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Carnets de massacre : 13 contes cruels du Grand Edo, de Shintarō Kago

Publié le par Nébal

Carnets de massacre : 13 contes cruels du Grand Edo, de Shintarō Kago

KAGO Shintarō, Carnets de massacre : 13 contes cruels du Grand Edo, [Korokoro Soushi], traduction et adaptation [du japonais] par Aurélien Estager, Paris, IMHO, [2006, 2010] seconde édition 2013, 160 p.

 

Poursuite de ma découverte, petit à petit, du monde mystérieux des mangas. Le domaine est tellement vaste qu’il me fallait bien concentrer les recherches en fonction de ce qui, à vue de nez, m’emballait le plus. Hors la SF – où domine toujours Akira, dans mon ignorance du reste (mais je vais tâcher d’y remédier) –, j’avais envie de découvrir au premier chef un univers somme toute spécifique de la bande dessinée japonaise, ou en tout cas dont les équivalents occidentaux sont le plus souvent d’une portée bien moindre : l’horreur. J’aime bien, moi, l’horreur… D’où ma lecture récente, et on ne peut plus convaincante, de l’excellent Spirale d’Itō Junji… Mais il y a bien d’autres choses à découvrir, à n’en pas douter – et tout particulièrement sans doute dans un genre un peu à part, plus ou moins parallèle disons, encore qu’avec des connotations bien différentes : ce qui relève du « ero guro nansensu » (« érotisme grotesque nonsensique » ), genre très japonais s’il en est, mais qui plonge ses racines littéraires dans des traditions éventuellement occidentales (ici je pense bien sûr à un marquis cher à mon cœur), et qui, au-delà si je ne m’abuse de sa « fondation », « officialisation » ou « théorisation » (je ne sais quel terme serait le plus juste) par l’écrivain Edogawa Ranpo (que je découvre tout juste, voyez ma récente note sur L’Île panorama), a par la suite essaimé dans les divers arts japonais, mais en marquant tout particulièrement de son empreinte sordide et excessive les mangas.

 

Parmi les grands noms du genre, on trouve notamment Maruo Suehiro, grand amateur d’Edogawa Ranpo et qui a adapté plusieurs de ses œuvres (dont, justement, L’Île panorama – encore que ce texte ne relève sans doute pas vraiment du genre, mais je vous en causerai tout de même un jour prochain) ; mais d’autres, moins connus peut-être, se le sont accaparés, parmi lesquels Kago Shintarō – auteur dont je n’aurais sans doute jamais entendu parler, n’étaient les très recommandables recommandations de l’excellente Anne-Sylvie Homassel (que je vous recommande). Et c’est de suite tout autre chose – à comparer du moins avec l’horreur d’un Spirale : à vrai dire, ça n’a tellement rien à voir que la comparaison a quelque chose d’intrinsèquement absurde… Je poursuis cependant un instant – en opposant le graphisme très soigné et dense d’Itō Junji, à celui, à l’autre extrémité du segment, d’un Kago Shintarō, au trait plus sobre (pourtant confus, parfois) et lorgnant sur la caricature (d’emblée, j’avouerai ce dernier autrement moins enthousiasmant à mon goût, mais il ne faut certainement pas s’arrêter là), tandis que les planches les plus extrêmes de Spirale, si elles procurent un profond malaise dans l’expression crue de fantasmes inavouables et déments, donnent presque l’impression, en comparaison toujours, d’un imaginaire relativement sage – ou du moins la folie n’imprègne-t-elle pas moins les planches de Kago, et c’est peu dire… C’est surtout la connotation, cependant, qui distingue les deux titres – Spirale vise à angoisser, effrayer, fasciner, terroriser (quitte à pousser son lecteur aux bords de la nausée la plus douloureuse et amère), là où ces Carnets de massacre, dans leur débauche extrême, affirmant sans cesse leur nécessairement mauvais goût au travers de délires insanes d’une pornographique jusqu’au-boutiste et surréaliste ne lésinant certes pas sur les sécrétions corporelles et autres mutilations d’organismes barbares réduits à leur animalité essentielle, lorgnent en fait bientôt sur le rire – quand bien même un rire sacrément tordu : la sève du Grand-Guignol, le gore rigolard et jubilatoirement obscène d’un 2000 Maniacs, ou, plus tard, de cette époque pourtant déjà si reculée où un certain Peter Jackson réalisait de bons films…

 

Disons les choses : je ne suis certes pas porté sur la censure façon Comics Code Authority ou défense des chères petites têtes blondes françouaises par une alliance d’opportunité catho-coco après-guerre (sans doute bien moins paradoxale qu’elle n’en avait l’air) ; mais le fait est que ces Carnets de massacre ne sont vraiment pas destinés aux chiards. Vraiment. Pas. Pour une fois que la mention « pour public averti » me paraît légitime… Même si j’admets volontiers ce point navrant : le sexe, dans ces histoires, me choque probablement plus que la violence ou les délires graphiques d’horreur pure, qu’ils s’expriment au travers d’un gore au sens le plus strict ou d’une déformation surréaliste subvertissant l’humain – oui, c’est navrant : ça ne devrait tout simplement pas être le cas. Sale pruderie puritaine de ma part...

 

Ceci étant posé, reste à voir en quoi au juste Kago use de ces thèmes et procédés, et à quelles fins. Ce premier volume des Carnets de massacre (il y en a un autre en français, je ne sais pas ce qu’il en est au Japon) se montre à cet égard étrangement manipulateur : le premier des neuf chapitres de ce volume assez dense (neuf chapitres complétés par quatre histoires très courtes, d’où le sous-titre) pose un cadre somme toute classique – nous sommes à l’époque d’Edo, avec des samouraïs aux quatre coins des rues, etc. Iemon, le « héros » du premier récit, en cherchant à assassiner sa femme dans l’espoir de pouvoir faire un nouveau mariage autrement fructueux, ne parvient pourtant qu’à la défigurer – effet inattendu de son poison. Mais cette difformité va le fasciner – et bien d’autres encore –, au point qu’il en viendra à la cultiver ; pour la satisfaction de ses propres fantasmes saugrenus, mais tout autant pour en retirer une certaine gloire de transfert auprès de cercles de pervers dans son genre, qui ne tortureront jamais assez les femmes, si cela doit permettre de les enlaidir, et donc de les rendre plus désirables… Un récit correct sans doute, et qui fait son effet, mais que j’ai trouvé d’un certain classicisme un brin décevant – à vrai dire, si l’ensemble de ces Carnets de massacre avait emprunté cette voie, sans doute n’aurais-je pas été convaincu par ce manga… Il y a pourtant un indice dès ce premier chapitre de la folie qui reste encore juste un peu contenue – quand un des pervers du cercle expose aux yeux effarés de ses camarades en fantasmes sophistiqués… un extraterrestre à la Roswell.

 

Car les choses changent… et c’est là que ces Carnets de massacre dévoilent toujours un peu plus leur intérêt, jusqu’à emporter pleinement l’adhésion du lecteur. Les histoires qui suivent – et où l’on recroise çà et là des personnages errant de l’une à l’autre (Iemon et sa femme en font partie, mais aussi l’inventeur Gennai, etc.) – en rajoutent toujours dans la constitution d’un univers barré et obscène, certainement pas rétif à la grivoiserie la plus paillarde, et sans doute encore moins à la scatologie comme ultime et délicieusement répugnant fantasme : en témoigne assurément l’étonnant destin de la prostituée du deuxième chapitre, dont l’organe baladeur ne se contente pas de procurer une jouissance inouïe à ses nombreux clients… mais débouche sur l’invention du papier toilette.

 

Ah.

 

Quand même…

 

Le troisième chapitre affiche une dimension de critique sociale plus marquée, où la beauferie des hommes débouche sur une virulente satire du monde capitaliste – tandis que le quatrième, pour être moins érotique, moque à son tour la « consommation culturelle de masse », disons. Mais c’est toujours un peu plus tordu, toujours un peu plus bizarre… Telle case, ici ou là, détonne – affichant des références inattendues et d’un humour qu’on qualifiera d’improbable… Et, bientôt, c’est le cadre même qui en est chamboulé, jusqu’à susciter une totale perte de repères, dans un grand éclat de rire aussi délibérément vulgaire que réjouissant. Au temps pour la relative « élégance », ou disons le classicisme « porno-chic » de la première histoire ! Sans doute était-ce un leurre… Car, à l’évidence, l’horreur selon Kago n’a pas grand-chose de Kwaïdan, et sa pornographie s’avère autrement obscène et sale que la stupéfiante beauté de L’Empire des sens – quitte à sortir des clichés nippons, hein… Mais non, loin de là : l’album s’amuse à casser ce décor initial par tous les moyens, et l’auteur ne s’impose bientôt absolument aucune retenue – pas même celle de la vraisemblance, si surfaite : qu’importe, par exemple, si les récits sont supposés avoir lieu à l’époque d’Edo, une sorte de Japon « médiéval » ou « classique », un avant-Meiji idéalisé, propice aux exactions de sinistres brigands et seigneurs corrompus, qui ne manqueront pourtant pas de tomber un jour devant de valeureux rônins tellement habiles au sabre ? Kago n’a que faire de tout ça ; et s’il peut s’amuser à mêler incongrument les époques, ou même les univers – on a quand même une scène, qui tombe comme un cheveu laser sur la soupe droïde, où c’est la lointaine galaxie d’il y a si longtemps de Star Wars qui se retrouve affectée par les délires de l’auteur ! –, pourquoi s’en priverait-il ? C’est en fait là, à mon sens, ce qui fait le principal intérêt de ces Carnets de massacre : le gore le plus fantasque et la pornographie la plus trash ne me laissent pas indifférent, mais c’est bien pourtant dans la dimension humoristique (et souvent critique, les deux vont régulièrement de pair) de la bande dessinée que je me suis le plus retrouvé – avec ce corollaire essentiel de l’absence totale de retenue, et a fortiori de toute moralité : les Carnets de massacre sont à vrai dire un antidote de choix à la moraline, leur mauvais goût toujours revendiqué ayant quelque chose du blason de déshonneur, porté haut et fier, car tellement préférable à l’honneur factice d’un vieux Japon sclérosé et qui tarde un peu trop à crever…

 

Dimension qui, sans doute, s’avère la plus prégnante dans les chapitres cinq à huit de la BD qui, à la différence de tout ce qui précédait, constituent cette fois une narration suivie, où tous les personnages essentiels des « histoires courtes » antérieures se retrouvent pour un baroud de déshonneur. Nous y voyons le brillant couturier Kan-San importer au Japon les boutons à l’occidentale – ce qui suffit à en faire un génie à l’échelle locale. Mais l’art de Kan-San est en fait tout autre – relevant des plus absurdes techniques des ninjas ! Capable de susciter une boutonnière sur n’importe quoi et en une fraction de seconde à peine, l’ex-assassin produit des écorchés à la pelle… Mais sa fuite n’a vraiment pas plu aux autres membres de son antique ordre d’assassins, qui comptent bien obtenir réparation. Cette trame de base centrée sur Kan-San n’est pourtant qu’un prétexte (un de plus ?). L’essentiel est ailleurs, dans cette invraisemblable prolifération de pièces de tissu qui se jettent d’elles-mêmes sur tous les trous – absolument tous les trous – pour faire leur office en les bouchant… Situation absurde, n’est-ce pas ? Mais ce n’est pas fini ! Un darwinisme nonsensique conduit bientôt, en représailles, à une épidémie de trous… Et c’est dans ces chapitres que la BD prend tout son sel : plus que jamais, elle se moque de toute vraisemblance et balance l’élégance aux orties – il ne s’agit plus que de laisser le délire intégral s’exprimer par tous les nombreux moyens dont dispose l’auteur, et surtout par les plus grossiers. Pourtant, ces épisodes ne s’en tiennent pas au seul bon gros rire bien gras – car la dimension de critique sociale n’est probablement jamais autant marquée que dans ces épisodes suivis, explorant avec une malice sadique autant que jubilatoire toutes les conséquences de la guerre des trous et des « rustines »… Et, paradoxalement, ça en devient aussi pertinent que drôle. Vraiment réjouissant !

 

La suite redescend sans doute d’un cran : le neuvième chapitre est plus banal, avec son quasi-Pinocchio trashouille ; quant aux quatre histoires courtes qui concluent l’album, elles reviennent sur des personnages et événements antérieurs, apportant plus ou moins de matière les concernant…

 

L’essentiel est sans doute dans ce qui précède. Les Carnets de massacre de Kago Shintarō m’évoquent le contentement pathétique qu’on peut ressentir à mater un film d’exploitation italien de la meilleure époque du bis gore, avec ce qu’il faut de salacerie éhontément gratuite et d’humour outrancier pour épicer la barbaque – un plaisir coupable, ou peut-être pas si coupable que cela ; en tout cas tout ce qu’il y a de réjouissant, et dont l’ordure a quelque chose de joyeusement libératoire. SPLOTCH !

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