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Onze Rêves de suie, de Manuela Draeger

Publié le par Nébal

Onze Rêves de suie, de Manuela Draeger

DRAEGER (Manuela), Onze Rêves de suie, [s.l.], Éditions de l’Olivier, 2010, 196 p.

 

Figure atypique du post-exotisme (pour ne pas dire énième avatar d’Antoine Volodine…), Manuela Draeger a longtemps livré des œuvres pour la jeunesse à l’École des Loisirs (et j’avoue être un peu curieux de ce que ça peut donner…). Onze Rêves de suie, cependant, est un roman « adulte », paru aux Éditions de l’Olivier. Et si ses « héros » sont pour l’essentiel des enfants, il n’a effectivement pas grand-chose à voir avec le cœur de cible habituel du pseudonyme – et de même pour ce qui est des contes le parsémant, d’ailleurs. À vrai dire, l’alias mis à part, on est bien ici en plein dans l’univers de Volodine, et ceux qui – comme moi – n’ont peu ou prou tâté du post-exotisme que via cette figure tutélaire (ma seule exception jusqu’ici était les Slogans de Maria Soudaïeva), ne seront pas dépaysés.

 

Nous sommes donc quelque part dans une Europe de l’Est fantasmée, naturellement post-soviétique – après la Première Union soviétique, mais aussi après la Deuxième, alors bon. Dans la grisaille des ghettos bétonnés, les pogroms à l’encontre des Ybürs sont encore assez fréquents. Nos héros sont des enfants, donc ; ou des adolescents, à la limite. Ils vivent dans un orphelinat, tassés les uns sur les autres, au milieu d’un bloc urbain borgne. Parmi leurs occupations fétiches – en-dehors de l’école imposée et pas toujours au mieux –, il y a les contes que leur narre la Mémé Holgolde, qui entend bien faire leur éducation prolétarienne au travers des histoires désabusées de l’éléphante Marta Ashkarot – qui erre inlassablement dans un monde quasi vidé de ses habitants hominidés. Et puis il y a la Bolcho Pride, interdite comme de juste – les autorités persécutent la doxa marxiste jusque dans ses épanchements les plus festifs, sachant bien qu’ils n’ont rien d’innocents –, mais à laquelle participent tous les enfants, chaque année, avec leurs costumes amoureusement préparés, à la mesure de leurs slogans.

 

Cette année, pourtant, la Bolcho Pride se passe mal ; à vrai dire, elle est même catastrophique… Les enfants ont en effet eu l’idée saugrenue de pénétrer dans un bâtiment interdit, bientôt dévoré par les flammes. Et ils n’en sortiront pas vivants. Cette incendie fatal a en même temps quelque chose d’une apothéose, ou d’une apocalypse peut-être (au sens originel de révélation) : les enfants, les victimes, en viennent à s’unir dans une entité collective, où les souvenirs de chacun sont revécus par tous, dans un état de conscience altéré. Et autant le dire de suite : à mon sens, le premier chapitre, à moins qu’il ne s’agisse de la première nouvelle, d’Onze Rêves de suie, fait partie des plus belles pages du post-exotisme (ou du moins de celles dont j’ai pu me régaler…).

 

Par la suite, on alterne ainsi ces souvenirs des enfants – souvent tragiques, et empruntant la voix d’Imayo Özbeg (primus inter pares ?) – et les contes de la Mémé Holgolde sur l’éléphante Marta Ashkarot. Ces contes sont pour le moins déstabilisants, de par leur côté contemplatif autant que désabusé notamment (ils ne ressemblent en rien à ce que l’on a pour habitude de qualifier de « contes »), teinté d’une sorte d’humour noir, à froid, évoquant là encore des paysages d’apocalypse (mais au sens plus moderne, cette fois, de fin d’un monde).

 

J’avoue cependant que ce sont bien les chapitres consacrés aux enfants et à leurs souvenirs qui m’ont le plus séduit dans Onze Rêves de suie, tant ils abondent en images fortes et personnages marquants en dépit de leur anonymat ou de leur banalité apparente. Ainsi, après avoir été exclus de l’école, de l’odyssée d’Imayo Özbeg et Rita Mirvrakis dans la longue rue interdite des Vincents-Sanchaise, en quête d’une tante inconnue et peut-être morte (si tant est qu’elle ait jamais existé), alors que la guerre frappe de nouveau sans prévenir, sous la forme de bombardements aléatoires.

 

Dans ces pages précieuses, la langue si poétique à sa manière d’Antoine Vo… pardon, de Manuela Draeger élabore de puissants tableaux riches en émotions et d’une plume sonore lorgnant vers la perfection, au-delà des contraintes formelles que l’on devine ici ou là – par exemple, des répétitions rythmant la narration d’une musicalité implacable.

 

Et c’est ainsi que l’on tourne les pages d’Onze Rêves de suie avec une délectation empreinte de fascination morbide, où l’espoir d’un monde plus juste, cet espoir porté par les enfants sur le point de disparaître dans les flammes, subsiste contre vents et marées, contre les diktats des puissants et la bêtise des miliciens ; espoir infime, presque systématiquement contredit par un sens de l’histoire qui n’a décidément pas grand-chose de marxiste et ne semble offrir pour consolation que le silence des tombes à venir, espoir qui reste là cependant. Contre le fil de la plume, ménageant le chaud et le froid. N’en déplaise à Marta Ashkarot ?

 

« — Bah, dit l’éléphante. C’est qu’une légende. Il n’y a plus personne dans la région depuis belle lurette. Plus de révolutionnaires, plus de résistantes héroïques, plus rien.

 

« — Sois pas défaitiste, dit Irina Wu. Autrefois, les défaitistes, on les collait au mur.

 

« — Il y a même plus de murs, fit remarquer l’éléphante.

 

« — Si c’est que ça, on les reconstruira, promit Irina Wu. »

 

Un livre aussi étonnant que beau, donc. Profondément touchant dans son authentique poésie, générateur d’images fortes, tantôt déprimant, tantôt enthousiasmant, toujours juste. Manuela Draeger confirme ainsi son importance dans le courant du post-exotisme. Va falloir que je creuse tout ça…

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