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Sympathy for the Devil, de Kent Anderson

Publié le par Nébal

Sympathy for the Devil, de Kent Anderson

ANDERSON (Kent), Sympathy for the Devil, [Sympathy for the Devil], traduit de l’américain par Frank Reichert, préface de James Crumley, Paris, Gallimard, coll. Folio Policier, [1987, 1993, 2013] 2014, 583 p.

 

On a tous vu bien des films – et régulièrement des chefs-d’œuvre – traitant de la guerre du Vietnam : Apocalypse Now, Full Metal Jacket et Voyage au bout de l’enfer pour citer les meilleurs à mon sens, mais aussi Good Morning Vietnam, Platoon, ou encore Rambo, qui restent recommandables… et j’en oublie sans doute. Conflit médiatique, en plein dans une première vague de l’ère de l’information, le Vietnam a suscité bien des doutes et remises en question, pour déboucher sur des traumatismes profonds.

 

On pouvait s’en douter : la littérature, forcément, n’est pas en reste. C’est moins connu, certes (en France en tout cas), mais le Vietnam a donné lieu à bien des ouvrages importants, dont le présent Sympathy for the Devil (toujours les Stones, bizarrement inévitables…), premier roman de Kent Anderson, lui-même vétéran, ancien des Forces Spéciales – les Bérets Verts – à l’instar de son double Hanson dans le livre. On est à vrai dire en droit de se demander quelle part des mésaventures subies par Hanson provient directement de l’expérience de l’auteur – sans doute ne faut-il pas y voir totalement un roman autobiographique à proprement parler, mais il est certain que Sympathy for the Devil est ancré dans le réel, le produit d’une expérience douloureuse, inoubliable, à jamais prégnante.

 

Le roman est divisé en trois parties : la première, in media res, témoigne d’un premier séjour au Vietnam d’Hanson, et d’un impossible retour à la vie civile – formé pour être un tueur impitoyable, Hanson, de retour aux États-Unis, est une brute paranoïaque incontrolable (scènes très dures, d’ailleurs)… La deuxième est un long flashback, qui nous renvoie aux classes de Hanson, l’appelé qui décide, tant qu’à faire, de se porter volontaire pour intégrer les Forces Spéciales (ici, même si le roman ne figure semble-t-il pas dans les inspirations « officielles » de Full Metal Jacket, je n’ai pu m’empêcher de penser régulièrement au chef-d’œuvre de Stanley Kubrick : on y retrouve des équivalents du sergent-instructeur Hartman, sans surprise ; mais, en outre, Hanson, qui fait figure d’intello parce qu’il est allé au lycée – ! – et, horreur glauque, lit de la poésie, n’a pas manqué de m’évoquer l’engagé Guignol – même sans les blagues, il y a quelque chose… Et, surtout, difficile, devant les avanies subies par son comparse Riley, de ne pas songer aux épreuves de l’engagé Baleine…) ; au terme de son année de formation, on voit alors Hanson découvrir le Vietnam – l’inoubliable première patrouille, notamment… Enfin, la troisième partie nous fait retrouver Hanson lors de son second séjour au Vietnam – vétéran sévère et violent, à demi fou, contrastant avec le jeunot paumé de la partie précédente…

 

Si Hanson est le principal point de mire – double probable de l’auteur, donc –, il n’est pas le seul sur lequel on s’attarde dans Sympathy for the Devil : presque aussi importants sont le brutal Quinn et son camarade Silver, également des Forces Spéciales – les meilleurs (les seuls ?) amis de Hanson. Il faut évoquer aussi les Montagnards, ou « Yards » (ces autochtones jugés barbares par les Vietnamiens, du Nord comme du Sud), et notamment l’intrigant et charismatique Mr Minh. Voilà son petit cercle d’amitiés. Le reste, c’est l’ennemi ; mais pas seulement les Viet-Congs : son rapport aux Sud-Vietnamiens tient lui aussi de la haine, ou au moins du plus profond mépris, ce qui vaut également pour la piétaille américaine, la chair à canon rapidement expédiée au Nam après une formation bien trop courte, et destinée à périr bien vite, dans une indifférence générale (à ceci près que leurs boulettes peuvent mettre en danger les autres, tel Hanson). Au-dessus, pire encore, le commandement est vérolé par l’incompétence, qui débouche sur des drames sans nom… « L’expert » Hanson, dès lors, se retrouve presque seul contre tous – ce qui ne fait que renforcer ses tendances psychopathes.

 

Hanson n’est à vrai dire pas forcément quelqu’un de très sympathique – même si son vécu dans la deuxième partie, riche en images fortes, ne manque pas de susciter une certaine empathie de la part du lecteur. Violent, méprisant, vaguement dingue, il s’est débarrassé de toute considération morale – ou presque : ne reste guère qu’une loyauté tenant de l’esprit de corps pour l’élite des Bérets Verts, et probablement aussi des Yards – des guerriers, les vrais. C’est que la formation, malgré tout, puis le contact avec la réalité du conflit vietnamien, en ont fait une machine à tuer…

 

Mais l’idée est sans doute qu’Hanson est un témoin de choix, à même, du haut de son expérience, de critiquer la politique folle de la guerre – de l’engagement initial (« Pourquoi le Vet-Nom ? », disent sans cesse les Bérets Verts, imitant Lyndon Johnson faisant dans la propagande « pédagogique » avec son accent texan à couper au couteau) à la défaite probable, en passant par les innombrables bêtises du quotidien de la soldatesque, et les hypocrisies diverses (sur les frontières, par exemple) dont le commandement est si friand. L’opposition centrale entre les Forces Spéciales et les militaires lambda, qui ne peut que mal tourner, trouve une illustration particulièrement cinglante avec la figure de Grieson, cet officier qui fait la guerre avec des cartes, et en disant à ses sous-fifres sur quel bouton appuyer pour faire péter son « body count » de Viet-Congs (plus de mille, dit-il avec fierté), bien loin des interminables et mortifères patrouilles que se coltinent les Forces Spéciales avec les Yards, et bien sûr les marines de base. Cette hostilité farouche émanant d’une incompréhension irrésistible est au cœur de Sympathy for the Devil.

 

Ce premier roman de Kent Anderson, riche en séquences fortes et en personnages hauts en couleurs, bien servi par une plume alerte et violente (même si la traduction m’a à l’occasion paru un poil douteuse, ou disons perfectible ?), a la puissance d’évocation des classiques cinématographiques évoqués au début de ce compte rendu. Difficile, à vrai dire, de faire la part des choses entre ce qui provient du livre à proprement parler, et les images parasitaires qui s’insinuent dans la lecture ; c’est que Sympathy for the Devil participe lui aussi d’une mythologie contemporaine : impossible dès lors de rester insensible à cette fresque amorale, peinture sans concession de la guerre dans ce qu’elle a de plus absurde.

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