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Adios Schéhérazade, de Donald Westlake

Publié le par Nébal

Adios Schéhérazade, de Donald Westlake

WESTLAKE (Donald), Adios Schéhérazade, [Adios Scheherazade], traduit de l’anglais (États-Unis) par Marcel Duhamel et Laurette Brunius, Paris, Minerve – Rivages, coll. Noir, [1970, 1985] 2007, 220 p.

 

En dépit de la collection (Rivages/Noir, donc), et en dépit de l’auteur (le très prolifique Donald Westlake, que je n’avais jamais lu avant, mais connu semble-t-il notamment pour sa série de polars humoristiques mettant en scène le personnage de Dortmunder), Adios Schéhérazade n’a somme toute rien d’un polar. Et si son pitch laisse augurer d’une certaine loufoquerie mettant à nouveau l’humour au premier plan, on avouera qu’il s’avère en définitive être un peu différent de ce que l’on pourrait croire au premier abord.

 

Roman qu’on aurait sans doute envie de supposer cathartique, Adios Schéhérazade narre, à la première personne, les déboires d’Edwin Topliss, qui gagne sa vie, si tant qu’il y ait vraiment quelque chose à gagner, en écrivant à la chaîne des romans pornos – encore que le terme de « pornographie » puisse paraître excessif, tant le langage requis, notamment, se montre chaste par contrainte (les années soixante, bon…). Il ne les écrit même pas pour lui, d’ailleurs – enfin, si, pour l’argent –, mais se dissimule derrière un pseudonyme censé appartenir à son camarade Rod ; Edwin est donc un nègre, mais cela ne lui pose pas vraiment de problème : à ses yeux, si Rod est bel et bien un écrivain, lui-même ne saurait prétendre à ce titre de gloire – et peu importe s’il pond un roman porno par mois depuis quelque temps déjà.

 

Quand Rod lui a proposé ce boulot, Edwin n’a guère hésité : c’était un moyen, sans doute plus amusant qu’un boulot « normal », de gagner bien plus d’argent. Mais pas assez… Bien vite, Edwin s’est montré dépensier, et son épouse Betsy tout autant. Esclave enchaîné à sa machine à écrire, Edwin doit donc persévérer dans son art mineur, et multiplier les courts romans navrants, obéissant tous au même schéma ou presque (quatre types d'histoire, dix chapitres, quinze pages chacun, une scène de cul à chaque fois).

 

Ce qui ne peut pas durer. Rod l’avait prévenu : on ne peut pas écrire ce genre de choses ad vitam aeternam… Et Edwin, honnête artisan dans son genre, s’est mis à ramer. Ses derniers romans ont tous été livrés avec un brin de retard, qu’il ne peut plus se permettre – on lui a clairement dit qu’il serait viré au prochain souci. Or Edwin a plus que jamais besoin de cet argent…

 

Mais cette fois, il n’y arrive pas. Il connaît les schémas, les codes, en a usé et abusé, mais cette fois ça ne veut pas. Alors il enchaîne les « chapitre 1 », y déploie quelques idées, mais sombre bien vite dans la digression – en bon écrivain (malgré tout…), il écrit afin d’expliquer pourquoi il ne peut pas écrire… La page blanche, impitoyable, ne lui laisse guère d’autres possibilités. Alors, abandonnant bien vite ses ersatz de narration poussive, il consacre plus de temps et de pages à disséquer son travail, et à étaler pour un lecteur hypothétique la misère de sa navrante vie. C’est finalement dans cette autobiographie par défaut qu’il a recours à un style pornographique – même si le plus obscène dans tout ça est probablement son exhibition teintée d’hypocrisie.

 

Car, en fait de lecteur hypothétique, il y a sa femme, Betsy – mais elle ne lit plus ses brouillons, n’est-ce pas ? Betsy. Il ne sait pas s’il l’a vraiment aimée un jour… En tout cas, leur histoire commune a quelque chose de pathétique autant que convenu, et, dans les feuillets qui sortent de sa machine à écrire, il laisse libre cours à ses récriminations plus ou moins fondées. Il ne s’arrête pas là, cependant : notre artisan du porno, tellement à la peine pour écrire son roman, couche pourtant sur le papier nombre d’anecdotes salaces (et au langage autrement cru) l’impliquant lui-même, mais qui sont le plus souvent tout autant de fantasmes…

 

Adios Schéhérazade est donc un roman sur l’écriture – et si Manchette, dans l’extrait de sa chronique repris en quatrième de couverture, rejette en bloc les « tartines universitaires sur le ʺmétalangageʺ », le fait est que le court livre de Westlake tient de la mise en abyme. La succession des « chapitre 1 », les tentatives pénibles et vaines pour augmenter ce chiffre fatal, inscrivent le roman dans un entre-deux où la fiction et le discours sur la fiction s’entremêlent sans cesse – à moins de laisser la place à l’examen de soi, mais avec cette astuce, très bien vue, du réel prenant des allures de fiction, ou l’inverse. L’ambiguïté du récit, qui apparaît par petites touches, contribue à sa réussite.

 

De même sans doute que son humour – certains passages sont effectivement très drôles. Pourtant, le rire n’est peut-être pas l’élément le plus caractéristique du roman – et, sur le tard du moins, quand on s’éloigne plus radicalement de la gaudriole autour du faiseur de porno en manque d’inspiration, on rit de moins en moins (même si sa situation est tellement absurde qu'elle provoque quelques sourires), et on finit par ressentir des sentiments autrement plus complexes ; probablement même jusqu’à en être ému. Dingue, non ?

 

C’est qu’à travers ces pages de rebuts, de digressions impossibles à recycler, Edwin Topliss se révèle – en traçant d’abord à gros traits, puis avec de plus en plus de précision, tout le minable de sa vie. La fabrique du porno débouche ainsi sur un projet autrement plus littéraire, en fait – ou qui le serait, si seulement l’écrivain se mettait enfin à s’envisager comme tel…

 

Après, n’exagérons rien : si Adios Schéhérazade est assurément un bon bouquin, bien pensé, bien vu, il n’est probablement pas aussi convaincant à mes yeux que ce qu’on m’avait laissé entendre.

 

Il faut dire qu’il pèche pas mal par la forme, même si la responsabilité en incombe à l’évidence pour une bonne part à la traduction, horriblement datée par endroits, semée d’un argot franchouillard sonnant beaucoup trop bizarrement pour être honnête, et trébuchant même régulièrement dans la faute pure et simple (ce « collège » ne passe pas, s’il ne fallait citer qu’un seul cas, hélas récurrent). Un problème que j’ai hélas souvent rencontré dans mes rares excursions dans la collection (pour les Tony Hillerman, par exemple)… Ça mériterait vraiment d’être dépoussiéré. Et au Karcher.

 

Reste un concept intéressant, joliment mis en scène, et d’une richesse que le pitch seul, pour réjouissant qu’il soit, ne laissait pas forcément entrevoir. Ce qui est déjà très bien.

 

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