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Le Camp du chien, d'Algernon Blackwood

Publié le par Nébal

Le Camp du chien, d'Algernon Blackwood

BLACKWOOD (Algernon), Le Camp du chien, nouvelles traduites de l’anglais par Jacques Parsons, Paris, Denoël, coll. Présence du futur, [1962, 1964] 1975, 184 p.

 

Algernon Blackwood était un immense écrivain fantastique, très populaire en son temps outre-Manche. Cependant, je ne sais pas ce qu’il en est là-bas, mais dans notre triste pays d’en France, il a été largement oublié… La collection « Présence du futur » avait publié en son temps quatre recueils de ses nouvelles fantastiques, et, étrangement, « Rivages/Noir » un de plus, consacré à son plus célèbre personnage, le détective du surnaturel John Silence, mais tous ces titres ne peuvent plus se rencontrer, avec de la chance, que chez les bouquinistes… Le seul ouvrage de Blackwood aisément disponible aujourd’hui en français est l’excellent L’Homme que les arbres aimaient, publié il y a quelques années de cela par L’Arbre Vengeur (merci, L’Arbre Vengeur !), et qui compile cinq nouvelles (dont deux longues novellas) tirées des « Présence du futur », et notamment « Les Saules », souvent considéré comme le chef-d’œuvre de l’auteur. Lovecraft, en tout cas, qui citait Blackwood parmi les « maîtres modernes » du fantastique dans Épouvante et surnaturel en littérature (aux côtés de Lord Dunsany, Arthur Machen et M.R. James), considérait ce texte, à certains égards « proto-lovecraftien » par ailleurs, comme le sommet de la littérature « weird ». Il est d’autant plus triste qu’il soit relativement tombé dans l’oubli aujourd’hui…

 

Mais, enchanté par la lecture de L’Homme que les arbres aimaient, je me suis procuré les quatre recueils en « Présence du futur » pour approfondir le sujet. J’ai beaucoup apprécié, en dépit de son titre parfaitement idiot et inapproprié, Élève de quatrième… dimension (où figure également « Les Saules »), et poursuis aujourd’hui avec Le Camp du chien – titre bien terne sans doute, mais reprenant celui du plus long texte le composant ; le livre souffre en fait bien davantage, cette fois, de sa quatrième de couverture, absolument pas bandante du tout – mais il est vrai, peut-être, qu’en exprimer l’intérêt en quelques lignes à peine n’est pas des plus aisé…

 

Le recueil comprend seulement trois nouvelles – si la première est d’un format relativement classique, les deux suivantes sont bien plus amples.

 

On commence avec « La Folie de Jones », récit que j’avais déjà lu dans L’Homme que les arbres aimaient ; c’était probablement, dans le cadre de cette compilation, le récit qui m’avait le moins marqué, même si je l’avais tout de même apprécié. Peut-être est-il mieux repassé à la relecture, en fait… Le titre met l’accent sur la dimension psychologique du conte, qui fait sans doute l’essentiel de son intérêt. Nous y suivons donc Jones, un employé de bureau, qui entretient une relation passablement conflictuelle avec son supérieur. Rien que de très commun, sans doute… Mais Jones est doté d’un imaginaire puissant, et ses rêves l’amènent à envisager la question d’une manière bien différente ; il est en effet persuadé de se souvenir de ses vies antérieures (un thème décidément récurrent dans le fantastique de l’époque – et qui a par exemple beaucoup marqué Robert E. Howard, sous la forme de la « mémoire raciale », notamment dans les textes faisant figurer James Allison), et l’exploration de ces passés sans doute moins grisonnants que le quotidien d’un banal employé de bureau va décider de son avenir ; un mystérieux fantôme issu de ses souvenirs (Thorpe, un homme mort cinq ans plus tôt) hante bientôt Jones, et lui montre une scène odieuse de torture, quatre siècles auparavant, en Espagne ; et il lui explique que ce bourreau était l’incarnation d’alors de son chef, tandis que la victime n’était autre que Jones lui-même ! Jones, torturé et enfin mis à mort, mais qui n’a jamais dénoncé son ami Thorpe à la vindicte de la brute sanguinaire… Ce tort ancestral – présenté par Thorpe comme une dette qu’il lui faut enfin régler – obnubilera dès lors Jones, qui entendra s’accomplir en exerçant enfin sa vengeance… Bien évidemment, la nouvelle joue, du début à la fin, de la tension entre deux possibilités : la réalité des allégations de Thorpe (mais doit-elle pour autant légitimer cet ersatz de « justice karmique » ?), et… « La Folie de Jones ». Au-delà du titre, cependant, le récit ne tranche pas vraiment – encore que la passion vengeresse de Jones, difficilement défendable devant la moindre cour de justice, ne manque pas de perturber par son côté essentiellement malsain et obsessionnel… C’est un texte malin et bien fait, qui développe astucieusement le thème de la réincarnation, pour en tirer quelque chose de tout à fait propice à l’enthousiasme du lecteur.

 

« Le Camp du chien » est bien différent – presque à l’opposé, en fait. Par ailleurs, je n’en avais pas idée en en entamant la lecture, mais il s’agit là d’un long récit faisant intervenir le détective de l’étrange John Silence (mais ne figurant pas dans le recueil consacré au personnage chez « Rivages/Noir »). C’est ici, tout particulièrement, que la quatrième de couverture pèche par son impuissance : les points d’exclamation et de suspension n’y changent rien, se contenter de dire qu’une femme entend un chien, et qu’un chien sort d’une tente, présenté ainsi, ça n’a sans doute pas grand-chose de terrifiant… Mais la nouvelle, au fond, n’est pas terrifiante ; inquiétante, oui, mais débouchant sur une conclusion étonnamment positive… Toutefois, pour que cet effet d’inquiétude fonctionne, il faut en passer par une longue – très longue – mise en place ; et ce n’est pas un reproche de ma part, bien au contraire, en fait : cette mise en place qui prend son temps est clairement ce qui fait l’intérêt de la nouvelle… En fait, j’ai beaucoup aimé cette introduction – et c’est quand le personnage de John Silence arrive pour expliquer ce qui se produit et gérer le problème qu’il m’est devenu passablement indifférent… Car la nouvelle bénéficie avant tout de son cadre, brillamment décrit, et qui insère petit à petit la surnature, par essence inquiétante, dans une nature sauvage à la beauté fascinante, mais recelant forcément, au milieu des ombres et de la brume, de quoi faire frissonner les héros et le lecteur par leur biais… Dans un sens, « Le Camp du chien » est ici très proche de « Les Saules » ; nous y retrouvons là encore des gens issus de la bonne société accomplissant un voyage les plongeant dans la nature la plus indomptée – pas le cours du Danube dans ses régions les plus désolées, ici, mais un ensemble de petits îlots de la Baltique, non loin des côtes suédoises. Cinq personnages (un ancien pasteur, son épouse guère à sa place en un endroit pareil, leur fille passablement sauvageonne, un ami canadien fou amoureux de la précédente, et le narrateur) se sont en effet lancés dans une longue expédition dans la région, plusieurs mois de camping dans la nature sauvage. L’enthousiasme de nos touristes a quelque chose de communicatif, et la beauté quelque peu morne du cadre est bien rendue ; l’inquiétude qui lui est inhérente aussi… La jeune fille, notamment, se confie bien vite au narrateur : elle sait la passion que lui voue le Canadien, mais n’ose pas lui rendre la pareille, et le trouve bien trop envahissant… Le chien n’interviendra que bien plus tard ; et, bien loin de l’effet raté de la quatrième de couverture (et sans doute aussi de cette pauvre tentative de compte rendu), son apparition – ou plutôt sa perception, tout d’abord – suscite bien une certaine angoisse. Il faut comprendre qu’elle est à maints égards justifiée par le cadre : ce chien, que l’on entend hurler au loin, puis de plus en plus près, puis grattant la terre devant la tente de la demoiselle, puis… Ce chien, donc, effraie parce qu’il n’a pas lieu d’être : les îlots sont déserts, au point que nos campeurs n’y croisent peu ou prou pas la moindre faune, et la probabilité d’un chien sauvage nageant jusqu’à atteindre le campement des touristes est très improbable… Bon, je ne doute pas que vous ayez compris le pourquoi du comment, hein – il ne m’a pas échappé, après tout… Mais disons SPOILER au cas où : le « chien » en question relève plutôt du loup-garou, et, bien sûr, sa présence est directement liée à l’amourette contrariée du Canadien et de la jeune fille – l’idée, exposée par le docteur Silence qui rejoint nos héros à l’appel (qu’il avait d’ailleurs pressenti…) du narrateur, est que la nature sauvage du cadre fait ressortir la nature sauvage des individus ; le « loup-garou », ici, tient en fait du corps astral de l’amoureux, acquérant une certaine corporalité tant il se fait pressant et s’adapte à son environnement, pour lui parfait – et on ne manque pas, c’est amusant, de mentionner que le Canadien a du sang indien dans les veines, et est donc très proche de la sauvagerie, bien plus que nos quatre Anglais bon teint… À partir de l’intervention de John Silence, je dois confesser que la nouvelle a globalement cessé de m’intéresser – le gloubi-boulga occultiste (rappelons que Blackwood éprouvait un grand intérêt pour ces questions, et était membre – mais comme tout le monde à l’époque ? – de la Golden Dawn…) est vite lassant, le bonhomme a tant de certitudes qu’il en devient pénible (d’autant que sa sympathie amicale de tous les instants n’est pas exempte de condescendance pour « ceux qui ne savent pas »), l’explication et la solution qui s’ensuit n’ont pas l’élégance du mystère sauvage de la mise en place. Ce n’est pas totalement inintéressant, pourtant, et cela parvient même à conserver une certaine originalité – notamment dans la mesure où le dénouement est en fin de compte positif, sous la forme d’un « happy end » laissant augurer d’un heureux mariage à la clef (oui, c’est pas vraiment ma came non plus…), mais surtout dans la mesure où cette union semble en définitive justifiée par une sauvagerie assumée et partagée, une régression qui n’est pas nécessairement connotée négativement, et que la jeune fille, en y succombant d’une certaine manière à son tour, aura toutes les raisons d’apprécier, puisqu’elle lui révélera sa sincère passion pour le Canadien, le payant de retour, ce qu’elle n’osait pas s’avouer jusqu’alors… Et ça, ça me paraît plus intéressant. Il n’en reste pas moins que « Le Camp du chien » est une novella plutôt moyenne : encore une fois, j’ai franchement apprécié la longue mise en place, là où la résolution m’a paru autrement plate et guère enthousiasmante.

 

Reste « La Vallée perdue », dont je ne suis pas bien certain de mon appréciation… Pour des raisons toutes personnelles et qui n’ont pas lieu d’être détaillées ici, j’ai bizarrement ramé sur ce récit assez long (mais moins que le précédent) – il m’a fallu plusieurs jours pour l’achever, bordel ! Ce qui n’est pas normal – et a priori pas un bon signe… Pourtant, j’y trouve bien des choses tout à fait brillantes – mais peut-être la nouvelle est-elle un peu trop bavarde ? Je ne vois que ça, en fin de compte… La nouvelle met en scène deux médecins anglais, deux frères jumeaux, Mark et Stephen (ce dernier – un psychiatre, c’est plutôt bien vu – étant le personnage point de vue) ; inévitablement sans doute avec une base pareille, la nouvelle joue de la connivence, exacerbée au point d’être fusionnelle, entre les deux jumeaux. Celle-ci est telle – sans véritablement de connotations fantastiques pour l’heure – que chacun bénéficie d’une compréhension de l’autre de tous les instants, aux allures quasi télépathiques. Les deux hommes ont toujours vécu ce lien très fort – incomparable, en fait ; ils n’ont d’ailleurs pas manqué, chacun, de dire qu’ils n’avaient pas besoin de l’amour d’une femme – la complicité fraternelle est autrement satisfaisante, et aucune relation extérieure ne pourrait atteindre à ce degré de complicité dépourvu de la moindre ambiguïté. Et, bien évidemment, une femme va s’insérer dans leur couple, et bouleverser les certitudes des deux frères – ou en l’occurrence surtout celles de Stephen, puisque c’est à travers lui que nous vivrons cette épreuve… Lors d’un séjour au Jura, là encore dans une région passablement désolée (mais Blackwood ne s’attarde pas dans les descriptions, ce n’est cette fois pas son propos), Stephen croise à plusieurs reprises une très jolie jeune femme, qui lui fait signe depuis sa fenêtre… Et, malgré qu’il en ait, il doit bien finir par se l’avouer : il est fou amoureux de la sublime créature ! Cette intrusion soudaine, cependant, ne peut que mettre à mal la relation au frère… Il faut faire un choix, et ce choix ne peut qu’être douloureux. Mais c’est en fait bien pire que cela (disons SPOILER au cas où) : Stephen comprend enfin que, si la jeune fille à sa fenêtre lui faisait signe, c’était parce qu’elle le prenait pour Mark, qui avait déjà entamé une relation avec elle ! Dès lors s’impose le ressenti douloureux d’une confiance trahie, suscitant des débordements de nature paranoïaque, les ambiguïtés qui jusqu’alors avaient épargné la relation fusionnelle des jumeaux prenant de plus en plus de place, jusqu’à devenir obsédantes – la jalousie étant de la partie… La nouvelle aurait très bien pu se focaliser sur cette unique thématique (et les passages la mettant en scène sont assez forts), mais elle choisit pourtant d’emprunter une tout autre direction, dont je ne suis pas bien sûr de ce que j’en pense… En effet, chez les deux frères torturés par le doute, la relation instinctive qui les avait toujours unis domine pourtant, comme par réflexe, l’amour pour la jeune femme ; mais, cette fois, pour les désunir – Stephen, en fait, compte se suicider pour laisser Mark vivre heureux avec la beauté jurassienne, sans que le parasitage de la relation gémellaire ne vienne rendre cette union impossible… On peut douter, à vrai dire, que cette solution radicale et douloureuse soit vraiment efficace à cet égard, tant elle est à même de susciter les remords du survivant ; mais peu importe : l’essentiel est qu’elle apparaît inévitable à Stephen. Convaincu qu’il lui est nécessaire de se sacrifier pour le bonheur de son frère et de son aimée, il part, seul, en pleine nuit, pour arpenter une vallée des environs, « vallée perdue » en évoquant bien d’autres, et qui a la réputation, chez les autochtones, d’être un lieu de repos pour les âmes perdues, celles que ni Dieu ni diable n’accueillent ailleurs, et tout particulièrement celles des suicidés… Mais (nouveau SPOILER) Stephen y découvrira, ébahi quand il ne devrait pas l’être, que Mark a eu exactement la même idée, parvenant à la même conclusion, et est descendu dans la vallée avant lui… La nouvelle a plein de qualités : sur le coup, le moment où le doute puis la certitude perturbent la relation des deux frères est tout bonnement brillant ; quant à l’excursion dans la « vallée perdue », elle bénéficie d’un bien curieux onirisme macabre, qui en fait un rêve/cauchemar oppressant et impitoyable, et pourtant transcendé, quand bien même c’est d’une atroce dureté, par un sentiment amoureux dépassant tout – mais sans doute avant tout celui qui unit les frères, leur connivence se drapant d’atours de malédiction. Le traitement de la question du suicide est d’ailleurs impressionnant, à cet égard… Oui, cette nouvelle a de nombreuses qualités – à y retourner après coup, c’est encore plus flagrant. Mais alors, pourquoi ai-je autant ramé à sa lecture ? Est-ce uniquement pour des raisons extérieures ? Je tends maintenant à le croire, mais…

 

Toujours est-il que cela a joué sur mon appréciation globale du recueil : Le Camp du chien n’est pas mauvais, non, je ne peux vraiment pas le prétendre ; si la partie « résolution » de la novella-titre ne m’a pas parlé, il n’en reste pas moins que j’y ai trouvé bien des bonnes choses ailleurs. Mais j’ai quand même ressenti une certaine déception… Disons que ce recueil, sans être mauvais, et sans doute n’est-il même pas médiocre mais quand même au-dessus du lot, n’a pas suscité chez moi le même enthousiasme que mes précédentes lectures d’Algernon Blackwood ; disons alors que ce n’est pas une lecture prioritaire parmi les œuvres traduites de l’auteur… Quoi qu’il en soit, je ne manquerai pas, à terme, de prolonger l’expérience : Le Wendigo (surtout ?) et Migrations patientent dans ma bibliothèque de chevet – et peut-être même lirai-je un jour John Silence, même si son apparition ici est ce qui m’a le moins plu dans l’ensemble du recueil… On verra bien.

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