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Dragon, de Thomas Day

Publié le par Nébal

Dragon, de Thomas Day

DAY (Thomas), Dragon, Saint Mammès, Le Bélial’, coll. Une Heure-Lumière, 2016, 151 p.

 

Retour à la collection « Une Heure-Lumière » récemment lancée par le Bélial’, avec son titre inaugural, Dragon, de Thomas Day – qui est aussi, pour le moment, son seul titre français, le plus long relativement, et, en toute logique, le seul à ne pouvoir (encore ?) afficher sur son bandeau promotionnel telle ou telle prestigieuse récompense littéraire.

 

Un titre qui m’attirait… alors que son pitch, là, comme ça, ne me parlait pas plus que ça, mais j’aurai l’occasion d’y revenir. C’est que Thomas Day, s’il s’est fait un peu rare ces dernières années, est à mes yeux un excellent nouvelliste – un des tout meilleurs de l’imaginaire français : il y a bien des Sylvie Lainé ou Léo Henry (ou, en fantastique, Mélanie Fazi) pour jouer dans la même catégorie de champions largement au-dessus du lot, dans des registres on ne peut plus différents, certes, mais, et a fortiori dans son genre, je ne vois guère de monde pour rivaliser. Thomas Day romancier, globalement, me parle beaucoup moins… C’est sur le terrain des textes courts et percutants (on dit « coup de poing », hein, forcément) que je l’apprécie le plus – encore qu’une longueur relative puisse lui être profitable : dès lors, le format de novella de la collection « Une Heure-Lumière » me paraissait tout désigné pour que l’auteur y exprime pleinement son art.

 

Dragon est un texte qui a eu une longue et difficile gestation – en cours d’écriture, l’auteur a tenu un blog détaillant son rapport au projet. Il revendique par ailleurs pour ce texte un certain caractère « unique » dans son œuvre, mais là je suis moins convaincu : dans sa thématique, et parfois même dans ses procédés, Dragon n’a pas manqué de me rappeler le recueil Women in Chains, à mon sens un de ses meilleurs… En tout cas, pour le coup, on est en plein Thomas Day viscéral et « adulte » – comme pour la plupart de ses nouvelles, et aux antipodes d’un roman tel Du sel sous les paupières, dont je n’ai jamais compris le succès…

 

Et donc sexe sordide dans les bas-fonds, et l’exploitation et la violence qui vont avec.

 

La Thaïlande, Pays du Sourire, dans un avenir tellement proche que ça pourrait être maintenant. Deux détails dans le cadre pour singulariser l’époque – un énième renversement de régime, tout récent, et surtout les conséquences du dérèglement climatique : la ville est envahie par les eaux, et on s’y déplace en pédalos, jet-skis, etc. Ce qui, honnêtement, n’apporte pas grand-chose… À ce compte-là, la dimension très vaguement SF de Dragon bénéficie plutôt à mon sens de la mise en avant de la transsexualité, acceptée et courante, et affichant des allures de posthumanité (thème qui me parle bien davantage). À s’en tenir là, cependant, la connotation SF du texte me donne un peu l’impression d’avoir été plaquée pour la forme – l’argument vaguement fantastique qui se dégage au fur et à mesure est sans doute d’une tout autre importance (même si plus ou moins convaincant) ; mais, globalement, Dragon est bien avant tout un polar ou thriller…

 

Qui dit Thaïlande dit prostitution infantile, hein ? Oui, c’est là le thème – sordide, vous dis-je. Mais on y sent un écœurement tout personnel de la part de l’auteur, mêlé sans doute de honte comme de crainte – renvoyant à la condition des femmes telle qu’elle était esquissée dans Women in chains (peut-être plus particulièrement dans « La Ville féminicide »). Nous y suivons pour l’essentiel un flic du nom improbable de Tannhaüser « Tann » Ruedpokanon (ce que c’est que d’avoir des parents musiciens, alors), habitué des bas-fonds et de la police « touristique » de Bangkok (encore que la prostitution infantile ne soit pas vraiment son rayon – lui, il est du côté des ladyboys, des transsexuels pas encore opérés, qu’il fréquente assidument). On ne lui impose pas moins une mission en plein dans les bordels à mioches… car un tueur – que l’on connaîtra bientôt sous le nom de Dragon – y rend la justice sauvage façon Charles Bronson ou Steven Seagal, massacrant avec habileté infâmes proxénètes et non moins infâmes touristes sexuels. Il s’agit, pour le nouveau régime, frileux quant à la question de la prostitution pédophile – aux mains de diverses mafias, chinoise en l’espèce à Bangkok –, et désireux plus que jamais de bénéficier des nécessaires apports des touristes (quels qu’ils soient, en dépit d’une façade « morale »), de se montrer discret : ne surtout pas ébruiter l’affaire, pour ne pas effrayer les clients – et, peut-être aussi, éviter de susciter des vocations… C’est d’ailleurs probablement là que se joue le récit, dans une zone de relatif flou moral – où tout incite Tann, à terme, à devenir quelque ersatz thaïlandais de l’Inspecteur Harry, le cas échéant.

 

À son habitude, Thomas Day n’y va pas vraiment avec les pincettes (ou le dos de la cuillère) : full frontal, lecteur – prends-toi la glauque réalité dans la face, et le vocabulaire n’est pas exactement PG-13. Bon, probablement tant mieux, hein… Mais pas de surprise ici. La (relative) originalité réside sans doute dans le questionnement éthique sous-tendant la trame – encore que le « questionnement » puisse paraître minime, justement : Dragon n’a au fond pas grand-chose d’un personnage grisâtre, tel qu’il est rendu ici – ses exécutions sommaires, une brève séquence de torture aussi, n’y changent rien, il est à sa manière une incarnation de la justice sinon du droit (ou alors un droit supérieur, indifférent aux contingences terrestres) ; sa suprême compétence en rajoute, lui conférant une nécessaire aura surhumaine – en fait, outre les références évoquées plus haut, on pourrait peut-être chercher quelques équivalents plus pertinents dans les comics : quelque part entre V et le Punisher, disons… Philippe Curval, dans son improbable commentaire repris au dos du bouquin et auquel je ne comprends, malgré bien des efforts, absolument rien, décrit l’auteur comme un « vengeur masqué », après tout ; ce qui n’est pas forcément rassurant, cela dit.

 

Le problème, du coup… c’est qu’on a un peu déjà lu/vu tout ça. L’intrigue en elle-même a bien quelque chose de passablement convenu, de l’entrée en matière à la conclusion inévitable ou peu s’en faut. Le cadre spécifiquement thaïlandais, l’accent mis sur le thème pas forcément si traité que ça, mais remuant par nature, de la prostitution infantile n’y changent au fond pas grand-chose : au centre, reste le vigilante plus ou moins questionnable, et sa traque forcée par un flic-lambda (pour l’essentiel – excepté le flashback musico-familial, il n’est guère défini en dehors de sa fonction que par sa sexualité), forcément bien vite séduit par sa proie hors-normes.

 

Pourtant, ça marche. Indéniablement. C’est d’une grande efficacité et, quoique dans un registre guère poétique, on va dire, Thomas Day n’a certainement pas de leçons d’écriture à recevoir de qui que ce soit. Il y a des moments assez forts – pas tant ceux où Dragon se la joue quelque peu puérilement (quand bien même à bon droit), que d’autres où l’intrigue, l’espace d’un instant, se relègue d’elle-même au second plan, pour révéler et dépeindre un quotidien au-delà du sordide, celui d’êtres bel et bien vivants débarrassés de leur encombrant stéréotype. Et puis il y a le conte final, très réussi – qui m’a ramené à La Maison aux fenêtres de papier, roman qui, à mon sens, bénéficiait surtout de ses prologue et épilogue légendaires, écrasant de leur superbe le récit central.

 

En fait, au-delà d’un pitch qui, confirmation d’après-lecture, ne m’emballe décidément pas plus que ça, Dragon bénéficie à mes yeux vraiment de sa forme, très travaillée – quelle qu’ait pu être sa gestation compliquée. Il faut évoquer ici sa structure non-linéaire, avec ses chapitres numérotés dans le désordre – procédé sans doute banal, mais utilisé avec plus ou moins de pertinence (le plus étant probablement, disons, Le Déchronologue de Stéphane Beauverger), y compris dans des œuvres antérieures de Thomas Day (la très bonne nouvelle « Eros-Center », sauf erreur, toujours dans Women in chains). Parcourant çà et là les critiques (unanimement positives) de Dragon sur le ouèbe, j’ai souvent lu des doutes à ce sujet, bizarrement – le procédé étant jugé au mieux inutile, au pire carrément malvenu. Mais pour ma part, j’ai bien apprécié : il y a un vrai sens de la construction, de la communication au meilleur moment des informations, participant de la grande efficacité de la novella – cette structuration en est peut-être même l’élément déterminant. Elle pourrait tenir du pur artifice façon thriller – genre qui, dans mes préjugés du moins, n’en a jamais manqué –, mais il y a finalement quelque chose d’autre, de bien plus intéressant et habile dans tout ça…

 

Bilan ? Eh bien, je ne suis pas très sûr de moi… C’est, au pire, « pas mal », au sens où c’est efficace et bien conçu – et ça se lit du coup avec un réel plaisir ; c’est peut-être bien plus que ça, en dépit d’une trame banale, de rajouts SF plus ou moins utiles, et de questionnements éthiques en suspens – encore que ces derniers puissent être perçus comme un atout, justement parce qu’en suspens… Au final, j’y vois probablement une novella rétive à l’appréciation « rationnelle » : on est au niveau des tripes (ou des couilles si vous y tenez) ; il y a quelque chose d’instinctif, peut-être, de réactif aussi, qui est essentiel dans Dragon… Le texte a du coup au moins le mérite de secouer un peu ; mais si je devais chercher ses véritables qualités, ce serait dans la forme.

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