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Nuit mère, de Kurt Vonnegut

Publié le par Nébal

Nuit mère, de Kurt Vonnegut

VONNEGUT (Kurt), Nuit mère, [Mother Night], traduit de l’américain par Gwilym Tonnerre, Paris, Gallmeister, coll. Totem, [1961, 1966] 2016, 241 p.

 

MERCI !

 

Merci encore aux éditions Gallmeister de poursuivre la réédition des œuvres de Kurt Vonnegut. On ne dira jamais assez combien il s’agit d’un écrivain majeur, a priori admiré comme tel aux États-Unis, mais probablement un peu trop ignoré en France, où les traductions de ses ouvrages ont été un peu éparpillées n’importe comment, et éventuellement réalisées avec un très regrettable laissez-aller…

 

(Encore que, pour être franc, je ne suis pas certain que ces nouvelles traductions chez Gallmeister soient vraiment irréprochables…)

 

Après les excellents Le Petit-Déjeuner des champions et Dieu vous bénisse, Monsieur Rosewater, c’est donc à Nuit mère d’intégrer la collection « Totem ». Longtemps indisponible en français (il avait été traduit il y a pas mal de temps déjà sous le titre Nuit noire), le présent roman est le troisième que l’on doit à Vonnegut (ou du moins le troisième à avoir été publié, en 1961).

 

NUIT MÈRE DANS L’ŒUVRE DE VONNEGUT

 

À la différence de ses deux prédécesseurs (Le Pianiste déchaîné et Les Sirènes de Titan), mais aussi des plus célèbres Le Berceau du chat et surtout Abattoir 5, qui suivront (et rappelons qu’Abattoir 5 est un des plus grands romans de tous les temps, sans contestation possible), Nuit mère ne relève en rien de la science-fiction.

 

Pour autant, il constitue déjà un morceau non négligeable d’une œuvre en construction, qu’elle louche sur la SF ou s’assume comme « blanche », et qui fait abondamment usage de procédés de « métafiction », disons – avec un univers commun (le héros de Nuit mère fait ainsi une brève apparition dans Abattoir 5, s’il n’a pas l’importance essentielle autant que réjouissante d’un Kilgore Trout), et des techniques d’écriture qui singularisent l’auteur.

 

En fait, c’est probablement un des romans de l’auteur, voire le roman de l’auteur, où la métafiction se trouve tout particulièrement au cœur du propos. Cela repose sur une base assez commune (Vonnegut n’est pas l’auteur, il a édité un manuscrit qu’on lui a fait parvenir, et – deuxième couche, cruciale – ledit manuscrit est une autobiographie), mais prend au fil des pages une saveur toute caractéristique ; parce que l’auteur a une langue qui lui est propre, déjà imprégnée de cette pseudo-simplicité ou fausse naïveté de façade ; parce que l’auteur est déjà un moraliste habile – un de ceux, si rares, que l’on est porté à qualifier de moralistes sans que cela soit une critique ; parce que les personnages de Vonnegut sont forcément les meilleurs ; parce que Vonnegut, enfin, déploie un art sensible de la construction à base de fausses digressions dont je ne suis pas certain qu’il ait beaucoup d’équivalents dans l’histoire de la littérature (je dirais éventuellement Laurence Sterne, mais sans grande certitude que cela soit véritablement pertinent).

 

HOWARD W. CAMPBELL JR. A DES CHOSES À DIRE

 

Passé un faux paratexte éditorial, où Vonnegut est pleinement Vonnegut, le roman devient l’autobiographie d’un certain Howard W. Campbell Jr. Ledit personnage attend, dans une geôle israélienne, son jugement pour crimes contre l’humanité (rappelons que le roman paraît en 1961, l’année même du procès d’Adolf Eichmann, qui avait été enlevé l’année précédente par les services secrets israéliens – comme Campbell ici ; Vonnegut, bien sûr, ne dissimule en rien cette inspiration dans l’actualité, aménageant même une brève rencontre entre son héros et le personnage historique). Car Howard W. Campbell Jr. est à l’évidence un criminel nazi de la pire espèce – propagandiste attitré du régime hitlérien, il a déversé sa bile sur les ondes fascistes, dressant les plus hideux tableaux de la « juiverie » et compagnie, appuyant dès lors de sa prose incendiaire les plus atroces exactions commises durant la guerre, et déjà avant.

 

Mais – forcément – les choses sont un peu plus compliquées que cela. Howard W. Campbell Jr. rédige en effet ici ses mémoires, pour expliquer qui il est et ce qu’il a fait. Il ne s’agit pas d’une ultime feinte d’un criminel prétendant contre l’évidence son innocence à l’égard des horreurs qu’on lui reproche… En fait, Campbell a sans doute douloureusement conscience de sa responsabilité. Il ne la nie pas. Il n’en a pas moins des choses à raconter, qui peuvent changer la donne… ou pas. Il n'est même pas dit que cela importe vraiment...

 

« Je suis américain de naissance, nazi de réputation et apatride par inclination. » Un portrait brossé en une simple déclaration d’intentions, déterminant le contenu de la suite. Car Campbell, américain mais implanté en Allemagne dès avant l’arrivée au pouvoir des nazis – et c’est un pays qu’il aime, et dont il apprécie la culture (deux rappels au passage, peut-être : l’Américain Vonnegut était lui-même d’ascendance allemande, ainsi qu’il l’évoque notamment dans Abattoir 5, dès son étonnant sous-titre ; par ailleurs, le titre Nuit mère renvoie au Faust de Goethe – et c’est peu dire qu’il y a du Faust et du Méphistophélès dans ce roman, à ceci près que nous ne sommes probablement jamais bien certains de qui est qui au juste) – Campbell, donc, écrivain en puissance, dramaturge tout particulièrement, et d’un talent certain, est un jour approché par un mystérieux personnage du nom de Wirtanen, lui offrant de servir son pays – son vrai pays, les États-Unis donc – en assumant une fonction d’agent double dans une Allemagne toujours plus nazie, et déjà tournée vers la guerre quoi que le régime prétende (et les États-Unis tout autant). Habile communiquant, Campbell est incité à faire la démonstration de son talent en jouant le jeu des nazis – plus précisément, en devenant, car il en a la faculté, un élément essentiel de l’appareil de propagande coordonné par Joseph Goebbels ; occasion pour lui d’approcher l’appareil de l’État fasciste, et de transmettre, sans qu’il en ait forcément conscience d'ailleurs, des informations cruciales pour les États-Unis, bien avant leur intervention dans le second conflit mondial… Campbell refuse tout d’abord – puis il y réfléchit… et accepte enfin cette tâche rocambolesque ; un espion, lui...

 

Mais justement : il s’agit donc de faire office d’agent double… ce qui n’est assurément pas sans danger. Son « employeur » ne le lui cache pas, d’ailleurs : aux yeux de tous, il doit être une ordure authentiquement nazie – condition sine qua non de l’accomplissement de sa mission. Dès lors, il ne saurait véritablement compter sur le soutien des services secrets américains… et quand viendra l’heure des comptes, eh bien, il sera seul.

 

DEVENIR CE QUE L’ON FEINT D’ÊTRE

 

La problématique est très tôt introduite : notre moraliste adoré, avant de verser dans les fausses platitudes dont il a le secret, nous annonce même que c’est, de ses romans, peut-être le seul où il ait clairement entrevu la morale du propos pendant la rédaction. Pour faire simple (sans son brio), en gros, il s’agit de bien faire attention à ce que l’on prétend être… car on est amené à le devenir véritablement.

 

En effet, que nous croyions ou pas la confession/révélation de Campbell ne change rien au fond du problème : même en agissant ainsi au profit des Alliés à venir, il n’en reste pas moins que Campbell a dû jouer pleinement le rôle de zélé propagandiste du régime nazi. Quand sonne l’heure des comptes, la possibilité qu’il ait pu avoir du bon, voire un rôle stratégiquement essentiel, cède le pas devant sa complicité indéniable dans le génocide des Juifs… Il devait prétendre être un nazi – aussi l’est-il devenu.

 

Non, d’ailleurs, qu’il ait jamais cru aux sottises qu’il débitait sur les ondes… Politiquement, au fond, au-delà de cette façade de circonstance, Campbell n’a rien d’un nazi. Absolument rien. Le problème est peut-être qu’il n’a rien de quoi que ce soit de toute façon... Campbell l’apatride est tout autant apathique sur le plan politique. Ce qui, à maints égards, et en sortant du champ très chrétien si ça se trouve de l’intériorisation des crimes et de l’intention du péché, en fait un criminel de toute façon : ses paroles, aussi fausses soient-elles, ont eu un impact considérable, et, face à ces atrocités, on pourrait probablement considérer que la simple abstention est criminelle ; alors, si elle se double de je-m’en-foutisme… Le cas de Campbell étant bien sûr encore aggravé par le sérieux avec lequel il a accompli sa mission.

 

On aurait cependant tort, bien sûr, d’assimiler Campbell à un quelconque « monstre froid » ; peut-être même n’est-il pas tout à fait nihiliste ? À supposer que cela ait eu une quelconque importance… Mais le bonhomme n’est pas sans traits autrement positifs – au-delà de sa seule compétence pour la tâche qui lui a été assignée, d’un point de vue technique, disons, avec l'indifférence qui sied à toute technique. Écrivain non dénué de talents, d’une grande culture artistique, porté par un amour dévorant pour sa femme, Helga… Non, je ne suis pas en train de vous faire une énième itération du classique : « Oui, il était nazi, mais il aimait les chiens, et… » Le fait est que le bonhomme, et peut-être paradoxalement d’autant plus en raison de son apathie coupable, est plutôt sympathique…

 

APRÈS LES CRIMES

 

Le roman, d’une construction typiquement vonnegutienne, saute avec allégresse d’une époque à l’autre, selon un plan complexe mais certainement pas confus. Les mémoires de Campbell passent ainsi sans cesse de l’Allemagne aux États-Unis ou à Israël ; le propagandiste passe autant de temps devant le micro nazi que dans sa prison dans l'État hébreu ou dans son appartement new-yorkais (inévitablement, on peut supposer que cela n’a absolument rien d’un hasard – car il s’agit au fond d’autant de prisons) ; haute politique, vie de famille, création artistique et entretiens avec ses geôliers, tout se mêle.

 

Mais le roman accorde une place toute particulière à l’immédiat après-guerre. Le régime nazi tombé, Campbell est inévitablement arrêté – et plus ou moins destiné à la potence. Wirtanen, devenu sa Bonne Fée Bleue, organise son rapatriement aux États-Unis, en sécurité peut-être, mais sans laver son nom – et sans rien dire à qui que ce soit de la nature d’agent double de Campbell ; ce n’était pas un héros, de toute façon, et, une fois de plus, sa propagande ayant été si efficace, il est responsable dans une certaine mesure de la Shoah…

 

AUTOUR DE HOWARD W. CAMPBELL JR.

 

Mais qui pourrait s’intéresser au seul nom de Howard W. Campbell Jr. ? La guerre est finie… Les Américains lambda, a priori, n’ont pas la moindre raison de se douter de qui il est et de ce qu’il a fait… Et pourtant, oui, cela intéresse du monde – tout particulièrement l’improbable microcosme rassemblé autour de son petit appartement new-yorkais : outre l’inévitable médecin juif (rescapé d’Auschwitz, et qui ne veut pas en parler, au grand dam de sa mère qui a une tout autre opinion sur la question), il y a d’autres figures plus pittoresques – dont ce grand, ce seul ami... forcément sous couverture lui aussi, s’avérant américain en façade, oui, mais soviétique au fond ; à moins que lui aussi ne soit devenu ce qu’il prétendait être ?

 

Et, surtout, il y a ces gens qui comptent faire de lui un symbole – sans rien savoir de cette éventuelle nature d’agent double. Des nazis américains, personnages extrêmement cocasses à force d’être ridicules (tout en conservant, et ce n’était pas gagné, une certaine humanité), ainsi de cet ardent militant racialiste qu’est « le révérend docteur Lionel Jason David Jones, docteur en chirurgie dentaire, docteur en théologie », qui déduit des dentitions des Juifs, des Noirs, des Catholiques et des Unitariens une nécessaire infériorité raciale, anti-américaine par essence ; ainsi de son compagnon au souffle court le Vice-Bundesführer Krapptauer, maître à penser de la « Garde de Fer des Fils Blancs de la Constitution Américaine », sans rire ; ainsi enfin, et très satisfait de son poste paradoxal de larbin, ce « Führer noir de Harlem », nazi par soutien à la lutte des Japonais contre la domination blanche – allez comprendre… Louant, sans lui demander son avis, les prouesses rhétoriques de Campbell, ce puissant et si convaincant orateur dont ils guettaient avec avidité les émissions propagandistes, n’en manquant pas une miette, ils le révèlent en fin de compte à ceux qui, par conviction ou par désœuvrement, comptent bien confronter l’animateur radio à la justice – celle d’Israël, ou celle de leurs propres poings…

 

Campbell est trop poli – et trop apathique – pour envoyer bouler ses niais et répugnants « partisans » ; et il est trop fatigué, si ça se trouve, pour fuir les justiciers, authentiques ou pas… Que Wirtanen, revenant à propos, lui dessine avec acuité le tableau de ses fréquentations imposées n’y change rien. Même en matière d’amour, figurez-vous – car il se pourrait qu’Helga lui revienne ? Ou pas…

 

HOWARD W. CAMPBELL JR., SEUL

 

Finalement, ce sont autant d’épiphénomènes – qui ont du coup leur importance paradoxale – dans une trajectoire conduisant inévitablement à la mort, ou peut-être à l’emprisonnement, à supposer que cela soit mieux ou même simplement différent… Ces confessions ne sont pas une exonération – Campbell ne nie pas son rôle effectif. Sont-elles alors une expiation ? Ce n’est pas certain… Dans la présentation, du moins : car, au fond, malgré toutes ses protestations d’apathie (le nihilisme, finalement, n’est guère à propos, car ressemblant bien trop à un engagement pour cet homme qui semble s'échiner à ne pas choisir), Campbell sait ce qu’il a fait. Qu’on lui rappelle, à de multiples reprises, qu’il aurait pu avoir une autre vie, et notamment celle d’un écrivain à succès (ce qu’il est en fait sans le savoir, ou même plus exactement sans que personne ne le sache, révélation d’une scène dont je ne dirai pas davantage ici), un artiste appréciable qui n’aurait jamais rien eu à voir avec le nazisme – et pas davantage avec les renseignements américains… Non, cela reste un jeu de l’esprit : l’histoire est là, la faute demeure, et peu importe qu’on ne veuille y voir que l’apparence de la faute – c’est amplement suffisant. Pour Campbell lui-même, du moins. Et, au fond, a-t-on tant que ça besoin de l’avis des autres ? Dans une cour de justice assurément – mais le tribunal intérieur a ses propres règles… pas moins cruelles.

 

NUIT MÈRE DANS L’ŒUVRE DE VONNEGUT – ENCORE

 

La fausse simplicité typique de Vonnegut s’associe ici avec une ironie noire dont il a le secret, qui se montre étonnamment cruelle dans son humanité, à moins que ce ne soit l’inverse – ou à supposer qu’il soit vraiment pertinent de différencier les deux. À certains égards, Nuit mère annonce le « So it goes » d’Abattoir 5 (« C’est la vie », chez nous) ; le plus étonnant est peut-être, comme dans ce chef-d’œuvre ultérieur, que la façade de nihilisme autorise néanmoins la peinture de personnages humains, d’une vie intérieure complexe, même sous le plus cocasse des vernis, à la mesure de la complexité d’un monde par essence impitoyable ; et, d'une certaine manière, il y a même de la lumière dans tout cela…

 

Pour autant, qu’on ne se méprenne pas : si j’ai aimé la lecture de Nuit mère, je ne peux en rien le comparer à la baffe monumentale que m’a collée Abattoir 5 – les deux œuvres sont bien parentes, notamment dans leur dimension de catharsis d'ailleurs, mais Abattoir 5, en impliquant davantage l’auteur, lequel y exorcise enfin le traumatisme de Dresde, bénéficie d’une puissance émotionnelle hors de comparaison.

 

Pour être franc, d’ailleurs, Nuit mère ne me paraît pas non plus pouvoir rivaliser avec d’autres romans de Vonnegut plus essentiels à mes yeux, tels Le Berceau du chat, ou Le Petit-Déjeuner des champions. Il est davantage comparable, peut-être, au regard de l’effet produit, à Dieu vous bénisse, Monsieur Rosewater – ma lecture des Sirènes de Titan remonte probablement trop loin pour autoriser une éventuelle comparaison dans ce sens ; par contre, il y a probablement bien plus de Vonnegut dans le présent roman que dans son premier, Le Pianiste déchaîné

 

Nuit mère n’est pas un chef-d’œuvre – ça ne l’empêche pas d’être bien au-dessus du lot, car Vonnegut est grand, pertinent, sensible autant que drôle, capable d’enrober de cocasserie les plus noirs des tableaux, à même de susciter chez ses lecteurs une identification inattendue avec ses personnages (j’ai souvent l’impression, à lire Vonnegut, d’un auteur qui aime ses personnages), habile enfin à insinuer sous une apparence trompeuse de banalité candide les questionnements les plus justes et pertinents d’un authentique moraliste – sous la singularité perce l’universel, l’omniscience avance déguisée sous les autours du témoignage, et la liberté demeure pourtant d’en faire ce que l’on veut.

 

Dieu vous bénisse, Monsieur Vonnegut. Oui, encore une fois.

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