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Hell, de Tsutsui Yasutaka

Publié le par Nébal

Hell, de Tsutsui Yasutaka

TSUTSUI Yasutaka, Hell, [Heru], traduit du japonais par Jean-Christian Bouvier, [s.l.], Wombat, coll. Iwazaru, [2003] 2013, 155 p.

 

S’il n’est pas exactement une star chez nous (ce qu’il est semble-t-il chez lui, ou bien davantage en tout cas), Tsutsui Yasutaka n’en est pas moins un des rares auteurs japonais « catalogués SF » à être publiés chez nous : Hell est en fait sa quatrième traduction française – mais publiée hors-genre, comme les précédentes d’ailleurs… Par ailleurs, il est indirectement « connu » d’une autre manière : le dessin animé Paprika, de Kon Satoshi, unanimement loué (et qu’il faudra bien que je voie un jour, c’est prévu…) est une adaptation d’un de ses romans. Entamant sa carrière dans les années 1960 avec des textes évoquant Philip K. Dick ou J.G. Ballard (excusez du peu), il s’en est toutefois un peu détaché au fil des années, pour livrer une « métafiction » ou « hyperfiction » (pas bien certain de ce que l’on entend par là) résolument à part – trajet qui lui a valu là encore la comparaison avec Ballard, mais aussi, éventuellement, Kurt Vonnegut ou Italo Calvino (re-excusez du peu).

 

Difficile à vrai dire de ranger ce court roman qu’est Hell dans une catégorie ou une autre ; sans doute oscille-t-il quelque part entre science-fiction et (surtout) fantastique, avec un thème pareil, mais ça reste avant tout une œuvre qui brille par sa singularité. Oui, « qui brille » : en en entamant la lecture, j’espérais un bon bouquin, mais j’ai trouvé bien mieux que ça…

 

Un bouquin sans vraie trame, ceci dit – ce qui pourra déconcerter, mais ne m’ennuie pas le moins du monde, a fortiori dans la mesure où sa construction d’une extrême habileté garantit pourtant un liant de tous les instants, au gré d’une structure en apparence aléatoire mais aussi fluide qu’elle est souple.

 

L’auteur nous invite donc à un voyage en Enfer. Ce qu’est cet Enfer au juste (si tant qu’il soit pertinent de ne serait-ce que se poser la question), on ne le sait pas vraiment, et on ne le saura jamais tout à fait. On évoque aussi bien, traditionnellement, un monde des morts qu’une conscience collective, ou réalité intersubjective disons, connotée tout autrement – d’autant que l’onirisme y a sans doute également sa part, autorisant des visites d’un monde à l’autre ; et peut-être après tout ce monde-là n’est-il que le fantasme, mettons, au hasard, d’un vieillard qui se sent trop vieux et se sent partir, écrasé sous le poids d’innombrables regrets et jamais bien sûr de ce qu’il désire au juste ? Tout est envisageable…

 

Sur un plan religieux, qui est tout de même le premier que nous considérons et en partie du moins celui qui demeure jusqu’à la fin, il peut renvoyer tant à un Enfer japonais qu’à un Enfer chrétien (éventuellement via Dante, les allusions ne manquent pas – encore qu’il a peut-être davantage des allures de Purgatoire, à ce compte-là) ; on est parfois tenté de mettre en avant cette deuxième conception – et puis on se rend compte qu’il semble n’y avoir là-bas que des Japonais (du moins lors de la scène impressionnante du crash aérien) ; mais qu’importe ? Ce qui semble caractériser aux yeux de certains cet Enfer, c’est qu’il est un monde sans Dieu – or, font-ils eux-mêmes la remarque, en y repensant, le Japon contemporain étant largement sans Dieu lui aussi, la différence est somme toute discutable… à moins qu’elle ne réside dans une forme de prise de conscience, qui serait tout autant dépassement ? En effet, plus que la singularité de l’endroit, c’est sa ressemblance à l’extrême limite de l’identification avec le réel qui frappe avant tout. La différence – car il y en a bien une –, c’est son vide émotionnel : les morts que l’on y croise ne ressentent plus rien, ils sont atones, apaisés, jamais furieux quand tout les inciterait à l’être, pas davantage jaloux ou agressifs, pas davantage amoureux ou émus, même pas curieux… Pourquoi le seraient-ils, d’ailleurs ? Instinctivement, ils savent tout ; et, quand ils se croisent, ils n’ont même pas à se poser la moindre question – ils savent déjà. Comme par une sorte de télépathie qui serait tout autant omniscience.

 

Et nous avons donc nombre de morts qui se croisent – et quelques vivants aussi, à l’occasion d’un rêve, d’une visite, d’une conjonction temporaire de ces deux mondes à la frontière extrêmement fine. Des personnages de toute sorte, de Takeshi, brillant cadre à la carrière aussi gratifiante que sa vie amoureuse, à Sasaki, clochard mort de froid dans son abri insuffisant, en plein hiver, sa femme Jitsuko à ses côtés – est-elle morte elle aussi ? Les deux hommes se croisent, en tout cas – parce qu’ils sont en fait liés, les décisions de Takeshi ayant abouti au licenciement du alors futur clochard ; avec dans le rôle de l’intermédiaire Izumi, cet employé dont Takeshi couchait avec la femme, Sachiko, et qui est quant à lui mort dans un accident d’avion. Ou à cette brute épaisse de yakuza, Yûzô, morte il y a plus longtemps de cela d’un coup de couteau : enfants, à la fin de la guerre, ils jouaient ensemble – de même qu’ils jouaient avec Nobuteru, qui est lui bien vivant, mais si vieux… Et après toutes ces années, le souvenir l’obsède encore, de cette bêtise de gamin, quand il avait poussé Takeshi qui ne s’est ensuite jamais remis de sa chute – Takeshi devenant cadre et devenant galant étant indissociable de ses béquilles, handicap dont il avait fait une force, et ce jusqu’à la toute fin ; mais maintenant, en Enfer, il n’a pas plus de béquilles…

 

Ceci n’est qu’un aperçu bien limité du complexe maillage de relations (sans doute le thème essentiel du roman) qui unissent tous ces personnages si différents ; et c’est aussi ce qui explique, justifie et rend d’autant plus appréciable la structure narrative du roman qui, au gré des rencontres et des souvenirs, saute d’un personnage à l’autre, d’une époque à l’autre, d’un monde à l’autre. C’est superbement habile, d’une pertinence indéniable ; sans jamais sombrer dans l’artifice, sans jamais perdre non plus le lecteur à force de « sauts » le frustrant dans sa compréhension, le roman progresse ainsi dans tous les sens, et pourtant avec unité. Il n’y a donc pas d’intrigue à proprement parler, sans doute, mais c’est « simplement » qu’il n’y en a pas besoin. Le but est absent (encore que la toute fin présente peut-être une ambiguïté à cet égard), mais la balade vaut pour elle-même.

 

Elle est donc faite de rencontres, qui sont autant d’occasions de souvenirs – encore que le terme ne soit peut-être pas tout à fait exact, dans la mesure où les morts, du moins, semblent donc dotés d’une forme d’omniscience, en tout cas en ce qui concerne les individus qu’ils croisent (bien sûr, il n’en va pas de même de la raison de leur présence en cet endroit étrange, qui les intrigue éventuellement mais sans qu’ils cherchent vraiment à la déterminer – ils ont par ailleurs une connaissance instinctive de certaines « institutions », de certains « principes » de cet outre-monde, sans savoir comment au juste, et sans là non plus chercher à savoir pourquoi). Et c’est ainsi que le maillage fait sens, dans sa complexité, son réseau qui dépasse le hasard pour les lier tous, aussi improbables que ces liens puissent paraître (sociologiquement, mettons). S’en dégage sans doute un tableau critique et quelque peu morbide d’une société japonaise qui, de l’immédiat après-guerre, fait de ruines et de privations, aux crises à répétition à l’aube du XXIe siècle, en passant par les années fastes d’une croissance impensable et aussi traumatisante à sa manière, était propice à bien des vilénies, bien des horreurs – sous l’écœurante façade des conventions, toutes plus ineptes les unes que les autres.

 

Toutefois, l’absence d’émotion des protagonistes morts remet tous ces éléments à plat – ce qui vaut pour l’histoire « extérieure » autant que pour l’histoire « intime ». Et si les personnages ont quelque chose d’archétypes figurant à la limite de la caricature les images essentielles de ce Japon contemporain, ils n’en sont pas pour autant creux – en fait, et de manière très paradoxale du fait de leur caractère atone et détaché, ils ont toujours ce quelque chose d’indéfinissable qui fait l’humain ; et, pour être morts et paisibles, ils sont parfois d’une vitalité saisissante. Les rencontres avec les vivants l’illustrent, sans doute – tout particulièrement, peut-être, celles tournant autour de ce bar relativement chic où Izumi se rendait régulièrement, pour épier la gloire d’une starlette de la télévision dont il était fou amoureux, et qui y venait systématiquement avec sa cour d’artistes, l’étoile montante du kabuki qui irrite les vieilles familles de cet art, le chanteur escroqué par son agent, l’écrivain ambitieux et avide de reconnaissance critique autant que de succès populaire… La mort, inéluctable, même pour ces bons-vivants, fait tomber les masques – et c’est en fait peut-être un moment privilégié pour apprécier la vie.

 

Les bars et les restaurants sont d’ailleurs des endroits privilégiés de ces rencontres : Le Noctambule autant que L’Inferno, dans un monde ou dans l’autre – et qu’importe puisqu’ils sont justement des lieux de passage –, accueillent une clientèle variée, autorisant un mélange que la société japonaise ne devrait pas permettre. Les ennemis ou rivaux y discutent posément de leurs sales coups ; le futur yakuza, affamé dans l’immédiat après-guerre, s’y bâfre à la table de bourgeois costumés, et, par-delà les décennies, des morts perçoivent la scène, plus que jamais conscients des scléroses absurdes de l’étiquette et des masques qu’emprunte la « morale » dans une société bâtie sur de semblables impostures…

 

Et ils parlent. Et de quoi parler, en un endroit pareil, sinon des circonstances de leur mort ? C’est un passage obligé – par-delà l’omniscience des défunts : il faut en parler, peut-être même pas pour l’accepter (l’absence d’émotion en ce monde rend cette « nécessité » superflue), plutôt peut-être pour signifier son acceptation, étape qui n’a pas moins d’importance. D’où ce catalogue de morts éventuellement absurdes, parfois inattendues, d’autres fois d’une implacable inéluctabilité relevant presque de la logique. Le yakuza périt d’un coup de couteau, le clochard meurt de froid… Ici un accident de voiture qui pourrait être un meurtre, là un crash aérien suite à un détournement par des pirates – la faute à pas de chance… Plus encore sans doute en prenant conscience de la présence à bord de Nobuteru, que les pirates ont fait descendre à une escale avec les femmes – et qui survit donc in extremis… Le plus étonnant cependant est que, outre la manière sereine qu’ont les morts d’envisager leur fin (mais peut-on parler de « fin » puisqu’ils sont maintenant en Enfer, sans certitude quant à la suite des opérations – et s’en moquant sans doute ?), celle-ci ne manque parfois pas d’un certain humour tordu, « tragicomique » oui, qui contribue à l’atmosphère subtilement décalée du roman…

 

Le tableau, globalement morbide bien sûr, n’en est pas moins de toute beauté – presque enchanteur à sa manière. Il bénéficie de personnages étonnamment solides, et ce quand bien même le récit pourrait donner au premier coup d’œil l’image méprisante de leur insignifiance. En fait, même sans émotions, ils existent bel et bien – même s’il leur faut pour cela exister à travers les autres. Dans ce monde où rien n’a de sens, tout est comme de juste pardonné, et reste l’humanité, forcément plus grise que noire ou blanche, en cela authentique au-delà des archétypes.

 

Superbement construit et diablement malin, Hell est – je vais employer l’expression honnie – un vrai coup de cœur. Je ne vois pas comment on pourrait ressortir indifférent de cette calme promenade entre la vie et la mort, entre le présent et le passé, dans un ailleurs qui a tout de l’ici et où nous apprécions la compagnie de tous, pour ce qu’ils sont. Et qu’un thème aussi morbide et éventuellement chargé d’aigreur critique ait en définitive ce côté étrangement lumineux n’est pas la moindre réussite de ce roman remarquable.

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