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Le Faste des morts, de Kenzaburô Ôé

Publié le par Nébal

Le Faste des morts, de Kenzaburô Ôé

ŌE Kenzaburō, Le Faste des morts, [Shisha no ogori, Hato, Seventeen], nouvelles choisies et traduites du japonais par Ryōji Nakamura et René de Ceccatty, notice des traducteurs, Paris, Gallimard, coll. Folio, [1957-1958, 1963, 2005, 2007] 2013, 195 p.

 

Ōe Kenzaburō est le deuxième (et pour l’heure dernier) Prix Nobel de littérature japonais, après Kawabata Yasunari, dont j’avais lu il y a peu Les Belles Endormies. Ç’aurait peut-être été une raison suffisante pour le lire, mais son nom m’avait de toute façon interpelé avant même que j’aie connaissance de cette haute distinction – végétaient dans ma bibliothèque de chevet deux de ses titres, tout particulièrement loués par les camarades, à savoir ce Faste des morts, ainsi qu’Arrachez les bourgeons, tirez sur les enfants (ce titre !), dans les deux cas des œuvres « de jeunesse », l’auteur ayant à peine la vingtaine, ce qui ne l’empêche pourtant pas de briller et d’être reconnu comme tel : il reçoit le prestigieux prix Akutagawa en 1958, à l’âge de 23 ans, pour sa nouvelle « Gibier d’élevage », et les trois textes rassemblés dans ce Faste des morts en sont donc contemporains.

 

Notons que, du coup, ces divers récits sont exempts de traits et thèmes plus tardifs dans la carrière de l’auteur – et tout particulièrement son rapport à son fils handicapé mental (Hikari naît peu après, en 1963), qu’il mettra constamment en scène par la suite. Pour autant, ils inscrivent déjà l’œuvre dans un contexte précis, historique, politique, littéraire, etc., et témoignent déjà d’un rapport à la langue et d’un rapport à l’imaginaire sans doute typiques. Par ailleurs, ils mettent tous en scène de jeunes garçons (à peine un peu moins âgés que l’auteur lui-même), qui, entre autres caractères communs, sont souvent affectés par une profonde humiliation, où l’autodénigrement, suscité par la violence sociale, a une part essentielle ; sans doute faut-il mentionner globalement l’importance de la thématique sexuelle, qui, en termes assez crus d’ailleurs, obnubile ces jeunes gens, à peine la découvrent-ils – son refoulement comme son expression adoptant régulièrement des aspects morbides et misérables.

 

« Le Faste des morts », première nouvelle de l’auteur à avoir été publiée dans un cadre « professionnel » introduit le recueil éponyme. Nous y suivons un jeune étudiant, au-delà de l’espoir comme du désespoir à l’en croire, qui a décroché un singulier petit boulot pour s’assurer une petite paye exceptionnelle : il s’agit, à la morgue de l’hôpital universitaire, de transférer des cadavres, conservés pour les séances de dissection, d’une cuve de formol à l’autre… Travail absurde – et pour cause ! – mais qui a pourtant quelque chose de séduisant, voire fascinant, dans son étrangeté. Le ballet des corps flottant dans les cuves – les plus récents du moins, les « vétérans » ont irrémédiablement sombré depuis longtemps – suscite de belles descriptions morbides, et il n’y a sans doute rien d’étonnant à ce que notre « héros » échange des pensées sinon des paroles avec les défunts patientant pour le scalpel des étudiants. Rien d’étonnant non plus à ce qu’il développe, au cours de l’expérience, un questionnement d’ordre métaphysique sur la vie, la mort, leur importance relative, leur sens s’il y en a un. Il est d’autant plus incité à le faire qu’il est accompagné, dans ce petit boulot, par une étudiante qui lui explique bientôt qu’elle est enceinte, et entretient un rapport confus avec son enfant à naître… ou pas. Elle aborde en effet sans fard son désir d’avorter, encore qu’elle se montre finalement hésitante à cet égard – mais, de toute façon, un garçon ne peut pas comprendre et c’est facile pour lui. Il est vrai que le jeune homme, essayant de converser avec l’étudiante, laquelle passe volontiers du coq à l’âne, exprimant ses pensées au fur et à mesure qu’elles s’emparent d’elle, se heurte en permanence à un véritable mur de la compréhension. Mais la seule présence de l’étudiante, d’autant plus incongrue dans ce cadre improbable, amène le jeune homme à réévaluer son rapport aux corps, à ces « choses », qui se teinte de plus en plus d’une vaine interrogation sur la conscience… Demeure pourtant, au premier plan, et parallèle à l’absurde de la situation, un rejet social et plus ou moins intégré tenant de l’humiliation – thème essentiel du recueil : le gardien, compagnon des morts depuis des décennies, ne cesse de rabrouer le jeune homme pour son incompétence, tandis qu’un sinistre professeur faussement amical dans ses toutes premières répliques ne tarde guère à faire montre de son mépris pour ce jeune homme, cet étudiant, qui a choisi de se livrer à une activité aussi honteuse ! Il y a d’autant moins d’échappatoire que le travail reste à reprendre…

 

L’ambiance morbide et passablement irréelle de cette nouvelle, son côté organique et cru n’empêchant certainement pas l’expression poétique, ont pu me rappeler, à tort ou à raison, des écrits japonais plus récents – notamment La Jeune Fille suppliciée sur une étagère de Yoshimura Akira, peut-être aussi L’Annulaire d’Ogawa Yōko (voire Le Musée du silence, de la même ?)… La mise en avant de l’absurde, et sans doute aussi de l’humiliation donc, change toutefois pas mal la donne (encore que, côté Ogawa Yōko, il y aurait peut-être quelque chose du genre dans La Piscine, ce genre de textes ?). « Le Faste des morts » est à n’en pas douter une bonne nouvelle, elle brille, outre son cadre morbide et dérangeant, dans la cruauté des relations qu’elle dépeint – dans cette incompréhension permanente alourdie par une multiplicité de préjugés (sexuels, de classe, etc.). Mais je dois confesser que, bizarrement, elle ne m’a pourtant pas parlé plus que ça – d’autant que je l’ai trouvée formellement un peu terne, peut-être… Certainement pas mauvaise ! Mais si l’ensemble du recueil avait été de cet acabit, il ne m’aurait pas emballé outre-mesure…

 

Or les deux nouvelles suivantes m’ont paru bien meilleures – et d’une plume autrement plus virtuose, mais peut-être simplement car plus démonstrative, toujours avec à-propos cependant. Sans doute sont-elles plus cruelles encore… et peut-être d’autant plus que leurs protagonistes sont de plus jeunes encore adolescents, avec tout ce que cet âge ingrat implique.

 

« Le Ramier » adopte d’emblée un cadre d’une extrême rudesse : une maison de redressement pour délinquants juvéniles (ce qui rapproche semble-t-il cette nouvelle de Arrachez les bourgeons, tirez sur les enfants). La vie quotidienne dans ce camp est décrite de manière très crue mais sans pathos. Les adolescents s’y retrouvent comme par nature enfermés dans une seconde prison, constituée par une hiérarchie sociale étouffante, opposant, parmi ces jeunes gens de 14 ou 15 ans pour la plupart, les « aînés » et les « novices », entre lesquels se trouve une masse tirant plus ou moins d’un côté ou de l’autre en fonction de sa réputation ponctuelle et de ses actes, ce groupe entier étant cependant et comme de juste subalterne aux gardiens du camp, et ces derniers à la direction de l’établissement. Mais, pour s’en tenir aux seuls pensionnaires de la maison de redressement, la distinction sociale repose aussi pour une bonne part sur la sexualité – qui, pour être naissante, n’en a pas moins d’emblée un caractère obsessionnel et sans doute morbide : la disposition de tout un chacun dans ce jeu qui n’a rien d’amoureux et de tendre, quoi qu’on puisse à l’occasion prétendre à ce sujet, est bien un ressort impitoyable de domination. Celle-ci trouve une autre manière de s’exprimer – sans doute liée à la précédente, eros et thanatos, tout ça : un jeu inepte auxquels se livrent volontiers les adolescents, mais aussi le fils adoptif – le « métis » – du directeur de l’établissement, consistant à pendre des cadavres d’animaux dans des mises en scène macabres : le nombre et l’originalité des cadavres ainsi traités débouche sur une nouvelle hiérarchisation, qui affecte tout particulièrement le narrateur, violemment moqué par un de ses congénères, qui n’est autre que « la femme » du « Marin », un « aîné » tout particulièrement puissant. Dans sa quête pour améliorer son statut, le narrateur va pourtant être amené à faire tout autre chose… et en retirera un statut de « héros » dont il a la conviction de ne pas être digne et la certitude qu’il en fera les frais tout prochainement. Par un étrange retournement, la dynamique d’oppression et d’humiliation politique et sexuelle interne au fonctionnement du camp s’avère ainsi toujours affecter le « héros » grimpant les échelons : l’humiliation originelle ne l’épargne certainement pas, et se transmute même, davantage insupportable encore, avec la crainte que son statut « usurpé » en rajoute à terme dans son impossibilité de vivre – l’angoisse d’un avenir indéfini mais instinctivement supposé pire que tout écrase la vague possibilité, pourtant autrement fondée, d’un bonheur présent, même relatif, même précaire. Et se méprendre aussi unanimement sur ce qu’est et ce que vaut le narrateur, n’est-ce pas, de la part des détenus comme du personnel, la pire des insultes, la pire des humiliations ? En résulte tout naturellement une rage de destruction, et sans doute d’autodestruction, parfaitement logique si ses sources peuvent paraître paradoxales – un thème sans doute encore développé dans la nouvelle suivante.

 

Quoi qu’il en soit, Ōe Kenzaburō livre ici une nouvelle très forte, aussi poétique que crue (avec un style à l’avenant, qui m’a bien plus séduit que dans « Le Faste des morts »), et faisant des merveilles tant dans l’exploration de la psyché torturée du narrateur que dans son exposition au lecteur, bien plus subtile qu’un bête diagnostic, et mettant en avant la complexité inhérente à l’homme ; parallèlement, le quotidien au mieux morose, au pire cruel, des délinquants juvéniles, est rendu avec une sobriété et une justesse qui forcent le respect – d’autant plus sans doute que l’on en vient ainsi vite à appréhender ce cadre, supposément hors-normes pour la plupart des lecteurs, comme étant parfaitement « normal » à sa manière : une mécanique de pouvoir et d’humiliation qui en vaut bien une autre.

 

La dernière nouvelle, et semble-t-il la plus connue (pour des raisons sur lesquelles je reviendrai le moment venu), reprend et développe ses thématiques. Il s’agit de « Seventeen ». Le narrateur fête ses dix-sept ans… ou pas – car autour de lui tout le monde semble s’en foutre, au sein de cette famille de peu de mots ; seule sa sœur, qui occupe la position honnie d’infirmière dans un hôpital des Forces de Défense non moins honnies, y pense vaguement. Pour notre adolescent, de gauche, c’est d’autant plus inacceptable… Mais qu’en sait-il au juste ? La révélation ne tarde guère : s’il se dit de gauche, notre Seventeen, sans doute parce qu’ « on n’est pas sérieux quand on est Seventeen », se rend bien vite compte qu’il est parfaitement ignorant des tenants et aboutissants de la politique nippone : il n’a pas d’arguments, ne comprend rien à tout cela malgré qu’il en ait, et sa terne sœur lui montre avec habileté combien il ne sait absolument rien de ce dont il parle… Il faut dire que Seventeen a d’autres préoccupations – une surtout : la branlette. Il se branle en permanence, il est un onaniste compulsif, un virtuose de la masturbation. Cette activité fétiche comporte cependant son lot de culpabilité… Et, si Seventeen prétend qu’il a appris comment faire avec, dans les faits il est sous le coup d’une humiliation perpétuelle – ou plutôt d’une suspicion d’humiliation, laquelle ne manquera pas, un jour, de l’affecter frontalement, en public, quand on révèlera au grand-jour ses prédispositions secrètes… Ce qui nous renvoie pas mal à la nouvelle précédente. Il faut dire que l’humiliation fait partie du quotidien du narrateur – avec une succession de gouttes d’eau qui à terme (et ce terme est tout proche) ne manqueront pas de faire déborder le vase. Le bac blanc sera dès lors fatal au personnage : il arrive en retard à l’épreuve de japonais, n’y comprend absolument rien, et se ruine encore davantage, l’après-midi, avec l’épreuve de gym, où il arrive bon dernier au 800 mètres – sous les quolibets des badauds, venus ici tout spécialement pour se gausser des élèves les plus minables, tel que lui, et, pire encore, sous le regard des filles, ces filles inaccessibles qui savent forcément qui il est vraiment et le peu qu’il vaut. Pas d’échappatoire, là encore ? Eh bien, si : la politique. Embauché par un camarade charismatique, mais autrement difficile à saisir, pour faire la claque en faveur d’une groupuscule d’extrême droite contre rémunération, le jeune homme trouve une véritable libération dans les discours vengeurs, excessifs mais d’un écho sans doute limité, du vieux Sakakibara Kunihiko, leader de l’Action Impériale ; abandonnant sa posture mal assise et dans un sens réflexe de gauche, il s’affiche maintenant comme pleinement de droite – et plus encore : les conservateurs, autant d’arrivistes d’un égocentrisme impensable, s’attirent sa haine, autant et peut-être même plus, que les libéraux « à l’américaine » tel son père indifférent (dont la philosophie politique prétendue n’est qu’un artifice, qui ne trompe personne, supposé dissimuler sa médiocrité et son je-m’en-foutisme instinctif), et les communistes bien sûr, en plein débat sur l’occupation américaine et les Forces de Défense. Vêtu de son uniforme de droite évoquant celui des SS, notre héros n’est plus la petite bête humiliée, le masturbateur frénétique ratant tout le reste : il est de droite – il a une identité ; et on le respecte.

 

Dit comme ça, la nouvelle semble bien caricaturale sans doute, et elle n’est certes pas exempte de traits parodiques. Mais Ōe Kenzaburō, tout jeune qu’il soit, est déjà quelqu’un de fin, et son étude de la psyché fragile de Seventeen tombant dans les bras de l’extrême droite ultra-nationaliste, où il trouve à s’accomplir dans une société qui ne lui offre guère d’alternative, s’avère donc bien plus subtile que cela. Ce tableau – encore que ce ne soit probablement pas le terme le plus adéquat, tant l’aspect dynamique est essentiel – a cependant suffisamment déplu à l’extrême droite nippone pour que l’auteur, marqué à gauche et pacifiste notoire, en reçoive des menaces de mort…

 

Mais les choses ne s’arrêtent pas là. « Seventeen » est en effet une nouvelle incomplète – toujours publiée sous cette forme depuis bien longtemps, pourtant. La nouvelle intégrale, « Ainsi mourut l’adolescent politisé », poursuivait en fait le mouvement de cette première partie jusqu’à dépeindre l’assassinat par le narrateur d’un leader socialiste japonais, et son suicide dans la foulée. Or Ōe Kenzaburō s’inspirait ici d’un fait réel : l’assassinat, le 12 octobre 1960, du chef du parti socialiste japonais, Asanuma Inejirō, par un jeune militant d’extrême droite… justement âgé de 17 ans. La nouvelle intégrale suscitant plus que jamais la polémique, et les menaces de mort s’accumulant, Ōe Kenzaburō a décidé d’arrêter la publication de ce texte (dont les seules éditions « intégrales » disponibles sont pirates, ainsi la traduction italienne de 1997), et son éditeur… a même présenté ses excuses.

 

Quoi qu’il en soit, même en l’état, la nouvelle est très forte, très juste – et on dépasse bien vite les traits caricaturaux (moins sensibles sans doute dans la nouvelle en elle-même que dans tout résumé à la façon d’un pitch, comme ici…) pour apprécier la finesse du rendu. D’autant que, si les opinions politiques du jeune alors Ōe Kenzaburō sont bien connues et l’étaient déjà à l’époque, il ne « juge » pas ici – l’emploi de la première personne le prohibant peut-être… Si les nationalistes « de base », casseurs de rouges, dans leur naïveté et leur violence brute, ne sont pas loin de susciter les sarcasmes du narrateur (qui n’en embrasse pas moins ladite violence, alimentée par une haine de tous les instants, comme moyen de se réaliser enfin), d’autres pourtant, et bien sûr Sakakibara en tête, forcent la sympathie sinon le respect… L’accomplissement de Seventeen dans la plus radicale militance tient sans doute au moins autant, si ce n’est plus, de la quête égocentrique d’identité et de renforcement de soi contre un monde décidément hostile, que de l’engagement sincère et de la foi politique, mais sans doute ne faut-il en fait pas opposer ces deux dimensions : elles se complètent, et c’est bien le propos. L’inscription de la nouvelle dans un cadre historique et politique précis, au-delà du seul fait-divers qui la fonde, participe enfin de sa réussite – et, à bon droit ou pas, cela n’a pas manqué de me rappeler un autre immense texte de la littérature contemporaine japonaise, publié quelques années plutôt à peine (1956)… et justement dû à un auteur d’extrême droite : Le Pavillon d’or, de Mishima Yukio (un livre qu’il faudra que je relise, d’ailleurs). J’ai le sentiment qu’on est dans un registre assez proche…

 

Si « Le Faste des morts » ne m’a pas forcément convaincu plus que cela, « Le Ramier » et « Seventeen » ont bien autrement emporté mon adhésion. Il n’est sans doute pas donné à tout le monde d’écrire des textes aussi forts et subtils – car ils sont bien plus subtils qu’ils n’en ont l’air, et surtout « Seventeen » qui, répétons-le, n’est pas la caricature que l’on suppose tout d’abord –, a fortiori à un âge aussi précoce. Mes premiers doutes ont donc été balayés, et, là encore, j’ai tout une œuvre à découvrir – éventuellement bien différente de ce recueil « juvénile », d’ailleurs ; encore qu’Arrachez les bourgeons, tirez sur les enfants, qui patiente dans ma bibliothèque, s’inscrive probablement toujours dans ce registre ou un registre assez proche ; on verra…

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