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Sandman, vol. 4, de Neil Gaiman

Publié le par Nébal

Sandman, vol. 4, de Neil Gaiman

GAIMAN (Neil), Sandman, volume 4, [Sandman #40-48, The Absolute Sandman Volume 3, Vertigo Preview #1, Sandman Special #1, Winter’s Edge #3, The Sandman Companion], illustré par Kent Williams, Jill Thompson, Vince Locke, Bryan Talbot, Mark Buckingham, Dick Giordano et Michael Zulli préface de Jill Thompson, traduction [de l’anglais] de Patrick Marcel, [s.l.], Urban Comics, coll. Vertigo Essentiels, [1991-1993, 2008] 2014, 424 p.

 

Retour à Sandman, l’immense BD conçue et écrite par Neil Gaiman (et dessinée par plein de gens, même si, dans le présent volume, c’est Jill Thompson qui accomplit l’essentiel – avec plus ou moins de réussite à mon goût, mais bon). Et – oui, je me répète : c’est de loin ce que Neil Gaiman a fait de mieux. Cela se confirme à chaque nouveau volume de cette très belle intégrale chez Urban Comics, par ailleurs riche d’annexes fascinantes (dont de passionnants entretiens avec Gaiman – notons au passage que c’est dans ce volume-ci que l’on trouve les commentaires portant sur les histoires courtes de Fables et reflets, disséminées entre le présent volume et le précédent), et qui remplace avantageusement les anciennes éditions françaises, de toute façon parcellaires.

 

Ce volume se consacre essentiellement à l’arc intitulé Vies brèves. Sauf erreur, on en arrive ainsi aux épisodes que je n’avais jusqu’alors lus qu’en anglais – avant que Panini les reprenne en français, mais avec plus ou moins de brio, disons… On y trouve cependant quelques histoires courtes pour compléter la chose, en début de volume : le très bref récit « La Peur de choir », que je ne connaissais pas (et qui est sans doute anecdotique) ; le très beau « Le Parlement des Freux », où Caïn, Ève et Abel racontent, chacun à sa façon, une histoire à un bébé égaré dans le domaine du Rêve (avec, bien sûr, cette idée géniale de Jill Thompson portant sur les « P’tits Infinis », en l’espèce ici Lil’ Dream et Lil’ Death, qui, en quelque cases à peine, phagocytent presque le pourtant brillant récit de Gaiman pour le sublimer en une terrible kawaïtude – ça a débouché sur des albums conçus par Jill Thompson dans ce style mangateux, que je n’ai toutefois pas lus. Ah, une note en passant : j’ai l’habitude de désigner les Infinis sous leur nom anglais – les sept, voire huit, noms commençant tous par la lettre « D » –, aussi est-ce ce que je vais faire dans ce compte rendu, mais ils sont traduits dans cette édition, hein) ; « Le Chant d’Orphée », enfin, plus long – et consistant en une adaptation finalement guère libre du mythe d’Orphée dans le cadre bien particulier de Sandman : cette fidélité globale a pu faire dire à Gaiman qu’il ne trouvait guère d’intérêt à cet épisode, mais il n’en est pas moins très efficace, riche de séquences fortes et brillamment intégrées – et, par ailleurs, sans doute nécessaire pour pleinement apprécier les enjeux de Vie brèves ; à en croire Gaiman dans l’entretien en fin de volume, il fallait donc en passer par-là, tant nombre de lecteurs ne voyaient absolument pas de quoi il parlait quand il leur évoquait le mythe d’Orphée…

 

Mais Vies brèves, donc – arc composé de neuf chapitres. Je ne vous cacherai pas que c’est loin d’être mon TPB préféré de Sandman – ce qui ne veut certainement pas dire qu’il est mauvais ou médiocre… Loin de là : ça reste du Sandman, et c’est donc tout à fait brillant. Je crois en fait que, ce que je lui reproche – s’il m’est permis de parler de « reproche », ce n’est pas garanti –, c’est d’être quelque peu frustrant en définitive. Mais, à vrai dire, cette frustration a sans doute quelque chose d’illusoire ou mesquin ; en effet, à vue de nez, on pourrait croire qu’il ne se passe pas forcément grand-chose dans ces neuf épisodes… Mais c’est une erreur : ils sont en fait cruciaux, et, oui, il s’y passe beaucoup de choses – seulement, c’est sur un plan tout particulièrement intimiste, qui demande à être appréhendé pour ce qu’il est, et, sans doute, mûrement réfléchi (on se pose, on y revient, et on voit – enfin).

 

Plus que jamais, bien sûr, l’histoire ne s’arrête pas à la dernière case… La séparation des volumes ne doit pas faire illusion : nous sommes ici en plein dans la trame globale de Sandman – illustration d’un état d’esprit de l’Infini, dépressif par essence, appelé cependant à s’ouvrir sur un monde qu’il ne connaît au fond guère, tant (c’est ce que l’on dit de ses relations amoureuses, en tout cas) il se montre plus amoureux de l’idée de l’amour, d’un mouvement peut-être, que d’une réalité, d’un fait, qu’il n’appréhende tout simplement pas. Dès lors, il n’a guère de solutions pour quitter enfin l’impasse dans laquelle il stagne : lui qui était là au début ou presque (seuls Death et, sauf erreur, Destiny étaient là avant lui – j’ai appris au passage que Destiny, d’ailleurs, n’était pas une création de Gaiman, mais qu’il l’avait repris d’épisodes antérieurs pour constituer sa famille autour de lui…), doit maintenant changer – et sans doute sa captivité n’y est-elle pas pour rien. Or ce nouveau mouvement sera bien suscité par sa quête plus ou moins vaine de celui qui a toujours (ou presque, justement…) incarné le changement : son frère Destruction – qui a en fait tellement changé, l’artiste, qu’il a décidé de quitter son poste, laissant les choses aller comme bon leur semble ; un acte qui n’a pu que paraître irréfléchi voire scandaleux à certains de ses frères et sœurs… et au premier chef Dream, qui, obsédé par les lois et les règles – car il y a bien des lois et des règles dans le Rêve –, s’avère étonnamment conservateur.

 

C’est leur petite sœur, Delirium – autrefois Delight –, qui l’entraîne dans cette quête. Et Delirium s’accapare le récit d’une manière remarquable, de par sa présence vaguement dérangeante et clairement envahissante, exprimée tant dans un langage corporel outré qui la fait se rouler dans toutes les positions au gré de ses fantaisies, que dans des répliques hallucinées mais non moins délicieuses : on pourrait toutes les citer ou presque – mais que voulez-vous répondre à la « jeune fille », on ne peut plus punkette en vrille, demandant par exemple si un « faux mouvement » est si différent que cela d’un vrai ? Il y a comme de juste une forme de sagesse dans la folie de Del – et l’égarée, à l’occasion, via une réplique anodine en apparence, bien placée pourtant, ou de manière plus frontale et volontaire, peut très bien remettre à leur place ses prétentieux interlocuteurs : Dream, bien sûr… mais aussi Destiny.

 

Delirium a toujours été, des membres de la famille des Infinis, la plus proche de Destruction – elle aimait profondément son grand-frère (qui le lui rendait bien), sympathique apôtre du changement, toujours le rire aux lèvres. Elle souhaite donc le retrouver – pour que leur famille redevienne unie, bien sûr, ça n’y manquera pas ! Ses frères et sœurs, pourtant – moins naïfs peut-être en ce qui concerne la réalité de toute famille, et pas seulement la leur : peut-on vraiment concevoir une famille qui ne serait pas, selon l’expression consacrée, « dysfonctionnelle » ? –, n’entendent pas participer à sa quête (et notamment Desire, toujours aussi redoutable, et Despair, dans son rôle). Dream acceptera, pourtant… mais à sa manière, et pour ses raisons ; il avoue à ses serviteurs ne pas croire un seul instant qu’ils parviendront à retrouver Destruction sur Terre, et que cela vaut sans doute mieux… Toutefois, abîmé par une énième peine de cœur (qui ne sera éclaircie que dans un volume ultérieur), le romantique Dream, imposant à tous son humeur massacrante sous la forme d’une pluie glaciale sous laquelle il se morfond en en faisant des tonnes, a bien besoin de se changer les idées… mais peut-être aussi retrouvera-t-il sur Terre la trace de sa bienaimée ? Ce mince espoir, vaguement morbide, n’arrange probablement rien à l’affaire…

 

Mais Delirium et Dream vont ainsi parcourir la Terre – en y voyageant « réellement », quand ils pourraient très bien s’en passer. En chemin, ils croiseront des individus hors-normes (et en manqueront d’autres, aussi bien) – des immortels… ou presque ; presque, car la mission de Dream et Delirium, sans qu’ils en aient la volonté, semble enfin sonner le tocsin pour ces anomalies – qui, en fin de compte, au fil des siècles voire des millénaires, n’auront bel et bien vécu qu’une vie ; et une vie brève, puisqu’elle a un terme… Un autre aspect du changement, sans doute. L’apogée de cette évocation de destins discrets quand bien même intrinsèquement autres résidera dans cette séquence remarquable où nos deux Infinis rencontreront Ishtar, l’ancienne déesse de l’amour, un temps compagne de Destruction d’ailleurs, et qui subsiste discrètement, sans faire de vagues, en dansant dans une boîte de strip-tease – en retenant sa danse, cependant, car il n’est pas donné à tout le monde de voir danser la déesse de l’amour…

 

Une quête vaine, pourtant – il faut dire que Dream n’y met pas vraiment du sien… et lâche bien vite l’affaire. À vrai dire, le personnage-titre ne se montre franchement pas ici sous son meilleur jour – arrogant, borné, vaguement condescendant aussi, laconique enfin, il n’est guère sympathique, au fond… Il mérite bien (enfin, c’est à débattre, mais on ne va pas se lancer dans une controverse sur la dépression, hein – a fortiori la dépression d’un Infini…) qu’on lui secoue les puces, et qu’on lui fasse prendre conscience de certaines choses – dont, essentielle, sa capacité à évoluer, que sa passion irraisonnée des lois et des règles lui avait toujours dissimulée.

 

Alors Delirium parviendra à le convaincre de se remettre au travail. Et, oui, ils trouveront bien Destruction (avec son adorable chien Barnabas). Mais pour ce faire, et après coup, Dream devra prendre sur lui – en écartant, le moment d’un inconcevable acte de générosité, bien tardif sans doute mais qu’importe, la rigueur qu’il n’avait cessé d’afficher au fil des siècles, comme si elle lui était inhérente. Mais peut-être pas, en définitive…

 

Ce résumé ne fait probablement guère honneur à la richesse thématique et à la finesse de Vies brèves. Au risque de me répéter, c’est là un arc qu’il faut lentement savourer et bien prendre le temps d’intégrer – quitte, une fois la dernière page tournée, à revenir en arrière, s’arrêter ici ou là, et remarquer enfin toute une kyrielle de signes avant-coureurs, qui prennent alors tout leur sens. Mais c’est sans doute là une caractéristique essentielle de la BD dans son ensemble, riche de détails paraissant tout d’abord anecdotiques, mais pouvant à terme trouver une résonance fascinante, quelques épisodes plus loin – quelques dizaines d’épisodes parfois…

 

Il ne faut donc sans doute pas s’arrêter, et tout particulièrement dans le cas de Vies brèves, aux sentiments spontanés émergeant en fin de volume. Il faut s’y arrêter un instant, et dresser une sorte de bilan. C’est alors que la BD prend tout son sens – au niveau de l’arc comme au niveau de la série : on obtient alors confirmation, si cela était encore nécessaire, que ce monument du neuvième art est d’une subtilité extraordinaire et peut-être sans pareille. Gaiman mérite bien d’être adulé pour cette merveille. Et à suivre, donc…

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