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La Maison aux insectes, de Kazuo Umezu

Publié le par Nébal

La Maison aux insectes, de Kazuo Umezu

UMEZU Kazuo, La Maison aux insectes, [Mushi-tachi no ie], préface de Kiyoshi Kurosawa, traduit du japonais par Miyako Slocombe, Poitiers, Le Lézard Noir, [1968-1969, 1972-1973, 2005] 2015, 214 p.

 

Ma timide et bien tardive découverte du manga d’imaginaire, et plus particulièrement du manga d’horreur, se poursuit, et pour le mieux, avec une nouvelle BD très impressionnante, et qui m’a profondément surpris, à sa manière toute particulière. Récemment, je vous avais parlé de Spirale de Itō Junji, du malaise suintant de ces pages empruntes d’une folie fataliste, ainsi que, dans un genre bien différent, du premier volume des Carnets de massacre de Kago Shintarō, faisant davantage dans le porno-trash jubilatoire baigné par un humour tordu. Il y a sans doute bien d’autres choses tout aussi singulières à découvrir, entre ces extrêmes et au-delà (j'en ai quelques-uns en lice), mais le volume qui m’intéresse aujourd’hui est une bonne occasion de remonter aux sources du genre horrifique en manga, avec celui dont on a fait le parrain du registre, Umezu Kazuo – un auteur somme toute peu connu de par chez nous, quand on le considère comme une influence essentielle au Japon. On en retient surtout la série L’École emportée – ce titre ne m’était pas inconnu, si je ne m’y étais jamais plongé –, mais le présent recueil d’histoires courtes (« nouvelles » si vous y tenez) est tout juste antérieur (fin des années 1960, début des années 1970), et présente pourtant une autre facette de l’auteur, fonction non seulement de ses envies et obsessions, mais aussi des publics-cibles, selon la compartimentation propre aux mangas – à relativiser toutefois, j’y reviens de suite.

 

Dans sa préface, le réalisateur Kurosawa Kiyoshi rapporte son premier contact avec l’œuvre d’Umezu Kazuo, très jeune, et via des revues pour filles – ce qui ne l’a certes pas empêché de toucher tout autant, dès cette époque, un public masculin ; les nouvelles du présent recueil, toutefois, n’obéissaient pas à ce régime éditorial, et visaient globalement un public plus adulte – mais, là encore, il ne faut pas forcer le trait de la compartimentation. En fait, ce parcours éditorial, au-delà des barrières supposées du sexe et de l’âge, témoigne de la portée universelle des histoires courtes d’Umezu Kazuo – le terme ayant d’autant plus d’impact, peut-être, avec l’exportation quand bien même tardive de son œuvre. Car, comme dit plus haut, Umezu Kazuo est peut-être méconnu en France – du moins à l’aune de son statut iconique au Japon. Après des années sans la moindre parution (Glénat avait tout de même publié ses plus célèbres séries au tournant du millénaire, dont L’École emportée), c’est donc Le Lézard Noir qui a repris le flambeau, avec deux recueils de nouvelles horrifiques, La Maison aux insectes, dont je vais vous causer là maintenant, et Le Vœu maudit, qu’il faudra bien que je lise également. Et nous sommes bien là devant des titres séminaux, à leur manière – d’une influence considérable sur le manga d’horreur à venir.

 

Pourtant, ce qualificatif pose parfois problème, en définitive… Oui, globalement, on fait bien ici dans l’horreur, mais souvent d’une manière très subtile et ne correspondant en rien aux codes (cinématographiques ou littéraires) du genre, quoique l’auteur ne se prive pas d’en user le cas échéant – en fait, cette astucieuse balance entre retenue et explicité n’est pas pour rien dans la réussite de ces nouvelles : l’auteur est d’une habileté consommée pour surprendre le lecteur, en jouant sur une multitude de tableaux (non des moindres : le point de vue, qui fournit la trame des histoires les plus fortes – jusqu’à un retournement radical et proprement bouleversant, qui marque déjà le récit inaugural, « La Maison aux insectes », mais que l’on retrouve ultérieurement dans « Le Lien », où l’effet est du coup un peu amoindri, mais cela participe en même temps de la définition du style de l’auteur). Ainsi, si son fantastique est dans une large mesure psychologique – nous sommes dans cet entre-deux caractéristique qui questionne le monde, la réalité, les personnages, avec ce surnaturel qui est peut-être… ou pas –, l’auteur ne se prive pas pour autant d’asséner quelques violents chocs graphiques au lecteur déboussolé, tirant le récit, au moins le temps d’une saynète, vers un gore ou quasi-gore d’autant plus efficace qu’il est parfaitement inattendu – et pourtant d’un à-propos indéniable. Parallèlement, la romance est souvent un élément fondamental de ces histoires (Umezu avait semble-t-il fait ses premières armes dans ce genre), mais peut déboucher sur bien des choses avec une même pertinence – de la tension érotique la plus malsaine et déstabilisante aux sentiments les plus abstraits et les plus « purs », occasion essentielle de mettre en scène d’empathiques personnages féminins, eux-mêmes l’occasion d’une charge passablement éloquente contre un Japon patriarcal cloitrant les femmes dans un mariage étouffant, sans autre perspective de réalisation personnelle : ces histoires n’ont sans doute rien de pamphlets, mais leur contenu à cet égard n’a de toute évidence rien d’innocent (surtout pour la période ? Encore une fois, nous sommes à la charnière des années 1960 et 1970…).

 

Toutes ces techniques « littéraires », dans le cadre d’un manga, s’accompagnent bien sûr d’autres, « picturales » – voire « cinématographiques » : Umezu, à n’en pas douter, fait preuve d’un incroyable talent pour le montage, et sa mise en page, sa découpe temporelle (qui en vient en fait à sublimer le rôle du temps d’une manière plutôt inattendue en bande dessinée, par exemple en usant de quatre cases pour ouvrir une porte, ce qui n’a rien de gratuit mais participe pleinement de l’ambiance), détournent la narration au service d’une astucieuse machine à empathie, manipulant le lecteur avec le brio d’un grand réalisateur (disons un Hitchcock, pour l’époque – plus tardivement, on ne s’étonnera guère de ce qu’un Kurosawa Kiyoshi ait ici témoigné de l’influence d’Uzemu sur sa propre œuvre, et je suppose qu’il en va de même pour Nakata Hideo, et peut-être même plus encore, tant la mise en avant des personnages féminins chez ce dernier procède probablement d’une intention comparable). Le graphisme d’Umezu, d’une telle élégance dans la gestion du temps, bénéficie également d’autres traits plus étonnants, jouant parallèlement d’une forme de dynamique perverse entre mouvement et statisme, et qui s’exprime notamment par son usage remarquable et caractéristique du noir – d’une manière dépassant amplement les poncifs de l’horreur graphique : voyez la dernière de ces nouvelles, intitulée « La Fin de l’été », où la mer, en pleine saison estivale, se déploie en rouleaux d’encre évoquant une menace sourde, tandis que, se mêlant enfin à la nuit, elle en arrive à incarner la perte de repères de l’héroïne abandonnée dans un cosmos intrinsèquement menaçant… Cette ultime histoire est clairement ma préférée sur le plan graphique – elle est proprement bluffante à cet égard, inscrivant aussitôt l’auteur parmi les plus grands maîtres des aplats de noir. Le dessin, globalement, est de toute façon déstabilisant – mais finalement très moderne, au point d’en être parfois visionnaire. Cela vaut en tout cas pour les décors, les cadres, l’usage du noir donc – pour ce qui est des personnages, sans doute La Maison aux insectes encaisse-t-elle davantage le coup de son âge, en introduisant par ailleurs un décalage vaguement suranné, avec ces hommes systématiquement carrés et ces femmes d’une minceur maladive, et leurs visages hyper-expressifs, grands yeux toujours en mouvement et bouches grandes-ouvertes sur un cri perpétuel de menace ou d’angoisse… Ici, j’avoue ne pas toujours accrocher – faute sans doute d’avoir bien intégré les canons du manga.

 

Tous ces éléments s’associent pour mettre en scène des histoires étonnamment fines, relevant du meilleur fantastique – surtout psychologique, donc, encore que la fatalité extérieure ne soit pas systématiquement exclue ; dans un registre assez proche, notons par ailleurs que la noirceur constante et largement morbide de l’ensemble peut s’accommoder, très exceptionnellement, de vagues lueurs d’espoir… même si celles-ci ont souvent alors quelque chose d’ironique, qui leur permet de subsister sans anéantir pour autant l’histoire globale, car s’intégrant pleinement dans le rapport au monde qu’elle décrit.

 

Une chose, au-delà, est particulièrement marquante dans les récits composant La Maison aux insectes, et c’est la place accordée aux femmes. Peut-être cela vient-il de la carrière d’Umezu dans le genre romance, ou de la publication de ses premières histoires d’horreur (comme celle qu’évoque Kurosawa Kiyoshi dans sa préface, insistant sur le choc global qu’elle avait constitué dans les cours d’écoles) dans des revues essentiellement destinées aux jeunes filles. Encore une fois, ce n’est pas le cas de ces récits précisément (publiés pour l’essentiel dans Big Comic, magazine visant un public plus adulte et semble-t-il sans distinction de sexe), mais le fait est là : que les personnages féminins soient pleinement centraux ou pas, fassent office de point de vue ou pas, ils sont là – et ce sont de beaux personnages, élaborés avec finesse et empathie, autant dire l’antithèse de nombre de personnages féminins dans l’horreur occidentale, par exemple cinématographiques, cohortes de « scream queens » enlevées par des singes titanesques, soumises aux fantasmes érotico-gothiques d’une infinité de comtes vampires aux châteaux de carton-pâte, figures de débauche adolescente subissant une mesquine répression puritaine dans quelques survivals et une quantité de slashers – sans même parler, je suppose, du rape and revenge… Les femmes mises en scène par Umezu sont bien davantage que cela : elles sont de vrais personnages, et le récit tourne souvent autour de leur psyché complexe – de cette psyché à laquelle aucune poupée plastique ne pourra jamais prétendre, elle qui n’a qu’une fonction esthétique. Ces récits n’ont sans doute rien de brûlots libertaires, mais ce point de vue particulier suffit amplement à en exprimer une certaine sève fort bienvenue. Et les malheurs de nombre de ces héroïnes (dans « La Maison aux Insectes » peut-être, dans « Les Yeux » et « La Fin de l’été » très certainement, éventuellement ailleurs aussi) vont sans doute bien au-delà de la seule délectation sadique offrant au lecteur/spectateur cruel son quota de chair et d’âme violentées…

 

Quelques mots sur chacune de ces histoires, peut-être ? Présentation hâtive, évitant d’en dire trop si possible… Dans « La Maison aux insectes » (1972), un homme a l’idée saugrenue de vouloir montrer sa femme à sa maîtresse – expliquant pourquoi il l’aime et pourtant ne peut l’aimer, laissant le champ à une autre… Mais l’épouse reniée aussi a son mot à dire sur ce qui s’est passé – et pas tant les ambitions de son époux quant à l’avenir ! Bien davantage ses obsessions antérieures et sa violence conjugale… Ce brillant récit est un sommet de fantastique psychologique, extrêmement déroutant – l’auteur, en usant et abusant des subjectivités (changements brutaux de points de vue, et qui plus est au travers de narrateurs non fiables), perd délibérément son lecteur qui n’en demandait pas davantage, et assaisonne le trouble immédiat de cette perte de repères avec des bizarreries en tout genre, certaines louchant sur le « weird », non sans une certaine poésie glauque, et d’autres davantage vers le thriller, mais sans jamais négliger la chronique intime… au point de faire de ce récit une somme, un panorama peu ou prou exhaustif et pourtant cohérent de l’horreur et du fantastique. Vraiment très impressionnant.

 

« Les Yeux » (1969) est un récit d’une ampleur bien différente, plus resserrée, jouant dans une sphère strictement intime, où la dimension psychologique seule compte – le surnaturel avec ses effets outrés est clairement remisé le temps d’un récit. L’obsession de cette docile épouse craignant que son mari ne découvre un jour la vérité quant à son unique esquisse d’infidélité bien vite sabordée constitue un tableau touchant autant que perturbant de la femme nippone (et sans doute de bien d’autres) enfermée dans un strict carcan de codes de bienséance, dont le poids est si insoutenable qu’il en empêche de vivre… Touchant et bien vu.

 

« La Bougie » (1968 ; le plus court de ces récits, le plus ancien aussi même si ça se joue à pas grand-chose) est nettement moins marquant, sans être mauvais pour autant. Disons toutefois que cette variation sur la « seconde chance », certes pas dénuée d’ironie, portant sur un homme accusé du meurtre de sa famille et attendant son exécution, m’a laissé relativement indifférent – surtout, sur une même base, on aura l’occasion, à la fin du recueil, de lire bien, bien plus intéressant, juste et bouleversant, avec « La Fin de l’été »…

 

« Le Lien » (1969), sans être forcément mineur – et c’est un récit autrement plus convaincant que le précédent –, convainc plus ou moins, dans la mesure où c’est une sorte de variation (en autrement plus classique) sur le thème de « La Maison aux insectes » (« variation » n’est peut-être pas le terme approprié – dans la mesure où, chronologiquement, c’est plutôt « La Maison aux insectes », récit postérieur, qui constitue une variation sur « Le Lien »), avec ses subjectivités incompatibles ; le côté relativement convenu de la trame de base (un homme veille sa jeune épouse plongée depuis des années dans le coma) n’exclut cependant pas une profonde tendresse qui, conjuguée à une ironie plus poussée, si elle est douce-amère, fait plus que sauver le texte.

 

Décidément, les textes du recueil tendent à se répondre, allant souvent par deux – du moins est-ce ainsi que je vois les choses : dans cette optique, « L’Escalier en colimaçon » (1973, le récit le plus « récent ») me paraît donc répondre à « Les Yeux », mais probablement avec moins de brio. Qu’on ne s’y méprenne pas : une fois de plus, c’est loin d’être mauvais. Mais cette « nouvelle » portant à nouveau sur un fantasme de femme (pas d’épouse, cette fois – justement !) m’a globalement un peu moins parlé ; on appréciera cependant (signe des temps, déjà ?) que l’héroïne/victime, cette fois, entend prendre son sort en main – quitte à basculer à nouveau dans un rêve tenant de la folie obsessionnelle ; mais les connotations sont dès lors bien différentes…

 

« La Tête » (1969), dans cette optique, renvoie alors peut-être également à « La Bougie » : le point de vue masculin, le crime passionnel sordide fondant le récit, y font penser, en tout cas. Mais c’est probablement le récit le plus faible – relativement – du recueil ; d’autant qu’il est somme toute assez convenu. Pas mauvais là encore, certainement pas, mais moins brillant…

 

Contraste éloquent avec « La Fin de l’été » (1969), qui est par contre un vrai chef-d’œuvre… J’ai déjà évoqué ce récit pour son graphisme étonnant, fascinant, parfait ; je l’ai aussi cité comme variation, autrement plus réussie, sur le thème de la « seconde chance », illustré précédemment par « La Bougie ». Mais cela va sans doute bien au-delà : cette histoire extrêmement cruelle, où une jeune femme, durant ses vacances à la mer, subit les assiduités de deux hommes, l’arrogant et le timide, qui prennent des accents autrement tragiques après son viol sur une plage, est aussi poignante que terrible. Si le graphisme est parfait, le fond ne l’est pas moins, amené subtilement via une narration habile et sans faille, pour susciter un choc empathique dont on ne se remet pas – une histoire d’une infinie tristesse, criante d’injustice et d’insupportable dépression, où la condition de la femme, pourtant bien différente sans doute de l’épouse docile et craintive, très « traditionnelle », rencontrée dans « Les Yeux », s’avère un terrible tableau d’une ironie inacceptable, ne laissant tout simplement pas la possibilité de vivre. Superbe. Parfait.

 

Je n’irai pas jusqu’à prétendre que l’ensemble de ce recueil est « superbe » et « parfait ». Par certains aspects, il m’a parfois laissé un brin sceptique – comme dit plus haut, le dessin des personnages, notamment (et leur tendance à crier tout le temps, mais c’est semble-t-il assez japonais). Il n’en reste pas moins que cette Maison aux insectes m’a franchement impressionné : c’est une œuvre d’une richesse folle, d’un caractère profondément visionnaire, d’une habileté consommée dans l’art du récit fantastique, de celle qui n’appartient qu’aux plus grands, tous médias confondus. Je ne savais pas forcément à quoi m’attendre en en entamant la lecture – mais, d’emblée, ce recueil a en fait rendu obsolètes toutes mes attentes quelles qu’elles soient… Un sacré choc – oui, c’est « impressionnant », et le mot est faible… À poursuivre, à n’en pas douter – et combien c’est agréable, via cette initiation tardive au manga d’horreur, de tomber sur des œuvres aussi fortes et singulières, des œuvres qui me surprennent aussi délicieusement…

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