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Le Nexus du docteur Erdmann, de Nancy Kress

Publié le par Nébal

Le Nexus du docteur Erdmann, de Nancy Kress

KRESS (Nancy), Le Nexus du docteur Erdmann, [The Erdmann Nexus], traduit de l’anglais (États-Unis) par Erwann Perchoc & Alise Ponsero, Saint Mammès, Le Bélial’, coll. Une Heure-Lumière, [2008] 2016, 146 p.

 

J’en arrive au bout de la première fournée de la chouette collection « Une Heure-Lumière » du Bélial’, après avoir lu Le Choix de Paul J. McAuley, Cookie Monster de Vernor Vinge et Dragon de Thomas Day – autant de novellas que j’ai globalement bien apprécié, et qui avaient reçu dans l’ensemble un accueil enthousiaste. De ces quatre premiers titres, en fait, j’ai l’impression que c’est Le Nexus du docteur Erdmann, de Nancy Kress, qui a le moins séduit (relativement, hein). Ce qui a pu m’inciter à faire passer la lecture de ce deuxième petit bouquin après les autres, Prix Hugo 2009 ou pas… Cela dit, je n’avais jusqu’alors quasiment rien lu de Nancy Kress (sans doute une nouvelle ici ou là, pas davantage), et n’avais donc pas à m’en plaindre comme certains camarades affirmant quand même que « plus jamais ça ». Quand même. D’où j’ai lu la chose sans vraiment de préconçus… et au final, j’ai franchement bien aimé.

 

L’histoire prend place dans une maison de retraite, à Saint Sebastian. Si le point de vue a en définitive (et pour cause ?) quelque chose de choral, nous sommes néanmoins introduits dans ce cadre par Henry Erdmann, docteur de son état (mais en physique) ; Erdmann, à 90 ans, enseigne toujours à l’université voisine – il faut dire qu’il a conservé toutes ses facultés, ou du moins les facultés cérébrales : celles qui comptent, pour lui. Bien sûr, l’époque où, jeune chercheur, il intégrait le gotha de la physique dans le cadre du programme nucléaire américain, à Los Alamos, est désormais tristement lointaine, mais le scientifique (porté aux jugements sévères contre les quidams ne pipant rien à son domaine, autant dire qu’ils sont légion, jusque parmi ses crétins d’étudiants…) ne compte pas se laisser abattre pour autant. Il a en tout cas sa singularité, comme à vrai dire tous les autres pensionnaires de l’établissement, qui, pour obéir à un stéréotype (Evelyn l’ultra-commère, Erin la baba cool, Anna l’ex-danseuse étoile, Gina la bigote, Bob le fruste bougon…), ont tous chair et âme – ces personnages, même esquissés en quelques lignes très simples, sont étonnamment vivants, et c’est là un des principaux atouts de la novella (on peut y rajouter, dans un genre différent, la très jeune aide-soignante Cassie, femme battue qui entretient une relation de confiance avec Erdmann – pas si cassant que ça, donc… Il y a quelques autres personnages « jeunes » ou du moins « pas vieux », mais ils touchent probablement moins – car aperçus plus dans leur fonction que dans leur intimité, tout en ayant le minimum requis de personnalité).

 

Et puis Erdmann va vivre des événements un brin étonnants – et du genre inquiétant pour une pareille antiquité, qui se rapproche jour après jour, consciemment, de la Faucheuse inéluctable : il est porté à interpréter ce vague trouble qu’il a ressenti comme une attaque, présageant d’un AVC, ou peut-être quelque chose de plutôt cardiaque… Hypothèse terrifiante ; et des plus sensées, bien sûr, mais qui est pourtant bien vite abandonnée devant l’évidence, aussi troublante soit-elle. Le plus étonnant, cependant, est qu’Erdmann n’est pas seul dans ce cas – en fait, bien d’autres patients parmi ses compatriotes imposés ont subi le même phénomène… et exactement au même moment. Comprendre ce qui s’est produit impliquera alors d’envisager jusqu’au plus improbable, en confrontant des grilles de lecture exclusives, chacune étant bien persuadée de son à-propos et, au-delà de sa seule légitimité, de sa bien plus grande pertinence ; même si la réalité peut s’avérer encore un cran au-delà… Quelque part entre terreur et extase, au-delà de la vieillesse, au-delà même de la mort.

 

Je ne vais pas vous mentir, hein : l’argument SF (et qui n’a probablement rien de fantastique, contrairement à ce que j’ai pu lire très souvent sur le ouèbe – gnu ?) a tendance à être relégué au second plan, et, s’il constitue un moteur de l’histoire, c’est presque de manière accessoire. Il n’est pas inintéressant, pourtant (même si on peut émettre quelques doutes quant à son traitement, notamment via les brefs intermèdes en italiques, peut-être) : Nancy Kress interroge la conscience, mais aussi, et de manière assez surprenante mais finalement bien vue, les phénomènes d’émergence – j’avoue avoir du mal à intégrer ici la nécessité (?) d’une sorte de stimulus extérieur, mais ça reste intéressant (avec aussi cette idée classique et nécessaire de l’observation chamboulant ce qui est observé – qu’il faut peut-être envisager, dès lors, comme dans une boucle de rétroaction, qui justifierait davantage l’apport extérieur ?).

 

La novella, par ailleurs, se montre d’une grande efficacité – le style est sobre mais toujours approprié (et émouvant au-delà de son seul caractère utilitaire), les dialogues sonnent justes, la construction est astucieuse et percutante. C’est très « pro », quoi, mais sans les vilaines connotations qui accompagnent parfois ce qualificatif.

 

Parce qu’il y a bel et bien une âme dans ces pages, et c’est ceci, sans doute, qui importe avant tout. Les personnages, comme dit plus haut, sont étonnamment concrets au-delà de leur caractère de stéréotype, et leur quotidien dans le cadre du désolant mouroir à vieux (même s’il y a sans doute bien pire) est très bien rendu. Chacun, à sa manière, suscite une sympathie pas nécessairement acquise chez le lecteur, et le cadre est très finement dessiné, touchant mais sans excès, sans facilités, sans pathos « presse-bouton », enfin. Ce qui peut, j’imagine, susciter des échos plus ou moins douloureux chez les lecteurs – en tout cas, chez moi, ça a pleinement fonctionné…

 

Cette thématique SF mêlée d’empathie au plus juste transcende la novella. Et, au jeu plus ou moins bienvenu des références, elle a pu m’évoquer (au-delà de Cocoon et Bubba Ho-tep, souvent cités) quelque chose comme Les Plus qu’humains de Theodore Sturgeon – ce qui n’est pas rien, tout de même.

 

Bien aimé donc – vraiment bien aimé. Ce titre est au moins à la hauteur des trois autres, et confirme ainsi combien cette nouvelle collection est éminemment sympathique et séduisante. Hâte de voir les prochains titres (le catalogue en fin de volume laisse déjà supposer Kij Johnson et Ken Liu…).

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