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Furyo, de Nagisa Ōshima

Publié le par Nébal

Furyo, de Nagisa Ōshima

Réalisateur : Nagisa Ōshima

Titre original/alternatif : Senjō no Merry Christmas ; Merry Christmas, Mr. Lawrence

Année : 1983

Pays : Japon, Royaume-Uni, Australie, Nouvelle-Zélande

Durée : 118 min.

Acteurs principaux : David Bowie, Tom Conti, Ryūichi Sakamoto, Takeshi Kitano

 

Fut un temps où je me livrais sur ce blog à de brèves notices nécrologiques – mais j’ai lâché l’affaire depuis longtemps : trop de morts, et ce que j’avais à en dire était si dérisoire… J’en ai laissé passer pas mal, du coup. Et, tout récemment, je n’ai donc rien publié ici, par exemple, concernant la nouvelle de la mort de Lemmy Kilmister, qui m’avait pas mal affecté, pourtant. David Bowie… C’est autre chose, sans doute. Ça m’a touché encore davantage, indéniablement – et du coup, je me suis posé la question… J’aurais pu, sans doute, balancer quelques lignes maladroites sur ce que ce grand artiste a représenté pour moi – assez tardivement, pourtant : je n’ai « vraiment » découvert Bowie que vers l’âge de vingt ans et quelques, j’étais jusqu’alors largement passé à côté. Mais… Non.

 

Arte a cependant eu la très bonne idée de rediffuser hier soir, en guise d’hommage, l’excellent Furyo, superbe film du grand réalisateur japonais Nagisa Ōshima (surtout connu alors pour l’incomparable L’Empire des sens), et peut-être le plus grand rôle de Bowie au cinéma (dans les éloges, ça se joue souvent entre celui-ci et The Man Who Fell to Earth de Nicolas Roeg, que je n’ai jamais vu en entier, faudra, un jour…). Et ça, on peut bien en causer, oui. J’avais de toute façon depuis pas mal de temps déjà envie de vanter les mérites de ce film que j’adule, pour sa réalisation brillante (qui a, outre la patte propre à Ōshima, quelque chose qui m’a toujours semblé « kubrickien » dans son jeu sur la perspective et la symétrie dans la composition), pour sa célèbre bande originale (composée par Ryūichi Sakamoto, « l’autre star » du film, à l’instar de Bowie avant tout musicien, en solo ou dans le Yellow Magic Orchestra – la confrontation de ces deux icônes pop n’a donc sans doute rien d’innocent ; on peut d’ailleurs noter que Bowie ne chante pas dans le film – ou dans son exploitation au-delà, le célèbre thème de Sakamoto sera chanté par David Sylvian –, ou plus exactement chante délibérément faux en quelques rares occasions, et regrette même à un moment « ne pas savoir chanter » – son petit frère, par contre, chantait divinement… mais « comme une fille », et on peut supposer que, là encore, cela n’a rien d’innocent), enfin et surtout pour son merveilleux quatuor d’acteurs, associés en deux couples : David Bowie et Ryūichi Sakamoto, donc, qui bouffent l’affiche comme l’écran, leur charisme indéniable étant constamment mis en valeur par la caméra d’Ōshima ; mais surtout, en fait, Tom Conti et Takeshi Kitano – qui sont à bien des égards autrement plus essentiels, car bien plus humains sans doute (le titre original et international, Merry Christmas, Mr. Lawrence, étant d’ailleurs bien autrement parlant que l’étrange Furyo de la distribution française, un mot japonais désignant des prisonniers de guerre).

 

Bon, j’ai envie de causer de pas mal de trucs, là – et de décrire par le menu ce que j’ai retenu avant tout du film ; Furyo n’est probablement pas un film à SPOILERS, mais méfiez-vous quand même, ne lisez pas ce qui suit si vous n’avez jamais vu le film – ça serait dommage de le gâcher…

 

Le film est basé pour l’essentiel sur un livre autobiographique de Laurens van der Post, The Seed and the Sower (1963 ; on évoque aussi The Night of the New Moon, 1970), décrivant sa condition de prisonnier de guerre dans un camp japonais durant la Deuxième Guerre mondiale. Le film se déroule pour l’essentiel à Java sous occupation nippone, en 1942.

 

La rudesse de la vie dans le camp est tout d’abord évoquée en quelques scènes difficiles (le film est régulièrement douloureux, de manière générale, et d’une violence sèche en bien des occasions – Nagisa Ōshima décrit sans la moindre réserve l’horreur des camps de prisonniers japonais, et vise peut-être au-delà la société japonaise dans son ensemble, notamment dans son obsession du passé), qui établissent parallèlement la relation essentielle – et bien plus complexe qu’on pourrait le croire – entre un officier de liaison britannique, incarné par Tom Conti (brillant, au-delà de ses yeux qui roulent peut-être un peu trop dans les premières scènes), le lieutenant-colonel John Lawrence (qui a vécu au Japon et en maîtrise la langue – c’est le seul occidental dans ce cas dans le film, qui joue sans cesse de l’alternance entre anglais et japonais, avec le lot d’incompréhension et de répétitions que cela implique), et le sergent Gengo Hara (qui n’apprendra donc l’anglais que sur le tard, pour une conclusion terriblement poignante…), superbement incarné par un Takeshi Kitano impeccable – dont on considère souvent que c’est le premier grand film en tant qu’acteur (il ne se mettra à la réalisation, avec le brio que l’on sait, que quelques années plus tard – on était par ailleurs là bien avant son accident, et il était surtout connu alors au Japon en tant qu’humoriste et animateur de télévision). Hara donne dans un premier temps l’image d’une brute – sorte de garde-chiourme par essence sadique et violent –, mais la réalité est peut-être tout autre… le saké contribuant enfin à révéler une nature profonde de « Père Noël » lors d’une séquence inoubliable, au cœur du film ainsi que le titre international en témoigne.

 

Les premières scènes, par ailleurs, en impliquant ces deux personnages qui se tournent autour de manière indécise, développent un thème sans doute central du film : la tension sexuelle entre les hommes du camp, gardiens comme prisonniers. On parle bien vite du viol d’un détenu : Hara entend punir le coupable, un garde coréen, en le contraignant à se faire « hara-kiri » – ou plutôt seppuku, si vous préférez (un thème qui revient souvent dans le film) –, ce qui consterne et horrifie Lawrence ; l’incompréhension culturelle est ainsi introduite dans le métrage, dont c’est encore un autre sujet fondamental (les allusions à des traditions incompréhensibles de part et d’autre ne manquent pas). Pourtant, Hara entend maquiller le suicide rituel en « accident », afin que la famille du coupable touche une pension qu’on lui refuserait autrement… Quoi qu’il en soit, le jugement de Hara sur les Anglais nécessairement « tous pédés » ressortira bientôt au cours de l’installation de Lawrence dans un dortoir où les blagues salaces ne manquent pas de fuser… Rien d’étonnant, peut-être, de la part du futur réalisateur de Tabou ?

 

C’est alors, justement, qu’on établira la relation teintée de fascination entre les deux « stars » du film : le capitaine Yonoi (Ryūichi Sakamoto), qui a quelque chose d’un samouraï anachronique, et était un de ces brillants jeunes officiers nippons qui avaient tenté un coup d’État avant-guerre (il s’en veut d’avoir survécu quand tant de ses camarades sont morts), participe au procès du major Jack Celliers (David Bowie), accusé d’avoir suscité la résistance clandestine sur Java – ce qui est un bon moyen de lui dénier la qualité de « prisonnier de guerre », et donc de le priver de ce statut relativement protecteur (relativement seulement : Yonoi, parfois même Hara de manière plus concrète et violente, insistent sur le fait qu’ils ne sont pas en Afrique du Nord, qu’ils ne sont pas des Allemands, et que la Convention de Genève ne représente absolument rien pour eux…). Yonoi, troublé par l’officier anglais au regard perturbant – ses yeux vairons crèvent l’écran –, croit cependant en son innocence, ou du moins l’affirme-t-il : Celliers ne sera donc pas exécuté, mais envoyé dans le camp de prisonniers que dirige Yonoi d’une main de fer – il y retrouvera Lawrence, qu’il avait eu l’occasion de fréquenter en Lybie.

 

L’arrivée de Celliers au camp bouleverse bientôt le quotidien des prisonniers comme des gardes. Le charismatique major ne cesse de multiplier les provocations envers les Japonais, Yonoi en tête ; pourtant, ce dernier estime à sa manière Celliers – et probablement davantage –, et souhaiterait absurdement qu’il devienne le porte-parole des prisonniers (en remplacement du capitaine Hicksley, vieille baderne aux principes rigides, qui critique sans cesse Lawrence pour sa complaisance envers les Japs). La relation trouble entre les deux hommes (qui peut évoquer, à titre de comparaison classique, Le Pont de la Rivière Kwaï, mais avec bien plus de sous-entendus et de faux-semblants), comme une confrontation au sommet où le désir, l’admiration et la stupéfaction parasitent les stéréotypes et préconçus, n’échappe guère aux « seconds rôles » : un soldat japonais prend même sur lui d’assassiner Celliers, qu’il accuse de rendre fou son chef… Mais Yonoi, malgré tout, semble ne pouvoir se résoudre à sévir : Celliers le fascine bien trop pour ça. Et l’affrontement de se poursuivre – d’une manière asymétrique, Celliers seul multipliant les assauts contre un Yonoi désemparé, jusqu’à cette ultime provocation, cette humiliation finale qui prendra la forme… d’un baiser.

 

Celliers, pourtant, n’est pas aussi imperturbable que l’impression qu’il en donne : bien au contraire, c’est lui aussi un homme torturé par le remords – en l’occurrence, le « héros » ne digère pas une lâcheté de jeunesse, quand il a laissé ses comparses lycéens bizuter son bossu de petit-frère, refusant lâchement de lui venir en aide au prétexte hypocrite d’une vieille rancœur… Celliers est un homme hanté, et ses provocations incessantes sont peut-être autant de moyens de chercher à mettre un terme à son existence si douloureuse.

 

La mise en scène met l’accent, avec une certaine emphase tenant parfois d’un quasi-surréalisme, sur ce choc des titans opposant le major anglais et le capitaine japonais. Il en résulte des images inoubliables, où le charisme naturel de Bowie crève l’écran – ainsi, au-delà de la scène de mime peut-être un brin gratuite, quand il mange des fleurs au nez et à la barbe des Japonais lui imposant le jeûne, quand il se souvient de son rapport à son jeune frère (en gardant pour sa part son apparence adulte), ou, bien sûr, quand son ultime provocation lui vaut d’être enterré vivant, seule sa tête jaillissant du sable… C’est parfaitement approprié au personnage, qui a donc quelque chose de « surhumain », ou en tout cas résolument autre : Bowie l’extraterrestre était à bien des égards fait pour ce rôle.

 

Mais cette envahissante suprématie visuelle autorise néanmoins, voire renforce paradoxalement, d’autres scènes plus intimes, plus subtiles, plus… « psychologiques », disons. Et, en définitive, quand les encombrantes icônes désertent l’écran – contraintes et forcées, mais sans doute le cherchaient-elles chacune à leur manière bien différente –, reste encore de la place pour les personnages « humains ». Ce qui ressort avec une puissance émotionnelle rare de cette poignante conclusion, quatre ans plus tard, qui voit Lawrence libre rendre visite à Hara prisonnier – à la veille de son exécution pour « crime de guerre ». La situation a bien quelque chose d’absurde – on évoque dans un soupir la malédiction de ces hommes « qui pensent avoir raison » quand la vérité est que tout le monde a tort –, mais ce retournement (qui passe par la langue : cette fois, les deux hommes discutent en anglais) va plus loin, pourtant, en dévoilant une amitié étonnante, empreinte de respect davantage que d’admiration, et bien plus à hauteur d’hommes. Celui qui fut – au premier regard – le « bourreau » de Lawrence, celui qui, pourtant, l’a sauvé du peloton d’exécution en laissant le saké parler pour lui, abandonne la scène de la vie dans un inoubliable sourire : « Merry Christmas, Mr. Lawrence ! Merry Christmas ! » Cette scène magnifique m’a toujours fait beaucoup d’effet – cette fois, elle m’a même tiré une larme, que j’avais tendance à retenir auparavant, mais laisse désormais s’exprimer quand le besoin s’en fait sentir… Kitano est ici extraordinaire – et Conti un parfait comparse : les deux expriment avec une finesse aux antipodes du cabotinage assumé et voulu de Bowie la part d’humanité que la guerre n’est finalement pas parvenue à annihiler…

 

L’écran se fige sur le faciès étonnamment réjoui et sensible de Hara, le célébrissime thème composé par Ryūichi Sakamoto retentit de nouveau – et on regarde défiler le générique avec au cœur la sensation d’avoir vu un excellent film à la direction d’acteurs épatante, d’une intelligence troublante, révélant sur la corde un incroyable potentiel d’émotion. Un chef-d’œuvre, autant le dire.

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ELias_ 16/01/2016 16:24

Merci pour cette très belle chronique, sensible et juste, qui me semble vraiment bien faire le tour de toutes les qualités de ce film assurément marquant.

E.

Ubik 14/01/2016 18:27

Yep ! Un chef-d’œuvre.