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A Feast for Crows, de George R.R. Martin

Publié le par Nébal

A Feast for Crows, de George R.R. Martin

MARTIN (George R.R.), A Feast for Crows, New York, Bantam Books, coll. Fantasy, [2005] 2011, 1060 p.

 

Avertissement préalable habituel : oui, il y a aura des SPOILERS dans ce qui suit. Forcément. Voilà.

 

Où l’on poursuit « A Song of Ice and Fire », l’immense saga de George R.R. Martin (« Le Trône de fer » chez nous). A Feast for Crows en est donc le quatrième tome… même si pas tout à fait.

 

En effet, même si George R.R. Martin ne s’en explique qu’au tout dernier moment, et même si ce livre pèse toujours dans les mille pages, comme les précédents en moyenne, il n’est à certains égards qu’un « demi-roman », du moins au sens où il développe pleinement certains arcs narratifs… mais en n’en envisageant pas du tout quelques autres, et pas des moindres. Ce qui passe plus ou moins : j’avoue avoir été déçu – très déçu – de ne pas croiser dans ce quatrième tome un peu bancal mes deux personnages préférés, Tyrion Lannister et Daenerys Targaryen, notamment ; Jon Snow, pour sa part, est à peine entrevu… Et d’autres personnages, que j’envisage comme étant un cran moins fondamentaux mais qui ont néanmoins leur rôle à jouer dans ce récit, font les frais de ce choix : Bran, par exemple, ou encore Stannis, Davos…

 

C’est sans doute là un problème essentiel de ce tome, et au-delà de la saga dans son ensemble. Sans trop m’en dire, on m’avait laissé entendre que A Feast for Crows était beaucoup moins convaincant que les tomes précédents, voire pas du tout, et je suppose que cette dispersion y est pour quelque chose… Mais je trouve tout de même ce jugement un peu sévère en définitive : je ne peux nier avoir pris beaucoup de plaisir à lire ce quatrième volet. Mais s’imposent effectivement plusieurs constats, qui laissent augurer du pire pour l’avenir.

 

Le problème essentiel est sans doute que George R.R. Martin s’est laissé dépasser par son histoire ô combien complexe. Dès lors, il a besoin de considérablement de place pour faire avancer ne serait-ce qu’un minimum (c’est souvent le cas ici, ça ne va finalement guère loin) ces différents fils narratifs, et sans doute beaucoup trop. Si la plupart des trames conservées dans ce quatrième tome connaissent un développement satisfaisant et toujours d’une lecture agréable, on peut néanmoins renâcler devant la lenteur forcée de cette construction, qui néglige tel ou tel arc sur des centaines de pages pour n’y revenir que le temps d’un bref chapitre, et se perd globalement en intrigues parallèles au risque de négliger l’essentiel ; encore que ces intrigues parallèles participent sans doute de l’intérêt de la saga… Mais, au fur et à mesure que l’on tourne les pages, on en vient de plus en plus à se dire que George R.R. Martin, emporté par l’ambition démesurée de son projet, ne pourra tout simplement jamais arriver un jour à une conclusion satisfaisante. Cela prendrait beaucoup trop de temps et de pages, et je doute vraiment que ça se produise. D’où une frustration supplémentaire : même si on apprécie la lecture – c’est mon cas –, on ne manque pas de regretter que tout cela tourne dans le vide, et on se convainc qu’elle ne connaîtra jamais de fin. Reste à faire avec, ou à laisser tomber. Je fais donc avec… pour le moment en tout cas.

 

Or George R.R. Martin ne se prive pas d’en rajouter une couche – comme toujours. Tout en négligeant donc – par choix – des personnages et intrigues essentiels, il ne peut s’empêcher de rajouter des à-côtés. Ici, par exemple, on se rend de temps à autre dans les Îles de Fer ou en Dorne, qui connaissent leurs propres tourments politiques, jusqu’alors à peine esquissés – à traers les personnages de Theon Greyjoy d’un côté, et d’Oberyn Martell de l’autre. Ce n’est pas forcément inintéressant – la dimension religieuse, assez importante dans ce nouveau volet, rend l’intrigue des Îles assez correcte –, mais parfois un peu vide à terme – le complot des gamines de Dorne ne convainc pas plus que cela, et fait peut-être un peu redite dans le fond avec les manipulations de Cersei…

 

Celle-ci est peut-être bien le personnage essentiel de A Feast for Crows. Et elle reste intéressante, mais son portrait est de plus en plus caricatural ; après la mort de son fils Joffrey et de son père Tywin, dont elle rend responsable son frère le nain Tyrion (à tort dans le premier cas), la reine régente sombre de plus en plus dans une paranoïa de tous les instants – notamment à l’égard des Tyrell, qu’elle trouve bien trop omniprésents dans l’entourage du roi son fils, le petit Tommen, via sa jeune épouse Margaery. Et Cersei, globalement, devient de plus en plus détestable, méprisant tout le monde (et notamment son frère jumeau et ex-amant Jaime, depuis qu’il est estropié), et manifeste une volonté de puissance malvenue et rancunière qui la conduit perpétuellement aux pires idioties – elle se croit fine politique à l’instar de son père, dont elle est convaincue d’être la seule héritière digne de ce nom, mais enchaîne en fait les décisions toutes plus stupides les unes que les autres (et sans doute trop). On attend qu’elle paye pour sa méchanceté et ses manœuvres irresponsables… et on n’est pas mécontent quand ça semble enfin se produire – car George R.R. Martin, là encore, sait jouer des sentiments exacerbés du lecteur, lui faire aimer à la folie certains personnages et en haïr d’autres…

 

Jaime est probablement mieux dessiné que Cersei. Décidément, ce personnage, qu’on n’a tout d’abord connu que via des on-dits, s’avère joliment complexe, quelque part entre son frère et sa sœur. Torturé physiquement et mentalement, il essaye de faire au mieux dans un environnement qui ne lui est guère favorable – que ce soit auprès du roi ou plutôt de sa sœur, ou sur le champ de bataille.

 

Le troisième axe essentiel du récit est bien différent : il s’agit de la vaine quête dans laquelle s’est lancée Brienne de Tarth, désireuse de remplir la mission que lui avait jadis confiée la défunte (…) Catelyn Stark, et ceci avec la bénédiction déroutante de Jaime Lannister : elle entend donc remettre la main sur Sansa Stark pour la protéger des Lions – ou peut-être sur Arya Stark, sinon, et pour les mêmes raisons. L’absurdité de la quête de Brienne, du moins de la manière dont elle s’y prend, m’a vaguement déplu au départ, mais devient finalement propice à de jolies scènes – notamment une dans un monastère étrange, et peu après dans une auberge d’orphelins…

 

Mais les filles Stark, on les voit par ailleurs – à ceci près qu’elles ne portent plus ce nom, jusque dans les entêtes de chapitres. Sansa s’avère nettement moins stupide qu’avant – elle apprend au près d’un bon maître, le sournois Littlefinger –, mais Arya reste plus intéressante, sa débrouillardise comme sa curiosité jouant en sa faveur.

 

Mentionnons enfin le voyage de Samwell Tarly vers la Citadelle, où il est censé devenir maester… L’exotisme, ici, n’est pas sans intérêt, mais c’est globalement assez peu palpitant.

 

Je ne sais pas s’il m’est possible de déterminer un thème central. Au-delà des sempiternels complots bien tordus caractéristiques de la série, et qui tendent donc ici à échouer lamentablement, j’en retiens surtout – peut-être à tort mais ainsi qu’avancé plus haut – la religion. Le roman s’ouvre sur le culte étonnant des Îles de Fer, et évoque quelque peu la situation de Braavos, mais on voit surtout par la suite les « sparrows » fanatisés du culte des Sept, répandus dans tout Westeros, qui interviennent régulièrement dans le roman pour infléchir la destinée de tel ou tel personnage – d’une manière fortement inquiétante dans l’ensemble ; disons du moins, et d’aucuns ne tarderont pas à le découvrir, que la foi est une arme à double tranchant…

 

La dispersion et la frustration corrélative ne jouent donc pas en faveur de ce quatrième volet. Mais, malgré tout, et contrairement à ce qu’on m’en avait dit, je l’ai trouvé tout de même très lisible, palpitant, et pas vraiment inférieur aux précédents. Sans doute parce que, même si l’auteur se perd régulièrement dans la complexité d’un monde à la hauteur du réel, il reste un conteur habile, qui sait accrocher son lecteur et lui donner envie de poursuivre jusqu’au bout – ce qui n’a rien d’évident avec une ampleur pareille. J’aime toujours ses personnages – le bémol concernant Cersei est somme toute très léger –, et plus encore ses dialogues, remarquablement bien ficelés. Il parvient ainsi à rapporter des scènes remarquables, d’une belle ambiance, qui maintiennent l’intérêt sur la distance. Quand bien même on tendrait de plus en plus à croire qu’on ne va nulle part – mais si la destination reste floue, le voyage reste beau…

 

Je n’ai donc pas envie de me montrer si sévère que cela pour ce roman, que j’ai bien aimé malgré tout ; on verra bien si ma frustration passera avec A Dance with Dragons (Tyrion ! Daenerys !), que je vais lire d’ici quelque temps. Quant à la suite, si jamais il doit bel et bien y en avoir une un jour… on verra.

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