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Le Fusil de chasse, de Yasushi Inoué

Publié le par Nébal

Le Fusil de chasse, de Yasushi Inoué

INOUÉ Yasushi, Le Fusil de chasse, [Ryoju], traduit du japonais par Sadamichi Yokoo, Sandford Goldstein et Gisèle Bernier, Paris, Stock – LGF, coll. Le Livre de Poche – Biblio, [1949, 1963, 1982, 1988,1990, 1992] 2016, 87 p.

 

INOUE – NOUVELLE TENTATIVE

 

Je n’ai pas beaucoup lu Inoue Yasushi – et, pour l’heure du moins, il ne m’a jamais emballé plus que ça. Ceci étant, il faudrait peut-être que je retente, et c’était bien l’objet de mon acquisition de ce très court « roman » (très, très court, même pas 90 pages) qu’est Le Fusil de chasse, souvent loué, en dehors même de sa seule quatrième de couverture croulant sous les superlatifs et compagnie ; après tout, jusqu’alors, je n’en avais lu que trois romans historiques, et n’empruntant même pas un cadre japonais, mais plutôt chinois ou mongol – des romans lus il y a longtemps, et dont je n’ai à peu près rien retenu…

 

Je suppose que ce Fusil de chasse, bien antérieur, témoigne d’une approche radicalement différente de la littérature – d’autant que c’est une des premières fictions de l’auteur, assez tardives ; Inoue était jusqu’alors, sauf erreur, davantage tourné vers la poésie.

 

TOUT PART D’UN POÈME

 

Ce très court « roman » adopte une structure épistolaire, mais d’un genre relativement particulier, et qui suffit sans doute à en exprimer toute la singularité.

 

Nous commençons avec un narrateur poète, qu’il s’agisse d’Inoue lui-même ou d’une projection purement fictionnelle, et qui, par un jeu de circonstances plus ou moins improbables, est amené à écrire, pour une revue consacrée à la chasse éditée par un vieil ami longtemps perdu de vue, un poème sur le sujet – sujet dont à vrai dire notre poète se moque totalement, lui qui n’a jamais pratiqué ce sport, et n’en a jamais eu l’envie… Le poème s’en ressent, d’ailleurs, qui, au travers d’une réminiscence portant sur un chasseur une fois entraperçu par hasard, n’a pas grand-chose d’une apologie de ce loisir singulier… Sans doute n’était-il vraiment pas à sa place dans pareille revue ! Peut-être lui en voudra-t-on ? Mais non : sans doute les chasseurs ne le liront-ils pas, de toute façon…

 

Pourtant, quelques années plus tard, le poète reçoit une lettre d’une calligraphie aussi belle que déconcertante, et signée d’un certain Josuke Misugi (mais nous savons très vite qu’il s’agit d’un pseudonyme) ; le correspondant, chasseur occasionnel, s’est reconnu dans le portrait dessiné par le poète, et dont la perspicacité le stupéfie…

 

À vrai dire, la réalité du lien est ténue, et, si le poète avait bien trouvé son inspiration dans une rencontre du genre, rien ne garantit que « son » chasseur soit bel et bien ce Josuke Misugi.

 

Pour autant, le chasseur est bien loin d’écrire à la seule fin de se plaindre, comme le redoutait tout d’abord notre poète ; loin de là, il semble vouloir lui communiquer à quel point son intuition était juste, et en même temps y fournir une sorte de justification. C’est pourquoi il promet l’envoi prochain de trois lettres qu’il avait reçues alors successivement…

 

TROIS FEMMES, TROIS REGARDS

 

Le poète reçoit bientôt ces trois lettres, toutes écrites par des femmes, mais trois femmes différentes, et portant un regard qui leur est propre sur un drame vécu ensemble : la mort d’une femme… dont nous comprenons bien vite qu’elle était l’amante de Josuke. La première lettre émane de Shoko, la fille de la défunte ; la deuxième, de Midori, l’épouse de Josuke ; la troisième et dernière, enfin, de Saïko, la morte elle-même.

 

La question du point de vue est donc sans doute essentielle ; peut-être, à cet égard, y a-t-il dans ce Fusil de chasse quelque chose de « Dans les fourrés », la superbe nouvelle d’Akutagawa Ryûnosuke ayant inspiré le Rashômon de Kurosawa Akira ? Le fait que le dernier « témoignage » émane d’une morte m’incite d’autant plus à le croire – si le jeu fantastique est totalement absent de ce récit très « réaliste ». Je ne l’exclus pas, donc, mais c’est dans une sphère bien différente – moins « spectaculaire » à certains égards, plus sobre sans doute, car jouant de l’intime et du secret, dans les relations amoureuses…

 

L’idée n’est longtemps pas exprimée de manière frontale, mais se fait jour au fur et à mesure la probabilité que Saïko ne soit pas seulement morte de maladie, mais ait précipité son trépas en s’empoisonnant. Pour autant, le regard porté sur ce décès change selon les points de vue, le fait objectif se teintant, mais différemment à chaque fois, de rancœurs diverses, suscitées par la longue aventure amoureuse de Saïko et Josuke.

 

SHOKO, LA FILLE

 

Shoko, la fille de Saïko, ne comprend que tardivement que sa mère avait une affaire avec l’ami de toujours Josuke – en lisant le journal de Saïko, que celle-ci, dans une sorte d’acte manqué sans doute, lui avait confié pour qu’elle le brûle ; mais la tentation de le lire était bien autrement forte, comme de juste…

 

Shoko ne s’en remettra pas – et ses conceptions de l’amour comme de l’amitié en seront à jamais chamboulées. Elle est à vrai dire écœurée par le comportement « immoral » tant de sa mère que de ce Josuke qu’elle appréciait tant – la dizaine d’années de leur relation constitue à ses yeux une forme de trahison…

 

Aussi souhaite-t-elle couper les ponts, et ne plus jamais revoir l’amant de sa mère. C’est pour le lui signifier qu’elle lui écrit.

 

MIDORI, L’ÉPOUSE

 

Midori, l’épouse de Josuke, a un point de vue bien différent – car elle savait, et de longue date, ce qu’il en était, quant à elle – pour avoir un jour surpris les amants…

 

De mœurs plus ou moins « européennes » (à supposer que cela veuille dire quelque chose ici – j’ai en fait l’impression que la notion de « péché », à cet égard, pourrait être tout aussi « européenne », or elle a une importance cruciale dans le récit, j’y reviendrai), ou en tout cas plus libertines, à l’en croire, elle a multiplié les amants par vengeance autant que par jeu, tolérant autrement, mais sans jamais lui en faire part, les coucheries adultères de cet époux qu’elle aimait pourtant, et encore, par-dessus tout.

 

Mais, alors qu’elle est amenée, ainsi que les autres, à veiller Saïko malade, elle craque sur une impulsion, en voyant la maîtresse de son époux porter de nouveau, pour ses derniers jours, un vêtement de jeune fille, celui-là même qu’elle portait le jour, dix ans plus tôt, où Midori avait pris conscience de ce que son époux la trompait avec elle. La colère l’emporte, et, plus encore, probablement, la tentation de révéler in extremis « le secret » : elle savait, elle l’a toujours su, et sans doute, au-delà de la colère motivant en apparence cette révélation, éprouve-t-elle en son for intérieur une jubilation irrépressible, celle que l’on ressent toujours en se libérant d’un secret… et peut-être plus encore auprès d’une personne directement impliquée.

 

La révélation précipite d’ailleurs sans doute le suicide de Saïko ! Mais Midori rejoint Shoko sur un point : elle non plus ne veut plus entendre parler de Josuke : elle réclame le divorce – c’est l’ultime objet de la lettre.

 

SAÏKO, L’AMANTE

 

Reste Saïko, la défunte elle-même…

 

Sans doute n’est-elle pas tout à fait dans ce même registre de la « découverte » (forcément) et de la « révélation », même s’il y a un peu de ça ; elle se rapproche pourtant des deux autres femmes en ce qu’elle rompt elle aussi les ponts avec Josuke – quant à elle, par la mort, et même le suicide…

 

Demeure, dans ses ultimes confidences, la certitude de son amour pour Josuke (si la question se pose de ce qui est préférable, entre aimer et être aimé) ; mais, tout autant, le poids de la faute, qui l’a sans doute toujours oppressée, même au pinacle du bonheur ? Saïko est obsédée par l’idée du « péché », mot qui revient sans cesse, tant dans sa conversation que dans son journal, imprudemment (ou pas…) confié à sa fille Shoko… Mais, à l’époque, elle l’avait formulé ainsi à son amant Josuke : quitte à être des pécheurs, autant être de grands pécheurs !

 

Mais la tranquillité, dès lors, n’est guère envisageable : Midori confiant qu’elle savait, voilà un grand coup de tonnerre ; mais, en même temps, la nouvelle que l’époux divorcé de Saïko s’est remarié ne joue-t-elle pas tout autant dans sa décision d’en finir ?

 

JOSUKE, SEUL

 

Dans tous les cas demeure ce fait cruel : Josuke, soudainement, est seul – les trois femmes de sa vie l’abandonnent peu ou prou en même temps. Peut-être était-il trop sûr de lui, guère à même d’envisager ce genre de conséquences ? Sans doute état-il aveugle, du moins, à la possibilité que d’autres, autour de lui, puissent appréhender son « secret ».

 

MON INDIFFÉRENCE

 

À vrai dire, c’est peut-être là l’unique point où, en tant que lecteur, je m’identifie au personnage, à la manière de ce même personnage s’identifiant au chasseur évoqué par le poète : mon aveuglement, en matière sentimentale, est tel qu’il peut passer pour de l’insensibilité – peut-être parce qu’il en est bel et bien ?

 

Mais c’est bien mon problème face à ce texte – que je suppose bien conçu, comme une miniature polie avec une attention de tous les instants, oui… Mais globalement, ces histoires amoureuses et douloureuses m’indiffèrent…

 

Peut-être m’indiffèrent-elles d’autant plus qu’elles se teintent d’une connotation de « faute », voire de « péché » donc, à peu près aux antipodes de ma manière de voir le monde (même si, sans doute, « rationalité » mise à part, à laquelle on ne peut pas toujours se raccrocher, je supporte bien un poids culturel saturé de faute et de péché…).

 

Je ne comprends pas ces « secrets », pas plus leur « révélation » ; aveugle à tout ce qui m’entoure en l’espèce, je ne suis sans doute guère à même d’appréhender toute la douleur qu’expriment, chacun à sa manière, tous les personnages de ce Fusil de chasse : les trois femmes bien sûr, Josuke tout autant, le cas échéant le poète (Inoue ?) aussi.

 

TOUJOURS PAS

 

Dès lors, les superlatifs entourant ce Fusil de chasse me dépassent largement – d’autant que la plume n’est pas forcément très « brillante », adoptant une relative retenue certes pleinement en accord avec le fond du propos, autant qu’avec la « nature » des personnages.

 

J’en ai tourné les pages sans passion, relevant un peu de sens ici ou là, mais peu ou prou sans que cela m’affecte jamais.

 

À vue de nez, c’est sans doute bien différent des trois romans historiques chinois et/ou mongols que j’avais lus il y a bien longtemps de cela, mais, pour le coup, ça ne m’a pas davantage parlé...

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