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Mosig at Last, de Yōzan Dirk W. Mosig

Publié le par Nébal

Mosig at Last, de Yōzan Dirk W. Mosig

MOSIG (Yōzan Dirk W.), Mosig at Last. A Psychologist Looks at H.P. Lovecraft, with appreciations by Laila Briquet-Mosig, Donald R. Burleson, Peter Cannon, S.T. Joshi, & Robert M. Price, West Warwick, Necronomicon Press, [1973-1974, 1976, 1978-1980], 1997, 128 p.

 

Il va de soi que les psychiatres, psychologues, psychanalystes, et toutes ces sortes de choses, sont des gens infréquentables, qui seront tondus à la Libération. On accordera la priorité, comme de juste, à ceux qui se mêlent de critique (littéraire, cinématographique, etc.), et le prochain qui me dit que la tour, là, est un symbole phallique, je l'assomme avec un autre symbole phallique de son choix. Alors, forcément, qu'un psychologue se mêle de faire dans la critique lovecraftienne, ça me fout un peu les shoggoths (aha) (pardon) : je me souviens encore d'avoir lu des bêtises grosses comme moi usant de cette méthode dans le Cahier de l'Herne consacré au reclus frustré paranoïaque de Providence... Alors pourquoi lire – enfin, aha – Mosig at Last (titre étrange, qui se justifie je suppose par l'ancienneté des articles compilés dans ce petit volume, publiés une vingtaine d'années plus tôt) ? Masochisme, dites-vous ? Enflures. Non : c'est parce que le nom de Dirk W. Mosig (son « vrai » nom, « Yōzan » étant celui que lui a attribué son maître zen quand il est officiellement devenu moine, eh oui, ah quand même, eh oui) revient souvent dans la critique lovecraftienne de qualité. En témoignent d'ailleurs les « appréciations » qui concluent ce petit volume, où Donald R. Burleson (que je n'apprécie guère, avec son post-structuralisme déconstructionniste-truc ou que sais-je...), Peter Cannon, S.T. Joshi et Robert M. Price se posent peu ou prou en « disciples » dudit Mosig, ou, tout au moins, lui accordent une place centrale dans l'évolution moderne de l'exégèse lovecraftienne ; citons Joshi : « He was the first individual to raise Lovecraft criticism beyond the level of fandom to that of a serious intellectual discipline. » Eh.

 

Pfff... Bien sûr, que j'allais le lire ! C'te question. Et, autant le dire de suite, j'ai bien fait ; car, dans l'ensemble, ce petit volume se montre fort intéressant. Avec des bémols, certes (surtout les parties « originales » de la fin – sans même parler de ces « appréciations », donc), mais le fait est que Mosig at Last est un bon témoignage de ce que la critique lovecraftienne peut faire de mieux en recourant aux outils analytiques de la psychologie (essentiellement jungienne, ici – ce qui me dépasse largement en temps normal, mais là ça va) : Mosig, contrairement à nombre de ses petits camarades lovecraftiens, ne fait ici (presque) jamais dans l'interprétation tellement détachée du support original qu'elle se perd dans les hautes sphères pédantes et à vol d'oiseau, pas plus qu'il ne sombre dans une stérile paragraphe. En somme, il se situe le plus souvent au juste milieu (tel son Bouddha adoré, eh eh, même s'il aurait peut-être pu nous épargner ces considérations-là). Après avoir « lu » l'affreux Pelosato, et avant de lire Burleson, ça fait du bien, quoi.

 

Même si ce n'est pas formalisé, il me semble que l'on peut distinguer trois parties dans ce recueil d'articles (quatre, évidemment, en comptant les appréciations...). Dans la première, Mosig s'en tient pour l'essentiel à des généralités sur Lovecraft, sa vie, son œuvre, et, plus intéressant, sa philosophie (Mosig, qui développe sur le matérialisme mécaniste et indifférentiste du Maître, entend bien poser Lovecraft en authentique philosophe, profond penseur qui mérite que l'on s'attarde sur ses idées, telles qu'elles sont exprimées dans ses essais et ses innombrables lettres, et transparaissent éventuellement dans sa fiction et sa poésie ; à cet égard, Mosig fait probablement figure de pionnier ; j'imagine que tous ces développements seront utilement complétés par ma lecture – en cours – de H.P. Lovecraft : The Decline of the West de S.T. Joshi, semble-t-il l'ouvrage de référence sur la question), sans recourir encore aux outils pyshcologiques. L'intérêt de ces divers articles est essentiellement historique, toutefois, même s'ils fournissent une introduction nécessaire et plutôt bienvenue.

 

Le gros de l'ouvrage est cependant consacré à l'interprétation des œuvres de Lovecraft selon un angle analytique empruntant essentiellement à Carl Gustav Jung (mais aussi de temps à autre au bon docteur Freud, ou encore à Leon Festinger pour ce qui est de la « dissonance cognitive »). « The Outsider » (« Je suis d'ailleurs ») est au centre des préoccupations de notre psychologue (même s'il livre aussi des développements sur d'autres textes, comme « The Rats in the Walls », « The White Ship » ou encore The Dream-Quest of Unknown Kadath). On s'attardera du coup sur le plus long article du recueil, « The Four Faces of ''The Outsider'' », article qui m'a vraiment surpris (dans le meilleur sens du terme) et séduit, et dont je suppose qu'il a dû avoir un caractère révolutionnaire dans l'histoire de l'exégèse lovecraftienne, au moment de sa parution – 1973 – et dans les années qui suivirent. Comme le titre l'indique, Mosig y livre quatre interprétations différentes de la célèbre nouvelle (par ailleurs très poe-esque) : il commence par l'interprétation « autobiographique », qui a quelque chose d'une évidence à la lecture de ces pages inspirées – et ce même si ce genre d'interprétation doit de manière générale être manié avec des pincettes, mais c'est bien le cas ici. On passe alors à l'interprétation analytique, jungienne, étude de la psyché et odyssée de l'inconscient au conscient, avec l'Ombre qui vient foutre la zone ; et, malgré mon scepticisme initial, je ne peux que reconnaître que c'est assez bien vu (bon, hors les réminiscences freudiennes intempestives – avec inévitable tour phallique). Mosig qualifie la troisième interprétation d' « anti-métaphysique » (ce que je ne trouve pas très approprié...), le périple de l' « Outsider » étant dès lors une satire grinçante sur l'absurdité de la vie après la mort ; c'est à mon sens l'interprétation la plus faible, et Mosig lui-même semble de cet avis. Reste enfin l'analyse « philosophique », qui met l'accent sur la place de l'homme dans un univers matérialiste, mécaniste et indifférentiste – reprenant ainsi les éléments développés dans ce que j'ai envisagé comme étant la « première partie » de ce recueil. Dans tous les cas, Mosig se montre très perspicace et convaincant, et cet article est du coup à mon sens exemplaire – d'autant qu'en dernier recours, l'auteur vient apporter de sérieux bémols à ce qu'il a pourtant si précieusement analysé, et pondère ainsi toute interprétation avec une belle humilité : il y a de la place pour bien d'autres analyses, et si celles de Mosig sont brillantes, elles se complètent et peuvent être complétées par d'autres. Vraiment bien. La suite, sur la dissonance cognitive, m'a laissé un peu plus perplexe, mais il y a encore des choses à prendre dans ces développements psychologiques.

 

Après ce grand moment critique, le reste – des articles jamais publiés auparavant, et délibérément subjectifs – accuse un coup de mou... et, hélas, se montre nettement moins pertinent : qu'il s'agisse de lire Lovecraft à l'aune du bouddhisme zen (surtout, et avec un pénible prosélytisme en faveur de la méditation, à la limite du grotesque en ce qui me concerne) et de la physique quantique (euh...), ou de chercher une composition particulière derrière « The Music of Erich Zann » (le Concerto pour violon en ré mineur, opus 47, de Jean Sibelius, bien sûr ! Oui, Mosig est un fan... mais il ne s'appuie pas sur grand-chose, du coup). Un peu d'autobiographie, enfin. Bon...

 

Et suivent les « appréciations », dont une plus longue que les autres par sa fille Laila Briquet-Mosig, élevée en lovecraftienne par un lovecraftien...

 

Ces petits riens de la fin n'empêchent cependant pas Mosig at Last de constituer un grand moment de critique lovecraftienne ; et j'apprécie particulièrement l'humilité dont il témoigne, en n'assenant pas ses interprétations comme des vérités incontestables, en n'obligeant pas le lecteur à adhérer, à se positionner « pour » ou « contre », mais en l'incitant seulement à réfléchir, avec un enthousiasme communicatif. Subtil, limpide, passionné mais solide, érudit sans être pédant, original sans jamais oublier le texte de base, Mosig at Last est un ouvrage fort intéressant – et, donc, à bien des égards exemplaire.

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