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The Starry Wisdom Library, de Nate Pedersen (ed.)

Publié le par Nébal

The Starry Wisdom Library, de Nate Pedersen (ed.)

PEDERSEN (Nate) (ed.), The Starry Wisdom Library, rare book cataloging by Jonathan Kearns, illustrations by Liv Rainey-Smith, design by Andrew Leman, Hornsea, East Yorkshire, PS Publishing, 2014, 176 p.

 

« No weird story can truly produce terror unless it is devised with all the care and verisimilitude of an actual hoax. »

 

Oui, je sais, c’est mal de commencer par une citation, mais pour le coup celle-ci – tirée d’une lettre de H.P. Lovecraft à son comparse Clark Ashton Smith en 1930 –, pour être très connue, me paraît assez indispensable. Ce principe tout personnel, en tout cas, est d’une certaine importance dans l’œuvre lovecraftienne, notamment quand il est mis en rapport avec une de ses plus célèbres créations, le livre maudit par excellence : le Necronomicon d’Abdul Alhazred. C’est connu : du vivant même de Lovecraft, il se trouvait des lecteurs pour croire à l’existence réelle de ce livre, référence indépassable pour ce qui est des magouilles des Grands Anciens et compagnie… Lovecraft n’était probablement pas du genre à souhaiter « tromper » concrètement qui que ce soit (quitte à glousser un brin, en bonne compagnie, de la candeur de certains de ces lecteurs), mais a su utiliser avec astuce ce mécanisme littéraire, de même qu’un certain nombre de ses camarades affiliés à son « cercle ». Son « Histoire du Necronomicon » témoigne de son sérieux en l’espèce – constituant sans doute plus un document de travail qu’autre chose, mais fournissant dès lors une base « sérieuse » pour des utilisations ultérieures.

 

On voit là toute la différence entre la création lovecraftienne originelle, et les entreprises postérieures et malvenues de gens essayant de rédiger « leur » Necronomicon – le « vrai », forcément. Lovecraft s’y était bien sûr toujours refusé. Et il avait bien raison… Pour des raisons diverses, eu égard aux approches très variées de ces entreprises, ça ne marche tout simplement pas : le canular est raté, c’est mal fait, entre sourires en coin un peu trop appuyés et rendus grossiers du « texte original », on n’y croit pas un seul instant, on ne peut pas y croire (ou faire semblant, plus exactement) – ceci est particulièrement vrai du Necronomicon édité par George Hay, absolument dénué du moindre intérêt ; le cas de la bouse de Simon est sans doute un peu différent, même si cet aspect entre en compte. Il n’en reste pas moins que, couché sur le papier, le grimoire impie perd toute sa malignité pour devenir un bête livre de cuisine sans rien de fascinant…

 

Le présent ouvrage est bien différent – et autrement plus futé : dans un sens, il revient aux sources du procédé, et constitue dès lors une belle illustration de la déclaration d’intention de Lovecraft. Et, du coup, cette fois, le canular fonctionne, parce que, au-delà de la complicité acquise du lecteur, les auteurs prennent soin de maquiller intelligemment leur contrefaçon en lui conférant une aura d’authenticité troublante, jouant, comme souvent chez Lovecraft, d’une érudition apparente, s’appuyant sur un appareil critique bien digne des recherches universitaires les plus absconses. Il y a sans doute quelque chose de Borges là-dedans, par ailleurs…

 

Il ne s’agit donc pas, ici, de retranscrire directement tel ou tel « livre maudit », mais d’en dresser un catalogue – en usant du prétexte bien vu d’une vente aux enchères, via la firme Pent & Serenade, la plus importante jamais réalisée en matière de livres d’occultisme, à partir du fonds incroyable (eh eh) de l’Église de la Sagesse Étoilée, de Providence, Rhode Island, démantelée en 1877 (elle figure dans la nouvelle « The Haunter of the Dark », une des dernières de Lovecraft, voire la dernière – notamment connue pour être celle où il se venge et tue Robert Bloch, lui rendant la pareille après « The Shambler of the Stars » ; Bloch y reviendra après la mort – la vraie… – de Lovecraft, dans « The Shadow from the Steeple »). Vente qui n’aura cependant jamais lieu… Reste le catalogue, heureusement.

 

Car le présent ouvrage est un (très joli) fac-similé du catalogue dressé spécialement à cette occasion par la maison pour éclairer les enchérisseurs sur la valeur incroyable de ce fonds, renfermant bien des merveilles : Pent & Serenade livre donc un ouvrage pointu, à la mesure des attentes des clients autant que de la réputation de sérieux de la firme, où chaque lot se voit précisément décrit, à grands renforts de notions de bibliophilie très techniques, mais aussi commenté par les meilleurs érudits du domaine – hommes et femmes de science, occultistes, quelques fantastiqueurs aussi (la liste est longue, débouchant sur d’amusantes notices biographiques pour le moins fantaisistes – en dehors de Lovecraft lui-même, bien évidemment pour la notice du Necronomicon, conçue à partir de son « Histoire du Necronomicon » et de la longue citation de « L’Abomination de Dunwich », on peut citer quelques noms récurrents dans le milieu, par exemple Ramsey Campbell, S.T. Joshi, mais seulement pour une sorte de préface, Robert M. Price, Darrell Schweitzer et bien d’autres).

 

Or ce catalogue, dans sa globalité, est conçu avec une très grande subtilité – plongeant bien aux sources du canular lovecraftien. Ainsi, on trouvera dans le fonds de l’Église de la Sagesse Étoilée bien des ouvrages, recouvrant une conception « large » de l’occultisme : non, tous les livres présentés ici ne sont pas nécessairement d’obscurs grimoires traitant ouvertement des Grands Anciens, ou d’autres terribles réalités secrètes comparables dans leur ampleur ; on peut y trouver des livres bien plus communs dans leur sujet, quand bien même de fort belles pièces, traitant d’alchimie, par exemple, ou encore de thématiques on ne peut plus éloignées de l’horreur pure – ainsi des cultes saphiques, ce genre de choses. Tous ne sont pas effrayants, d’ailleurs – bon nombre sont même tout à fait « innocents » ! Et oubliez le cliché du livre relié en peau humaine, avec ses fermoirs étranges, et jadis enchaîné dans quelque obscure bibliothèque secrète ; ce genre de choses ne concerne, très éventuellement, que des livres particulièrement exceptionnels – la maison Pent & Serenade imposant alors des conditions particulières à l’accès aux ouvrages avant leur vente : il y a bien des précautions à prendre avant de consulter un grimoire aussi terrible que le Necronomicon (oui, l’Église de la Sagesse Étoilée en avait forcément un exemplaire inconnu dans son fonds – une édition en latin du XVe siècle), et la firme ne saurait être tenue responsable des conséquences ; mais d’autres ouvrages peuvent nécessiter des mesures spéciales : par exemple, on demandera à ces dames de bien vouloir quitter la salle lors de la présentation de Las Reglas de Ruina

 

Autre belle astuce directement reprise à Lovecraft : émailler le catalogue, riche en ouvrages purement imaginaires (dont un bon paquet que je n’avais jamais vus nulle part, et que je suppose, sans en être bien certain, avoir été inventés pour l’occasion), de références à des livres authentiques – on trouve ainsi parmi les lots L’Image du Monde de Gautier de Metz, ou encore le dérangeant De masticatione mortuorum in tumulis. Par la simple proximité, ces ouvrages rendent les autres « plus authentiques » ; le lecteur est sans doute parfaitement conscient de l’astuce (espérons-le !), mais peut dès lors s’amuser à trier le vrai du faux… et être à l’occasion surpris de ce que la réalité a pu produire, qui n’a pas forcément de leçons à recevoir de la fiction. On notera cependant que les notices de ces ouvrages bien réels peuvent sans doute passablement s’éloigner de leur véritable contenu – de même que certains auteurs prennent des libertés avec le canon lovecraftien, d’ailleurs (parfois pour le mieux : une des meilleures notices à mon sens est celle, particulièrement longue, de John Paul Langan consacrée aux Mystères du Ver, qui dresse une complexe histoire éditoriale avant et après le seul De Vermis Mysteriis de Ludwig Prinn, auquel on s’arrête le plus souvent ; c’est parfois plus déconcertant : Karin S. Tidbeck attribue ainsi les Cultes des Goules à une Mme Isabeau de Vézelay – le traditionnel comte d’Erlette passe à la trappe, du coup, et tant pis pour l'ouvrage d'Antoine Téchenet…). Cet effet de réel tient aussi en partie aux nombreuses allusions faites au fil des notices à des personnages ayant réellement existé, des célébrités au premier chef, name-dropping presque naturel dans un cas pareil : certains sont sans doute inévitables, comme John Dee ou Pierre Borel, auxquels Lovecraft lui-même se référait directement ; mais d’autres sont plus inattendus, ainsi, pour s’en tenir à quelques hommes de lettres, François Villon, le marquis de Sade, Lord Byron ou encore… Lewis Carroll (le dernier lot est une lettre, toute récente au moment de la vente, de Charles Lutwidge Dodgson à Alice Liddell…).

 

Les notices, par ailleurs, se montrent d’autant plus réjouissantes qu’elles sont généralement très subtiles – n’abordant les thématiques propres au soi-disant « Mythe de Cthulhu », entendu largement, que par la bande, au travers d’allusions cryptiques (d’autant que le lexique lovecraftien, comme chez l’auteur lui-même et certains autres dans son « cercle », est trituré, les noms « classiques » pouvant adopter des graphies très diverses) et d’autant plus saisissantes. Certes, tout le monde ne se montre pas aussi malin… Inévitablement, au regard du grand nombre des notices et des intervenants, il y a des ratages : le pire à mon sens est incontestablement l’article consacré par Edmund Phillips Berglund au Cultus Maleficarum de Jean-Louis de Hammais, qui balance frontalement et sans la moindre précaution des révélations sur le culte de Cthulhu (peu ou prou officiel !) en France et en Angleterre… Exactement ce qu’il ne fallait pas faire, à mon sens du moins – c’est heureusement un cas à part, dont la maladresse ressort du coup d’autant plus. Ce problème se pose sans doute différemment pour les ouvrages censément plus récents, il est vrai, et les dernières notices m’ont souvent paru moins intéressantes, globalement, que celles portant sur d’authentiques grimoires bien anciens – pouvant même renvoyer à la préhistoire la plus mystérieuse… Sans surprise, j’imagine. Cela dit, dans l’ensemble, ce n’est pas gênant. Mais on peut citer d’autres ratages, éventuellement (en mettant là encore l’accent sur le contraste, le reste du livre étant bien mieux pensé) ; par exemple, The Book of Azathoth, tel qu’il est évoqué par Glynn Owen Barrass : ce livre du Diable, du coup accolé à « l’Homme Noir », nommément Nyarlathotep, et signé par les sorcières, est par essence hors de tout contexte éditorial – mais c’est le cas de bien d’autres, forcément (surtout parmi les plus anciens) ; le problème ici est que la notice s’en tient au pur folklore, sans jamais illustrer la singularité de la pièce, paradoxalement …

 

Or c’est souvent là que ce catalogue se montre très fort : il traite en effet tant du texte que de l’objet, du livre « physique », en renvoyant à un exemplaire précis, qui est traqué au fil des siècles, passant entre les mains des écrivains, des imprimeurs et d’une cohorte d’acquéreurs et d’héritiers, annotant parfois leur bien d’une main tremblante autant qu’enthousiaste, jusqu’à finir, sans qu’on sache toujours très bien comment, dans la très riche bibliothèque de l’Église de la Sagesse Étoilée… Ces différents aspects sont en fait indissociables, et les notices les plus brillantes, ici, enchaînent les chouettes idées qui font une bonne part de la « personnalité », disons, de ces grimoires.

 

Mais bien évidemment, il y a aussi le contenu : j’ai évoqué sa variété et sa subtilité globale, mais, au-delà, les idées ne manquent pas, la plupart du temps, qui réjouissent le lecteur – même si l’on peut à l’occasion se sentir un peu assommé, peut-être, par la densité des informations (lire ce livre d’une traite n’est pas forcément conseillé – eh…). Les auteurs des notices multiplient ainsi les incursions dans l’ésotérisme le plus hermétique, pour en dégager des notions troublantes autant que fascinantes, d’ordre métaphysique ou théologique, ou autre encore ; des systèmes sont mis en place, des théories suggérées et testées, dans une frénésie d’inventions tenant du délire, et pourtant remarquable de cohérence – impression renforcée par les quelques renvois d’un texte à l’autre, sans doute.

 

The Starry Wisdom Library est donc globalement un très bel ouvrage – plein d’idées, bien pensé et subtilement accompli. Un modèle dans son genre. Mais – là aussi ? – l’aspect « physique » doit être pris en compte, et c’est à nouveau une réussite : solide couverture avec jaquette, fac-similé précis à la mise en page travaillée, émaillé de quelques éloquentes illustrations de Liv Rainey-Smith (j’en aurais bien pris davantage, cela dit…) – c’est vraiment du beau boulot.

 

(Bon, côté réalisation, il y a sans doute un truc qui coince : il y a un certain nombre de passages « en français dans le texte », qu’on qualifiera poliment d’un brin approximatifs – je suppose qu’il en va de même pour bien d’autres citations dans d’autres langues… Mais c’est rigolo, en même temps.)

 

Un fort joli ouvrage, donc – amusant mais conçu avec le plus grand sérieux, aussi subtil que dense, fascinant en définitive. Une lecture qui réjouira sans doute bon nombre d’amateurs de Lovecraft et de lovecrafteries, et – cela va sans dire – sans doute une mine d’inspirations toute désignée pour vos parties de L’Appel de Cthulhu et compagnie (c’est sans doute bien plus intéressant et enrichissant que le supplément Necronomicon & autres ouvrages impies, d’ailleurs)…

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