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Neonomicon, d'Alan Moore et Jacen Burrows

Publié le par Nébal

Neonomicon, d'Alan Moore et Jacen Burrows

MOORE (Alan) & BURROWS (Jacen), Neonomicon, [Neonomicon], traduction [de l'anglais] d'Alex Nikolavitch, [s,l,], Urban Comics, coll, Urban Indies, [2011] 2013, 158 p.

 

Y a des périodes, comme ça ; ça veut ou ça veut pas... Ainsi, quand j'ai lu pour la première fois Neonomicon, une vision de l’œuvre de Lovecraft par Alan Moore, je n'en ai finalement rien retenu du tout – ce qui est tout de même embêtant, pour une BD rassemblant deux de mes auteurs fétiches dans une collaboration post mortem se voulant sans doute ludique et en tout cas prometteuse... Mais non, rien. Pas normal, ça...

 

Et puis y a d'autres périodes, heureusement, où la relecture se justifie, et peut quelque peu rétablir l'équilibre. Ayant lu il y a peu le premier tome de Providence – nouvelle série, en cours de publication, où Alan Moore et son compère Jacen Burrows dissèquent encore une fois les récits de Lovecraft – et quand bien même je me montre encore réservé quant au véritable intérêt de la chose, je me suis dit qu'il était bien temps de relire Neonomicon, leur première collaboration, chez le même éditeur (en VO, bizarrement pas en français). Et c'est bien mieux passé ; en tout cas, cette fois, il m'en reste quelque chose...

 

Alors, oui, d'emblée, on est ici très, très loin des plus grands chefs-d’œuvre d'Alan Moore : Neonomicon ne saurait atteindre le brio d'un From Hell ou d'un V pour Vendetta, encore moins d'un Watchmen. Mais cela reste une BD plus que correcte, assez pertinente finalement, et sans doute ne faut-il pas attacher trop d'importance à la vague provocation du scénariste affirmant qu'il avait écrit ceci pour le pognon – tout en disant malgré tout y avoir consacré autant de son sérieux que pour tout autre travail en BD, ce qui ne fait guère de doute.

 

Sous le nom collectif Neonomicon se cachent en fait deux récits, certes intimement liés, néanmoins différents : la BD s'ouvre sur un « prologue » en deux épisodes, dit « Côté cour » (The Courtyard en VO), qui n'est pas à proprement parler une BD scénarisée par Alan Moore, mais l'adaptation en BD (réalisée par Antony Johnston, et déjà dessinée par Jacen Burrows – dont le style, comme dans le Providence ultérieur, est certes très pro, joli sans doute, mais probablement bien trop lisse à mon goût...) d'une nouvelle lovecraftienne de l'auteur ; ensuite, Neonomicon à proprement parler (quatre chapitres) fait figure de prolongement et de variation autour de ce matériau originel. Moore, ainsi, transpose les thématiques lovecraftiennes classiquement associées aux années vingt et trente dans un cadre contemporain, au travers d'un polar sordide, mettant par ailleurs l'accent sur les aspects éventuellement refoulés de la fiction du gentleman de Providence – enfin, « refoulés », faut voir : le racisme pas tant que ça, après tout ; mais le sexe...

 

« Côté cour » est assez remarquable. On y suit un agent fédéral du nom d'Aldo Sax, en planque dans un taudis de Red Hook. Il enquête sur une série de meurtres rituels commis un peu partout par des individus n'ayant absolument aucun lien entre eux. Il a par ailleurs établi des connexions éventuelles avec l'activité d'une sinistre salle de concert, le Club Zothique, où se produisent des groupes braillant des paroles improbables, d'un charabia indicible ; et il y a sans doute de la drogue dans tout ça – que pourrait être d'autre cet aklo dont Sax a si souvent entendu parler ? D'où l'importance d'entrer en contact avec le mystérieux dealer Johnny Carcosa, aux lèvres masquées d'un foulard jaune...

 

Tout ça fonctionne vraiment bien. D'autant plus, sans doute, que Sax est un sacré connard, vaguement nazillon ; il ne doute par ailleurs guère de son intelligence, cet homme si sûr de lui – à bon droit, globalement... Sauf que ses boulettes bien réelles ne peuvent que le précipiter vers sa perte – le lecteur, bien conscient de la fausse route de l'aklo et des autres méprises de l'agent quant à ce qui se passe au juste autour de lui, se retrouve ainsi dans une position très particulière, parfois inconfortable, d'ailleurs : le récit, à certains égards, joue en effet longtemps davantage de la carte du suspense que de celle de l'horreur, d'une certaine manière en tout cas – on frémit parce qu'on anticipe la catastrophe, parce que l'on « sait »... Pourtant, Moore parvient à nous malmener avec son aisance coutumière, et la révélation apocalyptique d'Aldo Sax, d'une grandiloquence nécessaire et bienvenue, est à la mesure de l'angoisse éprouvée au cours de son enquête en roue libre...

 

Neonomicon à proprement parler se déroule quelque temps plus tard. Et s'ouvre sur la visite rendue par les agents fédéraux Brears et Lamper (une folle du cul et un nègre, duo parfait) à leur ex-collègue Aldo Sax, interné dans un établissement de haute sécurité après avoir commis des meurtres atroces – croix gammée au front façon Charles Manson, le fou ne s'exprime plus que dans cet incompréhensible sabir associé aux groupes jouant leur rock bruitiste sur la scène du Club Zothique... Brears et Lamper sont finalement confrontés au même problème – avec tous ces meurtres horribles qui se ressemblent incroyablement sans que l'on puisse établir le moindre lien entre eux ; la piste d'un copycat killer est envisagée, quand bien même ténue... Là où les deux agents vont en définitive se montrer plus adroits que Sax, c'est en comprenant enfin que tout ceci pourrait bien avoir un lien avec les récits de Lovecraft (pas maquillés ici à la façon de Providence) ; faut-il alors voir dans ces crimes la main de fans désireux d'accomplir la véracité des fictions du Maître ? Comme dans un grand « jeu de rôle » sordide ? Cela paraît pour le moins douteux... même si moins, sans doute, que l'hypothèse prisée par certains occultistes d'un Lovecraft « initié », éventuellement « malgré lui ». Mais Brears et Lamper poursuivent leur enquête, cherchant à infiltrer le milieu interlope des fans les plus hardcore, l'affaire de meurtres se muant en affaire de mœurs : à Salem, inspiration d'Innsmouth (ce qui me paraît vaguement à débattre, d'ailleurs, mais peu importe), nos deux flics jouent au couple lubrique avide de sensations fortes... et ils vont être servis au-delà de toutes leurs attentes.

 

Neonomicon, disons-le, n'est pas forcément d'une originalité stupéfiante – l'adaptation dans un cadre contemporain des récits lovecraftiens n'a pas grand-chose de singulier, la mise en avant du sexe est probablement devenue à son tour un cliché (paradoxalement ou pas). Mais c'est indéniablement bien fait, oui

 

« Pour public averti », nous dit le sticker sur la couverture. Oui, sans doute : le point d'orgue de Neonomicon est bel et bien une scène farouchement pornographique, longue orgie dans une piscine souterraine, qui ne saurait laisser indifférent – même si les réactions peuvent varier, sans doute : un camarade m'a dit avoir trouvé ça très rigolo, là où j'ai bien davantage été affecté par le glauque et le sordide de l'affaire (et après c'est moi le pervers, tsk...). Nécessaires tentacules mis à part, cela dit, la variation mooresque sur la sexualité latente dans l’œuvre de Lovecraft tient pour le coup tout autant de Sade, peut-être aussi de Clive Barker... C'est bien vu, et assez franchement horrible – oui, là, pour le coup, on est bien en plein dans l'horreur, même si d'une manière guère cosmique, bien loin de Lovecraft, dont le matérialisme est ici renouvelé d'une manière audacieuse et que notre gentleman adoré aurait sans doute été bien en peine de concevoir., et plus encore de cautionner..

 

La suite immédiate, tout aussi douloureuse dans sa dimension de calvaire dont le terme fatal ne cesse de se rapprocher, reste de très bonne tenue ; je suis cependant plus réservé quant à ce qui concerne la conclusion, très convenue (de manière sans doute délibérée, oui, mais...), et pas forcément très pertinente en l'espèce – à moins que j'aie raté un truc, ce qui est tout sauf impossible ; on verra à la prochaine relecture...

 

En attendant, et en dépit de quelques vagues ratages occasionnels ainsi que du côté finalement guère original de l'ensemble (disons du moins qu'il n'a absolument rien de révolutionnaire), Neonomicon reste une bonne BD, à la hauteur sans doute de son projet, plus délicat qu'il n'y paraît. On est loin du plus grand Moore, aucun doute là-dessus, mais cela reste une transposition plutôt bien vue car réfléchie – finalement très correcte. Reste à voir ce que le grand scénariste fera de tout cela en définitive – par exemple dans les prochains épisodes de Providence (on trouvait d'ailleurs dans le premier tome des liens avec Neonomicon, ainsi avec le personnage de Robert Suydam, et les étranges rites perpétrés à Red Hook...).

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