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Lundi 21 juillet 2008


COLIN (Fabrice), Comme des fantômes. Histoires sauvées du feu, préface de Claro, postface de David Calvo, Lyon, Les moutons électriques, coll. La bibliothèque voltaïque, 2008, 364 p.

Excellentissime recueil « posthume » de ce petit farceur de Fabrice Colin ; ma chro est à lire (ou pas) sur le beau site du Cafard Cosmique.

par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Lundi 21 juillet 2008


GUDULE, Le Club des petites filles mortes, préface de Jean-Michel Archaimbault, Paris, Bragelonne, coll. L’Ombre de Bragelonne, 2008, 669 p.

Hop, fin de mes comptes rendus en rapport avec la folle journée de dédicace à la librairie Album, avec ce que j’en ai retiré de mieux ; ma chro est à lire (ou pas) sur le beau site du Cafard Cosmique.

par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Jeudi 17 juillet 2008


Bifrost, n° 50, Saint Mammès, Le Bélial’, mai 2008, 183 p.

 

Je m’y étais engagé récemment avec le numéro Spécial Robert Silverberg : quelques mots, donc, sur ce n° 50 de Bifrost (alors que le n° 51, avec son dossier consacré à Lucius Shepard, vient tout juste de paraître ; oui, je suis à la bourre, comme d’hab’…). Ca devrait aller assez vite, Bifrost n’ayant pas spécialement célébré ce numéro plus ou moins symbolique marquant le cap de ses douze ans d’existence. Nous y retrouverons donc les rubriques habituelles (je ne vais pas m’étendre ici sur le cahier critique ; ah si, juste un truc : même si on ne l’a pas aimé – ce qui est très compréhensible –, mettre Code source de William Gibson dans les ouvrages « vivement déconseillés » par la rédaction, ça me paraît un peu pousser mémé dans les orties, mais bon… Je vais finir par croire être vraiment le seul à l’avoir plutôt aimé !), les chroniques de Roland Lehoucq et Frédéric Jaccaud (absent du précédent numéro ; saluons au passage la création sous sa supervision, conjointement avec l’excellent Sébastien Guillot, de la collection « Terra Incognita » chez Terre de Brume, dont j’aurai l’occasion de vous recauser prochaînement, le premier volume, Ignis, ayant immédiatement rejoint mon étagère de chevet), un dossier consacré cette fois à Tim Powers, et trois nouvelles.

 

Commençons donc par celles-ci. En reconnaissant que, dans l’ensemble, ce n’est pas là le point fort de Bifrost, qui publie régulièrement des nouvelles, non, pas forcément mauvaises (il y en a parfois, voyez le ridicule texte de Daniel Walther dans un numéro récent, d’ailleurs proposé pour les razzies…), mais quand même passablement médiocres (quelques exceptions dans les numéros précédents, après le volumineux et très sympathique n° 42 ? Allez : Jacques Barbéri par deux fois, Greg Egan une fois, de même pour Joëlle Wintrebert et pour mon chouchou perso, Robert Charles Wilson, dont la « Division par l’infini » m’a immédiatement converti...). Ce numéro me semble confirmer cette tendance, mais le tout, on l’avouera, est plutôt correct. Ainsi de la nouvelle de Stéphane Beauverger « Origam-X » (pp. 6-23), intéressante virée SM à façon, plutôt joliment écrite ; de quoi me donner envie de m’attaquer enfin à la trilogie « Chromozone », annoncée en poche pour bientôt. Pour ce qui est de la communication, Laurent Genefort se montre bien moins subtil et convaincant avec « La Nuit des Pétales » (pp. 24-40), nouvelle constituant, nous dit-on, une « entrée en matière » à son dernier roman Mémoria, publié comme il se doit au Bélial’ : ce n’est pas désagréable, mais ça ne casse certainement pas des briques ; une SF à l’ancienne, prévisible et assez superficielle… A la différence de ce qui s’était passé pour le précédent numéro, c’est bien à mon sens l’auteur auquel est consacré le dossier qui s’en sort ici le mieux : Tim Powers, avec « Itinéraire nocturne » (pp. 42-67), nous livre une chouette nouvelle à la croisée des genres, passablement dickienne et en même temps très personnelle ; si les premières pages m’ont semblé un peu trop confuses, le bilan est néanmoins très positif.

 

Mais sans doute me faut-il préciser ici que c’est là le premier texte de Tim Powers que j’ai l’occasion de lire. Oui, comme d’hab’ (et, comme d’hab’, honte sur moi). Et pourtant – re-comme d’hab’… – cela faisait un petit moment que je comptais m’attaquer au bonhomme, et que son fameux roman Les voies d’Anubis prend la poussière dans mon étagère de chevet (ça tombe bien, en même temps : Thomas Day comme Eric Holstein, dans le guide de lecture, en font le roman idéal pour découvrir l’auteur). C’est que Tim Powers, j’ai eu maintes fois l’occasion d’en entendre parler ; non pas tant pour la paternité du « steampunk » que l’on lui attribue régulièrement, que parce que, avec son compère K.W. Jeter, il faisait partie de ces jeunes écrivains que l’immense Philip K. Dick (que j’aime beaucoup, donc, je ne sais pas si je vous l’ai déjà dit… ?) avait plus ou moins pris sous son aile et assidument côtoyé vers la fin de sa vie, jusqu’à en faire des personnages centraux de son superbe Siva : Jeter y incarnait le cynique nihiliste comptant bien brandir à la face de Dieu le cadavre de son chat pour lui réclamer quelques explications, et Powers le gentil catholique, paisible et ouvert. Autant de thèmes, parmi bien d’autres, sur lesquels Thomas Day à l’occasion de revenir tout au long d’un entretien fort intéressant (mais peut-être un peu court ? pp. 120-139), où Powers se montre assez humble, lucide, et atrocement gentil (et amateur de points d’exclamation). Le dossier se poursuit par un guide de lecture nécessairement plus bref que celui du précédent numéro (Powers et Silverberg n’ayant pas exactement, ni la même carrière, ni le même rythme de production…), mais détaillé et d’autant plus alléchant qu’il fait régulièrement appel à du beau monde ; pour ma part, outre les interventions de Xavier Mauméjean qui s’amuse – de manière assez hermétique pour le novice, disons-le – avec le personnage du poète William Ashbless, créature ironique de Tim Powers et son compère James P. Blaylock, j’en ai notamment retenu la très enthousiaste critique de Le Poids de son regard par la très enthousiasmante Catherine Dufour ; nul doute que ce roman, présenté par Thomas Day comme le chef-d’œuvre de Powers, intègrera prochainement ma pile à lire. Le dossier s’achève enfin sur une bibliographie réalisée par Alain Sprauel.

 

Après quoi Frédéric Jaccaud nous parle en long et en large de Maurice Renard dans sa rubrique « Les anticipateurs » ; le titre de l’article est éloquent : « Où la science-fiction naît enfin… avant de disparaître » (pp. 156-170). De quoi donner envie de s’attaquer à l’Omnibus consacré à Maurice Renard dans la collection « Bouquins » de Robert Laffont, ou au moins au célèbre Les mains d’Orlac, adapté au cinéma par Robert Wiene, et qui devrait être prochainement réédité dans la belle « Bibliothèque voltaïque » des Moutons électriques.

 

Quant à Roland Lehoucq, il se montre égal à lui-même dans sa rubrique « Scientifiction ». Comme d’habitude, son « Vers les étoiles à dos de trou noir » (pp. 172-178) a de quoi coller suées et migraines aux vilains ignares en sciences dites « dures » dans mon genre, mais est en même temps d’une lecture agréable et fascinante.

Un numéro de cette chouette revue qu’est Bifrost, quoi. Me reste plus qu’à me procurer le petit dernier, dont la partie fictionnelle est semble-t-il constituée en tout et pour tout par une longue novella de Lucius Shepard, ce qui est à n'en pas douter une raison suffisante pour en motiver l’achat ; et le dossier qui est ensuite consacré à cet auteur sans doute trop peu connu s’annonce d'ores et déjà passionnant.

par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Dimanche 13 juillet 2008


DISCH (Thomas), Génocides, traduit de l’américain par Guy Abadia, Paris, Robert Laffont – LGF, coll. Le livre de poche science-fiction, [1965, 1977] 1990, 188 p.

Il est un élément du Grand Complot International Contre Moi que je trouve particulièrement horripilant, et c’est cette vilaine tendance qu’ont certains auteurs et artistes à mourir en gros au moment où je commence à m’intéresser à eux. Je ne les compte plus, ces sinistres personnages. Mais Thomas Disch s’est montré particulièrement mesquin à cet égard : non, Môssieur Disch ne pouvait pas mourir d’un bête cancer, comme tout le monde ; il a fallu qu’il se suicide, dans la dèche semble-t-il, et une indifférence quasi générale en tout cas, le 4 juillet 2008, à l’âge de 68 ans…

 

Il faut dire que l’auteur était particulièrement dépressif, et que le ton de bon nombre de ses œuvres était d’un pessimisme extrême, voire cynique, terriblement éprouvant. C’est d’ailleurs sans doute pour une bonne part ce qui m’a amené à m’intéresser (trop tard…) à cet auteur, dont je n’avais, honte sur moi, absolument rien lu avant son décès. Mais cela faisait déjà un petit moment que je comptais lire, notamment, Génocides, Camp de concentration et Sur les ailes du champ ; le premier de ces trois romans, dégoté un peu par hasard chez un bouquiniste (sous une couverture certes fidèle, mais néanmoins hideuse), avait même intégré mon étagère de chevet quelque temps avant la triste nouvelle du décès de Thomas Disch. Le meilleur hommage que l’on puisse rendre aux écrivains disparus étant encore de lire leurs livres, Génocides s’est ainsi retrouvé (bêtement, diront certains) en tête de ma pile à lire. Il va de soi que j’aurais préféré, sous cet angle, en retarder la lecture encore un peu…

 

Génocides, effectivement, n’est pas un roman très joyeux. Pour dire les choses clairement, c’est même un roman abominablement déprimant, passablement nihiliste aussi ; à l’instar du remarquable Quinzinzinzili de Régis Messac, mais avec beaucoup moins d’humour (quand bien même jaune), Génocides nous conte la fin de l’humanité sur un mode dur et cynique, en stigmatisant impitoyablement les pires bassesses de l’homme, sa bêtise, sa méchanceté, son hypocrisie. Cette apocalypse vécue de l’intérieur, cinglante et cruelle, tend à vrai dire à faire envisager au lecteur la disparition de l’humanité comme finalement plutôt souhaitable… et en tout cas anecdotique : l’humanité, dans ce roman, se retrouve en effet réduite à la condition d’insectes parasites, tels que ceux que l’on éradique par milliers dans nos champs sans y prêter la moindre attention.

 

Génocides rapporte en effet une invasion extraterrestre, mais d’un genre particulier. Nous ne verrons d’ailleurs jamais les extraterrestres dans ce roman, même si leur existence ne fait aucun doute, et si les résultats de leur action sont visibles partout. L’invasion, en effet, a pris la forme d’une sorte de bombardement de spores, de graines, transformant la Terre entière en un immense champ de mystérieuses plantes gigantesques, de plusieurs centaines de mètres de hauteur. Les plantes sont partout, absolument partout, et, en l’espèce de quelques années à peine, leur implantation massive a radicalement modifié l’écosystème : la majeure partie de la faune et de la flore terrestres a disparu, et l’humanité n’a pas fait exception. Les villes ne sont plus, les morts se sont comptés par milliards, et il ne reste plus désormais que quelques centaines d’individus éparts, vulgaires parasites répartis en pathétiques fourmilières survivant difficilement au milieu des plantes extraterrestres.

 

C’est notamment le cas, dans ce qui fut les Etats-Unis, de la petite communauté dirigée par le fermier Anderson, congrégationaliste fanatique qui voit dans l’invasion des plantes un châtiment divin, mais n’en continue pas moins d’imposer à tous son strict calvinisme et de louer la bienveillance, la bonté et la générosité du Seigneur, qui a autorisé leur survie et (n’en doutons pas) réserve à Ses fidèles un avenir radieux. Certains devoirs chrétiens, cela dit, ne sont plus de saison : la communauté a déjà bien assez de mal à produire sa propre subsistance, elle ne saurait accueillir des « étrangers » ; aussi les « pillards » sont-ils impitoyablement éliminés, sans que la piété des fermiers n’ait à s’en offusquer. De toute façon, ce sont sans doute des athées, n’est-ce pas ? Et puis, après tout, « Ceci est ma chair, et ceci est mon sang »… Le fils aîné d’Anderson, Neil, s’en accommode fort bien ; il faut dire, si l’on en croit son cadet Buddy, qu’il est peut-être le pire, le plus stupide et le plus brutal ersatz de bouseux que l’on puisse concevoir… Buddy, qui s’était fait citadin avant la catastrophe, abomine cet état d’esprit borné. Orville plus encore : il faut dire qu’il était, lui, l’un des rares citadins rescapés ; s’il n’a pas été exécuté sur-le-champ à l’instar des « pillards » avec qui il vivotait quand il a fait la rencontre d’Anderson et de sa « famille », c’est parce qu’il était un ingénieur compétent, dont le savoir pouvait se révéler utile à la communauté… Mais Orville mûrit sa vengeance. Et, pendant ce temps-là, les extraterrestres invisibles mais omniprésents préparent la récolte ; il est des parasites à éliminer…

 

Thomas Disch, dans un style concis et froid, nous livre ainsi une « fin du monde » terrifiante et absurde. Mais le pire, sans doute, dans ce cauchemar atroce où les morts ne se comptent pas (le récit est très laconique, le décès de personnages majeurs peut être évacué en une ligne ou deux sans que l’on n'y revienne jamais ni que les protagonistes du roman y accordent la moindre importance… et cela fait d’autant plus froid dans le dos), est ce terrible constat selon lequel, pour reprendre les mots de Dominique Warfa dans Fiction, « l’homme n’a besoin de personne pour se déchirer et réussir un véritable suicide collectif ». L’invasion extraterrestre, son génocide planifié, résistent en effet au jugement moral ; mais il n’en va pas de même pour ce qui est du comportement des survivants humains de moins en moins nombreux, tous ou presque plus cruels et barbares les uns que les autres, aveuglés par la foi ou par leurs sentiments, égoïstes, craintifs et agressifs. Comme les hommes de l’état de nature façon Hobbes ? Comme les hommes, tout simplement, ceux que nous croisons tous les jours, ceux que nous sommes, ici dépeints avec une lucidité intransigeante, une honnêteté blessante. Neil, l’imbécile, la brute, le fou enfin, en est la plus sinistre illustration, avec son hypocrite bigot de père.

 

Génocides est un pamphlet impitoyable, un roman d’une noirceur rare, d’une science-fiction cauchemardesque, terrible, insoutenable parfois. C’est un grand, un très grand roman. Et Thomas Disch était un grand auteur, ce seul roman suffit à m’en convaincre. C’était sans doute un de ces hommes rares qui seraient presque, de par leur talent et leur honnêteté, des contre-exemples valables à leur propre pessimisme plus ou moins misanthrope, si l’humanité en son ensemble n’était pas si irrémédiablement répugnante.

RIP. S’il y a un ailleurs, ce dont je doute, il ne sera probablement pas pire qu’ici.

par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Vendredi 11 juillet 2008


SIRE CÉDRIC, Dreamworld, [s.l.], Nuit d’Avril, 2007, 257 p.

 

Avant-dernier retour à la folle séance de dédicace à la librairie Album, avec donc Dreamworld, le dernier recueil de nouvelles de Sire Cédric. Or le noble corbac était incontestablement la star de la journée, lui qui était en permanence entouré d’un imposant fan-club habillé genre bizarre et à la crise de puberté redoutable : des gogoths ; plein de gogoths ; la nouvelle génération de semi flap-flap qui fait pester les anciens aigris de la batcave ; avec plein de nymphettes hystériques over-maquillées noir / mauve / rouge, velours et dentelle, cuir et vinyle, mmmh… Il faut bien le dire : non content d’être charismatique, Sire Cédric est effectivement très bien gaulé (bande de jaloux / femelles lascives !).

 

En toute logique et mauvaise foi, ça fait plein de raisons de lui en foutre plein la gueule.

 

Cela dit, maintenant que j’ai vu, de mes yeux vu, ledit phénomène, il est quelques sarcasmes et accusations gratuites rencontrés ici ou là sur le ouèbe que je peux facilement repousser. Déjà, le monsieur est sympathique, ouvert, causeur, et d’une fausse prétention rassurante quant à son humilité. Honnêtement, un type qui conclut sa dédicace par « Rock’n’roll ! » et que l’on croise quelque temps plus tard à un concert de Ministry (aussi frustrant fut-il, groumf…), ne peut pas être fondamentalement mauvais…

 

Et puis, autre chose : surtout, c’est quelqu’un de parfaitement enthousiaste, lucide et honnête à l’égard de ce qu’il écrit. Il est bien conscient que la majorité de son lectorat est constituée d’ados gogoths, et ça lui convient parfaitement. D’autant mieux, à vrai dire, que lui-même, à 34 ans, se considère encore comme passablement adolescent (c’est du moins ce que j’ai cru saisir au détour d’une conversation…) : il ne cachait en tout cas pas son plaisir à s’entretenir avec ses jeunes lecteurs, que ce soit à l’occasion de cette séance de dédicace, ou bien dans le cadre d’invitations à s’exprimer dans des collèges ou lycées. En somme, il y a ici une totale communion entre l’auteur et ses lecteurs : aussi est-ce bien volontiers qu’il donne à ces derniers ce qu’ils veulent, puisque c’est ce qu’il aime, à savoir des atmosphères oniriques pleines de poses, de romantisme exacerbé et de références à la culture goth (notamment musicale), des personnages autodestructeurs et suicidaires, parfois dandys, mais souvent affublés de prénoms improbables (quand l’actuelle génération de gogoths va avoir des gosses, ça va faire mal…), quelques giclées d’hémoglobine ici ou là, et pas mal de sesque, plus ou moins crade dans le fond mais généralement très propre dans la forme. Tout cela se prenant plus ou moins au sérieux selon les cas. D’où le démon multibites d’Angemort, qui plait semble-t-il beaucoup à ses lectrices, mais étrangement moins à leurs profs et parents.

Evidemment, cette communion n’est pas sans poser problème : si elle assure une audience à Sire Cédric, elle rend en même temps sans doute sa prose beaucoup moins accessible (euphémisme) à ceux qui ne baignent pas dans cette culture-là, et plus généralement à ceux qui, d’une manière ou d’une autre, ont « passé l’âge ».

 

Genre moi, probablement [attention, digression perso]. En mon temps, en bon gamin névrosé, morbide et asocial, j’ai bien entendu eu mes pulsions gogoths, et qui ont sans aucun doute laissé des traces : ado, je kiffais grave les vampires, Anne Rice et Poppy Z. Brite, les jeux de rôles de White Wolf et les films de Tim Burton, Bauhaus et Dead Can Dance (ça, j’aime encore beaucoup, cela dit), mais aussi – et c’est souvent là qu’on fait l’amalgame indu aujourd’hui – les groupes de metal plus ou moins gothiques, de Type O Negative et The Gathering au black metal notamment « symphonique », « atmosphérique » ou ce que vous voudrez, qui commençait alors tout juste à faire causer de lui en France au-delà des cercles restreints de l’underground-que-plus-underground-t’es-dans-la-lave (c’était l’époque, quelque temps avant que Karl Zéro ne cherche à faire passer les black métalleux en général et au sens large pour des nazillons, du jouissif et rigolo Dusk… And Her Embrace des sympathiques bouffons de Cradle Of Filth, bientôt suivis par une kyrielle de bouffons beaucoup moins sympathiques et qui se ressemblaient tous, et du beaucoup moins drôle – volontairement, en tout cas ; mais quand on regardait le clipicule du par ailleurs chouette morceau qu’est « The Loss And Curse Of Reverence », j’avoue qu’il y avait de quoi sourire… allez, pour le plaisir ! – mais néanmoins très efficace et impressionnant Anthems To The Welkin At Dusk d’Emperor ; ceux-là, je les réécoute encore, des fois, avec un vague sourire nostalgique… à la différence d’autres achats musicaux de cette époque, dont je n’arrive plus à comprendre comment j’ai pu y trouver le moindre intérêt). En toute logique, l’apogée de ma « période noire » a probablement coïncidé avec le point culminant de ma crise d’adolescence, les années lycéennes justement, en un temps relativement proche et en même temps étrangement éloigné où Marilyn Manson faisait de très chouettes albums (si si, je vous jure, ça a existé), où l’écouter n’entraînait pas le qualificatif de « gothique » mais celui, sans doute tout aussi galvaudé mais bien plus proche de mes goûts, « d’indus », et où Elegy en était à ses tout premiers numéros. La chute a été brutale pour la plupart de ces choses-là…

 

[Ayé, vous pouvez recommencer à lire. Si vous voulez.] Du coup, j’avoue que ça n’a pas facilité mon approche des écrits de Sire Cédric, dans la mesure où j’ai particulièrement brûlé ce que j’avais autrefois particulièrement adoré. C’est que j’y ai reconnu bien des choses que j’aurais sans doute préféré oublier… Et notamment mes inévitables tentatives d’écriture de cette époque-là. Car Sire Cédric – et c’est là à mon avis un de ses gros défauts – ne fait pas qu’écrire pour des adolescents gogoths : il écrit souvent comme un adolescent gogoth. Et si cela peut assez logiquement séduire ces derniers, j’avoue que cela m’a semblé tristement pénible la plupart du temps : à vrai dire, ce ne sont pas tant l’emphase et la pose propres au genre qui m’ont posé problème (cela peut faire soupirer, certes, mais, en même temps, on savait à quoi s’attendre, et on a lu pire dans le genre), que la naïveté dans le ton – quand elle n’est pas appropriée, voir plus bas – et les nombreuses maladresses stylistiques typique du prosateur de quinze ans, enthousiaste mais guère compétent, et sans doute trop pressé. Pour dire les choses simplement, mais honnêtement : oui, cela m’a souvent semblé « mal écrit »… Et c’est dommage, parce qu’il y a au-delà des choses pas inintéressantes dans ces nouvelles ; surtout quand Sire Cédric ne joue pas à fond la carte gothique, mais se tourne vers des territoires plus oniriques et enfantins, permettant à son imagination fertile de se libérer du carcan gogoth et de ses clichés à base de copulation dans les cimetières et de veines coupées dans la baignoire.

 

Tenez, par exemple : la première nouvelle, « Cross-Road » (pp. 7-32), m’a semblé très correcte. Si le fait pour un gamin de 10 ans d’appeler son petit lapin Burzum peut faire sourire, on avouera que l’atmosphère est très réussie, très onirique. Le ton est assez naïf, oui, mais pour le coup c’est tout à fait approprié, et c’est avec plaisir que l’on suit ce vieillard dans ses réminiscences enfantines, et le périple de ces deux gosses rêveurs le long d’une route bien trop longue… Non, très sympa, franchement. Pas grandiose, mais correct. De même pour la deuxième nouvelle, « Cauchemars » (pp. 33-95), qui, avec un peu plus d’efforts notamment stylistiques, et peut-être quelques pages supplémentaires (il y avait sans doute là matière à un roman), aurait pu être franchement excellente. Dommage que la plume de Sire Cédric dérape à l’occasion, il avait su concocter ici quelques très chouettes scènes d’horreur, mêlées à des tableaux étrangement émouvants (et même subtils, si si ; on est bien loin de… mais j’y viens). Et il y a quelques très jolis personnages ; là encore, tant que la nouvelle reste centrée sur des gosses, elle me paraît très réussie ; l’intervention du flic, à mon sens, la plombe un peu… Thomas Day, dans sa critique de Dreamworld dans le Bifrost n° 50, évoque à cette occasion les Livres de sang de Clive Barker ; c’est pertinent, sans doute ; mais pour ma part, ces deux contes horrifiques enfantins, au-delà des inévitables tentacules lovecraftiens et des quelques références goths (assez discrètes) ici ou là, m’ont surtout fait penser à certains excellents textes de Stephen King, tendance Ça en plus compact (oui, là on verse dans l’autre excès…). Bref, c’est pas mal, et ça aurait pu être très bien. Et je dirais la même chose de la troisième nouvelle « enfantine », bien plus loin dans le recueil, « Visionnaires » (pp. 199-227) : chouettes personnages, ton adapté, belles scènes d’horreur, références bien digérées, crescendo subtil, final poignant… C’est pas mal du tout, ça, madame… Et c’est sans doute là ce que Sire Cédric fait de mieux : avec ces récits ayant des gamins pour héros, assez voire très convaincants, on voit bien ce qu’il gagne à se débarrasser des encombrants clichés gothiques de ses récits « adolescents » ou « jeunes ».

 

Surtout qu’entre-temps, on en a bouffé, desdits clichés… Et ce fut très pénible. Très honnêtement, je n’ai aucune envie de détailler excessivement « Requiem » (pp. 97-118 ; histoire lourde au possible d’un ange du suicide, sur fond d’inévitable sonate « Clair de lune » de Ludwig Van…) et « Muse » (pp. 119-150 ; un écrivain, sa muse, l'ââââââââârt, l'amûûûûûûûûûr, la môôôôôôrt, blah blah blah…) : c’est poussif, pompeux, puéril, ennuyeux, saturé de scènes de cul chiantes, répétitives, lourdes et interminables, émouvant et subtil comme un film avec Chuck Norris (en moins bourrin et en moins drôle), original comme un film de Bruno Mattei (en moins drôle), pertinent comme une saillie spirituelle de Jean-Claude Van Damme ou  une réflexion de BHL (en moins drôle), écrit pas aussi mal que du Philip Le Roy mais guère mieux (et pas plus drôle)… Bref : très mauvais. Ici, Sire Cédric se conforme à sa caricature, plus gogoth que gothique, et c’est triste.

 

Si « Babylone » (pp. 151-168) et « Elfenblut » (pp. 169-180) sont encore émaillées de quelques maladresses et lourdeurs flap-flap, elle sont tout de même plus lisibles. Hélas, ces deux courtes histoires restent finalement médiocres, la première en raison de références et de thématiques confuses et mal digérées, la seconde parce qu’elle est bien trop courte et frustrante. « Conscience » (pp. 181-198) est plus intéressante, plus émouvante aussi, et on y croise quelques chouettes personnages ; cela dit, et même si la fin est assez poignante, son caractère téléphoné nuit un peu à l’efficacité du récit : c’est que l’on a déjà lu tout ça, et en mieux ; à l’évidence, Sire Cédric n’a pas les épaules pour se placer dans la filiation d’Ambrose Bierce ou de Philip K. Dick… Reste « Sangdragon » (pp. 229-257), qui conclut le recueil sur une note étrange : sur le pur plan de l’écriture, c’est à mon sens la nouvelle la plus réussie ; le style me semble plus habilement travaillé, moins lourd et maladroit, que dans la plupart des textes précédents. Intéressant, donc. Problème : la trame est passablement bêtasse et risible, tenant un peu d’un croisement entre le Club des cinq et le Da Vinci Code

 

Alors voilà : désolé, Sire, mais votre Dreamworld est à mon avis franchement pas terrible. Et c’est dommage, parce qu’il contient en même temps des choses pas inintéressantes…

Et au risque de paraître bien présomptueux et arrogant, moi le jeune couillon qui n’ai de leçons à donner à personne et pourrais en recevoir de beaucoup, je vais émettre en guise de conclusion un souhait : que Sire Cédric s’applique un peu plus, et qu’il rompe plus radicalement avec son image – sa caricature… –, sans perdre son enthousiasme pour autant. Parce que, très honnêtement, je crois volontiers qu’il est en mesure de faire des choses très intéressantes : il ne manque ni de talent, ni d’imagination ; mais, en ce qui me concerne, il ne sait pas (encore) les exploiter judicieusement, et aurait bien tort de se complaire trop longtemps dans la simple fourniture de services gogoths pour ados en crise. Il vaut sans doute mieux que ça.

par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Mercredi 9 juillet 2008


WAGNER (Karl Edward), Kane. L’intégrale 2/3, traduit de l’américain par Patrick Marcel, avant-propos de Gilles Dumay, [Paris], Denoël, coll. Lunes d’encre, [1978, 2002-2003] 2008, 575 p.

 

L’an dernier, rappelez-vous (si vous le voulez, hein, non, je n’oblige personne…), je vous avais dit beaucoup de bien du premier volume de l’intégrale de Kane. Pas un chef-d’œuvre, non, pas le genre de lecture subtile et pertinente qui bouleverse à jamais les conceptions du lecteur ; non, en fait de fantasy, là, on est plutôt dans le versant sword'n'sorcery qui tranche des têtes et des bras, qui hurle, et qui défoule : un très bon divertissement, palpitant, bourré d’action, de scènes épiques et de complots obscurs. Rien de forcément très original, sans doute, et le style, s’il est très correct, n’a rien de particulièrement brillant non plus. Non, ce qui faisait l’intérêt de ce beau volume, c’était Kane lui-même. Car le « héros » de ces romans était tout sauf le classique preux chevalier à l’armure étincelante et à la ceinture de chasteté impénétrable, le tout aussi classique barbare avec le QI d'une huitre supportrice de football, l’inévitable tapette d’archer elfe jouant de la lyre en minaudant du charabia à la pleine lune, l’insurmontable nain jovial avec une hache qui n’aime pas les elfes mais encore moins les orques, ou encore le rédhibitoire ado gogoth dépressif, romantique mais avec une putain de grosse épée quand même. Tout sauf ça, vous dis-je.

 

Kane est une enflure. Un salopard ambitieux et cruel, un psychopathe sans foi ni loi, voleur, escroc, violeur, assassin, despote amoral, indigne de confiance, et dangereux pour tous. Infréquentable. « C’est le mal fait homme ! Ne t’approche pas de lui ! », nous prévient-on dès la première ligne du Château d’outrenuit, le roman ouvrant ce deuxième volume (p. 19). Un salaud, quoi. Mais un salaud magnifique, fascinant, pour lequel on vibre et on tremble. Pas un simple « méchant », il est au-delà de ça. Il est à la fois le héros et le vilain. Il est – pour faire simple – un superbe personnage, un vrai modèle de héros de fantasy épique.

 

Et – oserais-je le dire ? oui – il est à mon sens encore plus intéressant dans ce deuxième volume que dans le déjà très jubilatoire premier tome. La couverture – matte suite à une erreur de l'imprimeur, semble-t-il… – de Guillaume Sorel ne doit pas tromper (je plaide coupable, je l’ai trouvé particulièrement hideuse dans un premier temps ; puis je m’y suis fait…) : Kane n’est toujours pas une brute épaisse se contentant de tuer des gens par centaines au fil des pages. Oui certes, il fait ça aussi... Mais non, il est bien plus que ça ; et si la « révélation » de ses origines et du secret de son « immortalité » ne surprendra personne (on s’en doutait un peu, on va dire…), elle n’en contribue pas moins à « justifier » un peu plus le personnage, et participe du complexe et séduisant portrait qui se dégage tout au long des récits constituant ce bel omnibus. Nous y trouvons le troisième et dernier roman consacré à Kane, puis un poème, et enfin six nouvelles (de même que pour la récente réédition de Conan, et à plus forte raison encore, peut-être, précisons que ces nouvelles sont présentées dans leur ordre de rédaction, et non en fonction d’une « chronologie interne » d’autant plus difficile, voire impossible, à établir, que le personnage a vécu d’innombrables aventures au cours de sa longue existence s’étendant sur plusieurs siècles, voire millénaires… Tous les textes du « cycle », encore une fois, sont indépendants, le seul lien entre eux étant Kane lui-même et son monde).

 

Commençons donc avec Le château d’outrenuit (pp. 11-301), le dernier roman consacré à Kane, placé sous une exergue empruntée à Lovecraft qui en dit long. Kane, secondé du fidèle Arbas, assassin et philosophe (heu… surtout assassin, quand même…) y retrouve plus ou moins le rôle qui a été le sien dans les deux précédents romans : celui d’un général mercenaire, ne servant qu’en apparence, et bien déterminé à satisfaire ses propres ambitions. Mais c’est aussi l’occasion d’en apprendre long sur son passé de pirate (et au-delà…), et de le confronter à une autre enflure épique, une « vilaine » terrifiante et fascinante : sa maîtresse, la sorcière Efrel, l’ancienne épouse de Nétisten Maril, l’Empereur de l’archipel de Thovnosie ; cruellement défigurée par le supplice que lui a infligé son royal époux après une énième conspiration, laissée pour morte, la sorcière hideuse, démente et impitoyable a passé un terrible pacte avec les plus obscures puissances pour renverser la dynastie des Nétisten. Et le sanguinaire Kane est de la partie, lui qui se voit confier la flotte de Pelline. Bien évidemment, leur alliance ne saurait être éternelle… On trouve dans ce roman tout ce qui faisait l’intérêt des deux précédents : personnages hauts en couleur, rythme haletant, complots perfides et combats épiques (essentiellement des batailles navales, cette fois), quelques scènes d’horreur remarquablement efficaces, des clins d’œil bienvenus à Lovecraft et à une certaine science-fiction très pulp antérieure à « l’âge d’or »… Ce dernier roman est donc à son tour un divertissement de qualité, bien représentatif de ce que la littérature « populaire » peut produire de plus efficace et réjouissant.

 

Mais j’ai tendance à considérer que le meilleur est encore à venir. En effet, si le poème « L’ombre de l’ange de la mort » (pp. 303-304) est éminemment dispensable, les nouvelles qui occupent la deuxième moitié du volume sont à mon sens peut-être plus réussies encore que les romans, dans la mesure où ces textes très divers, dans lesquels Kane est alternativement au premier ou au second plan, rompent avec le schéma à force un brin répétitif des histoires longues, et permettent d’affiner encore le portrait complexe de ce superbe personnage et d’en dévoiler des facettes inattendues, sans jamais que cela nuise à la cohérence de l’ensemble.

 

Ainsi, dans « Lame de fond » (pp. 305-353), Kane n’apparaît en définitive qu’à l’arrière-plan. Et c’est alors un puissant sorcier, à l’amour possessif : la belle Dessylyne multiplie les intrigues pour lui échapper… Peu importe que la chute soit très prévisible : le récit est habilement construit, et étrangement émouvant à l’occasion (si si) ; cerise sur le gâteau : on y croise un barbare fort en gueule qui n’est pas rappeler quelqu’un…

 

Suit « Deux soleils au couchant » (pp. 355-392). Si l’action en elle-même n’est pas forcément très palpitante, cette nouvelle vaut néanmoins franchement le détour… pour une simple conversation au coin du feu : Kane et le géant Dwassllir, isolés dans une lande perdue, s’y entretiennent de l’histoire, des dieux, des hommes, de la civilisation et de la barbarie, du progrès et de la tradition. Belle atmosphère, et le caractère de Kane est judicieusement approfondi.

 

Il en va de même dans « La muse obscure » (pp. 392-456), où Kane est à la fois un chef de bande et le généreux mécène du poète Opyros. Afin de procurer à ce dernier l’inspiration nécessaire à la rédaction de son chef-d’œuvre, le brigand et esthète va devoir se confronter à une horreur sans nom, dans une longue scène à la fois très cinématographique et adroitement lovecraftienne. Un beau cauchemar.

 

« Le dernier chant de Valdèse » (pp. 457-482), ensuite, est une nouvelle très astucieuse dans son déroulement, quand bien même elle emprunte énormément, mais avec finesse, à un canevas somme toute classique. Six voyageurs font halte dans une auberge perdue dans la forêt ; alors que l’heure tourne, la boisson aidant, chacun est amené à raconter une histoire… Une très bonne nouvelle horrifique, un de mes textes préférés de ce recueil.

 

« Miséricorde » (pp. 483-516) me paraît bien inférieure. Tout cela se lit sans déplaisir, et il y a quelques belles scènes d’horreur, mais ce récit n’en est pas moins le plus « bourrin », relativement, de l’ensemble, et quelque peu artificiel, aussi ; surtout, Kane a beau y être un assassin, il me paraît un peu trop héroïque, pour le coup…

 

Le niveau remonte heureusement avec la dernière nouvelle, « Lynortis » (pp. 517-575), et son superbe cadre : un sinistre champ de bataille, résonnant encore, bien des années plus tard, d’un affrontement absurde et sanguinaire, dantesque et horrible, peut-être le pire que le monde ait jamais connu. Une nouvelle noire et macabre, condamnation sans appel de la guerre, et poignante illustration de ses terribles conséquences. Un cadre à la hauteur du fascinant personnage qu’est plus que jamais Kane, pour une excellente nouvelle qui conclut ce deuxième volume sur la meilleure note envisageable.

Alors je maintiens : moi qui ne me sens à l’heure actuelle plus attiré du tout ou presque par l’heroic fantasy, je me suis régalé avec ce deuxième volume de Kane. Ceux qui ne jurent que par la « grande littérature », celle qui est supposée « élever » le lecteur, passeront leur chemin en tremblant d’effroi. Mais à tous ceux qui recherchent, ne serait-ce que le temps d’un ouvrage, de la bonne littérature « populaire », palpitante et jubilatoire, efficace et bien foutue, idéale pour passer un bon moment de pur plaisir de lecture, je recommande décidément chaudement le « cycle de Kane ». Et vivement le troisième et dernier volume !

par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Dimanche 6 juillet 2008


BAXTER (Stephen), Origine, traduit de l’anglais par Sylvie Denis et Roland C. Wagner, Paris, Fleuve noir, coll. Rendez-vous ailleurs, série Science-fiction, [2001] 2008,  570 p.

Hop, après l’excellentissime Temps, et le déjà moins bon mais néanmoins très correct Espace, voici donc le dernier tome de la « trilogie des univers multiples » de Stephen Baxter ; là encore, ma chro est à lire (ou pas) sur le beau site du Cafard Cosmique.

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Dimanche 6 juillet 2008


COMBALLOT (Richard) (éd.), Dimension Philip K. Dick, anthologie dirigée par Richard Comballot, avant-propos de Richard Comballot, préface de Xavier Mauméjean, Encino, Black Coat Press, coll. Rivière Blanche, 2008, 245 p.

 

Hop, cette fois, ma chro est à lire (ou pas) sur le beau site du Cafard cosmique.

Ca va être le cas pour quelques autres, d’où le retard éventuel…

par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Samedi 5 juillet 2008


DOCTOROW (Cory), Dans la dèche au Royaume Enchanté, traduit de l’américain par Gilles Goulet, [Paris], Gallimard, coll. Folio Science-fiction, [2003] 2008, 229 p.

 

Voilà un bouquin dont vous avez nécessairement entendu parler. Enfin, « vous »… J’entends par-là les adolescents attardés qui lisent de la SF et autres geeks qui consument leur non-vie sur le ouèbe pendant que là, dehors, en ce moment-même, et par cette chaleur, les gens honnêtes, intelligents et de bon goût travaillent, battent leur femme et, des fois, votent. C’est qu’on en a beaucoup parlé, de ce Dans la dèche au Royaume Enchanté, et plus encore, à vrai dire, de son auteur, l’omniprésent activiste libertaro-internaute Cory Doctorow. Je ne vais donc pas revenir ici sur le monsieur, d’autres en ont très bien parlé (voyez par exemple , ce qui vous permettra accessoirement d’accéder à ses œuvres complètes – in english in ze text – gratuitement et légalement, elle est pas belle la vie ?). Pour dire les choses autrement, et employer l’expression consacrée : il y a eu un sacré buzz autour de ce bouquin. Enfin, surtout autour de son auteur.

 

Perso – ça doit être un reste de ma crise d’adolescence tardive –, j’ai tendance à me méfier du buzz. Et, honnêtement, si les idées prônées par le monsieur ne me paraissent pas inintéressantes, loin de là, je n’en ferais pas non plus pour ma part un cheval de bataille ; je ne me sens de toute façon que rarement militant... Bon, tout ça pour dire que, en dépit de la facilité d’accès aux œuvres de Cory Doctorow, je n’en avais jamais lu jusqu’alors, et je ne m’en portais pas plus mal (mais bon : mon anglais est médiocre, et j’aime pas lire sur un écran – ça, c’est bien un des rares aspects par lesquels je suis un vieux réac). Et les critiques que j’ai pu lire ici ou là de ce Dans la dèche au Royaume Enchanté étaient dans l’ensemble plutôt mitigées ; ça sentait la baudruche qui fait « pschiiiiiiiiit », pour citer un ancien haut-fonctionnaire… Sans doute est-ce en fait une des raisons pour lesquelles j’ai finalement fait l’acquisition et la lecture de ce court roman – révolte adolescente toujours – ; ça, et peut-être aussi – j’ai honte – la couverture assez sympa, même si sans grand rapport avec le contenu. Et là…

 

Comment dire.

 

Je suis un peu embêté, du coup.

 

Serais-je moi aussi une victime du buzz ? A priori, non, voyez plus haut. Et puis d’ailleurs, d’autant plus non... que j’ai l’impression d’être beaucoup plus enthousiaste pour ladite chose que bon nombre des critiques autrement plus compétents que votre médiocre serviteur qui ont eu l’occasion de s’exprimer à ce sujet. Et…

 

Comment dire.

 

 

Je ne prétendrai pas que Dans la dèche au Royaume Enchanté est un chef-d’œuvre de la littérature contemporaine, ça serait ridicule. Je ne prétendrai même pas, jouant le jeu de la ghettoïsation science-fictionnelle, que Dans la dèche au Royaume Enchanté est un chef-d’œuvre « de la science-fiction ».

 

Pourtant, j’ai adoré, hein.

 

Mais ce n’est même pas cela qui importe vraiment.

 

Non, je suis convaincu que vous devez le lire, parce que…

 

Heu…

 

Parce que c’est quelque chose…

 

 

Voilà : c’est « quelque chose ». Quelque chose d’important, même. En dépit de tout ce qu’on pourrait lui reprocher (j’y viendrai), et au-delà du buzz, Dans la dèche au Royaume Enchanté me paraît être un de ces bouquins que l’on doit avoir lu, que l’on aime ou pas. Quant à expliquer pourquoi, je ne suis pas certain d’en être capable… Bon, on verra bien.

 

Le cadre, tout d’abord. Un futur relativement proche, vers la fin du XXIe siècle. Le monde tel que nous le connaissons n’est plus : place à la Société Bitchun. Dans celle-ci, la mort a été vaincue : en cas de fâcheux accident, hop, on produit un clone, et il suffit ensuite d’y charger une sauvegarde, comme dans un jeu vidéo. Ou, à la limite, si vous voulez prendre un peu de distance, vous pouvez choisir le « temps mort » : vous vous endormez, et vous vous réveillez quand vous le voulez, dans 10, 20, 30, 100, 1000, 10 000 ans… Le « héros » du roman, Julius, est ainsi un jeune homme en dépit de ses 150 ans et de ses décès occasionnels.

 

Mais ce n’est pas tout : du fait de nouvelles découvertes dans le domaine énergétique, la Société Bitchun a également vaincu le travail. Les gens – joie ! joie ! – n’ont plus besoin de travailler, ils ne travaillent éventuellement que s’ils en ont envie (remember Fourier, dans un sens) : tout, dans la Société Bitchun, est loisir. Si Julius a obtenu trois doctorats, appris dix langues étrangères, composé plusieurs symphonies, et s’il s’investit aujourd’hui dans le bon fonctionnement de Disney World, ce n’est pas dans une optique carriériste, ou parce qu’il est nécessaire de travailler pour « gagner sa vie », selon l'horrible et stupide expression, mais simplement pour passer le temps, par plaisir, par envie. Ca tient de l’utopie, non ? « Et comment ! », fulmine l’encravaté sarkozyste sorti d’HEC. « Ca ne tient pas ! Et l’argent, alors ? A moins que tout cela ne soit COMMUNISTE ?!? » Mais non ; simplement, l’argent non plus n’existe pas dans la Société Bitchun, qui est une sorte de méritocratie ultime. L’argent a en gros été remplacé par le whuffie. Le whuffie, c’est un peu un « blog rank », « google rank », ou ce que vous voudrez, permanent et attaché à la personne ; ou un score de « réputation », comme dans un jeu vidéo, une fois de plus. Les humains, nécessairement, sont tous connectés en permanence au réseau, et ils ont ainsi en permanence accès à leur propre whuffie et à celui des gens qu’ils croisent. Si vous faites des choses chouettes, si l’on parle de vous en bien, si vous fréquentez des gens qui ont un bon whuffie, alors votre whuffie augmente ; et si votre whuffie est élevé, les gens tiendront compte de votre opinion, vous aurez toujours une table dans les meilleurs restaurants, une chambre dans les meilleurs hôtels, une place réservée dans les navettes spatiales, une voiture, de la bonne bouffe, etc. Par contre, si vous multipliez les boulettes (ou si vous ne faites rien…), si l’on dit du mal de vous ici ou là, si vous fréquentez des gens avec un whuffie faible, alors votre whuffie dégringole, éventuellement jusqu’à zéro. Et là, en gros, vous n’existez pas : vous êtes à la rue, les gens vous bousculent sans vous voir, ou détournent le regard s’ils ont le malheur de consulter votre whuffie… Bref : le whuffie, c’est la vie. Vous voyez l’expression saugrenue récurrente dans les films ricains, « c’est pas un concours de popularité » ? Ben là, si, justement : la vie dans son ensemble est toujours et plus que jamais un concours de popularité ; il n’y a plus de façade mesquine, ni d’alternative : pour exister, vous devez être reconnu, vous devez agir et faire parler de vous en bien (au moins un minimum : certains, après tout, se content de peu). Et le whuffie ne se capitalise pas vraiment, pas plus qu’il ne s’hérite totalement : il est en fluctuation constante, oscillant en permanence du haut vers le bas, ou du bas vers le haut. La Société Bitchun est ainsi, oui, une méritocratie ; le problème, bien sûr, est que le mérite ne s’évalue pas objectivement. Ce sont les autres qui jugent de votre mérite ; ainsi, ce qui fait « l’intérêt » d’une personne n’est en définitive qu’indirectement ce qu’elle fait : ce qui compte avant tout, c’est le regard des autres, ce qu’elles pensent et disent de cette personne. Et cela n’est pas forcément « juste », loin de là, d’autant que le fonctionnement intrinsèque de la Société Bitchun, calibré sur le consensus et l’opinion générale, ne facilite pas exactement l’audace, l’innovation et l’expression personnelle, mais tend plutôt à favoriser le conservatisme et les pures techniques de communication, stratégies médiatiques éventuellement creuses, mais séduisantes.

 

Et Julius va en faire l’amère expérience, l’utopie de la Société Bitchun devenant peu à peu pour lui un enfer. Car si la Société Bitchun a débarrassé l’humanité de la mort, du travail et de l’argent, autant de données fondamentales de notre société contemporaine, elle n’en a pas moins conservé, par le biais du whuffie, ces autres enjeux déterminants que sont le pouvoir et, indirectement, le cul (cela dit, il n’y a que peu de fesse dans le roman ; eh, les personnages sont des geeks, après tout… mais le whuffie joue son rôle là aussi, bien sûr).

 

Julius, justement. Parlons-en. Julius, qui a assisté à l’émergence de la Société Bitchun, a vécu pas mal de choses, et a fait pas mal de trucs. Mais il est régulièrement pris d’une puissante et déraisonnable passion pour Disney World (celui de Floride), où il va de temps à autre se ressourcer, concrétisant ainsi un vieux fantasme régressif. Et puis, la dernière fois, il a décidé de prolonger l’expérience, et est finalement resté à Disney World. Il a rejoint une des nombreuses adhocs qui s’occupent de la gestion du parc, et y a rencontré l’amour, en la personne de la charmante Lil. Tout allait bien dans le meilleur des mondes, très Bitchun, avec de la joie et de la barbe-à-papa, et des crétins de cosplayers (bonjour les pléonasmes) en veux-tu en voilà. Et puis Dan a débarqué, comme ça ; Dan, un missionnaire de la Société Bitchun, qui avait voué sa vie à convertir les réacs isolés aux bienfaits de la nouvelle société ; autant dire quelqu’un qui avait un putain de whuffie à l’époque où Julius a fait sa connaissance ! Mais c’est fini, tout ça : la Société Bitchun est partout, et Dan s’ennuie, tourne suicidaire, le whuffie à plat… Bref, pour lui, c’est le moment où jamais d’aller faire un saut à Disney World. Et puis…

 

Et puis Julius est assassiné.

 

Bon, c’est pas bien grave, en même temps : il venait de se sauvegarder. Mais voilà : le temps qu’il se « réveille », une nouvelle adhoc, menée par la très efficace Debra qui s’était occupée précédemment du parc Disney chinois, s’est installée à Disney World, et « s’est emparée » du Hall Of Presidents, avec un concept révolutionnaire qui lui fait gagner plein de whuffie. Pour Julius, à l’évidence, les deux événements sont liés ; et il voit clair dans le jeu de Debra : elle compte bien s’emparer de tout le parc, au mépris de l’esprit Disney, esprit d'entraide et de coopération ! Pas question qu’elle mette la main sur la Mansion, la maison hantée. Julius est près à tout pour éviter cela ; à tout, et même et surtout le pire. La paranoïa aidant, s’engage bientôt une « guerre » d’adhocs en plein cœur du Royaume Enchanté, les concepts et philosophies Disney-Bitchun s’affrontant pour une poignée de whuffie… or le whuffie de Julius commence à dégringoler.

 

J’imagine que vous vous en doutez déjà, mais ça ne coûte pas grand chose de le dire : ce qui fait l’intérêt de Dans la dèche au Royaume Enchanté, ce ne sont ni les personnages, ni l’histoire, ni le style (j’y reviendrai), mais bien avant tout le cadre. Et, sur ce plan, c’est une très grande réussite. Avouons que cela fait plaisir, pour une fois, de tomber sur un roman de SF qui développe autant d’idées extrêmement riches en si peu de pages… Et le whuffie ! Quelle idée géniale… Il y a de cela quelque temps, je vous avais causé du numéro de Yellow Submarine intitulé Envies d’utopie, et j’avais dit plein de bêtises à cette occasion. J’avais aussi fait part d’une certaine déception… Mais voilà, justement : Dans la dèche au Royaume Enchanté est à mon sens le type même de ce que la rencontre entre l’utopie et la science-fiction peut produire de meilleur. J’ai même envie de dire que je n’ai pas lu de variation sur l’utopie aussi riche, lucide et pertinente depuis, disons, la « trilogie martienne » de Kim Stanley Robinson (que je cite d’autant plus volontiers qu’il semble de bon ton, ces derniers temps, de lui casser du sucre sur le dos…). (Note : il y aurait peut-être bien une exception, à ce que j’ai cru comprendre, avec la « Culture » de Iain Banks, mais je n’en ai encore jamais lu le moindre roman, honte sur moi…) Et cela me paraît d’autant plus frappant et indéniable que Cory Doctorow parvient à mêler ici les deux versants du mode utopique que j’avais naïvement distingués, à savoir l’utopie programmatique et l’utopie critique, et à briller dans les deux cas.