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Les Ombres de Canaan, de Robert E. Howard

Publié le par Nébal

Les Ombres de Canaan, de Robert E. Howard

HOWARD (Robert E.), Les Ombres de Canaan, traduit de l’anglais (États-Unis) et édité par Patrice Louinet, illustrations de Miguel Coimbra, Paris, Bragelonne, coll. Robert E. Howard, 2013, 520 p.

 

J’avais accumulé un certain retard dans la lecture des œuvres de Robert E. Howard éditées par Patrice Louinet, dans cette belle et étonnante collection de Bragelonne – les quatre derniers titres prenaient la poussière dans ma bibliothèque, et il était bien temps de m’y mettre. Et tout particulièrement à celui-ci : si El Borak et Agnès la Noire relèvent semble-t-il plutôt de la production « historique » de l’auteur, Les Ombres de Canaan s’attachent à un tout autre domaine de l’œuvre de Robert E. Howard ; ce deuxième tome d’une trilogie informelle, après Les Dieux de Bal-Sagoth et avant le tout récent (et le tout dernier, ai-je cru comprendre ? Snif…) Almuric, se penche sur la pratique de l’imaginaire chez Robert E. Howard, hors cycles à héros récurrents ; il est vrai qu’à ce compte-là, Les Dieux de Bal-Sagoth ne m’avait pas vraiment convaincu… Mais j’attendais bien davantage des Ombres de Canaan, pour des raisons toutes personnelles : ce deuxième recueil se focalise en effet sur le fantastique et l’horreur, et un de ses aspects essentiels sans doute tient de l’inspiration lovecraftienne alors très forte sur le jeune auteur de pulps – inspiration qui allait donner lieu à des textes connotés (ne serait-ce que « La Pierre Noire », le plus célèbre), avant d’être intégrée et digérée, permettant à Howard d’affirmer enfin sa propre conception du genre.

 

Les volumes de cette collection de Bragelonne ont quelque chose d’une édition « scientifique » (au-delà des seules introductions et postfaces de Patrice Louinet, toujours aussi appréciables), ce qui a sans doute un corollaire, éventuellement redoutable : la sélection n’est pas une priorité, on louche même plus ou moins sur l’exhaustivité, et on se retrouve ainsi avec une certaine quantité de textes foncièrement médiocres (au mieux ?), dont l’intérêt réside sans doute dans l’appréhension de l’œuvre dans sa globalité, permettant de dessiner la trajectoire de l’auteur, dans ses pires moments comme dans les meilleurs. C’est là une chose que j’ai ressentie, probablement, dans tous ces volumes sans exception, aussi divers soient-ils par ailleurs. Les Ombres de Canaan n’y échappe pas, forcément… Mais, dans l’ensemble, c’est là un volume tout à fait intéressant, et recommandable – plus encore, peut-être, si, au travers de la lecture, on s’intéresse derrière à l’auteur et à son parcours, mais aussi pris indépendamment, au regard du seul désir de lire de bons textes.

 

Cette question du parcours m’incite cependant à envisager le recueil au fil des textes, dans l’ordre où ils ont été présentés. Nous commençons donc avec un jeune auteur (mais il est vrai que Robert E. Howard n’a jamais été vieux…), désireux, par nécessité, de devenir un professionnel – et ce dans un milieu, familial et plus encore au-delà, qui ne parvenait pas à comprendre qu’écrire puisse être un travail. Howard, au cours de sa carrière, s’est essayé à bien des genres, jusqu’à trouver sa propre voix ; à l’époque, cependant, fort de ses premiers textes acceptés par Weird Tales, il a tout naturellement accru sa production de textes fantastiques et horrifiques, dans la ligne générale des publications du fameux pulp – quitte, le cas échéant, à soumettre ailleurs les textes rejetés par Farnsworth Wright, ou à s'adapter au regard des attentes d'autres revues. C’est bien à cette époque, pourtant, qu’il a défini, sans doute sans en être bien conscient d’ailleurs, des orientations cruciales de sa future production littéraire : il a alors vendu les premières nouvelles de Kull et de Solomon Kane, fondant l’heroic fantasy moderne. Mais, parallèlement, et sans doute à la limite de l’exercice de style, il s’attèle donc à la tâche fantastique et horrifique, avec une abnégation pas toujours bien récompensée ; Les Ombres de Canaan permet de déterminer plusieurs phases dans ce travail, d’ailleurs.

 

L’intérêt de Howard pour les questions d’ordre psychologique influence un certain nombre des premiers récits fantastiques de ce recueil – c’est en tout cas clairement ce qui se produit pour le tout premier, « Le Serpent du rêve », passablement abstrait d’ailleurs, et trouvant peut-être sa source dans les terreurs nocturnes de l’auteur (et sa phobie des serpents). Guère palpitant, cela dit…

 

Immédiatement après, toutefois, nous avons une bonne surprise – et particulièrement étonnante (du moins, je n’attendais franchement pas Howard dans ce registre). Dans « La Malédiction de la mer », l'auteur s’inscrit dans une tradition bien ancrée de l’horreur – celle où la terreur réside au fond des océans (William Hope Hodgson fut un grand maître du genre, mais je ne suis pas certain que ce soit la référence la plus édifiante ici) ; ce récit marin par ailleurs assez outré bénéficie d’une très belle ambiance, franchement inattendue – la dimension « exercice de style » ne nuit en rien au plaisir que l’on ressent à la lecture de cette surprenante et horrible aventure. On notera par ailleurs qu’il s’agit peut-être là de la première ébauche d’une tentative de « cycle » rapidement avortée : suivent un poème, « Une légende de Faring », et une autre nouvelle plus anecdotique, « Des profondeurs de l’océan », adoptant le même cadre. Mais sans doute ne faut-il pas y accorder trop d’importance – d’autant que Robert E. Howard promène souvent des noms propres d’un récit à l’autre, qui peuvent désigner ou pas les mêmes personnages, les mêmes lieux… C’est particulièrement sensible dans ce recueil, au-delà du seul cas, néanmoins intéressant, de Conrad et Kirowan, plus ou moins enquêteurs du surnaturel, et que l’on recroise régulièrement.

 

Globalement, le niveau redescend ensuite, au gré des tentatives et des exercices de style. « Au contact de la mort », qui affiche à nouveau une ambition « psychologique », est extrêmement convenu et sans véritable intérêt. L’étrange « Le Peuple de la côte noire » fascine et irrite tour à tour : ce récit – par ailleurs le seul à mon sens à jouer vraiment de la carte de l’exotisme (au sens strict, du moins) – donne l’impression d’un fourre-tout improbable, où le meilleur (l’idée centrale, évocatrice à sa manière de dérangeantes civilisations préhumaines – pas forcément sans rapport avec des récits lovecraftiens plus tardifs tels Les Montagnes Hallucinées ou « Dans l’abîme du temps », qui représenteront la quintessence de ce sous-genre) côtoie le pire (la caricature pulpissime des personnages et les considérations saugrenues sur l’intuition féminine et la plus grande sensibilité de ces dames aux influences psychiques…). Il y a cependant une vague personnalité dans ce texte entre deux eaux ; « L’Horreur sans nez », par contre, ne peut pas s’en vanter, texte remâché et pas le moins du monde enthousiasmant ; « Le Dernier Chant de Casonetto » n’est pas totalement dénué de charme, mais ne va guère loin ; « L’Ombre de la mort » est peut-être le plus mauvais récit de ce lot intermédiaire – texte sans surprise, et qui ne convainquait probablement pas davantage l’auteur que le lecteur.

 

On passe heureusement à tout autre chose avec « La Pierre Noire », un des textes fantastiques de Howard les plus connus ; le jeune auteur, qui avait découvert et apprécié les récits de Lovecraft dans Weird Tales, et était entré en correspondance avec le gentleman de Providence, joue ici le jeu de ce que l’on qualifiera ultérieurement de « Mythe de Cthulhu » au sein du « Cercle Lovecraft » : il livre son propre pastiche (respectueux), obéissant pleinement aux codes afférents (érudition, livres maudits – surtout le Nameless Cults de Von Junzt, qui deviendra la référence inévitable chez Howard, mais dont Lovecraft aussi fera usage, abondamment, même si bien vite sous son titre germanisé, quand bien même maladroitement, par August Derleth, et qui devait devenir canonique : Unaussprechlichen Kulten –, folie et évanouissements sont au programme, dans une nouvelle peu ou prou dénuée d’action mais certes pas de connotations inquiétantes d’un passé toujours prégnant, ouvrant des perspectives inattendues et terribles sur la réalité du monde), tout en y insérant quelques thèmes plus typiquement howardiens (via surtout l’évocation des conquêtes turques dans la région hongroise du drame, au XVIe siècle). Cela faisait très longtemps que je n’avais pas lu cette nouvelle, qui m’avait fait forte impression à l’époque, et elle reste très convaincante aujourd’hui – même si je ne la qualifierais pas pour autant de parfaite : cela vaut peut-être pour ses deux premiers tiers, disons – vraiment réjouissants et dotés d’une belle ambiance –, mais le dernier m’a paru plus faible, tirant un peu trop sur la corde au risque de nuire à la suspension volontaire d’incrédulité (pourtant, c’était peut-être ce dernier aspect qui importait le plus à Howard – le synopsis de la nouvelle, reproduit dans les appendices, appuie sur cette dernière dimension).

 

L’influence de Lovecraft ressortira encore dans d’autres textes, mais qui ne parviendront pas à égaler ce coup d’essai et coup de maître – influence cependant plus ou moins réelle, et sans doute discutable, au-delà de l’emploi d’un certain lexique, d’inévitables tentacules et de références communes (qui tendent cependant à disparaître derrière la seule mention, bien suffisante désormais, du Livre Noir de Von Junzt – notons cependant, autre création howardienne originaire de « La Pierre Noire », les allusions au poète fou Justin Geoffrey ; sa biographie apparaît dans un fragment inachevé des appendices, sobrement titré « La Maison », et qui permet de supposer qu’il y a beaucoup de Howard lui-même dans ce personnage intriguant). C’est notamment le cas de « La Chose sur le toit », récit plus commun mais correct, et des « Sabots de la créature », nouvelle non dénuée d’aspects intéressants (avec de la lovecrafterie directement pompée sur « L’Abomination de Dunwich », mais pouvant aussi, par la corde, évoquer d’autres récits – ce n’est peut-être pas pertinent, mais « La Musique d’Erich Zann » m’est très vite venue à l’esprit –, lovecrafterie par ailleurs mêlée à des éléments plus communs, vaguement policiers, mais pas forcément désagréables), mais péchant en définitive par trop de côtés pour pleinement convaincre – et sombrant même parfois dans le grotesque le plus achevé, au mauvais sens du terme (l’épée, sérieux ?). C’est en fait à mon sens dans cette période que l’on trouve en définitive les textes les plus médiocres, et qui du coup ne m’ont guère laissé de souvenirs – non qu’ils soient forcément mauvais et dénués de tout point positif, d’ailleurs : ça se lit… Le problème est que ça s’oublie presque aussitôt ; pas grand-chose à dire, dès lors, de « Ne me creusez pas de tombe », « Celui qui hantait la bague » et « Le Peuple des souterrains ».

 

Suivent deux textes un brin différents, plus typiquement howardiens à certains égards – notamment en ce qu’ils font tous deux intervenir une thématique chère à l’auteur, celle de la réincarnation, via le filtre d’une « mémoire raciale » (thème qu’on avait déjà pu trouver, régulièrement, dans la plupart des volumes antérieurs de la collection, si je ne m’abuse – et qui émaillait aussi sauf erreur sa correspondance : il ne s’agit pas nécessairement de dire qu’il y croyait, mais il y voyait au moins un outil littéraire de premier choix). Du coup, ces récits louchent plus ou moins sur l’heroic fantasy traditionnellement associée à l’auteur : on reste à la frontière des genres avec « Le Cairn de Grimmin » (à propos d’une grande bataille irlandaise, et avec un Odin étonnant), mais on s’y jette pleinement dans « La Vallée du Ver » (qui fait du coup un peu l’effet d’une anomalie dans ce recueil), où la présence contemporaine de James Allison, personnage traditionnellement associé à ces histoires de mémoire raciale, s’efface largement derrière la figure héroïque de son ancêtre antédiluvien, parti chasser le dragon dans un récit fondateur – celui qui aboutira ultérieurement à Beowulf et compagnie. Les considérations raciales peuvent faire vaguement soupirer (sans plus, mais je vais devoir revenir sur cette question très vite), le récit n’en est pas moins riche d’images fortes, et doté d’une belle atmosphère résolument à part.

 

On en arrive alors à une dernière phase dans les expérimentations fantastiques d’Howard – celle, probablement, qui donne lieu aux meilleurs textes du volume. L’auteur y a pleinement digéré l’influence lovecraftienne, et se révèle à son meilleur en mettant au centre de ses récits un cadre qu’il avait jusqu’alors délaissé, par conformisme sans doute, alors qu’il le maîtrise bien davantage, et dont il entend faire ressortir tout le potentiel horrifique : il dépasse l’abstraction de bon nombre de ses nouvelles antérieures dans le genre, pour ancrer cette fois son horreur dans une réalité palpable, celle du sud des États-Unis (aux dimensions certes encore passablement mythiques, mais l’atmosphère est néanmoins tout autre), voire, tant qu’à faire, celle de ce Texas dans lequel il vivait – et qu’il souhaitait de longue date employer. « L’Horreur dans le tertre » est au fond un récit de vampire, mais toute banalité en est écartée du seul fait de ce cadre différent – avec ses chouettes personnages, le Blanc vaguement redneck, sûr de lui et méprisant, et le Mexicain obsédé par ses superstitions… à bon droit. Cela fonctionne très bien. « Pour l’amour de Barbara Allen » est très différent – et revient sur le thème de la réincarnation : c’est un récit aux antipodes de l’image brutale que l’on se fait un peu trop souvent de l’œuvre howardienne, une histoire sensible et touchante, usant des souvenirs de la guerre de Sécession avec une grande habileté. « Le Cœur du Vieux Garfield » bénéficie là encore d’une très jolie atmosphère, transcendant son prétexte d’une belle manière – en évacuant largement l’horreur au passage, d’ailleurs, mais pour le mieux. « Kelly l’ensorceleur », enfin, dans son évocation allusive d’un inquiétant Noir aux mystérieux pouvoirs, a quelque chose du poème en prose, non sans brio.

 

Ce dernier texte est sans doute, à certains égards, une préparation aux « Ombres de Canaan », le plus long récit du recueil… et qui n’est pas sans poser problème. Cette nouvelle, plus radicalement que les précédentes, joue d’un matériau superbe pour des histoires d’horreur, à savoir l’esclavage et ses séquelles. Ce qui amène presque nécessairement à évoquer la question du racisme chez Robert E. Howard – en tout cas, moi, ça me paraît inévitable… Question complexe, sans doute – même si le point de départ, à mes yeux, ne saurait faire de doute : oui, Robert E. Howard était raciste. Bien sûr, qu’il l’était. Comment aurait-il pu ne pas l’être, dans un sens ? Et cela ressort de ses écrits « privés » autant que de ses fictions – la question a probablement pu se poser, d’une manière ou d’une autre, pour chaque volume de la collection, d’ailleurs. C’est cependant un racisme probablement bien différent de celui de son éminent correspondant Lovecraft – au sens où c’est cette fois, assez clairement, le racisme très convenu d’un Américain blanc de son temps, de sa région et de son milieu ; on a parfois (souvent) voulu en dire autant du racisme de Lovecraft, mais ça ne m’a jamais convaincu – dans l’œuvre (au sens large) du Maître de Providence, on ne manque en effet pas de témoignages du caractère foncièrement névrotique de sa haine raciale (cette peur de l’inconnu qui est la plus grande des peurs, pour reprendre une de ses expressions ?), mais aussi (voire surtout ?) de sa propension à l’intellectualiser et à la rationnaliser à outrance : il y a chez Lovecraft un véritable discours raciste, affiché, théorisé et omniprésent – il ne s’en tient pas au ressenti, mais entend à tout crin justifier son comportement par une sacro-sainte Raison expliquant et légitimant tout. Je n’ai pas l’impression, par contre, que Robert E. Howard ait adopté ce mode de fonctionnement (même s’il a peut-être pu, par politesse envers Lovecraft, abonder dans son sens, voire, dans un premier temps, faire quelque peu la course avec lui ?). Par ailleurs, on ne manque pas d’échos montrant un Howard finalement moins raciste, peut-être, que ce que l’on pouvait croire, plus ouvert et compatissant en tout cas (outre sa curiosité tôt reconnue à l’égard du folklore des esclaves, d’une importance indéniable pour ces dernières nouvelles des Ombres de Canaan, et notamment la toute dernière et la meilleure) – quand bien même ces anecdotes, sans doute, ne doivent-elles pas être démesurément grossies non plus, au risque de trahir la réalité du personnage, au bénéfice douteux d’une correction politique toujours quelques peu pénible, a fortiori si elle confine au révisionnisme idéalisant… Patrice Louinet, dans sa postface, évoque ainsi les difficultés rencontrées par « Les Ombres de Canaan » auprès de la critique américaine, un brin gênée par le propos, probablement plus encore par le ton du récit (il évoque notamment l’effet immédiatement répulsif produit aujourd’hui par le mot « nègre »…) ; l’éditeur marque incontestablement bien des points dans sa défense du texte, montrant adroitement qu’il serait sans doute erroné de le prendre parfaitement au pied de la lettre. Ainsi, il faudrait faire la part des choses, entre le racisme supposé de l’auteur et celui, indéniable, de ses personnages – le héros y compris (là, je suis moins convaincu par ce qu’en dit Patrice Louinet : Kirby Buckner me paraît bien devoir être logé à la même enseigne que ses comparses) ; les Blancs, censés avoir le beau rôle, qu’il s’agisse de victimes et/ou de héros, y sont tous autant de brutes bornées, haineuses et cruelles, ne valant pas mieux, objectivement, que les nègres diaboliques terrés dans le marais, qui se soulèvent et menacent de tous les exterminer, dans une énième émeute raciale (il y en avait alors beaucoup), en se pliant aux ordres d’un mystérieux et terrible prêtre vaudou issu de l’extérieur, plus ou moins secondé par une métisse arrogante et d’une sensualité exacerbée, engagée dans un jeu pervers avec le héros. Mais j’ai franchement soufflé à la lecture de ce long texte – et pas seulement en raison de son ton : le racisme des protagonistes ne s’arrête certes pas à l’emploi bien légitime du mot « nègre »… En fait, c’est la relative candeur des Blancs, dans ce texte, qui m’a le plus creusé l’estomac, sans doute – cette conviction de leur bon droit, via leur nécessaire supériorité ; on admire le passage où un personnage décrit une ancienne « expédition punitive » des Blancs de Canaan contre les nègres de Goshen, s’offusquant de ce que lesdits nègres les aient pris à revers et aient profité de cette occasion pour massacrer leurs familles – trop injuste. De même pour ce sidekick relativement effroyable, dont l’atout essentiel semble être de pouvoir renifler les nègres (et de prendre peur quand il ne les sent pas alors qu’il le devrait). On trouve ainsi toute une accumulation de détails parfois bien lourds à digérer, du moins pour un lecteur du XXIe siècle, sans doute (la nouvelle, après tout, avait été publiée dans Weird Tales, sans que cela pose le moindre problème – au-delà de révisions déplorées par Howard, mais qui ne semblent pas avoir été en rapport avec la question du racisme ; on trouve dans les appendices une version alternative du texte, de taille à peu près comparable, mais j’avoue ne pas avoir eu le courage de la lire immédiatement…). On peut cependant jouer le jeu – ou tenter de le faire. Dépasser la question de l’identification, ou peut-être bien au contraire la sublimer, en acceptant les personnages pour ce qu’ils sont, tout préjugé éthique mis à part, en acceptant surtout de s’imprégner de l’authentique horreur véhiculée par l’histoire – car il y a effectivement de quoi trembler dans tout ça. À l’occasion, cela fonctionne plutôt bien, voire très bien – il y a de beaux moments, dans ce cadre marécageux lourd d’une sourde et poisseuse menace ; par ailleurs, la relation du héros avec la mulâtresse, avec son sous-texte (pas si « sous » que ça, à vrai dire) érotique impliquant bien des perversités au regard des mœurs de l’époque, n’est pas inintéressante, quand bien même outrancière… Il n’en reste pas moins que j’ai peiné sur ce récit, et que, au-delà des nœuds dans l’estomac qu’il ne pouvait pas manquer d’infliger à votre bobo-serviteur, il ne m’a guère convaincu pour ses valeurs propres au regard de l’horreur littéraire – la fin hâtivement expédiée me confortant dans cette impression, acquise cependant relativement tôt.

 

On aurait cependant bien tort de s’arrêter là, car il reste encore une nouvelle, presque aussi longue que « Les Ombres de Canaan », et non des moindres : c’est clairement la meilleure nouvelle du recueil, sans doute une des meilleures de l’ensemble de l’œuvre de Robert E. Howard tous genres confondus, et peut-être même plus encore : dans sa postface, Patrice Louinet cite Stephen King, qui considère qu’il s’agit là d’une des toutes meilleures nouvelles d’horreur du XXe siècle – et ça ne me paraît pas exagéré, pour une fois. On peut sans doute parler de chef-d’œuvre ; la nouvelle ne pâtit guère, au fond, que d’une chose très secondaire : son titre, en français, donne à première vue l’envie de ricaner… Oui, voilà : « Les Pigeons de l’enfer ». Forcément, on pouffe… Mais ça n’en est pas moins un texte tout à fait brillant : plus que jamais, Howard s’approprie l’horreur en l’inscrivant dans un territoire qu’il connait, et sans doute va-t-il plus loin encore… en taquinant Lovecraft et ses préjugés en la matière, auxquels il s’était longtemps plié lui-même. Les titres des chapitres sont assez éloquents (surtout le premier, « Celui qui sifflait dans les ténèbres »…), et le fait que le personnage principal (au début du moins, intervient bien vite un comparse plus solide – plus texan…) soit natif de Nouvelle-Angleterre et prompt à s’évanouir n’a évidemment rien d’un hasard… Quoiqu’il en soit, l’atmosphère de cette nouvelle est superbe, bénéficiant d’un cadre subtil (Howard démontrant à son célèbre correspondant que, non, la Nouvelle-Angleterre n’est pas nécessairement le cadre rêvé du genre, et que par chez lui aussi on peut, peut-être encore mieux, susciter la peur la plus absolue), et puisant avec astuce dans le folklore, notamment celui des esclaves, pour susciter avec brio l’angoisse et la terreur. La nouvelle est très pulp : le genre est farouchement assumé, mais n’a que rarement été aussi bien servi. Il en résulte un texte étrangement personnel, toujours fort de sa singularité, et d’une efficacité admirable, où la peur est palpable, dans toutes ses manifestations – qu’il s’agisse de « visions » radicales ou d’allusions inquiétantes et quelque peu perturbantes. Splendide.

 

Au final, Les Ombres de Canaan m’a donc fait l’effet d’un bon cru dans la collection : on y trouve certes à foison du médiocre, voire du mauvais, comme de juste – mais, au-delà, ce livre s’avère précieux pour bien appréhender l’œuvre de l’auteur et son évolution rapide, et contient quelques textes résolument au-dessus des autres, qui méritent bien toute notre attention.

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