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Spirale, de Junji Itō

Publié le par Nébal

Spirale, de Junji Itō

ITŌ Junji, Spirale : édition intégrale, [Uzumaki], traduction [du japonais par] Jacques Lalloz, postface de Masaru Satō, Paris, Delcourt – Tonkam, [1998-2000, 2010-2011] 2016, 662 p.

 

Ainsi que j’avais déjà eu l’occasion de le dire (probablement en causant de ma relecture d’Akira, de Katsuhiro Otomo), je ne connais peu ou prou rien en matière de manga. Il s’agit bien d’une ignorance, non d’un rejet d’emblée – même si j’imagine que cela pourrait donner cette impression, à première vue… Et c’est somme toute étonnant, quand même : pourquoi n’ai-je jusqu’alors jamais ressenti concernant ces BD nippones le même enthousiasme, la même frénésie de découverte, que pour la littérature ou le cinéma japonais ?

 

C’est à vrai dire d’autant plus étonnant que certains titres ont à vue de nez tout pour me plaire – ainsi de cette Spirale de Junji Itō, qualifiée, au regard du lectorat cœur de cible, de seinen manga, mais qui, pour ce qui est du genre, relève de l’horreur. Or l’horreur (qui me botte, oui…) bénéficie d’une vraie tradition en manga, là où j’ai l’impression que, globalement, les BD anglo-saxonnes ou franco-belges tendent à délaisser le genre, pour des raisons que j’ignore. Il y a sans doute des exceptions, voire des œuvres légendaires (Swamp Thing, Tales from the Crypt, etc. ?) mais elles ressortent d’autant plus qu’elles affichent du coup leur singularité en tranchant considérablement sur le reste (voyez l’épisode de la cafétéria dans le premier volume de Sandman, par exemple – une de mes références pour l’horreur en BD). Au Japon, la situation est donc très différente – et l’horreur un genre à part entière, qui a ses stars, dont Junji Itō, Kazuo Umezu, Hideshi Hino, Shintarō Kago, voire Suehiro Maruo (encore que ce dernier soit plus rattaché à un genre plus spécifique encore, ero guro nansensu).

 

Autant de noms que j’ai croisés çà et là, sans jamais m’y mettre pour autant. Il était bien temps que ça change… Autant commencer, dès lors, par cette intégrale en un volume de Spirale, probablement l’œuvre la plus célèbre de Junji Itō, et, au-delà, un classique du genre (pas bien vieux, pourtant !). J’avais noté ce nom depuis longtemps, à vrai dire – ayant même vaguement entendu parler de son adaptation cinématographique (alors même que la série était en cours de publication !), sous le titre original Uzumaki, par un certain Higuchinsky (aucune idée de ce que ça vaut) ; il est vrai que nous étions alors en pleine vague « J-Horror », avec plein de Sadako dans le tas, et une approche de l’horreur quasi inédite aux yeux des spectateurs occidentaux… Pourtant, si je ne saurais dire ce qu’il en est du film, la BD Spirale n’a pas grand-chose à voir avec les clichés (bien vite) du genre cinématographique : Junji Itō s’inscrit ici dans une autre tradition spécifique, faisant plutôt dans le grotesque louchant sur le surréaliste (voire y recourant de manière frontale et sans l’ombre d’une hésitation), et, s’il multiplie les planches d’horreur pure, qui ne manquent pas de mettre un lecteur tel que moi très mal à l’aise (sensation délicieuse !), ce n’est cependant pas en ayant recours aux débauches de gore, le bon krovi rouge rouge giclant par tous les pores – le malaise provient bien davantage d’une étrangeté inacceptable, qu’on est teinté de rejeter violemment, car bien trop subversive dans son traitement de l’humain (ce qui, cependant, peut bien renvoyer aux intentions du gore le plus « réfléchi », celui d’un Romero notamment, peut-être aussi de Cannibal Holocaust, etc.)… Tout le monde n’y est pas sensible, à en croire les critiques lues çà et là sur le ouèbe – mais moi, oui, ô combien : je crois que jamais une BD, quelle qu’elle soit, ne m’avait fait cet effet, et qui plus est de manière aussi régulière – car, dans Spirale, Junji Itō ne se contente pas de mettre en place une grosse scène du genre de temps à autre : il y en a (au moins) une par épisode, lesquels s’enchaînent à un rythme effréné, et pourtant sans lassitude (en ce qui me concerne), trait s’expliquant sans doute parce que l’auteur trouve systématiquement, à chaque fois, une autre manière de déranger, une autre subversion de l’humain à illustrer, avec un brio qui lui est propre…

 

Bien entendu, j’ai été attiré par la lecture de Spirale pour un autre aspect pas encore mentionné ici : Junji Itō, quand on lui a demandé qui étaient ses influences, a mentionné semble-t-il Kazuo Umezu dans le monde du manga… et un certain Howard Philips Lovecraft, de manière plus générale ; et pas forcément pour son « Mythe de Cthulhu » : en fait, j’ai le sentiment que Junji Itō s’escrime en permanence, sur la corde raide entre sublime et ridicule, à repousser toujours plus loin les limites de l’indicible… C’est sans doute tout particulièrement vrai de Spirale, dont le cadre – une petite ville coincée entre mer et montagne, coupée du monde, et où se produisent des phénomènes étranges, et de plus en plus souvent et de plus en plus étranges et bientôt terrifiants – ne manque pas de rappeler au lecteur telle ou telle bourgade riante et paisible de la Nouvelle-Angleterre mythique, Innsmouth ou Dunwich…

 

Ledit patelin s’appelle ici Kurouzu – une petite ville, donc, assez grande néanmoins pour accueillir des infrastructures telles que lycée ou hôpital. Les événements qui ont affecté la ville nous sont narrés par une charmante jeune lycéenne du nom de Kirié Goshima – et cette simple mise en bouche perturbe un brin le lecteur (sans SPOILER outre-mesure, le personnage oscille ainsi entre diverses fonctions plus ou moins compatibles – sujet, témoin, narrateur omniscient – dès le départ, et on sent qu’il y a quelque chose qui cloche à cet égard ; c’est d’ailleurs un point que soulève Masaru Satō dans sa « postface »).

 

Quoi qu’il en soit, Kirié nous décrit ainsi la ville et ses habitants, parmi lesquels, notamment, son ami (ou petit-ami ?) Shuichi Saito ; ce dernier, très vite, se met à développer un discours panique, où la paranoïa le dispute au fatalisme – lequel, à mesure que les événements confirmeront ses craintes instinctives (oui, il avait donc raison, depuis le début !), prendra toujours plus le devant de la scène, non sans une certaine douleur pathétique… Au début, cependant, Shuichi a une attitude autrement volontaire : il dénonce d’emblée l’emprise exercée par le symbole de la spirale sur bon nombre d’habitants de Kurouzu, et au premier chef son père (et bientôt celui de Kirié, céramiste maîtrisant « l’art de la spirale », qui sera justement contaminé par le père de Shuichi – cette idée de contamination est sans doute essentielle, si elle ne relève pas à proprement parler de l’épidémie apocalyptique façon zombies/infectés) ; cette emprise, qu’il ressent parfaitement sans bien pouvoir l’expliquer, relève bientôt à ses yeux de la malédiction pure et simple, affectant la ville sinon ses habitants – aussi, dès le début, le strict et austère jeune homme enjoint-il son amie Kirié à fuir la ville à ses côtés… Chose que Kirié ne conçoit guère, jusqu’à ce que, bien sûr, il soit trop tard – la ville prohibant alors et sans ambiguïté toute tentative de fuite, au point de rendre ce simple désir inconcevable…

 

Nous n’en sommes pas encore là. Mais, insidieusement, le symbole de la spirale, avec ses connotations troublantes voire aveuglantes (la fascination pour l’infini, la perfection angoissante du schéma récurrent, mêlant nature et surnature dans une fresque inquiétante où l’homme imparfait n’a pas sa place), envahit toujours un peu plus la ville, en constituant progressivement un pont entre autant de faits-divers incompréhensibles et grotesques – pour l’heure impossibles à lier entre eux au-delà de ce seul motif symbolique, mais la donne va changer au fur et à mesure, jusqu’à un dernier tiers de la BD, en gros, où tous les fils rouges se rejoignent, conférant une nouvelle dimension à l’horreur affectant Kurouzu.

 

C’est ainsi que, après, disons, les deux premiers chapitres, préparatoires – introduisant le thème de la spirale, qui affecte ici directement le quotidien de Kirié et Shuichi –, nous aurons droit à une succession d’histoires courtes, souvent tout à fait absurdes, et pourtant étonnamment efficaces : ainsi de cette cicatrice creusant littéralement celle qui l’arbore et ce jusqu’à l’absorber ; ainsi encore de ce « combat de cheveux » qui aurait tout pour être ridicule et qui, pourtant, perturbe sacrément (en introduisant d’ailleurs, quand bien même de manière pour le moins paradoxale, un sens supplémentaire au récit, une grille d’interprétation globale – j’y reviendrai) ; ainsi, pourquoi pas, de ce phare tueur, dont les escaliers en colimaçons figent dans le réel le motif de la spirale, condamnant peu ou prou tous ceux qui les empruntent… Si certains de ces épisodes sont sans doute un peu plus faibles (je pense notamment à celui de « la boîte à surprise », finalement une histoire de mort-vivant très classique – et qui prête sans doute délibérément plus à rire qu’à frissonner, exceptionnellement, encore que la dimension de harcèlement de l’héroïne n’ait sans doute rien d’innocent), d’autres, par contre, introduisent avec finesse et mesure (termes paradoxaux tant se dégage de l’ensemble une permanente et réjouissante sensation d’outrance – je ne sais pas vraiment comment m’expliquer, là…) des éléments cruciaux de la suite, ainsi de ces limaç’hommes, des jeunes gens qui se transforment… en escargots. WTF, comme on dit ? Mais oui, c’est exactement ça : du WTF, à fond, qui pourrait être ridicule, et l’est à vue de nez, mais qui véhicule pourtant une inquiétante horreur, où la transformation du corps n’est peut-être pas le pire – ce pire, impliquant les limaç’hommes, on verra bien assez tôt ce qu’il en est, la concentration de nœuds dans l’estomac du lecteur atteignant alors un niveau record… Même chose, sans doute, pour les épisodes introduisant le thème essentiel du cyclone, et, qui lui est corrélé, celui des vieilles cabanes parsemant la ville – éléments qui, eux, feront sens en définitive.

 

En effet, au bout d’un certain temps, par petites touches insidieuses, tout se lie. Je n’irais probablement pas jusqu’à dire que « tout fait sens » (même s’il s’agit bien d’arriver en définitive à une forme d’ « explication », plus ou moins satisfaisante sans doute, mais pas dépourvue d’impact émotionnel, c’est déjà ça), mais les épisodes très disparates du début s’associent bel et bien pour ancrer le cauchemar dans une réalité autre, et irrépressible. Il est sans doute assez amusant de constater comment le thème de la fuite, très tôt introduit par Shuichi, est pourtant bientôt délaissé par les habitants de Kurouzu ; ceux-ci ont beau enchaîner les épisodes traumatisants, les purs récits d’horreur affectant la ville dans son ensemble, au-delà des simples faits-divers sordides que l’on voulait y voir initialement, ils ne semblent même pas envisager la possibilité et encore moins la nécessité de fuir… Et quand l’idée s’empare enfin d’eux, quand il n’y a visiblement plus d’autre solution, il est bien entendu trop tard : le piège cosmique s’est refermé sur eux, et personne n’y échappera. Inutile de songer à fuir par la mer ou la montagne – la spirale, par essence, fait tourner les gens en rond –, et le tunnel très « Silent Hill » qui est censé relier Kurouzu au monde extérieur ne débouche bien évidemment sur rien, et, en fait de relier, éloigne et coupe. La ville devient un microcosme, focalisé sur lui-même – avec tout ce que cela implique de rejet de l’autre et en même temps d’autophagie, etc.

 

Et tout ceci fait vraiment peur. Enfin, pas à tout le monde, faut croire (les critiques ne manquent pas qui trouvent Spirale trop grotesque pour être dérangeant, trop ridicule pour faire peur), mais ça a marché au mieux sur moi. La dimension graphique, faut dire, ajoute un impact non négligeable au récit horrifique – les corps distordus dont raffole Junji Itō procurent à la BD une dose supplémentaire d’horreur, à laquelle la littérature consacrée au genre ne peut parvenir qu’en déployant des trésors d’imagination, secondés par un talent primordial pour la description, sans garantie d’égaler cet effet pictural.

 

Le dessin, de manière générale, est d’ailleurs très bon, et si l’on tend instinctivement à mettre en valeur les grandes planches surréalistes et horribles, le reste est à la hauteur et plus que ça, qui permet en fait d’autant plus à l’horreur de s’exprimer, qu’elle l’insère dans un cadre réaliste et dynamique, soigné et d’un à-propos indéniable. Si j’ai toujours quelques soucis, sans doute, avec certains canons du manga (ainsi de ces personnages qui transpirent tout le temps, et semblent crier en permanence…), le résultat global est d’une force indéniable.

 

Prise en tant que telle, Spirale est bien un chef-d’œuvre de l’horreur (au-delà des seuls mangas, au-delà même de la seule bande dessinée, pour triompher dans le genre quel que soit son médium). Peut-être est-il possible d’aller encore au-delà, en conférant un sens supplémentaire au récit, une symbolique plus ou moins cachée, plus ou moins consciente d’ailleurs, qui autoriserait une interprétation plus englobante ? C’est ce que semble penser Masaru Satō dans sa « postface », qui entend montrer – après bien des circonvolutions toutefois – que Spirale s’inscrit dans un contexte politico-économique précis, à savoir le Japon en crise, et, à l’en croire, on peut dès lors se livrer à une interprétation de la BD via une sorte de grille de lecture marxienne sinon marxiste, portant pour l’essentiel sur la critique du capitalisme. Ah ouais, quand même ? Mais peut-être, après tout : certains thèmes développés font sens à cet égard, et notamment celui, fondamental, de tous ces gens désirant par-dessus tout qu’on les regarde – thème bel et bien au cœur de l’histoire. Cependant, faut-il vraiment en passer par Karl-chou pour en arriver à ce constat ? Je n’en suis pas tout à fait convaincu – d’autant que j’ai tendance à croire qu’on aurait bien tort de limiter à sa dimension économique, par essence fondamentale dans une telle grille, ce comportement pathologique qui trouve sans doute à s’exprimer de bien des manières, pas nécessairement corrélées à la doxa capitaliste… C’est le problème, de manière générale, de cette grille, qui tend à faire de l’économie l’alpha et l’oméga de l’analyse du comportement humain – j’ai pu adhérer à cette conception fut un temps, mais ce n’est certainement plus le cas aujourd’hui…

 

Ce qui nous conduit en fait à une dernière problématique : Spirale a-t-elle besoin de cette interprétation pour briller ? Mais pas du tout ! Cette volonté de rendre une œuvre d’art plus « sérieuse » (et donc fréquentable) en la bardant de références pointues et de sens cachés contribue trop souvent à mes yeux à amoindrir le récit en lui-même ainsi que sa mise en scène. Ici, je vais renvoyer en fait (du coup…) à une autre référence, qui peut paraître incongrue – à savoir J.R.R. Tolkien. Si le célèbre auteur a parfois écrit des œuvres allégoriques (« Feuille, de Niggle » en est sans doute l’exemple le plus frappant), il n’en contestait que davantage la pulsion de nombre de lecteurs et critiques cherchant à tout prix à imputer un contenu allégorique au Seigneur des Anneaux (pas forcément à tort, ceci dit, à l’occasion de certains passages, si ça peut coincer globalement) : pour Tolkien – et il ne disait pas autre chose dans sa fameuse conférence sur Beowulf –, l’œuvre doit d’abord être appréciée en tant que telle, pour son récit et son art du récit, pour son style aussi, et non comme un vulgaire outil d’interprétation, renseignant sur les us et coutumes de l’auteur et de son temps, etc. Et, à la lecture de la « postface » à Spirale, je n’ai pu m’empêcher de penser à tout cela – peut-être à tort, et peut-être Masaru Satō a-t-il parfaitement raison dans son analyse de cette BD comme critique du capitalisme en temps de crise… Je ne le nie pas ; ce que je prétends, par contre, c’est que Spirale n’a pas besoin de cette couche de sens « honorable » pour être une excellente bande dessinée, et sans doute un vrai chef-d’œuvre du genre ; je vais creuser la question prochainement avec d’autres auteurs cités plus haut dans ce compte rendu, mais là c’est d’emblée une sacrée baffe…

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