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Akira, t. 4, de Katsuhiro Ōtomo

Publié le par Nébal

Akira, t. 4, de Katsuhiro Ōtomo

ŌTOMO Katsuhiro, Akira, t. 4, original artwork reversed for the French edition, traduction [du japonais ?] de Sylvain Chollet, Grenoble, Glénat, [1987, 2000] 2016, 394 p.

 

Avec ce quatrième tome, Akira, le chef-d’œuvre d’Ōtomo Katsuhiro, prend une tout autre dimension, et par ailleurs une qui est totalement absente du film adaptant la BD et qu’il avait cependant lui-même réalisé (plus ou moins à la même époque). C’est ici, plus que jamais, que les deux supports se distinguent, au point d’en acquérir chacun une part supplémentaire de singularité. Pour poser les choses simplement (et, les deux œuvres étant ce qu’elles sont, m’étonnerait qu’on puisse parler de spoiler dans ce cas…) : dans Akira, le film, Néo-Tokyo est détruite à la toute fin, comme un écho tardif et aux allures d’épiphanie de la destruction de Tokyo dès les premières images du film ; si le point de départ est le même, conférant d’emblée un sens particulier à ce qui va suivre (en opérant un autre renvoi dans le temps, exprimant sans doute la métaphore d’un Japon ayant perdu tous ses repères, le Japon de 1945, celui d’Hiroshima et Nagasaki – bêtement, je n’avais jamais fait le lien entre Akira et le nom de la bombe, « Little Boy »…), l’épisode de nouvelle destruction dans la BD, bien loin d’être cantonné à la fin, survient en fait en plein milieu du récit (à la fin du troisième tome, sur six, plus exactement – moment graphiquement exceptionnel, plus encore que d’habitude dans une BD qui l’est pourtant souvent) ; il se passe donc bien des choses, dans le manga, prenant pour cadre les ruines de Néo-Tokyo. Dès lors, la BD adopte une dimension essentielle en sus des connotations (très) vaguement cyberpunk et en tout cas punk tout court des premiers tomes, où le chaos urbain – mais d’une ville « vivante », disons – se mêlait de conspirationnisme et de pouvoirs psy pouvant renvoyer tant aux surhommes de la vieille SF campbellienne qu’aux X-Men (même si la dimension ado/paria louche probablement davantage du côté de cette dernière référence). Oui, la BD a encore un aspect supplémentaire : elle est un monument du genre post-apocalyptique.

 

Et il y a là quelque chose d’un peu étonnant – dans la mesure où l’aspect post-apocalyptique de la BD a pourtant suffisamment infusé dans le film pour biaiser sa réception, et peu importe que ce dernier ne joue pas de cette carte pour sa part. Je renvoie notamment ici à l’ultra-violence qu’à l’époque l’Occident, découvrant mangas et animes via Akira, n’avait pas manqué, dans une large mesure du moins, de conspuer… Cette ultra-violence est pourtant somme toute rare dans le métrage – on a vu bien, bien pire depuis –, et probablement encore plus dans les trois premiers tomes de la BD, en fait (même s’il y a bien quelques exceptions, je ne le nie pas – impliquant le plus souvent Tetsuo). En fait, dans le cadre du manga, elle n’apparaît véritablement qu’une fois Néo-Tokyo détruite – et participe donc du contraste à l’œuvre, opposant une mégalopole que l’on trouvait terrible et ses ruines que l’on ne manquera pas de trouver bien plus cauchemardesques encore… En tout cas, j’ai vraiment l’impression que c’est à partir de ce moment que la BD offre ses moments les plus cinglants de violence graphique – Chiyoko éclatant à la roquette utilisée comme massue un connard qui menaçait de violer Kei, dans les premières pages de ce quatrième tome, c’est, euh, « frappant » ? Sans même parler d’un ersatz de gore revenant régulièrement, et impliquant Tetsuo ou les « mutants » qu’il entreprend de former, et dont l’utilisation des pouvoirs psychiques a une forte propension à faire imploser les crânes… Et les exécutions sommaires, bien sûr. La violence est dès lors une composante fondamentale de la représentation visuelle des ruines de Néo-Tokyo – ce en quoi, sans doute, elle n’est pas véritablement « gratuite », n’en déplaise aux bonnes âmes qui se pincent volontiers le nez au spectacle éprouvant de la tripaille et des mutilations : ces bonnes âmes ne sont de toute façon pas à leur place ici…

 

Mais les ruines, même en dehors de cette violence systématiquement associée… Ōtomo Katsuhiro aime tout faire péter, le précédent volume en témoignait – celui-ci permet désormais d’afficher un fascinant goût des ruines, où l’architecture parfois fantasque, parfois austère, des premiers volumes, et qui avait donné lieu à tant de plans et cadrages superbes (à ce stade, oui, autant faire usage du vocabulaire cinématographique), est désormais transcendée dans un chaos organique et mobile, qui a même quelque chose de surréaliste, avec ses pics artificiels donnant sur des fosses insondables, ces arêtes tranchant dans le vide, ces amas de béton et d’acier qui dessinent un labyrinthe infranchissable… Wahou. Mais faut dire que, moi aussi, j’aime les ruines… Y a-t-il rien de plus stimulant qu’une carcasse de bâtiment abandonnée, la nature y reprenant éventuellement ses droits – relique d’un autre temps où l’homme était là, mais tout autant témoignage du caractère éphémère et dérisoire de ce dernier ? Je n’irais peut-être pas pour autant jusqu’à dire « futile », justement en raison de ces traces – certes éphémères à leur tour, et pourtant…

 

Quoi qu’il en soit, Akira, la BD, constitue sans doute un jalon essentiel dans l’esthétique post-apocalyptique – au moins à la hauteur de Mad Max 2. L’ambiguïté voire l’opposition entre la BD et le film, à cet égard, est d’autant plus surprenante…

 

Mais l’histoire ? La BD s’accorde une ellipse entre la fin du tome précédent – Tetsuo prenant son envol dans un rayon de soleil, Akira à ses côtés, après que ce dernier a une nouvelle fois fait office de bombe humaine (tu la tiens dans ta main) – et le début de celui-ci. Nous découvrons ainsi petit à petit ce qu’il est advenu de Néo-Tokyo et de ses survivants – car il y en a. En fait, les ruines abritent leur propre géopolitique, opposant pour l’essentiel deux factions.

 

Ici, Tetsuo a fondé le Grand Empire de Néo-Tokyo, censément aux mains d’Akira – le mystérieux petit garçon n’étant pourtant qu’une façade, dictateur fantoche pour ne pas dire marionnette, le véritable pouvoir appartenant à Tetsuo… encore que les fâcheux problèmes qu’il rencontre pour gérer ses terrifiants pouvoirs, ainsi que son addiction incomparable à la drogue, qui y est associée, l’amènent plus qu’à son tour à déléguer – et notamment à un gros connard anonyme, présenté simplement comme étant « l’assistant de Tetsuo » : archétype ô combien répugnant du politicien arriviste, qui pense poser bien quand il ne fait pourtant que suinter l’ordure. Cet Empire serait parfaitement ridicule s’il n’était pas aussi terrifiant… C’est une illustration glaçante du chaos urbain et de la violence qui lui est inhérente – quelque part entre fantasme « anarchique » au sens le plus grossier, atavisme d’une époque censément plus « primitive » et son apologie liée du mythe de la Frontière… et, sans doute avant tout le reste, monstruosité puérile aux mains d’ados en mal de grandeur et cultivant la haine et la destruction comme étant leurs seuls moyens d’exister au monde. La foule des petites brutes fanatisées, « Banzaï ! » aux lèvres et le fusil non loin – peu importe qu’elles ne sachent guère s’en servir – n’en abrite pas moins son lot de souffrance, en tant qu’humanité aux abois, et sans doute ne serait-il guère bienvenu de leur jeter instinctivement la pierre : après tout, ils sont notre reflet – pas moins fidèle pour être menaçant et désagréable… Et il y a sans doute en leur sein des personnalités plus appréciables – si l’on peut évacuer les soldats de l’ex-Colonel, qui se sont repliés sur l’autorité de Tetsuo tant ils étaient en mal de hiérarchie militaire (ceci étant, nous voyons ici le Colonel lui-même, globalement abattu, errer dans les ruines – bien loin de sa vague superbe d’antan maintenant que ses pires craintes se sont concrétisées ; il n’a pas pour autant dit son dernier mot…), peut-être peut-on mettre en avant la douce Kaori, adolescente tout d’abord victime des fantasmes sadiques de Tetsuo, avant de devenir peu ou prou sa compagne, sincèrement inquiète pour lui (car elle l’est pour tout le monde), et jouant aussi à la nounou du guère loquace Akira, qui a tout d’un petit garçon comme les autres quand il s’amuse dans l’eau – le gigantesque cratère qu’il a suscité dans un caprice lui offrant toutefois une bien singulière piscine…

 

Là, la deuxième faction essentielle est dirigée par la mystérieuse Lady Miyako – à peine entraperçue auparavant, et peu ou prou absente du film, quand c’est un personnage central de la BD. La petite bonne femme est le gourou d’une secte, s’affichant autrement désintéressée que la bande sanguinaire de Tetsuo – elle accueille en tout cas les humbles, les malades, les blessés. Mais Lady Miyako n’est pas une énième sainte urbaine : elle arbore sur la paume de sa main le n° 19… Ce qui la rattache au programme militaire ayant donné Akira et les gamins tout fripés sous la garde du Colonel (et Tetsuo également ?), mais avec un numéro antérieur à tous les autres (tous ceux que nous avons rencontrés, plus exactement), Akira y compris – sans que l’on sache pour l’heure bien ce que cela signifie au juste. Quoi qu’il en soit, elle dispose elle aussi d’étonnants pouvoirs, et semble en mesure d’en inculquer ou susciter chez ses fidèles – ses bonzes tout particulièrement. Mais que veut-elle exactement ? Sans doute est-elle désormais la seule figure pouvant incarner l’autorité dans les ruines de Néo-Tokyo à avoir au moins une vague idée, et probablement plus que cela, de ce qu’est au juste Akira. Peut-être, en même temps, a-t-elle sa part de responsabilité dans ce qui s’est produit – hypothèse envisagée dans mon compte rendu du tome 3, où sa relation trouble avec la « Résistance » de l’infect Nézu avait des conséquences fatales… Ici, d’ailleurs, si elle semble incarner « le bien » face à la sauvagerie homicide de l’Empire, elle n’en entretient pas moins un jeu ambigu avec Tetsuo lui-même – comme si elle pensait pouvoir le former, afin qu’il devienne plus puissant encore ; je n’ose croire qu’elle serait assez naïve pour supposer dominer ainsi le n° 41…

 

Et puis il y a les « résistants », justement. Kei, en héroïne essentielle, n’en subit pas moins la brutalité hideuse des ruines de Néo-Tokyo – sa condition de femme, aux yeux porcins des très nombreux et très violents imbéciles qui voient dans ce chaos une opportunité d’assouvir leurs fantasmes les plus abjects, n’arrange bien sûr rien à l’affaire : pour eux, elle ne saurait être autre chose qu’une victime – disons même des orifices avec de la viande autour… La jeune femme sait cependant se défendre – et de même bien sûr pour la colossale Chiyoko : peut-être cette dernière gagne-t-elle-même le prix de l’ultra-violence dans la BD ! Kei et Chiyoko, à leur manière, poursuivent en tout cas le combat – et sont amenées, via le psychisme sensible de la médium Kei, à s’associer à Lady Miyako, en convoyant à son temple les « mutants » Kiyoko et Masaru (Takashi est mort, abattu par erreur par Nézu – événement ayant entraîné la destruction de la ville par Akira, dans le tome 3). Ryū, par contre, n’est pas en mesure de poursuivre la lutte – et quelle lutte, d’ailleurs ? Manipulé par ses supérieurs, incapable de venir en aide à ses amis morts pour la plupart, « sous-officier » médiocre pour des subalternes qu’il n’a pas su gérer, le stoïque « résistant », qui avait la naïveté de se croire un héros, a sombré dans la dépression et l’alcoolisme (pendant plus tragique encore du Colonel, lequel essaye du moins de sauver les meubles – tout en subissant probablement sa part de responsabilité pour ce qui s’est produit ?) ; peut-être aura-t-il pourtant l’occasion de se rendre utile : il y a des bateaux, au large, tout une flotte – qui a infiltré un mystérieux agent secret en quête d’informations sur l’état de la situation, et sur cet Akira qu’il ne comprend pas plus que les autres… Ryū pourrait aider…

 

Manque un personnage, non ? Oui : Kanéda. Qui sera sans doute à terme un héros, s’il a été pas mal bouffon jusqu’à présent… Enfin, « sera sans doute à terme », faut voir : le jeune homme a disparu dans les dernières pages du tome 3, et tout laisse à croire qu’il a été victime de l’explosion… Pourtant, des indices, çà et là, laissent entendre, bien au contraire, son retour prochain – après un séjour dans un endroit « différent » ? En fait, ce qui arrive ici à Kanéda n’est pas sans évoquer ce qui était arrivé à Tetsuo dans le tome précédent : il est délibérément mis hors-jeu, afin que son retour n’en change que davantage la donne – peut-être parce qu’il aura d’autant plus intégré une stature héroïque, et presque mythique ? Mais nous n’en sommes pas encore là…

 

Quoi qu’il en soit, tous ces personnages (à l’exception donc de Kanéda) se croisent dans les débris de Néo-Tokyo – tissant une toile complexe d’intérêts contradictoires et concurrents. La BD, ici, si elle bénéficie toujours de sa maestria graphique suscitant la fascination du lecteur, ainsi que de son dynamisme sans pareil au fil de longues et denses scènes d’action irréprochables, me paraît cependant bénéficier d’un autre atout, et de taille : à l’instar du premier volume, il faut ici prendre le temps de poser le cadre et les personnages – ce qu’Ōtomo Katsuhiro réussit à merveille, livrant au fil des cases, sans jamais verser dans l’excès de didactisme et l’abus de paragraphes d’exposition, tout un univers impressionnant et des personnages à la psyché fouillée ; on n’est donc pas ici dans l’optique du deuxième tome – action action action –, qui, pour être bluffante, pouvait être un brin lassante ; cette fois, l’équilibre entre toutes les différentes dimensions du récit est soigneusement atteint et entretenu. Parfait !

 

Oui, parfait. Akira, quoi. À suivre

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