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Almuric, de Robert E. Howard

Publié le par Nébal

Almuric, de Robert E. Howard

HOWARD (Robert E.), Almuric, traduit de l’anglais (États-Unis) et édité par Patrice Louinet, illustrations de Stéphane Collignon, Paris, Bragelonne, coll. Robert E. Howard, 2015, 423 p.

 

Almuric, qui conclut la trilogie informelle rassemblant les récits de fantasy et de fantastique de Robert E. Howard hors cycles à héros récurrents (après Les Dieux de Bal-Sagoth et Les Ombres de Canaan) est aussi le douzième volume de la belle collection consacrée à Robert E. Howard chez Bragelonne, sous la supervision du spécialiste Patrice Louinet… et aussi, semble-t-il, le dernier. Même si ces volumes étaient loin de constituer des chefs-d’œuvre individuellement (leur orientation exhaustive, presque « scientifique » d’une certaine manière, pesait sur la qualité globale des volumes, qui comprenaient tous leur lot de textes médiocres voire pires – j’aurai assurément l’occasion d’y revenir en traitant du présent ouvrage), je ne peux m’empêcher de le regretter, tant j’ai appris, à leur lecture, à découvrir et apprécier Robert E. Howard au-delà du seul arbre Conan, dissimulant une forêt fort touffue. J’étais curieux d’en lire encore d’autres choses – au premier chef les westerns de l’auteur, qu’il s’agisse de textes « légers » à la Breckinridge Elkins, ou d’autres plus sombres… Mais je suppose que l’on peut envisager les choses différemment, et se féliciter de ce que cette collection ne se soit pas arrêtée aux seuls trois volumes consacrés à Conan – ce qui, j’imagine, n’était pas gagné d’avance. J’ai tout particulièrement apprécié Bran Mak Morn, notamment… Et la collection étant publiée chez un éditeur orienté « imaginaire », j’imagine que la publication des récits historiques de Le Seigneur de Samarcande était d’autant plus improbable, et nous ne pouvons que nous en féliciter (par ailleurs, il m’en reste dans ce goût-là, El Borak et Agnès la Noire figurent encore dans ma bibliothèque de chevet…).

 

Ceci étant, pour en venir à ce volume précis, on reconnaîtra qu’il y a dedans à boire et à manger, ou, de manière peut-être plus juste, le pire comme le meilleur. À vrai dire, ce n’est certainement pas le volume le plus enthousiasmant de la collection – que non : globalement, même, c’est vraiment pas glorieux… Bien plus que son prédécesseur Les Ombres de Canaan, à mon sens, Almuric s’adresse donc aux fans de l’auteur (ou éventuellement aux plus curieux de ses lecteurs occasionnels, j’imagine que je me reconnaîtrais davantage dans cette catégorie) ; par ailleurs, j’ai le sentiment qu’une bonne part de son intérêt (car il y en a quand même un) réside dans l’appréhension globale de l’œuvre de Robert E. Howard, impliquant plus que jamais d’inscrire chaque texte dans un contexte : de manière peut-être un peu hardie, je pourrais dire que la plupart des récits compilés dans Almuric ne valent pas tant pour eux-mêmes que pour le parcours qu’ils dessinent (mais n’exagérons rien, il y a quand même d’appréciables exceptions).

 

Cette impression se dégage très tôt – à vrai dire dès le premier texte du recueil, et le plus long, à savoir le roman Almuric ; court pour un roman, sans doute, mais quand même bien trop long… Et pourtant probablement inachevé, en fait – se pose une question pour l’heure sans réponse bien définie quant à l’identité de l’auteur des dernières pages du manuscrit, dressant une conclusion précipitée et bien vilaine, façon happy end niaiseux, qui n’est visiblement pas Robert E. Howard lui-même… Ne pas commettre pour autant l’erreur d’en faire le mythique « dernier texte » de Robert E. Howard, il remonte en fait à février 1934 – à l’évidence, une entreprise ayant été conçue dans un cadre bien précis (un éditeur anglais qui demandait à Howard un roman – ce qui a plutôt débouché en définitive sur L’Heure du Dragon, compendium de Conan pas forcément très satisfaisant non plus, mais sans doute plus appréciable globalement), et justement abandonnée tant ça prenait l’allure d’une fausse route. Et effectivement : à tout prendre, Almuric, c’est quand même pas fameux, hein. Disons – avec un goût prononcé pour l’euphémisme – que « c’est du brutal »… Le héros est un certain Esau Cairn, une sorte d’ersatz de John Carter (la référence sans doute inévitable pour ce récit de « sword and planet », même si Patrice Louinet met en avant une autre saga d’Edgar Rice Burroughs), qui nous est présenté d’emblée comme une montagne de muscles – pas bête, non, certainement pas, mais qui n’en tend pas moins à régler tous les problèmes avec ses poings, parce que. Fuyant la police (pour des raisons, euh, « compliquées »…), il trouve refuge chez un « scientifique » (auteur de la « préface » du roman), lequel trouve tout naturel d’user de son « Grand Secret » (sans rire) sur le fugitif, pour le projeter sur une lointaine planète inconnue (il n’entend bien sûr pas fatiguer les lecteurs avec quelque chose d’aussi saugrenu qu’une « explication », pas plus qu’il ne dit comment il a pu malgré tout recevoir le récit des aventures de Cairn, mais j’imagine que ça fait partie du jeu). La planète a nom Almuric (donc), et a bien quelque chose d’une utopie barbare… Esau Cairn y cause un peu (en anglais, ou alors en fait non, mais euh on sait pas, bon pas grave) avec les hommes velus du coin et leurs gracieuses femelles (non, pas velues, elles, bizarrement), dont une a le bon goût de se faire enlever par les méchants (des hommes volants au service d’une reine démoniaque et potentiellement lubrique) ; surtout, il passe en fait tout son temps ou presque à se battre en beuglant (tout le monde beugle dans ce roman, le terme revient très souvent). Ça n’arrête pas, du début à la fin, de la baston à chaque page ou presque. Et, euh, ben… c’est pas fameux. Donc. Répétitif et vite saoulant, à force d’action frénétique mais sans guère d’enjeu – et encore moins de semblant d’originalité… En fait, à la lecture « dans le vide », je n’ai pas manqué, instinctivement, d’inscrire ce machin dans le cadre de la fameuse controverse opposant Robert E. Howard à son non moins fameux correspondant H.P. Lovecraft, civilisation contre barbarie, et, dans le cadre d’un sous-débat corrélé, mental contre physique ; dans le vide, là, comme ça, j’ai eu l’impression d’une sorte d’exutoire aux considérations les plus frustrantes du débat, tant ça pousse l’éloge de la barbarie et la passion du muscle à des extrêmes impressionnants… Hypothèse qui semble confirmée par Patrice Louinet dans son indispensable postface, ouf.

 

« Le Jardin de la peur » est un récit de James Allison (a priori le dernier). Le bonhomme est en bien mauvais état, comme d’habitude, et se souvient, comme d’habitude, d’une de ses vies antérieures (avec l’idée de « mémoire raciale » peut-être plus que de réincarnation à proprement parler – thème cher à Howard, qu’il y ait à proprement parler « cru » ou pas), autrement « physique » – cette fois le nordique Hunwulf, il y a bien des milliers d’années. Bon, au-delà de ce prétexte, la trame ne passe pas très bien, hein : là encore, une jolie jeune femme qui a la bonne idée de se faire enlever par un homme noir volant (juste après Almuric, c’est un peu gag, du coup – mais le roman est semble-t-il un brin postérieur à cette nouvelle)… Quelques choses pas inintéressantes, pourtant : l’idée de cette créature comme étant le dernier représentant d’une ancienne race qui n’éveille pas pour autant la curiosité de l’héroïque barbare et, dans le même registre, les perceptions différentes de Hunwulf et James Allison, qui se superposent sans nécessairement se recouper – des idées que nous retrouverons à plusieurs reprises dans ce volume, riche en tentatives et tout autant en abandons ou du moins en traitements guère satisfaisants, y compris sans doute aux yeux de l’auteur lui-même, patinant sur le sujet. Le présent texte n’en est pas moins globalement quelconque – et, à titre de comparaison, il n’a pas le souffle de « La Vallée du Ver », autre récit de James Allison qu’on trouvait dans Les Ombres de Canaan.

 

« La Voix d’El-lil » se passe pour l’essentiel en Afrique de l’Est, où deux explorateurs censément bien différents (un gros dur de narrateur – au deuxième degré –, et un érudit qui a la bonne idée d’être originaire de Nouvelle-Angleterre) tombent inopinément sur une colonie secrète de Sumériens, restée inconnue du monde (enfin, du monde blanc, et arabe sans doute) pendant près de quatre mille ans – un thème assez récurrent sous une forme ou une autre, dans ce volume mais aussi bien au-delà, qui s’accompagne ici de considérations sur les origines et les mouvements des peuples et sur la décadence inéluctable des grandes civilisations, narquoises cependant quant à la chimère du progrès (la stabilité/stagnation des Sumériens exilés paraissant dans un sens préférable…). Le problème est sans doute que Howard n’en fait pas grand-chose en définitive : une fois que les héros, capturés, ont eu le temps d’avoir un aperçu de leurs étonnants geôliers et ont fini de papoter sur ces origines et déplacements antiques et sur la grandeur de Sumer, une jeune femme autochtone (la seule à pouvoir servir d’interprète – ben oui, elle avait été enlevée en son temps par les Noirs du coin) prend fort à propos sur elle de les libérer, et donc baston, et pif-paf-boum, hop. Classique, quoi – mais plus ou moins enthousiasmant, et sans doute plutôt moins que plus. Le style, parallèlement, oscille entre l’efficacité actionneuse habituelle, et quelques tentatives assez lourdes à mes yeux et mes oreilles de poétiser la chose (notamment le coup du gong, donc, puisque c’est ceci « La Voix d’El-lil »), jusqu’au délire, sans grande réussite… Patrice Louinet, dans sa postface, note que la nouvelle est à peu près contemporaine du début de la correspondance entre Robert E. Howard et H.P. Lovecraft (qui se penche alors entre autres, à longueur de pages, sur cette question des origines des peuples et de leurs migrations antiques – aussi bien du côté de l’Irlande que du Moyen-Orient) ; dès lors, le coup du scientifique spécifié comme étant originaire de Nouvelle-Angleterre, avec son comparse plus fruste, pourrait être une allusion aux deux correspondants… ou pas (j’avoue être un peu sceptique – même si la précision sur l’origine de l’érudit a quelque chose de troublant ; ça me paraît un peu tôt dans la relation des deux bonshommes, en fait ; en tout cas, les deux ont bien échangé sur ce texte précis après sa parution, Lovecraft disant – comme toujours ? – l’avoir apprécié, mais prenant le temps de relever des « erreurs » plus ou moins excusables de la part de son jeune collègue…).

 

« La Hyène » est un récit de jeunesse (Howard avait dix-huit ans, il avait tout juste réalisé ses premières ventes), alors on ne sera pas trop sévère… Afrique. Narrateur pas trop aimer Noirs, surtout Noir beau à poil. Mais femme blanche aimer regarder Noir beau à poil (gros kiki ?). Narrateur dire pas bien, mais femme blanche pas écouter (salope). Forcément. Et forcément Noir beau à poil enlever femme blanche – et vouloir tuer Blancs. Femme blanche couiner à l’aide, narrateur viril (lui aussi gros kiki, ah !) arriver, tuer Noirs, et comprendre Noir beau à poil être en fait hyène. Ah ! L’aurait pu y avoir un truc pas inintéressant dans le point de vue – entre jalousie et racisme paranoïaque biaisant tout –, mais en fait non… À tort ou à raison, j’y ai vu un lointain brouillon de « Les Ombres de Canaan », mais sans le métier sauvant (presque) ce récit plus tardif…

 

On passe à tout autre chose avec « Une sonnerie de trompettes », un texte coécrit avec F. Thurston Torbett, fin 1934, début 1935 – qui est une nouvelle pour le moins étonnante… Réussie, je n’en suis franchement pas certain, mais étonnante… Rendez-vous compte, il faut attendre la toute fin pour avoir un ersatz de baston ! Mais normal, en fait, dans la mesure où cette aventure indienne relève avant tout de la romance surnaturelle – avec une jeune femme anglaise en guise de personnage point de vue (diantre), qui tombe sous le charme d’un mystérieux et beau yogi. Bon, c’est passablement laborieux à l’occasion, hein… Mais pas inintéressant. Surprenant, oui… Pas forcément réussi, mais surprenant…

 

Suivent quelques textes plus courts, et tout d’abord « Le Cobra du rêve », qui adopte à nouveau un contexte indien, mais à peine esquissé – et sans grande importance probablement. Il s’agit en fait d’y reprendre le cauchemar howardien déjà évoqué dans « Le Serpent du rêve » (dans Les Ombres de Canaan), développé cette fois sous la forme d’un supplice un peu tordu, dont le traumatisme persiste, bientôt fatal. Pas plus convaincant que ça tant c’est globalement cousu de fil blanc – probablement bien plus réussi cependant que la nouvelle originale.

 

« Le Fantôme sur le seuil » est à nouveau un court récit en forme de « confession » (je ne connaissais pas le terme, sauf erreur, avant de lire Les Ombres de Canaan, où on en trouvait quelques autres), rapportant une banale histoire de fantôme, que le contexte irlandais (et historique) ne parvient pas à sauver. Sans intérêt aucun…

 

« Delenda Est » (le titre est de Glenn Lord) est à nouveau un récit historique à base de fantôme, mais autrement plus convaincant. Le cadre historique, cette fois, est celui de l’agonie de l’Empire romain d’Occident, telle qu’elle est perçue chez les Vandales de Genséric ; je ne suis pas sûr que ça tienne parfaitement la route au regard de la réalité historique (j’en doute un peu, mais ne m’y connais pas assez pour me prononcer), et l’identité du fantôme ne fait aucun doute bien avant sa « révélation » dans une chute qui tombe à plat, mais j’ai trouvé que ça marchait bien – il y a une vraie chouette ambiance, et des personnages qui ont suffisamment de chair et d’âme pour qu’on s’y intéresse. Outre, bien sûr, la joie de la perspective de massacrer Rome et donc la civilisation, en rejoignant hardiment le camp des barbares…

 

« Le Fléau de Dermod », enfin, est une nouvelle tentative de raconter une histoire de fantôme dans un cadre irlandais (contemporain cette fois, mais imprégné de sombres réminiscences historiques). Sans être extraordinaire, ça fonctionne autrement mieux que l’inutile « Le Fantôme sur le seuil », et le cadre parvient à captiver l’attention – même si la trame, minimale, est là encore passablement convenue ; l’ensemble parvient cependant à se montrer étrangement émouvant, c’est déjà ça.

 

On retourne alors à deux textes plus longs. « La Vallée Perdue » (1931-1932) est sans doute à replacer avant toute chose dans le contexte de son écriture pour Howard (c’est vrai pour bien d’autres récits de ce recueil, donc, mais ça me paraît d’autant plus important ici). Adonc, ce texte est à peu près contemporain de « Les Vers de la Terre », très chouette nouvelle de Bran Mak Morn, et brode sur la même idée – enfin, c’est une des idées de ce texte très riche… – d’une civilisation dégénérée repliée dans les souterrains ; sans doute y a-t-il là un écho de la thématique du « Petit Peuple » (illustrée plus globalement par le recueil Bran Mak Morn, en dehors des seuls récits consacrés au roi des Pictes), débouchant d’une certaine manière sur un texte pouvant évoquer, assez clairement, le correspondant Lovecraft (et notamment celui de « Le Tertre », antérieur mais pas publié, et de Les Montagnes Hallucinées, roman sauf erreur contemporain – mais qui ne serait publié qu’un peu plus tard –, et enfin de « Dans l’abîme du temps », nouvelle toutefois bien postérieure) ; la dimension horrifique porte sans doute l’empreinte du gentleman de Providence, mais à vue de nez, j’aurais tendance à envisager tout ça, globalement, comme une convergence d’intérêts, davantage que comme une influence à proprement parler (mais c’est peut-être à débattre ; notons au passage que lesdites civilisations envisagées par Lovecraft dans les textes cités sont pré-humaines, pas celles d’Howard). Mais cette nouvelle est aussi contemporaine, pour Howard, de la vente de « L’Horreur dans le tertre », chouette nouvelle figurant dans Les Ombres de Canaan, et dans laquelle l’auteur, bien inspiré, avait inscrit son thème fantastique dans le cadre hautement évocateur, et alors inhabituel dans ce genre, du Texas, empreint de réminiscences de western – dimension encore accentuée, c’est rien de le dire, dans « La Vallée Perdue », qui s’ouvre sur une sanglante vendetta opposant d’habiles et fanatiques maniaques de la gâchette. Le mélange de ces deux dimensions aurait pu être hasardeux, mais il me paraît en fait bienvenu et plutôt convaincant – voire plus : ça fonctionne très bien, en fait. Et la conclusion particulièrement rude en rajoute encore dans l’intérêt de ce texte, clairement un des meilleurs de ce recueil (certes globalement médiocre à mon sens…), et probablement même le meilleur.

 

Je ne suis pas vraiment aussi enthousiaste pour ce qui est de « Le Roi du Peuple Oublié »… Pourtant, ça partait plutôt bien – avec un cadre mongol évocateur quand bien même abstrait, d’inévitables références à l’inévitable modèle Gengis Khan, et, très vite, des délires de « weird science » on ne peut plus pulp (avec d’emblée des araignées géantes, paf !), et plutôt sympathiques : on avait en effet demandé à Howard de tenter la chose, en remplaçant son fantastique relativement traditionnel par de la science ou pseudoscience, typiques sans doute d’une SF en gestation, ou peut-être plus exactement déjà en évolution rapide. Le problème, à mon sens, c’est que Howard veut mettre trop de choses dans ce texte – et à force d’accumuler les trouvailles pseudoscientifiques (sans véritables explications, bien sûr, comme dans Almuric), en les mêlant artificiellement à une vague trame globale qui semble bifurquer en permanence, mais pouvant peut-être, en définitive, évoquer L’Homme qui voulut être roi de Kipling, en moins subtil, l’auteur se disperse, et ça ne prend plus (pour moi, en tout cas) ; en fait, plus on avance, et moins le texte se montre convaincant – se plongeant même graduellement, et en roue libre, dans le ridicule le plus achevé, que le délire pulp ne parvient pas à justifier – à mon sens toujours, hein. Et la fin (au sens large, j’imagine, et au-delà de son vague racisme bien dans les critères du temps sans doute, et n’appelant probablement pas davantage de commentaires) m’a franchement fait l’effet d’une parodie…

 

On entre alors dans les appendices, assez conséquents, avec tout d’abord quatre fragments d’histoires de James Allison, débutant peu ou prou de la même manière (avec une exception notable) : « J’ai été untel… » ou une variante de même signification, après quoi James Allison, agonisant, se lance dans une tirade nécessaire sur le thème de la « mémoire raciale » qui lui est associé – vantant la dimension « physique » de l’ancêtre dont il va narrer les exploits.

 

Quatre fragments, donc, et d’intérêt divers. Le premier est probablement le plus « classique », et, en tant que fragment, ne présente pas forcément beaucoup d’attraits. En fait, des scènes et des phrases entières en ont été reprises (en tout cas dans « Le Jardin de la peur », dans le même volume) ; je n’y vois pas grand-chose de plus à noter… si ce n’est cette étrange expression, portant sur « la vallée d’Akram, hantée par les démons » ; inévitablement, j’ai pensé à cette expression qu’on rencontre sauf erreur plusieurs fois chez Lovecraft, envisageant « Arkham, ville hantée des sorcières… » ou « Arkham, hantée par tant de légendes… » Peut-être une simple coïncidence plutôt qu’une allusion (gratuite, de toute façon) à proprement parler, je n’en sais rien… Mais ça m’intrigue, donc.

 

Le deuxième fragment témoigne clairement d’un échec. Sur une base évidemment similaire, Howard se perd bien vite dans des considérations ethno-historiques passablement lourdes, guère à leur place dans un récit de fiction, en tout cas sous cette forme, tant ça tourne à l’essai, et presque au pamphlet, maladroitement maquillé (et guère fondé sans doute) ; après quoi Howard se précipite, sur la brièveté d’un canevas directement repris dans « Le Jardin de la peur » avec une ampleur bien différente, vers une « conclusion temporaire », bien trop hâtive, et clairement pas satisfaisante (avec joyeux mariage, paf, allons bon…) ; mieux valait laisser tomber, en effet.

 

Le troisième fragment est par contre celui qui m’a le plus intéressé, et le plus singulier par ailleurs ; il ne débute pas comme les autres, repoussant l’implication de James Allison et sa tirade quant à son rapport à la « mémoire raciale » après une introduction bien autrement efficace : la naissance d’un enfant à la jambe difforme, abandonné comme il est d’usage au froid et aux loups ; mais les loups adoptent l’enfant et le nourrissent… Howard en fait le point de départ des nombreux récits mythiques construits sur cette base – manière élégante, je suppose, de relativiser la référence immédiate pour nous à Romulus et Remus, fondateurs d’une Rome destinée à incarner à terme la pire des abjections pour notre auteur pro-barbares ? Ainsi, il opte pour une méthode employée dans un autre récit de James Allison, « La Vallée du Ver » (dans Les Ombres de Canaan), et fournit un substrat fascinant à son récit épique, qui permet de le transcender via la profondeur mythologique. Hélas, il s’arrête bien vite… C’est dommage, car j’ai trouvé ce début vraiment prometteur. Et puis le nom du personnage est enfin avancé dans les derniers paragraphes du fragment : Ghor. Ce qui m’a fait un peu tilter – non, pas à cause du Gor de John Norman, voyons… C’est que je me souvenais vaguement d’un bouquin de Necronomicon Press croisé lors de mes fouinages lovecraftiens, intitulé Ghor, Kin-Slayer : The Saga of Genseric’s Fifth-Born Son (le sous-titre confirme bien le lien au-delà du seul nom) et dans lequel moult auteurs notables (parmi lesquels Karl Edward Wagner, Michael Moorcock, ou Ramsey Campbell – plus quelques noms terrifiants, comme A.E. Van Vogt ou Brian Lumley…) ont écrit la suite de cette alléchante introduction… Aucune idée de ce que ça vaut, par contre (je ne me fais guère d’illusions, à vrai dire, mais je suis d’un naturel pessimiste…).

 

Le très bref quatrième fragment consiste pour l’essentiel en une scène de supplice, et il n’est pas possible d’en tirer grand-chose… Il est cependant accompagné d’un synopsis développant un peu l’histoire telle qu’elle était projetée. Guère palpitante… On retrouve l’idée exposée dans « Le Jardin de la peur » de cette survivance de temps anciens que doit affronter le héros. Une chose à noter, cependant – et qui change peut-être pas mal la donne : cette fois, Howard ne se contente pas de poser son héros en « Aryen » d’une époque fort ancienne mais autrement indéterminée, et de faire de son ennemi une créature clairement surnaturelle à nos yeux – le héros est désigné (mais dans le synopsis uniquement) comme un Cro-Magnon, et la bestiole qu’il doit vaincre est un Neandertal…

 

« Le Cavalier-Tonnerre » (titre de Glenn Lord) est une nouvelle inachevée qui, à vue de nez, ressemble beaucoup à du James Allison ; mais cette nouvelle histoire de « mémoire raciale » (affectant un certain John Garfield, cette fois) s’en éloigne cependant quelque peu et de manière finalement bienvenue, en adoptant un cadre différent : en effet, l’ancêtre mythique n’est pas ici un Aryen archétypal des temps antédiluviens, mais un Comanche – et les épisodes remémorés datent de notre XVIe siècle. Howard bénéficie donc une nouvelle fois de l’inscription de son récit dans le cadre du sud-ouest des États-Unis, Texas et Oklahoma en gros, ce qui lui a régulièrement réussi, et en tire quelque chose de plus original encore, sans doute, en faisant de l’Indien fruste son héros (ça ne devait pas arriver tous les jours à l’époque, je suppose). Bizarrement (ou pas ?), j’ai trouvé que c’est à partir du moment où l’élément purement imaginaire entre en jeu (hors prétexte de la « mémoire raciale », ceci dit assez finement détaillé dans ses conséquences les plus intéressantes – les points de vue et éthiques incompatibles, disons), avec une énième civilisation oubliée (d’inspiration aztèque, on va dire) que Howard perd le fil – la fin du texte tient clairement plus du plan qu’autre chose, c’est totalement précipité et largement convenu, jusqu’à une conclusion foireuse… Dommage, parce qu’il y avait matière.

 

Même chose à certains égards pour « Nekht Semerkeht » (titre de Glenn Lord là encore), semble-t-il un des derniers récits sur lesquels a travaillé Robert E. Howard avant son suicide, et peut-être même le dernier. Même cadre géographique en gros, et historique aussi à vrai dire, et même dérive vers une civilisation inconnue ; mais le héros est cette fois un conquistador du nom de Hernando De Guzman, cherchant tel Coronado quelque mystérieuse cité d’or dans ce qui deviendra le sud, ou sud-ouest, des futurs États-Unis. Et, ce qui fait l’intérêt du fragment (là encore, sa dernière partie tient plus du synopsis qu’autre chose), c’est probablement la noirceur profonde du ton, encore accentuée par les monologues morbides du héros… Inévitablement, on tend maintenant à lire ce texte en ayant en tête le suicide de l’auteur. Ce qui n’est pas sans conséquences quant à l’appréhension du récit, bien sûr…

 

Et même chose encore, à certains égards, pour le poème « Le Tentateur » (en version bilingue, comme d’habitude), qui achève ce dernier volume – encore que ce soit plus compliqué que ça. Le père de Robert E. Howard, le docteur Isaac Howard, avait présenté ce texte comme un des derniers sur lesquels a travaillé son fils – un peu la même chose, peut-être, encore qu’avec une dimension mythologique moindre, que ce que l’on avait alors prétendu concernant le célèbre « All fled, all done… » censé (à tort) avoir été trouvé dans la machine à écrire de l’auteur quand il s’est tiré une balle dans la tête… « Le Tentateur » date en fait de 1929 au plus tard ; dès lors, l’intérêt de ce poème extrêmement morbide et désespéré consiste plutôt à relativiser le contexte précis du suicide de Robert E. Howard – le coma terminal de sa mère décidant du geste fatal –, en insistant sur l’ancienneté des pulsions autodestructrices de l’auteur. Oui, sans doute… Encore que minimiser le contexte précis de 1936 de ce seul fait ne me paraisse pas forcément très pertinent, chose qui m’avait déjà interpellé dans la biographie de Mark Finn Blood & Thunder (d’autant qu’il faut prendre en compte le caractère impulsif du geste…). Conclusion rude, cependant, pour le volume, et pour la collection, donc…

 

Un goût amer en bouche quand on retourne la dernière page, du coup… Pour plein de raisons : la dernière nouvelle et le poème morbides à souhait, et l’arrêt de la collection, peut-être plus en fait que la médiocrité relative de cet ultime volume. Oui, Almuric n’est effectivement « pas très bon »… En fait, c’est peut-être le volume le plus faible de la collection, pour ce que j’en ai lu et pour autant que je m’en souvienne ; peut-être, dès lors, ne devrait-on pas le lire uniquement pour les textes en eux-mêmes – pour le plaisir que l’on pourrait en retirer indépendamment de toute analyse reposée, indépendamment de leur contexte aussi… Le regard global a ici son importance, sans doute plus qu’ailleurs. Dès lors, on ne prétendra pas qu’Almuric constitue un ultime feu d’artifices tout à la gloire de l’auteur dans ses œuvres, certes pas ; loin de là, c’est un recueil en demi-teinte, assez clairement, qui demande à être approché d’une manière bien particulière – il a cependant alors son intérêt, mais aux yeux des fans, donc, ou du moins des lecteurs curieux, prêts à subir des textes plus faibles, car désireux de mieux comprendre, derrière, une œuvre globale, et un auteur étonnant…

 

Je n’en ai cependant pas fini avec Robert E. Howard – ma prochaine lecture en la matière sera sans doute El Borak ; à un de ces jours…

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