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La Colline des potences, de Dorothy M. Johnson

Publié le par Nébal

La Colline des potences, de Dorothy M. Johnson

JOHNSON (Dorothy M.), La Colline des potences, [The Hanging Tree], traduit de l’anglais par Lili Sztajn, [s.l.], Gallmeister, coll. Totem, [1942, 1951, 1954-1957, 1982-1985, 1989] 2015, 301 p.

 

Il y a quelque temps de ça, j’avais entamé un cycle estival de lectures western, un peu au pif, par Contrée indienne, un recueil de nouvelles de Dorothy M. Johnson publié par les très recommandables éditions Gallmeister. Et ce fut une sacrée baffe, en sus d’une introduction bienvenue. J’avais à vrai dire rarement lu de recueil de nouvelles aussi bon, tous genres confondus. Et c’était par ailleurs l’occasion de vérifier d’emblée que la littérature western, au-delà des seuls codes propres au genre, pouvait être, comme de juste, de la grande littérature tout court. La subtilité, la finesse de ces nouvelles étaient tout à fait remarquables, et bien éloignées des clichés que l’on colle un peu naïvement au genre (cinématographique, en tout cas ; plusieurs de ces nouvelles ont d’ailleurs donné lieu à des films notoires, le plus célèbre étant L’Homme qui tua Liberty Valance). Et j’appréciais tout particulièrement le traitement du thème de la confrontation entre Indiens et colons blancs, central, et d’une empathie et d’une justesse rares – excluant tout manichéisme pour s’attacher à la seule humanité, dans ce qu’elle a d’admirable comme d’insupportable.

 

Dès lors, la sortie d’un nouveau recueil, toujours chez Gallmeister dans la collection Totem, ne pouvait que me faire de l’œil. Et, du coup, je n’ai pas tardé à faire l’acquisition de La Colline des potences (qui reprend une vieille édition, mais en y rajoutant des inédits). Je me demandais certes si cela serait aussi bon que Contrée indienne, qui avait mis la barre très haut… Et j’ai vite été rassuré en en entamant la lecture, et en y retrouvant bientôt toutes les qualités que je viens d’évoquer, caractérisant le premier recueil. Au final, je ne dirais peut-être pas que La Colline des potences est aussi bon que l’excellentissime Contrée indienne, mais pas loin ; ce qui suffit amplement à en faire une lecture des plus recommandables, bien au dessus du lot, et même à mon sens indispensable.

 

Les thèmes sont un brin différents, cela dit. Dans Contrée indienne, comme ce titre l’indique assez, les Indiens étaient des personnages centraux. Si l’on en retrouve ici ou là dans La Colline des potences (dès la première nouvelle, à vrai dire), j’ai tout de même le sentiment que ce deuxième recueil s’intéresse davantage à d’autres figures du western : des hors-la-loi (plus ou moins malgré eux), des chercheurs d’or aussi, et, partout ou presque, des femmes (les oubliées du genre cinématographique ? Je vais éviter de m’avancer trop à ce sujet, n’en sachant au fond rien ; mais il est clair que les femmes jouent ici un rôle essentiel, qui compense heureusement la virilité un tantinet brutale souvent accollée au western).

 

Le grand talent de Dorothy M. Johnson consiste cependant à extraire de ces catégories, non pas des archétypes par nature réducteurs, mais des personnages foncièrement humains, d’une consistance, d’une chair remarquables. Ce qui leur enlève peut-être un peu de caractère héroïque, mais peu importe : ils sont vivants, par-delà les années ; palpables et authentiques ; et, dès lors, de parfaits véhicules de l’émotion.

 

Car le western façon Dorothy M. Johnson ne consiste pas à opposer des cow-boys adroits au six-coups et des Indiens hurleurs, dans un décor simpliste mais évocateur – disons une rue centrale ensablée, et, plus loin, les formes fantasques d’une Monument Valley idéale. Ses personnages sont avant tout humains : faibles, éprouvés, assaillis par d’incessants questionnements sur leur place dans cet univers à la rudesse étouffante. Dorohty M. Johnson ne joue pas vraiment de l’échelle du grandiose et de l’épique ; elle y préfère les sentiments, terre à terre le cas échéant, dans des paysages moins grandioses mais pas moins intimidants.

 

En témoigne assurément le campement de chercheurs d’or, en voie d’abandon, de « La Colline des potences », la novella qui donne son titre au recueil et en constitue près de la moitié à elle seule (et qui a par ailleurs là encore donné lieu à une adaptation cinématographique) ; ces rues qui n’en sont pas vraiment, tracés éphémères et bientôt amenés à disparaître, sont arpentées par des figures complexes, suscitant parfois la sympathie, parfois un vague dégoût. Des personnages humains, en somme, qui souffrent et s’interrogent, perdus qu’ils sont dans une nature hostile, celle de cette Frontière qui pourtant ne cesse de reculer sous leurs assauts plus ou moins réfléchis.

 

Au-delà, la plume de Dorothy M. Johnson, habile et emprunte d’empathie, sait susciter des émotions précieuses chez le lecteur happé par la consistance de l’univers décrit. Le plus souvent, c’est sans doute une douce mélancolie – celle de vieillards se tournant vers leurs jeunes années si lointaines, celles de la conquête de l’Ouest, et dont les amours comme les haines sont réestimées à l’aune du passage du temps, impitoyable ; qu’on les interroge sur des figures de légende vaguement entrevues ou sur leurs propres faits et gestes, ils sont là, survivants pour un temps, à même d’évoquer un passé ténu, qui sombrera bientôt, avec eux, dans l’oubli et l’anonymat. Parfois, cependant, l’évocation de ce passé mythique et pourtant ancré dans un sol aride peut verser dans la farce – là encore peut-être un peu teintée de nostalgie… Au travers de ces récits, les héros, garants de l’ordre commun ou hors-la-loi nihilistes, perdent de leur superbe pour acquérir une humanité palpable ; ils n’y perdent pas au change, et le lecteur non plus. Car Dorothy M. Johnson parvient à merveille à extraire le sens et l’émotion des figures les plus anodines en apparence – rappelant dès lors l’essentiel de ce qui fait l’humain : une capacité à ressentir, bien plutôt qu’une quelconque habileté au pistolet.

 

Recueil fin et poignant, La Colline des potences n’atteint peut-être pas l’excellence de Contrée indienne (mais peut-être est-ce là une considération toute personnelle, due au souvenir exquis de ce foudroyant premier contact, comme à l’intérêt pour le thème indien), mais tout juste. On en recommandera sans l’ombre d’une hésitation la lecture, à même de chambouler durablement le lecteur et ses préconçus – comme seule la meilleure littérature en est capable.

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