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CLEER, de L.L. Kloetzer

Publié le par Nébal

CLEER, de L.L. Kloetzer

KLOETZER (L.L.), CLEER. Une fantaisie corporate, habillage intérieur et extérieur de Daylon, Paris, Denoël, coll. Lunes d’encre, 2010, 353 p.

 

Ma chronique figure dans le n° 83 de Bifrost, plus précisément dans le dossier consacré à Laurent (et L.L.) Kloetzer, pp. 162-163.

 

N’hésitez pas à y réagir d’ores et déjà.

 

Le moment venu, cette chronique sera reprise en ligne sur le blog de la revue. Je vous en donnerai le lien, et la complèterai par un compte rendu autrement long, plus typique de ceux qui figurent ces derniers temps sur ce blog.

 

EDIT : Vous trouverez la chronique de Bifrost ici. Ci-dessous, j'en publie également une version plus longue.

Laurent Kloetzer (ou en l’espèce L.L. Kloetzer, pour Laure et Laurent) fait partie de ces auteurs que je crevais de lire depuis longtemps, mais sans en avoir vraiment eu l’occasion ; il y eut bien sa participation à Tadjélé, mais ça ne suffit sans doute en rien (d’autant que j’avoue mon incapacité à attribuer la paternité de telle ou telle nouvelle de Yirminadingrad à qui que ce soit…) ; j’avais bien lu Petites Morts, mais dans un cadre particulier excluant toute critique ; enfin – et surtout –, j’avais certes entamé Le Royaume Blessé, et adoré ce que j’en avais lu, mais, pour une raison ou une autre dont je ne parviens pas à me souvenir aujourd’hui, j’avais dû en interrompre la lecture, et ne l’ai jamais reprise depuis ; il faudra, oui, et plus vite que ça (et en reprenant du début, bien sûr).

 

J’avais par ailleurs régulièrement de bons à très bons échos des ouvrages de Laurent ou L.L. Kloetzer… Et j’avais d’ailleurs fait l’acquisition des deux romans signés L.L. Kloetzer dans la collection Lunes d’encre de Denoël, le présent CLEER, et aussi Anamnèse de Lady Star – que je vais lire, enfin, très bientôt, si.

 

CLEER m’intriguait tout particulièrement. Ne serait-ce, d’ailleurs, que du fait de la singularité de l’objet-livre, conçu par Daylon, et pour le moins étonnant (je ne suis pas tout à fait sûr que ce soit pleinement réussi, mais c’est du moins étonnant, donc, et sans doute globalement bien vu). Au-delà, il y avait bien sûr cet intriguant sous-titre évoquant une « fantaisie » (et non fantasy ?) « corporate »…

 

« Corporate »… Un mot qui ne fait pas vraiment partie de mon vocabulaire. À proprement parler, je n'ai jamais rien connu de la sorte, moi qui n'ai jamais travaillé en entreprise – un monde qui me dépasse, et me rejette autant, en pleine connaissance de cause, que je le rejette instinctivement. Je suppose qu'il peut y avoir un peu de ça dans « l'esprit de corps » tel que je l'ai subi et déploré à la fac, mais non, c'est encore autre chose, sans doute... Et une chose qui me fascine (parce que je ne la comprends pas) et me terrifie tour à tour.

 

En fait, je n'ai appris ce mot, « corporate », que bien tardivement – même si ça remonte un peu ; c’était lors d'une conversation avec un camarade, qui avait l'extrême amabilité de me conduire à Paris depuis Toulouse. Tout au long de l'autoroute, nous avions discuté de cet étonnant symptôme – mon camarade, impliqué dans la chose, étant parfaitement posé tandis que j’avais des yeux exorbités tout du long. Je n’en revenais pas, à vrai dire – je ne comprenais pas cet autre monde si distant du mien ; j’avais sans doute eu l’occasion (en famille, notamment…) d’exprimer mon mépris de ce que je qualifiais alors de « patriotisme d’entreprise », mais sans avoir la moindre idée de ce que cela recouvrait au juste… Et je me souviens encore de quelques anecdotes issues de cette conversation, portant sur les costumes et célébrations impliqués par le contexte, ou plus précises : par exemple à propos de ces cadres, maintenus au courant de l'évolution de leur entreprise à la minute près, et dressés à communier ensemble, dans des applaudissements frénétiques tenant de l’hymne, à chaque communication d'un bon résultat...

 

Il en est bien sûr découlé une très forte prévention à l’égard de ce concept – prévention qui a pu m’inciter d’autant plus à faire l’acquisition de CLEER, roman (ou fix-up) étonnant, illustrant avec méticulosité ce cadre (et jusque dans la forme, bien sûr, submergée sous le sabir perclus d’anglicismes qui lui semble inhérent). Mais je n’en attendais pas quelque chose d’aussi bête qu’une charge, et à bon droit faut-il croire : CLEER me paraît bel et bien user de ce cadre – puisque c’est de cela qu’il s’agit – sans le caricaturer ou le parodier, ce qui pouvait être tentant, et pas davantage en le pointant du doigt pour en dénoncer toute l’inhumanité et toute l’horreur. Qu’on ressente quand même cette inhumanité ou cette horreur est sans doute dans l’ordre des choses, mais de manière relativement subtile : on ne déteste pas ce que l’on voit au seul motif que l’auteur nous a intimé de le détester, nous a explicitement dénoncé le mal ; peut-être ne nous laisse-t-il pas pleinement la possibilité de choisir un autre angle de vue – car l’auteur manipule… –, mais, non, je ne pense pas que l’on puisse dire de CLEER qu’il s’agit d’une charge ou d’un pamphlet. Vraiment pas.

 

Mais je tourne autour depuis bien trop longtemps, sans doute faut-il examiner maintenant d’un peu plus près le contenu de ces pages…

 

Il y a Le Groupe – généralement désigné ainsi, le nom CLEER n’étant le plus souvent (voire systématiquement) qu’associé à ce slogan improbable et pourtant tellement commun, d’apparence vide mais potentiellement inquiétant néanmoins : « Be yourself. » Et peut-être est-ce effectivement la consigne primaire du Groupe. On peut à vrai dire avoir ce sentiment, à en juger par les entretiens d’embauche tordus qui introduisent le roman, portant sur le recrutement de deux jeunes cadres tout à fait prometteurs, qui seront amenés à travailler ensemble, mais que tout, autrement, semble distinguer – et cela va au-delà de la seule complémentarité.

 

Je disais plus haut qu’il n’y avait pas de « caricature » dans CLEER, mais sans doute faut-il émettre ici un bémol – car, oui, nos deux « héros » sont de purs stéréotypes, et à dessein : Vinh Tran, ainsi, est une froide machine à tuer, dont l’efficacité n’a d’égale que l’ambition – violent, machiste, narcissique, autoritaire, il ne fait preuve d’aucune empathie (et n’en suscite pas davantage, à moins que…) : c’est un robot au service d’une cause et cette cause est Le Groupe (encore que son enrichissement personnel, au sens le plus matériel, soit sans doute tout aussi essentiel ou presque). Charlotte Audiberti, par contre, si elle se montre extrêmement efficace à sa manière bien différente, est une personnalité autrement fragile, avec quelque chose de visionnaire cependant qui fait toute son utilité – cela tient, au départ, d’un cliché façon « intuition féminine » (mais c’est un cliché sans doute bienvenu dans le cadre de sa relation à Vinh), mais cela s’avère bien plus que cela, au fur et à mesure que sa perception du monde et son empathie exacerbée se muent et se transcendent pour faire de la jeune femme un oracle (sibylle ou pythie ? Mais sans doute ne faut-il pas chercher en priorité du côté gréco-romain…).

 

Ces deux cadres intègrent un service du Groupe appelé « Cohésion Interne » (on pense tout naturellement à « Circonstances Spéciales » ?), et leur rôle se partagera entre la communication, l’enquête (façon police politique) et peu ou prou l’espionnage : il y a des problèmes hors-normes au sein du Groupe – ou plus exactement des myriades d’entreprises on ne peut plus diverses qui le composent –, et c’est à eux de les résoudre.

 

Chaque chapitre de CLEER peut être envisagé comme une nouvelle (d’ailleurs, « Tea, Coffee, Me ? » avait d’abord été publié en tant que tel dans Bifrost), et il s’agit à chaque fois d’une enquête, dans le cadre d’un projet plus ou moins bien défini, et désigné par le nom d’un écrivain. Il y a ici – mais peut-être surtout dans les premiers chapitres – une certaine dimension ludique, jouant sur les codes du policier ou de l’espionnage, au travers d’un questionnement bien loin de toute envolée dans les sphères métaphysiques, mais se cantonnant à première vue dans le plus concret et le plus terre à terre ; cela aura l’occasion de changer… Mais ces enquêteurs que sont Vinh et Charlotte ont à gérer des dossiers incongrus, où l’insolite et l’étrange, sinon à proprement parler le fantastique ou la science-fiction (au-delà de références bien admises et de développements tardifs, on peut s’interroger sur le positionnement « genre » de CLEER – à supposer toutefois que cette classification ait la moindre pertinence) ; et je serais bien tenté dès lors de les qualifier d’ « enquêteurs de l’étrange » ou « du surnaturel » – genre qui a eu son importance et sa postérité, mais, quitte à devoir citer des noms évocateurs, je dirais tout naturellement Mulder et Scully de X-Files… à ceci près que les fonctions sont inversées.

 

Le lecteur, dans la foulée décidée de Vinh et Charlotte (celle-ci quelque peu en retrait cependant – mais autrement plus importante probablement pour le fond du récit), se plonge ainsi dans le quotidien d’une multinationale impersonnelle ; et, si le sommet radieux de la tour du Groupe leur est quasiment inaccessible – pour le moment… –, les bas-fonds de ses filiales ont bien besoin de l’aide de nos jeunes cadres dynamiques ; lesquels se confrontent parfois au sordide, voire à l’inavouable, mais Vinh avec le détachement d’une machine, et Charlotte avec une tout autre sensibilité, éventuellement pathologique. Aussi faut-il s’attarder sur l’intérêt qu’éprouve cette dernière pour un des axes de la qualité d’entreprise du Groupe, les séminaires de formation à la psychologie Karenberg – via un déconcertant et quelque peu effrayant spécialiste du nom de Göding. Cette branche de la psychologie managériale tient plus que jamais de la secte, son spécialiste du gourou – l’effet sur Charlotte, dès lors, évoque régulièrement un redoutable conditionnement, mais s’articulant de manière complexe et paradoxale avec la devise inévitable de CLEER : « Be yourself. » Et c’est peut-être là, au fond, qu’est le cœur du roman – que je ne prétendrai pas comprendre parfaitement, il est passablement hermétique, et truffé de références qui m’échappent… On peut valoriser au premier regard l’ascension de Vinh, petit chef qui deviendra grand… s’il parvient à se libérer des complots qui l’environnent, notamment dans le dossier « Conrad » du dernier chapitre, certes pas innocemment délocalisé en Asie du Sud-Est, avec un ersatz techno-capitaliste de Kurtz en ligne de mire. Mais l’évolution de Charlotte, bien différente mais non moins importante, voire autrement essentielle, tient bien davantage d’un changement de paradigme, confinant à la transcendance, voire la post-humanité…

 

La progression dans les rangs du groupe, dès lors, tient de l’Échelle de Jacob. Car si la dimension « corporate » de CLEER m’évoque tout naturellement, à moi qui en suis on ne peut plus extérieur, quelque variation cauchemardesque de l’Enfer sur Terre, le fait est que L.L. Kloetzer sublime la foi d’entreprise pour en faire une pure métaphysique, et, tout au sommet, se trouvent bel et bien Dieu et Ses anges, et non quelque perfide avatar de démon cupide et sans scrupules – et sans plan bien défini.

 

Ce qui se combine en fin de compte très bien avec le cadre : si CLEER est un enfer, alors c’est un enfer aussi blanc que les costumes imposés à ses employés, lumineux comme un projecteur en pleine face, froid comme un responsable des ressources humaines, aseptisé comme une clinique de luxe faisant profession d’hygiénisme, pur comme un fantasme aux redoutables implications. Inhumain ? Ou trop humain… Mais – donc – ce n’est pas une caricature, et ce n’est pas non plus une charge ; c’est bien plus juste que ça, et ce que la neutralité supposée de l’auteur corresponde à une réalité accessible ou doive demeurer un idéal par essence impossible à atteindre.

 

S’y adjoint la question de l’absurde : celui-ci, via les anomalies et autres étrangetés qui pointent le bout de leur nez au fil des enquêtes des agents Tran et Audiberti, est probablement de la partie… mais peut-être d’une manière, disons, « Kafka 2.0 » ? J’entends par-là que, si l’absurde y broie régulièrement les côtes et creuse davantage encore l’estomac du lecteur, la possibilité qu’il y ait un sens à tout ça n’est jamais totalement exclue… ce qui ne la rend que plus terrifiante.

 

Et tout cela contribue au succès de CLEER. Je n’irai pas jusqu’à en faire un chef-d’œuvre – mais c’est clairement une réussite. En définitive, un roman à part, ambitieux comme les cadres qu’il décrit, mais bien autrement ancré – au-delà de ses échappées fantastiques, quand bien même essentielles – dans un quotidien d’une réalité étouffante. L’ascension, vertu cardinale d’un monde néolibéral parti en vrille, y est transmutée d’une manière étonnante – peut-être est-ce là l’ « incandescence » envisagée par la quatrième de couverture ? Au fond, je n’en sais rien… Je ne suis pas bien certain d’avoir pleinement appréhendé le propos de L.L. Kloetzer, non – mais ce que je sais, c’est que j’ai beaucoup aimé CLEER, et trouvé ça très fort.

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