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The Man in the High Castle (saison 1)

Publié le par Nébal

The Man in the High Castle (saison 1)

The Man in the High Castle, saison 1 (dix épisodes), 2015

 

Fut un temps où j’étais un gros consommateur de séries. Mais ça m’est largement passé – en même temps, sans doute, que je me détournais du cinéma – ce que j’espère temporaire, juste une question de motivation. Quoi qu’il en soit, la dernière série que j’avais regardée, après une longue absence, c’était la première saison de True Detective – qui m’avait franchement déçu… et dont je n’ai toujours pas regardé le dernier épisode, à vrai dire.

 

Pourtant, je lisais çà et là des avis enthousiastes sur telle ou telle série, et vais sans doute tâcher de m’y remettre – car j’ai enfin retenté l’expérience, et le format m’a plutôt convenu. Même si la série en question n’était pas forcément une de celles que j’avais vues particulièrement plébiscitées (à l’exception de son pilote, qui avait assez unanimement séduit, sauf erreur) – mais j’étais curieux…

 

The Man in the High Castle est donc l’adaptation du roman éponyme de Philip K. Dick (Le Maître du Haut Château chez nous), couronné par le prix Hugo 1963. Cette récompense n’est sans doute pas pour rien dans la célébrité de ce livre, peut-être le plus fameux de Philip K. Dick – à l’exception bien sûr de Blade Runner, originellement plus joliment titré Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?. Référence qui n’a ici rien d’innocent – au-delà du fait que la série est produite par Ridley Scott (même si sa mise en œuvre, pour l’essentiel, est semble-t-il le fait d’un certain Frank Spotnitz), nous sommes renvoyés au problème de l’adaptation… Or Dick n’est pas un auteur facile à adapter. Si Blade Runner est à n’en pas douter un monument de la science-fiction cinématographique, il n’en reste pas moins que cette variation sur le film noir évacue bon nombre des thèmes essentiels du roman dont il s’inspire : adieu le mercérisme et la prolifération des simulacres, place à la pure traque d’androïdes tueurs par un flic bourru ; et si, via les répliquants, on questionne bel et bien la notion d’humanité, c’est néanmoins d’une manière bien différente du roman…

 

Mais ce n’est pas grave. Car il s’agit bien d’une adaptation, et non d’une bête transposition. Le seul film, à ma connaissance, qui se montre tout particulièrement fidèle à l’œuvre dickienne qu’il reprend tout en développant un brio qui lui est propre est sans conteste le très bon A Scanner Darkly de Richard Linklater (adaptation de l’excellent roman éponyme, bêtement titré chez nous Substance Mort). Les autres adaptations sont bien plus libres, c’est rien de le dire… Ce qui n’en fait pas forcément de mauvais films : j’aime beaucoup Total Recall de Paul Verhoeven, tout à fait réjouissant et bien plus malin qu’il n’en a l’air, mais son action et son ultra-violence exacerbées n’ont certes pas grand-chose à voir avec les préoccupations dickiennes classiques ; du côté des séries B assumées, on peut aussi mentionner le correct Planète hurlante de Christian Duguay… Le reste est au mieux plus contestable : le Minority Report de Steven Spielberg a ses bons moments (le tout début surtout), mais est de plus en plus plombé par la machinerie hollywoodienne à mesure que le temps passe, jusqu’à une fin proprement insupportable… Même le très décrié (à bon droit) Paycheck de John Woo n’est pas totalement mauvais (même si, globalement…), mais c’est un film d’action surboosté, filmé le cul entre deux chaises (d’un côté hommage à l’Hitchcock aventurier façon Les Trente-Neuf Marches, Cinquième Colonne et surtout La Mort aux trousses, de l’autre jeu vidéo débile et excessif – une sorte de GTA, avec utilisation saugrenue d’objets à la façon d’un point’n’click – étrangement c’est dans cette toute dernière dimension que l’on retrouve le plus la nouvelle originale…) ; les chorégraphies bastonneuses de Woo n’ont certes pas grand-chose à voir avec Dick (et la fin du film est… bête ; et vulgaire ?). Je n’ai pas vu le vieux Confessions d’un barjo (non SF), ni L’Agence, Impostor et Next, dont je n’attends pas grand-chose…

 

Mais donc voilà : au-delà même du pillage dans des films ne s’inspirant pas directement de son œuvre, Dick a pas mal été adapté, donc, mais, à l’exception de A Scanner Darkly, ça a toujours été avec une grande liberté. On pouvait s’attendre à un traitement comparable pour The Man in the High Castle… ce qui présentait tout particulièrement un risque.

 

À cause notamment du pitch du roman – son argument de vente, autant le dire. Le Maître du Haut Château est à la base une uchronie où les nazis ont gagné la Deuxième Guerre mondiale. C’est loin d’être la seule, bien sûr, mais le roman de Dick est clairement présenté comme un classique du genre – tout particulièrement dans l’utilisation de la thématique nazie, devenue depuis un cliché (il y en avait déjà avant Dick, hein : dès le lendemain de la guerre, Le Son du cor de Sarban – non, toujours pas lu – jouait de cette carte). Je passe sur les détails spécifiques au roman (qui y ont leur importance, hein, mais on y insiste pas forcément dans la série – l’assassinat de Roosevelt, par exemple), pour m’en tenir à l’essentiel : au début des années 1960, le monde est dominé par les forces de l’Axe, et tout particulièrement les nazis et les Japonais, dont les relations sont de plus en plus tendues, dans un ersatz de guerre froide. Les États-Unis symbolisent cet état de fait : la majeure partie, à l’est, a été rattachée au Grand Reich ; à l’ouest, la côte du Pacifique est sous autorité japonaise ; entre les deux, on trouve une zone tampon neutre (suivant grosso modo les Rocheuses).

 

Le roman de Dick se déroule donc dans ce cadre très particulier – et aguicheur par bien des aspects –, mais étonne pas mal quant aux voies qu’il emprunte (peut-être en raison de l’utilisation du Yi-king dans son élaboration, à en croire la légende ? Le célèbre ouvrage de divination y joue en tout cas un grand rôle, et nombre des personnages du roman l’utilisent – ici, la série est effectivement très éloignée du roman, le Yi-king y devenant la marotte du seul M. Tagomi, et sans qu’on s’y attarde). En effet, ce cadre aurait en apparence tout pour être perçu à la façon d’une dystopie, un monde unilatéralement pire et cauchemardesque. Mais Dick se montre plus subtil : délaissant la zone sous occupation nazie, il s’attarde sur la côte pacifique et la zone neutre, pas nécessairement horribles (en comparaison tout du moins – elles sont essentiellement différentes, au-delà du jugement de valeur instinctif). Ses personnages, par ailleurs, n’ont pas grand-chose de héros de la Résistance, mais sont plutôt des quidams, des médiocres, pour beaucoup…

 

L’intrigue (s’il y en a une ?) explore en fait une préoccupation essentielle dans l’œuvre de Philip K. Dick : la notion de réalité. SPOILERS, les gens : on y trouve en effet un roman dans le roman, La Sauterelle pèse lourd, œuvre du « Maître du Haut Château », un écrivain du nom de Hawthorne Abendsen, qui fascine les habitants de ce monde en décrivant un univers alternatif où les Alliés ont gagné la guerre – mais, attention, ce n’est pas notre monde pour autant : il s’agit en fait d’une uchronie dans l’uchronie, une mise en abyme vertigineuse débouchant sur cet étonnant constat que le monde décrit par le roman est le vrai, en lieu et place de celui dans lequel vivent les personnages ; M. Tagomi, un industriel japonais – à mon sens le personnage le plus charismatique du roman –, en fait la déconcertante expérience, quand un bijou anodin en apparence lui procure une épiphanie au cours de laquelle il perçoit un monde différent – celui de La Sauterelle pèse lourd, ou le nôtre ? Le roman pose en fait beaucoup de questions, laissant à chacun le soin d’interpréter les divers éléments qu’il comprend pour en tirer d’éventuelles réponses.

 

On pouvait supposer que la série n’emprunterait pas cette voie déconcertante (disons-le, c’est un roman qui demande probablement à être travaillé, et peut exiger une certaine « maturité » : quand je l’avais lu une première fois, ado, je n’avais pas compris ce qu’on pouvait bien y trouver – quand je l’ai relu une dizaine d’années plus tard, à tout hasard, je me suis par contre pris une énorme baffe dans la tronche, qui m’a amené à lire tout Dick ou presque…), mais s’en tiendrait au clinquant du pitch, avec ce qu’il a de scandaleux – une campagne de promotion de très mauvais goût dans le métro new-yorkais s’est montrée éloquente à cet égard. Mais, en fait, elle se montre étonnamment subtile – malgré bien des ratés. Elle a été très diversement accueillie : dans certains cercles dickiens, on a détesté, y voyant une énième trahison de l’œuvre géniale du génial auteur de science-fiction… Voyez par exemple ceci (attention, ça déborde vraiment de SPOILERS) ; mais, à mon sens, cette lecture ultra-orthodoxe (que j’aurais à vrai dire envie de qualifier de « fondamentaliste » pour le coup…) passe à côté de l’essentiel, en s’attardant obstinément sur les différences littérales entre le roman et la série, hurlant au scandale à chaque fois ou presque… Je suis d’accord pour le Yi-king, donc, mais c’est à peu près tout. Le reste, les autres différences, m’ont paru globalement bien vues – que ce soit afin d’intégrer le récit dickien dans un cadre de série (avec sa mécanique qui lui est propre, et qui ne se serait guère accommodée du rythme assez lent du roman pas plus que de ses péripéties relativement anodines), ou d’en exprimer l’esprit quitte à multiplier les entorses à la lettre.

 

Parce que, oui, j’ai trouvé que cette série était bien plus dickienne que ce à quoi je m’attendais. Et ça a été une sacrée bonne surprise. Si les différences sautent aux yeux qui opposent les deux médias, elles sont néanmoins la plupart du temps tout à fait justifiées à mon sens – et notamment celle, essentielle, qui consiste dès le départ à remplacer La Sauterelle pèse lourd, le roman d’Hawthorne Abendsen, par un, et en fait bien vite des, film(s) d’actualité décrivant un monde alternatif.

 

Je m’attendais, dès lors, à une série s’attardant sur le côté dystopique de cet univers, avec une Résistance héroïque face au nazis (et aux Japonais qui leur seraient irrémédiablement assimilés). Cet aspect est bien présent dans la série, et s’écarte ici radicalement du roman – d’autant que nombre de scènes se déroulent sur la côte atlantique aux mains des nazis, tournant autour du personnage de l’Obergruppenführer John Smith (incarné par un Rufus Sewell au charisme glacé parfaitement approprié).

 

Le convoi des films vers la zone neutre (pour les donner au Maître du Haut Château ? Mais alors ce n’est pas lui qui les a réalisés ! Quelqu’un d’autre, du coup ? Il y a ici beaucoup de non-dits…) justifie le déplacement de Juliana Crain de San Francisco à Canon City (là où le roman fait vivre Juliana Frink dans la zone neutre). Juliana n’est pas une résistante (ni même fondamentalement hostile à la culture japonaise, elle qui pratique l’aïkido – au lieu du judo dans le roman) : elle hérite de ce film étrange en raison de l’investissement de sa demi-sœur Trudy Walker, abattue par les Japonais sous ses yeux. Désireuse d’en apprendre davantage sur le sens et l’importance du film, elle se rend donc sur place, et y rencontre Joe Blake, bellâtre de la Résistance new-yorkaise (à ceci près, twist de la fin du premier épisode, aussi ne me semble-t-il pas inacceptable de le mentionner ici, que ledit jeune homme est en fait un agent des nazis…).

 

Son acte inconsidéré, en tout cas, plonge son compagnon Frank Frink dans l’embarras – c’est rien de le dire… Arrêté et torturé par la police japonaise, cet artisan (dans une fabrique de fausses armes à feu…) qui se rêve en artiste (et conçoit à ses heures des bijoux) souffrira considérablement des pulsions de Juliana, sans doute inconsciente des répercussions de ce qu’elle a entrepris. C’est un aspect important de la série : les personnages y sont amenés régulièrement à faire des choix cornéliens, leurs actions comme leurs abstentions sont lourdes de conséquences, leur inconscience et leur ignorance pouvant les conduire à faire souffrir les autres – il y a ainsi un complexe questionnement « moral » qui sous-tend le récit en permanence, et les choix de ces « héros », en dépit de notre propre histoire et de notre inconscient collectif, pouvant nous inciter aux jugements simplistes, sont en fait difficiles à qualifier de « bons » ou « mauvais ».

 

Parallèlement, M. Tagomi, ministre du Commerce difficile à cerner, est impliqué dans une affaire d’espionnage avec le nazi (largement repenti, si c’est encore possible…) Rudolf Wegener, qui s’est rendu à San Francisco sous une fausse identité afin de fournir des informations techniques aux Japonais, censées les ramener au niveau du Reich afin de le dissuader, dans une perspective d’ « équilibre de la terreur », de se lancer dans une nouvelle guerre – ce que ne souhaite par ailleurs pas le vieillard Hitler, mais certains de ses anciens fidèles, tels Goebbels et Heydrich, tendent à considérer qu’il est bien temps d’aller de l’avant, en se débarrassant si nécessaire de l’encombrant Führer…

 

Enfin, toutes ces différentes voies, entre résistance et espionnage, impliquent des enquêtes complexes, confiées aux plus futés des personnages de la série – Smith, donc, mais aussi l’inspecteur en chef Kido des Kempeitai… Des gens du « mauvais » camp, chose que j’ai plutôt appréciée.

 

The Man in the High Castle, de par son format de série, mêle ces différentes intrigues dans un écheveau complexe, et en rajoute encore dans les détails. Avec plus ou moins d’astuce, certes… Disons-le franchement : cette série est bourrée de trucs qui ne fonctionnent pas. Je ne crois pas qu’un seul épisode soit exempt de tout défaut. On est certes loin du chef-d’œuvre, la faute, pour l’essentiel, à des personnages mal gérés, tout spécialement trois : le ridicule Marshall de la zone neutre, dans les premiers épisodes (une gueule ultra-caricaturale et c’est tout) ; l’antiquaire et plus ou moins faussaire Childan (très important dans le roman, dont on conserve contre toute attente la scène de « l’historicité », il est bien plus secondaire ici, et son rapport ambigu aux Japonais, notamment ses clients fétiches les Kasura, est desservi par un cabotinage navrant et des raccourcis peu crédibles) ; Heydrich, enfin, l’odieux nazi avec son accent à couper au couteau… Les personnages centraux, par ailleurs, connaissent régulièrement des défaillances, qu’elles proviennent de l’écriture ou de la direction d’acteurs (les scènes de ménage entre Juliana Crain et Frank Frink, notamment, sont assez pénibles)… Au-delà, la série souffre de traits propres au médium : elle multiplie les twists, parfois gratuits, souvent grossiers, et le montage parallèle se montre plus ou moins habile (même s’il autorise à l’occasion quelques très jolies scènes – par exemple à la fin de l’épisode 9).

 

Mais l’essentiel, pourtant, est ailleurs, et explique pourquoi j’ai globalement bien apprécié cette première saison, qui a constitué à mes yeux une bonne voire très bonne surprise. Je maintiens : les libertés prises par rapport au roman, ces « adaptations » (c’est bien le propos !) sont globalement bien vues ; si la lettre du roman est négligée, quoi qu’on ait pu en dire par ailleurs, je trouve que son esprit est bien rendu – et n’est-ce pas là l’essentiel ? Au-delà du rôle du Yi-king (là, effectivement, un aspect important a été mis de côté), The Man in the High Castle plonge des personnages relativement médiocres dans une intrigue qui les dépasse, et qui les amène à questionner la réalité de leur monde comme de leurs perceptions ; et, au-delà du jeu du chat et de la souris que cette intrigue implique, avec ses inévitables rebondissements sous-tendant le récit, et sans doute propres au format série, c’est donc bien – comme dans le roman – la notion de réalité qui est en définitive questionnée, avec un corollaire important : la notion de liberté. Celle-ci, dans la campagne promotionnelle, pouvait être envisagée uniquement à l’aune du critère dystopique – classiquement, des personnages résistants luttant contre l’emprise totalitaire d’une hideuse machine étatique. Mais, très vite, le questionnement se montre bien autrement complexe – notamment, ainsi que je l’ai mentionné plus haut, en confrontant les personnages aux graves conséquences de leurs actions comme de leurs abstentions, autant dire de leurs choix. On passe ainsi de la liberté, à connotation politique, au libre-arbitre, renvoyant davantage à la métaphysique – et c’est bien, en dernier ressort, la leçon que tire très vite M. Tagomi du Yi-king : le destin est en fait aux mains des hommes, qu’ils en aient conscience ou pas, et en dépit de leur insignifiance réelle ou supposée. Que cette interrogation précise soit dickienne ou pas importe peu, sans doute ; mais elle se double d’un questionnement de la réalité qui l’est indubitablement. Les conclusions des deux derniers épisodes, à cet égard, sont très fortes ; la série, à vrai dire, ne pouvait probablement pas mieux finir – tant pour ce qui est de sa mécanique propre, justifiant le cliffhanger, que dans son rapport à l’œuvre originelle, et enfin dans la définition et remise en question de ses personnages principaux (Juliana Crain à coup sûr, Joe Blake probablement, peut-être même Frank Frink).

 

On peut critiquer bien des choses dans cette première saison de The Man in the High Castle. Ça n’en est pas moins à mon sens une bonne et heureuse surprise, bien plus fidèle qu’on ne l’a dit, tout en jouant assez habilement de l’idée même d’adaptation. Je conçois que l’on puisse avoir une opinion autrement plus réservée, voire carrément hostile, mais, pour ma part, j’attends donc la suite avec impatience – en espérant qu’elle sera à la hauteur, ce qui n’est pas gagné, tant l’entreprise tient du défi de tous les instants…

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