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Dagon and other macabre tales, de H.P. Lovecraft (première partie)

Publié le par Nébal

Dagon and other macabre tales, de H.P. Lovecraft (première partie)

[Mon article est trop long pour être publié en une seule fois, arf... Bon, ben, je le coupe en deux... Ici, présentation générale, et nouvelles essentielles ; la suite là-bas.]

 

LOVECRAFT (H.P.), Dagon and other macabre tales, selected and with an introduction by August Derleth, Sauk City, Arkham House, [1939, 1943] 1965, IX + 413 p.

 

DES RÉCITS MINEURS ?

 

Je poursuis ma relecture de Lovecraft en anglais, dans les recueils d’Arkham House des années 1960, avec le seul qui me manquait encore côté fictions : Dagon and other macabre tales. Après The Dunwich Horror and others et At the Mountains of Madness and other novels, et à la condition bien sûr de conférer un statut à part à The Horror in the Museum and other revisions, le présent volume donne d’emblée une impression de fourre-tout, et, surtout, à s’en tenir aux œuvres de Lovecraft « seul », contient par la force des choses des récits globalement jugés « mineurs ». C’est vrai, à maints égards – et August Derleth, dans sa très brève introduction, ne dit pas autre chose ; en apportant toutefois ce complément qui s’avère en définitive tout aussi pertinent : même dans ces œuvres mineures, Lovecraft est globalement bien au-dessus du lot, très souvent…

 

Avant le « Mythe »

 

Pour l’essentiel, nous y trouvons des textes « anciens », ou en tout cas antérieurs à « The Call of Cthulhu », qui n’en devient que davantage une pierre blanche séparant le vieux du neuf. Il y a quelques exceptions, sans doute ; mais l’aménagement de la sorte de ces recueils chez Arkham House introduit ainsi, d’une certaine manière, un biais – a fortiori si l’on se lance dans les joutes critiques sur la pertinence ou pas, « contribution » de Derleth prise en compte, de la notion même de « Mythe de Cthulhu »…

 

Avant Lovecraft ?

 

Et une autre tentation surgit : celle de voir dans ces textes, du coup, une sorte de « pré-Lovecraft », pas encore abouti, les tentatives d’un auteur qui se cherche…

 

Là encore, ça n’est pas forcément tout à fait faux, en fin de compte ; et l’on pense inévitablement, à la lecture de ce recueil, à cette assertion dépitée de Lovecraft lui-même, à cette époque, qui déplorait trouver bel et bien dans sa bibliographie des textes « à la Poe » ou « à la Dunsany », mais cherchait désespérément ses textes « à la Lovecraft »…

 

Bien sûr, cette (auto)critique est passablement exagérée. Il n’en reste pas moins vrai que Lovecraft est alors, probablement bien davantage que par la suite, un auteur « sous influences », et nombre des contes macabres ici compilés renvoient bien au premier chef à Poe (sans exhaustivité – puisqu’on trouvait dans The Dunwich Horror and others, par exemple, d’autres récits très poesques, sans doute ses plus belles réussistes en la matière, comme « Cool Air » (enfin, on le dit, mais je n'apprécie pas vraiment cette nouvelle pour ma part...) ou « Pickman’s Model », ou encore, bien meilleurs, « The Rats in the Walls » ou « The Outsider ») ; tandis que nous y trouvons également, accroissant l’impression de fourre-tout, tous les textes dits « des Contrées du Rêve » à l’exception de ceux composant le « cycle de Randolph Carter », ou Démons et merveilles chez nous, textes compilés pour leur part dans At the Mountains of Madness and other novels – et cette fois c’est bien sur Dunsany que nous louchons (et faisons plus que loucher...).

 

Une œuvre en construction ?

 

Mais ces textes ne manquent pas d’intérêt – pour eux-mêmes en ce qui concerne les meilleurs, mais aussi d’une autre manière, certes moins immédiate, et davantage orientée vers une lecture critique. Nouvelle tentation : voir dans ces récits une œuvre en train de se construire. Car nombre des textes de ce recueil posent les bases de textes ultérieurs, généralement bien plus longs et bien plus complexes, et meilleurs, sans doute, mais cette archéologie des fictions ne manque pas d’intérêt en tant que telle.

 

Ordre du recueil : l’essentiel et les bonus

 

Les contes ici rassemblés le sont, globalement, dans l’ordre chronologique – mais il y avait quelques erreurs, corrigées ultérieurement pour la réédition coordonnée par S.T. Joshi…

 

Se pose aussi la question des « compléments », puisque Derleth distingue ici des « early tales » en fait pas si « early » que cela, puisque seules les deux premières des cinq nouvelles rassemblées sous ce titre sont antérieures à « Dagon », qui ouvre le recueil…

 

Au rang des plus ou moins gadgets, il faut y ajouter quatre « fragments », plus tardifs là aussi, ainsi que, glissée dans les « nouvelles » à proprement parler, « The Evil Clergyman », qui n’en est pas tout à fait une : c’est certes un récit qui se tient tout seul, mais il figurait dans une lettre dont Derleth l’a extrait – et lui-même concède que ce texte n’était sans doute pas destiné à être publié.

 

(Notons pour le principe que deux textes figurant dans le corps principal du recueil auraient peut-être davantage eu leur place du côté des « révisions » : « Imprisoned with the Pharaohs » – qui est entièrement de Lovecraft, certes, mais cela ne le distingue pas vraiment des « révisions » pour Zealia Bishop, par exemple – et « In the Walls of Eryx » ; parmi les « early tales », cela vaut aussi pour la collaboration « Poetry and the Gods » ; enfin, le dernier « fragment » est lui aussi une forme de « collaboration »... posthume.)

 

Par contre, dans un registre autrement plus enthousiasmant, le recueil s’achève sur de la non-fiction, avec la célèbre étude de Lovecraft sur la littérature fantastique et d’horreur, Supernatural Horror in Literature.

 

Retroussons nos manches, et décortiquons…

CONTES MACABRES ET CONTRÉES DU RÊVE

 

Dagon

 

(Titre français : « Dagon » ; nouvelle écrite en juillet 1917 ; première publication : The Vagrant #11, novembre 1919.)

 

Peut-être est-ce en raison de ce recueil, mais on fait souvent de « Dagon » le premier vrai récit de l’auteur « adulte ». C’est éventuellement discutable… Mais, au-delà de ses qualités propres (à débattre elles aussi, en fait), ce qui ne fait aucun doute, c’est l’importance de ce texte dans la carrière de l’auteur : déjà, il marque, avec quelques autres datant de la même période, le retour de Lovecraft à la fiction, genre qu’il avait délaissé les années précédentes, livrant dans le monde du « journalisme amateur » avant tout de la poésie et des essais ; mais c’est bien à la suggestion de camarades issus de ce milieu bien particulier qu’il s’est remis au travail dans ce domaine – on les en remercie ! Par ailleurs, si le texte a d’abord été publié dans ce contexte, il sera ultérieurement repris à titre professionnel dans Weird Tales – c’est la première nouvelle que Lovecraft publiera dans le fameux pulp, qui deviendra son principal débouché pendant quelque temps, et qui lui restera associé par-delà les décennies...

 

Si l’on en croit Lovecraft lui-même, la nouvelle – comme beaucoup alors semble-t-il – lui aurait été inspirée par un rêve (on a pu avancer une influence littéraire également, Fishhead, de Irvin S. Cobb) ; c’est assez vraisemblable – du moins dans la mesure où la nouvelle tient plus de la vision que du récit.

 

En tant que telle, elle ne manque pas de force, mais sans être tout à fait satisfaisante – l’emphase du début est problématique, notamment, qui voit le narrateur morphinomane en rajouter des caisses sur son horrible expérience ; et, quoi qu’ait pu en dire un S.T. Joshi, la fin aussi est bancale : même à supposer que, non, la vilaine bébête ne toque pas à la porte du narrateur suicidaire (ce qui serait bel et bien absurde), l’ambiguïté du propos, via ce journal tenu jusqu’à la dernière minute, et dans un style inévitablement oral sur le tard, peut à bon droit laisser un goût amer en bouche…

 

Mais la vision ne manque pas de puissance, donc. Par ailleurs, elle s’accompagne, même si cela ne saute pas aux yeux, d’un questionnement philosophique essentiel – que l’auteur révèlera et développera point par point dans le cadre du « Transatlantic Circulator », via un texte connu sous le nom de « In Defence of Dagon » (en français dans les Lettres d’Innsmouth). Et ces deux angles importants se combinent en fait pour laisser présager de l’œuvre à venir : « The Call of Cthulhu », surtout, doit beaucoup à « Dagon », mais aussi, peut-être à un niveau moindre, « The Shadow over Innsmouth ».

 

Précisions à cet égard : le nom « Dagon », ici, ne renvoie pas à un « Grand Ancien » créé par Lovecraft, mais à un corpus mythologique préexistant – c’est un nom « choisi » par le narrateur dans une véritable mythologie humaine, sans lien objectif avec sa vision ; c’est bien pourquoi le nom ne sonne pas aussi « étrange » et « non humain » que les noms des Grands Anciens à venir. Par ailleurs, la créature embrassant le monolithe n’est pas une divinité, et donc cet hypothétique « Dagon », mais le représentant (ultime ou pas) d’une race hybride antédiluvienne. Plus tard, « The Shadow over Innsmouth », avec son « Ordre Ésotérique de Dagon », suscitera une ambiguïté à cet égard, éventuellement – mais, à tout prendre, et s’il fallait établir une cohérence globale dans l’œuvre lovecraftienne (je ne suis vraiment pas persuadé que ce soit une approche pertinente…), la créature entraperçue dans « Dagon » serait bien plutôt un « Profond » que « Père Dagon » lui-même (et, bien sûr, on n’y mentionne pas « Mère Hydra »).

 

The Tomb

 

(Titre français : « La Tombe » ; nouvelle écrite en juin 1917 ; première publication : The Vagrant, mars 1922.)

 

« La Tombe » a en fait été écrite un tout petit peu avant « Dagon », même si dans le même mouvement – tant pis pour la chronologie telle que Derleth la présente ; par contre, elle ne sera publiée, dans la même revue amateure, The Vagrant, qu’en 1922.

 

C’est un texte nettement moins convaincant… même s’il est révélateur de préoccupations récurrentes à l’époque chez l’auteur, comme l’apologie du rêve (« My name is Jervas Dudley, and from earliest childhood I have been a dreamer and a visionary. »), et une troublante obsession pour la profanation de sépulture, virant le cas échéant à la nécrophilie, thème qui reviendra à plusieurs reprises dans le recueil, et que Lovecraft associe alors à l’esthétique « décadente », dont il en fait un trait essentiel. Avant les décadents (et les symbolistes, éventuellement), toutefois, il y a Poe, dont l’influence se fait sentir… assez lourdement ici. Car Lovecraft en fait trop – on pourrait dire qu’il en a toujours fait trop, même dans ses meilleurs textes, mais l’à-propos est quand même tout autre.

 

La nouvelle contient quelques images fortes, et si la fin se laisse tôt entrevoir, elle n’est pas mauvaise pour autant… Mais c’est tout de même là un récit passablement convenu, et, sur cette durée pourtant relativement modérée, c’est aussi un texte très bavard… Peut-être peut-on en sauver le principe du « narrateur non fiable » ? Il reviendra par la suite dans l’œuvre de Lovecraft, mais globalement avec davantage de pertinence.

 

Polaris

 

(Titre français : « Polaris » ; nouvelle écrite en 1918 ; première publication : The Philosopher, décembre 1920.)

 

On retourne à quelque chose de bien plus intéressant avec « Polaris » ; intéressant et déconcertant tout à la fois…

 

Un premier aspect à noter : on fait souvent de cette nouvelle la première des « Contrées du Rêve », et elle joue déjà sur l’ambiguïté essentielle de cet ensemble de fictions consistant à naviguer entre l’onirique et l’antédiluvien – l’histoire qui y est narrée, en fait, relève sans doute tout à la fois des deux. Lovecraft y emploie déjà un lexique très connoté, qui reviendra par la suite – y compris en dehors des seuls récits des « Contrées du Rêve », puisque, pour l’anecdote, c’est ici la première mention des Manuscrits Pnakotiques.

 

La ville d’ « Olathoe » dans le pays de « Lomar »… « on the plateau of Sarkia, betwixt the peaks Noton and Kadiphonek »… On se dit : pas de doute, c’est bien du Dunsany. Et pourtant il semblerait que non – Lovecraft, à l’en croire, ne découvrira l’auteur irlandais qu’un an plus tard… Et, dès lors, ne cachera en rien cette influence. « Polaris » serait donc une merveilleuse coïncidence, une conjonction de goûts communs ?

 

D’autres aspects sont à relever – ainsi l’éventuelle part d’autobiographie dans le récit : le narrateur, tel Lovecraft, se voit dénier le droit de combattre à la guerre (sa mère l’avait fait réformer quand il avait voulu s’engager dans l’armée américaine à la fin de la Première Guerre mondiale). Cependant, c’est la faute du narrateur qui importe avant tout – non-combattant, il avait néanmoins une tâche, qu’il n’a pas menée à bien : en résulte une catastrophe, et le poids oppressant de sa culpabilité, qui ne lui échappera jamais au fil des rêves comme des millénaires…

 

Cela fonctionne bien : l’évocation ne manque pas de puissance, le fatalisme de l’ensemble est angoissant, l’expression du remord troublante.

 

Ce qui permet de ne pas s’attarder plus que cela sur la dimension vaguement raciste du texte, avec ces conquérants barbares, les « Inutos », abattant la civilisation nordique des « vrais » hommes, avant de dégénérer en ces « squat, yellow creatures, blighted by the cold, whom they call ʺEsquimauxʺ »… On lira bien pire, de toute façon.

 

Beyond the Wall of Sleep

 

(Titre français : « Par-delà le mur du sommeil » ; nouvelle écrite en 1919 ; première publication : Pine Cones, octobre 1919.)

 

On arrive cette fois à un texte relevant plus clairement de la science-fiction, si le thème du rêve demeure – essentiel. Peut-être faut-il relever à cet égard une vague ambiguïté d’ordre philosophique ? Dans nombre des textes de cette époque, l’éloge du rêve a des connotations vaguement idéalistes, pour le moins surprenantes – à moins qu’il ne faille y voir que la conviction de Lovecraft de la supériorité du mental sur le physique, d’un ordre peut-être étendu ici au spirituel contre le matériel… Ce qui autoriserait un accord avec sa position matérialiste globale. Dans le présent texte, Lovecraft critique en tout cas « Freud et son symbolisme puéril ». Plus tard dans le récit, pourtant, il confère à sa conception du rêve une allure plus ouvertement matérialiste, et dès lors plus conforme à sa philosophie telle qu’on la connaît, quand le narrateur avance : « It has long been my belief that human thought consists basically of atomic or molecular motion, convertible into ether waves or radiant energy like heat, light, and electricity. » Avec le charme de l’époque ! Mais cela ne tire que davantage le récit du côté de la science-fiction.

 

D’autres éléments sont à relever, comme l’emploi de la thématique « white trash », qui débouchera plus tard sur « The Colour Out of Space » et « The Dunwich Horror »… mais le ton ici, à l’égard de ces ploucs dégénérés, est méprisant de bout en bout – plus encore que par la suite, bien plus. Le narrateur est dissocié de celui qui subit l’expérience « surnaturelle » ; par contre, le cadre est un asile (comme dans « The Tomb » avant, et bien d’autres récits ensuite). Enfin, la thématique de ces créatures extraterrestres se projetant via la pensée, à travers le temps et l’espace, dans des humains qui ne se remettent guère de l’expérience, annonce à sa manière un texte bien plus tardif, et sans doute bien meilleur : « The Shadow Out of Time ».

 

« Beyond the Wall of Sleep » demeure un texte intéressant, qui fonctionne assez bien – notamment sur la fin. Aussi peut-on l’apprécier pour lui-même, sans nécessairement le mettre en rapport avec l’évolution ultérieure de l’œuvre lovecraftienne – mais, dans ce registre, il y a sans doute beaucoup de choses à en tirer.

 

The Doom That Came to Sarnath

 

(Titres français : « La Malédiction de Sarnath », « La Malédiction qui s’abattit sur Sarnath » ; nouvelle écrite en 1920 ; première publication : The Scot, juin 1920.)

 

Retour aux « Contrées du Rêve », pour une deuxième excursion que j’ai toujours appréciée – et, cette fois, Lovecraft connaît Dunsany, et ne s’en cache en rien. Son style exubérant, ainsi quand il décrit les richesses de la ville de Sarnath, en émane directement. On y retrouve par ailleurs cette dimension évoquée plus haut, de ces « Contrées du Rêve » qui sont tout à la fois oniriques et antédiluviennes ; en fait, la légende de Sarnath fera ultérieurement partie des références obligées à un passé mythique, et pas toujours dans le seul cadre des « Contrées du Rêve ».

 

Le récit, au fond, est surprenant à maints égards… L’histoire de ce crime atroce, consistant en la spoliation et l’extermination des hideuses créatures d’Ib par les hommes de Mnar fondant dès lors Sarnath (nom inventé, ne renvoyant pas à la ville bien réelle où le Bouddha a enseigné), crime qu’il leur faudra bien payer un jour, a un contenu vaguement « moral » assez rare chez Lovecraft – mais on le croise parfois, tout de même, et tout particulièrement dans les contes ou « fables » des « Contrées du Rêve ». Par ailleurs, on peut se demander comment accommoder ce récit avec le racisme obsessionnel de l’auteur… du moins jusqu’à ce qu’on lise ceci, peut-être ? « … only the brave and adventurous young men of yellow hair and blue eyes, who are no kin to the men of Mnar. » Peut-être s’en sort-il ainsi, oui…

 

Un autre aspect éventuellement surprenant concerne la mise en scène de la malédic… pardon : de la MALÉDICTION. Le sort de Sarnath, en effet, est relativement expédié, et en tout cas mystérieux plutôt que spectaculaire : la nouvelle ne se conclut pas sur la scène apocalyptique que l’on pouvait supposer, mais se contente pour l’essentiel d’exprimer, non sans subtilité, qu’il « va » se passer quelque chose… Et l’on passe presque aussitôt à un état ultérieur : il « s’est » passé quelque chose, et Sarnath n’est plus…

 

Mais c’est très bien comme ça.


 

The White Ship

 

(Titre français : « Le Bateau blanc » ; nouvelle écrite en 1919 ; première publication : The United Amateur, Vol. 19, #2, novembre 1919.)

 

« Le Bateau blanc » relève également des « Contrées du Rêve », mais avec une approche bien différente. Encore que… La plupart des textes du « cycle », après tout, ont quelque chose d’allégories…

 

Mais c’est une dimension particulièrement marquée dans celui-ci : il s’agit d’un voyage philosophique (étrangement plus court que dans mon souvenir, au passage), et dont on a pu livrer des lectures relativement pointues (je me souviens vaguement d’un article de Paul Montelone, dans Lovecraft Studies, n° 36, sur une base schopenhauerienne…).

 

Le narrateur, le « héros », gardien de phare, monte à bord d’un bateau mystérieux pour naviguer vers des terres inconnues, toutes plus merveilleuses les unes que les autres… jusqu’à ce qu’on les aborde : en fait, il s’agit presque systématiquement de déconvenues, échos d’un passé glorieux qui n’est cependant plus guère palpable… Une exception, pourtant : Sona-Nyl, escale heureuse où le narrateur demeure longtemps ; mais il en part enfin, car il est curieux de l’inconnu – incarné dans la province censément plus merveilleuse encore de Cathuria : les fantasmes de merveilles l’emportent sur les merveilles bien réelles. Bien sûr, il n’aurait pas dû… Car il ne lui sera plus possible de revenir à Sona-Nyl, et, ne trouvant rien d’autre, il devra retourner à la monotonie de son existence antérieure de gardien de phare.

 

Le récit est très, très pompeux dans la forme. Sans que ce soit forcément désagréable… Je suppose, par contre, qu’on peut, ou peut-être même qu’on doit, établir une parenté avec la superbe nouvelle de Dunsany « Jours oisifs sur le Yann », dans Contes d’un rêveur ? À n’en pas douter, Dunsany l’emporte haut la main. Mais la variation pessimiste au possible de Lovecraft n’est pas inintéressante pour autant, loin de là.

 

Arthur Jermyn

 

(Titre original : « Facts Concerning the Late Arthur Jermyn and His Family » ; titre alternatif : « The White Ape » ; titres français : « Arthur Jermyn », « Faits concernant feu Arthur Jermyn » ; nouvelle écrite en 1920 ; première publication : The Wolverine, mars et juin 1921.)

 

Une nouvelle dont le titre a beaucoup changé au fil des publications… Mais c’est le titre complet, « Facts Concerning the Late Arthur Jermyn and His Family », qu’il faut retenir – pas, comme ici, le simple « Arthur Jermyn »… mais encore moins « The White Ape », titre imposé lors de la reprise de la nouvelle dans Weird Tales, et qui avait fait fulminer Lovecraft.

 

Et pas seulement parce que ce titre vend d’emblée la mèche : à tout prendre, la nouvelle ne vise pas forcément à surprendre le lecteur – des indices sont semés çà et là, nombreux, qui dénient en fin de compte tout caractère de « chute » à la conclusion…

 

Or la nouvelle, au fond, peut paraître risible. Témoignant de l’obsession lovecraftienne de la dégénérescence, elle est imprégnée d’un sous-texte raciste bien de son temps – mais, en même temps, c’est en partie son caractère névrotique chez Lovecraft qui la distingue quand même... et en rend la lecture « quand même » intéressante, ou du moins instructive. On avouera par ailleurs que, dans le genre, Lovecraft fera bien pire (le nadir étant probablement la « révision » de sinistre mémoire « Medusa’s Coil »). Mais il fera surtout bien mieux ? Les liens ne manquent pas, à simplement remplacer les poils par des écailles, avec « The Shadow over Innsmouth », pour un résultat aussi insidieusement raciste, mais en même temps bien plus convaincant – et terrifiant.

 

Il faut de toute façon probablement dépasser ce premier regard, pour en retirer d’autres choses plus instructives ou tout aussi emblématiques : ainsi le pessimisme désespéré de Lovecraft (nous n’en sommes pas encore à l’indifférentisme cosmique, ou pas tout à fait du moins ; en même temps, ce pessimisme s’accorde bien au racisme en tant que philosophie de l’histoire, ne serait-ce que chez un Gobineau), aux faux airs de fatalisme, exprimé dès la première phrase (souvent citée : « Life is a hideous thing. » Blam.), peut-être à mettre en rapport avec sa propre biographie (la folie héréditaire, emportant ses deux parents), et dont on trouvera d’autres échos par la suite (dans ce recueil, on peut citer « The Festival » ; plus tard et surtout, donc, « The Shadow over Innsmouth ») – mais cette question de la généalogie morbide va en fait bien au-delà, c’est un thème fondamental dans l’œuvre lovecraftienne ; l’éclairer par son racisme, quoi qu’en disent ceux qui ne veulent pas entendre parler de cet aspect du bonhomme, et voient rouge dès qu’on l’avance, cela fait sens, et sans contredit.

 

Autre aspect essentiel – lié, sans doute : le matérialisme, et le rôle de la science – avec cette idée qui sera davantage développée encore dans « The Call of Cthulhu », dès son célèbre premier paragraphe, d’une science qui rend fou en révélant le monde ; mais, bien sûr, c’est autrement efficace dans cette excellente nouvelle – puisque la « révélation », ici, ne porte que sur la « corruption raciale », mais à une échelle microcosmique, et même intime : comme dans « Medusa’s Coil », la nouvelle n’est au fond terrifiante que pour un raciste, à maints égards… Et c’est sans doute là que brille tout particulièrement, en comparaison, « The Shadow over Innsmouth ».

 

Par ailleurs, c’est l’occasion d’inscrire ce récit dans la thématique du « chaînon manquant », issue des conceptions darwiniennes (et plus encore post-darwiniennes ?) de l’évolution – je vous renvoie à ce sujet à Michel Meurger, tout particulièrement à « De l’homme au singe : dévolution et bestialité dans l’œuvre de H.P. Lovecraft », figurant dans Lovecraft et la S.-F./2, et qui, comme de juste, revient abondamment sur la présente nouvelle.

 

The Cats of Ulthar

 

(Titre français : « Les Chats d’Ulthar » ; nouvelle écrite en juin 1920 ; première publication : The Tryout, novembre 1920.)

 

Changement radical d’ambiance avec ce petit texte aux faux airs de fable (avec une touche ironiquement morale pouvant rappeler « The Doom That Came to Sarnath »), et peut-être aussi de farce, une très jolie fantasy macabre qui n’a sans doute guère d’équivalent, voire pas du tout, dans le reste de l’œuvre lovecraftienne. Nouvelle essentielle de ces « Contrées du Rêve » qui prennent de plus en plus forme au fur et à mesure que les textes contribuent à leur géographie et à leur mythologie, ce récit, pour être sous haute influence dunsanienne, n’en fait pas moins preuve d’une forte personnalité.

 

Cela pourrait n’être qu’une mauvaise blague, et en même temps un témoignage enjoué de l’amour irrépressible que le gentleman de Providence vouait à la gent féline, et dont il a maintes fois témoigné par ailleurs. C’est probablement bien davantage – parce que l’auteur y injecte subtilement de la couleur et de l’âme, magnifiant par des allusions sibyllines un cadre qui aurait pu être banal, mais ne l’est finalement en rien. La plume, forcément un peu baroque dans pareil contexte, se montre quand même plus sobre que souvent dans ces récits, pour atteindre le délicat et appréciable équilibre entre sublime et grotesque. L’humour, noir et ironique, de ce charmant conte révèle enfin en fiction un caractère qui transparaît sans doute bien davantage dans les lettres de l’auteur – dissipant quelques préjugés qu’on avait de longue date entretenus, et auxquels il avait pu contribuer lui-même…

 

Quoi qu’il en soit, Lovecraft, souvent très sévère pour ses propres textes, a toujours gardé une place à part pour celui-ci – un des rares dont il était vraiment heureux, et il le restera jusqu’à la fin. À bon droit !

 

Celephaïs

 

(Titre français : « Celephaïs » ; nouvelle écrite début novembre 1920 ; première publication : The Rainbow, mai 1922.)

 

Une autre nouvelle des « Contrées du Rêve », davantage dans la manière habituelle de Lovecraft – et de Lovecraft faisant du Dunsany (on a d’ailleurs pu établir une nette parenté entre cette nouvelle et un conte de l’Irlandais).

 

C’est sans doute une des plus marquantes de ces « apologies du rêve » dont Lovecraft était alors coutumier – avec une relative ambiguïté qui fait tout le sel de son propos. Mais certaines expressions se montrent très révélatrices, ainsi quand Lovecraft parle de « that world of wonder which was ours before we were wise and unhappy » (ce qui peut se lire de plusieurs manières, à l’échelle de l’individu comme à celle du monde).

 

Ici, nous avons donc un inconnu – dans notre monde – qui, à force de rêver, devient dans les « Contrées du Rêve » roi de la ville de Celephaïs sous son nom de rêveur, Kuranes. Parallèlement, le « vrai » Kuranes (qualificatif évidemment inapproprié…) meurt dans notre triste monde, réduit à l’état de mendiant qui se droguait tant et plus pour dormir et rêver…

 

L’histoire fonctionne bien en tant que telle. On peut y relever, par ailleurs, des éléments intéressants au regard de la mythologie lovecraftienne – ce qui inclut bien sûr Kuranes lui-même, à qui Randolph Carter rend visite dans The Dream-Quest of Unknown Kadath… et qui, insatisfait comme il se doit, se languit alors de cette Terre qu’il méprisait et où il était tout sauf un roi ! Mais on peut également s’arrêter à cette sentence : « the high-priest not to be named, which wears a yellow silken mask over its face and dwells alone in a prehistoric stone monastery in the cold desert plateau of Leng ». Ce qui nous conduit là encore à Kadath, et au plateau de Leng bientôt omniprésent, tout en dessinant quelque peu la figure de Nyarlathotep… Attention, par contre : il y est fait mention d’Innsmouth, mais c’est un nom emprunté, qui ne désigne pas alors la riante bourgade côtière que vous savez.

 

Une bonne nouvelle, oui – dans les réussites de la manière onirique de Lovecraft.

 

From Beyond

 

(Titre français : « De l’au-delà » ; nouvelle écrite en 1920 ; première publication : The Fantasy Fan, vol. 1, n° 10, juin 1934.)

 

Retour sur Terre, pour une nouvelle qui, en dépit de sa publication très tardive (14 ans après sa rédaction, et dans un cadre amateur alors que Lovecraft avait depuis longtemps percé dans les pulps), a connu une étrange postérité – d’autant plus étrange à vrai dire qu’elle est tout à fait médiocre… au mieux.

 

Le thème de la perception de la réalité y est à nouveau central – mais cette fois sans ambiguïté philosophique : le propos affiche d’emblée son matérialisme. La science, cependant, y est toujours portée à soulever le voile, révélant des horreurs sans nom… Des éléments déjà classiques, mieux illustrés avant, et qui le seront mieux encore par la suite.

 

Mais la vraie horreur, dans cette nouvelle, est ailleurs, à tout prendre : chez le Dr Tillinghast lui-même, le savant fou (et on ne peut plus savant fou) auquel notre narrateur rend une petite visite – le bonhomme est un maniaque homicide en même temps qu’un paranoïaque achevé… Herbert West est presque davantage crédible ! Voir plus loin, ceci étant…

 

Quoi qu’il en soit, la nouvelle est bien terne et ennuyeuse – même son outrance fatigue plus qu’elle ne réjouit.

 

À mon sens tout du moins – l’écho qu’elle a rencontré témoigne sans doute de ce que des avis différents sont envisageables ; sinon pourquoi Erik Kriek l’aurait-il adapté, sous le titre « L’Invisible », employé pour qualifier l’ensemble de son recueil d’adaptations de Lovecraft en bande dessinée ? Et, bien sûr, il y a le film de Stuart Gordon… qui a sa réputation chez les bisseux, sans que je n’aie jamais compris pourquoi : c’est un film parfaitement ridicule, certainement pas aussi enthousiasmant que le débile mais jubilatoire Re-Animator, ou dans des genres très différents Dagon ou encore The Dreams in the Witch-House… Et, sans surprise, on ne trouve pas dans la nouvelle de Lovecraft les séquences fétichiste-bondage-SM-soft du film – étonnant, non ?

The Temple

 

(Titre français : « Le Temple » ; nouvelle écrite en 1920 ; première publication : Weird Tales #24, septembre 1925.)

 

Suit une bien étrange nouvelle – mais qui s’avère probablement un ratage. C’est à vrai dire d’autant plus frustrant que son pitch est très enthousiasmant, qui niche l’horreur dans un sous-marin allemand à la dérive, en pleine Première Guerre mondiale ! Contexte pouvant évoquer « Dagon », et là encore pour un résultat final annonçant « The Call of Cthulhu »… Mais, et plus encore que pour « Dagon » (ou, dans un autre registre, « Beyond the Wall of Sleep »), cette comparaison avec le chef-d’œuvre ultérieur nuit au texte originel…

 

Tout est là, pourtant, qui devrait marcher ! Le mystère, la claustrophobie, la paranoïa, le passé oublié, la permanence d’une menace cachée, un sentiment de complot amenuisant l’homme de par sa seule existence… Mais la nouvelle se perd régulièrement en route, et est sans doute par ailleurs trop bavarde.

 

Au final, malgré tous ces éléments attrayants, on n’en retire pas grand-chose – si ce n’est une satire du patriotisme acharné du brutal capitaine teuton, tellement outrancière qu’elle en vient à colorer le texte d’absurde… mais à voir l’opinion de Lovecraft lui-même sur ces questions, on est en même temps tenté de parler de paille et de poutre – mais c’est là une mauvaise blague juive, certes…

 

The Tree

 

(Titre français : « L’Arbre » ; nouvelle écrite en 1920 ; première publication : The Tryout, octobre 1921.)

 

Un court texte un peu à part, même si dans la veine macabre de l’auteur, en raison de son contexte : la Grèce antique, où l’on nous conte l’amitié et la rivalité heureuse de deux sculpteurs. Le contexte fait tout l’intérêt de ce conte – qui, à vrai dire, évoque plus la manière des « Contrées du Rêve » que les autres récits macabres de l’auteur ; avec un côté assez lumineux, d’ailleurs…

 

Une déception pourtant – car, de ce joli cadre, finement mis en place, Lovecraft ne fait en fin de compte pas grand-chose… Les promesses sont là, mais ne sont guère tenues. Dommage…

 

The Moon-Bog

 

(Titre français : « La Tourbière hantée » ; nouvelle écrite en mars 1921 ou un peu avant ; première publication : Weird Tales, juin 1926.)

 

On retrouve quelque chose d’un peu plus typiquement lovecraftien – mais en même temps passablement classique. En fait, « The Moon-Bog » n’est pas seulement affectée par la malédiction, envisagée plus haut, du texte ultérieur qui fera plus ou moins la même chose mais en beaucoup mieux (ici, disons « The Rats in the Walls ») : c’est aussi un texte qui montre combien Lovecraft a pu murir après coup, pour développer ses propres thématiques dans un cadre qui n’a plus que l’apparence de la banalité…

 

Ceci dit, Lovecraft ne croyait probablement pas suffisamment en ce texte pour s’y appliquer vraiment : c’était plus ou moins une « commande », au sens où il a été écrit à l’arrache pour une rencontre de « journalistes amateurs » sur le thème de la Saint-Patrick – d’où ce cadre irlandais, guère approfondi par ailleurs.

 

La nouvelle n’est pas forcément mauvaise… mais elle est terne. Plus tard, « The Rats in the Walls », donc, en usant de principes relativement similaires, au moins dans la mise en place, s’avèrera non seulement plus réussie, mais aussi plus personnelle – les deux dimensions se renforçant l’une l’autre. Inutile, donc, de trop s’attarder sur ce « brouillon »…

 

The Nameless City

 

(Titre français : « La Cité sans nom » ; nouvelle écrite en janvier 1921 ; première publication : The Wolverine, novembre 1921.)

 

Voici un texte autrement important : s’il convainc plus ou moins par lui-même, il contient par contre nombre d’éléments qui méritent qu’on s’y attarde, car ils dessinent, sans doute inconsciemment, des contours essentiels de l’œuvre à venir.

 

Bien sûr, le plus flagrant de ces aspects est une mention qui aurait pu être anodine : c’est en effet la première apparition d’Abdul Alhazred, le poète fou, que l’on n’associe pas encore au Necronomicon, mais dont on cite déjà le fameux distique :

 

That is not dead which can eternal lie,

And with strange aeons even death may die.

 

Mais la nouvelle préfigure le « Mythe » par d’autres moyens : bien sûr, il y a l’idée de cette civilisation préhumaine, thème qui sera bientôt essentiel dans l’œuvre lovecraftienne, mais qui était sans doute dans l’air du temps.

 

L’odyssée cthonienne du narrateur, pourtant – et même si elle peut évoquer en partie d’autres textes, de Dunsany (on y trouve d’ailleurs des références un peu ambiguës aux « Contrées du Rêve », notamment à Sarnath, Ib et Mnar, même si la nouvelle est spécifiquement située en Arabie) ou d’Edgar Rice Burroughs (Lin Carter évoque aussi Poe, mais, euh…) –, a quelque chose de jusqu’au-boutiste qui singularise la nouvelle.

 

La part de récit, en même temps, est limitée : dans ce texte comme dans un certain nombre d’autres, le propos tient plus de la vision hallucinée (de source onirique, semble-t-il) que de la narration construite…

 

Mais l’idée d’étudier la civilisation disparue au travers des fresques qu’elle a laissées, et qui témoignent déjà en elles-mêmes d’une histoire millénaire, fait quelque peu figure de préfiguration, avec beaucoup d’avance, de la progression de Dyer et Danforth dans la Cité des Choses Très Anciennes, dans At the Mountains of Madness

 

En ce sens, ce texte compte – et inaugure plus ou moins ce procédé si lovecraftien des vertigineux abîmes du temps, appuyant d’autant plus sur l’insignifiance d’un homme qui n’a pas la moindre idée du monde où il a le hasard de vivre…

 

The Other Gods

 

(Titre français : « Les Autres Dieux » ; nouvelle écrite le 14 août 1921 ; première publication : The Fantasy Fan, novembre 1933.)

 

Retour, et sans ambiguïté cette fois, aux « Contrées du Rêve », et à l’influence affichée de Dunsany. Les références abondent, à la géographie et à la mythologie de ces terres oniriques. Peut-être tendent-elles même à la systématisation, cette fois ?

 

La nouvelle, en tout cas, reprend le dispositif ironiquement moral que l’on a déjà eu l’occasion de croiser dans ce genre de contes. L’hubris du prétendu sage, qui se sait digne de voir les dieux, mais a le malheur de tomber en fait sur d’autres dieux, les autres dieux, va presque de soi, mais l’atmosphère est joliment composée, et le résultat s’avère convaincant.

 

L’édifice se construisant au fur et à mesure, on trouve dans ce texte plusieurs éléments qui seront réemployés dans les autres récits oniriques (et tout particulièrement The Dream-Quest of Unknown Kadath), ou même ailleurs : sur le plan anecdotique, cela vaut pour Les Sept Livres Cryptiques de Hsan, qui apparaissent ici en même temps que réapparaissent les Manuscrits Pnakotiques ; sur un plan plus global, l’idée de ces « autres dieux », ne serait-ce que dans sa formulation, est promise à un brillant avenir…

 

The Quest of Iranon

 

(Titre français : « La Quête d’Iranon » ; nouvelle écrite le 28 février 1921 ; première publication : Galleon, juillet-août 1935.)

 

Autre titre des « Contrées du Rêve » (les références abondent, à « Polaris », à « The Doom That Came to Sarnath », etc.), mais dans une tout autre veine – et qui s’avère probablement plus subtile qu’il n’y paraît au premier abord.

 

À première vue, on pourrait y voir une reprise de thèmes anciens – ceux de la veine allégorique et « apologétique », qui avait donné notamment « The White Ship » et « Celephaïs », plus haut dans le même recueil ; dans l’optique récurrente de ce compte rendu, on pourrait alors être tenté d’établir des passerelles avec des textes ultérieurs – ceux mettant en scène Randolph Carter, et au premier chef « The Silver Key » et The Dream-Quest of Unknown Kadath.

 

Mais, en fait, non ? Pour deux raisons au moins : d’une part, le caractère allégorique est ici plus subtil – il apparaît, mais sous une couche de récit qui rend le propos moins abstrait, et probablement plus séduisant tout à la fois ; d’autre part, parce que la quête onirique, ici, s’avère parfaitement vaine, dès le départ, si l’on ne l’admet pleinement qu’à la fin… Il ne s’agit même pas du retournement ironique des récits de Démons et merveilles : l’approche est ici plus sombre, et l’accent est mis sur le pouvoir déceptif du rêve… Il y avait quelque chose du genre dans « The White Ship », sans doute, mais l’effet est autrement plus marqué ici : le rêve n’est plus libérateur – peut-être l’a-t-il été, mais « that night something of youth and beauty died in the elder world »… Lovecraft voulait croire à la valeur intrinsèque du rêve – ou du moins est-ce ce que l’on peut supposer à lire ses textes antérieurs ; si son allégorie du Bateau blanc traduisait déjà la possibilité pour l’homme d’être trompé et en définitive vaincu par ses fantasmes, ici, le discours est autrement dépressif… et lucide ? Car il s’applique au monde dans son entier. Oserait-on dire « réaliste », alors…

 

C’est en même temps ce qui fait de cette nouvelle une réussite – et non une simple variation sur un thème classique.

Herbert West–Reanimator

 

(Titre français : « Herbert West, réanimateur » ; nouvelle écrite entre octobre 1921 et juin 1922 ; première publication : Home Brew, en serial, de février à juillet 1922.)

 

Le jour et la nuit… De toutes les nouvelles de Lovecraft, peu ont une réputation aussi exécrable – S.T. Joshi va jusqu’à dire qu’elle est unanimement considérée comme la pire de toute l’œuvre du gentleman de Providence, mais je n’en suis pas pour ma part convaincu (et Joshi, de toute façon, emploie sans doute un peu trop facilement des expressions telles que « unanimement »)… surtout depuis cette relecture, en fait : surprise, mais c’était nettement moins mauvais que dans mon souvenir !

 

Bon, c’est pas glorieux pour autant, hein… Faut dire que Lovecraft pouvait difficilement être à l’aise avec un projet pareil – s’affichant d’emblée comme un remake éventuellement parodique du Frankenstein de Mary Shelley (roman qu’il appréciait beaucoup par ailleurs, et à juste titre, il y consacre quelques paragraphes dans Supernatural Horror in Literature, plus loin dans ce même recueil). Pour la forme, on peut créditer Lovecraft d’avoir glissé dans son texte autrement laborieux des vrais morceaux de zombies « scientifiques », à la manière des « infectés » auquel le cinéma nous a habitués, post-Romero. Pour le reste… La première apparition de l’Université Miskatonic, à Arkham ? Pas grand-chose…

 

Clairement, ce projet n’était pas pour Lovecraft – formellement pas davantage que dans le fond (même si, à cet égard, on peut relever un certain nombre de nouvelles de Lovecraft tournant autour de la mort et de son éventuel contournement par la science) ; la nécessité de découper son récit en chapitres d’égale durée à peu près, et s’achevant systématiquement sur un cliffhanger, ceci afin de publier le bousin en serial, c’était le meilleur moyen de s’aliéner l’auteur… Il se met cependant à la tâche, et il en résulte ceci, de passablement laborieux (un peu plus tard, la même histoire se répètera peu ou prou pour « The Lurking Fear », texte guère plus convaincant, cependant autrement personnel).

 

Cette structure en épisodes est en effet problématique : Lovecraft n’est visiblement pas à l’aise avec cette approche, et, s’il s’exécute, parce qu’on le lui a demandé (et qu’il n’a pas su dire « non » ?), c’est en peinant visiblement sur la chose. En résulte un texte trop long (probablement le plus long que Lovecraft ait jamais écrit jusqu’alors), et très, très, très répétitif (je dirais même plus : très, très, très, très répétitif)…

 

Mais moins mauvais que dans mon souvenir – sans doute parce que j’ai davantage perçu maintenant des traits délibérément humoristiques dans le récit : Lovecraft, confronté à son calvaire, semble vouloir sauver le temps qu’il passe dessus en le dynamitant à coups de traits on ne peut plus excessifs, qui achèvent de faire de son récit une parodie.

 

Alors ça ne brille pas, hein… Mais c’est quand même assez rigolo !

 

The Hound

 

(Titre français : « Le Molosse » ; nouvelle écrite en septembre 1922 ; première publication : Weird Tales, février 1924.)

 

Tenez, par exemple : « The Hound » est-il si meilleur que « Herbert West–Reanimator » ? Je n’en suis pas tout à fait certain – même si le texte est souvent sauvé pour la seule et unique raison qu’il contient la première référence au Necronomicon

 

Si, peut-être une autre chose quand même – mais dans l’excès, là aussi : cette nouvelle histoire de profanation de sépulture appuie plus que jamais sur la dimension « décadente », un Baudelaire ou un Huysmans semblant légitimer ce genre de vie hors-normes : la profanation de sépulture en est peu ou prou un trait essentiel ! D’où cette bizarre collection qu’entretient notre couple (masculin) de protagonistes… Humour ? Espérons.

 

C’est tout de même très, très convenu…

 

Hypnos

 

(Titre français : « Hypnos » ; nouvelle écrite en mars 1922 ; première publication : National Amateur, mai 1923.)

 

« Hypnos » est dans la même veine – et probablement un peu plus intéressante, sans casser des briques pour autant. Mais on y retrouve bien le délire décadent, figuré dans la vie hors-normes d’un nouveau couple masculin.

 

L’idée de base est chouette – celle de cet homme qui est progressivement terrifié par le sommeil, au point de tout faire pour repousser l’endormissement… jusqu’au moment où il n’a d’autre choix que dormir. Et là…

 

(Remarque débile : il y a quelques années de cela, j’avais écrit un machin sur un canevas en fait très similaire… mais ne me souvenais pourtant pas le moins du monde de « Hypnos », promis juré. À moins que mon inconscient… ? Bon, bref…)

 

La nouvelle est probablement moins convenue que celle qui précède. Mais elle ne brille pas pour autant : dans un cadre pareil, l’emphase, aussi poussée, sonne faux et un brin puéril…

 

Et le jeu sur « l’indicible » (plusieurs nouvelles s’enchaînent ici qui jouent frontalement de ce thème, non sans humour le cas échéant) ne fonctionne pas vraiment – sans doute parce que Lovecraft se contente de balancer le terme çà et là. Il sera autrement plus intéressant par la suite, quand ses textes joueront le jeu ambigu de l’affirmation du caractère indicible de l’événement rapporté, là où le texte ne tentera que davantage de dire, pourtant : c’est là, au fond, le véritable « indicible » lovecraftien ; mais il n’en est pas encore là.

 

C’est une occurrence de l’outil fictionnel du narrateur non fiable, sinon…

 

The Lurking Fear

 

(Titre français : « La Peur qui rôde » ; nouvelle écrite en novembre 1922 ; première publication : Home Brew, en serial, avril 1923.)

 

Composé peu ou prou dans les mêmes circonstances que « Herbert West–Reanimator », et pour la même revue, « The Lurking Fear » pâtit des mêmes obligations concernant le serial – le rédacteur en chef résumait chaque fois les épisodes précédents au cas où, ce qui soulageait un brin l’auteur, mais la nouvelle demeure assez répétitive…

 

Son principal problème est peut-être ailleurs – encore qu’il en découle probablement : c’est un côté un peu « patchwork » – le récit manque de vrai liant.

 

Il en résulte cependant quelques jolies scènes, ou plus précisément des images fortes – tout particulièrement dans les cliffhangers abhorrés, en fait…

 

Mais la nouvelle bénéficie peut-être surtout du joli cadre des montagnes Catskills, avec leur habitants dégénérés (mais il y a des degrés dans la dégénérescence… On est en plein dans la thématique lovecraftienne sur la question, la dévolution ou l’atavisme y étant plus radicaux que jamais). Peut-être faut-il y voir une mise en application des principes exposés au début de « The Picture in the House », vantant les délices d’horreur que l’arrière-pays de la Nouvelle-Angleterre est à même de procurer au « true Epicure in the terrible » ? À terme, cela débouchera notamment sur « The Colour Out of Space » ou « The Dunwich Horror »… C’est probablement le principal atout de ce texte autrement assez bancal – et sans doute trop abstrait, jusque dans ses moments les plus (délibérément) grotesques.

 

The Festival

 

(Titre français : « Le Festival » ; nouvelle écrite en octobre 1923 ; première publication : Weird Tales, janvier 1925.)

 

Voilà quelque chose de bien plus intéressant en ce qui me concerne ! Une nouvelle qui ne se contente pas de valoir pour ce qu’elle annonce – essentiellement « The Shadow over Innsmouth » – mais qui se tient déjà très bien en elle-même.

 

La scène est à Kingsport (inspirée par Marblehead – un périple sur place est directement à l’origine de la nouvelle), où le narrateur se rend à Noël, ou plutôt Yuletide, pour obéir aux traditions de sa lignée… dont il ne sait visiblement pas grand-chose. Et découvrir ce qu’est au juste sa famille – et donc, dans cette perspective, ce qu’il est lui-même – sera passablement traumatisant…

 

Ce résumé montre bien, je suppose, la parenté entre ce texte et « The Shadow over Innsmouth » ; l’approche est pourtant différente : il n’y a rien, ici, de la fuite haletante du touriste poursuivi par les hybrides et les Profonds… C’est vraiment dans le thème que le lien est flagrant.

 

Mais c’est aussi, peut-être, ce qui singularise ce premier texte, et évite, pour qui a d’abord lu « The Shadow over Innsmouth », de reléguer « The Festival » au seul rang de « brouillon ». Car la nouvelle parle pour elle-même, et exprime à sa manière d’autres veines du cauchemar, plus abstraites peut-être, plus poétiques sans doute.

 

On a parfois fait de cette nouvelle une des premières que l’on puisse rattacher au « Mythe de Cthulhu » ; à supposer que cela fasse sens (voyez ici, ici, ici…), je n’ai pas vraiment envie de trancher la question – ce qui compte, c’est que c’est une très bonne nouvelle.

 

(Pour l’anecdote, dans cette lignée, on peut éventuellement s’interroger sur le rôle, ici, d’un « masque de cire » : faut-il y voir également une préfiguration de « The Whisperer into Darkness » ?)

The Unnamable

 

(Titre français : « L’Indicible » ; nouvelle écrite en septembre 1923 ; première publication : Weird Tales, juillet 1925.)

 

On retourne à quelque chose de bien plus anodin – mais pas dénué d’humour, ceci dit. En fait, la dimension parodique est sans doute essentielle au début du texte – qui joue un jeu passablement hypocrite mais aussi assez réjouissant, quelque part entre l’autocritique et la déclaration d’intention (à la façon de « The Picture in the House », encore une fois ?)…

 

Car le personnage de Carter (ainsi désigné ; on peut supposer qu’il s’agit de Randolph Carter, héros de Démons et merveilles, que cela importe vraiment ou pas) prise « l’indicible », là où son compagnon, dans ce cimetière (!), fait preuve d’un « matérialisme » aux antipodes de la position philosophique de Lovecraft – c’est un « matérialisme » de puritain qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez, qui se veut « pragmatique », mais n’est que « prosaïque »…

 

Puis la nouvelle change du tout au tout, quand Carter se met à narrer à son camarade une histoire étrange, une fois de plus à base de généalogie morbide – comme, avant, dans « Facts Concerning the Late Arthur Jermyn and His Family » ou « The Lurking Fear », comme plus tard dans « The Shunned House » ou The Case of Charles Dexter Ward… mais avec beaucoup moins d’à-propos : sans doute la dimension parodique est-elle toujours présente à ce moment du récit, pourtant.

 

Bien sûr, par la suite, surgit « l’Indicible », qui, à cette époque de l’œuvre lovecraftienne, et tout particulièrement dans ce texte qui se veut humoristique, est « parfaitement » indicible – comme avancé plus haut, je tends à croire que c’était plus ou moins une fausse piste, en tout cas bien éloignée de l’usage ultérieur de « l’indicible », autrement pertinent et subtil, qui consistera malgré tout à dire ce qui ne peut pas l’être.

 

En l’état, « The Unnamable » en reste au stade de la mauvaise blague, d’abord amusante, ensuite assez terne.

 

Imprisoned with the Pharaohs

 

(Titre original : « Under the Pyramids » ; titre alternatif : « Entombed with the Pharaohs » ; titre français : « Prisonnier des pharaons » ; nouvelle écrite en février 1924 ; première publication, sous le nom de Harry Houdini : Weird Tales, en serial, mai, juin et juillet 1924 ; attribuée à Lovecraft en 1939.)

 

« Imprisoned with the Pharaohs » est un texte étonnant – et je ne suis pas bien sûr de ce qu’il faut en penser au juste. Les circonstances de sa création auraient tout pour reléguer cette commande au même statut que « Herbert West–Reanimator », mais d’aucuns ont voulu mettre l’accent sur certaines qualités qu’elle présente pourtant… Je n’en suis pas très convaincu moi-même – encore qu’il y ait bien quelques bons moments, mais sur le tard. L’humour du texte me parle en fait davantage – et c’était pourtant un jeu dangereux de la part de Lovecraft…

 

Avec « Imprisoned with the Pharaohs », Lovecraft a joué à « l’auteur professionnel », ce qu’il ne prisait guère ; car il s’agit, dès le départ, de bien plus que d’une simple « révision » (même si certaines « révisions », notamment celles pour Zealia Bishop, sont en fait très comparables à cet égard) : il s’agit d’un travail de « nègre » (j’adore employer ce terme pour Lovecraft… mais vous pouvez préférer le terme anglais, « ghost-writer », sans doute plus à propos le concernant) de la première à la dernière ligne – une commande de J.C. Henneberger pour Weird Tales, désireux de s’associer le célèbre prestidigitateur Harry Houdini en ces temps de vaches maigres : la nouvelle est entièrement écrite par Lovecraft, mais paraît sous le seul nom de Harry Houdini ; il faudra attendre 1939, soit après la mort des deux bonshommes, pour que la nouvelle soit attribuée à Lovecraft.

 

Celui-ci a clairement écrit cette nouvelle pour l’argent – on ne lui avait jamais proposé autant… Il a même, anecdote fameuse, sacrifié sa lune de miel pour la rendre à temps, sa jeune épouse tapant sous sa dictée le texte malencontreusement perdu !

 

Bizarrement, la nouvelle a pourtant été plutôt bien reçue, et elle a même plu à Houdini… au point où le prestidigitateur a cherché à s’associer Lovecraft pour d’autres projets, dont l’essai The Cancer of Superstition, dont on a pas mal parlé ces derniers temps, mais qui devait rester inachevé, du fait de la mort précoce du « magicien ». L’essai, sans doute, montrait davantage ce qui pouvait rapprocher Houdini et Lovecraft… Bien plus en tout cas que cette nouvelle au ton étrange – car on sent régulièrement derrière la plume un auteur pas très à l’aise avec son « job ».

 

Le point de départ est de toute façon farfelu, puisqu’il s’agit de mettre en scène à la première personne le prestidigitateur, dont l’activité consistant à démasquer les charlatans n’était pas la moindre (c’est sans doute ce qui le rend intéressant, d’ailleurs – même pour Lovecraft, si ça se trouve). Pourtant, l’histoire, comme il se doit dans Weird Tales, vire en définitive à l’étrange, et même au fantastique… Très franchement, je me demande comment le lectorat dans son ensemble a accueilli un texte aussi invraisemblable.

 

D’autant qu’il se montre longtemps laborieux... La scène est en Égypte (ah bon ?), pays où, bien sûr, Lovecraft n’a jamais mis les pieds ; il construit donc les premiers temps de son récit (assez long au regard de sa production habituelle à cette époque) Baedeker en main, pour un résultat des plus factice.

 

Houdini – qui n’est d’ailleurs pas présenté sous un jour très favorable, même à la première personne : il se montre régulièrement arrogant, éventuellement méprisant, toujours désireux de se mettre en valeur – succombe, sur la grande pyramide de Khéops, à un complot improbable conçu par un étrange guide dans lequel il tient à tout prix à reconnaître le pharaon Khephren (associé à la reine-goule Nitocris), et donc le Sphinx. Enfermé dans un labyrinthe souterrain, notre maître de l’évasion n’a plus qu’une chose à faire : s’évader. C’est aussi gratuit que lourdingue… Et ce qui pourrait réjouir et fasciner sur une scène de music-hall ne fonctionne pas très bien en prose.

 

Mais le texte, progressivement, prend alors une autre tournure – non sans humour, sans doute : le « magicien », en parfaite caricature de « héros » lovecraftien, s’évanouit trois ou quatre fois à la suite ! J’ai du mal à croire que Lovecraft n’ait pas rédigé ce genre de scènes un sourire carnassier aux lèvres… Mais le plus étonnant est sans doute que le prestidigitateur, bien loin de lui en tenir rigueur, a apprécié son texte !

 

Il est vrai que c’est après cette succession d’évanouissements que la nouvelle prend une tournure véritablement lovecraftienne : nouvelle variante de l’odyssée cthonienne sous le sable du désert, après « The Nameless City », et qui aboutit à la vision hallucinée de momies hybrides (entre l’homme et l’animal), en marche : « Hippopotami should not have human hands and carry torches… men should not have the heads of crocodiles… » Ah, certes… Reste cependant une dernière vision : celle d’une étrange créature à cinq membres… jusqu’à ce que Houdini réalise qu’il ne s’agit que d’une gigantesque patte d’une autre créature de dimensions inconcevables ! Mais bon : c'était un rêve, hein ? Forcément...

 

Globalement grotesque, tout de même – au sens rigolard, sans doute, mais seul l’humour me paraît devoir être préservé de ce projet passablement improbable…

 

(Pour l’anecdote, Robert Bloch a pu s’en inspirer – lui qui a commis plusieurs nouvelles « lovecraftiennes » dans un cadre égyptien, qu’on lira par exemple dans Les Mystères du Ver.)

 

He

 

(Titre français : « Lui » ; nouvelle écrite en août 1925 ; première publication : Weird Tales, septembre 1926.)

 

Nouvelle en tant que telle sans grand intérêt, « He » ne fait vraiment sens qu’au regard de la biographie de Lovecraft – à vrai dire, sa première page, souvent citée, relève purement et simplement de l’autobiographie, même pas déguisée…

 

« My coming to New York had been a mistake… » Le narrateur, évidemment originaire de Nouvelle-Angleterre, dit en quelques paragraphes combien son expérience new-yorkaise s’est avérée désastreuse – après un premier temps d’illusion féerique, où la cité, plutôt que de paraître tentaculaire (si j’ose dire), l’émerveillait à la manière de prestigieuses villes antiques, ou de leurs recréations oniriques par un Dunsany. Mais c’était une erreur, donc : la ville, au fond, est ignoble, elle est insupportable, et d’ailleurs elle grouille d’étrangers…

 

La nouvelle a semble-t-il été composée après une nuit blanche passée à arpenter la ville – ce qui peut expliquer, passé ces premiers paragraphes, sa relative pauvreté ? La catharsis initiale en fait tout l’intérêt (Lovecraft conçoit alors plusieurs récits dans ce sens, dont bien sûr celui qui suit immédiatement, « The Horror at Red Hook »).

 

Après quoi, le narrateur rencontre un personnage extrêmement pompeux et désagréable, qui a tout – et pour cause – d’un anachronisme sur pattes. Tous deux forment un temps une nouvelle variation sur le couple masculin que nous avons régulièrement croisé, tout particulièrement dans les nouvelles d’inspiration « décadente ». La méchanceté et la folie de ce « Lui », hélas, ne sauvent pas la nouvelle – qui tente vainement d’acquérir du caractère en injectant de toute force un récit dans ce qui aurait peut-être gagné à demeurer un poème en prose traitant de l’inadéquation du gentleman narrateur à la mégalopole grouillante et sans âme…

 

The Horror at Red Hook

 

(Titre français : « Horreur à Red Hook » ; nouvelle écrite les 1er et 2 août 1925 ; première publication : Weird Tales, janvier 1927.)

 

Composée à la même époque que « He », et usant pour partie des mêmes thèmes, « The Horror at Red Hook » se coltine la fâcheuse réputation d’être une des nouvelles les plus racistes (ou xénophobes, si l’on entend viser plus large) jamais commises par Lovecraft. Ce qu’elle est probablement – même si, dans ce même recueil, nous lirons bien pire ultérieurement, avec « The Street »…

 

Pour autant, il ne faudrait pas forcément reléguer ce texte dans l’enfer des écrits lovecraftiens infréquentables – car, si cette nouvelle ne fonctionne sans doute pas très bien, peut-être tout particulièrement en raison de sa dimension policière, avec laquelle l’auteur n’était sans doute pas très à l’aise, elle contient cependant des éléments qui méritent d’être notés, et qui, s’ils ne la sauvent pas forcément, en font pourtant plus qu’un « document » à réserver aux exégètes avertis.

 

Peut-être, d’ailleurs, faut-il quelque peu dépasser cette sinistre réputation ? La nouvelle est indubitablement raciste, oui. Mais le problème est peut-être avant tout qu’elle se montre assez frontale à cet égard… Une nouvelle aussi prestigieuse que « The Call of Cthulhu » est-elle vraiment moins raciste, et donc plus fréquentable à cet égard ? Je n’en suis pas tout à fait certain… Bien sûr, « The Call of Cthulhu » est un chef-d’œuvre, ce que n’est certainement pas « The Horror at Red Hook ». Pourtant, la comparaison fait sens – car, sur bien des points, l’enquête policière de Thomas F. Malone dans l’infect quartier de Red Hook annonce la corrélation de documents au cœur de « The Call of Cthulhu »… nouvelle écrite seulement un an plus tard ! On n’associe généralement pas « The Horror at Red Hook » au « Mythe de Cthulhu », et à bon droit. Mais il me semble qu’il y a bien, dans ce texte de sinistre mémoire, une préfiguration notable de la suite – ne serait-ce qu’au travers de sa focalisation sur un culte impie, pratiquant la magie… qui trouve tout naturellement à prospérer au milieu des populations immigrées – en ceci guère différentes des adorateurs dégénérés, nègres ou inuit, de « The Call of Cthulhu » ! Les deux nouvelles, sur cette base, brodent sur des conspirations mondiales finalement très similaires… autant de menaces qu’un monde essentiellement étranger adresse à la sérénité aveugle des WASP.

 

Enfin, il faut bien sûr retenir de ce texte, comme pour « He » donc, une dimension de catharsis – même si elle s’exprime différemment : le narrateur de « He » n’était certes guère tendre avec New York et ses infernaux immigrés, mais, dans « The Horror at Red Hook », plus de chichis, ce sont la haine et la peur qui s’expriment à plein, et en même temps, irrépressiblement corrélées… ce qui rend le texte d’autant plus dérangeant, en tant que témoignage sur le vif et sans précautions d’enrobage d’une phobie d’essence névrotique. Le lecteur peut s’en tenir au dégoût, ou se pencher sur le cas clinique, disons… Et il y a sans doute de quoi en tirer des choses intéressantes – pour un Alan Moore, dans Providence, par exemple.

 

The Strange High House in the Mist

 

(Titre français : « L’Étrange Maison haute dans la brume » ; nouvelle écrite le 9 novembre 1926 ; première publication : Weird Tales, octobre 1931.)

 

Nous retrouvons ici Kingsport (avec un lien très fort établi notamment avec « The Terrible Old Man » – tiens, en parlant de nouvelles racistes…), et tout à la fois les « Contrées du Rêve » (tout particulièrement « The Other Gods ») ; mélange à vue de nez aussi étrange que la maison qui en est l’occasion, voire casse-gueule – comme l’est sans doute cette maison encore, isolée sur une falaise et donnant sur d’autres mondes...

 

Pourtant, cela fonctionne bien – et si le récit en lui-même n’est pas forcément très palpitant, l’ambiance est joliment réussie, qui fait de ce texte un bel exercice d’équilibre entre le rêve et le cauchemar, et sublime la terreur dans ce qu’elle comporte à la fois d’angoisse et de fascination. Difficile d’en dire davantage – au fond, j’aime cette nouvelle davantage comme un poème en prose que comme un récit.

 

Une note au passage : on y évoque le dieu Nodens (pas de création lovecraftienne, c’est à la base une divinité celtique), que l’on retrouvera aussi dans The Dream-Quest of Unknown Kadath. Hélas, ce satané Derleth se fondera sur ces deux occurrences bien innocentes pour développer son panthéon de « dieux bons » face aux divinités du « Mythe de Cthulhu »… C’est une des pires violations qu’il a infligé à l’œuvre lovecraftienne.

 

In the Walls of Eryx

 

(Titre français : « Dans les murs d’Eryx » ; collaboration avec Kenneth Sterling ; nouvelle écrite en janvier 1936 ; première publication : posthume, Weird Tales, octobre 1939.)

 

Alors là… Sacrée surprise en ce qui me concerne. À parcourir le sommaire, j’avais été intrigué par ce titre – qui ne me disait absolument rien ; mais bon, j’avais oublié plein de choses… Lire la nouvelle, cependant, m’a procuré un putain de choc : je ne m’en souvenais donc pas, mais, un truc pareil, j’aurais pourtant dû m’en souvenir ! À voir la bibliographie française concernant cette nouvelle, je me rends compte que je n’aurais pu la lire que dans le tome 2 des Œuvres de Lovecraft en Robert Laffont/Bouquins. En fait, pour une raison que j’ignore, j’avais dû faire l’impasse dessus à l’époque, et ne jamais y être revenu…

 

Je vois mal, en effet, comment j’aurais pu aussi totalement oublier un texte aussi détonnant dans la bibliographie lovecraftienne… car il s’agit d’un pur texte de science-fiction ! Et pas au sens éventuellement lovecraftien, que l’on a pu employer, notamment, pour « The Colour Out of Space », At the Mountains of Madness ou « The Shadow Out of Time » : non, de la SF on ne peut plus SF – la nouvelle se passe sur Vénus, où un vaillant astronaute (avec un simple masque à gaz, bon…) explore des ruines extraterrestres, ersatz de pistolet laser en main, pour se protéger de la fourbe faune indigène !

 

Bon, cela ne pouvait pas être du Lovecraft « pur », sans doute ; bien que figurant dans ce recueil, « In the Walls of Eryx » peut être qualifié de « révision » ; il s’agissait de retravailler un texte soumis par le jeune Kenneth Sterling ; finalement, la nouvelle ne sera publiée qu’en 1939, et donc après la mort de Lovecraft, les noms des deux « coauteurs » étant accolés. Mais puisque nous en sommes aux dates, il faut relever que cette « révision » a été effectuée en janvier 1936 : Lovecraft mourrait à peine un peu plus d’un an plus tard, c’est une des dernières nouvelles qu’on lui connaisse…

 

On suppose aujourd’hui que le texte est essentiellement de Lovecraft – mais l’idée de base vient bien de Sterling. Nous y voyons un explorateur de Vénus, donc (planète largement tropicale, ici), tomber malencontreusement sur le cadavre d’un de ses semblables, isolé de lui cependant par une sorte de muraille invisible ; en fait, il y a toute une structure invisible autour de lui – un véritable labyrinthe ! À partir du postulat SF, la nouvelle vire donc à l’horreur, ou du moins à l’angoisse, en témoignant à la première personne (notre astronaute a un carnet de notes) de sa quête désespérée d’une sortie… tandis que les Vénusiens, non loin, ricanent devant sa panique, jouissant de ce spectacle façon mime macabre (et vous savez très bien ce qu’il est d’usage de dire, confronté à ces abominations que sont les mimes).

 

En fait, cela fonctionne assez bien ; je n’attendais vraiment pas Lovecraft dans ce registre… et maintiens : je n’avais jamais lu cette nouvelle avant, sans quoi je m’en serais rappelé.

 

À noter, pour la forme : si le ton de la nouvelle est très sérieux, Lovecraft, comme il en avait parfois l’habitude, a semé quelques gags dans le texte – des allusions moqueuses à Forrest J. Ackerman, Farnsworth Wright et Hugo Gernsback, autant de personnages qu’il n’appréciait guère…

 

The Evil Clergyman

 

(Titre français : « Le Clergyman maudit », « Démoniaque Clergyman » ; récit extrait d’une lettre à Bernard Austin Dwyer, écrite en 1933 ; première publication : posthume, Weird Tales, avril 1939.)

 

Comme mentionné plus haut, « The Evil Clergyman » n’est pas à proprement parler une nouvelle de Lovecraft : il s’agit d’un rêve qu’il racontait à son correspondant Bernard Austin Dwyer, dans une lettre datée de 1933 ; ce passage en a été extrait (par qui ?) pour être publié en 1939 dans Weird Tales (deux ans après la mort de l’auteur, donc).

 

Certes, le récit pourrait en tant que tel constituer une nouvelle – mais c’est bien d’un rêve qu’il s’agit ; Lovecraft en a recyclé un certain nombre, avec plus ou moins de réussite, mais surtout dans une période antérieure de son œuvre ; or ici nous sommes en 1933, et le texte n’est clairement pas dans la manière lovecraftienne d’alors. Par ailleurs, il ne l’aurait jamais livré tel quel – il fallait le recycler, ou, si vous préférez, l’adapter pour en faire pleinement une nouvelle. Nous ne savons pas si telle était son intention (c’est peu probable – cela n’a rien donné dans les quatre années qui lui restaient à vivre, après tout), nous savons encore moins ce qu’il en aurait fait au juste, le cas échéant…

 

En attendant, il s’agit d’un rêve, relativement brut de décoffrage – il y a bien une forme de récit, mais la vision prime, somme toute assez convenue. Pas grand-chose de plus à en dire… Placer ce texte ici, et aux côtés de toutes ces nouvelles achevées, n’en est que plus douteux.

 

Quoi qu’il en soit, c’est bizarrement avec ce bonus que s’achève la première et de très loin la plus longue partie de ce recueil. Pour autant, il reste en fait encore quelques fictions à envisager, et (surtout) un fameux essai…

 

Mais ça, c'est donc pour la deuxième partie.

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