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20th Century Boys, t. 1 (édition Deluxe), de Naoki Urasawa

Publié le par Nébal

20th Century Boys, t. 1 (édition Deluxe), de Naoki Urasawa

URASAWA Naoki, 20th Century Boys, t. 1 (édition Deluxe), [20 seiki shônen, vol. 1-2], scénario coécrit par Takashi Nagasaki, traduction [du japonais par] Vincent Zouzoulkovsky, lettrage [de] Lara Iacucci, Nice, Panini France, coll. Panini Manga – Seinen, [2000] 2e éd. 2014, [416 p.]

 

PREMIÈRE IMPRESSION… ET PRÉJUGÉS

 

Hum.

 

J’ai pris du retard dans mes chros, ce qui ne me facilite pas exactement la tâche. Enfin, c’est un aspect du problème – l’autre, c’est que je ne suis pas bien certain de la pertinence de ce compte rendu consacré au seul premier tome (dans l’édition dite « Deluxe », reprenant en fait les deux premiers tomes de l’édition « normale » dans un plus grand format) de cette série au long cours (suivent onze autres volumes – mais la série est terminée ; à noter que sur la fin elle change – logiquement ? – de titre, pour devenir 21st Century Boys). Peut-être est-il trop tôt pour en dire quoi que ce soit – d’autant plus que l’auteur, assisté au scénario par son complice de toujours Nagasaki Takashi, prend son temps pour bien poser les choses…

 

Or j’ai souvent eu le même son de cloche concernant les mangas de Urasawa Naoki : s’il s’agit visiblement d’un mangaka tout particulièrement bankable à l’heure actuelle, j’ai régulièrement lu, ici ou là, qu’il avait tendance à se perdre dans ses longues séries – au point où elles ne se montraient pas toujours, dans leur développement, à la hauteur des belles idées introduites dans les premiers tomes…

 

Ici, j’avoue donc une crainte ; car si j’ai aimé ce premier tome « Deluxe » de 20th Century Boys (sa série la plus connue avec Monster et Pluto), ce n’était pas sans un certain nombre d’a priori, portant justement sur la « temporalité », disons, et l’habileté ou pas dans le développement de la trame.

 

Par certains côtés, on m’avait dit tellement de bien du tout début de cette série que j’en attendais énormément dans les premières pages – qui se sont du coup avérées un peu décevantes (sans pour autant être mauvaises – et, bien sûr, cette idée initiale du rock qui aurait dû tout changer, alors que bon, n’est certes pas sans charme…) ; et là où je redoutais un développement hasardeux (en tout cas, il m’a paru prendre un peu trop son temps – mais peut-être ai-je appuyé sur cet aspect en raison de ces préconçus, donc), c’est finalement dans les dernières pages de ce premier tome que j’ai commencé à me montrer franchement enthousiaste…

 

Bizarre… ou pas.

 

RÊVES DE GOSSES ET ROUTINES ADULTES

 

Bon, parlons quand même de ce premier tome – et des éléments de fond essentiels qu’il introduit, assurant la thématique de base de la série.

 

Il s’agit pour l’auteur de jouer avec les rêves de gosses. Un gamin normalement constitué envisage presque par essence un futur héroïque, où il aura l’occasion de briller en sauvant la Terre des horribles entreprises des méchants – nos héros, ici, ne font pas exception. L’association héroïque, bien sûr, passe par l’établissement d’une base secrète – cabane dans les bois ou autre, ici on fait plutôt dans le champ destiné à disparaitre sous les coups de boutoir d’un urbanisme galopant –, éventuellement associée à un mot de passe identifiant les initiées, lesquels ont par ailleurs leur langage secret au-delà, mêlant signes kabbalistiques (ça sonne mieux que « logos », non ?) et tentatives ambitieuses mais naïves de cryptographie enfantine ; il faut au moins ça pour suer en groupe au feuilletage de telle ou telle revue porno... D’aucuns considèrent que la réussite dans la vie se mesure à la Rolex ou au costume, les imbéciles – mais une enfance réussie (réussie même avec ses inévitables drames) est quand même autrement enthousiasmante.

 

Triste monde tragique, toutefois, qui, non seulement ne permet pas à ces rêves de gosses de se réaliser, mais, pire encore, les voue à l’oubli… les annihile à leur source même. Le héros d’hier, aux superpouvoirs à la mesure de son infaillible bonté, se retrouve du jour au lendemain à exercer un boulot de merde qui devient son principal mode d’identification, à peine tempéré éventuellement par la fonction familiale, qui n’en est guère qu’une variante. Aux rêves de gloire se substitue la routine, et il n’y a plus rien à attendre de la vie – rien qui compte, en tout cas. Attendre… C’est sordide – et parfaitement hideux.

 

KENJI ET SES COPAINS

 

Tel est le sort de Kenji. Gamin hardi à l’inévitable casquette, il a comme tout un chacun nourri ce genre de rêves, et ne s’en est pas moins retrouvé, adulte, à gérer un « konbini » (une sorte d’épicerie ouverte 24 heures sur 24), sous enseigne, remplaçant la boutique de spiritueux familiale – sordide, vous dis-je. La gamine de père inconnu que lui a confiée sa sœur avant de disparaître dans la nature rajoute tout juste une touche de fantasque dans un quotidien qui ne saurait cependant être autre que morne, tandis que la vieille mère est toujours là pour pester : la fonction familiale guette, si elle ne frappe pas tout à fait.

 

Dans son malheur, pourtant, qu’il ne perçoit pas forcément comme tel – c’est ce qui se montre si répugnant dans la notion de « normalité » –, Kenji n’a pourtant pas coupé tous les ponts avec son enfance ; et plusieurs de ses camarades, des meilleurs, sont toujours à portée, eux aussi engoncés dans leur triste banalité, à même néanmoins d’échanger sur de vagues souvenirs quand l’occasion s’en présente.

 

OUI, IL Y A BIEN UNE MENACE MILLÉNARISTE

 

Les occasions… Il ne s’en présente pas souvent. Et elles sont loin d’être toutes réjouissantes… Ici, c’est bien un drame qui renoue vaguement les liens que les années ont inévitablement rendus plus lâches – le décès de « Donkey », comme on le surnommait : un camarade de l’époque, souffre-douleur attitré mais qui avait pu s’émanciper de ce statut terrible en s’associant à la bande de Kenji.

 

Mais le plus terrible est sans doute que Kenji et ses camarades ont presque tout oublié – jusqu’au logo de leur bande, largement conçu par Otcho, le plus vif et intelligent d’entre eux, perdu de vue depuis. Ce logo représentait tant de choses…

 

Mais il n’en a pas fini : au crépuscule du XXe siècle (dans les fantasmes scénarisés de la bande de mioches, l’apocalypse était prévue pour le 31 décembre 2000, marquant la fin du millénaire – c’est original), le logo ressurgit… et Kenji ne le reconnaît même pas. Il sait qu’il y a dans ce dessin quelque chose de bien particulier, qui devrait lui parler, instinctivement, mais il ne retrouve pas ce dont il s’agit…

 

Pourtant, les pièces du puzzle s’assemblent progressivement, et le tableau commence à prendre forme – tableau qui est autant une validation des rêves héroïques des gamins, qu’un dévoiement particulièrement sinistre de la même matière.

 

Car le logo ressurgit pour l’essentiel autour de l’activité foncièrement inquiétante d’une secte millénariste comme il y en a (eu) tant, dirigée par un mystérieux « Ami », gourou autrement anonyme et qui, dans ses saillies cryptiques d’une pseudo-sagesse horrible de vacuité, semble comme de juste promettre salut et même mieux, gloire, à ses fidèles de plus en plus nombreux… On y devine un mal terrible, latent, mais qui ne tardera guère à s'exprimer ; bientôt, ce seront des meurtres...

 

La BD adopte alors des airs de thriller, mais en mêlant astucieusement cette dimension avec des tableaux autrement sensibles (et prenant leur temps, approche guère associée au genre thriller le plus souvent) de cette enfance perdue et qui paraît par nature impossible à retrouver…

 

AUTANT DE PROPHÉTIES

 

À moins que toute cette confusion riche de regrets pour un passé oublié et forcément meilleur ne soit justement l’occasion de leur donner corps ? Car il y a plus que le logo – et la menace représentée par Ami, car c’est bien d’une menace qu’il s’agit. Il y a en fait la réalisation des rêves d’antan ; pas sur un mode mineur, « matériel » au sens le plus vulgaire, de satisfaction des désirs – même si ce mode mineur, en tant que tel, apparaît déjà inaccessible. Se profile plutôt l’idée que les rêves des gamins étaient d’authentiques prophéties – quelle que soit la part de leur subjectivité dans cet état de fait. Et il ne s’agit pas de coïncidences – puisqu’il s’agit d’un récit (avec éventuellement mise en abyme du support ?) : le fil des événements, les rencontres faussement impromptues, les réminiscences instinctives ou conditionnées, tel objet ici, tel dessin là, sont autant d’occasions pour Kenji d’apprendre, enfin d’admettre, que lui, le petit tenancier de konbini, est bien plus que cela…

 

Car, enfant, il a contribué à écrire le futur.

 

Or il lui faut du temps pour l’appréhender… jusqu’à l’intervention de « Dieu », un clochard qui rechigne à ce surnom, mais semble absolument tout savoir. Si un héros crucial peut se déguiser en tenancier de konbini, après tout, pourquoi Dieu ne serait-il pas un clochard – ça serait même plus crédible, non ? Plus conforme éventuellement aux attentes d’un lecteur/spectateur confronté à un récit…

 

LE TEMPS ET LE THRILLER

 

Ce rapport au temps – je ne parle pas ici, même si elle est déterminante, de la seule alternance entre présent (2000) et passé (dans les années 1960-1970 pour l’essentiel) – ce rapport au temps, donc, me paraît essentiel, dans ce premier volume tout du moins. Mais je ne sais pas encore déterminer s’il est une force ou une faiblesse de 20th Century Boys…

 

Bon, probablement plutôt une force – notamment en ce qu’il permet, peut-être pas de casser véritablement les codes du thriller, mais du moins de les subvertir. Ou peut-être de les sublimer, au fond ? À vrai dire, la temporalité n’est pas le seul domaine où Urasawa Naoki en joue, et très habilement encore – voyez la scène terrible autant que jubilatoire du policier sur le point d’aboutir, mais qui se confie à la mauvaise personne… C’est là du vrai thriller – au sens le plus hitchcockien du terme : le frisson ne provient pas tant de la surprise que de l’expectative, éventuellement de l’appréhension ; dans cette scène où l’on attend toujours, où l’on réclame même, que le policier lâche enfin le morceau, tandis que mille et un obstacles censément insignifiants se dressent sur la route du personnage réduit à sa fonction purement narrative, l’auteur joue habilement avec les nerfs du lecteur, pour un effet optimal – et extrêmement réjouissant…

 

D’autres saynètes, sans doute, ont cet étrange pouvoir – et notamment, sur le tard, toutes celles mettant en scène « Dieu ».

 

Peut-être Urasawa Naoki en abuse-t-il à mesure que ses séries prennent de l’ampleur – on l’a dit, en tout cas –, mais, à s’en tenir à ce premier tome, il déploie l’habileté d’un maître du suspense, alternant avec une belle astuce entre cliffhangers et dilatations de l’intrigue, avec une bonne dose de McGuffin pour le compte : il joue, et le lecteur avec – pour l’heure, 20th Century Boys est une série essentiellement ludique.

 

DES ENFANTS, MAIS AUSSI DES ADULTES

 

Et puis, bien sûr, il y a le traitement de l’enfance… Ici, l’auteur se montre d’une admirable justesse – et ses évocations ont une force indéniable, suscitant des échos nécessaires chez le lecteur, amené par le fil d’une intrigue s’affichant comme un « divertissement » (bouh le vilain mot !) à procéder à une anamnèse éventuellement réconfortante, éventuellement douloureuse.

 

L’identification est forte, en tout cas, avec, au-delà du seul Kenji (je parle de lui depuis le début, mais, à ce stade du récit, il n’est guère plus qu’un personnage parmi tant d’autres, éventuellement primus inter pares, mais même pas sûr ; la multiplicité des personnages est en tout cas essentielle à ce stade du développement), toute cette petite bande – ces gamins qui ont, en apparence du moins, bien plus de caractère que les adultes qu’ils sont devenus…

 

Mais en apparence seulement : c’est un autre atout de la BD, dans un registre plus subtil – elle accorde de la vie, de la chair, à des figures qui auraient pu n’être qu’archétypales. Et si la problématique des rêves de gosses contribue à dessiner un arrière-plan nostalgique (mais sans exclure pour autant les authentiques malheurs que tout enfant subit en égale mesure – ne serait-ce que les brutes qui persécutent les plus faibles, il y en a nécessairement dans toutes les écoles, dans toutes les enfances), elle ne s’en tient cependant pas là, et dessine (si j’ose dire, aha) en tous ces personnages un vécu qui, pour anodin qu’il puisse paraître, n’en est pas moins le vécu authentique d’un humain qui ne l’est pas moins.

 

Parmi les copains de Kenji, Croacroa et peut-être aussi, plus étrangement, Mon-Chan, sont ceux qui s’en tirent le mieux ; mais de ces personnages jaillissant en bloc d’un passé éventuellement oublié, à moins qu’il n’en soit devenu que plus mythique, mon préféré est sans l’ombre d’un doute, d’apparition plus tardive, Yukiji – « la fille la plus forte du monde »… dans une BD globalement guère féminine il est vrai (pour l’heure du moins).

 

C’est là une possibilité essentielle, que permet l’alternance des scènes présentes et passées ; rien à voir sous cet angle avec Quartier lointain, de Taniguchi Jirô, que, par le plus grand des hasards, j’ai lu peu après, et qui, pour traiter de l’enfance telle qu’elle est perçue par un adulte amené à s’y replonger, adopte évidemment une optique on ne peut plus différente – c’est, dans un genre radicalement distinct, une belle réussite là aussi, et probablement un chef-d’œuvre, qualificatif que je n'emploierais par pour l’heure concernant 20th Century Boys ; faudra que je vous en cause, et en comptant mes mots…

 

Notons enfin, même si c’est pour l’heure relativement marginal (encore que… bon, disons en volume sinon en intensité), d’autres flashbacks sont aménagés qui permettent d’entrevoir le passage d’un état à l’autre – car, entre l'enfance et l'âge adulte, l’adolescence, bien sûr, a elle aussi ses rêves… Même si elle se montre sans doute plus douloureuse, teintée d’une noirceur épargnant largement l’enfance aux atours d’ « âge d’or ». La rock star avortée en Kenji est probablement au moins aussi importante que le gamin imaginatif à casquette pour décider du Kenji « actuel », trimant contre vents et marées dans son minable konbini, la gamine de sa sœur en permanence sur son dos…

 

LE DESSIN

 

Et le dessin ? Il est bon, oui – voire plus que ça. Plus sobre éventuellement que dans beaucoup de mangas, notamment pour ce qui est des décors j’ai l’impression (mais ce n’est qu’une impression, hein…), il sait se montrer hautement convaincant pour exprimer le dynamisme des scènes autant que la vie émotionnelle des personnages – dans un registre peut-être un peu moins expressionniste que d’habitude (vague impression, que je ne saurais finalement guère fonder…), mais qui, en contrepartie, gagne en fluidité et en lisibilité autant qu’en personnalité : le trait de Urasawa Naoki affirme à chaque page sa singularité, et la BD ne manque pas d’en profiter.

 

FINALEMENT…

 

 

Eh bien, ce n’est certes pas la première fois que ça m’arrive, mais le développement de l’article m’amène à reconsidérer sous un jour plus favorable cette BD que j’avais d’abord présentée sous un jour mitigé… Bon, n’exagérons rien : je suis convaincu que ce tome est bon, et très riche à sa manière ; mais, pour l’heure, je ne peux pas prétendre avoir pris une « baffe ». C’est bon, oui – mais mes attentes étaient probablement plus élevées, au regard de la réputation globalement très flatteuse des mangas de Urasawa Naoki. Toutefois, j’ai suffisamment apprécié pour souhaiter poursuivre l’expérience – ça n’est pas toujours le cas…

 

À un de ces jours, donc, pour le tome 2 (de l’édition « Deluxe »).

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