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"Sade. Attaquer le soleil", d'Annie Le Brun

Publié le par Nébal

"Sade. Attaquer le soleil", d'Annie Le Brun

LE BRUN (Annie), Sade. Attaquer le soleil, préface de Guy Cogeval, Paris, Musée d’Orsay / Gallimard, 2014, 333 p.

 

Drôle d’idée a priori, de la part du Musée d’Orsay, que de consacrer une exposition (du 14 octobre 2014 au 25 janvier 2015, dépêchez-vous) à l’œuvre du marquis de Sade, sous ce titre cinglant emprunté aux Cent Vingt Journées de Sodome : « Combien de fois, sacredieu, n'ai-je pas désiré qu'on pût attaquer le soleil, en priver l'univers, ou s'en servir pour embraser le monde ? » Idée excellente, cependant, on n’en doutera guère. Car si l’influence de Sade sur les lettres du XIXe siècle est bien documentée, quand bien même clandestine (Baudelaire, Flaubert, Huysmans, Apollinaire…), on peut sans doute aussi la déceler dans les arts graphiques, plus ou moins avouée, ou dont l’évolution témoigne en tout cas de préoccupations semblables, et en premier lieu celle, ô combien ambitieuse et centrale dans tout ce projet, de réprésenter l’irreprésentable. Car c’est bien là, sans doute, la singularité première de l’œuvre du « Divin Marquis », qui lui donne toute sa force : cette outrance, cette passion de l’excès, qui en fait un tournant définitif ; indubitablement, il y a un avant et un après Sade.

 

L’exposition permet toutefois de replacer cette œuvre dans son contexte : il ne s’agit pas seulement de rapporter l’influence directe de l’œuvre blasphématoire du Donatien dans des œuvres ultérieures, on jettera aussi un œil (et même deux) à des productions antérieures ou contemporaines. Plus ou moins artistiques, d’ailleurs – voyez toutes ces planches d’anatomie, ou ces écorchés qui ne bénéficient pas tous loin de là de l’indécente et fascinante mise en scène d’un Fragonard… Après les œuvres hagiographiques ou apocalyptiques des temps antérieurs (j’ai toujours eu un goût prononcé pour ces dernières, leur démesure et leur goût du détail…), sans doute, effectivement, peut-on dresser des parentés à l’époque troublée où vécut le marquis : les représentations grivoises les plus excessives, en cette ère révolutionnaire, connaissent un envol sans précédent, par exemple – on dépasse de très loin les libelles libertins antérieurs ; on peut citer de même cet engouement de la peinture d’alors pour la représentation de « catastrophes » ; et puis, bien sûr, il y a Goya, dont l’œuvre puissante semble émaner d’un esprit frère…

 

Peu importe, à vrai dire, que Goya ait ou non lu Sade. Et il en va de même pour certains grands noms de la peinture qui vont émerveiller le XIXe siècle ; difficile, en effet, de ne pas sentir vibrer un projet comparable dans le « grand tableau français » qu’est Le Radeau de la Méduse de Géricault (une des rares œuvres picturales à m’avoir authentiquement bouleversé, si je peux placer deux mots me concernant : quand je l’ai vu pour la première fois au Louvre, tout gamin, j’ai ressenti une fascination tenant peu ou prou du syndrome de Stendhal…). Et, quand on voit certaines œuvres de Delacroix – La Mort de Sardanapale au premier chef – on ne peut que retrouver l’ombre tenace du marquis… de même pour d’autres grands peintres d’alors, tel Ingres, ou tous ceux qui, comme Félicien Rops dans une pièce magistrale, ont joué du thème si prégnant alors, bien au-delà du seul Flaubert, de La Tentation de saint Antoine. Et quand représenter l’irreprésentable devient une préoccupation naturaliste, avec toute sa charge de provocation, on ne peut que penser à L’Origine du monde de Courbet…

 

Si le XIXe siècle pictural louvoie autour de Sade sans pour autant, le plus souvent du moins, afficher clairement cette influence définitive, il n’en va pas de même du XXe. Après Apollinaire, les surréalistes, notamment, ont revendiqué Sade comme un des leurs, et l’influence ouverte s’est révélée encore au-delà. Et on trouve, dans cette production plus moderne, bien des merveilles également, où dominent peut-être cependant, à mes yeux naïfs en tout cas, les noms de Man Ray (que je connais mal, mais qui me saisit à chaque fois d’une manière impressionnante) ou encore Marcel Duchamp.

 

Je ne vous le cacherai pas – et sans doute les lignes qui précèdent en témoignent-elles déjà… –, je suis une pine en histoire de l’art. Je ne suis que rarement enthousiasmé par les arts picturaux, et, surtout, je n’y connais à peu près rien… ce qui ne me facilite pas exactement la tâche ici. Mais peu importe : ce catalogue grandiose fascine à tout bout de champ, et, si je ne peux pas prétendre accrocher à tout ce qui y figure, l’impression d’ensemble est favorable, c’est rien de le dire, même pour un béotien dans mon genre.

 

Prévenons toutefois les âmes sensibles et chastes, même s’il n’y a bien entendu pas lieu de s’en étonner : l’ambition affichée de représenter l’irreprésentable, ce goût de l’infini du désir, le matérialisme outrancier du marquis, ne peuvent que déboucher sur la pornographie, même si l’ensemble ne force pas le trait à cet égard. Phallus géants et vulves béantes abondent dans ces pages, frémissant d’excitation à l’union sauvage des corps, quand bien même magnifiée par l’art (pas toujours, ceci dit…). La violence ne manque pas non plus à l’appel, même si elle est sans doute le plus souvent moins démesurée que sous la plume de Sade, en dehors de quelques épouvantables et sublimes scènes de cannibalisme, ou plus encore de martyres témoignant d’un goût délicieusement pervers de la souffrance et de l’atroce.

 

Et puis il y a cette impression définitive de liberté. A-t-on finalement connu œuvre plus libre que celle de cet homme qui a passé la majeure partie de sa vie enfermé, dans les geôles et les asiles de trois régimes successifs ? Sade a toujours été libre. Trop libre pour beaucoup… « Ce n’est point ma façon de penser qui a fait mon malheur, c’est celle des autres », sentence célèbre que reprend la quatrième de couverture. C’est aussi – surtout ? – cela que l’on peut révérer chez Sade, et chez les artistes qui l’ont suivi, qu’ils s’en revendiquent expressément ou non : l’art, sous leur plume ou leur pinceau, refusera toute limite ; il osera balayer toutes les barrières imposées par la « décence », le « bon goût »… et la foi. Je ne vais pas prétendre le contraire : au vu des événements de ces derniers jours, cette idée de « représenter l’irreprésentable », a fortiori dans l’optique blasphématoire, vigoureusement matérialiste et athée du marquis, résonne douloureusement… De même le blâme des idées ou de leur expression, qu’il soit religieux ou républicain d’ailleurs. Et l’on se prend dès lors à rêver de cette cellule de la Bastille où Sade a rédigé Les Cent Vingt Journées de Sodome, et des cachots de Silling qui lui répondent, et à voir dans ces souterrains gothiques à la manière du « roman noir » d’alors l’expression la plus souveraine, tranchante et définitive d’un désir de liberté que les murs comme les condamnations ne sauraient réprimer.

 

Tout cela, Annie Le Brun, grande spécialiste de Sade (j’avoue, honte sur moi, ne pas avoir lu ses autres essais, pourtant essentiels…), l’exprime bien mieux que moi de sa plume subtile. Entre histoire des lettres, histoire de l’art et philosophie, son exposé vibrant d’enthousiasme comme d’érudition, toujours juste et pertinent, saisit le lecteur et l’emporte avec une adresse à la hauteur des magistrales représentations qui ornent les pages de ce beau livre.

 

Je ne suis guère amateur de livres d’art en temps normal, mais ce Sade. Attaquer le soleil m’a amplement convaincu. Superbe et juste de bout en bout, il a quelque chose de plus que jamais salutaire.

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