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Insectes, de Lafcadio Hearn

Publié le par Nébal

Insectes, de Lafcadio Hearn

HEARN (Lafcadio), Insectes, préface d’Anne-Sylvie Homassel, textes traduits de l’anglais par Anne-Sylvie Homassel, Marc Logé et Joseph de Smet, Paris, Les Éditions du Sonneur, 2016, 325 p.

 

Si Lafcadio Hearn, écrivain voyageur qui semblait priser tout particulièrement les entre-deux, les marges floues séparant (ou liant ?) les différentes civilisations, est probablement surtout connu pour son recueil d’histoires fantastiques japonaises Kwaidan, ô combien recommandable, il a néanmoins exercé sa plume dans bien d’autres domaines, ainsi qu’en témoigne le présent ouvrage – encore que les liens directs avec Kwaidan ne manquent pas (certains textes en sont même issus, à vrai dire). Celui qui finit par se faire appeler Koizumi Yakumo avait décidément une passion des « petites choses délicates », et Insectes en témoigne assurément (qui se fonde sur Insect Literature, une anthologie compilée en 1921 par Masanobu Ôtani, un des étudiants confits d’admiration de Lafcadio Hearn, mais qui est ici complétée par d’autres textes sur le même thème).

 

« Petites choses délicates », oui, et à deux titres, car cela renvoie tant au sujet littéraire – les insectes, donc, avec peut-être une prédilection pour les insectes « musiciens » ou « chanteurs », mais n’excluant pas pour autant les autres, des lucioles aux fourmis en passant par les agaçants moustiques (on compte même quelques brefs détours du côté des arachnides) – qu’à la manière d’en rendre compte : essentiellement la poésie, tout particulièrement les formes courtes caractéristiques de la culture japonaise en la matière (des haïkus au premier chef, mais il y a d’autres structures), mais l’ouvrage se penche aussi sur le thème tel qu’il a été traité par les Grecs anciens, puis, bien plus tard, par quelques rares Anglais et Français contemporains. Cette longue absence du thème en Europe l’intéresse tout particulièrement – il en rend le christianisme responsable, à bon droit sans doute, ou du moins dans une opposition essentielle par rapport au bouddhisme, envisageant la question de l’âme d’une manière bien différente –, mais plus encore les similitudes qu’il entend dégager entre la poésie classique de la Grèce et celle du Japon au long des siècles.

 

Les vieux lecteurs de ce blog, s’il y en a, se souviennent peut-être de quelques allusions à mon incompréhension globale de la poésie, déguisée sous un vague mépris idiot. Je ne suis dès lors probablement pas le critique le plus indiqué pour extraire la substantifique moelle de cet étonnant recueil… D’autant que je comprends et apprécie sans doute encore moins les haïkus que les formes poétiques occidentales ! Pourtant, séduit tant par le personnage de l’auteur que par ma lecture de Kwaidan, j’étais très curieux de lire ce bel ouvrage des Éditions du Sonneur, conçu notamment par l’excellente Anne-Sylvie Homassel (un bon point supplémentaire). Et j’ai bien fait, puisque ça a parfaitement fonctionné…

 

Il faut dire que, comme dans Kwaidan à maints égards, Lafcadio Hearn se livre ici à un imposant mais toujours pertinent travail de collecte puis de transmission. Au fond, si sa plume délicate et ses commentaires enthousiastes sont toujours les bienvenus, bon nombre des textes ici compilés ne sont pas pleinement des créations personnelles (la question de la traduction, par lui puis par d’autres, changeant aussi probablement la donne)… Mais cela n’a finalement pas grande importance, tant le travail de passeur de Lafcadio Hearn est appréciable et admirable – et probablement salutaire.

 

On retrouve ici d’une certaine manière la dimension scientifique, au sens ethnographique du moins, qui présidait à la compilation de Kwaidan. Cependant, Insectes, en dépit de quelques fines observations occasionnelles, n’a pas d’ambitions « naturalistes » au sens le plus strict. Les insectes y sont surtout un sujet poétique, riche de questionnements métaphysiques et éthiques, édifiants pour l’homme à leur manière.

 

Parfois d’une manière un brin déconcertante, d’ailleurs – ainsi quand Lafcadio Hearn observe, sous la houlette d’un Spencer, le comportement politique et moral des « insectes sociaux » et notamment des fourmis, y cherchant des enseignements utiles à l’homme arrogant, convaincu de sa supériorité nécessaire quand il se montre en fait « en retard » sur les plus singuliers comportements sociaux des fourmis… La question de l’égoïsme et de l’altruisme, celle tout autant de l’individualité face à la communauté, aboutissent ici à des réponses parfois étonnantes, à la limite de susciter le malaise, peut-être…

 

On sera sans doute bien davantage séduit par ses riches articles – essentiellement japonais, donc, même s’il y a quelques retours en arrière occasionnels sur les autres pays dans lesquels l’auteur a vécu, et les cultures poétiques qui l’intéressent tout particulièrement – portant sur les papillons, les lucioles, les libellules, les sémi (cigales) et autres « insectes musiciens ». Les petits animaux y sont envisagés pour eux-mêmes, mais tout autant pour les rapports que les hommes entretiennent avec eux : les petits garçons qui les chassent habilement (et cruellement ?), les petites filles qui les pleurent et les ensevelissent quand – trop tôt, bien trop tôt – la mort frappe et s’empare de leurs délicats jouets (saisissant parallèle, ici, entre la Grèce antique – éventuellement « modernisée » ou plutôt perpétuée par un José-Maria de Heredia – et le Japon), les commerçants qui vendent aux bonnes familles des insectes en cage – des lucioles pour éclairer le jardin, des grillons ou cigales pour susciter un délicat et rassurant paysage sonore –, les poètes, enfin, qui déploient leur finesse d’observation dans de petits poèmes qui sont tous autant d’instants saisis sur le vif et gravés dans le marbre de leur beauté, les haïkus répondant ici aux estampes classiques d’un Hokusai…

 

Et c’est vrai qu’ils sont souvent… disons, « charmants », ces petits poèmes capturant le moment, notant le comportement au travers d’une intense observation fascinée. Il s’en dégage peut-être aussi – aux yeux d’un Occidental inculte tel que votre serviteur, du moins – une certaine naïveté… Mais bien souvent rafraichissante, au fond. Ce qui caractérise probablement tout autant la plume enthousiaste de Lafcadio Hearn compilant, comparant, analysant et transmettant.

 

C’est qu’il y a tout un monde derrière ces poèmes – et Lafcadio Hearn, le passeur, fait des merveilles avec son étonnant matériau, dressant pour ses lecteurs non japonisants un délicieux tableau empreint tant d’exotisme que de fascination, mais tout autant, pour ses étudiants nippons, un miroir enrichissant de leur culture séculaire, laissant çà et là la place à quelques curieux aperçus du thème tel qu’il a été traité en Europe. L’amour du Japon dont fait preuve l’auteur n’empiète pas sur sa dévotion originelle envers la Grèce classique – et c’est ainsi qu’il unit les deux mondes, dont la finesse et la qualité de perception s’avèrent étonnamment proches, produisant un même bouleversement ébahi chez le lecteur ou l’auditeur.

 

Insectes est bel et bien un très joli ouvrage, compilation de pièces charmantes autant qu’édifiantes. Relativement inclassable, il est cependant à même de toucher un public curieux mais pas nécessairement connaisseur – dont votre serviteur en principe rétif à la poésie –, en lui dévoilant des perspectives inattendues et insoupçonnées. Les nombreux « émaux et camées » qu’il renferme, témoignant tous d’une sensibilité et d’une empathie si rares (dans une ère où dominent le cynisme et l’indifférence au monde ?), font mouche (aha), séduisent et régalent. Des « petites choses délicates » qui se muent en un immense sujet – il y a beaucoup à en retirer.

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