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Les Affinités, de Robert Charles Wilson

Publié le par Nébal

Les Affinités, de Robert Charles Wilson

WILSON (Robert Charles), Les Affinités, [The Affinities], traduit de l’anglais (Canada) par Gilles Goullet, Paris, Denoël, coll. Lunes d’encre, [2015] 2016, 324 p.

 

Il ne fait guère de doute que le Canadien Robert Charles Wilson figure parmi les écrivains de science-fiction les plus importants du moment – mais, au-delà de ces généralités plus ou moins objectives, il est aussi un auteur qui a tout particulièrement compté pour moi : c’est en effet avec Spin, probablement son plus célèbre roman, que j’ai commencé (bien tardivement…) à m’intéresser à la science-fiction contemporaine – moi qui, jusqu’alors, me contentais surtout des « classiques » du genre (William Gibson était probablement la seule exception). Je l’ai, comme beaucoup, découvert avec Spin, donc, qui m’avait collé une baffe conséquente – expérience renouvelée quelque temps après avec Les Chronolithes, ouvrage antérieur, pour un effet comparable (mais les deux romans sont par ailleurs assez proches). Depuis cette découverte, j’ai régulièrement lu les publications de l’auteur (même si certaines, achetées sur le moment, dorment encore dans ma bibliothèque de chevet), en éprouvant toujours une certaine satisfaction, mais sans nécessairement retrouver l’extase du premier contact ; et, à vrai dire, il s’en est même trouvé au moins un pour me décevoir franchement : Axis, deuxième tome de la « trilogie des Hypothétiques » (Vortex, le troisième, était meilleur, mais…).

 

Mais je voulais garder une certaine confiance, espérant que l’auteur saurait à nouveau sortir de quoi me tournebouler avec son habileté des meilleurs moments ; or Les Affinités, sa dernière parution française (toujours chez Lunes d’encre, même si on a connu des publications originales dans d’autres collections – voyez Ange Mémoire et plus récemment Les Perséides), avait globalement reçu de très bons échos çà et là, et me faisait bien de l’œil : j’ai donc voulu retenter l’expérience, et m’en trouve ravi – car c’est bien un excellent roman, cette fois, et pas un simple Wilson « correct » (ce qui suffit en même temps souvent à en faire un roman bien, bien supérieur au lot commun des parutions dans le genre, il est vrai) ; et c’est du pur Wilson, au sens humaniste souvent associé à l’auteur, qui cultive avec habileté la profondeur psychologique de ses personnages, mais tout autant un bel ouvrage de spéculation, développant des idées plutôt inattendues pour livrer l’esquisse fascinante d’un futur possible, par ailleurs chargé d’utopie…

 

Un futur très proche. L’action se partage pour l’essentiel entre le Canada, patrie d’adoption (eh eh) de l’auteur, et notamment Toronto, et les États-Unis – surtout le patelin de Schuyler, dans la région de New York. Le narrateur est un certain Adam Fisk, un jeune homme américain qui a plus ou moins fui sa famille ou plus exactement son con de père, WASP et Républicain jusqu’à l’os, pour étudier contre vents et marées les arts graphiques dans le cadre moins oppressant de Toronto – ce qui ne lui est possible que du fait de l’intervention de sa grand-mère adorée, autrement plus sympathique que son con de fils, et qui lui fournit de quoi subsister. Mais ladite grand-mère – c’est le lot des grand-mères – est d’une santé fragile et, quand bien même Adam a du mal à l’envisager, son décès se profile à l’horizon, qui changera forcément la donne…

 

Adam, parallèlement, a de manière générale des relations sociales un peu troubles – ou plus exactement limitées : notre bonhomme est quelque peu discret, pas forcément des plus liants ; il a peu d’amis (en a-t-il seulement ?) et sa vie sentimentale est bien morne (s’arrêtant pour l’essentiel à une vague liaison ambiguë, héritée de l’adolescence, avec Jenny, une camarade de sa ville natale de Schuyler – où, pour des raisons bien compréhensibles, Adam ne cherche guère à revenir souvent). Mais une décision prise sur un coup de tête va bouleverser ce tranquille et même morne petit monde.

 

Meir Klein, un scientifique israélien reconnu, spécialiste de téléodynamique (à la fin du roman, Robert Charles Wilson précise que le concept scientifique existe bel et bien, même si son roman a allègrement brodé dessus au point de le dépasser radicalement), a délaissé depuis quelques années les universités pour vendre les fruits de ses travaux à InterAlia, une société commerciale spécialisée à la base dans le data mining. Il s’agit, pour ce nouveau marché, d’organiser une série de tests, qui permettent de définir le comportement social global d’un individu, et de déterminer dès lors dans quel cadre il serait le plus à l’aise ; il en résulte le classement des individus dans un ensemble de vingt-deux catégories (enfin, vingt-trois, en fait : il ne faut pas – surtout pas – oublier ceux, nombreux, qui passent le test sans correspondre à la moindre des catégories définies), désignées par des lettres de l’alphabet phénicien ; parmi ces « Affinités », certaines sont plus importantes que d’autres (même si Wilson ne précise pas vraiment en quoi), comme Tau et Het, notamment. Et la nouvelle tombe : Adam est un Tau.

 

Les Affinités sont un concept bien plus complexe qu’il n’en a l’air. Le gag de mauvais goût, chez les détracteurs de la chose, ou probablement même ceux qui se contentent d’ignorer narquoisement son contenu exact, consiste à dire que ce n’est qu’un nouvel ersatz, élaboré sur une base scientifique douteuse, de « club de rencontres ». C’est pourtant bien plus que ça. De manière plus neutre, nombre des chroniqueurs du roman – et même l’éditeur, à en croire le bandeau – mettent l’accent sur les réseaux sociaux ; il y a bien du vrai là-dedans, mais, pourtant, c’est à nouveau bien plus que ça (a fortiori si, par « réseaux sociaux », on s’en tient classiquement aux choses comme Facebook ou Twitter – mais prendre l’expression au pied de la lettre aurait plus de sens). Une erreur commune consiste par ailleurs à supposer que les membres d’une Affinité sont « tous pareils »… Mais non. L’Affinité associe des personnes éventuellement très différentes, aux parcours nuancés et de toutes origines, mais qui, de manière générale, se sentent bien entre elles – du fait sans doute de centres d’intérêt communs et d’une approche globale du monde comparable, mais avec un petit plus pas forcément aisé à définir… Les Taus, ainsi, au-delà de leur bête caricature (qui en fait par exemple des gentils fumeurs de chichon, un peu libertaires mais sans être débauchés pour autant), éprouvent quand ils sont ensemble ce qu’ils appellent la « télépathie tau » – qui n’a bien sûr rien d’une télépathie à proprement parler, mais témoigne bien de ce que ces individus, pour dissemblables qu’ils puissent paraître, se comprennent instinctivement, sans qu’il leur soit nécessaire d’ouvrir la bouche pour exprimer verbalement tel ou tel problème dont ils souffrent, telle ou telle opinion qu’ils aimeraient défendre. Mais le corollaire le plus essentiel, peut-être, de ces Affinités, réside sans doute dans la confiance que les divers membres éprouvent à l’égard de chacun d’entre eux…

 

Rien d’étonnant, dès lors, à ce que ces groupes de socialisation, à mesure qu’ils se popularisent, s’attirent les grincements de dents des conservateurs (comme le père et le frère aîné d’Adam) : ils instituent de nouvelles loyautés, parallèles, qui, du fait de leur efficience amplement constatée, compensent et dépassent, au point en fin de compte de les anéantir ou du moins de menacer de le faire, les loyautés plus traditionnelles que sont notamment la famille et la patrie (au cœur du roman, qui s’intéresse surtout à la première mais revient régulièrement à la seconde), et probablement tout autant la religion (de la paroisse à l’Église ; voire l’idéologie de manière plus globale, dès l’instant qu’elle débouche sur un sentiment d’appartenance – et donc l’idéologie politique notamment), la classe sociale (ailleurs l’ordre ou la caste), l’entreprise éventuellement, etc.

 

Une thématique qui me parle énormément. Ces groupes auxquels les circonstances nous affectent m’ont toujours, au mieux, fait l’impression d’être incompréhensibles, et probablement indéfendables. Dans mes rêveries utopiques, il va presque de soi que des choses aussi futiles et néfastes que la famille (y compris limitée au noyau du couple, d’ailleurs) ou la patrie, pour s’en tenir aux deux réseaux de loyautés au cœur du roman, n’ont pas leur place – du moins pas sans de sérieux amendements. Les sentiments d’appartenance, la question de l’identité, me laissent perplexe ; irrationnels par essence, ces concepts, comme bien d’autres concepts irrationnels, me paraissent ne pouvoir se fonder que sur un bête conservatisme, la conviction inébranlable, mais d’autant plus absurde, que les choses doivent être ainsi parce qu’elles ont toujours été ainsi…

 

Avec les Affinités, Robert Charles Wilson, à la manière de la meilleure fiction spéculative, développe un concept innovant qui permet de remettre la question à plat, et de l’envisager aussi sereinement qu’exhaustivement. D’autant qu’il y glisse – pour un temps du moins – un zeste d’utopie qui fait chaud au cœur et, à première vue, permet aux lecteurs d’envisager l’avenir sous un angle étonnamment souriant…

 

Car la rencontre des Taus par Adam Fisk touche profondément. Wilson a toujours été remarquablement doué pour camper des protagonistes à la psychologie complexe, avec un humanisme et une empathie appréciables – tranchant ô combien sur les froids stéréotypes souvent associés au genre. On s’identifie (si j’ose dire) tout naturellement à Adam – et le choc heureux de son intégration parmi les Taus affecte tout autant le lecteur qui, subitement, découvre un groupe dans lequel il se sent bien ; une communauté parfaite, où les gens se comprennent instinctivement, ont confiance les uns dans les autres sans qu’il ne soit jamais besoin de tester cette foi, où les gens s’aiment, vraiment, sans faux-semblants, sans ambiguïtés, instinctivement et pleinement.

 

Mais ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : Robert Charles Wilson n’est pas un (putain de) hippie. Si le regard qu’il porte ici sur l’avenir me paraît globalement optimiste (faut dire, voyez la concurrence…), il n’est certainement pas naïf pour autant – et l’auteur ne se leurre en rien à cet égard, pas plus qu’il ne leurre le lecteur. Notamment en ce que les Affinités souffrent d’un défaut commun des utopies : elles sont par essence fermées, et exclusives. L’utopie réside au sein de chaque Affinité, mais les relations des Affinités entre elles (ou avec les nombreux laissés pour compte de cette nouvelle organisation sociale) n’ont rien d’idéal… L’appartenance au groupe, au fil des pages, devient – comme, hélas, pour la famille, la patrie, la paroisse… – sa seule justification. Les Taus doivent agir en Taus, les Hets en Hets, et parce que nous avons des Taus d’une part, des Hets de l’autre, le conflit est au fond inévitable… Par ailleurs, l’utopie – inévitablement ? – tend à se muer en dystopie : l’appartenance au groupe, vertu cardinale, en vient peu ou prou à exiger le sacrifice individuel – un Tau doit agir dans l’intérêt de Tau, toujours, partout, forcément. Ce qui, tout aussi naturellement, vient poser problème quand les convictions personnelles, ainsi que les attaches traditionnelles qu’elles soient choisies ou imposées, entrent en conflit avec l’intérêt supérieur de Tau – thématique fondamentale du roman, abordée de bien des manières par ailleurs subtiles, mais qui trouve son point d’orgue dans la relation entretenue par Adam avec la partie appréciable de sa famille (sa famille au sens où nous l’entendons couramment, pas sa famille tau par essence parfaite), en l’espèce sa belle-mère Maman Laura et surtout son demi-frère Geddy (témoignant donc déjà de ce que, au-delà de la seule famille « biologique », infernale pour Adam, la famille « juridique », dépassant les liens ineptes du sang pour mettre en valeur ceux de l’affection et du choix, peut conserver une emprise aussi légitime qu’admirable), et avec aussi Jenny non loin (car, pour Jenny, dont les parents sont alcooliques, la famille Fisk est un havre, au moins autant que la famille tau l’est pour Adam – ce qui, là encore, vient bellement chambouler les préconçus).

 

Mais Robert Charles Wilson gère tout cela admirablement bien – notamment en ce qu’il n’impose au fond rien au lecteur, au-delà du procédé du narrateur à la première personne, qui implique certes un point de vue, et donc partisan, mais Wilson et son narrateur Adam sont trop humains pour que la spéculation vire au seul pamphlet d’une rationalité étouffante et unilatérale. L’astuce consiste aussi, au-delà de la trame inévitable (on se doute bien vite que l’appartenance à l’Affinité Tau, pour Adam, se montrera en fin de compte problématique, à la mesure de l’enthousiasme qu’elle suscite tout d’abord), à laisser entrevoir, tout au bout, d’autres portes ouvertes, qui laisseront à l’humanité cette possibilité fondamentale, la seule en fin de compte qui justifie que l’on poursuive la route : celle du changement. Thématique à inscrire, sans doute, dans le cadre du débat abstrait auquel se livrent à deux reprises Adam et Geddy, visant à savoir si le monde dans lequel nous vivons est jeune ou vieux – la conclusion, au-delà des drames qui entachent l’histoire du monde, l’histoire des Taus, l’histoire des Fisk, l’histoire d’Adam, n’est donc pas exempte d’un certain optimisme, mais sans être naïve pour autant ; c’est là un optimisme en mesure de parler aux plus pessimistes des cassandres, tel que votre serviteur.

 

Les Affinités, au-delà de ce questionnement fascinant sur ce qu’est au juste la société, présente bien sûr des traits coutumiers de l’œuvre de Robert Charles Wilson : ses personnages ô combien humains et touchants s’inscrivent ainsi dans une trame mêlant le meilleur des soaps et une intrigue lorgnant largement vers le thriller, avec une habileté constante (dépassant mes préjugés en l’espèce, pourtant conséquents). Le roman se dévore autant qu’il interpelle, le divertissement efficace et la spéculation ambitieuse se soutiennent et se complètent, sans artifice, pour un résultat imparable.

 

Et enthousiasmant, donc. C’est un roman d’une belle intelligence, qui pose des questions hautement complexes, et avance avec brio des réponses potentielles, mais laisse en fin de compte au lecteur la possibilité d’entrevoir une infinité de possibles – parmi lesquels nombre ont de quoi séduire : faire rêver, dans un premier temps, puis offrir de participer à leur construction. C’est un très bon roman de science-fiction, et, pour une fois, je crois bien que Robert Charles Wilson a retrouvé son meilleur niveau, celui des Chronolithes et de Spin.

Commenter cet article

Efelle 26/04/2016 13:14

Du grand Wilson bien servi par du grand Nébal.

Nébal 26/04/2016 15:37

Tsk.

ELias_ 23/04/2016 13:43

Bon, j'ai survolé ton compte-rendu pour ne pas trop me déflorer le sujet, mais tu as l'air d'avoir été plutôt convaincu et j'ai bien envie de m'y fier. J'ai moi aussi été plus qu'enthousiasmé par ma lecture (récente) de Spin, et désireux de poursuivre ma découverte de l'auteur j'avais préféré ne pas me gâcher ma bonne impression et ai donc laissé de côté le reste de sa trilogie, jetant plutôt mon dévolu sur Julian, qui m'a un peu... bien. Juste bien. Tiédasse, en fait.

Donc, je note ces Affinités...

E.