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"Black Wings III", de S.T. Joshi (ed.)

Publié le par Nébal

"Black Wings III", de S.T. Joshi (ed.)

JOSHI (S.T.) (ed.), Black Wings III. New Tales of Lovecraftian Horror, introduction by S.T. Joshi, Hornsea, PS Publishing, 2014, IX + 338 p.

 

Je ne vous apprends rien : du vivant même de Lovecraft, nombre de ses camarades (de correspondance, du moins) ont écrit des nouvelles à sa manière et usant de ses thèmes et procédés, voire de son lexique. Ces textes – compilés plus tard par August Derleth sous le nom de « Légendes du Mythe de Cthulhu » – se montraient certes plus ou moins pertinents et convaincants (notamment en ce qu’ils émanaient d’auteurs plus ou moins compétents, les plus célèbres ici étant probablement Robert E. Howard et Clark Ashton Smith – le jeune Robert Bloch n’était pas encore un auteur confirmé), mais ils avaient reçu la bénédiction de Lovecraft, qui n’a d’ailleurs pas hésiter à piocher lui-même dans les apports de ces pastiches. Et ils ont ainsi initié un jeu littéraire qui a largement survécu au pauvre HPL, encouragé peut-être par August Derleth, qui a copyrighté l’expression « Mythe de Cthulhu » et a lui-même mis la main à la patte, notamment au travers de ses prétendues « collaborations posthumes » de sinistre mémoire. Et d’autres auteurs, nombreux, ont ultérieurement fait dans le pastiche lovecraftien, dont certains qui sont devenus célèbres par la suite (comme Ramsey Campbell, bien sûr… ou Brian Lumley, malgré la nullité terrifiante de son « cycle de Titus Crow » ; plus récemment, on citera évidemment des gens comme Neil Gaiman ou Charles Stross, entre autres), si beaucoup sont restés dans un relatif anonymat – n’excluant pas une éventuelle reconnaissance fandomique, on est ici à un tout autre niveau.

 

Aujourd’hui plus que jamais, l’horreur lovecraftienne est devenue un genre à part entière. L’amateur tel que votre serviteur, qui reste curieux même s’il peste souvent devant le résultat, n’est plus en mesure de lire tout ce qui se publie en la matière, et depuis un bail. Fanzines et anthologies, confidentielles ou de diffusion plus large, se multiplient sans cesse. Et, dans tout cela, il y a à boire et à manger, le pire comme le meilleur… mais probablement un peu plus souvent le pire que le meilleur : c’est que l’exercice est délicat, a fortiori si l’on tient compte de l’évolution de l’exégèse lovecraftienne, qui a tendu ces dernières années à gommer les aspects « derlethiens » du « Mythe de Cthulhu » pour revenir à ce que l’on appelle parfois, un peu par défaut, « Mythe de Lovecraft ». Certes, tout le monde est loin d’en tenir compte, et les derletheries – plus que lovecrafteries – sont toujours abondantes ; pourquoi pas, après tout ? sauf que le résultat est rarement convaincant, à mon sens tout du moins.

 

Certaines de ses anthologies, néanmoins – je ne parle même pas ici des romans et recueils signés d’un seul auteur, dans lesquels on a pu trouver de très bonnes choses, qu’elles s’affichent comme étant clairement « lovecraftiennes » via le lexique, comme Les Furies de Boras d’Anders Fager, ou évacuent cet aspect pour s’en tenir aux thématiques et aux ambiances, comme La Peau froide d’Albert Sánchez Piñol, pour m’en tenir à deux exemples tout à fait recommandables) –, peuvent se montrer plus alléchantes que la moyenne. Et j’avais ainsi un bon a priori sur la série des « Black Wings », éditée par S.T. Joshi chez PS Publishing… Parce que S.T. Joshi, à l’évidence, sait de quoi il parle, en bon spécialiste de Lovecraft qu’il est (d’une veine probablement moins « pop » qu’un Robert M. Price, disons, même si celui-ci a pu également éditer des choses intéressantes – je le trouve cependant un peu trop « bon client », mais c’est moi, hein…) ; et parce que les noms au sommaire m’intriguaient : en effet, outre quelques noms d’auteurs connus, j’y ai rencontré pas mal de gens que j’avais connus en premier lieu en tant que critiques lovecraftiens, et non nouvellistes – souvent dans le fanzine Lovecraft Studies. Des potes à Joshi donc, ce qui n’excluait pas un certain risque de copinage (et il y en a bien à mon sens un triste exemple dans le présent volume, mais un seul, heureusement), mais me paraissait garantir une approche à la fois moderne, respectueuse, et en même temps détachée de la quincaillerie à laquelle on limite trop souvent le genre. Ça se tentait, en tout cas ; et comme je ne fais pas toujours les choses à l’endroit, j’ai commencé par le troisième volume (le plus récent, paru l’an dernier ; il semblerait qu’un quatrième soit en préparation), quand bien même j’avais (un peu par hasard…) mis la main sur le deuxième – le premier ne devrait pas être trop dur à se procurer.

 

Et le bilan me semble tout à fait satisfaisant, disons-le tout de suite. Certes – inévitablement ? – tout n’est pas bon, et il y a même là-dedans un texte dont la publication a quelque chose de criminel à mes yeux ; mais la plupart de ces nouvelles sont au moins correctes… et souvent plus que ça : on en compte même plusieurs de vraiment très bonnes, qui figurent à mon sens largement parmi les meilleures lovecrafteries qu’il m’a été donné de lire ; des textes qui remplissent parfaitement le contrat, constituant des variations modernes bienvenues d’une œuvre bien comprise et appréhendée de manière pertinente.

 

Passons donc au détail. Bon, j’évacue la première nouvelle – qui du coup m’a fait un peu peur pour la suite, mais à tort heureusement –, « Houdini Fish » de Jonathan Thomas, dense et complexe, qui se fonde plus ou moins sur « From Beyond », mais à laquelle, je plaide coupable, je n’ai absolument rien panné. Je ne suis donc pas en mesure de la qualifier de « mauvaise »… mais elle ne m’a vraiment pas du tout parlé, voilà qui est certain.

 

J’évacue aussi la nouvelle la plus catastrophique de cette anthologie, à savoir « Hotel del Lago » de Mollie L. Burleson (l’épouse de Donald R. Burleson, exégète lovecraftien qui m’a parfois laissé un brin perplexe, et qui a commis une petite chose ici aussi également) : mais qu'est-ce que ça fout là, cette horreur ? Ce machin (très court, heureusement, mais c'est en soi éloquent, dans un sens) est vraiment consternant, on dirait la pathétique tentative d'un wannabe écrivaillon de douze ans pour faire du Lovecraft – c'est-à-dire copier maladroitement du Lovecraft, sans y apporter quoi que ce soit (et certainement pas quelque chose d’aussi superflu que le style). Sans intérêt aucun. Que ce « texte » figure dans cette anthologie, par ailleurs de bonne voire très bonne tenue donc, ne peut se « justifier » que par un triste copinage, un peu trop flag' pour le coup...

 

Deux autres nouvelles sont franchement pas terribles, voire plutôt mauvaises, mais pour des raisons opposées. Ainsi, Donald R. Burleson (…), avec « Dimply Dolly Doofy », livre une mauvaise blague à base d’enfant du démon, qui fait plus penser à La Malédiction (en encore plus nanardesque) qu’au pauvre Lovecraft, qui n’en demandait certainement pas tant. Dans un genre radicalement différent, je n’ai pas aimé non plus la nouvelle de Joseph S. Pulver, Sr, « Down Black Staircases » ; mais ce n’est pas ici le fond qui est en cause (même si cette halte qui tourne – forcément – mal dans la bourgade désertée de Kingsport n’a pas grand intérêt), mais avant tout la forme « folle » : ce style affecté à base de pseudo-expérimentations mal placées m’a paru franchement insupportable.

 

On trouve inévitablement pas mal de textes « intermédiaires », disons, allant du plutôt médiocre au assez correct, mais qui pèchent un peu pour convaincre pleinement, tout en se lisant sans trop renâcler. Jason V. Brock, avec « The Man with the Horn », fait ainsi une sorte de variation un peu convenue sur « La Musique d’Erich Zann »... Don Webb, dans « The Megalith Plague », confronte un médecin raté revenu par défaut dans son bled natal du Texas à une « épidémie » d’ensembles mégalithiques à la Stonehenge ; l’ambiance très Wicker Man n’est pas désagréable, mais c’est quand même un peu médiocre, notamment sur le plan formel. Dans « The Turn of the Tide », Mark Howard Jones traite d’un curieux ménage à trois, témoin d’encore plus curieux phénomènes lors de vacances dans un cottage en bord de mer… mais le plus curieux est que tout cela m’ait laissé passablement indifférent, là où il y avait sans doute moyen d’en tirer quelque chose de bien plus puissant. « Thistle’s Find » de Simon Strantzas est une histoire de goules, et on la résumera à cette citation éloquente : « I wondered how many men might pay for the experience of fucking an animal shaped like a teenage girl. Then when I realized the answer I wondered just how much they would pay. » Tout est dit ? Mouais... En ce qui me concerne, lisez plutôt La Peau froide d'Albert Sánchez Piñol, on y trouve cette thématique de manière bien plus convaincante, et d’autres choses en prime. On conclura cette catégorie en mentionnant « Further Beyond » de Brian Stableford : comme le titre le laisse entendre, il s'agit d'une suite à « From Beyond », avec le même narrateur, qui fait face aux « vautours » désireux de mettre la main sur la dernière invention de Crawford Tillinghast, sans savoir au juste de quoi il s'agissait ; il y a des choses intéressantes et même très pertinentes dans cette nouvelle, mais elle est à mon sens bien trop longue et bavarde ; on y compte par ailleurs quelques gags lourdingues, qui cassent un peu l'ambiance plutôt sombre et sérieuse (il y en a un qui m'a fait sourire, ceci dit – j'espère juste que c'était bien le but...).

 

Un bon cran au-dessus, mais sans encore atteindre l’excellence, « Underneath an Arkham Moon », de Jessica Salmonson & W.H. Pugmire, est une nouvelle contournée et grandiloquente à base de freak grotesque, qui joue sur l’atmosphère gothique et… ben, « weird », c’est le mot le plus approprié ; sans aller jusqu’à casser des briques, c’est d’autant plus sympathique que c’est délicieusement excessif. « Waller » de Donald Tyson traite d’un cancéreux en phase terminale qui découvre la vérité sur sa maladie, bien plus horrible que tout ce que l’on pourrait imaginer ; objectivement, ce texte a tout pour être ridicule de bout en bout, et fonctionne pourtant très bien (si c’est pas lovecraftien, ça !). On glissera aussi dans cette catégorie, un peu à regrets, « China Holiday », du pasticheur expérimenté Peter Cannon : un touriste américain bourré de préjugés – et obsédé par les toilettes – fait un voyage en Chine avec sa femme, désireuse d’y adopter une pisseuse… et découvre la sinistre vérité derrière le projet de Barrage des Trois Gorges ; c’est amusant, comme on pouvait s’y attendre, mais surtout bien plus malin que ce que l’on pourrait croire ; dommage que ce soit en l’état un peu frustrant (car abrupt, surtout)… Enfin, dans « Weltschmerz », Sam Gafford évoque un comptable en open space qui se fait draguer par une jeune geekette fan de Lovecraft ; une bonne occasion de prendre conscience, s’il en était encore besoin, de son insignifiance, mais aussi de celle du monde qui l’entoure… On dirait un peu du Houellebecq, comme ça, non ? Mais si j’aime beaucoup le début, la fin, qui coule de source, m’a un peu déçu…

 

Et puis il y a les quatre meilleurs textes, qui m’ont paru franchement très bons, et permettent en définitive de tirer un bilan hautement favorable de cette anthologie. Le premier à m’avoir vraiment marqué est « The Hag Stone » de Richard Gavin, très beau récit sur un jeune couple qui sombre dans l’horreur, la demoiselle ayant voulu tenter l’expérience d’influencer ses rêves en glissant sous son oreiller une étrange pierre – comme l’avait fait le rêveur patenté Lovecraft en son temps, lui avait-on dit dans une boutique d’occultisme… mais la perception du monde qui en résulte est cauchemardesque ; tout cela est très émouvant, très juste, vraiment bien vu (si j'ose dire). Darrel Schweitzer, avec « Spiderwebs in the Dark », dresse le portrait d’un étrange écrivain pour le moins excentrique, révélant à un libraire qui a raté sa vie l’infinité des dimensions ; c’est bien écrit, drôle puis terrifiant, toujours pertinent, et en prime une belle histoire d’amitié. Caitlín R. Kiernan joue dans un tout autre registre avec « One Tree Hill (The World as Cataclysm) », où un journaliste scientifique se rend dans un Village paumé du New Hampshire pour y enquêter sur un curieux phénomène météorologique ; mais ce qui compte vraiment ici est l’atmosphère déprimante, absolument remarquable, et bien servie par la plume de l’auteure et une construction parfaite. Dans « Necrotic Cove », enfin, Lois Gresh traite d’une vieille femme hideuse, qui n’a pas vraiment eu de chance dans sa lamentable vie, et qui va, à la veille de sa mort, faire trempette dans un endroit interdit, en compagnie de sa meilleure – sa seule – amie, son exacte opposée ; un texte parfois douloureux, souvent dérangeant, et étrangement beau.

 

Au final ? Quatre très bons textes, quatre autres qui sont au moins bons, cinq qui se lisent même s’ils n’ont rien d’exceptionnel… Le peu qui reste est d’autant plus négligeable. Pour moi, c’est du coup une très bonne surprise, je n’en attendais franchement pas autant de cette anthologie, malgré un bon a priori. On trouve vraiment là, au milieu de choses plus faibles mais inévitables et généralement encore supportables, ce qui se fait de mieux en matière de pastiches lovecraftiens, qui renouvellent intelligemment l’horreur cosmique propre au Maître de Providence, ou jouent avec astuce sur ses thèmes les plus « orthodoxes ». C’est incomparablement meilleur que 90 % au moins de ce qui se produit dans ce sous-genre aussi florissant que consternant (le plus souvent du moins). Du coup, je ne vais certes pas m’arrêter là, et compte bien lire prochainement les autres volumes de cette série, les deux précédents… et ceux encore à venir, puisqu’il semble qu’on puisse en espérer de nouveaux.

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