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La Face d'un autre, d'Abe Kōbō

Publié le par Nébal

La Face d'un autre, d'Abe Kōbō

ABÉ Kôbô, La Face d’un autre, [Tanin no Kao], traduit du japonais par Otani Tzunémaro avec la collaboration de Louis Frédéric, Paris, Stock, coll. La Bibliothèque cosmopolite, [1964, 1969] 2014, 228 p.

 

J’imagine que, globalement, la littérature japonaise s’exporte plutôt bien en France – bien mieux en tout cas que bon nombre d’autres littératures, même européennes d’ailleurs, et probablement beaucoup mieux que toutes en dehors du domaine anglo-saxon (et éventuellement hispanisant ?). Par contre, j’ai l’impression, à tort ou à raison, que la part de cette littérature qui relève du genre est autrement plus discrète – tout particulièrement en matière d’imaginaire, le policier étant peut-être un peu mieux loti. Ce qui ne signifie pas, pour autant, qu’il n’y a rien – c’est sans doute plutôt que le filtre du genre n’est pas perçu comme un « passage obligé », et que les ouvrages dont on peut considérer, objectivement, qu’ils en relèvent, n’en sortent pas moins chez nous, presque systématiquement, dans des collections de « littérature générale ».

 

Ainsi, sans doute, d’Abe Kōbō, fameux auteur nippon dont le nom ne m’était certes pas inconnu, mais dont je n’avais pour l’heure rien lu (j’avais cependant La Femme des sables, probablement son plus célèbre roman, dans ma ligne de mire). Choix judicieux, donc, de la part de l’aimable personne qui m’a gentiment offert La Face d’un autre – car ce roman (adapté au cinéma, à l’instar du précédent, par Teshigahara Hiroshi – avec une certaine liberté, semble-t-il ; il faudra de toute façon que je voie tout ça), pour être publié en « blanche », relève à maints égards de la science-fiction, ce dont je n’avais pas idée au départ. La quatrième de couverture, bizarrement, avance le terme, mais seulement dans la brève note biographique qui la conclut – le lien n’est pas directement établi avec ce roman précis, si ce n’est via une référence (bien vue par ailleurs) avec le classique de Stevenson Dr Jekyll et Mr Hyde. Mais sans doute serait-il exagéré d’y voir un stigmate, et, à tout prendre, si le prétexte du roman est SF, il diffère largement, dans le fond comme dans la forme, du tout-venant du genre, a fortiori à l’époque, j’imagine.

 

Je ne peux m’empêcher de me demander, cependant, s’il n’y a pas là quelque chose qui pourrait expliquer l’étrange « Avertissement au lecteur » qui précède le roman à proprement parler, et dû aux traducteurs, Otani Tzunémaro et Louis Frédéric. Celui-ci, en fait de teaser, fait plutôt peur… et surtout me paraît totalement incompréhensible, en présentant La Face d’un autre comme une œuvre résolument « non-littéraire » voire « anti-littéraire », en faisant état de sa crudité, et en laissant imaginer un style pauvre et plus encore bancal, quand bien même délibérément (mais arguant pour cela de ce que le roman utilise des expressions incongrues, étranges ou obscures – ce qui me paraît un tantinet absurde…). Le choc de la lecture, dans le fond comme dans la forme, a en tout cas, à les en croire, des conséquences extrêmes : « On a souvent envie de déchirer ce livre, de le jeter au feu : on ne peut finalement s’y résoudre. Car il est envoutant, désagréable, attachant, irritant, fascinant et rebutant tour à tout. » Mouais ; cela me paraît un tantinet excessif… Franchement, je ne comprends pas la raison d’être de cet « avertissement », j’ai même du mal à croire que l’époque de la traduction (1969, le roman date de 1964) suffise à justifier cette bizarrerie – tout particulièrement la dimension « anti-littéraire », je ne vois vraiment pas ce qui pourrait bien motiver cette « critique » sur laquelle les traducteurs reviennent sans cesse (comme pour s’excuser ? Peut-être pas, mais ça donne quand même un peu cette impression…), dans les trois brèves pages de leur « avertissement » (plus incongru probablement que toutes les « expressions incongrues » du roman qu’ils semblent presque déplorer) : d’une part je ne vois pas ce que le choix de confier la parole à un névrosé, puisque c’est ici le propos, pourrait avoir d’essentiellement « anti-littéraire », et, d’autre part, au-delà des bizarreries mentionnées mais finalement guère redoutables et en tout cas toujours appropriées, le style – sous la plume desdits traducteurs en tout cas, en l’espèce ! – m’a paru tout à fait riche et évocateur, au-delà du seul délire supposé du narrateur, bien rendu par ailleurs (et heureusement !) : le roman censément « anti-littéraire » s’avère « bien écrit », et « très bien », même… Quant au « choc » et à la répugnance du propos, euh, oui, il y a une intention dans ce sens, aucun doute là-dessus, mais de là à en arriver aux conséquences extrêmes citées plus haut…

 

Mais passons, il est bien temps de traiter du roman en lui-même.

 

 

Bon, la quatrième de couverture ne se privant pas de raconter tout le roman jusqu’aux toutes dernières pages, j’imagine que je n’ai pas vraiment de raisons de me restreindre ici… Disons SPOILER quand même. Au cas où. Pas tout de suite, hein – je préciserai quand nous y serons rendus…

 

Le narrateur anonyme de La Face d’un autre est un scientifique de formation, qui travaille dans un laboratoire. Las, un grave accident dans ce cadre le laisse totalement défiguré par des giclées d’acide… Son visage est désormais un massacre, arborant comme des « sangsues », spectacle répugnant qui met tout le monde mal à l’aise – mais peut-être plus encore notre homme que ses semblables, au fond… Traumatisé par l’accident, qui tend à le couper du monde entier, et notamment de sa femme – à l’en croire tout du moins –, notre « héros » va alors tenter une expérience ; et il en fait le compte rendu, a posteriori, dans trois cahiers (noir, blanc, gris), de toute évidence destinés à sa femme (il s’adresse directement à elle, à la deuxième personne – procédé souvent casse-gueule, ici remarquablement géré et avec un à-propos incontestable), et qu’il dispose à son attention dans un bâtiment où elle seule peut se rendre…

 

Ce sont donc pour l’essentiel ces cahiers qui composent le roman, consistant de la sorte en un long flashback. Le narrateur s’y livre, non sans une certaine frénésie névrotique (effectivement…), et, par ailleurs, avec un égocentrisme flagrant, à même parfois de le rendre désagréable ; son récit est ainsi entrecoupé de très longues digressions d’ordre philosophique, ou tenant parfois de l’auto-analyse. C’est, en outre – joli procédé, tout particulièrement bien vu –, un ouvrage qui, pour être écrit initialement au fil de la plume (sans que cela en fasse quelque chose d’ « anti-littéraire » pour autant, désolé…), obnubile tant son auteur (il y a sans doute là un jeu entre Abe Kōbō et son narrateur, j’imagine) qu’il se sent contraint d’y revenir sans cesse, en annotant et amendant voire, tout bonnement, en contredisant, à la réflexion, ses propos initiaux, au fil de notes marginales, feuilles volantes et autres « post-scriptum »…

 

Adonc, notre homme est défiguré. Son visage à nu est un spectacle horrible ; il est contraint de le dissimuler sous des bandages, mais c’est une solution guère satisfaisante, dans la mesure où il n’en attire pas moins les regards, empreints de compassion autant que de dégoût… Mais qu’y faire ? Il y a peut-être une piste, pourtant… Si la chirurgie plastique paraît démunie dans un cas aussi extrême, demeure la possibilité de dissimuler ces horribles traits sous un masque ; mais celui-ci doit être parfait, leurrer pleinement tout un chacun – si le masque conserve une apparence d’artifice, d’irréalité, sans doute ne sera-t-il guère plus appréciable que les bandages initiaux ; voire pire : ce simulacre bâclé d’humanité aurait sans doute quelque chose d’intrinsèquement dérangeant qui accentuerait encore le trouble instinctif et bien compréhensible des quidams…

 

Mais notre narrateur est un scientifique. Et, après une phase assez complexe de collecte d’informations, il entreprend de se mettre au travail (dans un appartement loué dans le plus grand secret) – tout ceci passant par un style technique et précis, c’est là où la dimension science-fictive du roman est la plus flagrante. La réalisation de ce masque, cependant, s’avèrera d’une extrême complexité, et riche en frustrations… Pourtant, le travail aboutit, et notre homme arbore enfin cette « face » sur les traits ravagés de son visage « nu ».

 

Il s’agit dès lors de « tester » ce masque, de jauger les réactions des gens croisés dans la rue ou dans tel ou tel bâtiment public (un cinéma, notamment – où le narrateur voit un film qui fournira le matériau d’un épilogue en forme de réminiscence comme de révélation). Et c’est alors que notre « héros » prend conscience d’une dimension inhérente au masque, qu’il n’avait guère suspectée jusqu’alors : en revêtant « le visage d’un autre », c’est comme s’il devenait véritablement « un autre ». L’artifice destiné à préserver le semblant de vie sociale du narrateur a d’emblée quelque chose d’une tromperie, où la névrose (voire la psychose ?) du personnage joue à plein ; cela procède peu ou prou de la schizophrénie, voire du dédoublement de personnalité – d’où Dr Jekyll et Mr Hyde, effectivement… Le physique affecte ainsi le mental, qui en rajoute une couche, etc. Se met en branle une inquiétante et irrépressible boucle de rétroaction…

 

Inquiétante ? Sans doute. Mais excitante, aussi… Le narrateur, emporté par la psyché propre au masque, en vient à formuler des fantasmes qui lui étaient pour l’heure totalement étrangers (à moins qu’il ne s’en soit pas rendu compte jusqu’alors, plus exactement ?) : le port du masque, en lui-même, est un pousse-au-crime ; la personnalité changeante qui dissimule ses traits hideux sous cette imposture en hérite aussi un rapport au monde intrinsèquement pervers – lourd de désirs inassouvis de transgression… et sans doute tout particulièrement en matière érotique, le narrateur se constituant progressivement un rôle de « maniaque sexuel », qu’il théorise puis teste à son tour. Mais le masque n’est-il pas ici un prétexte, l’occasion rêvée de matérialiser des pulsions toujours réfrénées jusqu’alors au nom de l’intérêt supérieur de la société ? Et si le visage « à nu » était lui aussi un masque, après tout ?

 

Quoi qu’il en soit (c’est ici que l’on en arrive vraiment au SPOILER, si jamais), sa perversité le conduit enfin à envisager le test ultime : séduire sa propre femme, sous les traits « d’un autre ». L’égocentrisme forcené du narrateur, débordant d’une volonté de puissance à maints égards jubilatoire, quoi qu’il fasse pour atténuer cette dimension sans doute guère admirable (il en a au moins vaguement conscience), passe ainsi par un « jeu de rôle » intrinsèquement pervers, où les sentiments les plus authentiques sont délibérément gommés pour ne plus laisser de place qu’à la performance (n)é(v)rotique…

 

Mais qui croit-il tromper ? Le masque est-il si efficace que cela ? Et le change-t-il à ce point ? La question commence à se poser quand, littéralement ou peu s’en faut, une fillette un peu simplette le « démasque » sans l’ombre d’une hésitation… Qu’en est-il alors de son épouse ? Elle lira les cahiers, oui – et y adjoindra une brève réponse…

 

Puissante réflexion sur l’identité, les apparences et la transgression, pouvant éventuellement se muer en perversion, La Face d’un autre est un roman brillant à tous points de vue – et notamment, donc, en ce qui concerne la forme : les nombreuses digressions mentionnées plus haut, les expressions tordues qui échappent au fil de la plume (en forme de lapsus ?), les retours après coup, en marge ou sur des feuilles volantes, qui témoignent plus que jamais du trouble de l’auteur cherchant à rationaliser son rapport au masque et au monde, mais revenant sans cesse sur ses premières suppositions en la matière, pour le meilleur ou pour le pire… Tout cela participe de la réussite du roman : la narration à la première personne, impliquant par essence un biais (sans même aller jusqu’au procédé du « narrateur non fiable », guère éloigné cependant), est ici remarquablement employée, pour des effets variés mais toujours pertinents. Et il en résulte une étrange unité (on n’osera peut-être pas le terme « harmonie »…), où tous les procédés se mêlent pour asseoir un propos construit dans ses égarements – les digressions, à ce compte-là, n’en sont donc pas.

 

Bien sûr, le fond est à la hauteur. Le questionnement de l’identité via la thématique du masque (qui, dois-je dire, m’a de toute façon toujours passionné et fasciné…) en vient, au travers des nombreuses formes qu’il emprunte (psychologie bien sûr, mais le rapport à l’autre étant tout aussi essentiel, la dimension sociologique ne doit pas être sous-estimée, allant sans doute même jusqu’à la spéculation politique), à dresser un panorama exhaustif d’une individualité fragile, perdue dans un monde sans vrais repères, foncièrement hostile et menaçant – cette hostilité et cette menace devenant peut-être, alors, des « justifications » aux comportement les moins « socialement approuvés », l’hypocrisie des conventions et de la morale étant nécessairement de mise… et entretenant l’hypocrisie propre au personnage. Sans doute y a-t-il ici quelque chose d’universel – même si l’inscription du roman dans le cadre japonais fait probablement sens.

 

Roman aussi intelligent que palpitant (oui, palpitant : les digressions, les réflexions, telles qu’elles sont ici gérées, quand bien même aux frontières du délire, ont bien plus d’efficacité pour susciter et entretenir mon attention et mon intérêt que tous les gimmicks façon thriller et compagnie que l’on subit trop souvent dans des livres où ce n’est pas le propos…), La Face d’un autre séduit et fascine. Quand bien même il emprunte à des thèmes relativement classiques, ou du moins peut-on sans trop de risque d’erreur évoquer, sinon des influences à proprement parler, en tout cas des questionnements parallèles dans les différents arts (par exemple, outre Dr Jekyll et Mr Hyde, effectivement, je n’ai pas manqué de penser aux Yeux sans visage, l’excellent film de Georges Franju à peine antérieur, d’autant qu’il y a bien, encore que de façon subtile, une vague dimension horrifique dans le propos – je n’ai pas lu le roman qui l’a inspiré, toutefois ; mais, dans un tout autre domaine, le jeu ambigu, dans les dernières pages, entre le narrateur et son épouse, m’a aussi fait penser à un autre grand roman japonais, La Clef, de Tanizaki Jun’ichirō, là encore tout récent quand Abe Kōbō écrit son roman), La Face d’un autre conserve pourtant une indéniable singularité, son astuce et sa pertinence l’élevant par ailleurs aux sommets les plus enviés du genre.

 

Ce roman s’avère aussi subtil qu’intriguant, aussi dérangeant qu’enthousiasmant, d’une grande pertinence dans ses spéculations, les plus hardies comme les plus abstraites, et d’un à-propos constant dans le complexe canevas qu’il institue, où se mêlent au mieux le fond et la forme. Excellent, donc – et sans doute une porte d’entrée idéale pour découvrir une œuvre des plus alléchantes, et que je ne manquerai pas de creuser ; en enchaînant par exemple assez vite avec La Femme des sables

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