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L'Enfant insecte, de Hideshi Hino

Publié le par Nébal

L'Enfant insecte, de Hideshi Hino

HINO Hideshi, L’Enfant insecte, [Dokumushi kozo], traduction et adaptation [du japonais par] Aurélien Estager, Paris, IMHO, [1975] 2012, 206 p.

 

UN MALENTENDU

 

Plus que convaincu par le très bizarre et très marquant Panorama de l’enfer, ma première lecture du mangaka barré Hideshi Hino, un récit d’horreur grotesque au style sans pareil, j’ai logiquement voulu prolonger l’expérience.

 

Deux autres titres en ont également été publiés aux éditions IMHO, dont je ne savais rien, Serpent rouge et L’Enfant insecte ; j’ai jeté mon dévolu sur ce dernier, sans faire de plus amples recherches, et suis tombé… sur tout autre chose. Et en même temps pas tout à fait : la couverture évoque bien le style graphique ô combien perturbant du Panorama de l’enfer mais, à y regarder de plus près, en feuilletant les pages, la différence saute aux yeux : c’en est une version plus « simple » ; pas « épurée » à proprement parler, car on devine que c’en est sans doute un état antérieur…

 

Effectivement : même sorti plus tard en France, L’Enfant insecte est bien plus ancien que Panorama de l’enfer – en fait, il lui est antérieur de 25 ans… Oui, L’Enfant insecte remonte à 1975, et est donc une BD datant des débuts de l’auteur.

 

Et cela change pas mal de choses, oui.

 

DE GREGOR SAMSA À SANPEI HINOMOTO

 

Mais parlons d’abord brièvement du fond. Si Panorama de l’enfer affichait sans ambiguïté sa singularité, et était une BD unique en son genre pour autant que je sache, L’Enfant insecte n’avait peut-être pas cette ambition – ou en tout cas pas au même degré.

 

On dit souvent, çà et là, qu’il s’agit d’une « adaptation très libre » de « La Métamorphose » de Franz Kafka, ce qui me paraît plus ou moins pertinent ; enfin, si : l’auteur ne pouvait sans doute qu’avoir en tête la célébrissime nouvelle mettant en scène Gregor Samsa au moment de composer sa BD, mais, dans l’approche, dans le ton, dans le fond, il s’en éloigne tout de même rapidement, pour faire « son truc ». Si l’on tient à parler d’ « adaptation très libre », et c’est bien légitime, il faut donc mettre l’accent sur « très libre » plutôt que sur « adaptation », disons…

 

Nous avons un petit garçon, du nom de Sanpei Hinomoto – ce sera lui, notre Enfant insecte. À l’instar donc d’un Gregor Samsa, d’humain il va devenir insecte – expérience pour le moins incongrue et qu’on suppose bien traumatisante. Mais, là où la nouvelle de Kafka s’ouvre sur la métamorphose pour en exposer ensuite les tragiques conséquences, la BD de Hideshi Hino, si elle commence par donner un très bref aperçu du « monstre », revient bien vite au passé – à ce qui a précédé et produit la transformation ; celle-ci constituera alors une limite en forme de point culminant, l’histoire se prolongeant bien sûr bien au-delà.

 

Je n’ai pas relu « La Métamorphose » depuis très, très longtemps (tiens, ça pourrait être une idée, ça…), mais, pour autant que je m’en souvienne, les échos que nous avons du passé de Gregor Samsa évoquent (de même que pour son compère Joseph K., d’ailleurs) une personnalité terne et fondamentalement médiocre, d’une triste banalité, et qui, à vrai dire, ne suscite du coup guère de compassion de prime abord (l'épreuve changeant la donne)… Sanpei est bien différent, d’emblée : il est déjà un personnage « à part » avant sa transformation, et, par ailleurs, dans sa bizarrerie marquée, il suscite déjà la compassion.

 

L’ENFANT DIFFÉRENT – L’ENFANT BRIMÉ

 

Car Sanpei – qui pourrait j’imagine avoir quelque chose de l’auteur (Hinomoto pour Hino ? Sans même parler de sa propre enfance traumatique, que j’avais évoquée dans ma chronique de Panorama de l’enfer, qui y faisait plus ouvertement référence...), ou présager à sa manière le peintre fou du Panorama de l’enfer (donc) – est un petit garçon bien singulier, au grand dam de sa famille autrement conventionnelle.

 

Élève en dessous de la médiocrité, solitaire tant il intrigue et déstabilise ceux de son âge autant que ses aînés, Sanpei n’a qu’une passion : les animaux, et plus particulièrement les insectes.

 

À l’école, il ne suit pas les cours, préférant s’amuser avec des chenilles, ce genre de choses… Aussi ses résultats sont-ils catastrophiques : il enchaîne les 0, et tranche ainsi sur la réussite marquée de son frère aîné (d’un égocentrisme répugnant), ou même de sa mignonne petite sœur – leurs parents, forcément, ne peuvent que dénigrer toujours un peu plus le vilain petit canard, bon à rien et lunatique, aux passions écœurantes, inférieur à son aîné et à sa cadette… Le père, en bon sarariman arriviste (le fils aîné lui doit sans doute beaucoup), lui en fait sans cesse le reproche – de ses poings le cas échéant, car il n’hésite guère à battre son indigne rejeton…

 

Du côté des « camarades de classe », cela ne va pas mieux – et trois brutes, notamment, ont fait de Sanpei leur victime. Des sales gosses aux traits menaçants...

 

LA MUE – ET SES SUITES

 

Mais les choses peuvent encore se dégrader… Sanpei est donc piqué par un étrange insecte, une sorte de chenille au dard rougeoyant ; c’est ce qui amorce sa métamorphose. Ou sa mue adolescente ? Son corps change, se dessèche, ses membres fondent et tombent… Le poison laisse présager une mort prochaine et atrocement douloureuse, et pourtant non – il procède en fait autrement : un jour, une chenille géante s’extrait du corps de Sanpei – sauf qu’elle est Sanpei elle-même, et le « cadavre » n’est en fait qu’une mue…

 

On s’en doute : la transformation n’arrange pas exactement les affaires, entre Sanpei et sa famille… Les parents, le frère, même la sœur que l’on pouvait tout d’abord croire plus douce, sont terrifiés par le monstre (muet – Sanpei pense, mais ne peut communiquer), et le soumettent à un régime dégradant, cherchant bientôt à s’en débarrasser ; c’est sans doute, de toute la bande dessinée, le moment qui se rapproche le plus de la nouvelle de Kafka.

 

Sanpei, pour survivre – même sous cette forme hideuse de chenille, même au milieu de toutes ces brimades, il n’en a pas moins conservé un instinct de survie fondamental – devra donc partir ; ce sera l’occasion d’apprivoiser son corps et ses possibilités (jusqu’à devenir véritablement un monstre, on s’en doute…), mais tout autant de subir une solitude atroce, pire encore que celle dont il s’accommodait jusqu’alors, en étant simplement « ce gamin un peu bizarre qui aime les insectes »… car c’est désormais le monde entier qui le rejette, y compris les animaux qui étaient auparavant ses seuls compagnons.

 

MACABRE ENFANTIN

 

L’histoire, au fond, n’est peut-être pas si inventive que cela – si elle gagne certes en singularité en mettant en scène un enfant « bizarre », aux goûts sans doute un brin macabres, tranchant dès lors sur le Gregor Samsa lambda, mais s’inscrivant finalement dans une lignée abondante de gamins persécutés pour leurs différences par un monde brutal et idiot et matérialiste au sens vulgaire…

 

Ce qui singularise L’Enfant insecte, c’est sans doute avant tout son traitement graphique – qui s’avère parfaitement approprié à la dimension « enfantine » du récit.

 

Je ne sais pas si L’Enfant insecte est véritablement une BD d’horreur. Oui, sans doute… Mais clairement sans les outrances du Panorama de l’enfer, et même sans susciter ne serait-ce que l’ombre de la peur qu’à la même époque un Kazuo Umezu mettait si brillamment en scène, avec une sidérante variété de registres (voyez La Maison aux insectes encore ! Faut-il y ajouter aussi Les Insectes en moi d’Akino Kondoh ? – et Le Vœu maudit).

 

Graphiquement, la BD n’a somme toute pas grand-chose d’horrifique ou d’écœurant, quoi qu’en laisse supposer la couverture qui, en se focalisant sur la mue de l’enfant, biaise peut-être un peu son approche – c’est, relativement mais en même temps de très loin, le moment le plus rude à cet égard du récit. Finalement, guère de gore ici – même quand Sanpei s’assume en monstre tueur d’hommes, même quand il se vautre dans les cadavres de ses victimes choisies au hasard. Les personnages vomissent plus qu’à leur tour, certes, mais rien de plus répugnant – dans une tradition du manga d’horreur qui nous a servi bien, bien pire, et régulièrement, y compris chez le même auteur. Ou peut-être si ? Oui… Ces yeux si ronds qui pleurent si souvent, mais avec un rendu graphique donnant davantage l’impression qu’ils fondent…

 

Or le style graphique fait tout – qui annonce donc, 25 ans plus tard, Panorama de l’enfer, mais sur un mode plus authentiquement enfantin et considérablement plus « simple » : pas d’esbroufe dans ces cases aux gros traits, que ce soit dans la figuration ou la composition, qui assument une dimension caricaturale flagrante, laquelle est tout autant véhicule d’identification – surtout pour Sanpei, bien sûr, et y compris Sanpei insectoïde, qui conserve ces gros yeux ronds (et vairons ?) si marquants une fois devenu chenille. Des yeux qui expriment parfois la joie, plus souvent la tristesse – d’une manière expressionniste, mais donc enfantine. En fait, il y a une dimension kawaï, comme on dit, qui demeure tout du long : même psychopathe, la chenille a quelque chose de mignon et naïf… dans le trait. Un Totoro macabre ? Ce serait sans doute aller un peu loin, certes...

 

Mais c’est un exercice d’équilibriste, entre le macabre et l’enfantin. Pas facile… En tant que tel, si le style graphique très personnel qui est adopté contribue à singulariser grandement la chose, peut-être pourrait-on néanmoins avancer d’autres noms dans ce registre ? En faisant la part de l’anachronisme (puisque nous sommes en 1975), L’Enfant insecte m’a immanquablement fait penser à ce que, plus tard, un Tim Burton pourrait faire – un Tim Burton de l’époque un peu lointaine maintenant où il avait du talent… Il y a une parenté, dans ce registre du macabre enfantin, qui pourrait sans doute susciter d’autres noms, mais que je n’ai pas en tête là maintenant… Encore que, un Neil Gaiman, peut-être...

 

Mais, pour le coup, et aussi paradoxal que cela puisse paraître, je ferais de L’Enfant insecte une BD enfantine avant que d’être horrifique. Le label « pour lecteurs averti » n’a pas lieu d’être ici – outre que la thématique, et à plus forte raison du fait de ce traitement graphique, doit sans doute parler à bien des collégiens ou lycéens (OK, évitons le primaire au cas où…), peut-être davantage qu’à des adultes.

 

BILAN MITIGÉ – MAIS C’EST MA FAUTE

 

Le bilan ? Un peu mitigé à vrai dire – et notamment du fait de cette dimension, en fait, dont je n’avais donc pas idée en achetant la chose.

 

C’est bien fait – c’est pertinent, c’est à propos, ça marche.

 

Mais, pour le coup, ça se lit très vite, sans trop marquer trouvé-je, et c’est tout de même bien autrement classique que le délirant Panorama de l’enfer Cette référence en tête, autrement adulte, gore, obscène, etc., je ne pouvais sans doute qu’être un peu déçu à la lecture d’une œuvre de 25 ans antérieure, au graphisme plus simpliste, au récit plus convenu.

 

Bien sûr, le problème me concerne moi en tant que lecteur, bien plus qu’il n’est imputable à la bande dessinée en elle-même… Au final, elle est « bien ». Mais pas beaucoup plus à mon sens…

 

Il me faudra chercher dans un registre plus adulte, pour y retrouver la folie macabre si enthousiasmante du Panorama de l’enfer...

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