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Sous le vent du monde, de Pierre Pelot

Publié le par Nébal

Sous le vent du monde, de Pierre Pelot

PELOT (Pierre), Sous le vent du monde, conseils scientifiques d’Yves Coppens, préface de l’auteur, Paris, Omnibus, [1997-2001] 2012, XIII + 1247 p.

 

Ma chronique de cet omnibus comprenant cinq romans de Pierre Pelot formant série se trouve dans le Bifrost n° 81, dans le guide de lecture consacré à l’auteur (pp. 161-162).

 

N’hésitez pas à régir ou truc, hein.

 

EDIT : La chronique est en ligne sur le blog Bifrost, hop.

 

Ceci étant, il s'agit nécessairement d'une synthèse, quelque peu lapidaire... C'est pourquoi je publie désormais mes notes sur les cinq romans pris individuellement.

 

Qui regarde la montagne au loin est le premier volet de la pentalogie Sous le vent du monde. Un texte qui se situe à l'aube de l'humanité, 1,7 million d'années avant notre ère, en Afrique. Où l'on suit essentiellement deux personnages, issus de deux clans aux langages différents, Moh'hr et Nî-éi ; le premier aime regarder la seconde (rejetée par son peuple pour avoir donné à un animal son enfant – la scène de l'accouchement est très douloureuse), mais il est aussi obsédé par l'idée de trouver la plus grande des montagnes, celle qui crache les nuages... Le thème essentiel, cependant, c'est probablement la communication, les différents groupes humains disposant d'un vocabulaire limité pour susciter des « images », et ces lexiques variant d'un groupe à l'autre. Ça, et la curiosité, aussi... Le résultat est un roman assez rugueux, pas très facile d'accès (d'autant qu'il a tendance à se montrer lent), mais qui contient des scènes très fortes, d'une grande puissance dans l'évocation comme dans l'émotion ; jusqu'à une fin terrible qui confirme que, oui, c'est bel et bien déjà l'humanité...

 

Le Nom perdu du soleil, deuxième tome, se déroule il y a un million d'années, dans ce qui sera un jour la Birmanie. Là encore, deux groupes humains que tout oppose ou presque : les Loh qui sont là depuis longtemps, et qui s'interrogent sur l'invisible (on voit un semblant de rites initiatiques, reproducteurs et funéraires, notamment) ; les Xuah qui voyagent depuis des générations vers l'Est, en quête de la chaleur et du nom du soleil. Les Xuah, ces voyageurs, sont peut-être un peu plus « évolués » (oui, bien sûr, les guillemets s'imposent), techniquement du moins, que les Loh enfermés dans leur monde. En tout cas, outre que leurs outils sont un peu plus perfectionnés, ils savent conserver le feu, même s'ils ne savent pas le créer, et doivent le trouver et l'entretenir. Or leur feu est de plus en plus faible... Mais Aaknah, des Loh, les a vus avec leur feu et n'en revient pas. Quand il le dit à sa tribu, quand il tente de leur transmettre les images de ce qu'il a vu, on ne le croit pas ; le brutal Oorh, notamment, affirme que les paroles d'Aaknah sont « faibles », « cassantes »... fausses. Alors Aaknah décide de prendre des femmes des Loh avec lui et de tenter de rejoindre ceux qu'il ne sait pas encore nommer Xuah (ils sont les hommes différents des Loh qui savent garder le feu)... Mais cette décision n'est pas du goût de tous les Loh, Oorh en tête. La communication est là encore un thème essentiel, avec deux lexiques différents (cette fois précisés en annexe) ; comme dans Qui regarde la montagne au loin, les tentatives parfois ardues pour se faire comprendre d'un groupe à l'autre occupent nombre de pages du roman... jusqu'à ce que les héros voient surgir devant eux l'incommunicable. On retrouve ici aussi la violence qui marquait les dernières pages du précédent roman – mais elle a cette fois quelque chose de « politique » qui la rend peut-être encore plus navrante... Mais il y a aussi des aspects plus positifs de l'humain qui sont mis en lumière : la curiosité, toujours, l'ingéniosité, parfois, et aussi l'entraide, la solidarité – notamment via le personnage de Sintshu, une femme aveugle, qui dépend donc des autres, qu'ils soient Loh ou Xuah... Je confirme la première impression de Qui regarde la montagne au loin : c'est une lecture un peu rude, du fait des lexiques opposés notamment, mais aussi en raison d'une certaine lenteur dans le récit qui va de pair ; Pelot use aussi (et abuse peut-être) de phrases interminables, forcément riches en périphrases, pas toujours faciles à gérer – même si peut surgir au détour d'une description un moment de pure beauté, ou encore d'émotion saisissante... Fascinant, donc, mais ardu.

 

Debout dans le ventre blanc du silence, troisième volet. Le Caucase, vers 380 000 avant Jean-Claude. Cette fois, on reste centré sur une seule tribu, même si elle est au départ scindée en deux groupes (partageant néanmoins le même lexique et bien des coutumes, on ne fait plus ici dans les difficultés de communication comme dans les deux tomes précédents), les Oourham. Ceux-ci ont fait des progrès par rapport à leurs prédécesseurs : notamment, ils maîtrisent cette fois le feu, sont capables de le créer. Chose indispensable dans leur environnement (d'autant qu'ils traversent une petite ère de glaciation) : la neige est partout. On évoque d'ailleurs, ce qu'on ne faisait pas avant sauf erreur, la construction d'abris (au moins pour les saisons les moins froides, sinon il y a les failles dans la montagne) et le port de peaux pour se protéger de la rigueur climatique. Le thème essentiel, cependant, est ailleurs – même s'il procède à bien des égards de la domestication du feu. C'est l'apparition, disons, du sentiment religieux, avec tout ce qu'il implique, notamment pour les rites de passage (puberté, mort – on assiste au début du roman à un long rite funéraire, parallèle aux premières menstruations d'une jeune femme) ; et, comme disait ce bon vieux Sigmund, il y a du totem (l'ours, boohr) et des tabous... encore que ceux-ci ne soient pas toujours très bien définis ; notamment celui de l'inceste, d'ailleurs (par rapport à la mère, en tout cas, même si on reconnaît d'une certaine manière le rôle du père, qui crache avec la bouche de son ventre la nourriture pour l'être à venir, dans la bouche du ventre de la femme). Chose importante à noter : ce sont les femmes qui jouent un rôle essentiel dans cet embryon de religion et dans les rites qui vont avec : elles sont, en tant que symboles de vie et de mort, en contact avec Oka'a, qui est le rêve, qui est la mort, qui est le créateur, celui qui a distingué les Oourham des autres bêtes (et notamment des ours), par le feu et par la parole... Le roman se joue sur une plus longue période que les précédents, une soixantaine d'années environ ; deux générations en tout cas. La première partie tourne pas mal autour d'un chasseur brutal, Ough-uaq, qui entend s'accaparer une femme qui ne l'a pas choisi, Inshki'a, laquelle lui préfère donc son propre frère, Ahur-'a-kï ; Ough-uaq commence par se montrer très sévère contre l'inceste inacceptable de celle qu'il désire (il est intéressé à l'affaire, faut dire), et en vient progressivement à balayer les quelques traditions du peuple, en affirmant notamment que les femmes mensongères ne communiquent plus avec Oka'a, qui l'a choisi lui pour s'exprimer ; et il en vient un jour à commettre le pire des sacrilèges, en tuant un ours... Cette première période, débouchant comme de juste sur une terrible violence, interroge ainsi, au-delà d'une éventuelle « guerre des sexes », le rapport au divin et le sens des coutumes. Mais la deuxième partie – deuxième phase d'un mythe fondateur –, bien plus tard, se focalise sur un enfant qui change maintes fois de nom à mesure qu'il prend de l'âge : fruit de l'inceste (donc), entretenant à en croire les femmes un rapport singulier avec les ours dont procèdent les Oourham, cet homme plein d'astuce dépasse à terme les doutes de son groupe le concernant, en affirmant sa singularité, qui fait de lui un héros résolument à part dans cette quête des origines... Le roman, pour aborder des thèmes différents, s'inscrit dans la filiation des précédents, du moins pour ce qui est de la forme : si l'on utilise ici un seul lexique, si la communication semble plus aisée (et peut plus facilement traiter de l'abstrait), l'abord du roman par le lecteur reste un peu rugueux ; c'est une lecture qui se mérite, une fois de plus. Mais toujours d'une grande puissance d'évocation, et d'autant plus que le caractère mythique de la chose, traité avec finesse, impressionne durablement.

 

Quatrième roman : Avant la fin du ciel. Il y a 65 000 ans, dans ce qui sera la France. J'ai eu un peu de mal, cette fois, à distinguer une trame... Bon, en tout cas, dans ce roman, les héros sont des Neandertal, pour changer. On navigue entre deux groupes de Wurehwê, qui se lancent éventuellement dans une grande odyssée, se croisent de temps à autre, se suivent parfois... Trois personnages me paraissent plus particulièrement notables : Eheni est issu d'un groupe en voie d'extinction. Au début du roman, dans une scène très forte, on le voit se déguiser en cerf en en arborant les bois, se battre avec un grand mâle, puis copuler avec une biche qu'il suivra dès lors à la trace : il croit donner ainsi naissance à un être tenant à la fois de l'homme et du cerf, qui rétablira l'alliance brisée depuis longtemps entre les hommes et les animaux (autre thème important : les hommes, dans le roman, tentent notamment de communiquer avec des cuons, sortes de chiens sauvages, mais aussi des loups). Visionnaire doux-dingue au départ, il se mue progressivement en un dangereux psychopathe... Ue-ll'ô-ueh est issu de l'autre groupe, qui se porte globalement mieux, et est riche de souvenirs des temps anciens. Une série d'incidents l'amène à se croire immortel. Vers le milieu du roman, une autre scène puissante le voit affronter un mammouth, se réfugier dans sa chair pour se protéger du froid, et en surgir plus tard, comme dans un simulacre de naissance, quand l'autre groupe l'atteint... Moins marquant mais tout de même important, Wuohoun passe son temps à suivre les autres, et est rongé par le désir et la jalousie. Vers la fin du roman, lui aussi a sa scène, quand il aperçoit l'espace d'un instant un homme et une femme qui ne sont pas wurehwê... Comme les précédents, ce roman ne manque donc pas de moments impressionnants, et se montre parfois beau, toujours intelligent. Il n'en reste pas moins que j'ai considérablement ramé dessus... J'avais dit des précédents qu'ils étaient relativement « exigeants », c'est tout aussi vrai de celui-ci, et, honnêtement, j'ai pas mal renâclé, à force... Notamment du fait d'un style très spécial, parfois d'une poésie remarquable, mais qui use et abuse de périphrases et qui, surtout dans les scènes « d'action » – au sens large –, se noie dans les propositions constituant au final de très longs paragraphes peu ou prou illisibles... Je ne prétendrais certainement pas que Pelot écrit « mal », bien sûr que non, c'est Pelot, mais c'est ardu et parfois lassant. Le problème est aussi que je dois m'enchaîner les cinq romans, mais je suis vraiment, vraiment épuisé... et j'ai hâte de passer à autre chose, pour être honnête.

 

Ceux qui parlent au bord de la pierre est le dernier volet de la pentalogie. Sur la côte de la Méditerranée, il y a 32 000 ans. Ce roman un peu plus concentré que les précédents – encore qu’il s’étend sur une période assez longue – s’intéresse surtout aux personnages de Naobah et Aruaeh, un homme et une femme originaires de la tribu des Doah, qui sont désignés par leur chaman pour trouver un endroit où vivre, plus éloigné de la mer dont ils craignent la montée des eaux. Au terme d’un long voyage dans la montagne, ils tombent sur le peuple des Wêrehé, bien différents : outre le vocabulaire distinct, ce qui renvoie aux premiers romans du cycle, il y a des divergences métaphysiques – pour les Doah, ainsi, l’autre monde des dieux et des morts réside dans le sous-sol, là où les Wêrehé considèrent que les morts deviennent des nuages, au milieu des puissances invisibles. Le roman donne l’impression de se focaliser tout d’abord sur Naobah, un homme colérique et jaloux – à l’instar de son rival Dohuka, chaman en puissance, qui attend néanmoins leur retour (la jalousie menant au pire est décidément un thème important de la pentalogie). Mais c’est finalement Aruaeh, qu’ils se disputaient, qui importe sans doute le plus. On voit apparaître ou du moins se développer plusieurs aspects nouveaux ; si la religion se complexifie, notamment au regard des mythes funéraires, on a ici des aperçus (plutôt rares cela dit) d’un art pariétal tout récent, et le cœur du roman interroge d’une certaine manière la notion de justice – via le blâme adressé par les Wêrehé à Naobah pour sa violation des coutumes (et bien pire encore), qui débouchera sur une sorte d’ordalie impliquant le totem ours. La fin, qui porte sur le voyage des derniers Wêrehé, guidés par Aruaeh, pour rejoindre les Doah et s’intégrer à leur groupe, n'en faire plus qu'un, est assez forte – avec notamment la figure de Dohuka, qui persiste à attendre le retour illusoire de Naobah et Aruaeh, celle qu’il aime et son rival. J’ai nettement préféré ce roman au précédent, Avant la fin du ciel : plus concentré, bien moins lourd, il développe des thématiques intéressantes via des personnages complexes et charismatiques.

 

N’empêche que je ne suis pas mécontent d’en avoir fini avec cette série d’un abord rugueux et pour le moins épuisante…

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