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Sandman, vol. 6, de Neil Gaiman

Publié le par Nébal

Sandman, vol. 6, de Neil Gaiman

GAIMAN (Neil), Sandman, volume 6, [Sandman #57-69, The Absolute Sandman Volume 4, The Sandman Companion], illustré par Kevin Nowlan, Marc Hempel, Glyn Dillon, Charles Vess, Dean Ormston, Matt Brooker, D’Israeli, Teddy H. Kristiansen, Richard Case et Dave McKean, préface de Karen Berger, postfaces de Franck McConnell et Neil Gaiman, traduction [de l’anglais] de Patrick Marcel, [s.l.], Urban Comics, coll. Vertigo Essentiels, [1993, 1998, 2009] 2015, 408 p.

 

Où l’on poursuit Sandman, une des plus merveilleuses bandes dessinées de tous les temps, et à n’en pas douter le chef-d’œuvre de Neil Gaiman. On approche de la fin… et, à la limite, on l’atteint dans un sens avec ce sixième volume, qui constitue clairement l’apogée de la série – il reste bien un dernier tome, comportant un dernier arc (outre du matériel complémentaire), mais il s’agira alors clairement d’un épilogue ; les événements essentiels, au regard du récit, figurent bien dans ce sixième volume de l’édition chez Urban Comics (remarquable, répétons-le).

 

Il adopte d’ailleurs une forme un tantinet différente de ceux qui précèdent : jusqu’alors, chaque volume comportait plus d’un arc – ou au moins un arc, parfois disparate d’ailleurs, mais complété en outre par d’autres récits ; tandis que ce sixième volume ne comporte qu’un seul arc (avec un bref prologue), mais sans être plus court pour autant : c’est que Les Bienveillantes est (de loin ?) le plus long arc de la série, s’étendant sur treize épisodes – ou chapitres ; en effet, ainsi que s’en explique Neil Gaiman dans les toujours très intéressants commentaires qui concluent chacun de ces gros volumes, sans doute a-t-il été composé – et dans la douleur, Gaiman voyant venir la fin et sachant qu’il n’avait plus d’autre choix que de s’y mettre – d’une manière un brin différente là encore, le brillant scénariste ayant semble-t-il déjà en tête le TPB qui rassemblerait à terme ces épisodes, plutôt que la série en cours à proprement parler. D’où une ampleur romanesque significative, empruntant les méandres d’une trame complexe, pouvant donner des impressions de digressions quand tout, en fin de compte, y est bien à sa place – mais c’est sans doute là une chose qui ne peut véritablement être perçue qu’en enchaînant les épisodes, et qui avait pu décontenancer, à l’époque, ceux qui se procuraient au fur et à mesure les fascicules de la série. En est résulté cette bizarrerie qui n’en est pas forcément une : sur le moment, l’arc a parfois déstabilisé, au point même de susciter le rejet, quand il a été unanimement acclamé lors de sa reprise en recueil… Bien évidemment, pour ma part, j’ai toujours lu ce cycle en TPB, et n’ai donc pas de critère de comparaison ; mais il m’a bien, d’emblée, fasciné – même si peut-être pas autant qu’au fil des relectures, et notamment de celle-ci.

 

C’est, à n’en pas douter, un arc d’une ambition colossale : Les Bienveillantes ne se contente pas (façon de parler…) de mettre en scène l’apogée de la série ; il s’agit avant tout de rassembler de nombreux fils épars, des dizaines peut-être, y conduisant nécessairement – même si cette impression de nécessité, pour le lecteur, n’est sensible qu’après coup. C’est peut-être la difficulté essentielle de ce sixième volume, qui renvoie à des personnages ou des idées évoqués bien plus tôt – le lecteur ne peut sans doute ici que se montrer faillible : ça remonte parfois bien loin, et il n’est pas toujours facile d’établir les liens… D’autant que Gaiman, donc, et contrairement à ce qu’il avait fait dans les arcs précédents, ne s’embarrasse cette fois pas de fournir des cases de « présentation », rappelant au bon souvenir du lecteur qui est quoi et qui a fait quoi : on comprend d’autant plus que les lecteurs de la série, à l’époque, se soient parfois avoués largués… C’est d’autant plus vicieux, d’une certaine manière, que cela joue parfois sur les non-dits ; prenons un exemple : la sorcière Thessaly, que nous avions vu apparaître dans l’arc Le Jeu de soi (dans le troisième volume), joue un certain rôle ici, mais sous un autre nom ; en outre, nous « comprenons » (faut voir…) qu’elle a eu une aventure avec Dream… laquelle n’a cependant jamais fait l’objet d’un récit explicite, mais a seulement été évoquée par allusion dans Vies brèves (dans le quatrième volume), le nom de l’heureuse élue n’étant jamais prononcé ! Et ce n’est qu’un exemple, il y en a bien d’autres…

 

L’idée derrière Les Bienveillantes, à vrai dire, est peut-être celle d’une mécanique implacable – du fait de ce qui s’est produit au cours des arcs précédents (chacun d’entre eux !), des conséquences inéluctables s’imposent. Bien évidemment, la référence ultime, en l’espèce, est la tragédie grecque… Si le Destin, le frère aîné du Rêve, se dédouble à l’occasion, voire plus, demeure l’impression, inévitable au regard de l’allure même de l’Infini enchaîné à son épais grimoire, que ce qui arrive doit arriver – littéralement, c’était écrit. Rien d’étonnant dès lors à ce que le rapport entre Morphée et son fils Orphée soit aussi crucial…

 

Mais les figures mythologiques grecques essentielles – dans ce récit d’une ampleur mythologique à son tour, convoquant dieux et autres figures issus de bien des cultures fondamentalement différentes (à titre d’exemple, on y croise Loki et Odin, mais aussi Robin Bon Compère, et Lucifer, etc.) pour les transcender dans une mythologie propre – sont donc les Bienveillantes (les Euménides, qui sont plus frontalement les Érinyes, ou les Furies chez les Romains), qui sont tout autant les Parques, et sont en même temps associées au mythe plus global peut-être des trois sorcières (qu’on retrouve par exemple dans Macbeth… ou, du coup, chez Terry Pratchett, si le rendu n’est pas le même), ou de la divinité féminine aux trois aspects. La jouvencelle, la mère et la vieillarde cumulent ici les rôles : au cœur de l’histoire, leur fonction de persécutrices, de divinités incarnant la vengeance aveugle, s’accompagne ainsi de leur rapport au destin, mis en avant, presque systématiquement, dans la première case au moins de chaque épisode, où apparaît un fil – ce fil dévidé par la jouvencelle, qui est ensuite tricoté par la mère, jusqu’à ce que la vieille le coupe, mettant fin à tout ; ces cases, par ailleurs (elles ne sont certes pas les seules), jouent avec brio des doubles sens – trait récurrent de cet ultime arc – au point, à vrai dire, de constituer un procédé tenant peu ou prou du commentaire, de ce que l’on qualifie souvent (à plus ou moins bon droit ?) de post-moderne. L’astuce narrative de Gaiman, en tout cas, y fait des merveilles – plus que jamais peut-être…

 

Bien évidemment, ce fil destiné à être coupé, ici, renvoie à Morphée lui-même – je suppose, dès lors, ne pas révéler quoi que ce soit, en disant que cet arc met en scène la mort de Dream… et que cette mort, à certains égards, relève du suicide. C’est, au fond, un thème inévitable de la série – je me souviens d’un brillant camarade, il y a quelques années de cela, soulignant combien Sandman, à maints égards, était l’histoire d’une dépression… Les thèmes essentiels de la série – par exemple le changement, les remords, et les règles qui deviennent autant de prisons – n’en ressortent que davantage, sous cet éclairage particulier.

 

Mais comment en arrive-t-on là ? Nous retrouvons Lyta Hall, apparue bien plus tôt dans la série (dans le premier volume, je crois ?) ; la super-héroïne DC – qui fut en son temps, paf, la Furie, comme sa mère, ça tombe on ne peut mieux – avait vécu un temps dans le Songe avec son époux Hector, et son fils encore à naître (le temps étant aboli dans cette dimension) ; Dream l’en a sortie, quand il s’est échappé de sa propre prison, mais avec des conséquences inacceptables pour Lyta : Hector étant en fait mort depuis longtemps, elle s’en est retrouvée séparée à son retour dans le monde réel, et, peut-être pire encore, Dream a baptisé son fils du nom de Daniel, et a dit à Lyta – avec sa froideur habituelle – qu’il lui « appartenait »… Lyta et surtout Daniel sont brièvement réapparus ensuite dans l’épisode « Le Parlement des freux » (dans le volume 4). Et ils jouent cette fois un rôle essentiel : Daniel est en effet enlevé dans le premier épisode des Bienveillantes, et sa mère – très protectrice, on a eu l’occasion de le constater – sombre bientôt dans la folie. Elle a forcément sa petite idée du coupable – cela faisait des années qu’elle redoutait que Morphée vienne accomplir sa promesse/menace ! Il s’avère pourtant innocent – même si cette implication résulte bien de ses propres actes… Ceci, Lyta n’en est pas consciente – elle est persuadée que c’est Dream qui lui a volé son fils, et même, qui l’a tué (ainsi qu’on le lui fait croire) ! Sa descente aux enfers de la folie l’amènera – au terme de bien des détours en forme peut-être de refus d’obstacle – à contacter enfin celles que l’on n’ose pas qualifier de leur vrai nom, celles qui ne doivent être appelées que de quelque qualificatif en forme d’euphémisme à l’ironie lourde : les Bienveillantes, les femmes qui sont la vengeance. Celles-ci, il y a bien longtemps, avaient promis (elles n’étaient pas les seules…) de détruire un jour Morphée, qui les avait humiliées… Il ne leur manque qu’un prétexte, que Lyta leur fournira – car Lyta manipulée, bientôt, réclame vengeance… Pourtant, les Euménides aussi sont soumises à des règles, et pour s’en prendre à Morphée, elles auront recours à une autre justification, particulièrement cruelle : le Sandman a en effet commis le crime ultime, en répandant le sang de son sang, quand il a tué Orphée (dans Vies brèves), son propre fils… et qu’importe si c’était là un acte de charité, celui qu’il s’était si longtemps refusé à accomplir en vertu de ces maudites règles qui n’ont cessé d’entraîner des catastrophes ! Les Bienveillantes prendront alors le chemin du Songe, et l’issue ne pourra qu’être fatale…

 

Le Sandman ne manque pas d’en être conscient. L’arc, dès lors, quand il l’implique directement, au-delà de la dimension « enquête » (il confie à son corbeau Matthew – plus que jamais anxieux de savoir ce qui est arrivé aux précédents corbeaux du Rêve – et au Corinthien qu’il a recréé la tâche de retrouver Daniel et d’identifier les coupables), donne plus que jamais l’impression d’un homme qui règles les vieux comptes – mais pas au sens d’une vengeance en ce qui le concerne, loin de là : il s’agit, « simplement », de prendre ses dispositions… Il n’est pas seul dans ce cas – et l’on aura, au fil de l’arc, l’occasion de croiser bien d’autres personnages, en quête eux aussi, avec plus ou moins de bonheur (ainsi Rose Walker de La Maison de Poupées, qui va chercher l’inspiration en Angleterre, et y trouve le désir – littéralement d’ailleurs – et la frustration, ou encore le Délire, qui a perdu le chien Barnabas, que lui avait confié la Destruction dans Vies Brèves)… Mais il s’agit bien d’un de ces arcs où le Sandman est au cœur du propos – même quand il n’apparaît pas. Et, à terme, on s’en doute, le Rêve s’entretiendra à nouveau avec son indispensable sœur aînée la Mort – en un écho définitif du brillant épisode concluant Préludes & Nocturnes (et débutant à mon sens vraiment la série, d’une certaine manière), où un Rêve plus que jamais abattu après sa libération et la récupération de ses objets magiques, autant dire d’emblée dépressif au dernier degré, et se demandant que faire et à quoi bon, se faisait secouer les puces par la Mort l’entraînant dans sa tâche quotidienne – sourire aux lèvres, toujours, pour tous ces gens qu’elle rencontre pour la seconde et dernière fois…

 

Sur le plan du scénario, il ne fait aucun doute que Les Bienveillantes est un arc brillant – au moins à la mesure des meilleurs de ceux qui précédaient, par ailleurs d’une complexité et d’une ambition encore plus foudroyantes. Mais Sandman est une BD, et se pose donc aussi la question de l’illustration… Là encore, on voit bien des dessinateurs se succéder, mais l’immense majorité des planches tenant à la trame principale (les interventions des autres dessinateurs se justifient généralement par des apartés ou interludes) est le fait de Marc Hempel, qui emploie un style à mille lieux des canons des comics emblématiques de DC et Vertigo, y compris de ce qui avait été fait jusqu’alors pour Sandman. Ce qui peut sacrément déstabiliser – j’imagine que tout le monde n’y adhère pas… Mais, pour ma part, je trouve ça brillant (là où le dessin, dans cette fabuleuse série, n’a à mon sens que très rarement constitué un point fort – encore que je sois nettement moins sévère maintenant que je ne l’étais au premier contact) : ce style à part, anguleux, à la limite parfois du cubisme (avec une certaine dimension de caricature, peut-être), est globalement très minimaliste, et pourtant – le terme revient souvent dans les commentaires – étonnamment expressionniste ; il s’accompagne d’une mise en page qui m’a fait l’effet, globalement, d’être plus sobre que d’habitude, mais cela sied tout à fait au propos. On pourrait penser, à première vue, que ce graphisme « simple » (il ne l’est bien évidemment pas, je ne parle ici que d’apparence) trancherait sur la complexité du récit, mais il l’accompagne en fait au mieux – pour un résultat étonnant peut-être, unique sans doute, et finalement d’un à-propos constant.

 

Ce sixième et pénultième tome est comme de juste brillant, amenant la série à son apogée avec une inventivité et une finesse qui achèvent de faire de Sandman un monument de la bande dessinée – une œuvre résolument à part, inimitable et d’emblée parfaite. Suite et fin bientôt, avec le septième et ultime volume, comprenant l’arc La Veillée qui conclut la série, le récit illustré par Yoshitaka Amano Les Chasseurs de rêves (lu dans son adaptation en BD par P. Craig Russell dans le tome précédent), et enfin les Nuits d’Infinis.

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