse / racoleuse comme un signe de qualité et d’intégrité science-fictionnelle (suivez mon regard, mais seulement si vous en avez le courage).
 
Bon, je n’ai quand même pas acheté ce bouquin que pour la couverture, hein… Alors abordons maintenant le contenu (rapidement ; Cendres est assez court comme ça, alors autant ne pas trop le déflorer).
 
Quatre nouvelles, dont une inédite. On commence avec « Cendres » (pp. 7-19). Et c’est effectivement très noir, cynique, sombre, déprimant, et toutes ces sortes de choses. Un camp de réfugiés. Réfugiés de quoi ? Pourquoi ? Depuis le temps, ils ne le savent plus. Difficile, d’ailleurs, de savoir d’où l’on vient, dans ce camp, dont la plupart des habitants ont un matricule en guise de patronyme, et une éprouvette pour parents. Ce n’est pas le cas de Renaud, ni de sa froide compagne Julia. Ils n’en partagent pas moins le sort des autres réfugiés ; ils sont de toute évidence abandonnés de tous, et « on » va les laisser crever ici, les parachutages de vivres étant de moins en moins nombreux… et toujours plus hypothétiques. Ce n’est pas la joie, donc. L’atmosphère du récit, chronique d’une mort annoncée émaillée de cadavres rachitiques, est brillante. J’avoue cependant que c’est probablement le texte du recueil qui m’a le moins séduit, étant à la fois trop plein et un peu vide… En même temps, il en résulte d’autant plus un certain sentiment d’absurdité parfaitement approprié.
 
La suite, ceci dit, me paraît plus intéressante. « Jaune Papillon » (pp. 21-32 ; texte revu et expurgé) nous conte l’étrange aventure d’un vieil homme kidnappé un jour dans un parc, sans que l’on ne lui donne la moindre explication quant au sort auquel il est promis. Parler « d’histoire à chute » serait peut-être un peu exagéré, d’autant plus que la conclusion de la nouvelle se laisse assez facilement entrevoir. Elle n’en est pas moins assez originale, cruelle et cynique, et très efficace.
 
« Les hommes dans le château » (pp. 33-58), l’inédit de ce recueil, est assez différent de ce qui précède. Si nous sommes indéniablement dans un cadre futuriste, l’atmosphère est cependant davantage archaïque, et évoquant plus ou moins le roman noir. On a pu y voir (ainsi Charlotte d’ActuSf) un conte modernisé. Pour ma part, l’histoire de cette jeune fille offerte en pâture à un vieux baron pervers et anachronique, et qui tente d’échapper au sort funeste qu’on lui a promis au cours d’une vicieuse chasse à cour dans laquelle elle tient le rôle de la proie, m’a surtout fait penser au marquis de Sade et à des thématiques récurrentes dans son œuvre, et plus particulièrement dans les différentes versions de Justine. En plus soft, certes… Mais l’effet produit sur le lecteur, s’il n’est pas autant chargé de dégoût et ne joue pas autant sur l’ironie, est assez comparable. Un texte très noir, cynique et déprimant, qui constitue peut-être la plus grande réussite de Cendres.
 
Le dernier texte, « Quelques grains de riz » (pp. 59-84), n’est cependant pas à négliger. Etrange histoire que celle de ce fan des Beatles obsédé par « Eleanor Rigby », et qui entend bien tout mettre en œuvre pour retourner, ne serait-ce qu’un bref instant, à Liverpool en 1966. Etrange… et glauque. A nouveau un texte très noir, où le cynisme règne entre deux mélodies des « Fab Four »… ou bien les accompagne. Et, une fois de plus, et bien qu’à un moindre degré que pour la nouvelle précédente, j’ai cru discerner dans ces pages l’ombre du spectre ricanant du divin marquis, l’érotisme en moins. Ou pas.
 
Sans être un chef-d’œuvre et une lecture indispensable, Cendres constitue ainsi un recueil fort intéressant et cohérent, qui tient amplement ses promesses. On peut bien remercier Thierry Di Rollo pour ses nouvelles, et ActuSf / Les trois souhaits pour leur initiative bienvenue de publication de ces textes rares, constituant un moyen idéal pour découvrir des auteurs encore assez méconnus.
par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Vendredi 16 novembre 2007

Conan-le-Cimm--rien-1.jpg


HOWARD (Robert E.), Conan le Cimmérien. Premier volume, 1932-1933
, illustrations par Mark Schultz, ouvrage dirigé par Patrice Louinet, traduit de [l’américain] par Patrice Louinet et François Truchaud, Paris, Bragelonne, édition collector, [1932-1933, 2002] 2007, 574 p.
 
Hop, encore un gros et beau morceau de classique, avec cette édition tant attendue de l’intégrale des « Conan » de Robert E. Howard. Et sans doute vaut-il mieux parler d’édition plutôt que de réédition, dans la mesure où, pour la première fois, ce sont bien les textes originaux du Texan qui sont regroupés dans ce beau volume, et non les versions ultérieures traficotées par Lyon Sprague de Camp (essentiellement)… Ce dernier était à bon droit devenu la bête noire des fanatiques d’Howard et de son plus célèbre personnage, dans la mesure où il s’était permis de « retoucher » les textes originaux, coupant ici, rajoutant là, et réécrivant entre les deux, pour livrer finalement un Conan assez différent de l’original, et bien moins convaincant ; d’autant que le bonhomme, qui avait trouvé là semble-t-il un commerce juteux, s’opposait avec tous les moyens à sa disposition à toute réédition des textes originaux… Et ce n’est donc que tout récemment qu’il nous a été donné de redécouvrir les textes « 100 % Howard », dans une édition en anglais supervisée entre autres par Patrice Louinet, lequel a donc depuis dirigé cette édition française chez Bragelonne, qui devrait connaître trois volumes. Autant dire que Patrice Louinet est quelqu’un qui sait de quoi il parle…
 
Ne serait-ce que pour cette raison, il y a donc lieu de se féliciter de la parution de ce recueil. Et on ajoutera en outre que c’est un bel objet. La jaquette a pu être critiquée ici ou là ; certes, elle n’est guère fabuleuse (on peut même la juger horripilante avec son « Robert E. Howardtm » et son « Conan® »…), mais, connaissant les couvertures souvent baveuses et racoleuses au possible de Bragelonne, éditeur emblématique de la big commercial fantasy, comme on dit, c’est finalement plutôt correct. De toute façon, au pire, on peut se débarrasser de cette jaquette et lui préférer cette sympathique reliure bordeaux, avec dorures s’il vous plaît. L’intérieur est également assez séduisant, aéré et d’une lecture agréable, et assez abondamment illustré par Mark Schultz, soit dans un style « comics » qu’on a pu trouver criard (moi, ça va…), mais qui peut aussi faire penser, sans trop de surprise, aux Conan de John Buscema, soit dans un style davantage « prestigieux », avec des peintures épiques assez imprégnées de classicisme, mais parfois franchement superbes (j’aime beaucoup, par exemple, la danse de Bêlit, p. 180). Ne boudons pas notre plaisir : c’est une fort belle édition, et l’on peut bien adresser des félicitations à Bragelonne, qui ne s’est clairement pas foutu de notre gueule cette fois-ci. Juste un bémol : le prix est conséquent (35 €) ; mais bon, quand on aime…
 
Maintenant que j’y pense, il n’est sans doute pas inutile de se livrer à une petite présentation de Robert E. Howard et de son fameux barbare. Car bon nombre d’idées reçues circulent sur l’un comme sur l’autre… Le Texan Robert E. Howard (1906-1936) est un très grand nom de la littérature de l’imaginaire dans sa version la plus « populaire », celle de ces fameux pulps aux couleurs criardes qui ont révélé tant d’auteurs de génie. Il a notamment écrit pour la fameuse revue Weird Tales, de même que le grand H.P. Lovecraft (célèbre depuis, mais royalement ignoré à l’époque…), avec lequel il a d’ailleurs entretenu une très abondante correspondance, sans jamais l’avoir rencontré pour autant (corrigez-moi si je me trompe…) ; il a même participé au « mythe de Cthulhu » en écrivant plusieurs nouvelles directement inspirées par le maître. De même que cet autre grand nom du genre que fut Edgar Rice Burroughs avec ses « cycles » de Tarzan et de John Carter, Howard a créé un certain nombre de personnages marquants revenant dans différentes nouvelles, et parmi lesquels on pourra citer, par exemple, Solomon Kane et le roi Kull.
 
Mais le plus fameux est incontestablement Conan le Cimmérien, personnage créé en 1932 (même si l’on peut trouver plusieurs textes qui semblent l’annoncer bien auparavant, ainsi que Patrice Louinet le note dans sa postface, « Une Genèse Hyborienne », pp. 541-571), et sur lequel il reviendra bien souvent jusqu’à son suicide à l’âge de trente ans, quatre ans plus tard. Et il y a une raison à cette réputation particulière. On a pu dire, en effet, que Robert E. Howard, avec le personnage de Conan, a créé un genre, particulièrement prolifique aujourd’hui (pour le meilleur et pour le pire…), à savoir l’heroic fantasy (même si l’on parlait plutôt à l’époque de sword’n’sorcery, expression conservée encore aujourd’hui pour désigner les récits les plus proches de Conan). Je n’ai aucune envie de rentrer dans les querelles de paternité sur le genre (et je veux bien noter, ainsi qu’on l’a parfois fait remarquer, que J.R.R. Tolkien, s’il ne publiera ses grandes œuvres que bien plus tard, avait néanmoins déjà commencé à bâtir sa Terre du Milieu à cette époque, et même auparavant…). Reste que Howard a bel et bien inventé quelque chose avec Conan… qui était tout d’abord, semble-t-il, un expédient destiné à lui faciliter quelque peu la tâche. Howard, outre un intérêt prononcé pour le fantastique, s’intéressait également énormément à la fiction historique, et avait eu l’occasion de s’y adonner avec succès. Le problème est que ce genre nécessite une énorme documentation afin d’éviter tout anachronisme, et implique un certain réalisme. D’où l’idée de créer un monde ressemblant assez au nôtre pour ne pas nécessiter trop d’explications nuisant à la force du récit, tout en offrant la souplesse nécessaire pour laisser s’exprimer à plein la fantasy et l’imagination de l’auteur. C’est ainsi que Howard a créé l’Âge Hyborien, passé imaginaire et oublié de notre terre, situé entre l’engloutissement de l’Atlantide et l’avènement des civilisations antiques. Howard écrira ainsi, parmi d’autres documents préparatoires, un petit essai sur l’histoire de l’Âge Hyborien (« L’Âge Hyborien », pp. 491-514), et dressera des cartes sommaires de ce monde imaginaire, superposées à des cartes de l’Europe, du bassin méditerranéen et du Proche-Orient (« Cartes du Monde Hyborien (dessinées aux environ de mars 1932) », pp. 537-539). En se référant à ces documents, il construira ainsi progressivement un monde cohérent et riche, fournissant un cadre idéal pour des aventures épiques et fantaisistes.
 
Et c’est donc le monde qu’arpente Conan le Cimmérien. Conan, quoi qu’ait pu en dire l’auteur, n’est probablement pas apparu d’un seul coup, et aura le temps d’évoluer. Passés les premiers récits ou projets reposant sur le thème de la réincarnation, il ne sera défini dans tous ses caractères qu’au fil des textes, lesquels – et il est important de le noter – n’ont pas été écrits dans un ordre chronologique : Howard n’a pas dressé une biographie du personnage de sa naissance à sa mort, mais s’en est fait le chroniqueur, rapportant des épisodes significatifs de la vie du personnage comme ils lui venaient. C’est ainsi que, dans le premier récit publié de Conan, celui-ci est au terme de sa carrière, en tant que roi d’Aquilonie. Et si l’on retrouvera par la suite d’autres récits se situant à cette même époque, bien plus nombreux sont ceux qui évoqueront un Conan plus jeune, mercenaire, voleur, ou pirate sous le nom d’Amra, le Lion. Patrice Louinet a donc fort logiquement pris un parti opposé à celui de Sprague de Camp, lequel avait artificiellement procédé à l’établissement d’une saga rapportant les aventures de Conan dans l’ordre où il pensait qu’elles étaient arrivées. Sans les modifications du sinistre retoucheur, cette pratique n’aurait plus guère de sens, et Patrice Louinet a donc tout à fait légitimement choisi de présenter les textes dans l’ordre de leur rédaction, qu’ils aient été acceptés par Weird Tales ou non (on trouve en outre en appendices des versions alternatives, des synopsis et des récits inachevés).
 
On perçoit mieux ainsi comment Howard a construit son personnage ; dans un premier temps (et le thème sous-jacent de la réincarnation, quand bien même non explicitement employé, n’y est sans doute pas pour rien), Conan, qui continue d’emprunter quelques caractères au personnage de Kull, ressemble à vrai dire beaucoup à Howard, notamment dans ses traits les plus mélancoliques ; mais, dans un second temps qui intervient assez rapidement, Howard fera de Conan une version idéalisée de lui-même. C’est ainsi que Conan le Cimmérien deviendra véritablement Conan le Barbare : un homme dur et fruste, mais certainement pas idiot, qui arpente le Monde Hyborien avec une sauvagerie destructrice et une incompréhension tournant souvent au mépris pour la civilisation et son cortège d’hypocrisies et de petitesses. Rien d’étonnant, sous cet angle, à ce que l’on ait souvent fait une lecture nietzschéenne de Conan (ainsi dans le chef-d’œuvre de John Milius). S’il ne faudrait probablement pas trop s’attarder sur cet aspect (et encore moins en tirer artificiellement des conséquences nauséabondes comme le premier bobo venu : pour dire les choses clairement, Howard n’avait absolument rien d’un fasciste…), le fait est qu’il y a bien du « surhomme » chez Conan, notamment dans sa tendance à se placer au-dessus du bien et du mal. C’est d’ailleurs un des aspects les plus séduisants et fascinants du personnage ; bien loin du manichéisme qui a si souvent parasité l’heroic fantasy depuis, Conan est à bien des égards un anti-héros : violent, brutal, grossier, meurtrier, voleur, ivrogne, débauché, parfois fourbe, et à la fidélité variable, il n’a rien d’un preux chevalier… Et c’est son principal atout dans le monde violent qui est le sien. Howard fait bien, avec Conan, un éloge du barbare, valorisé par rapport au faible civilisé. Conan ne se reconnaît pas de roi, ni d’obligations « naturelles » envers qui que ce soit ; quant aux dieux… Mais laissons-le présenter de lui-même son point de vue sur la question (extrait de « La Reine de la Côte Noire », p. 184) :
 
« [Crom] demeure sur une grande montagne. A quoi bon l’invoquer ? Que les hommes vivent ou meurent, il s’en moque. Mieux vaut se taire et ne pas attirer son attention sur soi ; car il enverra alors des malédictions, et non la bonne fortune ! Il est cruel et sans amour, mais à la naissance il insuffle dans l’âme de chaque homme le pouvoir de se battre et de tuer. Que pourraient demander d’autre les hommes aux dieux ?
 
« […] Dans les croyances de mon peuple, il n’y a pas d’espoir ici ou après […]. Dans ce monde, les hommes luttent et souffrent en vain, trouvant seulement du plaisir dans la folie ardente de la bataille ; une fois morts, leurs âmes pénètrent dans un royaume gris, nuageux et parcouru de vents glacés, où elles errent sans joie, pour l’éternité.
 
« […] J’ai connu un grand nombre de dieux. Celui qui nie leur existence est aussi aveugle que celui qui leur fait une trop grande confiance. Je ne cherche pas à savoir ce qu’il y a au-delà de la mort. Ce sont peut-être les ténèbres, comme l’affirment les sceptiques de Némédie, ou bien le royaume de glace et de nuages de Crom, ou encore les plaines enneigées et les salles voûtées du Valhalla des peuples du nord. Je l’ignore et cela m’importe peu. Il me suffit de vivre ma vie intensément ; tant que je peux savourer le jus succulent des viandes rouges et le goût des vins capiteux sur mon palais, tant que je peux jouir de l’étreinte ardente de bras à la blancheur d’albâtre et de la folle exultation de la bataille lorsque les lames bleutées s’enflamment et se teintent d’écarlate, je suis satisfait ! Je laisse aux érudits, prêtres et philosophes le soin de méditer sur les questions de la réalité et de l’illusion. Je sais une chose : si la vie est une chimère, alors moi aussi j’en suis une ; par conséquent l’illusion est réelle pour moi. Je vis, je brûle de l’ardeur de vivre, j’aime, je tue et je suis satisfait. »
 
Un Conan nihiliste et / ou protagoréen, hédoniste aussi, tenant bien davantage du punk sans illusions que du faf droit dans ses bottes… Un barbare, en un mot, ce qui est préférable à tout le reste. Comme une forme supérieure de franchise et d’honnêteté…
 
Mais abordons maintenant les textes (y s’rait temps !). On passera rapidement sur le poème bilingue « Cimmérie » (pp. 23-25), dont on ne peut pas dire qu’il s’intègre véritablement au cycle, mais est néanmoins utile pour saisir la genèse de la création du Monde Hyborien.
 
On aborde véritablement le cycle avec la première histoire de Conan écrite et publiée, à savoir « Le Phénix sur l’Epée » (pp. 27-57 ; version rejetée par Weird Tales pp. 457-485). Conan est alors roi d’Aquilonie, ayant renversé et tué son prédécesseur, et doit faire face à un complot mené par des aristocrates mécontents ; la plus grande menace, pourtant, ne vient pas de ces puissants barons, mais d’un esclave stygien, Thot-Amon de l’anneau… Le personnage de Conan n’est pas encore clairement défini, et, dans sa version vieillissante, c’est surtout un ancien barbare nostalgique de ses jeunes années que l’on rencontre. L’influence lovecraftienne est assez nette, même si le fantastique, bien « réel », se voit relativiser par une pirouette finale pas forcément nécessaire.
 
Il en va de même pour « La Fille du Géant du Gel » (pp. 57-67), court récit mythologique d’un intérêt assez mineur à mon goût… Un point intéressant, ceci dit : Conan, ici mercenaire, y succombe à une pulsion érotique qui aurait été fatale à tout autre que lui ; et c’est sans doute ce côté charnel et guère héroïque qui explique avant tout le refus de cette nouvelle…
 
Troisième texte : « Le Dieu dans le Sarcophage » (pp. 69-91). Un récit qui détonne quelque peu dans la série des Conan, puisque prenant la forme d’une enquête policière assez verbeuse et très « whodunit » ; Conan, qui est cette fois un voleur, n’y joue finalement qu’un rôle assez secondaire, et l’action passe au second plan.
 
Les choses s’améliorent par la suite : en effet, après ces trois textes inauguraux, Howard a pris le temps de définir davantage le Monde Hyborien et son personnage, et les textes ultérieurs s’en ressentent. Ainsi, immédiatement, avec « La Tour de l’Eléphant » (pp. 93-120) : Conan y est à nouveau un voleur, qui se lance impulsivement et avec une audace incroyable dans le cambriolage de la fameuse Tour de l’Eléphant ; les circonstances du vol ne sont pas sans évoquer celui de l’Oeil du Serpent dans le film de Milius, mais le récit, plus cruel, se teinte également d’horreur lovecraftienne, ainsi que bon nombre de ceux qui vont suivre.
 
« La Citadelle Ecarlate » (pp. 121-166 ; synopsis pp. 517-518), ensuite, nous ramène au temps du roi Conan ; celui-ci, victime d’une fourberie, a été capturé par ses ennemis, et emprisonné dans les souterrains de la Citadelle Ecarlate du terrifiant mage Tsotha. Sa fuite et sa vengeance épique font tout le sel de ce récit très réussi et divertissant.
 
On passe ensuite, avec « La Reine de la Côte Noire » (pp. 169-205), à une des plus fameuses aventures de Conan, narrant sa rencontre avec la pirate Bêlit et le début de sa carrière de « corsaire » sous le nom d’Amra, le Lion. Le couple sauvage et cruel formé par Conan et Bêlit est assez unique, et la psychologie du Cimmérien s’approfondit énormément dans ce récit ; la fin, une fois de plus très lovecraftienne (mais qui a là aussi inspiré John Milius et Oliver Stone), est pour le moins saisissante.
 
« Le Colosse Noir » (pp. 207-250 ; synopsis pp. 519-520), immédiatement après, est à mon avis une des plus grandes réussites de ce volume. Si l’influence de Lovecraft y est encore assez nette, c’est pourtant probablement celle de Sax Rohmer qui domine, ainsi que le montre Patrice Louinet dans sa postface. Récit remarquable, quoi qu’il en soit, où le personnage de Conan n’intervient qu’assez tard, sous les traits d’un mercenaire ivrogne devenu sur le caprice des dieux le chef d’une puissante armée. La longue bataille qui clôt la nouvelle est portée par un souffle épique tétanisant, et les morceaux de bravoure abondent.
 
« Chimères de Fer dans la Clarté Lunaire » (pp. 253-291), en comparaison, est indéniablement un texte mineur. Pour la première fois, Howard rajoute aux côtés de Conan un personnage féminin peu vêtu, dont le seul but est bien de lui faire obtenir la couverture du pulp ; et l’histoire est assez confuse, bien que comprenant quelques remarquables scènes horrifiques.
 
Si « Xuthal La Crépusculaire » (pp. 293-330) poursuit assez clairement dans cette lignée, le résultat est cependant bien plus probant. La ville fantôme de Xuthal, perdue dans le désert, est une belle création, riche en secrets terrifiants, et le lecteur ne s’ennuie pas un seul instant.
 
Après quoi « Le Bassin de l’Homme Noir » (pp. 333-366) nous ramène au Conan pirate, plus fourbe que jamais, dans une histoire franchement terrifiante et très divertissante.
 
« La Maison aux Trois Bandits » (pp. 367-394) nous décrit un Conan voleur et assassin, lié par le sort à deux bandits d’une espèce bien différente ; un récit moins épique que les précédents, dans un cadre urbain, mais non moins intéressant.
 
Ce n’est hélas pas le cas de « La Vallée des Femmes Perdues » (pp. 397-416), texte résolument alimentaire et dont on sent bien qu’il n’avait probablement pas convaincu son auteur. L’histoire n’est guère passionnante, le racolage s’y fait outrancier, et le racisme omniprésent, auquel Howard ne nous avait pourtant pas habitué (contrairement à ce que l’on a souvent prétendu, et que l’on pouvait par contre ressentir chez Lovecraft), achève de rebuter le lecteur. Sans aucun doute le texte le plus faible du recueil.
 
La sélection de nouvelles s’achève heureusement sur une plus grande réussite, avec « Le Diable d’Airain » (pp. 417-453). Un piège y est tendu à Conan, alors chef de guerre des Kozakis ; mais les ruines de Xapur recèlent bien plus de dangers que ce que ses ennemis supposent. Le cadre horrifique est à nouveau très réussi, et la nouvelle fonctionne remarquablement bien.
 
Suivent diverses appendices d’un intérêt varié (les plus intéressantes ont déjà été citées).
 
Tout n’est pas excellent dans ce recueil, il faudrait être le dernier des intégristes howardiens pour le prétendre. La littérature d’Howard se veut populaire, ce qui n’a rien de dégradant, mais explique quelques clichés ou procédés parfois regrettables. Ce n’était en outre pas en grand styliste, même si sa plume lyrique nous réserve à l’occasion quelques remarquables scènes d’action ou visions cauchemardesques très inspirées par… Oui, bon, vous avez compris. Enfin, les histoires tendent à se répéter quelque peu… Mais l’intérêt est là, pourtant, dans ce monde riche qu’Howard a su créer, et cet époustouflant personnage qu’est Conan le Cimmérien. Impossible de s’ennuyer véritablement dans ce recueil, qui se lit avec un plaisir certain. Je ne nierai donc pas mon bonheur, et avoue même attendre déjà la suite (semble-t-il bien meilleure, qui plus est !) avec beaucoup d’impatience.
 
Crom !!!
par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Mercredi 14 novembre 2007
J'ai appris ce matin la mort lundi dernier d'Ira Levin.

Ira Levin, pour ceux qui ne le connaîtraient pas, était un auteur américain assez tourné vers le fantastique et la science-fiction. Parmi ses oeuvres les plus notables, on retiendra surtout Rosemary's Baby, superbement adapté au cinéma par Roman Polanski. Et je mentionnerais également pour ma part Un bonheur insoutenable, intéressante variation sur 1984 et Le meilleur des mondes.

Le "meilleur" des mondes ? Tu parles ! Monde de merde, oui (re...).
par Nébal publié dans : Et le reste...
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Mardi 13 novembre 2007

Romans-et-nouvelles.jpg

STURGEON (Theodore), Romans et nouvelles. Cristal qui songe, Les plus qu’humains et autres œuvres, préface de Jacques Goimard, Paris, Denoël – J’ai lu – Omnibus, [1977] 2005, XI + 1161 p.
 
Ouep, il y a bien eu une petite pause dans mes comptes rendus de beaux bouquins. Je vous prie de bien vouloir m’en excuser, mais j’ai eu plein de bonnes raisons pour ça : entre autres, une crémaillère (merci les gens au passage !), une gueule de bois (merci… aïe…), un budain de rhube gui me fazilide bas la dâge engore baindenant… et surtout le fait que le petit dernier à rentrer dans cette catégorie était un sacré gros morceau. Ouh là, oui. Ce bel omnibus de Theodore Sturgeon, comprenant donc ses deux grands romans de science-fiction Cristal qui songe et Les plus qu’humains, une sélection de 29 nouvelles généralement assez longues et « l’essai autobiographique » (j’y reviendrai…) inédit « Argyll ». Bref, du gros, du lourd.
 
Et du bon, surtout. J’ai toujours eu l’impression – mais peut-être faut-il mettre cela sur le compte de ma paranoïa latente – que Sturgeon n’était pas estimé à sa juste valeur. Une chose est claire, en tout cas : quand on évoque les grands auteurs américains du légendaire « âge d’or de la science-fiction » (marque déposée ?), il arrive loin derrière Robert Heinlein et Isaac Asimov, et même (horreur glauque !) derrière l’insipide A.E. Van Vogt ; soit à peu près au niveau de Clifford Simak et de son superbe Demain les chiens (et là, je plaide coupable : comme beaucoup, je n’ai lu que ce seul ouvrage de Simak, et il serait temps que j’en lise d’autres…). C’est bien triste, tout ça. Et parfaitement injuste. Sturgeon, ceci dit, n’en a pas moins généré un quasi-culte chez certains, et je ne suis pas loin de rejoindre la secte. Voici, par exemple, ce que Damon Knight a pu en dire (rapporté par Jacques Goimard dans sa notice sur « L’amour et la mort », p. 1014) :
 
« Il y a longtemps que Sturgeon est considéré comme le seul véritable écrivain révélé par la science-fiction. Entendons-nous : le seul qui aurait trouvé à s’exprimer même si la science-fiction n’avait jamais existé. Ce qui ne revient pas à diminuer la valeur de ses confrères, mais simplement à rétablir cette constatation : eux sont des écrivains dotés d’une étiquette, d’une spécialisation, et c’est à l’intérieur de cette spécialisation (qu’elle s’appelle fantastique, SF ou merveilleux) que se manifestent leurs dons ; Sturgeon, lui, est purement et simplement un écrivain (rien de plus et rien de moins), et ce n’est pas a priori le genre choisi par lui qui rend son talent déterminant – l’étonnant est que dans ce genre, il n’en est pas moins l’égal d’un « spécialiste ».
 
« Cette position de franc-tireur est bien connue ; […] Sturgeon, toujours individualiste et solitaire, poursuit ce chemin qui n’appartient qu’à lui sans se laisser dévier de sa course – et atteint des sommets incomparables. »
 
Je ne serais peut-être pas aussi « exclusif » pour ma part, mais il me semble qu’il y a dans ces lignes bien des choses pertinentes. Il serait déjà indéniablement réducteur de cantonner Sturgeon au rang « d’écrivain de science-fiction » : il n’est venu qu’assez tardivement à la SF, et avouait d’ailleurs lui préférer la fantasy et le fantastique, même si c’est bien la science-fiction qui lui a assuré sa renommée ; il s’est d’ailleurs essayé à bien des genres – dans son beau Livre d’or de la science-fiction, on peut ainsi le voir s’attaquer au western ! – et certains de ses textes relèvent sans fausse honte de la « littérature générale » – je reviendrai ultérieurement sur cette merveille qu’est « Parcelle brillante », notamment…
 
Et la science-fiction sturgeonienne est d’ailleurs bien éloignée de celle de ses confrères Asimov, Heinlein et Van Vogt. A la lecture de son plus célèbre roman, Cristal qui songe, m’est avis que plus d’un novice en science-fiction a dû ressentir une certaine perplexité : « Ah bon, c’est de la science-fiction, ça ? » Sturgeon est en effet un de ces auteurs bien pratiques pour expliquer aux gens plus ou moins bien intentionnés et plus ou moins bouffés par les préjugés que non, la science-fiction, ce n’est pas nécessairement de l’anticipation, et que non, ça n’implique pas inévitablement des vaisseaux spatiaux, des robots et des extraterrestres (et encore moins des valeureux cadets de l’espace…). Sturgeon est aussi utile pour démontrer à ces mêmes bonnes gens que la science-fiction, quand bien même dissimulée derrière une inévitable couverture gris-métal, n’est pas nécessairement une froide littérature d’ingénieurs, mais qu’elle peut être remarquablement subtile et pertinente dans son approche des sentiments et des émotions (c’est sans doute là un trait majeur de l’écriture de Sturgeon, et on aura souvent l’occasion d’y revenir). Enfin, Sturgeon a indéniablement quelque chose de plus qu’Heinlein, et a fortiori Asimov… et a fortiori Van Vogt : une ambition stylistique frappante. Ce qui a pu susciter des jugements variés. Voici, par exemple, ce qu’a pu dire Gérard Klein de l’écriture de Sturgeon (phrase rapportée par Marianne Leconte dans sa préface au Livre d’or précédemment évoqué ; je remercie au passage le forumer d’ActuSf Papageno de m’avoir rappelé cette citation, qui m’avait déjà fait tiquer à la lecture dudit recueil…) : « C'est une sorte de lave de mots lourde et désordonnée, charriant le pédantisme à l'évidence, négligeant l'effet, souvent maladroite. A peine dégrossie au début d'une histoire ou d'un chapitre, puis trouvant sa tonalité propre, s'épurant, agrippant finalement le lecteur et s'accordant aux pulsations même de son cœur. » J’avoue que la première proposition, si elle se vérifie à l’occasion, tend à me laisser le plus souvent sceptique (et puis, honnêtement, Gérard Klein qui « taquine » Sturgeon à ce sujet, c’est un peu l’hôpital qui se fout de la charité, mais bon…) ; la seconde est par contre très pertinente. Oui, il y a souvent chez Sturgeon une puissance émotionnelle rare, une faculté remarquable de saisir le lecteur directement au cœur, et qui ne peut laisser indifférent. La science-fiction sturgeonienne n’est pas uniquement une « littérature de l’idée » ; elle est en même temps littérature de l’émotion, du ressenti, subtile et forte, souvent touchante (parfois naïve…) ; bref, elle est littérature, et grande littérature.
 
Il n’est sans doute pas inutile, avant d’aborder ce recueil à proprement parler, d’évoquer en quelques lignes la vie de Theodore Sturgeon (1918-1985). Outre les notices précédant chaque texte, deux documents nous seront utiles à cet effet : la préface un peu hermétique et lapidaire de Jacques Goimard (« Il faut avoir tué père et mère », pp. I-XI), et surtout « Argyll » (pp. 1117-1161).
 
Ce texte autobiographique, publié pour la première fois en version originale en 1993 et en français dans le présent volume, a en fait été écrit par Sturgeon en 1965 dans le cadre d’une psychothérapie (il s’adresse d’ailleurs nommément au docteur Jim Hayes), et se révèle très éclairant sur certains traumatismes enfantins déterminants pour la carrière de l’auteur. « Argyll » était le surnom du beau-père de Sturgeon ; un triste personnage qui l’a marqué de son empreinte indélébile, en allant même jusqu’à lui « voler » son nom : l’homme que nous connaissons sous le nom de Theodore Sturgeon fut en effet baptisé à sa naissance du nom d’Edward Waldo. Et si Argyll – de son vrai nom William Dicky Sturgeon – n’appréciait guère son beau-fils pré-adolescent, il n’en a pas moins, lors de la procédure d’adoption, décidé de lui imposer son propre patronyme, et même – avec la complicité de la mère de l’auteur – de lui imposer un nouveau prénom… Argyll donne bien ici l’image d’un triste personnage, autoritaire et violent (il bat régulièrement « ses » enfants), obsédé par une idée de « respectabilité » toute WASP l’amenant aux pires contradictions (ainsi dans son attitude à l’égard des tentatives du jeune Theodore pour gagner de l’argent). Un homme dénué de goût, aussi, mais qui n’en a pas moins son idée sur ce qui est « bien » et ce qui ne l’est pas. Quand le jeune Sturgeon découvre auprès d’un ami les premiers pulps de science-fiction et de fantasy, il se doute bien qu’Argyll ne tolérera pas la présence de ces « abominations » chez lui. Il dissimule donc avec une grande astuce sa précieuse (sentimentalement s’entend) collection de Weird Tales, grâce à laquelle il a pu découvrir cette littérature qui lui parlait tant, se passionnant, entre autres, à la lecture de l’alors totalement inconnu H.P. Lovecraft… Las, Argyll ne se laisse pas leurrer : il découvre les revues, et, avec une cruauté effarante, les déchire en petits morceaux qu’il répand à travers la chambre des enfants, avant d’obliger Theodore lui-même à rassembler ces reliques et à les jeter « à leur place », et donc à la poubelle (Sturgeon y voit clairement une cause déterminante de sa carrière ultérieure…). Chaque « passion » du jeune adolescent se voit réserver un sort comparable (la gymnastique, par exemple, et plus encore la radio amateur – passage tout bonnement ahurissant…). Argyll, s’il a été un étudiant brillant, est avant tout un homme borné et violent, absurdement possessif ; à l’évidence un homme frustré (certaines anecdotes sont plus qu’édifiantes…), et qui entend bien passer ses frustrations sur plus faible que lui. Theodore et son frère sont des cibles toutes désignées : il s’empresse même de démonter la porte de leur chambre pour être à même de les surveiller en permanence, violant toute intimité ! Alors, bien sûr, quand ce triste personnage apprend que Theodore, comme tout garçon de son âge, a découvert les joies de la masturbation, il s’empresse de le réprimander vertement, en l’enjoignant de s’inspirer de lui, Argyll, modèle de contenance et de respectabilité ; puis, sur un autre ton, il lui explique qu’il est à l’évidence « malade », et qu’il lui faut donc aller « chez le docteur » (alors qu’il n’hésitait pas un seul instant à envoyer le jeune enfant à l’école par 40° de fièvre, ce qui lui a d’ailleurs valu de sérieux problèmes de santé…) : bien évidemment, le psychiatre (ou plutôt, inévitablement, les psychiatres, Argyll ne se satisfaisant guère d’un premier diagnostic qu’il estime évidemment erroné…) n’y voit rien d’anormal… mais Argyll n’en démord pas, et la surveillance s’accroît encore ; il ne cesse, de toute façon, « de dévaluer en permanence l’aspect, la conduite, le travail, le langage et les fréquentations du cher petit Ted » (p. 1146)… Le portrait, cependant, n’est pas unilatéral ; Sturgeon ne proclame pas sa « haine » de son beau-père dans ses pages, loin de là. Une citation sera sans doute éclairante (ibid.) : « Bonté divine : voilà une perversion inédite de l’inceste. On dirait que j’ai été marié à mon beau-père. » Oui, pour une fois, le mot d’inceste (s’il ne renvoie bien évidemment pas à un fait matériel, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit…) n’est pas trop fort. Et celui d’Œdipe non plus. L’œuvre de Sturgeon nécessite bien d’avoir « tué père et mère » ; ou peut-être, plus exactement, pourrait-on dite qu’elle est en elle-même une éternelle récapitulation de ce meurtre symbolique.
 
La vie de Sturgeon, quoi qu’il en soit, a clairement été marquée par cette enfance pour le moins difficile. On ne s’étonnera guère de ses dépressions récurrentes, ainsi que de son besoin maladif d’amour, sans doute responsable pour une bonne part de cette instabilité sentimentale qui l’a amené à se marier cinq fois (oui, comme Philip K. Dick ; bon, je crois que c’était Asimov qui en faisait la remarque dans son autobiographie, il ne faudrait sans doute pas en faire une généralité… mais, sur ce point et sur bien d’autres, les deux auteurs ne sont pas sans se ressembler). Une de ses épouses l’a d’ailleurs fait condamner en justice pour « immaturité »… Etant moi-même passablement immature, j’aurais une réponse toute désignée pour cette attaque mesquine (et tenant en un seul mot : connasse) ; mais je veux bien croire que le souvenir d’Argyll ait pu peser de tout son poids sur la vie de l’auteur, et expliquer ces difficultés relationnelles.
 
Son œuvre, à vrai dire, en témoigne : rien d’étonnant à ce que les personnages de Sturgeon, souvent des enfants d’ailleurs, soient généralement (et presque exclusivement) des mal-aimés, des parias, des êtres faibles et rejetés, des handicapés, des « incomplets » qui ne se trouvent véritablement que dans la complétude qu’autorise enfin un amour sincère et non équivoque, cet amour total auquel Sturgeon, indécrottable optimiste malgré tout, veut croire. L’amour est en effet au centre de l’œuvre sturgeonienne, et ce sous toutes ses formes : amour « divin », filial, fraternel, charnel… Et l’amour « complet » y apparaît souvent comme l’unique solution aux déboires de ces parias. Le mythe de l’androgyne tel qu’il est rapporté par (le personnage d’) Aristophane dans Le banquet de Platon ressurgit à maintes reprises dans les textes qui composent ce beau volume, et sous une forme souvent plus radicale encore. On ne compte pas, à vrai dire, les « ménages à trois » dans les récits de Sturgeon, ce qui lui a rapidement valu des critiques, lui autorisant la réponse amusée de « Ci-gît Syzygie ». Ménages à trois, et plus si affinités, d’ailleurs, l’exemple le plus fameux étant sans doute le beau roman Les plus qu’humains : si cette œuvre se rattache bien aux innombrables récits « surhumains » qui faisaient alors les délices plus ou moins nauséabonds de Campbell, les « plus qu’humains » de Sturgeon sont cependant bien différents des surhommes de Van Vogt, par exemple (à l’exception, probablement, des Slans ; rien d’étonnant à ce que A la poursuite des Slans soit le seul ouvrage de Van Vogt qui m’ait paru « acceptable »…) ; ils sont bien des incomplets, des parias, des « inférieurs », ne trouvant une certaine « supériorité » que dans une union totale et inconditionnelle, celle que seul l’amour peut autoriser, l’amour vrai, authentique, celui qui implique une forte compréhension de l’autre, mais n’exclut pas pour autant – loin de là – la haine. Sturgeon disséquera toujours plus, et avec brio, ce thème de l’amour. Et, si l’on ne saurait qualifier son œuvre « d’érotique », ni a fortiori de « pornographique », il n’en reste pas moins un auteur littéralement obsédé par l’amour, dans sa dimension « platonique » (l’étrange expression !) comme dans sa dimension la plus matérielle, qu’il aborde sans pudibonderie ni grivoiserie. Les « tabous » amoureux, d’ailleurs, abondent dans son œuvre, au-delà des unions polygames : l’inceste, inévitablement (de manière particulièrement frappante, bien sûr, dans « Si tous les hommes étaient frères, me permettrais-tu d’épouser ta sœur ? », mais on retrouve ce thème dans bon nombre de textes), mais aussi, pourquoi pas, l’homosexualité (il raconte d’ailleurs sans états d’âme une expérience adolescente dans « Argyll »), le fétichisme (« Les mains de Bianca »), le voyeurisme (« L’autre Celia »), le sado-masochisme (dans son versant le plus « pur », débarrassé des encombrants accessoires en cuir…), voire la « pédophilie », la « nécrophilie », ou encore la « scatophilie » (« Une fille qui en avait »). Et sans que cela soit « sordide » pour autant, devrais-je sans doute dire pour rassurer les plus chastes de mes (très hypothétiques) lecteurs pour qui les guillemets seraient une protection insuffisante. Mais je préfère laisser la parole à Jacques Goimard, présentant cette dernière nouvelle (p. 942) : « Allons, le porno est devenu un genre noble, l’horreur aussi, le gore tout pareil [si seulement ! Ceci était une interruption tout à fait gratuite du Nébal], mais pas le choquant, ni le putride, ni le cloacal… et il faut être Sturgeon pour cultiver l’écœurement avec légèreté, le caca fleuri des femmes fatales avec une grâce toute fromagère, les diarrhées les plus fétides, les plus répugnantes, les plus immondes… avec tact. Il faut se laisser toucher par des fraîcheurs soudaines là où croupissent les viscères tout recroquevillées… il faut… il faut… Sturgeon ! »
 
Abordons maintenant les textes en eux-mêmes, présentés dans un ordre chronologique (les romans occupant donc approximativement le milieu du recueil). Les lignes qui vont suivre auront peut-être une vilaine allure de catalogue, et je vous prie de m’en excuser. La présentation générale à laquelle je viens de me livrer me paraît de toute façon amplement suffisante pour justifier que l’on jette un œil à ce beau volume (et, si elle n’y parvient pas, c’est nécessairement ma faute, non celle de Sturgeon). Mais il y a trop de perles dans ce gros recueil pour que j’ose passer la moindre d’entre elles sous silence, au vain prétexte de craindre de faire « trop long » ou « trop didactique ». Pour un autre, peut-être. Mais pas pour Sturgeon, ah mais !
 
Commençons donc avec « Ca » (pp. 7-34), nouvelle publiée par Unknown en 1940 (Sturgeon a donc 22 ans). Ce n’est pas la première nouvelle de Sturgeon, ni même la première qu’il ait adressée à Campbell (qui en a tout de même acheté 26 entre avril 1939 et juin 1941 !). C’est cependant l’occasion de voir se développer un jeune talent prometteur, œuvrant alors dans un fantastique horrifique passablement lovecraftien avec une indéniable réussite. On est bien loin, ceci dit, de la science-fiction qui fera la réputation de Sturgeon.
 
Il en va de même pour « Cargaison » (pp. 35-67), remarquable nouvelle conjuguant avec brio horreur et fantasy, et dont le cadre maritime, très détaillé, renvoie à l’expérience déterminante de Sturgeon au sein de la marine marchande.
 
« L’île des cauchemars » (pp. 69-93), que j’avais déjà eu le plaisir de lire dans le Livre d’or de la science-fiction consacré à Sturgeon, poursuit sur ce thème, tout en retrouvant l’atmosphère horrifique de « Ca ». Il y a cependant plus : on y voit se dessiner les thèmes majeurs de l’œuvre sturgeonienne ultérieure, avec ce personnage central qualifié dès les premières lignes de « pauvre cinglé […] [qui] a perdu quelque chose, et […] ne peut pas le retrouver » (p. 71). L’amour, et ses corollaires le pouvoir et la dépendance, sont déjà dans un sens au cœur de ce beau texte, encore très lovecraftien, mais s’orientant déjà davantage (à la manière du maître, d’ailleurs) vers la science-fiction.
 
Suit une nouvelle déterminante dans la carrière de Sturgeon, avec « Dieu microcosmique » (pp. 95-123), son premier grand succès en science-fiction. Une excellente nouvelle, à maints égards terrifiante, mais dont l’auteur n’était pourtant semble-t-il guère satisfait ; sans doute parce qu’on lui en a trop vanté les mérites, manière de l’encourager à poursuivre dans cette voie, quand lui se sentait davantage attiré par la fantasy ; mais l’histoire de ce savant passablement irresponsable qui devient un authentique dieu pour une population qu’il a créée de ses mains, et qu’il soumet à toutes les horreurs imaginables pour faire évoluer la science humaine, conserve encore aujourd’hui un remarquable impact émotionnel ; c’est encore « l’amour divin » de la nouvelle précédente que l’on retrouve ici, mais, de manière plus nette encore, cet « amour » se fait ambigu et cruel…
 
Plus légère (en apparence seulement…), mais non moins remarquable, « Hier, c’était lundi » (pp. 97-145) est une petite merveille au croisement de la fantasy et d’une certaine science-fiction paranoïaque que l’on serait tenté de qualifier de « pré-dickienne ». Une nouvelle à la fois hilarante et terrifiante, contant l’étrange aventure d’un mécanicien qui s’est endormi lundi soir pour se réveiller mercredi… ou plutôt pour errer dans la « préparation » du mercredi, lui, le « comédien », découvrant derrière le rideau l’invraisemblable labeur d’une horde d’accessoiristes sous les ordres tyranniques d’un intrigant metteur en scène…
 
« L’égoïste absolu » (pp. 147-165) a de nouveau une tonalité assez dickienne avant l’heure, Sturgeon développant avec finesse une idée originale de L. Ron Hubbard sur le « complexe du messie » (ce qui n’est pas dépourvu d’ironie, quand on y songe…). Comme les personnages de L’œil dans le ciel (entre autres), le « héros » de cette nouvelle est à même de modeler le monde selon son bon vouloir… ou plutôt ce qu’il croit être son bon vouloir. Le solipsisme à son terme le plus grinçant, drôle et épouvantable.
 
« La sorcière du marais » (pp. 167-189), censément cosignée par James H. Beard, me paraît bien moins convaincante ; si ce récit fantastique ne manque pas de scènes remarquables d’horreur pure, il tend cependant à se disperser quelque peu, et à être laborieux dans sa structure. On en retiendra surtout le rôle crucial qui y est joué par un enfant, une petite fille en l’occurrence, déjà décrite avec une finesse et un réalisme qui n’appartiennent qu’à Sturgeon ; ce type de personnage enfantin reviendra souvent par la suite.
 
Et déjà dans la nouvelle qui suit immédiatement, « Le bâton de Miouhou » (pp. 191-228), rafraîchissant petit conte clairement destiné à la jeunesse, et dont on a parfois supposé qu’il avait inspiré Steven Spielberg pour son ET. C’est effectivement très possible : on y retrouve la même sensibilité enfantine, le même humour gentillet aussi. La même niaiserie, diraient peut-être les mauvaises langues, mais ces gens-là ont grandi trop vite, et n’ont généralement pas grand chose d’intéressant à dire…
 
De toute façon, on ne saurait cantonner Sturgeon à ce seul aspect. En témoigne assez le texte suivant, on ne peut plus différent, « Les mains de Bianca » (pp. 229-242) ; un court récit au fantastique diffus, parmi les plus brillants que Sturgeon ait pu livrer dans ce genre, teinté de fétichisme, de sadisme et d’inceste ; un bijou noir et fascinant.
 
On retourne ensuite à la science-fiction avec « Et la foudre et les roses » (pp. 243-266), une nouvelle tout d’abord terriblement déprimante décrivant une terre post-apocalyptique condamnée à brève échéance. Reste cependant un espoir totalement fou, auquel Sturgeon s’accroche désespérément : la possibilité qu’en cas d’attaque nucléaire de l’un ou l’autre camp, l’autre puisse choisir de ne pas riposter… Les angoisses de la guerre froide naissante et de l’holocauste nucléaire attendu pour bientôt trouvent ici une illustration remarquable, et finalement assez originale.
 
« Ci-gît Syzygie » (pp. 267-299) a déjà été brièvement évoquée plus haut. Sturgeon s’amuse, dans ce texte étrange à la frontière entre littérature générale, fantastique et science-fiction, avec les critiques qui ont pu lui être adressées sur sa manie des unions à trois ou plus. Une excellente histoire à chute, et donc impossible à résumer. Mais si le ton de la nouvelle reste très chaste, je ne peux ceci dit m’empêcher de citer Jacques Goimard dans sa notice (p. 268) : « La science-fiction est héroïque et grandiose. Sturgeon y apparaît comme un écrivain plus ou moins spécialisé dans la littérature intimiste. Mais maintenant, j’ai un doute : Sturgeon ne serait-il pas en profondeur le plus grandiose de tous ? Mais oui, bien sûr. Il a même inventé un genre littéraire : l’épopée du cul. » Et je ne peux m’empêcher non plus de citer le premier paragraphe de cette excellente nouvelle, là encore assez dickienne avant Dick ; (p. 269) : « Dans votre propre intérêt, ne lisez pas ceci. Sérieusement ! Non, vous vous trompez, il ne s’agit nullement d’une histoire à la manière de « ceci risque de vous arriver ». C’est bien plus grave que ça. En fait, il est très probable que c’est en train de vous arriver en cet instant précis. Et vous le saurez quand tout sera consommé. Comment pourrait-il en être autrement, puisque c’est dans la vraie nature des choses ? » Je ne sais pas vous, mais moi, devant pareille entrée en matière, j’abandonne toute résistance et me laisse entraîner…
 
« Un pied dans la tombe » (pp. 301-338) me paraît hélas moins réussie, si elle n’est pas inintéressante. Sturgeon tente d’y concilier science-fiction et folklore avec un talent indéniable, et qui plus est beaucoup d’humour. Un sympathique pastiche de Lovecraft, qui tend cependant à se disperser quelque peu, à nouveau, mais peut aussi séduire par son étrangeté, et est moins simple qu’il n’y paraît au premier abord.
 
Avec « La merveilleuse aventure du bébé Hurkle » (pp. 339-349), Sturgeon oscille entre fantasy et science-fiction, pour un résultat assez charmant et gentillet rappelant plus ou moins « Le bâton de Miouhou » et qui a souvent été plébiscité, mais m’a à vrai dire plutôt laissé indifférent. Je laisserai à d’autres, plus convaincus que moi, le soin d’en parler, et préfère passer directement à la suite.
 
Et quelle suite ! C’est que nous en arrivons au premier des deux romans repris dans ce recueil, et probablement le plus célèbre, avec Cristal qui songe (pp. 351-506 ; j’adore ce titre… je l’avais déjà lu, au passage). Un roman assez unique et déstabilisant, à l’atmosphère lorgnant d’abord clairement du côté du fantastique, et dans lequel la science-fiction ne s’immisce que progressivement, par petites touches très discrètes. Surtout, on y trouve déjà tout Sturgeon, avec cet enfant « différent » pour héros, mal-aimé, solitaire, ne trouvant éventuellement de secours qu’auprès d’autres parias, les « phénomènes » d’un cirque (rappelons que Sturgeon, gymnaste compétent dans sa jeunesse, avait un temps rêvé d’une carrière dans le monde du cirque ; au-delà, tout cela ne va pas sans faire penser, bien sûr, au célèbre Freaks de Tod Browning ; et, plus récemment, je suis quasi persuadé de l’influence de ce beau roman sur l’excellente série TV La caravane de l’étrange – ou Carnivàle, si l’on préfère le titre original –, le début me semblant p