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Panorama de l'enfer, de Hideshi Hino

Publié le par Nébal

Panorama de l'enfer, de Hideshi Hino

HINO Hideshi, Panorama de l’enfer, [Jigokuhen], traduction et adaptation [du japonais] par Satoko Fujimoto et Éric Cordier, traduction des onomatopées par Aurélien Estager, Paris, IMHO, [2000] seconde édition 2012, [192 p.]

 

Poursuite de ma découverte tardive et candide du manga d’horreur, qui décidément n’en finit pas de me surprendre. Mes premières approches avec Spirale de Itō Junji, Carnets de massacre de Kago Shintarō et La Maison aux insectes de Umezu Kazuo se sont toutes avérées concluantes (voire plus que ça, bien plus que ça, pour Itō et Umezu), mais aussi toutes très différentes – bien loin d’un genre fatigué de stéréotypes, ces trois œuvres sont autant de manières de dépeindre l’horreur sous toutes ses formes, outrancière ou subtile, éthérée ou sordide, cosmique ou intime, drôle ou terrible… Le résultat, à moi l’ignare, m’a toujours fait l’effet d’une grande originalité, parvenant même à me surprendre régulièrement – ce qui, sans doute, ne m’était pas arrivé depuis un bail avec les BD d’autres origines…

 

Hino Hideshi était un autre grand auteur du genre que l’on m’avait recommandé. Une fois de plus, je n’en savais absolument rien avant de me lancer dans la lecture de ce Panorama de l’enfer – on en trouve deux autres titres aux éditions IMHO, je me suis décidé pour celui-ci par pure curiosité. Et, au final, j’y ai trouvé là encore une œuvre d’une profonde originalité, qui est tout autant profonde personnalité, et qui illustre la variété du genre d’une manière propre, n’ayant absolument rien à voir avec les trois mangas précités.

 

On est d’emblée frappé par le dessin, très particulier, et qui conjugue l’outrance récurrente dans le genre et d’autres aspects plus inattendus, l'expressionisme de mise lorgnant sur la caricature, voire l’abstraction. Dans un beau noir et blanc admirablement maîtrisé et riche d’aplats étrangement lumineux, l’auteur met en scène des horreurs sans nom, véhiculées par des personnages inquiétants aux yeux globuleux, souriant le plus souvent, et aux traits lisses évoquant des smileys. Toutes ces têtes rondes – expulsées violemment par le couperet de la guillotine, dans les toutes premières scènes – suscitent une identification maladive à ces mille et une notions de l’horreur, s’étendant par ailleurs volontiers sur de grandes cases à la mise en page exemplaire. Ce qui a de quoi perturber, voire déconcerter, au moins dans un premier temps, mais s’avère bien vite sans doute la meilleure des manières de visualiser le propos – les onomatopées, envahissantes mais toujours bien vues et utilement « graphiques », y participant pleinement. C’est, à sa manière, un style joueur, qui ne se contente pas de « rendre » l’histoire, mais favorise l’implication du lecteur pris à parti, dans un jeu sadique et obscène où récriminations intolérables d’un passé traumatisant et fantasmes fous d’un avenir au moins aussi terrible sinon davantage encore s’associent pour susciter le malaise, avec la dose de fascination perverse que cela implique. Un jeu, d’ailleurs, qui va sans doute plus loin que cela encore, l’auteur y ayant une part essentielle, qui apparaît indirectement dans la BD (comme étant un auteur « malsain » dont un des personnages dévore les mangas), puis, plus directement, s’accapare le rôle du principal protagoniste (et narrateur), qu’il a toujours été, dans une révélation douloureuse d’un passé insurmontable, bien à même de déterminer l’avenir sous ses couleurs les plus sombres.

 

Le narrateur est en fait un peintre aux yeux globuleux et fous, prisant les sujets macabres, et peignant l’horreur avec du sang. Sympathique si perturbé, d’un sourire perpétuel et d’autant plus inquiétant, il accueille aimablement le lecteur dans une sorte d’exposition privée de ses tableaux les plus saisissants, en très brefs chapitres mettant en scène un environnement halluciné, tout de guillotines et de fours crématoires, les corps sans tête s’accordant, entre les deux, une ou deux virées dans un bar réservé aux morts – une entaille de plus leur permettant de boire ; tandis que les enfants s’amusent comme jamais à pêcher cadavres d’animaux et autres têtes tranchées dans la rivière aux allures d'égout à ciel ouvert, pour en faire des œuvres d’art macabres à la portée de leur compétence douteuse, néanmoins bien servie par l'imagination glauque propre à nos charmants bambins – qui se définissent bien davantage, comme de juste, par le sadisme que par l’innocence.

 

Toutefois, le peintre ne s’arrête pas à ces seuls décors, aussi fascinants soient-ils – et idéalement situés dans le voisinage immédiat de sa demeure, au cœur du monde et donc de l’enfer. Sa propre famille est son autre sujet de prédilection, qu’il met en scène au fil de portraits terribles et drôles tout à la fois, d’une horreur grinçante, excessive et perverse – autant de sujets déments incarnant chacun à sa manière bien des facettes de l’horreur, dans un registre caricatural qui, s’il suscite volontiers le rire, n’est jamais bien loin non plus d’un délicieux écœurement. Tous y passent, parents et enfants – les « tatoués » se voyant accorder trois plus longs récits, où l’horreur surréaliste et fantasque qui, jusqu’alors, était systématiquement de mise, se mêle de connotations plus sordides tirant le récit, avec un certain sens du tragique de caniveau, vers la banalité du mal et l’horreur du quotidien. On ne sait même pas, à cet égard, si le terne qualificatif de famille « dysfonctionnelle » est bien à propos, tant tous ses membres participent d’une même folie, se renforçant mutuellement au point d’apparaitre à sa manière « normale » plutôt que « pathologique »…

 

Dimension qui s’accentue quand le peintre revient sur ses origines proprement mythiques – un chrétien serait porté à le qualifier d’antéchrist… Et pourtant il est toujours si sympathique et si aimablement souriant ! Au-delà bien sûr de sa folie palpable et de l’inquiétude qui l’accompagne… Le peintre se déclare en effet rejeton unique du Roi des Enfers, assimilé au champignon atomique d’Hiroshima… Mais si ce traumatisme bien japonais revient tout naturellement, c’est en s’accommodant d’autres traits de l’époque, plus douloureux encore peut-être – car le peintre est né en Chine, son « père » (humain) ayant été colon en Mandchourie, et ayant pris part à la guerre sino-japonaise, voire aux autres atrocités commises par l’Empire du Soleil Levant dans l’État fantoche de Mandchoukouo. Des parents convaincus de son ascendance démoniaque – un bâtard hors-normes ! – le préservent pourtant, encore qu’avec bien des hésitations, dans les marches fatales auxquelles se trouvent réduits les colons après la défaite totale et définitive de leur patrie… Or, on s’en doute, ces divers traits insupportables ne sont pas purement gratuits ici : ils émanent à leur manière de la biographie de Hino Hideshi lui-même, qui use de la bande dessinée comme catharsis – le traumatisme ressurgissant sans cesse, s’exprimant ouvertement ou de manière plus dissimulée dans un art glauque et terrible, où la douleur de ces différentes expériences devient divertissement malsaine.

 

Le peintre, quoi qu’il en soit, n’en a pas fini avec son art, et n’en a pas fini avec nous – bientôt, en fait, ce sont là deux dimensions qui s’associent de manière intime… Qu’est-ce qu’un tableau, sans spectateur ? Mais peut-être ne faut-il pas poser la question ainsi… Car il a un grand projet : il veut peindre l’ultime panorama de l’enfer, une gigantesque toile aux dimensions démesurées et au propos inédit – vaste fresque d’un monde mort, pas vide cependant, car, finalement, les cadavres ont une présence bien suffisante…

 

La toute fin se devine, certes – son effet est du coup un peu amoindri, j’imagine… Elle n’en est pas moins très bien vue – très futée et inventive : dans tout autre bande dessinée, sans doute aurait-elle définitivement assommé (et conquis) le lecteur ; si elle n’y parvient peut-être pas tout à fait ici, c’est sans doute parce que ce qui précède est déjà tellement brillant, tellement inventif et malin, que l’on envisage presque malgré soi une conclusion qui serait à la hauteur et en même temps fatalement déterminée…

 

Le bilan global est en tout cas tout à fait positif. Délicieux d’excès, bien pensé tant dans son humour franchement tordu que dans ses évocations très artistes d’un monde cauchemardesque d’abord surréaliste puis d’une matérialité sordide et étouffante, ce Panorama de l’enfer brille encore davantage en raison de la personnalité et de la sincérité de l’auteur s’y jetant à corps perdu, sa singularité dépassant la seule autobiographie pour s’exprimer plus encore dans ce dessin déconcertant au premier abord mais bientôt d’une pertinence certaine et indéniable, témoignant d’une patte propre et sans véritable équivalent. Une très belle découverte, une fois de plus, qu’il me faudra approfondir un de ses jours – déjà sans doute avec les deux autres titres de l’auteur figurant au catalogue des éditions IMHO, L’Enfant insecte et Serpent rouge.

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