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"Le Grand Livre, suivi de Sans parler du chien", de Connie Willis

Publié le par Nébal

"Le Grand Livre, suivi de Sans parler du chien", de Connie Willis

WILLIS (Connie), Le Grand Livre, suivi de Sans parler du chien, [The Doomsday Book ; To Say Nothing of the Dog], traduit de l'anglais (États-Unis) par Jean-Pierre Pugi, préface de Laurent Leleu, Paris, J'ai lu, coll. Nouveaux Millénaires, [1992, 1994, 1997, 2003] 2014, 955 p.

 

Plusieurs textes (essentiels ?) de l'Américaine Connie Willis tournent autour du voyage dans le temps, jusqu'à former une sorte de cycle. Outre la nouvelle « Les Veilleurs de feu » (qui aurait peut-être pu trouver sa place dans cet omnibus, non ?), on y compte quatre romans, Le Grand Livre et Sans parler du chien qui sont repris ensemble dans ce gros volume, et le plus récent diptyque dit « Blitz » (composé de Black Out et All Clear). Mais restons-en à ce joli volume hardcover. Je ne cacherai pas m'être réjoui de leur réédition sous cette forme, dans la mesure où j'avais entendu dire beaucoup de bien de ces œuvres, par ailleurs auréolées de récompenses prestigieuses (Hugo, Locus et Nebula pour Le Grand Livre, Hugo et Locus pour Sans parler du chien ; ce qui, même sans attacher une importance excessive aux prix littéraires, qui valent ce qu'ils valent, n'est pas rien, tout de même). Au-delà, des gens de bon goût m'avaient assurément vanté ces deux romans ; j'avais même fait, il y a quelques années de cela, l'acquisition de Sans parler du chien, sans avoir jamais trouvé l'occasion de le lire. N'ayant cette fois plus d'excuse fallacieuse, je me suis lancé dans la lecture de ce pavé. Mais c'est semble-t-il là, en fait, un problème récurrent des œuvres de Connie Willis : elle écrit ample, et quelques critiques éminents trouvent ses livres insupportables de bavardage et de tirage à la ligne. Bon, verrait bien...

 

Le Grand Livre, donc (traduction historiquement exacte du Doomsday Book commandé par Guillaume le Conquérant pour opérer une sorte de recensement de ses possessions anglaises, à des fins financières notamment, mais qui en évacue fâcheusement la très importante connotation apocalyptique...), débute à Oxford dans les années 2050. À cette époque, le voyage dans le temps a été rendu possible, outrepassant les paradoxes, et ce sont des historiens qui en font usage.

 

La jeune et enthousiaste Kivrin, disciple du professeur Dunworthy en froid avec certains de ses collègues (chose hélas assez commune dans le panier de crabes universitaire...), compte ainsi se rendre dans un petit village, sur la route reliant Oxford à Bath, en l'an 1320, afin d'étudier de près la vie des gens d'alors. Toutes les précautions ont été prises (vestimentaires, linguistiques, etc.), et Kivrin est projetée dans le passé. Tout va bien.

 

Sauf que, alors que nos éminents scientifiques vont fêter ça, leur technicien Badri les rejoint précipitamment et s'effondre après leur avoir dit qu'il y avait un problème... Et un problème, Oxford va bientôt en connaître un gros. Badri n'est en effet que la première victime d'un myxovirus qui balaie bientôt la ville, placée sous quarantaine ; et on ne sait même pas d'où vient cette maladie... Du transmetteur temporel, peut-être ? Le fat Gilchrist, opposé à Dunworthy, décide de débrancher la machine au nom d'une sorte de « principe de précaution », même si la possibilité qu'un virus ait fait le voyage en sens inverse est tellement infime qu'elle en devient absurde...

 

Kivrin, du coup, se retrouve perdue dans l'Angleterre médiévale. Et elle est malade elle aussi... Elle ne doit probablement sa survie qu'aux soins que lui a apporté le père Roche, prélat illettré et d'une compétence parfois douteuse, mais la main sur le cœur, un vrai saint en cette époque qui en était friande. La suspecte Kivrin, après quelques problèmes dus à son traducteur, parvient à s'immiscer dans ce petit monde villageois (où les femmes sont prépondérantes), et se lie d'amitié avec certains tandis que d'autres se méfient d'elle. Son but essentiel, cependant, est dès lors de retrouver la clairière du transmetteur à temps pour le voyage de retour... et personne ne semble en mesure de la renseigner.

 

Ce qui est d'autant plus terrible que la maladie frappe le village à son tour. Et là, je préviens que SPOILER au cas où, mais vous l'aurez aisément deviné, ne serait-ce qu'à la lecture du titre originel : Kivrin, du fait d'une erreur invraisemblable, ne s'est pas retrouvée en 1320 comme prévu, mais en 1348, l'année même où la peste noire ravage l'Oxfordshire, cette maladie terrible qui, à en croire chroniques et statistiques, aurait tué entre un tiers et la moitié de la population de l'Europe...

 

Et c'est là ce qui fait tout l'intérêt de ce Doomsday Book. J'avoue en effet l'avoir trouvé bien bavard à l'occasion, notamment dans les séquences de 2050, qui ne sont pas véritablement parvenues à éveiller mon intérêt, et dans lesquelles quelques running gags m'ont paru plus pénibles qu'autre chose. Le tableau de l'Angleterre médiévale est par contre très réussi, et l'évocation de la peste noire est remarquable d'effroi et de désespoir. Je ne saurais dire dire si elle est avant tout authentique ou spectaculaire façon Hollywood ; mais peut-être les deux, en fait, qui ne s'excluent pas pour une fois. Rien que pour ces pages très puissantes, en tout cas, Le Grand Livre vaut effectivement le coup ; il est certes long à démarrer, mais quand on en arrive au cœur de son propos, on est amplement récompensé.

 

Sans parler du chien, ou Comment nous retrouvâmes la potiche de l'évêque, si l'on y retrouve le même dispositif de transmetteur temporel et si l'on y croise à l'occasion quelques personnages du Grand Livre (Dunworthy et surtout l'inénarrable Finch), adopte une approche radicalement différente. Et si le destin de l'univers y est à nouveau indirectement en jeu, tout cela tient quand même un peu de la blague (et, contrairement à ce qui s'était produit pour les passages futuristes du Grand Livre, dans l'ensemble ici cela fait mouche).

 

Fait notoire : les historiens manquent de fonds. Même à Oxford. Alors ils ont recours à divers expédients pour poursuivre leurs études. C'est là qu'intervient l'effroyable Lady Shrapnell, la bien nommée, qui entend faire reconstruire la cathédrale de Coventry ravagée par les bombardements de la Luftwaffe en 1940. Pour la très proche cérémonie d'inauguration, elle tient à ce que tout soit parfait (car « Dieu est dans les détails »). Et elle compte donc bien remettre la main sur la hideuse potiche de l'évêque, produit consternant de « l'art » victorien qui a mystérieusement disparu depuis l'incendie de la cathédrale. Et elle met ainsi les historiens oxoniens au service de cette tâche fondamentale, au risque de les amener à multiplier les sauts temporels et de souffrir du déphasage.

 

C'est ce qui est arrivé à Ned Henry. Et quand la harpie déboule pour le remettre au travail, on s'arrange pour lui offrir deux bonnes semaines de repos à l'apogée de l'ère victorienne. Des vacances ? Tu parles ! Bien évidemment tout ceci est encore en rapport avec la sinistre potiche de l'évêque... et la tâche semble décidément plus que jamais impossible.

 

Satire des mœurs victoriennes, Sans parler du chien prend sans doute tout son sens quand on maîtrise un tant soit peu la littérature anglaise de cette époque (ce qui n'est hélas pas mon cas...), et tout particulièrement bien sûr Trois Hommes dans un bateau de Jerome K. Jerome (la partie « canotière » du début étant d'ailleurs à mon sens et de loin la plus réussie du roman). Mais tout y passe, et nous avons ainsi droit, par exemple, à de bien longs développements sur l'engouement contemporain pour le spiritisme, dans une deuxième partie que je n'ai pu m'empêcher de trouver parfois un peu faiblarde par rapport à ce qui précède. Mais les bonnes pages ne manquent toutefois pas par la suite, et notamment, comme on pouvait s'y attendre, lors des scènes du bombardement de Coventry, qui retrouvent dans un sens la gravité des meilleurs moments du Grand Livre.

 

Reste que derrière cette histoire essentiellement loufoque, il y a toute une réflexion sur ce qui fait l'histoire (les grands hommes ? Les « forces nécessaires »?), mais aussi sur la nature du temps et des paradoxes que cette complexe question ne manque pas de susciter, même si toutes les précautions sont prises en apparence. Car « Dieu est dans les détails », hein ? Plutôt bien vu, donc.

 

Mais on y retrouve aussi à mon sens les mêmes défauts que dans Le Grand Livre : tout cela est bien bavard... Ça tire régulièrement à la ligne bien au-delà du raisonnable. Et c'est dommage, parce que, ce bémol mis à part, on tiendrait effectivement d'excellents voire chefs-d'œuvresques romans sur le voyage dans le temps. Avec ces défauts (dus peut-être à une direction éditoriale un peu frileuse?), on se retrouve seulement avec de bons romans. Ce qui est déjà beaucoup, hein ! Seulement ce n'est à mon avis pas aussi bon qu'on a pu le dire...

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ELias 18/09/2015 09:34

Je viens d'achever Le Grand livre, et c'est peu de dire que la déception est l'est aussi (grande)... J'ignore si la traduction est en cause, mais j'ai rarement eu autant l'impression d'avoir affaire à un roman aussi bizarrement inabouti. C'est tellement répétitif, que je me suis demandé si Willis s'était contenté de livrer son premier jet, sans jamais se relire. Les scènes "contemporaines" sont d'un inintérêt rare (aller-retours entre l'université et l'hopital sur des dizaines de chapitres, sans que l'on ne progresse jamais), et une grande partie des scènes médiévales lassent pareillement par leur statisme (Krivin se désolant sur la localisation du point de transfert)...

Alors, certes, les 100 dernières pages sont formidables, dressant un tableau aussi effroyable qu'émouvant des ravages de la peste dans ce petit hameau, et on finit quand même récompensé. Mais moi qui abordait cet auteur avec enthousiasme, me voilà bien refroidi à l'idée d'en prolonger la découverte...

E.

ELias_ 11/06/2015 12:05

Hello Nébal ! Alors ça y est, je m'absente une seconde et paf, 78 nouvelles chroniques en ligne ! Celle-ci tombe bien parce que c'est justement la parution de ce bouquin qui a éveillé mon attention pour cet auteur que je ne connaissais pas et dont les prestigieuses recompenses qui jalonnent sa carrière m'impressionnent autant qu'elles me donne envie de la lire (un peu comme un Robert C. Wilson que tu as déjà évoqué mais qui n'a pas encore passé le stade de la liste de trucs à lire).

Bon, je me suis contenté pour l'instant de parcourir en diagonale ta chronique pour ne pas trop déflorer les intrigues, mais le contexte médiéval et l'assurance d'un texte documenté me séduisent.




E.