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Mondocane, de Jacques Barbéri

Publié le par Nébal

Mondocane, de Jacques Barbéri

BARBÉRI (Jacques), Mondocane, [s.l.], La Volte, 2016, 297 p.

 

Ma chronique se trouve dans le Bifrost n° 84, pp. 87-88.

 

Le moment venu, je fournirai le lien de ladite chronique sur le blog de la revue (hop), et en publierai également une version plus longue et plus personnelle ici-même.

 

D’ici-là, n’hésitez pas à réagir, hein !

 

EDIT : en attendant, cette misérable petite pute fasciste de Gérard Abdaloff en cause ; à tes risques et périls.

REVENIR SUR SON ŒUVRE

 

Jacques Barbéri, abondamment publié par la Volte, après avoir été attaché à Présence du Futur dans les années 1980-1990, a saisi cette occasion de « résurrection » pour illustrer les multiples facettes de son talent (que ce soit dans le seul cadre de l’écriture – romans, nouvelles, collaborations, traduction… – ou encore autre chose, ainsi la musique, via son groupe Palo Alto notamment : un CD, fort enthousiasmant, avait ainsi accompagné Narcose, et un autre le présent roman), mais aussi, dans une perspective plus ou moins perfectionniste, pour revenir sur ses œuvres passées, et les retravailler pour les exprimer autrement. Après tout, c’était ce qui s’était produit avec la trilogie de Narcose, et il y avait eu d’autres « révisions » depuis, sans même s’attarder sur le cas à part de la « collaboration posthume » avec Emmanuel Jouanne, Mémoires de sable (et dont le roman Nuage ressort en même temps, il n’y a pas de hasard).

 

Mais Mondocane en est peut-être bien le cas le plus éloquent. À l’origine figurait une excellente nouvelle, « Mondocane » donc, publiée pour la première fois en 1983, et par ailleurs reprise à la Volte en 2011, dans le recueil Le Landau du rat (nouvelle qui, au passage, figure dans la grosse anthologie de la science-fiction mondiale concoctée par Ann et Jeff VanderMeer, les seuls autres auteurs français retenus étant Jean-Claude Dunyach et Gérard Klein) ; la nouvelle ne tenait guère du récit, plutôt du panorama riche en images choc (d’où son titre ? L’expression italienne est sans doute maintenant indissociable du célèbre « documentaire d’exploitation » et du genre auquel il a donné son nom…) ; un panorama très bref, d’un monde ravagé pour des raisons inconnues et par des méthodes inouïes – la nouvelle invitait ainsi à une exploration d’un monde fou, où l’expansion/compression, par exemple, avait écrasé des hommes sous le poids de leurs vêtements, tandis que d’autres s’étaient égarés dans des bâtiment dilatés, un voyage de plusieurs mois étant nécessaire pour en atteindre la sortie… Un tableau surréaliste, avec quelque chose d’effrayant autant que fou, justifiant à n’en pas douter l’inévitable référence à Jérôme Bosch accompagnant systématiquement le texte sous ses divers avatars – au-delà des références plus globalement associées à l’auteur, comprenant Philip K. Dick, J.G. Ballard, ou encore David Lynch ou David Cronenberg… Mais peut-être pourrait-on évoquer une autre piste encore ? N’y a-t-il pas aussi, dans la folie de ce monde, quelque chose d’Alice au Pays des Merveilles ?

 

Quoi qu’il en soit, ce texte avait suffisamment infusé chez l’auteur pour qu’il le « révise »… mais à plusieurs reprises, cette fois. En effet, l’auteur a commencé par en tirer un roman du nom de Guerre de rien, paru en 1990. Bien plus tard, en 2007, Palo Alto, le groupe de Jacques Barbéri, a sorti avec les comparses de Klimperei repassant sur les compositions originales, un album faisant office de BO, sous le titre Mondocane. Et donc, en 2016, voici que Mondocane ressort sous la forme d’un roman – distinct de Guerre de rien –, accompagné du CD Mondocane : Music Inspired By, signé Palo Alto/Klimperei.

 

D’UNE EXCELLENTE NOUVELLE À UN BON ROMAN

 

La nouvelle, ainsi que mentionnée plus haut, n’avait pas grand-chose d’un récit – la transformer en un roman, dès lors, n’était pas sans difficultés. Osera-t-on dire que, ce qui réussit le mieux à l’auteur, ce sont les images, les ambiances, la folie suintant des mots ? Peut-être bien… Au fond – même si c’est sans doute moins vrai en ce qui concerne les nouvelles, paradoxalement ou pas –, j’ai souvent du mal à dire, après coup, et pire encore après quelques années, de quoi tel ou tel roman parlait, ou plus exactement ce qui s’y déroulait… Par contre, je retiens les cuites à l’inévitable scotch-benzédrine, les perfides araignées omniprésentes et redoutables, les délires à la croisée des genres – cyberpunk et polar hard-boiled s’achevant en farce… Et une plume généralement très habile à susciter tout cela, sonore et puissante.

 

Mais ces diverses dimensions expliquent probablement pourquoi, à mes yeux, Mondocane est un bon, voire un très bon roman, mais qui ne parvient pas forcément à susciter pour autant la fascination enthousiasmante de la nouvelle « Mondocane », laquelle ne se contentait pas d’être bonne, voire très bonne, mais s’avérait bel et bien excellente…

 

ÉCLAIRER SANS EXPLIQUER

 

Certes, Jacques Barbéri ne tombe pas excessivement dans le plus dangereux des travers associés à cette entreprise périlleuse – l’explication excessive : globalement, il parvient à conserver un précieux flou nécessaire à l’enchantement ; et, s’il attribue des causes à la catastrophe, du moins prend-il le soin de les rendre en elles-mêmes assez hermétiques pour ne pas gâcher le tableau.

 

Il n’en reste pas moins que le début du roman a quelque chose de parfaitement compréhensible et logique, de très sage en comparaison avec ce qui suivra – comme souvent chez l’auteur ? J’ai l’impression que, régulièrement, il s’applique consciencieusement à poser une situation somme toute « simple », voire « banale »… avant de tout faire péter pour laisser la folie prendre les rênes. Ici, c’est en tout cas flagrant – et avec peut-être même un léger parfum « old school » ?

 

Quoi qu’il en soit, nous y faisons la connaissance de Jack Ebner, plus ou moins militaire, du moins affecté en tant que « nourrice » à l’intelligence artificielle Guerre et paix, dans un contexte géopolitique troublé – on redoute de plus en plus l’affrontement… et un vieux « syndrome de Frankenstein » affecte tout le monde, chacun redoutant que les IA façon Skynet ou peu s'en faut n’en fassent qu’à leur tête, avec leurs procédures automatisées, pour un résultat que l’on n’ose même pas imaginer. C’est bien pour cela, cependant, qu’elles ont des « nourrices » ! Mais qui sont plus ou moins en mesure d’agir…

 

Et l’insouciance de Jack Ebner, qui le porte au flirt tandis que le monde court à sa perte, n’arrange pas forcément les choses à cet égard. Les IA Guerre et paix et Petit Poucet, notamment, se lancent bientôt dans le conflit mondial ; leurs sécurités sont supposées assurer la survie et même plus que ça de l’humanité, mais il y a un biais cognitif lourd de menaces – si les humains ne sont guère en mesure de comprendre les IA, la réciproque est tout aussi vraie… Certes, les IA éviteront le (bon vieux) chaos nucléaire à la façon de la psychose des années 1950. Mais les assauts, tous plus délirants les uns que les autres, entrepris par les IA certainement pas en manque d’imagination, transmuteront à jamais la Terre…

 

COUPABLE – D’UN AUTRE MONDE

 

C’est ici que l’on rejoint peu à peu les fascinants tableaux de la nouvelle originelle. Or Jack Ebner sera lui-même en mesure de les voir – il est en effet parvenu à survivre par la cryogénisation ; il perd conscience au tout début de la guerre pour se réveiller sept ans plus tard – quand il est bien trop tard… Et sa culpabilité ne l’épargnera pas.

 

Jack Ebner découvrira éberlué un monde qu’il ne comprend plus, ou disons moins que jamais ; là aussi, la réciproque est sans doute vraie : ce nouveau monde ne comprend pas davantage notre échappé du frigo…

 

Ce contact s’effectue au travers de mystérieuses rencontres, de gens qui ne sont peut-être plus tout à fait humains, et qui portent en eux ou sur eux les stigmates du conflit autant que de la dangerosité intrinsèque du monde d’après le cataclysme. Mais pas des gens désagréables pour autant… En fait, la plupart se montrent amicaux, ou du moins serviables – leurs sarcasmes n’y changent rien, au fond – pas plus que leur apparence ne doit tromper en effrayant excessivement.

 

C’est tout particulièrement vrai des enfants, peut-être – de ces « crevettes » qui se sont accaparés le monde, en s’y adaptant. Si les adultes croisés çà et là ne sont somme toute guère adaptés à la vie dans ce chaos, et, bien sûr, Jack Ebner moins que tout autre, les enfants, eux, paraissent pouvoir s’y faire et mieux encore. Dans sa manière de les envisager, Jacques Barbéri me paraît se distinguer sur le fond noir à l’extrême typique du genre post-apocalyptique… Il y a quelque chose de lumineux qui laisse entendre que non, tout n’est pas fini ; l’image de ces enfants jouant, tout en faisant montre d’une étonnante maturité que l’on est tenté de juger tristement précoce, avec de farfelues machines volantes qui n’ont pas été sans m’évoquer Hayao Miyazaki, marque durablement.

 

TABLEAUX D’UN MONDE FOU

 

Même si, bien sûr, ce qui marque le plus provient de la nouvelle originelle – ces absurdités fascinantes à base de montagnes de chair, de colonies souterraines d’homoncules, de géantes/ogresses au sexe béant à s’y noyer, de villes enfermées dans des boules à neige quand leurs bâtiments peuvent atteindre des dimensions de plusieurs dizaines de kilomètres, de ces Champs Élysées dont le chaos apparent obéit pourtant à l’esthétique suprême du nombre d’or, de ces hommes-bouteilles qui sont autant de messages, de ces vaisseaux quantiques enfin, propulsés à la drogue psychokinésique, et qui sont là ou n’y sont pas ou les deux à la fois ou rien de la sorte – et peut-être pourtant y a-t-il, à l’intérieur, s’il y a seulement un intérieur, le spectre de la femme aimée quand tout était différent, « normal » ?

 

UNE QUÊTE EN FORME D’EXPIATION

 

Tout ceci, Jack Ebner va le percevoir au travers d’une quête plus ou moins définie, à la fois investigation et expiation. Prenant la route du nord dans l’espoir ou la crainte de tomber sur des explications, des aveux ou des accusations quant à ce qui s’est produit, Jack aura l’occasion de croiser bien des personnages hauts en couleurs, inscrits dans le tableau démentiel comme jamais lui-même ne pourra espérer l’être. Dès lors, la santé mentale de notre héros ne pourra que vaciller, jusqu’à l’abandonner totalement – dans d’ultimes scènes lui conférant, non seulement la certitude d’une dimension pathologique, mais bien au-delà quelque chose de mythologique.

 

LESS IS MORE

 

J’y vois cependant une confirmation : ce n’est pas le récit qui importe – et ce peut-être d’autant plus qu’on le sent vraiment constituer un prétexte pour balader le lecteur de tel tableau fascinant à tel autre terrifiant. Mais, après tout, c’est sans doute le principe d’un « road movie », et on avait parfois qualifié ainsi Guerre de rien, en son temps… Mais l’artifice est parfois un peu trop visible, tandis que la description « étendue » des conséquences de l’assaut démentiel des IA n’a pas toujours la force du concentré de mystère s’exprimant, ô combien plus troublant, dans la nouvelle « Mondocane »…

 

Et j’en reviens à ce que j’affirmais plus haut : Mondocane est un bon voire un très bon roman, sa lecture vaut le détour et vous satisfera plus que probablement ; mais « Mondocane » était une excellent nouvelle… et « less is more », dit-on parfois.

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