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Le Rêve du Démiurge - Intégrale 1/3, de Francis Berthelot

Publié le par Nébal

Le Rêve du Démiurge - Intégrale 1/3, de Francis Berthelot

BERTHELOT (Francis), Le Rêve du Démiurge. Intégrale 1/3, préface de Samuel Minne, Évry, Dystopia – Le Bélial’, [1994, 1996, 1999] 2015, 451 p.

 

« Le Rêve du Démiurge », ça fait un moment qu’on m’en parle, qu’on m’en vante les mérites même, et que j’ai donc envie d’y jeter un œil (voire deux, soyons fou). La complexe histoire éditoriale de ce cycle – sur laquelle revient en préface Samuel Minne – n’en facilitait cependant pas l’approche pour qui aurait, tel votre serviteur, raté les premiers coches ; trouver les différents ouvrages, et surtout les premiers, publiés en « blanche » il y a une vingtaine d’années, pouvait s’avérer délicat, notamment. Et même si cet ensemble de neuf romans n’est pas constitué à proprement parler de « suites », laissant dès lors la possibilité de les lire indépendamment, en théorie tout du moins, les retours que j’en avais me confirmaient dans l’idée qu’il valait tout de même mieux les lire dans l’ordre – sous peine de passer à côté de l’essentiel ?

 

Le projet d’une intégrale, cela faisait aussi quelques années qu’on en parlait, ce qui m’incitait d’autant plus à attendre le moment propice – alors que Francis Berthelot avait posé la plume pour se consacrer désormais à la musique. Une aventure complexe, mais qui a finalement abouti, sous la forme d’une intégrale en trois volumes coéditée par Dystopia et Le Bélial’. En voici donc le premier tome (les deux suivants sont encore à paraître), rassemblant les trois premiers romans du cycle : L’Ombre d’un soldat, Le Jongleur interrompu et Mélusath (on notera qu’il a été accompagné de la publication indépendante, toujours en coédition Dystopia/Le Bélial’, du dernier roman du « Rêve du Démiurge », Abîme du Rêve, resté inédit jusqu’alors, et qui sera repris dans le dernier volume de l’intégrale).

 

Mais qu’est-ce au juste que « Le Rêve du Démiurge » ? La question est plus complexe qu’il n’y paraît. Le cycle s’est construit progressivement, par agrégation d’éléments à l’origine indépendants – et ce premier volume en témoigne assurément : au-delà de quelques thématiques communes (essentielles sans doute, mais…), L’Ombre d’un soldat et Le Jongleur interrompu sont des romans parfaitement distincts ; le dessin (ou dessein ?) du cycle n’apparaît qu’avec Mélusath – en l’occurrence en reprenant des personnages des deux premiers livres, dont l’indépendance originelle est ainsi contredite a posteriori. La « suite » procède semble-t-il de cette manière également, affichant à terme un caractère englobant qui n’avait rien d’évident au départ.

 

Une autre question se pose – encore qu’elle puisse paraître bien vaine au regard d’une œuvre pareille –, et c’est celle du genre. Francis Berthelot, avant de se lancer dans « Le Rêve du Démiurge », s’était illustré dans l’imaginaire, science-fiction (on citera notamment Rivage des intouchables, très côté, et qui traîne dans ma bibliothèque-à-lire depuis bien trop longtemps) et fantasy. Les premiers romans du « Rêve du Démiurge » paraissent cependant dans des collections de littérature générale, même si la suite reviendra dans des maisons d’édition de « genre ». Francis Berthelot a ainsi oscillé entre les deux courants, mais pour mieux les rapprocher, via Limite du côté de la SF et la Nouvelle Fiction du côté de la « blanche ». « Le Rêve du Démiurge » s’en ressent, et c’est une des choses qui font sa singularité. Dans le présent volume, seul le troisième roman, Mélusath, peut sans hésitation (ou sans trop d’hésitation ?) être qualifié de « fantastique », en laissant le surnaturel opérer dans une dimension de « merveilleux noir » ; mais les deux premiers romans n’étaient peut-être pas si neutres à cet égard qu’on pourrait le croire au premier abord : le pantin du premier, quand il prend vie, pourrait certes être cantonné au registre du fantasme, de l’hallucination, mais pourquoi en rester là, après tout ? On pourrait très bien prendre tout cela au pied de la lettre – ce qui, à l’occasion, constitue le genre sans qu’on ait besoin d’aller plus loin… Quant au Jongleur interrompu, il tourne entre autres autour d’une légende bretonne évoquant le destin des morts – ce qui suffit amplement, a fortiori si l’on y rajoute l’ambiance connotée du cirque, à colorer le roman dans une optique « genrée », ne serait-ce que dans l’atmosphère. Mais, au fond, quelle importance ? Francis Berthelot, après tout, est l’homme des « transfictions » : j’avais déjà eu l’occasion, il y a quelques années de cela, de vous parler de Bibliothèque de l’Entre-Mondes, un essai qui éclaire d’une manière toute particulière les intentions et désirs de l’auteur dans le cycle du « Rêve du Démiurge » qui l’occupait parallèlement ; sur le plan théorique, certes, l’ouvrage ne m’avait pas tout à fait convaincu, mais j’en avais retenu un excellent guide de lectures, riche de merveilles inclassables, autant qu’un louable projet visant à abattre les cloisons séparant bêtement les différentes approches de la littérature, et les enfermant finalement dans des réduits qui ne peuvent que leur nuire…

 

Je m’en tiendrai là pour les généralités, il est bien temps d’aborder ce premier recueil par le menu – en notant cependant d’emblée que ces trois romans sont tous très courts, surtout eu égard aux standards actuels (dans les 150 pages chacun en moyenne, Mélusath est un peu plus long – à peine – que les deux précédents).

 

L’Ombre d’un soldat se déroule pour l’essentiel dans le petit village de Montaiguière, dans la Drôme, quelques années à peine après la Deuxième Guerre mondiale – et ledit patelin a beaucoup de mal à s’en remettre. Le passé récent empoisonne le quotidien (thème que l’on retrouve dans ces trois premiers romans), et des innocents en font les frais. En l’espèce, le petit Olivier Canteloup : l’enfant ne comprend guère ce qui se passe autour de lui, mais les péchés de l’Occupation l’affectent pourtant, via sa mère, sa trop jolie mère – aux beaux cheveux factices, il ne le comprend que tardivement ; mais qu’est-ce qui n’est pas artifice dans ce petit village où tout le monde connaît tout le monde, mais se méconnaît en même temps ? Sa mère, sa salope de mère, a eu le mauvais goût d’entretenir une liaison avec un soldat allemand – un Boche ! – alors même que son époux était prisonnier de guerre, alors même que la Résistance souffrait à Montaiguière. On ne le lui a jamais pardonné. Elle a plus tard été tondue, forcément – et perpétue désormais ce rite à la face de ses bourreaux… Olivier n’était même pas né à l’époque, il n’a rien à voir avec le beau Teuton – mais peut-être cela aurait-il mieux valu, dans un sens ? Sa conception après la Libération n’avait rien de romantique… Quoi qu’il en soit, il paye. La prise de conscience de ce passé douloureux, qui devrait l’épargner mais le détruit pourtant – la vie n’a rien à voir avec la justice, on le sait –, débouche à terme sur une cruelle quête des origines, où la réalité se révèle bien autrement sordide que tous les fantasmes villageois, sans doute… Court roman émouvant et éprouvant, L’Ombre d’un soldat est un récit d’une grande empathie, magnifiquement servi par une très jolie plume. Dire qu’il pose les bases du cycle serait peut-être un brin hasardeux, cependant – même si quelques thèmes se détachent déjà, qui parcourront également les deux romans suivants.

 

Le Jongleur interrompu (je ne sais pas pourquoi, j'ai toujours aimé la sonorité et les sous-entendus de ce titre, qui aiguisait ma curiosité depuis bien longtemps…) se déroule quelques années plus tard à peine. Toujours publié en littérature générale, il bénéficie cependant d’une ambiance passablement connotée, en mêlant le monde inquiétant et fascinant du cirque – moi je le trouve surtout inquiétant, j'ai jamais pu blairer le cirque, mais c'est pas la question, heureusement, hein – à un fond de folklore breton – BRETON ! AAARGH !!! C’est à croire que Francis Berthelot m’en veut personnellement… Mais, mauvaise blague à part, tout cela passe très bien, avec la finesse dont il avait fait preuve dans le premier roman. Si l'idée d'un cycle cohérent n'était donc pas encore installée, on retrouve cependant un thème commun (et probablement d’autres, d’ailleurs, j’y reviens) par rapport à L'Ombre d'un soldat – celui d'une enfance douloureuse et à jamais entachée par un mystérieux passé trop lourd pour qu'on l'évoque, via cette fois le personnage du jeune Pétrel, orphelin, père inconnu, grand-père maternel qui le méprise et l'humilie, sorte d' « idiot du village » (image renforcée par ses crises d'épilepsie, sans doute), qui joue au taxidermiste (ce qui, là aussi, a peut-être quelque chose d'inquiétant, finalement…). Le roman s'articule essentiellement autour de sa relation avec Constantin, jongleur dans un cirque qui déboule brusquement dans son triste bled breton de Lesquirec ; une relation trouble, lorgnant peut-être sur un désir inavoué, arborant le masque de la fascination (il y a probablement un sous-texte traitant d’homosexualité ici, qu’on pouvait entrevoir également dans les derniers chapitres de L’Ombre d’un soldat, et qui reviendra sans la moindre ambiguïté dans Mélusath). Constantin, lourdement malade (un mal sans nom, une sorte de cancer peut-être, mais qui fait surtout anachroniquement penser au sida), n'en a plus pour très longtemps, et se définit dans un sens par son agonie. Il est obsédé par une légende bretonne, à propos d'une île – non loin de Lesquirec et pourtant inaccessible – où les morts se muent en oiseaux... Autour d'eux, d'autres personnages notables, comme le détestable grand-père de Pétrel, « patron » du village et mécène de son calvaire – ironie terrible –, ou, autrement plus sympathiques, le gardien de phare Alan, qui accorde son amitié virile à ceux qui souffrent, et la « voyante » du cirque Lily-Rhum, au visage mangé par une vilaine tache lie-de-vin, qui reste quand les autres s'en vont… Un beau roman, une fois de plus. Forcément émouvant, joliment écrit ; il ne m'a pas aussi immédiatement séduit que L'Ombre d'un soldat (lequel était plus direct, sans doute), mais m’a néanmoins convaincu au fil des pages et reste plus que recommandable.

 

Mélusath change la donne – mais pas d’une manière si radicale que cela, si l’on s’en tient aux apparences. Francis Berthelot y délaisse la province la plus rurale pour Paris, mais reste dans le domaine des arts du spectacle – le théâtre, cette fois-ci (qui ne me parle guère plus que le cirque, hein, mais ça, c’est moi…). Surtout, en metteur en scène (Direktor ?) autant que marionnettiste – pour ne pas dire démiurge ? –, il rassemble ficelles et personnages, créant du lien, certifiant l’amorce d’un cycle, en revisitant discrètement les deux premiers romans. L’histoire débute lorsque la comédienne Katri d’Alencourt, plus ou moins diva malgré elle (l’âge, sans doute), rencontre Gus, un jeune peintre amnésique (on se doute cependant bien vite de sa véritable identité…), adepte du trompe-l’œil ; séduite par cette figure vaguement maladive, elle le convie au petit théâtre où elle officie pour qu’il conçoive le décor de leur future pièce – une grecquerie à base d’Atrides (le destin, forcément ! Katri vieillissante redoute de se voir attribuer le rôle de la vieille et terrible Clytemnestre, alors, bien sûr...), dernière chance pour la troupe aux abois de subsister encore quelque temps. Gus rencontre ainsi le metteur en scène, un jeune Allemand du nom de Wilfried Retter – et, bien vite, c’est leur relation, un brin je-t’aime-moi-non-plus peut-être, qui occupera le centre de la scène, au grand dam d’une Katri jalouse, et plus ou moins consciente de ce fait. Mais Wilfried confie à Gus une tâche préalable : concevoir une peinture faisant office d’accueil (trompe-l’œil bienvenus), comprenant entre autres un « génie du théâtre » (qui en a bien besoin, étant sur le point de succomber à la ruine) ; or ce génie, un jour… jaillit de la fresque. Le « korrigan » se nomme Mélusath, et se charge de l’avenir du théâtre – en amenant chacun à prendre conscience de ce qu’il est tout au fond, et tout autant de ce qu’il désire. Ce qui s’avèrera peut-être salutaire… mais indéniablement douloureux. Le rôle du génie, dénué de l’ambiguïté relative du pantin de L’Ombre d’un soldat, inscrit le roman dans un registre plus ouvertement fantastique. Et c’est ainsi, pourtant, qu’il prolonge et approfondit les thématiques des deux premiers livres « blancs ». On y retrouve, mais d’une manière réarrangée, ce questionnement de l’identité, ce passé qui ne passe pas, et l’inquiétante étrangeté surgissant inopinément dans un quotidien qu’on jugerait autrement – ou même qu’on espérerait ? – terne et morose. Ces douleurs et angoisses s’expriment dans une dépression inévitable, l’écran noir de l’avenir – sans doute trop déterminé par le passé, mais seulement parce qu’on n’ose pas l’imaginer autre, peut-être ? – conduisant les personnages accablés aux choix les plus cruels et difficiles, qu’ils ne cessent de repousser au risque de leur préférer la mort… Mélusath, à sa manière provocatrice et brutale, les amènera pourtant tous à se révéler pour ce qu’ils sont – ce qu’ils auraient toujours dû être ? Reste à savoir si c’est pour le mieux ; mais, en fait de roman sombre et mélancolique, Mélusath a quelque chose de lumineux dans sa conclusion… Toujours aussi bellement écrit, et toujours fin dans son traitement des émotions – celles des personnages, celles du lecteur –, ce troisième volet se montre aussi séduisant que les premiers, à sa manière singulière.

 

Le deuxième tome de l’intégrale devrait sortir fin 2016 (et comprendre je suppose Le Jeu du cormoran, Nuit de colère et Hadès Palace). On sera au rendez-vous – cette œuvre si ambitieuse est pour le moment bien à la hauteur de sa réputation, pleinement convaincante, et donne envie d’approfondir les thèmes difficiles mais si intelligemment traités de ce premier recueil. À suivre, donc.

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