Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

A Dance with Dragons, de George R.R. Martin

Publié le par Nébal

A Dance with Dragons, de George R.R. Martin

MARTIN (George R.R.), A Dance with Dragons, New York, Bantam Books, coll. Fantasy, [2011] 2012, 1112 p.

 

Avertissement préalable habituel : oui, il y a aura des SPOILERS dans ce qui suit, du moins à l'égard du cycle dans son ensemble. Forcément. Voilà.

 

« A Song of Ice and Fire » (ou « Le Trône de Fer » chez nous), suite, avec ce cinquième volet – pour l’heure le dernier publié : ça fait déjà quelque temps, les fans râlent, et sortent volontiers le fouet pour inciter George R.R. Martin à se mettre au boulot, feignasse, et plus vite que ça, non mais oh – insultant le bonhomme au moindre prétexte quand il semble, l’odieux personnage, faire autre chose qu’écrire le tome 6 (son investissement lors de la polémique des « Puppies », pour le dernier Prix Hugo, a suscité bien des interpellations consternantes, notamment…). Pour ma part, ainsi que je m’en étais expliqué dans mon compte rendu du tome précédent, A Feast for Crows, j’ai tendance à douter, de plus en plus, que cette série puisse être menée à terme, ou plus exactement jusqu’à une conclusion satisfaisante – tant l’auteur semble s’être fait dépasser par l’ampleur de son récit. Mais je suis prêt à faire avec… Parce que le plaisir, maintenant, est là et bien là.

 

Le « tome précédent », A Feast for Crows ? Et celui-ci, « cinquième volume » ? En fait, c’est peut-être discutable. Car A Feast for Crows était à certains égards, malgré sa taille imposante, un « demi-roman », dont A Dance with Dragons est du coup davantage un complément qu’une suite à proprement parler : en effet, ce cinquième volet se focalise pour l’essentiel sur des personnages qui n’avaient pas été traités (ou à peine) dans le précédent ; chronologiquement, il n’est donc pas postérieur, mais parallèle à A Feast for Crows – pour l’essentiel : dans les derniers chapitres, on envisage brièvement la suite au sens strict (je suppose que c’est la réapparition de Cersei – en mauvaise posture… – qui marque ce changement : Cersei, après tout, était un des personnages principaux du quatrième tome…).

 

J’étais en tout cas très curieux de lire ce dernier volume – même si j’ai pris mon temps pour l’engloutir : c’est une fois de plus un pavé dans les mille pages, hein… En effet, il devait se focaliser sur les personnages peu ou pas traités dans A Feast for Crows, dont mes deux chouchous : Tyrion Lannister et Daenerys Targaryen. Auxquels il faut ajouter Jon Snow, autre figure essentielle de ce volet.

 

On envisage cependant aussi quelques personnages relativement plus « mineurs », et notamment « Reek », que je ne qualifierais guère de « mystérieux », dans la mesure où l’on comprend très vite qu’il s’agit en fait de Theon Greyjoy – plus ou moins cru mort depuis un bail. Une fois de plus, d’une certaine manière, George R.R. Martin fait mentir sa réputation sans doute erronée de « psychopathe t’as vu ? » qui massacre ses personnages à tours de bras, cette « résurrection » (bien sûr pas au sens strict – il s’agit de révéler comme étant bien vivant un personnage que l’on croyait mort, à tort, ce qui est arrivé auparavant avec Bran et Rickon, notamment, et quelques autres – en jouant sur la rumeur, les fausses nouvelles, expédient plutôt intéressant dans l’absolu et certes « justifiable », mais dont je trouve quand même que Martin abuse un peu trop…) n’étant d’ailleurs pas la seule dans ce volume ; par ailleurs, elle se montre finalement plutôt intéressante, dans la mesure où l’auteur, toujours aussi habile à susciter l’empathie du lecteur, ou son dégoût, pour ses personnages si bien campés, dépeint maintenant l’arrogant jeunot du Royaume de Fer, autrefois haïssable, comme étant devenu la victime pathétique de bien pire que lui : Ramsay Snow, maintenant Bolton. Je suis nettement plus sceptique pour ce qui est d’une autre « résurrection », à vrai dire : celle de Mance Rayder…

 

Notons par ailleurs quelques escapades, autrement plus rares, auprès d’autres personnages : Bran et ses compagnons (ça se traîne et ne me passionne guère), Arya (toujours aussi chouette, la gamine débrouillarde), ou encore Asha Greyjoy (en demi-teinte…). Et d’autres encore, qui m’ont moins marqué (jusqu’à ce que Cersei revienne, du moins).

 

Mais les personnages principaux sont donc Daenerys Targaryen, Tyrion Lannister et Jon Snow. Ce qui a d’emblée une conséquence notable : dans l’ensemble du roman, nous sommes globalement loin des Sept Royaumes de Westeros – au mieux à leur frontière avec la Garde de Nuit, sur le Mur (ou Winterfell, certes, avec « Reek »)…

 

Autant commencer par là. Jon Snow, lord commandeur de la Garde de Nuit, se retrouve bien malgré lui au cœur de complexes intrigues politiques. Le prétendant Stannis Baratheon, frère du défunt roi Robert, en intervenant sur le Mur pour vaincre les troupes des « sauvages » emmenés par Mance Rayder, le Roi au-delà du Mur, a considérablement chamboulé les principes régissant la vie sur la frontière. Jon Snow, par principe, maintient que la Garde de Nuit ne prend pas parti dans la vie politique des Sept Royaumes… mais doit bien faire avec la présence de Stannis, et peut-être plus encore de sa « sorcière » Melisandre, prêtresse fanatique d’un Dieu de la Lumière avide de sacrifices – que Stannis quitte le Mur pour reprendre à terme Winterfell, l’ancien foyer de Jon Snow, n’arrange en fait absolument rien à cet égard, loin de là si ça se trouve… Par ailleurs, plus que jamais, l’hiver est proche, oui, ce qui entraîne bien des difficultés sur le pur plan des subsistances, d’autant que Jon Snow, depuis la défaite de Mance Rayder, doit composer avec un afflux de réfugiés inattendu (que je ne m’explique d’ailleurs pas très bien, à vrai dire) : les « hommes sauvages », ou le « peuple libre », d’au-delà du Mur, si nombreux, entendent toujours passer de l’autre côté, loin des Autres, mais la question doit cette fois se régler diplomatiquement, et non l’arme à la main – les ennemis d’hier deviennent subitement des alliés ; mais cette masse colossale est pour le moins difficile à gérer, et, là encore, Jon Snow doit faire preuve d’astuce autant que de volonté en matière de politique « politicienne », dans un sens… Ce qui n’est sans doute pas du goût de tous – euphémisme : ça n’est sans doute du goût de personne…

 

Jon Snow est donc amené à changer, du fait de circonstances qui ne lui laissent pas le choix. C’est là sans doute un thème essentiel de ce cinquième volume – il affecte en tout cas tout autant les deux autres personnages principaux que sont Tyrion Lannister et Daenerys Targaryen. Ce qui, d’ailleurs, peut déstabiliser… voire décevoir, du moins pour un temps – avant que l’on n’admette que cette nouvelle orientation de personnages ô combien charismatiques participe intelligemment de leur définition même.

 

Ainsi pour Tyrion Lannister : nous l’avions connu, jusqu’alors, rusé politique, bravant l’adversité et le mépris conséquence de sa difformité, son intelligence supérieure et sa (dangereuse...) virtuosité verbale compensant autant que possible ses faiblesses psychologiques et sentimentales, et l’ensemble composant un personnage d’une richesse et d’une complexité remarquables – un personnage qui, par ailleurs, et bien qu’étant par la force des choses dans le « mauvais camp », suscitait sans peine tant l’admiration que la sympathie du lecteur. Mais nous le voyons maintenant dans un cadre bien différent – adieu les nobles cours, leurs banquets riches en bons vins et leurs souriantes prostituées, le nain parricide se voit contraint à l’exil dans la fange des terres orientales au-delà de la mer, sous une fausse identité… pas forcément très efficace : en fait, nombre de ses compagnons de route, plus ou moins choisis, plus ou moins subis, ne manquent pas de le percer à jour – ce qui pourrait avoir des conséquences fatales, toujours à craindre : Cersei veut sa tête, voyant en lui, non seulement l’assassin de leur père Tywin, mais aussi celui de son détestable fils Joffrey, brièvement assis sur le Trône de Fer… Tyrion doit faire avec. Et l’adversité ne lui fait pas peur. Contraint à l’exil dans ces contrées exotiques, il se partage entre manigances politiques moins aisées à entreprendre du fait de son statut de paria, néanmoins toujours bonnes à prendre, et contraintes inhérentes à sa couverture – jusqu’à l’humiliation suprême, le noble nain tournant plus que jamais à l’attraction de foire, mais s’en accommodant finalement très bien. Il fait avec – pas le choix, et il est bien trop intelligent pour s’en offusquer. D’autant qu’à terme, il compte bien trouver le moyen de se protéger (ou de se venger ?) de sa méprisable sœur, en se tournant, soit vers Dorne, soit vers Daenerys Targaryen…

 

La Mère des Dragons, elle aussi, change du tout au tout dans ce cinquième volet – et c’est sans doute pour ce personnage que je reste en définitive le plus sceptique quant à cette évolution, tout en concevant bien ce qui peut la justifier. J’aime vraiment beaucoup cette figure hautement charismatique, depuis le premier tome. Et j’admire l’astuce avec laquelle George R.R. Martin a su la camper, mêlant avec une adresse remarquable une aura pleinement mythologique avec sa condition de femme, et ce au-delà de toute caricature – au sens où c’est, si j’ose dire, un vrai personnage féminin, dépassant les clichés qui ne sauraient envisager une femme pleinement féminine qu’en tant que conquête sinon épouse, voire mère en définitive, sans pour autant verser dans ce travers récurrent d’une certaine fantasy, où les héroïnes tendent à n’être véritablement admirables que dès l’instant qu’elles adoptent un comportement censément « viril » (ce qui est peut-être un peu le cas, ici, d’Asha Greyjoy, voire, au niveau enfantin, d’Arya Stark – outre Brienne dans le tome précédent ; mais Martin est trop malin pour bâcler ainsi ses personnages à coups de clichés machistes, et ces dames ont donc toutes un fond et une personnalité qui les sauvent, voire font plus que les sauver ; Ygritte, par ailleurs, était davantage dans la lignée de Daenerys, en versant « populaire », disons)… Et nous avons suivi cette femme remarquable dans sa complexe et parfois douloureuse éducation de reine, parmi les Dothraki puis au sein des fourbes cités-États de la Baie des Esclavagistes, et nous l’avons vu acquérir, au travers d’une authentique épopée d’autant plus foudroyante qu’elle jouait beaucoup du hors-champ et des rumeurs, un statut proprement légendaire – via ses dragons sans doute, via son mouvement de libération des esclaves aussi et peut-être plus encore, d’une certaine manière. Mais George R.R. Martin, à cet égard, a donc passablement changé la donne, cette fois : durant la majeure partie du roman, la reine que nous avions connue jusqu’alors fort vagabonde reste cantonnée dans la cité de Meereen. Et, loin de briller dans la haute politique, celle des principes, qui lui sont chers, elle aussi doit désormais composer avec une navrante « politique politicienne » : sa glorieuse ascension semble connaître un point d’arrêt, la reine aux dragons ne parvient pas à lutter efficacement contre les Fils de la Harpie qui massacrent « ses enfants », les esclaves qu’elle a libérés, et les troupes des Yunkai’i, composées pour l’essentiel de vastes contingents de mercenaires avides d’or et de massacres, approchent des portes de la ville (avec la maladie dans leurs bagages…) ; peu ou prou déchue, dans les faits du moins, de son statut de reine de légende par le seul jeu des circonstances, la jeune femme se retrouve contrainte au triste rôle qui ne saurait lui échapper dans une société on ne peut plus patriarcale – celui d’épouse, élevant par le mariage un homme au mieux douteux à son rang, mais qui, parce que homme, ne pourra à terme (ou du moins est-ce ce que l’on redoute) qu’imposer sa domination sur elle et sur son empire, prenant véritablement en mains les rênes du pouvoir, reléguant la quasi-déesse au triste rang d’accessoire d’une royauté « normale », masculine, ne pouvant s’encombrer d’ambitions féminines malvenues ; une évolution d’autant plus difficile à concevoir que la jeune reine, loin d’être une pure icône à la majesté glacée, se révèle avoir un cœur, et des sentiments – qui l’orientent vers un vilain bonhomme, le mercenaire Daario, certes ô combien viril, mais d’une loyauté au mieux douteuse, et dont les sentiments réels demanderaient sans doute à être éprouvés… Une adolescente se révèle derrière la jeune reine, ce qui m’a tout d’abord un peu peiné, même si j’ai bien dû admettre, à terme, que c’était dans l’ordre des choses – et pas inintéressant, au fond. Ceci étant, les derniers développements de la trame focalisée sur Daenerys et Meereen semblent devoir déboucher sur un nouveau changement – qui pourrait bien être un retour à la stature mythologique, et même une forme de transcendance… On verra.

 

Enfin, j’espère qu’on verra : sans vouloir pour autant rejoindre la horde des petits fans exigeants (rappelons-leur, comme disait Neil Gaiman, que « George R.R. Martin is not your bitch »), je ne peux que reconnaître avoir à nouveau pris beaucoup de plaisir à la lecture de ce cinquième volet – même si je l’ai fait durer ; ou peut-être justement pour cette raison ? J’y vois sans doute des défauts, des orientations qui me parlent plus ou moins, et redoute que l’ampleur de la chose (qui m’a à l’occasion un peu étouffé – j’avoue m’être perdu dans tous ces personnages secondaires…), débouchant sur des développements bien lents, prohibe donc tout achèvement satisfaisant… Mais je ne suis pas sûr, au fond, que ça ait la moindre importance. L’essentiel est sans doute le plaisir que l’on retire déjà de la saga en cours, sans se tourner nécessairement vers un avenir hypothétique ; l’essentiel, oui, c’est que Martin est un conteur brillant, que ses personnages sont remarquables, et ses dialogues peu ou prou parfaits. « A Song of Ice and Fire » mérite donc pleinement son colossal succès, pour une fois – c’est un modèle de feuilleton, aussi ambitieux que palpitant.

 

À suivre ? J’espère bien ! Mais on verra, donc…

Commenter cet article

Galoub 19/04/2016 20:45

Oui, enfin, on aurait aimé que ce volume se termine par une bataille épique, comme Martin nous y avait habitués : tous les ingrédients étaient là, et puis rien. Mon sentiment est que le récit se perd dans d'inutiles méandres, tels les sables de Dorne. On aimerait voir aussi ces fameux dragons enfin en action, et pas seulement pour rôtir d'imprudents jeunes gens.