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"Dans la République de Wes"

Publié le par Nébal

"Dans la République de Wes"

(Tiens, j'avais complètement oublié que j'avais écrit cette uchronie western - je ne me souviens plus dans quel contexte, s'il y avait un AT ou truc - que je viens de retrouver en fouinant dans mon PC. Jamais publiée sur le blog, donc, alors hop...)

 

(EDIT : Ah, si : cette nouvelle avait été écrite pour l'appel à textes de Rivière Blanche Dimension Western ; un refus, donc.)

 

 

Ça a l’air d’être de la légitime défense pure et simple, mais je veux bien être pendu si j’ai jamais rencontré quelqu’un qui était obligé de se défendre de manière légitime aussi souvent que ce garçon

Wild Bill Hickok parlant de John Wesley Hardin,

dans L’Homme aux pistolets de James Carlos Blake

 

Comme pas mal de gens dans la République de Wes, j’ai tué mon premier homme à l’âge de seize ans. Un nègre. Une baraque couturée de partout, mauvaise graine d’ancien esclave, qui a eu la triste idée de me menacer de son couteau après une partie de poker qui avait trop bien tourné pour moi. Ça me faisait un peu mal au derche, déjà, de m’asseoir à la table de ce fils de pute, mais j’avais besoin de pognon, et un joueur de plus, ça ne se refusait pas. Même lui. Mais il l’a vraiment eu mauvaise, le con. Mon full aux dames par les valets l’a complètement retourné, il m’a accusé de tricher, a renversé la table et s’est jeté sur moi. Erreur. Je n’avais encore jamais utilisé mon Colt sur un homme, mais ça m’empêchait pas de l’avoir sur moi – pour le genre, ou au cas où, comme vous voudrez –, et je n’ai pas hésité à m’en servir. En fait, je n’ai pas eu le sentiment de faire quoi que ce soit. Un instant j’étais assis tranquille et tout content d’avoir raflé le pot, le suivant j’avais l’arme en main, le canon fumait, et ce connard s’écroulait, une balle en plein cœur. C’était irréfléchi, instinctif.

 

Dans l’Union, on m’aurait peut-être fait chier pour ça, mais pas à El Paso, Texas, en cette belle année 1899. La figure du président. On connaissait tous son histoire, forcément. Alors j’imagine que ça a joué en ma faveur.

 

Oh, je n’en ai pas tiré de fierté pour autant. Je n’avais rien de ces prétendants à la gâchette désireux de se constituer au plus tôt un tableau de chasse. J’ai jamais été un mauvais bougre, au fond, faut pas croire ce que les gens disent. Juste un type qui a une fâcheuse tendance à se retrouver au mauvais endroit au mauvais moment.

 

Et donc à El Paso, Texas, en cette belle année 1899, j’ai commencé à tuer. Je n’envisageais certes pas d’en faire une profession, mais les circonstances… Bon, c’était pas tout à fait les mêmes que pour Wes, l’Union était bien obligée de nous foutre la paix, on n’avait même plus à supporter leurs maraudeurs – j’ai jamais été un pistolero « politique », comme le président. Mais pas un desperado non plus. Faut pas croire ce que les gens disent.

 

 

Bon, j’ai un peu fait le « régulateur » au tournant du siècle, c’est vrai. C’était dans la bande de Bobby Joe. On était jeunes, on était cons, on était fauchés, surtout. Alors on a un peu écumé le sud-ouest. Quelques virées au Mexique, aussi, mais ça, c’était presque un sport national, en ce temps-là. Personne pouvait nous en vouloir. Enfin, à part les Mexicains, bien sûr, mais qui a quelque chose à foutre de la parole d’un Mexicain ?

 

Non, franchement, faut pas croire ce que les gens disent. J’ai bien commis quelques boulettes, mais comme tout un chacun, quoi. Et je n’ai jamais – jamais – tué qu’en état de légitime défense. Comme Wes.

 

Wes a toujours été mon modèle. Bon, en cela, je n’étais pas très original. Le président, c’était notre héros à tous. Déjà, c’était notre libérateur. Sans lui, on serait encore coincés dans l’Union, à se faire pomper le pétrole par ces putains de Yankees. Et puis… ben, c’était une figure, quoi. Un homme, un vrai. Un type qui s’était jamais laisser marcher sur les pieds, qu’a toujours su rester digne, fidèle à ses convictions. L’homme le plus dangereux du Texas, on disait… Mais faut pas croire ce que les gens disent.

 

Enfin, je dis ça, mais avant que Wes devienne un personnage « officiel » avec toute la littérature qui va avec, c’est bien dans les dime novels que j’ai fait sa connaissance, et il y a plus fiable, comme source. Qu’est-ce que j’ai pu en bouffer, de ces trucs ! C’était l’Ouest comme je l’ai toujours rêvé – c’est pas ma faute si je suis arrivé en ce monde un peu tard pour y participer moi-même. Mais depuis que je suis tout petit, j’ai baigné dans cet univers coloré de cow-boys et d’Indiens, de brigands et de justiciers, avec la Frontière comme horizon, qui recule, recule… Wes y avait sa place, bien sûr. C’était mon préféré, déjà.

 

Alors vous pensez bien que j’étais à ses genoux quand, en 1895, après avoir échappé à la mort une énième fois dans les rues d’El Paso en abattant ce chien de John Selman Sr., il a retrouvé la flamme de sa jeunesse et entamé sa campagne pour l’indépendance du Texas. Jours de liesse ! On avait cru le perdre après toutes ces années passées en prison, et la prétendue « rédemption » qui avait suivi, mais Wes était en fait toujours le même homme, sa vigueur et ses convictions étaient intactes. Assagi, sans doute, ce n’était plus le chien fou de sa jeunesse, et il avait la gâchette moins facile… mais toujours aussi sûre. Mais surtout : ce charisme ! Il avait tout pour lui, et il a tout donné pour nous. Putain, qu’est-ce que je pouvais l’aimer…

 

J’ai tout suivi, tout. Je ne ratais pas une miette de son combat contre l’Union. J’étais gamin, je ne saisissais pas tout, bien entendu, mais on n’a jamais eu besoin de comprendre pour admirer. Et papa ne tarissait pas d’éloges sur le Libérateur. Le soir, il me racontait les moindres détails. Déjà, cette image : un homme seul se dresse contre les puissants États-Unis ! On aurait pu croire qu’il était fou, mais tu parles : seul, il ne l’est pas resté longtemps. La rancœur était grande, au Texas, depuis la fin de la guerre civile ; les choses ne s’étaient pas apaisées avec les années, les gens l’avaient toujours aussi mauvaise. On avait applaudi à la mort de ce fils de pute de Lincoln, bien sûr, mais, insidieusement, la colère grondait toujours, cet exutoire n’y mettait pas un terme. On se racontait toujours les glorieux souvenirs de Johnny Reb, avec une nostalgie mêlée de rancœur. Mais pas de désillusion. On aurait pu le croire, hein, mais non : la flamme restait vivace. Grâce à des types comme Wes.

 

Merde, c’est le Texas ! Remember the Alamo ! On avait giclé les Mexicains, on pouvait bien faire pareil avec ces connards de Yankees.

 

Et on l’a fait.

 

Maintenant que c’est rentré dans les livres d’histoire, ça donne peut-être une impression de facilité, je sais pas, genre : c’était écrit… Mais il a fallu se battre. Trois longues années de guerre, contre la monstrueuse machine de l’Union. David contre Goliath, quoi. Mais je vous apprends rien : au final, c’est David qui gagne. Parce que sa cause est juste, et parce qu’il est plus malin. Et Wes l’était sacrément, malin. Ce n’était pas qu’un tireur de première, c’était aussi un brillant tacticien. Et, bon, les dime novels en témoignaient déjà : il a toujours eu de la chance au jeu. Il nous l’a transmise, cette chance. Un miracle ? Moi je dis que le destin se force. Il faut des héros, oui, mais Wes en était un, et pas qu’un peu. Et il a su faire vibrer la flamme de la revanche dans le cœur des Texans. L’heure avait sonné.

 

Trois putains de longues années de guerre. Ça, on peut dire que le sang a coulé. Mais surtout celui des Yankees, en définitive. Mal dirigés, mal préparés pour la guérilla, ils ne faisaient pas le poids contre la détermination des Républicains de Wes. Oh, ils en ont commis, des massacres ; des expéditions punitives, pour « pacifier » l’État rebelle, qu’ils disaient. Les politicards de Washington ont toujours eu de ces mots… Mais pour chaque goutte de bon sang texan qui touchait le sol, un combattant se levait, qui la faisait payer au centuple. Ils pouvaient bien nous traiter de rebelles, de terroristes… On avait raison. Contre ça, ils ne pouvaient rien. Et ils l’ont eu dans le cul.

 

Bon, l’appui de la « communauté internationale » a pu jouer, aussi. Les Mexicains, bizarrement – enfin, peut-être que non – nous ont très vite soutenu. Les Anglais ont mis plus de temps, mais ils s’y sont mis aussi. Et ils ont entraîné pas mal de monde avec eux. Pas un hasard si c’est à Paris qu’a été signé le traité mettant fin à la guerre et reconnaissant de nouveau l’indépendance du Texas.

 

1899. Nous étions libres, Wes était élu président, et je commençais à tuer.

 

Des fois, je me dis qu’il n’y a pas de hasard.

 

Alors oui, c’est dans la République de Wes que j’ai fait parler la poudre. Combien de fois ? Franchement, j’ai perdu le compte. Bon, je ne crois pas avoir atteint le tableau de chasse du président, et je n’ai de toute façon jamais eu cette ambition, mais c’est vrai, j’ai envoyé plus d’un connard au cimetière. Attention, hein : ils l’avaient tous cherché. Faut pas croire ce que les gens disent. On a fait de moi une sorte de tueur au sang-froid, un serpent vicieux qui dégaine et tire sans raison, pour le simple plaisir de tuer. Des conneries. Ceux qui me connaissent vraiment vous le diront, tous : je suis vraiment pas le mauvais bougre. Sang-froid, mon cul ! C’est parce que j’ai toujours eu le sang chaud, oui, que j’en suis là, aujourd’hui, dans cette putain de cellule, à regarder par la grille le gibet qui s’élève.

 

Demain, je m’y trémousserai.

 

Il y en aura pour vous dire que ce n’est que justice. Moi, ce que j’en dis, c’est que ce sont eux, les monstres à sang-froid. Les fils de putes lâches qui tuent d’un mot, et ceux encore plus lâches qui vienne se délecter du spectacle. Moi, j’ai jamais aimé les exécutions. Si on doit tuer quelqu’un, c’est face à face, à armes égales. Pas comme ça. C’est ça, le vrai meurtre. Pas ce que j’ai fait.

 

Et ne croyez pas que je suis en train de gémir sur mon sort, là. Je n’ai pas peur. Ils ont dit que je devais mourir, eh bien, je mourrai. Aussi dignement que possible. J’aurai mon courage, eux n’auront que la lâcheté de leur prétendu « bon droit ». Non, je n’ai pas peur. Je ne sais pas ce qui m’attend après, mais je me suis jamais dégonflé, je vais pas commencer à me pisser dessus maintenant.

 

Et, tant qu’on y est : je n’ai toujours pas de haine. Du mépris, tout au plus. Oui, sans doute, ça : je vous méprise, vous les foies jaunes, assassins « légaux » et spectateurs complices, dans le même sac, là. C’est vous les coupables.

 

Mais quoi, qu’est-ce que vous imaginez ? Que je l’ai bien cherché ? Que j’avais qu’à pas ? Vous ne savez rien, la voilà la vérité. Rien. Rien de rien.

 

Vous n’étiez pas là, déjà. Vous ne l’avez pas vu, éméché, de mauvais poil, déjà un pied dans la tombe, se lever en titubant dans l’arrière-salle de ce saloon borgne où il venait s’encanailler. L’œil trouble et la moustache frémissante, la voix grasse et l’équilibre douteux. C’est lui qui a dégainé le premier. C’est lui qui a tiré.

 

Et qui a raté.

 

Pas moi. Et j’allais certainement pas lui donner une deuxième occasion de m’abattre. J’ai fait ce que j’avais à faire, ce que tout homme digne de ce nom aurait fait. Mais ça, vous autres, vous ne pouvez pas le comprendre.

 

Et il y a autre chose que vous ne saurez jamais, un truc qui n’appartiendra qu’à moi, le temps que les livres d’histoire le digèrent.

 

Vous ne saurez pas ce que ça fait, d’être l’homme qui a tué John Wesley Hardin.

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