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"World War Cthulhu", de Brian M. Sammons & Glynn Owen Barrass (ed.)

Publié le par Nébal

"World War Cthulhu", de Brian M. Sammons & Glynn Owen Barrass (ed.)

SAMMONS (Brian M.) & BARRASS (Glynn Owen) (ed.), World War Cthulhu : A Collection of Lovecraftian War Stories, illustrations intérieures de M. Wayne Miller, Portland, Dark Regions Press, 2014, 347 p.

 

Ben oui, une anthologie lovecraftienne de plus. Quand je vous dis que je peux pas suivre le rythme... De temps en temps, quand même, j'en chope une, soit que j'ai un bon a priori (par exemple pour les Black Wings éditées par S.T. Joshi, voyez ici pour la troisième livraison), soit que je suis curieux – avec éventuellement une certaine dose de perversion masochiste... World War Cthulhu relève clairement de cette seconde catégorie ; je l'ai achetée sur un coup de tête – il faut dire que j'avais commencé à m'intéresser, en jeu de rôle, à Achtung ! Cthulhu, même si la présente anthologie est loin de se limiter à la Seconde Guerre mondiale – et j'avais un peu peur de ce que j'allais y trouver... Mais j'ai lu la chose quand même. Et finalement c'était pas si pire, plutôt, même, une bonne surprise...

 

L'idée de base de cette anthologie, assez explicite dans le sous-titre, peut paraître étrange. En effet, quoi qu'en disent les éditeurs dans leur avant-propos, l'évocation de la guerre chez Lovecraft est assez rare ; il y a bien « Le Temple », et des toutes petites choses dans « Herbert West, réanimateur », par exemple ; à la limite, « Le Cauchemar d'Innsmouth », pour son final, mais vraiment à la limite, hein (on mettra à part les affrontements entre créatures du « Mythe », comme par exemple dans Les Montagnes Hallucinées). Pas grand-chose, donc. Pourtant, l'idée de corréler le « Mythe » avec la guerre a fait florès, et c'est loin d'être la première fois que des pastiches jouent cette carte (parfois pour une réussite remarquable – lisez par exemple « A Colder War » de Charles Stross –, plus souvent sans doute pour des récits pulp anecdotiques), et ce sans même parler des jeux de rôle (il y en a un qui s'appelle justement World War Cthulhu, d'ailleurs, mais aucun lien pour ce que j'en sais). Pourquoi pas, du coup ?

 

… peut-être parce que le risque est grand de se retrouver avec des atrocités du genre de « Loyalty » de John Shirley, qui ouvre le présent recueil (le pire des choix !). Le contexte est celui d'une « guerre des mondes » futuriste, sans autre précision. Les humains désemparés y réveillent Cthulhu pour lutter contre les envahisseurs, quitte à passer un pacte avec le Grand Méchant Poulpesque... Si c'est pas une idée à la con, ça ; anti-lovecraftienne au possible... La filiation est très nette avec les pires récits d'August Derleth et peut-être plus encore de Brian Lumley, ce qui veut tout dire ; mais c'est peut-être encore plus (!) à côté de la plaque, et parfaitement ridicule. Je ne vous cacherai pas que la lecture de cette indicible merde m'a fait très peur pour la suite...

 

Par la suite, quelques textes, disons-le, sont effectivement mauvais, sans atteindre à la stupidité de « Loyalty ». Par exemple, « The Turtle » de Neil Baker, qui remonte à la guerre d'Indépendance, et bourre sa nouvelle avec un prototype de sous-marin, des Profonds, et Dagon en prime ; c'est très mauvais, et ça fonctionne d'autant moins que l'existence de ces vilaines bébêtes y est peu ou prou notoire... W.H. Pugmire, dans « To Hold Ye White Husk », donne une suite au « Temple », façon onirique (cauchemardesque, bien sûr), mais ça n'a pas grand intérêt. William Meikle traite de la Seconde Guerre mondiale dans « Broadsword », où les Mi-Gos lancent un ultimatum bourrin aux chefs d'États impliqués pour qu'ils mettent fin à la guerre (gnu ?)... et ça ne fonctionne pas, dans tous les sens du terme. Konstantine Paradias, dans « The Sinking City », se projette dans le futur, pour un nouvel assaut sur R'lyeh, et ça n'a absolument aucun intérêt. Suit immédiatement « The Shape of a Snake » de Cody Goodfellow, qui prend pour cadre la Seconde Guerre américano-mexicaine ; le lieutenant-colonel Roosevelt, futur président des États-Unis, se retrouve littéralement dans un très gros bordel ; mais c'est bourrin et assez vite lassant.

 

Heureusement, le reste est de meilleure tenue. Il y a bien des récits médiocres, ou sympa sans plus, mais qui se lisent... T.E. Gran remonte à la guerre d'Indépendance avec « White Feather », l'assez « joli » portrait d'un capitaine de marine qui sombre dans le blasphème après avoir découvert un ersatz d'Innsmouth ; voui, pas mal... Christine Morgan évoque la guerre de Troie dans « The Ithiliad » ; les Troyens y adorent les Grands Anciens... Amusant, sans plus ; la fin est bien, ceci dit. Les éditeurs de l'anthologie donnent ensuite « Dark Cell », un récit contemporain finalement pas si guerrier que ça, ou du moins pas de la manière dont on le conçoit d'habitude : un traître à l'IRA et un agent de la CIA s'y allient contre des tarés druidiques qui souhaitent lâcher en plein Londres des Sombres Rejetons de Shub-Niggurath ; moui, divertissant... Tim Carran évoque à nouveau la Seconde Guerre mondiale dans « The Procyon Project », où un vétéran de Guadalcanal est confronté à un plan visant à faire des Grands Anciens (mais d'abord des Mi-Gos) des armes de destruction massive, et forcément ça tourne mal ; un peu concon, mais surtout anodin... Et l'anthologie de se conclure sur « Wunderwaffe » de Jeffrey Thomas, qui prend le cadre futuriste de Punktown, l'univers créé par l'auteur, basé sur le voyage dimensionnel ; un mélange de bonnes idées, et d'autres nettement moins bonnes, pour un résultat médiocre, comme de juste.

 

Et puis il y a de bons textes. Stephen Mark Rainey, dans « The Game Changers », prend pour cadre la guerre du Vietnam, et livre une variation sur (entre autres) « La Couleur tombée du ciel » ; l'ambiance est chouette, et c'est plutôt bien vu. Robert M. Price, avec « The Sea Nymph's Son », nous dit toute la vérité sur l'Iliade, et notamment sur Achille, et ça passe plutôt bien. Edward M. Erdelac retourne au Vietnam dans « The Boonieman », récit parfaitement horrible (avec une touche de Clive Barker ?), et très convaincant. David Conyers & David Kernot livrent « The Bullet and the Flesh », qui a pour cadre une atroce guerre civile au Zimbabwe, avec des enfants soldats faisant face à des rejetons de Shub-Niggurath employés comme armes ; et bon appétit, bien sûr ! Autre jolie réussite, « Long Island Weird – The Lost Interviews » de Charles Christian (qui traite vaguement de la Seconde Guerre mondiale, voire d'autres conflits, mais c'est en filigrane) est un chouette délire conspirationniste à plusieurs voix, bourré de références (ce qui peut gaver, mais je trouve que là ça passe bien). Bien aimé aussi « The Yoth Protocols » de Josh Reynolds, chouette variation sur la guerre froide à partir du « Tertre », avec une belle ambiance. Lee Clark Zumpe retourne à la Première Guerre mondiale dans « A Feast of Death », qui narre le sort tragique de prisonniers britanniques en Turquie ; belle ambiance, cadre original, on regrettera quand même un peu que la fin soit aussi précipitée... L'anthologie est dédiée à C.J. Henderson, décédé peu avant sa parution, et dont on lira ici « Mysterious Ways », nouvelle qui commence à l'époque romaine, puis se poursuit de nos jours, avec un Nyarlathotep particulièrement méphistophélique, et une « fausse victime », et c'est pas mal du tout. Suit « Magna Mater » d'Edward Morris, pour la Première Guerre mondiale : une nouvelle très mystérieuse et inquiétante (traitant notamment du trésor de Rennes-le-Château), comprenant de nombreuses allusions, entre autres à Clark Ashton Smith et William Hope Hodgson, et c'est bien. « Cold War, Yellow Fear » de Peter Rawlik est une intéressante variante sur le « Signe Jaune » dans le contexte pour le moins tendu de la crise des missiles cubains. Suit immédiatement « Stragglers from Carrhae » de Darrell Schweitzer, qui se déroule en Asie mineure, à l'époque romaine, après une sévère défaite des légionnaires contre les Parthes ; ça oscille entre cauchemar horrible et farce grotesque, et c'est étonnamment bien vu.

 

Ben, au final, c'était pas si pire... Non, franchement, plutôt une bonne surprise. Certes, ça n'a rien d'indispensable/génial/transcendant, mais les textes plus que corrects tendent quand même à dominer. Alors, oui, il faudrait brûler tous les responsables de la publication de « Loyalty », mais en dehors de cette mauvaise première impression, le reste est satisfaisant ; on n'y trouve pas d'aussi bons textes que dans Black Wings III, par exemple, mais peu importe : oui, bonne surprise. Juste un petit regret pinailleur : tout ceci m'a paru quand même un peu trop américano-centré ; mais bon, ça va.

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