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La Bête aveugle, d'Edogawa Ranpo

Publié le par Nébal

La Bête aveugle, d'Edogawa Ranpo

EDOGAWA Ranpo, La Bête aveugle, [Môjû], traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle, Arles, Philippe Picquier, coll. Picquier poche, série L’Asie en noir, [1931, 1992] 1999, 157 p.

 

Où je poursuis la découverte de l’œuvre d’Edogawa Ranpo, après L’Île panorama (le roman, mais aussi son adaptation en manga par Maruo Suehiro) ; inutile, donc, de revenir ici sur la présentation de l’auteur, esquissée à gros traits dans ces précédentes chroniques.

 

LE GENRE (SI NÉCESSAIRE…)

 

Rappelons seulement, car cela fait sens ici, que, pour être considéré comme le père du roman policier japonais, Edogawa Ranpo a en fait créé une œuvre finalement très personnelle, et pas toujours très évidente à classer dans telle ou telle case – c’est pas plus mal. Chose qui se vérifie ici : La Bête aveugle est présenté comme un roman policier, et la collection comme la couleur de la tranche appuient sur cette dimension. Pourtant, j’ai bien du mal à y voir un récit policier… d’autant qu’il n’y a guère d’enquête ici, voire pas du tout – moins encore que dans L’Île panorama, qui ne jouait pourtant qu’in extremis de cette carte, comme une concession aux attentes du lecteur. Et le « noir » au sens le plus large n’est finalement guère plus de la partie.

 

Thriller, peut-être ? Le terme fait vaguement anachronique, j’imagine, mais ça se tient quand même davantage.

 

Horreur, éventuellement ? Oui, en fait – pas fantastique, non, mais horrifique quand même, on peut le dire.

 

Cela nous renvoie en fait davantage à l’autre courant dont on attribue la paternité à Edogawa Ranpo : le genre « ero guro » (éventuellement complété par « nansensu »), soit « érotique/grotesque ». La Bête aveugle – récit réputé, et qui a eu doit à une assez célèbre adaptation cinématographique en 1969, par Masumura Yasuzô (je ne l’ai pas vue…) – joue en fait de ces deux cartes… mais plutôt alternativement qu'en même temps, en fin de compte.

 

Et c’est bien ce qui m’a décontenancé ; j’aime bien être décontenancé… mais, en l’espèce, j’ai peut-être été surtout déçu, en définitive. Mais il y a bien des bonnes choses dedans, hein ! Essayons d’expliquer la raison de ce retour un brin mitigé…

 

UN DÉBUT BRILLANT

 

En fait, le (court) roman souffre peut-être, à mon sens, et aussi paradoxal que cela puisse paraître, de ce que son début est parfaitement brillant – la suite ne m’a dès lors pas semblé à la hauteur… Je me suis même demandé si, à s’en tenir à une « nouvelle » correspondant en gros au tiers du livre (jusqu’à la page 60, plus précisément), on n’aurait pas pu qualifier la chose de véritable chef-d’œuvre ; sa continuation au-delà, à mon sens, lui nuit tristement…

 

Mais pour parler de tout ça au plus juste, je vais devoir SPOILER comme un porc – tenez-vous-le pour dit !

 

Mizuki Ranko, star harcelée

 

Au départ, nous avons donc Mizuki Ranko, danseuse de music-hall réputée pour la beauté de son corps (ce qui en fait véritablement une star – le récit se développant, nous apprenons qu’elle n’a pas une jolie voix, ne chante ni ne danse vraiment bien… Elle est un corps, et pas grand-chose d’autre – ce qui suffit amplement à ses admirateurs, et sans doute tout autant à elle-même) ; elle n’est pas peu fière de ce qu’un sculpteur ait aussi fidèlement reproduit la perfection de ses courbes pour une exposition bien fréquentée. Mais elle y croise un amateur d’art bien saugrenu… Un aveugle, qui, bien évidemment, ne peut pas voir la statue, mais ne se prive par contre pas de la toucher – sensation ô combien désagréable pour la jeune beauté, qui ne manque pas de relever l’obscénité de ce comportement guère à propos dans une exposition…

 

Hélas, elle n’en a pas fini avec ce mystérieux aveugle – individu retors et littéralement obsédé, qui harcèle on ne peut plus vicieusement la starlette ; ainsi en se faisant passer pour un masseur, ce qui lui permet de pétrir avidement le corps de la belle ; et plus tard en l’enlevant purement et simplement…

 

La fascination

 

Le roman joue jusqu’à présent, et avec brio, de la carte du suspense ; la suite immédiate change pourtant la donne, en appuyant sur d’autres thématiques – même s’il en est bien une qui constitue le fil rouge du roman : la perversion… C’est là que le roman brille – en parvenant, quand bien même dans un style éventuellement « daté » (on a lu bien pire, ceci dit), à insinuer un sentiment permanent de malaise et d’angoisse, teinté de fascination érotico-artistique.

 

Car nous apprenons à connaître l’aveugle – qui est bien le véritable « héros » du roman : la danseuse, en fin de compte, est une Mary/Marion Crane dans Psychose. Notre Norman Bates nippon est autrement plus riche – à tous points de vue. Littéralement, sa fortune lui a permis de concevoir une utopie de l’enfermement, sadienne à maints égards, mais qui, plus simplement, renvoie sans doute à l’utopie artistique (et « factice ») de L’Île panorama, le rapport me paraît flagrant ; en effet, cet abri souterrain, « aveugle » lui aussi, est tout dédié au culte du corps, ou plus précisément du toucher – ce sens si crucial pour les aveugles, bien plus que tout autre, et qui leur permet de « voir » comme des « voyants » ne verront jamais… C’est là l’obsession du sinistre personnage, qui a fait appel à un talentueux sculpteur pour susciter un décor fou où les membres et les lèvres et les fronts et les dos, etc., sont tout à la fois parfaitement reproduits dans leur essence, et en même temps parfaitement difformes, dans leur agencement chaotique comme dans leurs proportions fantasques – sans même parler de leurs couleurs hideuses : car, à l’œil, la chose est d’une laideur qui n’a d’égale que celle de l’aveugle lui-même – l’auteur ne cesse d’y insister. Mais la vue est par nature superficielle – le toucher seul révèle la vérité cachée de cette construction hallucinée.

 

Et le roman d’adopter un nouveau tournant, quand la recluse, que tout incite à haïr son kidnappeur, sombre en fait insidieusement sous son charme, et prise à son tour les délices inimaginables du toucher… jusqu’à ce que leur relation développe quelque chose d’amoureux peut-être, de pervers assurément, dans un jeu de fantasmes sensuels à la tournure de plus en plus sado-masochiste – et qui ne peut que mal finir (enfin : « mal », ça dépend pour qui et c’est à débattre…).

 

Jusqu’ici, La Bête aveugle m’a fait l’effet d’un texte admirable – aussi inquiétant que dérangeant, avec un art consommé de la manipulation du lecteur, jusque dans les plus improbables délires de l’utopie artistique et sensuelle de l’aveugle. Très, très fort.

 

Mais si les retournements, jusque-là, ont été bien négociés, et même de main de maître, j’ai le sentiment que la suite n’est vraiment pas à la hauteur – quand l’érotisme, grotesque ou pas, cède la place au grotesque seul…

 

LE RETOURNEMENT GROTESQUE

 

L’aveugle, bien sûr, en vient à tuer Ranko. Et il s’amuse, de manière très puérile, à disposer de son cadavre dans un petit jeu macabre qui a tôt fait de susciter les rumeurs les plus folles sur le « tueur en série » (car, au fond, c’est bien vite de cela qu’il s’agit). L’aveugle a en effet découpé le corps de Ranko en plusieurs morceaux, qu’il sème çà et là, dans un enchaînement de brèves scènes grotesques, au sens humoristique cette fois – ce qui, à mes yeux (si j’ose dire), ne fonctionne tout simplement pas.

 

LA RÉPÉTITION D’UN MÊME SCHÉMA

 

Or c’est là un schéma qui se répète dans la suite du roman. Passé l’intermède (qui n’en est donc pas un, mais plutôt la deuxième scène de l’acte dont l’aventure avec Ranko constituait la première scène), l’aveugle – devenu cette fois bel et bien masseur, mais pas vraiment Zatoichi pour autant – s’en prend à une deuxième femme, Mme Pearl.

 

Et l’on procède en gros de la même manière : le masseur en dit sans trop en dire, semant ses dialogues inquiétants avec sa cliente d’allusions transparentes pour le seul lecteur (ce qui marche plutôt bien voire très bien), et ne laissant guère de doute sur la suite des opérations – inévitablement, Mme Pearl est tuée… et, c’est plus gênant, l’aveugle reproduit le même petit jeu idiot avec ses restes.

 

Suit un troisième acte, reprenant largement ce schéma, même s’il se montre peut-être plus habile – en ce que la victime, la jeune veuve Ouchi Reiko, a cette fois bien identifié la véritable nature du masseur aveugle, et, animée sans doute elle aussi par une certaine perversion, cherche à le prendre à son propre jeu…. Enfin, trait tout sadien mais qui me paraît d’ores et déjà être caractéristique d’Edogawa Ranpo (bon, après deux lectures, hein, ça sera à creuser…), elle cherche en outre à en faire un spectacle…

 

Je supposais, et redoutais, que ce soit l’occasion de ramener de force un semblant de « moralité » dans l’intrigue – à la fin, le « méchant » se doit de perdre… Mais Edogawa Ranpo est plus fin – et sans doute audacieux – que ça : finalement, que la jeune veuve périsse comme les autres a quelque chose d’assez jubilatoire… Aussi ce troisième acte est-il globalement plus satisfaisant que le deuxième – malgré le jeu des morceaux qui s’ensuit, toujours aussi lourd…

 

Schéma qui se répète enfin avec les plongeuses, et là ça m’a vraiment paru de trop – et notamment en ce que la répétition du procédé devient franchement lassante…

 

LA MORALE AUX ORTIES (OUF !)

 

Heureusement, la (véritable) fin du roman évite donc cet écueil de la moralité – et, en cela, elle peut renvoyer à nouveau au triomphe du « méchant » (ou « héros »...) de L’Île panorama, qui, même démasqué et acculé, a suffisamment de ressource et de foi dans son utopie pour se rendre inaccessible à quelque chose d’aussi vain que le châtiment.

 

C’est à nouveau le cas ici – l’aveugle obtenant d’un commissaire d’exposition la visibilité (eh) de son œuvre, qui boucle la boucle : nous finissons dans le monde de l’art, comme nous y avons commencé, et le masseur produit aux yeux de tous une sculpture empruntant à toutes ses victimes – grotesque, forcément ; laide pour qui ne la perçoit qu’au travers de ses yeux ; extraordinaire pourtant quand on la touche...

 

Et le roman de s’achever sur ultime éclat de rire sardonique, avec la scène où tous ces aveugles, jusqu’ici rejetés par l’art, en viennent à imposer, par leur seule présence et leur perception bien particulière – et bien plus fine ? –, de nouveaux standards de la beauté et de la sensibilité…

 

CONCLUSION

 

Oui, il y a bien des bonnes choses dans La Bête aveugle, roman qui s’avère toujours joliment angoissant et plus joliment encore dérangeant, après toutes ces années – et je suppose que publier une chose pareille dans le Japon de 1931 n’était pas sans audace.

 

Mais, en ce qui me concerne, ce court roman n’est pas pour autant le chef-d’œuvre que l’on a parfois voulu y voir – c’est que j’ai vraiment le sentiment que les (interminables…) scènes « burlesques », disons, nuisent en définitive à son propos, initial ou sublimé dans une conclusion irréprochable, mais j’imagine que ça se discute.

 

Le fait est que leur humour m’a paru lourdingue, et bien plus grossier que les scènes d’angoisse qui les environnent, lesquelles font preuve d’une étonnante subtilité dépassant le simple effet « presse-bouton ».

 

La répétition du même schéma me paraît encore moins défendable, mais sait-on jamais…

 

Aussi y a-t-il en définitive à boire et à manger dans cette œuvre étonnante, qui séduit par sa perversion et son audace, mais pèche quand elle veut se montrer plus « légère », même si c’est de manière tordue.

 

C’est dommage, je trouve… Cela reste une lecture intéressante, mais j’ai quand même l’impression qu’Edogawa Ranpo, avec La Bête aveugle, est passé à côté de quelque chose de très grand – vraiment très grand… et vraiment juste à côté.

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