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"Krazy Kat", de Jay Cantor

Publié le par Nébal

"Krazy Kat", de Jay Cantor

CANTOR (Jay), Krazy Kat, [Krazy Kat], traduit de l'américain par Claro, Paris, Le Cherche-Midi, coll. Lot 49, [1988] 2012, 301 p.

 

De 1913 à 1944, Krazy Kat (tantôt chat, tantôt chatte ; plutôt chatte ici, mais...) et ses compères ont fait le bonheur des lecteurs de comic strips de la presse Hearst. Le canevas était pourtant répétitif : l'enamourée Krazy Kat déclare sa flamme au vicelard Ignatz Mouse, celui-ci lui balance en retour une brique dans la gueule, et elle en conclut plus que jamais que le souriceau l'aime.

 

Mais depuis 1944, rien. Le bled de Coconino n'a jamais été aussi désertique. Et Krazy Kat ne travaille pas ; elle ne veut pas, elle ne peut pas. En un mot comme en cent, elle est dépressive. L'entrée dans l'âge de l'atome depuis les expériences toutes proches d'Alamogordo sous la supervision du charismatique Oppenheimer (Oppie pour les intimes) l'a autant fascinée que terrifiée, comme une brique monumentale jetée à la face du monde.

 

Mais Ignatz Mouse, lui, veut travailler de nouveau. Il est dévoré par l'ambition, et notamment celle d'être « rond », détaché des tristes deux dimensions de la planche de BD. Alors – et d'autant plus qu'il est au fond vilainement sadique – il multiplie les stratagèmes les plus absurdes pour remettre Krazy au boulot.

 

C'est ainsi que nous le voyons, avec la complicité du Sergent Pupp, écrire de fausses lettres de fans à la star oubliée (Sunset Boulevard donne sur Coconino, semble-t-il), poussant le vice jusqu'à imaginer une idylle épistolaire avec cet Oppie qu'elle admire tant. La révélation de la vérité débouche sur un étrange trip sado-masochiste, mais on aura l'occasion d'y revenir.

 

Ignatz se dit alors que le meilleur moyen de lutter contre la dépression de Kat serait le recours à la psychanalyse, et potasse à fond le bon docteur Freud et ses épigones, jusqu'à s'arroger lui-même le titre ronflant de « docteur » (bien qu'étant toujours et seulement doctorant). S'ensuit un chapitre tout simplement hilarant, basé sur des lettres d'Ignatz à Pupp, sur les mérites et les torts éventuels de la méthode psychanalytique et sa focalisation sur le sexe. En tout cas, ça ne donne pas beaucoup de résultats sur Krazy Kat, et fournit déjà un précieux indice sur ce thème essentiel (à mes yeux de béotien, en tout cas), à savoir que le fou, dans cette histoire, ou du moins celui qui aurait besoin d'un suivi et d'un traitement, n'est autre qu'Ignatz lui-même.

 

Je ne vais pas détailler ici tous les épisodes et stratagèmes du souriceau, mais il me paraît important d'en relever un autre, tout aussi drôle : celui où Ignatz Mouse et ses compères de Coconino se convertissent à la guérilla marxiste, et enlèvent Krazy Kat pour la libérer – c'est-à-dire, en somme, lui infliger un lavage de cerveau. El Jefe use abondamment de propagande et multiplie les propos séditieux qui ne débouchent sur rien, réclamant notamment que les personnages de comic strips deviennent propriétaires de leurs droits. Ce dont tout le monde se fout a priori : Hearst n'a même pas pris la peine de répondre au télégramme que Kat lui avait envoyé. Mais reste toujours cette ambition d'être « rond ». Et il n'est pas dit que l'assaut par la police, menée par le Sergent Pupp, du repaire des terroristes – c'est-à-dire la sobre maison japonaise de Krazy Kat, dans un état pas possible – y change grand-chose non plus.

 

Alors cette quête de « rondeur » conduit à nouveau Ignatz Mouse dans les bras lubriques de la psychanalyse, pour un long délire de « jeu de rôle » au sens sexuel du terme, façon sado-maso. Car c'est bien Ignatz, somme toute, le malade, le névrosé. Kate, elle, a l'air plutôt bien dans sa peau... Mais Ignatz veut tout : réclamer l'amour autrement qu'à coups de briques autant que se faire sodomiser par sa chère et pas tendre, tout en multipliant les grandes tirades. Mais cette fois, à mon sens, cela ne marche pas. Bien loin de susciter la même hilarité que lors du précédent chapitre psychanalytique, ce long épisode m'a fait l'effet d'un pensum aussi laborieux que répétitif, et pénible de par son intellectualisme (si) à outrance.

 

On voit là combien Krazy Kat et Ignatz Mouse diffèrent, disons, d'Itchy et Scratchy, auxquels on pense nécessairement à la lecture de ce roman. Si celui-ci est très drôle, voire à mourir de rire, dans sa majeure partie, c'est qu'il ne consiste pas seulement à opposer une chatte pas qu'un peu conne à un salopard vicieux qui lui balance des briques à la gueule. Derrière cette façade héritée du comic strip, Jay Cantor est lui aussi en quête de « rondeur ». Pas seulement celle de ses personnages oscillant sans cesse entre maniaquerie et dépression, mais celle d'un monde post-atomique et globalement fou (c'est le monde qui a besoin d'un psychiatre), où tout va très vite et sans doute trop vite, où les idéaux se noient dans le mercantilisme, et où l'amour lui-même doit être théâtralisé dans la violence et l'humiliation pour avoir la moindre chance d'exister.

 

Krazy Kat, outre qu'il est servi par une plume adroite bien rendue par la traduction de Claro, n'a donc pas grand-chose d'une fable animalière BD à l'ancienne. Et si l'on devait rechercher une référence dans le neuvième art à tout prix, peut-être faudrait-il plutôt lorgner du côté de l'inénarrable et iconoclaste Fritz the Cat de Robert Crumb, justement parce qu'il est libre et ne s'embarrasse guère de ces questions ; et c'est finalement ainsi qu'il semble bien bénéficier de cette « rondeur » dont Ignatz est perpétuellement en quête. Nous aussi ?

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